Au cinéma MK2-Bibliothèque (75), le 01/12 à 13h40, est projetéAilleurs, partout d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter. Réalisé à partir d’images de caméras de surveillance, le film retrace le parcours de Shahin, un jeune Iranien parti pour l’Angleterre. Un usage original de l’image et du son, étonnant et bouleversant. Entrée gratuite, sur inscription, dans le cadre du festival Vrai de Vrai.
J’ai vu une première fois le film Ailleurs, Partout au Lavoir Numérique de Gentilly, en mai passé. Je l’ai beaucoup aimé. Il m’a beaucoup touché, profondément bouleversé. Pourtant il ne cherche pas à nous subjuguer, à nous laisser submerger par l’émotion. Au contraire, il nous délivre de ces pièges en renouvelant et en élargissant nos capacités d’attention, de présence, notre vocabulaire sensible. Il nous rend « voyant ». Tout est là, bien en germe dans le réel mais encore nous faut-il le voir et saisir pour s’y rendre présent. Ce cinéma-là le fait excellemment. On marche et piétine sur tant de débris que l’on n’imagine même pas ce qui pousse, germe. Ce n’est pas un film qui nous la fait à l’estomac : ni sentimentalisme, ni pathos ni même d’empathie du moins comme on l’entend trop souvent, mais plutôt l’écoute.
Qu’est ce que voir, écouter vraiment le monde d’aujourd’hui, y compris et peut-être même dans ces déchets (récupération sublime des images des caméras dites de sécurité), dans les plis des déserts urbains ? Ici, ces déchets nous disent des choses belles et dures, ils parlent. Il se dégage une poésie nouvelle, inédite, qui ouvre sur une joie spacieuse. Qui a dit que le bonheur était gai ?, relevait un jour Godard. La joie, c’est autre chose encore. Elle se révèle dans la parole, cette espèce de foi en la parole et l’écoute du monde jusque dans sa respiration, ses silences, ses spasmes… Le monde n’est pas muet. Il est riche de virtualités, pour autant qu’on s’y rende présent. Juste une présence, juste le pur accompagnement sur le chemin. Je considère Ailleurs, partout comme un très grand film. Il change notre regard sur le monde parce qu’il fait du cinéma de notre temps avec les images-mêmes que ce monde produit et qu’habituellement on ne voit pas vraiment. Et pourtant elles en disent des choses !
Ce film n’est pas un documentaire ou, justement, il l’est pleinement parce que c’est aussi une création plastique. Pas dans l’ornement, le décor ou l’accompagnement musical… La poésie est une poignée de main, de mémoire, affirme Paul Celan. Au cœur de ce film, tout est dans le regard que la caméra porte, dans le montage des images, dans le phrasé et le ton, le grain des voix. Jean-Pierre Burdin
Ailleurs, partout (2020, 63mn, couleur), d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter : projection gratuite le 01/12 à 13h40, dans le cadre du Festival Vrai de Vrai 2024. Cinéma MK2-Bibliothèque (128 / 162 avenue de France, 75013 Paris).
De l’écrit à la scène, Fernando Pessoa livre toutes les facettes de son personnage. Avec Nicolas Barral et son roman graphique L’intranquille Monsieur Pessoa, avec la mise en scène de L’intranquillité signée de Jean-Paul Sermadiras. La notoriété du petit employé de Lisbonne, enfin universellement reconnue.
Fernando Pessoa (1888-1935), petit employé à Lisbonne, fut reconnu sur le tard poète d’envergure universelle. Sous le titre L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral publie un roman graphique de belle venue : un jeune pigiste suit à la trace l’écrivain qui crache du sang, afin d’en rédiger la nécrologie avant son décès. Le trait est vif, l’intrigue ingénieuse. Lisbonne est vue en couleurs de mélancolie. Barral invente que deux « hétéronymes » de l’écrivain (si souvent caché sous des identités fictives) lui demandent des comptes.
Au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Robert Wilson, grand imagier devant l’Éternel, a montré Pessoa – Since I’ve been me, en anglais, français, italien, portugais. Sept interprètes de haut vol, de classe internationale, Maria de Medeiros en tête, ressassent en quatre langues (Pessoa était polyglotte) des sentences frappantes de celui qui affirmait : « La solitude me désespère, la compagnie des autres me pèse ». La gravité du propos est contrebalancée par des séquences virevoltantes, héritées de la parade de music-hall anglo-saxon. Par deux fois, une sorte de prodigieux diorama nous rappelle que Wilson reste le maître de l’enluminure moderne.
