Archives de Tag: Poésie

Barnabé Laye, au chevet des mots

Poète et romancier d’origine béninoise, Barnabé Laye est décédé en ce mois d’avril. L’ancien médecin des Hôpitaux de Paris se voulait désormais guérisseur par les mots. Une langue aux couleurs de sa terre d’Afrique : ocre mais bariolée, lumineuse et incandescente.

Natif de Porto-Novo au Bénin, le poète fut longtemps médecin le jour et écrivain la nuit avant de consacrer tout son temps à l’écriture. Un verbe nourri de ses racines africaines, planté en terre ocre quand l’arbre-fétiche tutoie les étoiles et la flûte de roseau le chant du vieux calao. « Ô toi mon enfant je t’ai attendue si longtemps telle une idée fixe, une étoile dans le labyrinthe de ma vie », écrit le poète en hommage au bébé qui voit le jour. « Comment fêter la naissance d’un premier enfant ? », s’interroge Barnabé Laye, ce père d’un nouveau genre. Une naissance que les mots chantent dans Une si longue attente comme un hymne à la vie dans la nuit tombante en pays Yoruba, Adoukè Adoukè ! « J’aurai pu réaliser des photographies mais que peuvent-elles lorsqu’il s’agit d’exprimer les sentiments, l’attente de l’enfant à naître ? Alors, j’ai pris mon crayon et mon cahier d’écolier pour tracer à la hâte ces mots dans leur simplicité et leur enfantine nudité ».

Comme il le raconte lui-même, non sans humour, l’envie d’écrire le surprend en pleine jeunesse. À la lecture de Pleure, ô pays bien-aimé, du Sud-Africain Alan Paton… Un choc, une révélation à l’aube de ses quinze ans, « c’est cela qu’il faut faire, écrire dans une langue simple et dépouillée : laisser la musique des mots épouser l’ardeur des sentiments, traduire la fragilité des existences et la détresse au cœur de l’homme ». Les lignes d’écriture se révèlent parfois lignes de crêtes sinueuses, il deviendra d’abord sauveur des corps avant de muer en guérisseur des âmes, « je trouvais que la médecine était un métier très poétique ! ». Publiant alternativement romans et recueils de poésie, l’écrivain aujourd’hui disparu est reconnu comme l’une des signatures majeures de la littérature africaine contemporaine. En 2015, il recevait le prix Aimé Césaire de la Société des poètes français pour son livre Fragments d’errances.

La plume de Barnabé Laye ? Un cri d’espérance poétique qui se mue en rugissement politique quand « le monde s’en va à vau-l’eau, tableau en rouge et noir. Rouge comme le sang des Afghans et des rebelles, noir comme les longues femmes du Sahel et le ventre des enfants d’Érythrée »… « La plume d’un humaniste, à la recherche de l’homme dans sa quête d’identité », témoigne la plasticienne Franceleine Debellefontaine, « elle est aussi regard sur le monde avec les soubresauts de son histoire, ses aspirations à plus de justice ». Ainsi en va-t-il dans Poèmes à l’absente, ce recueil où Laye laisse exploser son sens du verbe acéré. « Incandescent », affirme Robert Jainin dans la préface de l’ouvrage. Un verbe qui caracole dans le clair-obscur, entre vision enchanteresse de l’univers et désolation de l’amour absent ou en perdition.

Des mots justes et limpides, Je prie pour que la nuit vienne avec sa pirogue de rêves/ Nous écouterons le vent et le chant des colious, à l’image de ces peintures afros prétendument naïves et pourtant si expressives. Yonnel Liégeois

La cérémonie religieuse sera célébrée le 12 avril à 14h30 à l’église Notre Dame de la Gare, place Jeanne d’Arc (Paris 13ème). L’inhumation aura lieu au cimetière des Batignolles dans l’intimité.

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Le réel, vu de Marseille

Jusqu’au 25 mai à Marseille (13), sous l’égide du Théâtre de la Cité, se déroule la Biennale des écritures du réel. Du théâtre de la Joliette au centre hospitalier Valvert, en 23 lieux de la ville, un festival qui mêle cirque et sciences, théâtre et danse, littérature et arts de la rue pour laisser voir et entendre les secousses du monde.

Sur la scène de la Joliette, superbe théâtre au cadre enchanteur dirigé par Nathalie Huerta, un homme harnaché dans un curieux accoutrement… Masque et tenue bleue-blanche, bloc opératoire ou salle d’abattoir ? Assommé de fatigue, tentant de maîtriser son puissant jet d’eau à haute pression, il nettoie, blanchit, efface le sang qui glisse sur les murs, pulvérise les lambeaux de chair et de carcasse encore accrochés. Sa mission ? Faire place nette et aseptisée, avant la prochaine journée de découpe… Des relents de mort au quotidien, un champ de bataille nauséabond, hauts de cœur et puanteurs, des cadavres par milliers tranchés à la chaîne, « À la ligne » désormais selon le jargon post-moderne !

Sous la direction de Michel André, directeur du Théâtre de la Cité et fondateur avec Florence Lloret de la Biennale des écritures du réel qui fête sa septième édition en ce mois d’avril 2024, le comédien Julien Pillet s’est emparé avec justesse et gravité des mots du romancier Joseph Ponthus, trop tôt disparu. Un spectacle d’une incroyable puissance dramatique, qui donne corps et force à la manifestation marseillaise. Alors que d’aucuns prêchent depuis deux décennies la disparition de la classe ouvrière, alors que s’étalent à la une des médias l’arrogance et l’impudence des profits boursiers, le monde des prolétaires, intérimaires et exclus du « ruissellement financier », fait entendre sa vérité et la dureté de son quotidien. « Écrire le réel, c’est pour nous se tenir au plus près des êtres et des vies », commente le metteur en scène, « c’est percevoir l’inépuisable complexité de ces vies, en acceptant de ne jamais pouvoir les résumer ni entièrement les saisir ». Le ton est donné, la biennale porte bien son nom !

L’enjeu d’un tel événement ? Décloisonner pratiques et démarches artistiques, faire dialoguer monde des arts et mondes des sciences par exemple, inventer de nouvelles formes en de nouveaux lieux de telle sorte que tous les habitants des quartiers et des cités se sentent concernés et invités. L’enjeu ? Jouer de la proximité pour désacraliser la citoyenneté culturelle ! Centres sociaux, collèges, cinémas, librairies et cafés sont investis en autant de traversées artistiques, déclamations poétiques ou cris des luttes, à la découverte des contradictions du monde contemporain, de l’autre exploité dans les usines mexicaines de Tijuana à la frontière des États-Unis ou dépossédé de son Droit du sol en terre de Bure où l’on projette d’enfouir les déchets nucléaires.

Réveiller ou bousculer les consciences, du plaisir de la représentation au désir d’une société à réenchanter, « agir en son lieu et penser avec le monde », proclamait en d’autres termes le regretté Édouard Glissant, le romancier-philosophe et poète de la mondialité contre la mondialisation, de l’être en relation contre l’homme systémique. La Biennale des écritures du réel ? « Un moment populaire, audacieux où beaucoup d’auteurs tentent de soulever cette foutue réalité qu’on subit souvent sans comprendre », témoignait en 2022 Nadège Prugnard, la directrice du Centre national des arts de la rue de Villeurbanne, « de l’éclairer en tissant poésie, politique, rire immense et tragédie pour faire résonner les enjeux de ce monde d’aujourd’hui ».