L‘hommage à celui qui eut le front de dire que « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » a commencé pour moi en octobre, à la Station-Théâtre à La Mézière, sur la route de Rennes à Paimpol. Gwenaël de Boodt, poète qui a de l’or dans les mains, a transformé ce bâtiment prosaïque où l’on faisait le plein, en un théâtre chaleureux. Ce soir-là, la Compagnie du passage, dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, présentaitL’intranquillité avec deux espèces de clowns métaphysiciens et péripatéticiens, Olivier Ythier et Thierry Gibault. Ils distillent avec art les réflexions aiguës de l’homme à part qui fouille sa conscience. Ils boivent sec (c’est joué), Fernando Pessoa souffrait de cirrhose. On dirait des Pensées de Pascal, mais sans Dieu. Voilà un dialogue vertigineux mené par deux maîtres comédiens, dans une petite forme qui vise très, très haut. Et l’on entend, ici encore, la voix exquise de Maria de Medeiros. Jean-Pierre Léonardini
L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral (Dargaud, 136 p., 25€). L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : jusqu’au 29/11 au 100, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Le Livre de l’intranquillité (624 p., 29€) est publié chez Christian Bourgois éditeur.
Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.
Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.
Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».
Machines parlantes et bruits de la nature
Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.
En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici
Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.
Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois
Jusqu’au 31/12, au Fort d’Aubervilliers (93), Bartabas présente Femmes persanes, cabaret de l’exil. Le théâtre équestre Zingaro, entre musiques-chants et danses, rend hommage à ces femmes d’antan, fières cavalières et amoureuses à l’égal de l’homme. Un spectacle d’une puissante force et beauté, tant humaine qu’artistique.
Sous l’enceinte chaude et colorée du théâtre équestre, au Fort d’Aubervilliers, la piste circulaire et ensablée libère l’entrée des protagonistes : chevaux, ânes et mulets… Point de fouet ou de meneur de revue, le dialogue entre la bête et l’humain est instauré depuis fort longtemps. En ce lieu, on se parle à l’oreille, murmure et complicité sont rituel institué ! Les équidés, premières et sublimes vedettes à l’écoute de Bartabas, le maître des lieux. Leur robe, unie ou tachetée, rivalise de beauté avec les costumes des artistes, acrobates et danseuses, musiciennes et chanteuses. La musique s’envole, comme le corps des cavalières sur la croupe de leur monture, sublime harmonie entre prouesses physiques et lignes mélodiques.
Au temps d’antan, au temps d’avant, du temps de cette civilisation scythe fondée sur le matriarcat, l’enfant né recevait le nom de sa mère, la femme s’avançait debout sur sa monture à l’égal de l’homme, la poétesse chantait à visage découvert la beauté du monde et les plaisirs de la passion amoureuse… Elles étaient afghanes ou iraniennes, Persanes belles et rebelles ! Aujourd’hui, artistes en exil, sur la cendrée elles font entendre cris de colère et chants d’amour, convoquant les vers les plus beaux de leur tradition écrite ou orale. Au centre de la piste, une petite chaise d’écolier, image pathétique qui nous renvoie à la situation dramatique de ces filles, jeunes ou pas, interdites de tout enseignement et exclues de toute vie publique. Entre danseuse soufie en robe rouge sang, cohorte d’oies qui traverse l’espace, enivrantes musiques et chants envoûtants, numéros équestres d’une haute prestance, une bande de piteux mollahs enrubannés caracole à dos d’âne.
Un hymne à la femme libre et fière, voltigeuse écuyère qui révèle au public ensorcelé ses talents et qualités, un orchestre d’instruments traditionnels qui scande les mélodies d’un monde détaché de tout dogme mortifère. Un spectacle d’une incroyable beauté, d’une puissante force évocatrice, symbole du jour bienvenu où femmes et hommes chevaucheront à égalité le futur de l’humanité. Yonnel Liégeois
Femmes persanes, cabaret de l’exil : jusqu’au 31/12, les mardi-mercredi-vendredi et samedi à 19h30, le dimanche à 17h30. Le Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17).
Résistante, poète et journaliste, Madeleine Riffaud est décédée à Paris le 6 novembre. Celle qui refusa toujours de se considérer comme une héroïne fut pourtant une grande dame : résistante dès l’âge de 18 ans, torturée et condamnée à mort par les nazis, amie d’Aragon et d’Eluard, de Vercors et de Picasso, journaliste et envoyée spéciale de La Vie Ouvrière puis de L’Humanité en Algérie et au Vietnam, victime des attentats de l’OAS… Un parcours exceptionnel, une infatigable combattante jusqu’à la dernière heure : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin ». Yonnel Liégeois
« Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous le pouvez aussi ».
Madeleine Riffaud
La sentinelle d’un siècle de tempêtes
« Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats. Madeleine Riffaud, poétesse, résistante, ancienne journaliste à l’Humanité, est décédée ce mercredi 6 novembre. Elle était un personnage de roman, à l’existence tramée par la lutte, l’écriture, trois guerres et un amour. Une vie d’une folle intensité, après l’enfance dans les décombres de la Grande guerre, depuis ses premiers pas dans la résistance jusqu’aux maquis du Sud-Vietnam.
Il avait fallu la force de conviction de Raymond Aubrac pour qu’elle accepte de témoigner de son action dans la Résistance – « Je suis un antihéros, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que j’ai fait, rien du tout », insistait-elle dans le documentaire que lui consacra en 2020 Jorge Amat, Les sept vies de Madeleine Riffaud.
Au crépuscule de sa vie, Madeleine Riffaud avait acquis une certitude : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin »
« J’ai toujours cherché la vérité. Au Maghreb, en Asie, partout où des peuples se battaient contre des oppresseurs, confiait-elle. Je cherchais la vérité : pas pour moi, mais pour la dire. Ce n’est pas de tout repos. J’ai perdu des plumes à ce jeu. J’en ressens encore les effets dans mes os brisés. Mais si c’était à refaire, je le referais. »Ne jamais capituler, « réveiller les hommes » guetter dans l’obscurité la moindre lueur, aussi vacillante fut-elle : Madeleine Riffaud, reporter intrépide, poétesse ardente, fut dans sa traversée d’un siècle de tempêtes une sentinelle opiniâtre ». Rosa Moussaoui, L’Humanité du 6/11
Une héroïne de la résistance
Elle avait 18 ans en 1942. Engagée dans la Résistance au sein d’un groupe de Francs-tireurs et partisans (FTP), son nom était Rainer. Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre au matin, dans son appartement parisien, à l’âge de 100 ans. Avant d’être une journaliste, correspondante de guerre au Vietnam et en Algérie et une poétesse reconnue, elle fut une figure emblématique de la résistance à l’occupant nazi. Quoiqu’elle s’en défende, Madeleine Riffaud était une héroïne.
En 1944, dans les semaines qui suivent le massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) perpétré le 10 juin par la division SS Das Reich, l’état-major de la Résistance FTP lance le mot d’ordre, « chacun son boche ». Le 23 juillet, un beau dimanche d’été, Madeleine tue sur un pont de la Seine – la passerelle Solférino – et en plein jour un sous-officier allemand. A bout portant. Deux balles dans la tête. « Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur(…) Il est tombé comme un sac de blé », écrira-t-elle par la suite.
Prise en quasi-flagrant délit par un chef de la milice qui se trouvait à proximité, elle est livrée à la Gestapo qui l’enferme rue des Saussaies. Là, pendant trois semaines, soumise à la question pour donner les noms des membres de son groupe, elle est torturée mais elle ne parle pas. Condamnée à mort, elle est incarcérée à la prison de Fresnes (Val-de-Marne)… Attachée, sans dormir, ni boire, ni manger, Madeleine Riffaud voit défiler devant elle des femmes et des hommes auxquels les SS font subir les pires sévices : une jeune femme à laquelle les tortionnaires coupent les seins devant son mari qu’ils vont ensuite émasculer, un jeune homme tabassé à mort à coups de barre de fer… « Ils me disaient, c’est ta faute si ces gens souffrent », se souvenait encore soixante-quinze ans plus tard Madeleine Riffaud. « J’étais sur le point de leur donner un petit quelque chose, mais si tu commences à parler, après tu balances tout », nous avait-elle raconté.
En 1954, une nouvelle guerre dont les autorités françaises refusent de dire le nom éclate au cœur de l’ex-empire colonial. L’Algérie s’enfonce à son tour dans un conflit qui prendra fin avec son indépendance en 1962. Envoyée spéciale de L’Humanité, Madeleine Riffaud couvre ces « événements ». Résolument aux côtés des partisans de l’indépendance, elle est visée par l’OAS, qui fomente un attentat contre sa personne en 1962 à Oran. Elle en réchappe au prix de mille contusions dont elle gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.
Madeleine Riffaud a fait en 2010 l’objet d’un documentaire réalisé par Philippe Rostan : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud. Dans les toutes dernières années de sa vie, Madeleine Riffaud souffrait de cécité et son corps meurtri la renvoyait à ses douleurs. Yves Bordenave, Le Monde du 6/11
Résistante, journaliste et poétesse
La résistante Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre, à l’âge de 100 ans, a annoncé son éditeur Dupuis, confirmant une information du quotidien L’Humanité, pour lequel elle fut correspondante de guerre. « Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats », a salué le journal, dans lequel elle a couvert les guerres d’Algérie et du Vietnam. Le 23 août, jour de ses 100 ans, Madeleine Riffaud avait publié le troisième et dernier tome de Madeleine, résistante (éditions Dupuis), ses mémoires de guerre en bande dessinée, avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario.
Après la Libération, sans nouvelle de ses amis déportés, hantée par le souvenir des geôles, elle plonge dans la dépression comme elle le raconte dans On l’appelait Rainer. Touché par sa détresse, Paul Eluard la prend sous son aile, préface son recueil de poèmes Le Poing fermé, en 1945. Il l’emmène chez Picasso qui la peint – petit visage déterminé encadré par une chevelure brune et épaisse –, lui présente l’écrivain Vercors.