Du Rhinoceros d’Eugène Ionesco, superbement mis en scène par Bérangère Vantusso au Kheir inch’allah de la comédienne Yousra Dahry, un festival aux multiples facettes. Aux couleurs du monde, foncièrement bigarré et métissé. Yonnel Liégeois

La biennale des écritures du réel : Jusqu’au 25/05, sous la direction de Michel André. Théâtre de la Cité, 54 rue Edmond-Rostand, 13006 Marseille (Tél. : 06.14.13.07.49).      

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Brel, rêver à d’impossibles rêves…

 Le 8 avril 1929, naît à Schaerbeek (Belgique) Jacques Brel. Las, il est bien fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient. Le 9 octobre 1978, l’ami de la Fanette s’en est allé vers d’autres vagues, la Mathilde ne reviendra plus. Demeurent la voix de l’interprète, les textes du poète, les films du comédien.

La nostalgie n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi en Artois comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Au matin du 9 octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef, ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François…

Le 16 mai 1967, l’artiste donne son ultime récital à Roubaix, un an plus tôt il a fait ses adieux au public parisien sur la scène mythique de l’Olympia. Un dernier concert, inoubliable pour les spectateurs d’alors. Une demi-heure d’applaudissements et de rappels pour qu’enfin le chanteur, les traits fatigués et le visage ruisselant de sueur, revienne saluer la foule : en robe de chambre, une première sur les planches d’un music-hall ! Demain, le Don Quichotte de l’inaccessible étoile et des impossibles rêves, à jamais orphelin de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans, revêtira de nouveaux habits (acteur, réalisateur de films, metteur en scène de comédies musicales) avant d’embarquer vers un autre futur comme marin et pilote d’avion. « Il y a quinze ans que je chante. C’est marrant, personne n’a voulu que je débute et personne ne veut que je m’arrête », déclare Brel avec humour à ceux qui lui reprochent d’arrêter le tour de chant.

« Je ne veux pas passer ma vie à chanter sur une scène… Ne me demandez pas de bonnes raisons. Si je continue, je vais recevoir plus que je ne peux donner. Je ne veux pas, ce serait malhonnête… J’ai un côté aventurier, aventureux au moins. Je veux essayer d’autres choses… J’en ai pas marre du tout, j’en ai pas marre une seconde. Je veux avoir peur à des choses, je veux aimer des choses qui me sont encore inconnues, que je ne soupçonne même pas… Tout le monde est Don Quichotte ! Tout le monde a ce côté-là. Chacun a un certain nombre de rêves dont il s’occupe… Le triomphe du rêve sur la médiocrité quotidienne, c’est çà que j’aime. On ne réussit qu’une seule chose, on réussit ses rêves… La notion est de savoir si on a admirablement envie de faire admirablement une chose qui paraît admirable, c’est çà le RÊVE ».

Un florilège de bons mots glanés de-ci de-là, non pour présenter « l’homme de la Mancha » comme le nouveau philosophe de nos temps modernes mais pour marquer la force indélébile de ce qui fut peut-être l’aventure d’une vie : même trop, même mal, oser donner corps à ses rêves, tenter toujours d’atteindre l’inaccessible étoile ! Fils de bourgeois, Jacques Brel n’a jamais renié ses racines, il en a toujours assumé les contradictions, il n’est qu’un fait qu’il n’ait jamais pardonné à son milieu : le vol de son enfance, l’interdiction au droit de rêver ! « Jacques a vécu une enfance morose entre un père déjà âgé et une maman aimante mais malade, souvent alitée », nous confia Thérèse Brel, son épouse, lors de la grande exposition organisée à Bruxelles en 2003. « Dès l’âge de 17 ans, il avait cette envie de partir et de quitter l’entreprise familiale, dès cette époque il remuait beaucoup et rêvait d’aller voir ailleurs », poursuit celle que Brel surnommait tendrement Miche. Au cœur de Bruxelles, cette ville qui ne perd point la mémoire de son enfant turbulent, non loin de la « Grand Place » où passe le tram 33, Miche se souvenait encore du temps où son mari allait manger des frites chez Eugène.

« Contrairement à ce que l’on pense et à ce qu’il chante, Jacques a toujours considéré Bruxelles comme sa maison, il est demeuré fidèle à sa Belgique natale. Qu’il se moque des Flamandes ou de l’accent bruxellois, il n’égratigne que ceux qu’il aime vraiment », assure Miche. « Paris ne fut pour lui qu’un point de passage obligé pour débuter une carrière. Comme il l’affirme lui-même, il espérait seulement pouvoir vivre de la chanson, il n’attendait pas un tel succès. Ses références chansonnières ? Félix Leclerc et Georges Brassens ». La demoiselle qui connut Jacques, scout à la Franche Cordée, la compagne de toujours qui sait ce que le mot tendresse veut dire, la collaboratrice, éditrice et conseillère jusqu’à la fin, le reconnaît sans fard : l’enfance fut le grand moment de la vie de Brel. Celui de l’imaginaire en éveil dans un univers calfeutré, celui des combats sans fin entre cow-boys et indiens comme au temps du Far West

Plus de quarante ans après sa mort, Jacques Brel garde une incroyable audience auprès du public. Nombreux sont les interprètes qui revisitent son répertoire, même les jeunes auteurs apprécient son écriture. Des textes qui n’ont pas vieilli, d’une poésie hors du temps et d’une puissance évocatrice rarement égalée. Sur des airs de flonflon et de bal musette, « Allez-y donc tous » voir Vesoul ou les remparts de Varsovie, mais pas que… Surtout, comme on déambule dans les ruelles d’une vieille ville, osez vous égarer dans les méandres d’une œuvre chansonnière aux multiples facettes. Pour découvrir avec émotion et ravissement que le temps passé, qui jamais ne nous quitte, fait de l’œil au temps présent pour mieux l’apprécier et le comprendre, le chanter. Yonnel Liégeois

L’actualité Brel

À voir : « Brel, ne nous quitte pas – 40 ans déjà », un film composé des deux concerts légendaires, « Brel à Knokke » et « Les adieux à l’Olympia », image et son restaurés pour le cinéma.

À lire : Chronique d’une vie-Jacky de France Brel, Jacques Brel, une vie d’Olivier Todd, Le voyage au bout de la vie de Fred Hidalgo, Brel, la valse à mille rêves d’Eddy Przybylsi, On ne vit qu’une heure de David Dufresne.

À écouter : Le 19/04 à 20h30, la médiathèque de Martizay (36) organise une conférence sur Jacques Brel. Jalonné d’extraits de chansons, l’exposé de Philippe Gitton, contributeur aux Chantiers de culture, fera revivre le parcours de cet artiste exceptionnel.

À découvrir : la Fondation internationale Jacques Brel à Bruxelles, dirigée par sa fille France.

À offrir ou à s’offrir : l’intégrale Jacques Brel.

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Zazie, l’effrontée du métro

Du Havre (76) à Liège (Belgique), puis d’Antibes (06) à Fribourg (Suisse), Zabou Breitman redonne du peps à Zazie dans le métro. Une mise en scène, façon comédie musicale, de l’œuvre truculente et drôle de Raymond Queneau, parue en 1959 chez Gallimard.

Pas de chance. Elle se faisait une fête de prendre le métro, pour une fois qu’elle venait à Paris. Mais « y a grève », explique son tonton Gabriel. « Ah les salauds, ah les vaches, me faire ça à moi », réplique la jeune demoiselle aux longues nattes, dépitée. Elle n’a pas la langue dans sa poche, cette donzelle délurée comme pas un. Et c’est ainsi que débute Zazie dans le métro, œuvre sensible, drôle et malicieuse que Raymond Queneau publia en 1959 chez Gallimard. Ce roman très dialogué qui associe sous ses aspects fantasques quelques belles matières à penser sur le genre, les bonnes manières, la domination des mâles, et en même temps les évolutions de la société, est certes un peu daté. D’ailleurs, on ne côtoie plus guère aujourd’hui – et c’est dommage – cet écrivain, poète et dramaturge.

Zazie dans le métro fut son premier succès populaire. Sorti en 1960 avec entre autres Philippe Noiret, le film de Louis Malle y contribua incontestablement. Cette fois, c’est Zabou Breitman qui s’y attelle. La metteure en scène a non seulement adapté le texte, mais elle l’a porté sur le plateau d’une comédie musicale. L’idée est excellente, il faut le souligner : Zazie redevient moderne, pleine de vie et de joie de vivre. Du haut de ses 10 ou 12 ans, la gamine rencontre le petit monde d’un Paris qui marie poésie et quotidien des hommes et des femmes qui peuplent avec modestie la ville magique. Et elle n’a rien perdu de la verdeur de son langage.

Grossière, jamais vulgaire

Pour autant, « elle peut être grossière, jamais elle n’est vulgaire », souligne Zabou Breitman, à qui l’on doit aussi l’écriture des chansons, lesquelles sont bien façonnées, dans le jus des années soixante, ce qui rend l’ensemble limpide et permet de suivre le déroulé et les méandres de l’intrigue. Reinhardt Wagner a composé des musiques souvent jazzy, douces aux oreilles actuelles tout en conservant un parfum des chansons réalistes d’alors. Autrement dit, cette belle adaptation n’a pas un seul moment imaginé s’arrimer à quelques musiques actuelles. C’est tant mieux. Cette Zazie, découverte le soir de sa première à la maison de la culture d’Amiens, a conquis haut la main son public de plusieurs centaines de personnes, de tous les âges et tous les sexes.

Sur la scène, à demi dissimulés et encadrant un décor mobile représentant le plus souvent des quartiers de la capitale, voilà les musiciens Fred Fall, Ghislain Hervet, Ambre Tamagna, Maritsa Ney, Scott Taylor et Nicholas Thomas, qui méritent d’être salués. Tout autant que les comédiens chanteurs, Franck Vincent (Tonton Gabriel), Gilles Vajou, Fabrice Pillet
, Jean Fürst, Delphine Gardin, Catherine Arondel, sans oublier Zazie, autrement dit Alexandra Datman. Cette dernière ne manquera pas de répliquer, si l’on fait un peu trop de bruit : « Alors quoi, merde, on peut plus dormir ? » Surtout, elle cherchera à comprendre les histoires et autres aventures que vivent les grandes personnes. Mais attention, si chez Queneau on se marre, il faut toujours regarder ce qui se cache derrière les mots.

Histoires de grandes personnes

La pièce démarre sur l’odeur que véhiculent les voyageurs dès le matin dans les gares parisiennes, mais il est rappelé, en lever de rideau, que « dans le journal, on dit qu’il y a pas onze pour cent des appartements à Paris qui ont des salles de bains, en 1959 ». La critique sociale est claire. Par chance, Tonton se parfume avec « Barbouze de chez Fior », c’est, dit-il, « un parfum d’homme ». Son pote Charles fait le taxi, un boulot de mec, tout comme le sien d’ailleurs, Tonton se dit veilleur de nuit. D’ailleurs, il quitte le domicile et sa Marceline d’épouse tous les soirs pour aller au chagrin. Mais Marceline, qui n’est autre, finalement, que Marcel, n’ignore rien de son véritable turbin. Tonton Gabriel danse dans un cabaret travesti. Alors Zazie insiste : « Tonton Gabriel, tu m’as pas encore espliqué si tu étais un hormosessuel ou pas. Réponds donc. » Ceci dit dans la plus normale des normalités.

Et pour l’époque, ce n’est pas rien. Plus de soixante ans après, les droits des personnes LGBTQIA +, comme l’on ne disait pas à l’époque de Raymond Queneau, subissent toujours en France et plus rudement encore dans certaines parties du monde une violence qui s’affiche publiquement. Finalement, la gamine repartira avec sa « manman » par « le train de six heures soixante ». Après avoir remis quelques pendules à l’heure. Ça fait du bien. Gérald Rossi

Zazie dans le métro, Zabou Breitman : les 3 et 4/04 au Havre, du 10 au 13/04 à Liège (Belgique), du 16 au 18/04 à Antibes. Ensuite Fribourg (Suisse), Anglet, La Rochelle, Villeurbanne… L’ouvrage est disponible chez Folio-Gallimard.

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Les Funambules, la voix aux femmes

Plafond de verre, charge mentale, violences physiques et sociales, filles-mères… Le collectif Les Funambules, avec son double album Elles et un spectacle prévu à la Gaîté- Montparnasse (75), fait retentir la voix des femmes. Tendre, drôle autant que grave.

L’aventure des Funambules démarre en 2013 au moment des Manif pour tous contre la loi sur le mariage homosexuel. Choqué par cette déferlante pleine d’intolérance voire de haine, Stéphane Corbin, auteur-compositeur-interprète, décide de réagir. « Réunir plein d’artistes pour composer un documentaire en chansons sur l’homosexualité. Celles qui existaient, telle Comme ils disent d’Aznavour, étaient datées », explique-t-il. L’idée ? Raconter l’homosexualité ordinaire à travers différents portraits. « Je me disais que plus on allait raconter ces histoires, moins ça ferait peur. » Un collectif rassemblant quelques 200 artistes – paroliers, chanteurs, musiciens des deux sexes – se met en place. S’ensuivent un album Chansons d’amour(s) et plus d’une centaine de concerts donnés d’Avignon à Montréal, dont les recettes sont versées au Refuge et à SOS Homophobie.

« Ils ont hurlé que non, c’est impossible que toi et eux, moi et nous, ce soit la même chose, le même amour. (…) Et vos cœurs amoureux et mon cœur malheureux qui battent la chamade de colère et de peur et d’amour à l’unisson ». La chanson Je vous ai vus, finement interprétée par Pierre Richard, a été écrite par Valérie Peronnet. L’écrivaine a tout de suite participé au projet. « On pouvait enfin agir, faire courir des chansons pour faire bouger les lignes. En amenant leurs parents aux concerts, des gamins ont pu faire leur coming out ».