Elle débute comme journaliste à Ce soir, journal communiste dirigé par Aragon. Elle poursuit son travail à La Vie Ouvrière, elle couvre la guerre en Indochine où Ho Chi Minh la reçoit comme « sa fille ». Pour le quotidien L’Humanité, elle part en Algérie où elle échappe à un attentat de l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Elle dénonce la torture pratiquée à Paris contre les militants du FLN (Front de libération nationale). Puis elle repart au Vietnam et couvre, pendant sept ans, la guerre. A son retour, elle travaille comme aide-soignante dans un hôpital parisien et dénonce, dans Les Linges de la nuit, vendu à un million d’exemplaires, la misère de l’Assistance publique. Franceinfo, le 6/11
Franc-tireuse de tous les combats
Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, elle a vécu mille vies. Nous l’avions rencontrée chez elle, à Paris, en 2021. En août dernier, elle avait fêté ses 100 ans. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir célébrer les 80 ans de la libération de Paris, dont elle conservait un vif souvenir. Entrée en résistance à l’âge de 18 ans sous le nom de « Rainer », poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud semble avoir vécu mille vies, et survécu à toutes. Elle est morte ce mercredi 6 novembre. Atteinte de cécité depuis quelque temps, elle avait ouvert sa mémoire au scénariste Jean-David Morvan. Qui, depuis 2021, raconte avec Dominique Bertail son édifiant parcours dans une formidable série dessinée (Madeleine, résistante, éd. Dupuis).
La BD, dont le troisième tome est paru l’été dernier, donne à voir notamment comment elle avait été, à 19 ans, capturée après avoir abattu un sous-officier allemand, puis torturée par les miliciens français et la Gestapo. De l’un de ses bourreaux, qui la forçait à observer d’autres personnes se faire torturer, elle disait : « Il a déclenché quelque chose en moi. J’ai pensé : “Ah oui ! tu veux que je regarde, eh bien je vais le faire, et tout retenir, le moindre détail. Et si j’ai la chance de m’en sortir, je raconterai tout” ». Avec elle, une voix essentielle s’est éteinte. Juliette Bénabent, Télérama le 6/11
Hommage à Madeleine Riffaud
En 2023, le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, le CHRD sis à Lyon, consacrait une grande exposition en hommage à Madeleine Riffaud. Une exposition dédiée à un personnage au destin hors du commun, Madeleine Riffaud , jeune fille et résistante, poète et combattante, femme et monument, infatigable raconteuse d’histoires. Madeleine a croisé la route d’auteur attentifs et amoureux, le scénariste Jean-David Morvan et le dessinateur Dominique Bertail qui se sont assigné comme mission de faire le récit de ses 1000 vies.
A partir des planches originales de leur BD « Madeleine, Résistante », d’objets et de documents d’archives issus des collections personnelles de Madeleine Riffaud et de celles de grands musées de la Résistance français, l’exposition proposait de suivre le parcours de Madeleine et son engagement politique inébranlable, toujours d’actualité. Le CHRD, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon
Madeleine Riffaud et La Vie Ouvrière
En 1949, Madeleine Riffaud est engagée comme journaliste à La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT tiré à un demi-million d’exemplaires et dirigé par Gaston Monmousseau, où elle avait publié son premier poème anticolonialiste dès novembre 1946 et où elle écrira jusqu’en 1958 (en 1956, elle sera nommée Grand reporter). Au printemps 1952, elle est envoyée en reportage en Algérie pour trois mois, dans le droit fil de ses enquêtes et articles publiés en 1951 sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France métropolitaine. Ses reportages montrent le fossé entre la richesse des colons et la pauvreté des autochtones, entre le discours républicain enseigné à l’école et les inégalités sociales et civiques « insoutenables » constatées dans le pays. Son second voyage en Algérie a lieu en septembre 1954 pour couvrir le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, qui fit 1250 morts et 3 000 blessés, où elle constate plus de secours aux habitants d’Orléansville que pour ceux des villages arabes alentour.
Son témoignage nourrit La Folie du jasmin – poèmes dans la Nuit coloniale, recueil de poèmes écrits de 1947 à 1973. En France, La Vie Ouvrière a lancé en arabe et en français un appel « à la solidarité avec nos camarades algériens ». Elle décrit les chaînes de solidarité, passant par les dockers de Marseille et d’Oran, pour apporter les dons du peuple français aux familles arabes touchées par le drame. Partie en Indochine, Madeleine Riffaud devient correspondante permanente du journal. En août 1958, elle intègre le quotidien L’Humanité, chargée de couvrir la guerre d’Algérie. Yonnel Liégeois
Au théâtre de l’Essaïon (75), mise en scène par Guy-Pierre Couleau, Agathe Quelquejay interprète Rossignol à la langue pourrie. Un superbe spectacle dont Chantiers de culture avait rendu compte lors de sa création. Avec son aimable autorisation, nous publions le remarquable article de notre consœur Armelle Héliot, paru le 27/10 sur son Journal. Yonnel Liégeois
Jehan-Rictus porté au plus haut
Une interprète exceptionnelle, Agathe Quelquejay, qui aime le poète depuis l’adolescence, un metteur en scène ultra-sensible, Guy-Pierre Couleau, une salle faite pour l’intimité, l’Essaion. Un titre qui peut interloquer, Rossignol à la langue pourrie. Mais chacun reçoit au plus profond les poèmes, les visions d’un écrivain qu’il faut lire et relire sans cesse.
Quand on se rend chaque soir au théâtre et qu’enfin l’on a le privilège d’assister à un moment aussi sublime que ce Rossignol à la langue pourrie, on s’en veut d’avoir tant tardé. D’avoir raté un rendez-vous avec une heure bouleversante de théâtre, de poésie pure. Grandeur, beauté, sincérité, perfection de l’interprétation, tout, ici, subjugue.
Une heure dans une semi-pénombre, avec un éclairage très équilibré de flammes vacillantes dans leurs verres de différentes tailles. Une installation de Laurent Schneegans. Une heure en six mouvements séparés par de brèves, mais très prenantes, interventions de la musique, puisée avec pertinence dans les nappes mélancoliques de notre temps, voix sourdes et belles, déchirantes. Le titre des textes est projeté sur le mur. Tout est donné dans une fluidité enivrante.
Guy-Pierre Couleau est un metteur en scène au trait sûr. Il sait utiliser les espaces, décider des enchaînements, trouver les mouvements. Il dirige, comme un chorégraphe et musicien, Agathe Quelquejay, elle-même portée par le souffle profond de Jehan-Rictus. Les poèmes s’enchaînent en une fluidité fascinante, tandis que l’interprète, fine, frêle, magnifique, se plie aux passages. Les vêtements s’effacent, se complètent, dans un registre assez asexué, qui se clôt dans les plis d’une robe, sculpture fragile et pourtant majestueuse, dessinée par Delphine Capossela.
C’est comme un chant qui ne finirait jamais. La langue inventive, la langue vraie du peuple, nous parvient avec une précision d’autant plus magnifique qu’Agathe Quelquejay a intériorisé ces textes depuis l’adolescence. C’est alors qu’elle a découvert Jehan-Rictus, c’est alors qu’elle s’est dit qu’un jour elle porterait ces textes sur scène.
Comment être à la hauteur de ce moment si haut, si beau, tellement accessible, en même temps. La suite des textes est finement organisée. Ils viennent du recueil Le Cœur populaire. Ainsi s’enchaînent « Les Petites baraques », « La Frousse », « Idylle », « La Charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », « Berceuse pour un Pas-de-Chance », « Jasante de la vieille », texte qui date de 1902.
« BONJOUR… C’est moi… moi ta m’man J’suis là… d’vant toi… au cimetière (Aujord’hui y’ aura juste un an Un an passé d’pis ton affaire.)
Louis? Mon petit… m’entends-tu seul’ment ? T’entends-ty ta pauv’moman d’mère Ta » Vieille « , comm’tu disais dans l’temps
Ta » Vieille « : qu’alle est v’nue aujord’hui Malgré la bouillasse et la puïe Et malgré qu’ça soye loin… Ivry ! »
Ecoutez ces « récits d’amour et de misère en langue populaire », écoutez Agathe Quelquejay, lisez Jehan-Rictus. Nombre de ses textes, de ses poèmes, sont accessibles gratuitement sur internet. Et les livres sont édités en formats très accessibles. Voyez ce spectacle qui nous entraîne au plus haut des sentiments humains et nous parle d’aujourd’hui même. Armelle Héliot
Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : jusqu’au 02/11, les vendredis & samedis à 21h. Du 08/11 au 04/01/25, les vendredis & samedis à 19h15. Du 10/01 au 02/02, les vendredis & samedis à 21h et les dimanches à 18h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Sous l’Espace Chapiteaux, au Parc de la Villette de Paris (75), Blanca Li présente Didon et Énée. Une version dansée, sensuelle et débridée, de l’opéra d’Henry Purcell. Un spectacle servi par l’art foisonnant et décapant de la chorégraphe espagnole.
Le talent protéiforme de l’espagnole Blanca Li, nouvellement nommée présidente du Parc de la Villette, lui vient sans doute de son expérience new-yorkaise où elle fut plongée dans un bain multiculturel. Arrivée à l’âge de 17 ans dans la métropole américaine, après avoir quitté Grenade sa ville natale, elle étudie auprès de la grande prêtresse de la Modern Dance Martha Graham. Elle découvre en même temps le Hip Hop et d’autres expressions artistiques. Elle y restera plus de dix ans et, de retour en Europe, elle fonde sa compagnie de danse contemporaine en 1992. Ses créations trouvent vite écho dans le monde entier. Parfois, elle réalisera aussi des chorégraphies pour la publicité, lorsque les fins de mois seront difficiles. La chorégraphe travaille aussi bien pour le Ballet de l’Opéra de Paris qu’avec Abd Al Malik, en outre très à l’aise avec les outils numériques. La thématique de Didon et Énée lui est familière puisqu’elle a chorégraphié en 2023 l’Opéra du même nom pour William Christie, directeur de l’ensemble baroque Les Arts Florissants.