Le quotidien des copines
Après une quarantaine de chansons pour faire reculer l’homophobie, Stéphane Corbin se demande comment continuer Les Funambules. « J’ai toujours été entouré de copines qui, à un moment ou à un autre, évoquaient les discriminations dont elles étaient victimes. J’ai eu envie de lancer un deuxième projet sur les femmes. A ce moment-là, Me Too a commencé à se déployer », raconte Stéphane. « Finalement, il a réalisé que la problématique des femmes rejoignait celle des homosexuels. Toutes et tous subissent les violences et les a priori », ajoute Valérie Peronnet. Comme pour le premier opus, les artistes, cette fois, en majorité des femmes, ont répondu présents dont certains de renom comme Jil Caplan, Marie-Paule Belle ou Enzo-Enzo.

Le collectif s’est encore étoffé rassemblant des centaines de membres qui ont mis la main à la pâte pour le tournage des clips, les séances photos, l’écriture des chansons, la musique et évidemment le chant. Valérie a ainsi écrit des textes et fait la tambouille sur les tournages. « C’est un vrai collectif qui rassemble tous les sexes, tous les âges, toutes les couleurs. Des citoyens et des citoyennes qui veulent que le monde ressemble à ça. C’est joyeux, c’est humain, c’est tout ce que j’aime. » Durant deux ans, malgré l’épidémie de covid qui a ralenti les ardeurs, l’équipe a enregistré l’album « Elles ». Un premier disque de 16 titres est sorti en janvier 2022 et un second, enrichi de 19 titres, en octobre 2023. Il a donné lieu à un spectacle rassemblant cinq chanteuses, danseuses, musiciennes et Stéphane Corbin, au piano. Donné à l’Européen et à l’Alhambra, il y a deux ans, il est repris ces jours-ci au théâtre de la Gaîté Montparnasse. Les recettes sont cette fois versées au Planning Familial.

Un chœur féministe
Finie la loi du silence, finis les bleus et les coups, finis les poings qui tapent contre les cordes, tambours des hommes fous, finis les regards de haut, finis les mots qui nous couchent…(…) Entends-tu ? Entends-tu ? On a une voix ! Les morceaux disent les violences conjugales, les abus sexuels, mais aussi les préjugés, les tâches ménagères peu partagées, les salaires différents, les maternités ou pas… « C’est un sujet sans fin », dixit Stéphane qui orchestre le tout, en même temps qu’il écrit des textes et compose les musiques. Qui est-ce qui dynamise les plus grandes entreprises ? Qui est fer de lance du profit, de la croissance ? C’est nous ! (Femina Index/Pierre Corbin). Parmi les paroliers, on trouve évidemment Stéphane Corbin mais aussi son père Pierre, professeur de linguistique ou son frère François. Et plein d’autres : Eva Darlan, Luciole, Noémie de Lattre… Les plumes s’entrecroisent pour raconter la transidentité (Je t’ai toujours aimé/Valérie Peronnet), le féminicide (J’ai aimé un homme/Patrick Loiseau), l’injonction de l’épilation (L’esthéticienne/Alice Faure), les joies de la vieillesse (Vieille/Valérie Zaccomer) ou l’attention des hommes (Elles/François Corbin).

Humour, gravité et douceur sont tour à tour convoqués pour composer un magnifique hymne aux femmes. Sans oublier les pionnières, comme dans la chanson In honorem : Sans elles, le plafond de verre serait au niveau de la mer. (…) Leur a-t-on rendu hommage ? Les Funambules, assurément ! Amélie Meffre

À écouter : le double album « Elles » de 35 titres, disponible sur https://bfan.link/elles-1

À voir les 7/03, 4/04, 16/05 et 20/06 : le spectacle acoustique des Elles. Théâtre de la Gaîté-Montparnasse, 26 rue de la Gaîté, 75014 Paris (Tél. : 01.43.20.60.56).

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Clara Ysé, l’univers d’une voix

Le 02/03 à Blois et le lendemain à Cognac, Clara Ysé entame en 2024 un long tour de France. Diplômée en philosophie, chanteuse et musicienne depuis l’enfance, elle a sorti Oceano Nox, son premier album d’une grande audace. Une voix à découvrir, un CD à offrir.

« Toi qui crois que je suis douce (…) / Si tu savais la haine qui coule dans mes veines, tu aurais peur / Si tu savais la chienne que je cache à l’intérieur… ». C’est en écoutant la radio, un matin, que la voix magnifique de Clara Ysé nous a mis aux aguets. Dès le premier couplet de Douce, on a cherché à en savoir plus sur cette chanteuse aux airs de Barbara. Elle s’avère être autrice-compositrice, écrivaine (Mise à feu, disponible en édition de poche). En septembre, elle a sorti un premier album de onze titres, Oceano Nox, dont le titre est tiré d’un poème de Virgile (« et ruit Oceano Nox » / « et la nuit s’élance de l’océan »). Il nous embarque dans un univers singulier où se mêlent douceur et gravité comme dans Le monde s’est dédoublé : « Ce matin, il est arrivé une chose bien étrange (…) / Je n’apercevais plus les choses comme des choses réelles (…) / Regarde derrière les nuages, il y a toujours un ciel bleu azur qui luit, vient toujours en ami, te rappeler tout bas que la joie est toujours à deux pas / Il m’a dit prends patience… ».

Ses paroles, pleines de force poétique, sont portées par des envolées vocales et musicales rares. « J’ai voulu mêler des instruments anciens que sont les voix, les cuivres, les cordes, à des instruments plus modernes, des synthés, des rythmiques électroniques », explique l’artiste. Et c’est sacrément grisant. À l’écoute des onze titres, envoûtants, on se surprend à les fredonner tels Pyromanes, Cœurs indomptés ou encore Souveraines. Comme pour conjurer un brin la grisaille ambiante : « Vous êtes souveraines, femmes qui côtoyez la haine (…) / Que les voix s’élèvent, qu’on prenne les arènes / Et que dans la nuit s’élève le chant des sirènes »…

La belle Clara Ysé démarre une tournée dans toute la France et ça promet : son tour de piste à la Cigale à Paris, prévu fin mars, est déjà complet tandis que l’Olympia est annoncé pour novembre 2024. Avant, elle sera en concert à Annecy, Blois, Carmaux, Cholet, Dijon, Lyon, Marseille, Rennes… Réservez une date près de chez vous, sans tarder. Une voix à découvrir, un CD à offrir ! Amélie Meffre

Oceano Nox, de Clara Ysé : onze titres, un CD paru chez Tôt ou tard. Tournée : toutes les dates sont à retrouver sur son site.

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Pour saluer Aziz Chouaki

Jusqu’au 02/03, au Théâtre de Nesle (75), Mouss Zouheyri joue El Maestro, un texte magistral de l’écrivain algérien Aziz Chouaki, mort trop tôt, le 16 avril 2019, à Saint-Denis (93). Une partition verbale pour homme seul, dont l’hallucination vécue consiste à diriger une symphonie imaginaire à la gloire d’Alger, ses rues, son peuple, ses odeurs familières, son histoire d’après l’indépendance…

Aziz Chouaki avait achevé ses études à l’université d’Alger avec un mémoire sur Ulysse, de James Joyce. Alger, chez lui, serait comme Dublin chez l’autre, la source vive d’une inspiration torrentielle. El Maestro se parle en trois idiomes savamment tressés, le kabyle, l’arabe de la rue et le français, d’où résulte la langue propre à l’auteur, si brillamment rythmée (il fut aussi, en son pays natal, un guitariste de rock renommé), gorgée de sucs, d’épices et d’arômes multiples. « Voisines de palier, disait-il, ces langues font tout de suite dans l’hétérogène, l’arlequin, le créole. »

Alger, le jasmin, les mouettes et la mer…

Sur la petite scène avec entrée et sortie à jardin, Mouss Zouheyri, pieds nus, vêtu d’un blue-jean effrangé et d’une veste de treillis, profère, avec une gourmandise manifeste, cette parlure tout à la fois populaire et savante, semée de saillies rusées. Le personnage, par exemple, ne prétend-il pas que « les sanglots longs des violons de l’automne », c’est de Rimbaud ? Tout du long, il exhorte des interprètes, qui n’existent pas, à filer droit pour restituer la symphonie d’Alger, faite de parfum de jasmin, du cri des mouettes, de la rumeur de la mer… Pour finir, il la dirige sa symphonie, et on l’entend, harmonieuse. Elle est de la main du compositeur Jean-Luc Girard. Mouss Zouheyri, sous le regard dit extérieur de Jacques Séchaud, fait donc œuvre pie en rendant ainsi hommage à un homme auquel il fut lié par l’amitié et l’admiration.

Son jeu véhément, judicieusement grotesque, témoigne d’un jus vigoureux. S’il excelle dans la mimique, on peut trouver qu’il passe trop en force et que des instants d’intériorité, voire de brefs doutes du maestro sur lui-même, susciteraient, dans le flot verbal continu d’une élocution sprintée, de petites plages de répit bienvenues. Quand soudain il épluche calmement une orange, on songe aussitôt à cette œuvre, les Oranges (éditions Mille et Une Nuits), qui révéla avec éclat Aziz Chouaki en sa qualité d’auteur de théâtre, à côté du romancier de valeur qu’il fut d’abord, dont voici quelques titres : Baya (publié à Alger aux éditions Laphomic), Aigle (Gallimard) et Arobase (Balland). À Nanterre-Amandiers, Jean-Louis Martinelli monta jadis de ses pièces. Aziz Chouaki avait dû s’exiler en France en 1991. Ses écrits dans la presse, où il mettait en boîte sans merci FLN et barbus, lui avaient valu des menaces de mort. Jean-Pierre Léonardini

El maestro : jusqu’au 2/03, du jeudi au samedi à 21h. Prolongations du samedi 9/03 au samedi 20/04 : les vendredis 12 et 19/04 à 21h, les samedis à 15h sauf le 30/03 et le 20/04 à 21h, les dimanches à 15h, relâche le 17/03. Théâtre de Nesle, 8, rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04). Le texte est publié aux éditions Théâtrales.

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Tout-Moun, en voyage avec Glissant

Le 16/02 à Voiron (38) et le 12/03 à Mulhouse (68), Héla Fattoumi et Éric Lamoureux présentent Tout-Moun. Fruit de leur réflexion sur la pensée d’Édouard Glissant, une œuvre où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz et la présence lumineuse de dix danseurs touchent avec justesse l’âme et le cœur. Un article d’Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, créateur du site L’oeil d’Olivier.

Sur la côte basque en ce mois de septembre, il pleut des cordes, le ciel est gris. Devant le parvis trempé du théâtre Michel-Portal de Bayonne, salle principale de la Scène nationale du Sud-Aquitain, l’heure est à la découverte. Héla Fattoumi et Éric Lamoureux vont dévoiler le fruit de leur réflexion sur tout un pan de la pensée du philosophe, romancier et poète martiniquais Édouard Glissant. S’intéressant tout particulièrement à son travail sur le concept d’antillanité, sur la notion de créolisation et sur sa manière métaphysique d’imaginer des relations nouvelles entre les hommes, les cultures et les langages dans un monde en quête de son mouvement, le duo à la tête de Viadanse, le CCN de Bourgogne-Franche-Comté à Belfort, esquisse une œuvre éminemment intelligente, Tout-Moun, où la beauté du geste, l’enivrement de la musique jazz jouée en direct et la présence lumineuse des dix danseurs touchent avec justesse à l’âme et au cœur.

La Martinique en filigrane 

Le plateau est nu. Juste quelques pendrillons de tulles grises transparentes, entourés sur eux-mêmes, rappellent les lianes que l’on peut observer en se baladant dans les forêts antillaises. Dans la pénombre, une ombre s’installe sur le devant de la scène. Elle semble comme portée par le son du saxophone qui égrène avec une douce et puissante mélancolie des notes très swings, très spleens. Les arabesques sont précises, virevoltantes. Puis elle est rejointe par d’autres spectres. Certains s’attardent sur les planches, d’autres disparaissent aussitôt en coulisses. Mouvements de vague ciselés par les lumières du très doué Jimmy Boury, gestuelles souples, rarement tranchantes, les artistes s’emparent de l’espace, le font vibrer chacun à son rythme. Jouant des individualités autant que de leur universalité, l’ensemble esquisse une communion disparate, composite, mais liée par des racines communes, la conscience d’être au-delà de leur origine simplement des humains. 

Puisant dans l’histoire de la Martinique, dans sa richesse culturelle ainsi que dans les écrits d’Édouard Glissant, les deux chorégraphes signent une fresque monde, un récit pluriel de l’être au-delà de son identité. En étroite collaboration avec leurs danseurs et danseuses, dont la majorité faisait déjà partie de leur pièce précédente Akzak, ils malaxent leur grammaire et construisent une ligne chorégraphique riche de tous leurs talents conjugués. Bras jetés en l’air, jambes tendues, mouvement tournoyant dessinent peu à peu les contours de l’île natale d’Édouard Glissant, ainsi que ses mots et sa voix si singuliers, distillés tout au long du spectacle.

La musique au cœur des gestes

Fiévreuses, exaltées, les notes imaginées par le compositeur et saxophoniste de jazz Raphaël Imbert entrent en résonnance parfaite avec les corps des interprètes. Installé côté jardin, l’artiste s’invite au plateau, tourne autour des danseurs et virevolte avec eux. L’image est belle, puissante, évocatrice d’une communauté, d’une union des arts, des êtres. Toujours en délicatesse, l’ensemble fait sens et transforme gestes et musique en un tout qui dit le monde, non celui d’aujourd’hui où les frontières deviennent de plus en plus hermétiques, les mentalités se refermant sur elles-mêmes, mais bien celui d’une utopie, un rêve où les imaginaires se brassent, les identités et les cultures se métissent. 

Croire en l’absolue possibilité d’une hybridation du monde, des peuples, des idées, fait le terreau de Tout-Moun, en alimente le propos, en ébauche une danse tout en délié, rupture et harmonie. Jouant des contraires autant que des similarités, l’œuvre d’Héla Fattoumi et d’Éric Lamoureux s’étoffe au contact de la figure tutélaire d’Édouard Glissant. Portée par la force impromptue du jazz, elle se libère et s’ancre dans une nouvelle génération d’artistes qui, au fil des créations, s’affine et se densifie. Un bien beau moment dans ce monde brutal et gris !                       Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, photos Laurent Philippe

Tout-Moun, mise en scène Héla Fattoumi et Éric Lamoureux : Le vendredi 16/02 à 20h, au Grand Angle de Voiron (38). Le mardi 12/03 à 20h, à la Filature de Mulhouse (68).