Blanca Li y revient pour donner le premier rôle à la danse, à la fluidité des corps en mouvement, en adéquation parfaite avec la musique de Henry Purcell. Adéquation parfois presque trop parfaite, voire illustrative… D’ailleurs, le premier tableau en est une synthèse, les dix danseurs jouant la partition sans instruments. Les séquences se suivent, enlevées par une troupe exceptionnelle de danseurs vibrants et habités d’une respiration lancinante qui, par leur énergie, nous entraînent dans cette osmose entre partition et danse, jumelles de virtuosité. On est saisi par un contrejour soleil couchant d’un statuaire sculptural évoquant la Grèce antique. Ne manquait que la Méditerranée, lieu de toutes les tragédies mythologiques : la voici, avec de l’eau déversée sur le sol recouvert d’un vinyle noir. Les corps glissent comme on glisse dans la passion, les amours s’en vont et s’en viennent au fil de l’eau. L’idée scénographique est très belle mais son exploitation, un peu longue, lasse jusqu’à un beau final somptueusement glissé.
Didon et Énée, Henry Purcell et William Christie sont chaleureusement servis par l’art foisonnant et décapant de Blanca Li. Le public conquis et ravi, tous âges confondus, sort de la représentation avec des fourmis dans les jambes. Chantal Langeard
Didon et Énée, Cie Blanca Li : jusqu’au 31/10 à l’Espace Chapiteaux, 20h. Parc de la Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). En Belgique, du 31/12 au 02/01/25 à Liège et les 04 et 05/01/25 à Bruxelles. Les 09 et 10/01/25 à Grenoble, le 13/02 à Garge-les-Gonesses, le 19/03 à Saint-Germain-en-Laye et le 23/03 au Palais du Festival de Cannes.
À l’Espace culturel de Grenay (62), Mathieu Létuvé propose À la ligne, feuillets d’usine. L’adaptation du livre de Joseph Ponthus, le quotidien du travail dans les usines agro-alimentaires.Entre mots et maux, de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru.
Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage du regretté Joseph Ponthus.
Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… à trier des crustacés ou vider des poissons du matin au soir, jour et nuit, à découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes, où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».
La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur !
Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !
Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Le comédien l’affirme, persiste et signe, telle affirmation ne relève en rien de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau
À la ligne, Mathieu Létuvé : le 11/10, 20h.Espace culturel Ronny Coutteure, 28 bis boulevard de la Flandre, 62160 Grenay (Tél. : 03.21.45.69.50). Le 13/12 à Gonfreville-l’Orcher (76), Espace culturel de la Pointe de Caux.À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio, 277 p., 8€30).
À la Faïencerie de Creil (60), Paul Molina joue, danse et interprète Mouton noir. Un spectacle où la performance physique s’allie à une originale démarche poétique : quand le football freestyle s’impose en art vivant ! Paul Molina, un artiste au parcours atypique.
Dans la longue file qui s’étire en l’attente de l’ouverture des portes de la salle, un jeune homme s’immisce. Sourire espiègle, apparence décontractée, ouvert au dialogue impromptu, encore surpris de se retrouver là mais ne regrettant rien de ses choix de vie… Quelques minutes plus tard, Scène nationale d’Orléans en ce mois de juin 2024, il descend les gradins à grande vitesse pour se livrer d’emblée à quelques acrobaties sur les planches de la Passerelle à Fleury-les-Aubrais ! Le garçon de bonne famille devenu Mouton noir, Paul Molina, c’est lui la vedette du soir.
Depuis sa plus tendre enfance, le football rythme la vie du jeune castelroussin. Collège et lycée en section Sports-Etude, jours de match à la Berrichonne, l’équipe locale qui évolue en Nationale 3, une passion inconditionnelle pour le ballon rond… Mais le gamin devenu grand joue de la tête et des jambes avec la même élégance, la même prestance : Classes Prépa, concours aux grandes écoles de commerce. Sa seule hantise, sa bête noire ? L’échec. D’autant qu’il s’endette pour financer ses études, jusqu’à 18 000 euros pour intégrer des formations qui font cher payer l’obtention du diplôme, l’achat du futur costume de trader aux ordres de la finance internationale. Presque un parcours réussi, il décroche un poste dans une société madrilène. Jusqu’à ce que le télétravail, crise du Covid oblige, le rapatrie en terre natale, l’incite à renouer plus intensément avec le freestyle, ses premières amours. Jusqu’à décrocher la troisième place en 2022, catégorie « rookie » (nouveau venu dans la discipline), au championnat du monde à Prague.
Pour ses entraînements en plein air, un lieu de prédilection : l’esplanade de l’Équinoxe, la Scène nationale de Châteauroux, un espace suffisamment grand et quelque peu à l’abri des courants d’air ! Jouant à la baballe sur des musiques préenregistrées, pardon enchaînant et multipliant moult mouvements acrobatiques, de haute technicité et d’un beau registre sportif. Il suffit parfois de peu, du coup de pied au coup de pouce bien placé et libérateur, la rencontre avec Jérôme Montchal, le patron des lieux ! Et les deux hommes d’échanger, de s’apprivoiser, d’oser imaginer ensemble une esthétique nouvelle, une poétique des temps modernes où le ballon devient partenaire de jeu, figure de danse : du dribble au tacle classiques, découvrir avec la pratique du freestyle que le rond de cuir est bien plus qu’un objet de convoitise entre les pieds, qu’il peut muer en un formidable instrument d’expression artistique !