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Édouard Glissant, le Tout-Monde

Aux éditions Bayard, Aliocha Wald Lasowski publie Édouard Glissant, déchiffrer le monde. En 2008, l’enseignant-chercheur en philosophie politique à Sciences-Po Lille fut lauréat de la Bourse Édouard Glissant. Une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation.

Né le 21 septembre 1928 à Sainte-Marie en Martinique, Édouard Glissant est mort le 3 février 2011 à Paris. Romancier, poète et philosophe français, il obtint le prix Renaudot en 1958 pour son roman La Lézarde. En 1992, Édouard Glissant a été finaliste pour le prix Nobel de littérature, mais c’est l’écrivain saint-lucien Derek Walcott qui l’emporta d’une voix. Plus de dix ans après sa disparition, Édouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise…

Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec  Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invite le citoyen à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir puissamment au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolisation, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface alors durablement devant la mondialité. Yonnel Liégeois

Édouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski (Bayard éditions, 465 p., 21€90).

Les autres ouvrages d’Aliocha Wald Lasowski : Édouard Glissant, penseur des archipels (Pocket éditions, coll. « Agora », 2015). Sur l’épaule des dieux, les arts d’Édouard Glissant (Les Impressions Nouvelles, 2022). Édouard Glissant, artisan du Tout-monde (éditions Michalon, coll. « Le bien commun », 2023). Imaginaire et politique de la créolisation, Édouard Glissant et nous (éditions de L’Aube, coll. « Monde en cours », 2023).

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Abdelkader Alloula, le généreux

Jusqu’au 11/02, au Théâtre-Studio d’Alfortville (94), le metteur en scène Jamil Benhamamouch propose El Ajouad. Une adaptation des Généreux, la pièce culte d’Abdelkader Alloula, le directeur du Théâtre national d’Oran assassiné en mars 1994. Une œuvre d’une incroyable puissance esthétique et politique, portée par une troupe franco-algérienne dans une version bilingue, arabe et français.

Le 10 mars 1994, l’acteur et auteur Abdelkader Alloula, metteur en scène et directeur du Théâtre national d’Oran, est la cible d’un de ces terrifiants attentats qui traumatisèrent l’Algérie durant la décennie noire (1992-2002). Alloula, au contraire de Kateb Yacine, refusait de s’emparer du « butin de guerre » de la langue française, écrivant exclusivement en arabe, de plus dialectal algérien, ce qui le rendait peu connu du public français. Mais cet assassinat le place sous les feux de la rampe de l’ex-puissance coloniale. Actes Sud publie en 1995 Les Généreux, une traduction de son œuvre culte El Ajouad, suivie de Les Dires (Lagoual) et Le Voile (Al-Lithem). Suivra en 2002 quasiment le reste de son œuvre, avec Les Sangsues (Laalegue), puis Le Pain (El Khobza), La Folie de Salim (Homk Salim), adaptation du Journal d’un fou de Gogol en enfin Les Thermes du Bon-Dieu (Hammam rabbi), l’ensemble de ces textes ayant été traduits par Messaoud Benyoucef.

Seuls héros, les gens du peuple

Durant une petite dizaine d’années, et d’abord au festival d’Avignon en 1995, El Ajouad est jouée sous la direction de Jean-Yves Lazennec. D’autres metteurs en scène et compagnies vont ensuite explorer ce théâtre populaire qui associe poésie et prose, rythme et musicalité. Des pièces dont les héros sont les gens du peuple, des gardiens d’école ou de zoo, des ouvriers d’usine, des dockers, des éboueurs, des mères de famille… Puis on n’entendra plus le verbe d’Alloula. Comme s’il venait percuter et déranger tous les renoncements, mettant en miroir l’effondrement de la société algérienne et la décomposition de la société française. Comme si cet entêtement à porter la parole des humbles et des humiliés troublait un ordre établi que l’on ne veut plus combattre.

Alloula était communiste et attendait tout de l’indépendance et de la nouvelle société algérienne. Il déchantera assez vite et n’épargnera pas ses critiques, ni dans son œuvre ni dans son engagement politique et son action, contre la bureaucratie du Front de libération nationale (FLN), le parti toujours au pouvoir qui confisque toutes les réformes à son profit. La misère du peuple algérien le bouleverse et le révulse, le théâtre sera pour Alloula un outil « d’émancipation pleine et entière ». Parcourant le pays, il veut rompre avec « le moule aristotélicien », inventer une nouvelle théâtralité où « il y a simultanément acte de la parole et la parole en acte qui travaille fondamentalement dans le sens de donner à l’oreille à voir et aux yeux à entendre ». Cela passera par la halka (le cercle), un dispositif qui créée une interaction avec le spectateur et où le meddah ou gouwal (conteur-acteur-chanteur) est au centre du dispositif. C’est dans ce cadre qu’il expérimente El Ajouad, qu’il créé en 1985.

Une cocréation audacieuse

La pièce Les Généreux est une cocréation entre la compagnie Istijmam (littéralement « répit », référence à un court-métrage d’Alloula), basée à Oran, avec Rihab Alloula, Houari Bouabdellah, Djaoued Bougrassa, Meryem Medjkane et le collectif GENA de Marseille (Jean-Jérôme Esposito, Julie Lucazeau, Franck Libert). Ensemble, ils proposent une version bilingue non sur-titrée. Un pari audacieux mais qui captivera le spectateur même s’il n’a pas la chance de pouvoir en déchiffrer toute la partition, tant le passage d’une langue à l’autre relève de la beauté musicale et d’un jeu fascinant. Chacun des trois récits qui composent Les Généreux, intitulés d’après leurs personnages principaux « Djelloul El Fhaymi », « Akli et Mnawer » et « Hbib Errebouhi », est donné le soir en semaine, accompagné de balades chantées. Ils sont visibles dans leur ensemble les 4-10 et 11 février. Rihab Alloula, la fille d’Abdelakder, en a fait une nouvelle traduction française au plus près de l’arabe parlé algérien, et Jamil Benhamamouch une mise en scène qui ne se contente pas d’alterner le texte original et sa traduction, mais fait entendre et évoluer les deux langues dans une véritable symbiose.

Dans le premier récit, on est plongé au cœur d’un hôpital public où Djelloul, le raisonneur, passe pour un fauteur de troubles. Il est par conséquent déplacé d’un poste à l’autre. Lorsqu’un patient se réveille à la morgue à la suite d’une erreur médicale, les dysfonctionnements deviennent visibles aux yeux de tous. Dans le deuxième récit, Mnawer, le concierge d’un lycée, est en charge de l’entretien du squelette de son ami Akli qui, transgressant tous les tabous, a voulu faire don de son corps pour pallier le manque de moyens de l’école publique. Le troisième tableau raconte l’histoire d’un syndicaliste plein de pitié et de tendresse pour les animaux d’un zoo totalement délabré qu’on laisse dépérir. Tous ces personnages veulent défier fatalité et corruption, venir en aide à leur prochain, faire société.

Les sept interprètes au plateau sont sobrement vêtus et n’ont que l’espace et la lumière (Emeric Teste) pour évoluer, utilisant toutes les coursives, s’approchant au plus près du public, transmettant leur enthousiasme et leur passion. Ils passent d’un personnage et d’une langue à l’autre, repoussant toutes les limites. Ils sont éblouissants et magnifiques. Il ne faut pas manquer l’interprétation de la balade de Sakina (qui clôt « Djelloul El Fhaymi »), où la performance vocale de Houari Bouabdellah, accompagné par ses compères instrumentistes au tambour, à la guitare et à l’accordéon, est remarquable. Marina Da Silva

El Ajouad-Les Généreux d’Abdelkader Alloula, mise en scène Jamil Benhamamouch, dans une nouvelle traduction de Rihab Alloula : jusqu’au 11/02, du mercredi au vendredi à 20h30, les samedis et dimanches à 16h. Théâtre-Studio d’Alfortville, 16 rue Marcelin Berthelot, 94140 Alfortville (Tél. : 01.43.76.86.56).

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Le Moyen Âge, festif et coloré

Les 27 et 28/01, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), puis en tournée nationale, Olivier Martin-Salvan et Valérian Guillaume proposent leur Péplum Médiéval. Un étonnant conte poétique et truculent pour quinze comédiens, une image du Moyen Âge fort éloignée de la grisaille coutumière.

Comme un immense jeu de construction, un château moyenâgeux occupe le plateau. Rien ne tranche dans sa teinte ivoire, uniforme comme aseptisée. Le contraste vient avec les premiers personnages vêtus de tenues ajustées, de jupettes, de cagoules, de bonnets et chaussés comme il se doit. Tous ces costumes, signés Yvan Clédat et Coco Petitpierre, à qui l’on doit aussi scénographie et lumières, sont certes étonnants mais flamboyants, déployant de multiples couleurs vives. Ceci histoire de bien marquer que le Moyen Âge, imaginé puis porté au plateau par le comédien et metteur en scène Olivier Martin-Salvan, est un univers très éloigné de la grisaille souvent racontée pour cette longue période de l’histoire. Des tableaux, ceux par exemple de Pieter Bruegel l’Ancien, témoignent de cette vivacité.

Loin d’un monde « marronnasse malodorant et cruel où les hommes et les femmes ressemblent plus à des bêtes qu’à des êtres humains, j’ai découvert un monde subtil, poétique, rempli d’humour et d’une puissance créatrice puisant sa source dans le merveilleux », explique Olivier Martin-Salvan. Et c’est la bonne humeur qui domine dans cette aventure pas commune qui réunit une quinzaine de comédiens, dont sept issus de la troupe Catalyse. Cet atelier d’établissement médico-social de travail protégé accueille depuis vingt-six ans des comédiennes et comédiens professionnels subissant un handicap. Tous (Romane Buunk, Tristan Cantin, Manon Carpentier, Victoria Chéné, Fabien Coquil, Guillaume Drouadaine, Maëlia Gentil, Lise Hamayon, Mathilde Hennegrave, Rémy Laquittant, Emilio Le Tareau, Olivier Martin‑Salvan, Christelle Podeur, Jean-Claude Pouliquen, Sylvain Robic) participent à cette « fresque des XIVe et XVe siècles », avec conviction. Si le public s’amuse des situations et de la verdeur de certains propos, le texte n’est pas forcément facile d’accès.

Il faut en vérité se laisser porter par la musicalité des mots pour réussir ce voyage dans le temps. Valérian Guillaume a déjà partagé les univers d’Olivier Martin-Salvan avec, notamment, un remarqué Nul si découvert qui pointait la solitude dans la société de consommation. Cette fois, le jeune auteur a poursuivi son travail sur le langage en poussant la recherche jusqu’à inventer un vocabulaire parallèle à celui de l’époque, mariant le parler actuel, celui d’alors et un autre purement fictif mais pourtant totalement crédible. « J’ai rencontré longuement chaque interprète afin de comprendre comment ils et elles rêvaient intérieurement leur propre Moyen Âge », raconte l’auteur. Ainsi, a-t-il conçu un monde dans lequel une malédiction fait que la nuit n’existe plus ni le sommeil, permettant aux esprits de mener une belle sarabande. Jusqu’à ce qu’un jeune garçon, le seul resté tout de blanc vêtu, s’écrie : « J’ai trop rêvé sans vivre. (…) Je veux tout vivre, tout voir, tout sentir ». Nul ne peut en douter, le Moyen Âge avait bien les couleurs d’un arc-en-ciel. Gérald Rossi

Péplum médiéval : Les 27 et 28/01 au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Du 1er au 3/02 au Centquatre Paris, les 8 et 9 à Perpignan. Les 14 et 15/03 à Anglet, du 26 au 30 à Nantes. Les 4 et 5/04 à Saint-Nazaire, les 10 et 11 à La Rochelle, les 17 et 18 à La Roche-sur-Yon. Les 17 et 18/05 au Creusot.

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Noël, des BD au pied du sapin

En cette fin d’année, une sélection de bandes dessinées à mettre au pied du sapin, concoctée par le quotidien L’Humanité. Univers onirique, vulgarisation, arts, histoire, poésie… Pour le plaisir des petits et grands, tous les styles s’invitent dans les bulles !

Une science des rêves

Une astronome rêve d’étoiles. Une enfant rêve d’un père présent. Révélée par « Baume du tigre », crayonné noir et blanc sélectionné en 2021 à Angoulême, Lucie Quéméner s’empare cette fois d’un texte de Marie Desplechin et d’une palette colorée pour décrire l’enfance, la solitude et les échappées oniriques pour refuge. Une interprétation poétique, parfois sans parole, qui glisse doucement vers le fantastique. Les Yeux d’or, de Lucie Quéméner, Delcourt, 152 p., 21,90€

Bourdieu nous pardonne

Interpellés par leur professeur, des lycéens de banlieue parisienne interrogent leurs habitudes culturelles, s’initiant sans le savoir à l’enquête sociologique. Une adaptation très libre et réjouissante du livre fondateur de Pierre Bourdieu, avec une approche simple, nuancée et accessible de ses concepts clés : capital économique, capital culturel, distinction, habitus… En plus, c’est drôle ! La Distinction, de Tiphaine Rivière, la Découverte-Delcourt, 296 p., 27,95€

Le bagne en gravure

Roland Cros aime « scarifier le lino et le bois, parfois même avec une tronçonneuse, depuis vingt-cinq ans ». Cet enseignant-photographe-documentariste-artiste marche cette fois dans les traces des graveurs Frans Masereel et Käthe Kollwitz pour raconter l’itinéraire ordinaire d’un précaire devenu voleur, un « incorrigible » condamné dès la naissance à finir dans un bagne colonial. Un roman graphique sans commentaire qui laisse sans voix. L’Incorrigible, de Roland Cros, Éditions l’Échappée, 192 p., 22€

La police, une institution qui interpelle

Sous la houlette du sociologue Fabien Jobart, « Global police » interroge le sens de l’institution. Cette BD explore son histoire en Occident, du bobby anglais jusqu’à son repli en forteresse assiégée, en passant par son rôle dans la mise au pas de la main-d’œuvre pour le capitalisme. En contrepoint, les passages sur la police des pays pauvres nuancent et approfondissent cette réflexion sur les multiples manières dont les pouvoirs considèrent ses missions. Global police, la question policière dans le monde et l’histoire, de Florent Jobard (texte) et Florent Calvez (dessin), Delcourt, 192 p., 17,95€

« Le Prophète » a cent ans

À l’occasion du centenaire du poème de Khalil Gibran, l’illustratrice Zeina Abirached transpose en un somptueux roman graphique le texte intégral, dans une traduction de Didier Sénécal. Fidèle au noir et blanc, l’autrice du « Piano oriental », née au Liban et arrivée en France à l’âge de 23 ans, suit la trajectoire d’Almustafa, « l’élu et le bien-aimé » venu porter la bonne parole dans la cité d’Orphalèse. Une épopée graphique et spirituelle. Le Prophète (Khalil Gibran), de Zeina Abirached, éditions Seghers, 368 p., 26€

La cuisine, on en fait toute une histoire

Un mélange sucré-salé concocté par deux normaliens. Jul, connu pour sa série « Silex and the City », et Aïtor Alfonso, professeur agrégé qui a déringardisé la critique gastronomique, ont eu la bonne idée de mêler leurs talents dans un album original qui invite les lecteurs à la table de grands épisodes historiques. Où l’on partagera nos couverts avec Jésus et ses apôtres, ou Scarlett O’Hara dans les champs de coton… La Faim de l’Histoire, d’Aitor Alfonso et Jul, Dargaud, 112 p., 22€

Burns, clap de fin

Dernière séance : le tome 3 de « Dédales » clôt enfin la trilogie fantasmagorique de Charles Burns, le plus lynchien des auteurs de romans graphiques. Sur fond de premier film bricolé entre copains, et d’une dernière scène avant le clap de fin, le dessinateur projette le désir de ces personnages, l’inconscient qui fait dévier le scénario… Troublé, le jury d’Angoulême 2024 l’a déjà sélectionné. Dédales 3, de Charles Burns, Cornélius, 88 p., 25,50€

Noir sur noir

Du noir et blanc grinçant, un univers poisseux. Dans un village ghetto de Floride n’abritant que des pédocriminels, les cendres de l’un d’entre eux sont retrouvées dans sa maison dévastée par les flammes. Accident ? Assassinat ? Cette enquête digne d’un polar de série noire interroge habilement le geste criminel, la peine, la responsabilité, l’exclusion, le libre arbitre. Et s’inspire d’un réel village aux États-Unis… Contrition, de Carlos Portela et Keko, Denoël, 168 p., 25€

Une femme dans la Résistance

 « L’Édredon rouge », le tome 2 de « Madeleine Riffaud, résistante », raconte l’entrée dans un réseau, sous le nom de Rainer, en hommage à l’écrivain allemand Rainer Maria Rilke, de celle qui fut aussi poétesse. Écrite à partir du témoignage de son héroïne, la BD permet de comprendre dans les détails la réalité quotidienne d’une vie de résistance. Le trait classique de Dominique Bertail met en valeur ce fascinant destin hors normes. Madeleine, résistante, tome 2 : l’Édredon rouge, de Madeleine Riffaud (auteur), Jean David Morvan (scénariste) et Dominique Bertail (illustrateur), Dupuis, coll. « Air libre », 118 p., 23,50€

Se voir en peintures

Difficile de s’autoriser à se penser en artiste quand on est la fille d’une historienne de l’art respectée et réputée. Claire Le Men a bien tenté la psychiatrie, mais l’aquarelle l’a rattrapée. Dans ce journal intime dessiné, une sorte d’autoanalyse en peinture, la voici qui dialogue avec les œuvres classiques et ses coups de cœur. Bourdieu côtoie même Monet et Leonardo DiCaprio. Jouissif, savant… magistral ! Mon musée imaginaire, de Claire Le Men, La Découverte, 208 p., 24€

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Neige, ou l’appel de la forêt

Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !

De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le  mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige

L’adolescence en marche

Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …

« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault).  On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?

Merveilleuse nature

Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où  Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.

« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici

Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère – Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).

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Nasser Djemaï, gardien de vies

Jusqu’au 16/12, au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), le metteur en scène, auteur et directeur Nasser Djemaï propose Les gardiennes. Entre humour et émotion, la partition de quatre femmes au crépuscule de leur vie qui embrassent le futur avec fougue et énergie ! Fières de leur passé et confiantes en l’avenir.

Elles sont pimpantes, les trois fées du logis qui squattent l’appartement de Rose ! Un peu usées et fripées, certes, peut-être même un peu timbrées, mais toujours libres et disponibles pour seconder leur copine, désormais confinée dans son fauteuil roulant… « Ces Gardiennes sont fées et sorcières », confirme Nasser Djemaï, l’auteur-metteur en scène et directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry. « La vieillesse, elles en jouent, elles en rient, elles l’assument… Elles ont partagé les grandes espérances de l’après-guerre, elles ont connu des grèves victorieuses et la promotion sociale des enfants ». Quatre tranches de vie enracinées dans la camaraderie des luttes ouvrières d’hier, quatre femmes solidaires encore aujourd’hui pour faire face à l’adversité et s’occuper de Rose au quotidien, du soir au matin.

Un quotidien bien rôdé entre repas et tâches ménagères, les humeurs de l’une et les fantasmes de l’autre jusqu’au jour où l’intrusion de Victoria, la fille de Rose, vient perturber cet ordinaire bien huilé ! Son projet ? Assurer le bien-être de sa mère, face aux risques inhérents à son état de santé, la convaincre d’un placement en maison de retraite médicalisée… Une éventualité qui a le don de révolter les trois copines, elles en sont convaincues : exfiltrer Rose de son quartier et de sa maison, la couper de son environnement et de son tissu de relations qui la font être encore au monde, c’est proprement signer son arrêt de mort ! En dépit de son handicap, Rose, l’ancienne syndicaliste et meneuse de grèves, reste une lutteuse, une combattante dont ses amies connaissent la fureur de vivre.

Le conflit est inévitable, l’opposition entre générations à son apogée ! Sur le plateau, les quatre mamies flingueuses sont pétillantes de naturel et de fraîcheur. Qui s’emparent du texte de Djemaï avec force humour, s’évadant dans des fantasmagories au hasard fumeux pour mieux s’ancrer dans la réalité… On s’émeut du sort réservé à nos anciens, on sourit de leur imaginaire fourmillant d’inventivités pour mettre la jeunette en échec, on applaudit à ces forces inconnues qu’elles puisent en elles-mêmes pour s’en aller gagner cet ultime combat à décider seules ce que doit être leur devenir, symbole de liberté et de dignité. Comme hier à l’usine, unies dans leur projet, unanimes dans leur discours, « profiter des derniers rayons du soleil, connaître de nouvelles aventures, être encore amoureuse »… Pas de limite d’âge à un tel programme, c’est réjouissant de rêver alors d’une révolution future germant dans les ehpads pour s’en aller battre le pavé, toutes générations confondues ! Yonnel Liégeois

Les gardiennes : jusqu’au 16/12, au TQI. Espaces Pluriels – Pau, les 20 et 21/12. Théâtre Victor Hugo – Bagneux, le 12/01/24. Les Salins – Martigues, le 16/01. Scène nationale de Bourg en Bresse, les 24 et 25/01. Théâtre Le Reflet- Vevey (Suisse), le 2/02. L’Hectare – Territoires vendômois, le 8/02. Le Cèdre – Chenôve, le 6/04.

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Quatre chiens, francs du collier

Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva LunaUne chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).

Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scène la Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…

Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?

Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini

– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.

– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).

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