Adieu la finance, les places de marché, bonjour la vie précaire d’intermittent du spectacle ! Un authentique « mouton noir », ce Paul Molina, qui a définitivement fait le deuil d’une vie en costume-cravate pour revêtir short et baskets à l’aube de la trentaine. Dans son spectacle au titre éponyme, il raconte ses années d’études et de galère, les endettements au long cours jusqu’au jour où il décide de changer de scène, de déserter les salles de cotation pour une autre partition au service du ballon rond : de haut en bas, de la jambe au bras, de la tête au pied, du ventre au dos, il rebondit, s’enfuit, resurgit entre deux jets de parole et trois notes de musique !
Au point d’orchestrer un second spectacle, son Portrait dansé, conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, d’une extraordinaire inventivité.Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport, transmue la performance athlétique en un récital d’images hautement symboliques. Pour décliner un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique. Nul doute, Paul Molina engage un match à hauts risques, son avenir ne se joue plus à la bourse mais dans les yeux du public. Qui brillent de plaisir partagé, s’extasient devant l’audace ou la hardiesse de certaines figures, se pâment de tendresse à la seule caresse d’un ballon. Apprivoisé, ensorcelé. Yonnel Liégeois, photos Christophe Renaud Delage
Mouton noir, Paul Molina : les 28-29/09, à la Faïencerie de Creil. Le 02/10, l’Équinoxe-Châteauroux. Les 18-19/10, Derrière Le Hublot-Capdenac. Du 20 au 22/11, Le Manège-Maubeuge. Les 7-8/12, Les 3T-Théâtres de Châtellerault. Le 10/12 à Oésia-Notre-Dame-d’Oé. Les 9-10/01/25, Espace de Retz-Machecoul. Les 24-25/01, Bourg-en-Bresse. Le 30/01, Le Vivat-Armentières. Le 4/02, Université de Rouen. Les 18-19/02 au Théâtre-Sénart. les 13-14/04 au Théâtre Auditorium de Poitiers. Le 17/04, Théâtre de Bressuire. Le 25/04, Le Sirque-Nexon. Les 29-30/04, Dieppe Scene. Du 15 au 24/05, Théâtre d’Arras. Du 3 au 5/06, L’Auditorium-Boulazac.
Du 26/08 au 01/09, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre a organisé la 5ème édition de son festival. En la cité bourguignonne, Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou veillent depuis 2020 sur une étrange caisse à outils. Au volant d’une écurie de grosses cylindrées, ils conduisent à la réussite une décentralisation qui fait le plein de sens.
La cinquième édition a été ouverte par Jade Duviquet. Elle a adapté et mis en scène Rapport pour une académie, de Kafka. Cyril Casmèze, prodigieux acteur animalier, se met dans la peau du chimpanzé « civilisé » qui la ramène. Parfois, la nature reprend ses droits. Alors, avec feu, l’acteur, infiniment souple, expressif, retourne à la plus bouleversante singerie… Lilian Derruau (alias Wally, chanteur humoriste en sa vie antérieure) a proposé Ma distinction. Fils d’un ajusteur, il se livre lui-même, dans un exercice d’autobiographie précoce, à un ajustement de sa transition de classe vers la condition d’artiste. C’est drôle avec tact, au nom des siens et de ce qu’il est devenu, sous le parrainage revendiqué de Bourdieu.
Des sons inouïs en fond d’oreille
Ethnomusicologue d’un soir doté du sens de l’humour, Jean-Jacques Lemêtre (quarante-six années au Théâtre du Soleil), sosie de Merlin l’Enchanteur, a révélé maints instruments venus d’ailleurs et de très loin dans le temps. Il en a tiré des sons inouïs, qu’on garde encore dans l’oreille. Dans Extra visibilia, Céline Gayon, d’une beauté de cariatide enfin délivrée, dansait la naissance du mouvement, tandis que Sylvie Cairon exécutait, à main levée, une fresque monumentale, archaïque et moderne.
Denis Lavant, de tout son être de vif-argent, s’est emparé, sous l’œil de Laurent Laffargue, du roman de Pär Lagerkvist, le Nain. Son génie d’acteur fait briller, tel un diamant noir, les facettes du Mal chimiquement pur. Hammou Graïa a dû clore les réjouissances avec les Coloniaux, d’Aziz Chouaki, dans la mise en scène de Jean-Louis Martinelli. En une langue quasiment swinguée, c’est un monument de verbe en l’honneur des soldats nord-africains jetés dans la tuerie de 14-18 pour le compte de la France.
Les « surprises du jardin » n’ont pas manqué de sel : lecture d’extraits de l’Homme de main, pièce de Wenzel dans l’ombre de Simenon, une ode en prose de Moni Grégo en souvenir de Marilyn Monroe, Ziza Pillot égrenant les chroniques douces-amères de Jane Sautière dans Tout ce qui nous était à venir (éditions Verticales)… Au final, je me suis laissé dire que dans leur « surprise » intitulée Ça va trinquer !, Jean-Pierre Bodin et François Chattot allaient envoyer loin le bouchon pour évoquer le discret milliardaire du pinard. Jean-Pierre Léonardini
C’était du 26/08 au 01/09 au Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93). Pour tout savoir sur le Garage et son festival, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
Dans l’une des banlieues les plus pauvres au nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis quarante ans, un lieu de convivialité et de partage aujourd’hui dirigé par la comédienne et metteure en scène Marjorie Nakache.
Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors toute jeune comédienne. Les espoirs qu’avaient fait naître l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 sont en train de s’effilocher, mais l’époque reste à la lutte et à la débrouille. Enraciner le théâtre dans la société et en faire un espace de partage et de confrontation prendra une forme plus active en 1989 avec leur installation dans une maison de ville attenante à un cinéma, à l’origine ouvert par un artiste de cirque, puis transformé en garage. Rejointe par l’administrateur Kamel Ouarti, la compagnie entreprend de l’investir. À la mort de son propriétaire, la ville le rachète à ses héritiers et en préserve l’esprit. Il sera entièrement occupé par des artistes et dédié à une culture « élitaire pour tous » au service de la population.
Cette année, le Studio Théâtre aura 40 ans. La ville de Stains, l’une des plus pauvres du département, n’accordera guère plus de moyens pour marquer cet anniversaire historique. Habituée à faire beaucoup avec peu, la compagnie a toujours compensé la faiblesse des ressources par l’énergie de l’engagement et de la créativité. Marjorie Nakache, devenue directrice du lieu, a choisi de monter le Roman d’une vie, adapté par Xavier Marcheschi d’après l’œuvre de Victor Hugo et plus particulièrement des Misérables.Un choix en phase avec notre époque « où la coupure entre le pouvoir et le peuple semble tout aussi réelle qu’à celle de Hugo », souligne-t-elle. Cette adaptation parcourt l’épopée de ce siècle tourmenté qui a vu éclater la Commune. Les acteurs portent haut et juste le verbe épique et poétique de Victor Hugo. On entend le combat pour l’émancipation du peuple et les enjeux de la pièce sortent du cadre historique pour apporter une réflexion dynamique avec la salle. C’est mené avec une joie battante dans une scénographie où peintures et musique donnent à voir et à ressentir la puissance et l’actualité du texte hugolien.
Cette manière de faire théâtre, pour les habitants et avec eux, est une clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. On le perçoit dès que l’on en pousse la porte d’entrée. Il y a d’abord cette piste aux couleurs chaudes, d’où pendent tissus, cerceau et trapèzes, utilisée pour des spectacles mais surtout dédiée aux ateliers annuels de cirque proposés aux enfants et adultes, depuis vingt ans. Un peu plus loin, un foyer chaleureux avec fauteuils et petites tables, tableaux et marionnettes, ouvre sur un jardin, comme une respiration entre dedans et dehors. Un lieu enchanteur, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à tard le soir, avec son activité de programmation et ses 24 ateliers hebdomadaires, que les habitants, de génération en génération, investissent tant ils s’y sentent bien.
Fabien Belkaaloul y a suivi un atelier théâtre de 12 à 16 ans et reste marqué par son approche du clown et du personnage de Charlie Chaplin. Aujourd’hui, à 22 ans, il ambitionne d’intégrer une école d’art parce qu’il a « pris de l’assurance et appris à parler en public ».Hind Ajrodi, fondatrice de l’association Chez Ailes, y conduit en ce jour d’avril 24 femmes et enfants pour la représentation de Balerina, Balerinade Jurate Trimakaité. « J’encourage les femmes à fréquenter le Studio Théâtre car il est pensé pour elles et pour leurs enfants. Elles y ont une place, tout comme les jeunes et les personnes âgées. C’est un véritable lieu de sociabilité et d’émancipation par la culture ».
L’accès au Studio est aussi largement ouvert aux compagnies. « On en accueille plutôt le double que ce que requiert notre cahier des charges », précise Marjorie, « on ne dit jamais non aux projets. On reçoit tout le monde et après, on voit ce que l’on peut faire ensemble ». Une manière de faire et d’être. Malgré les difficultés. « Nous avions plus de moyens pour la création il y a dix ans. L’administratif aujourd’hui a pris le pas et les spectacles sont devenus de plus en plus coûteux ». Soutenue par la ville, le conseil général, la Drac Île-de-France et, depuis 2006, la Région Île-de-France, la compagnie parvient cependant à réaliser une création quasiment chaque année et à faire tourner les spectacles. Elle s’appuie également sur un travail solide avec le réseau associatif local et départemental. En 1995, la pièce Féminin Plurielles, d’après le livre de l’association du clos Saint-Lazare Femmes dans la cité, a ainsi fait figure de pièce emblématique et a énormément tourné, ou encore Valse n° 6 de Nelson Rodrigues, créé en 2004, un texte renforcé par les témoignages de femmes victimes de violence recueillis par la compagnie.
Ces dernières années, surtout après la crise du Covid, à Stains comme ailleurs, le réseau associatif s’étiole, asséché par les coupes budgétaires successives. L’équipe ne baisse pas les bras. Fêter son quarantième anniversaire, ce n’est pas seulement regarder dans le rétroviseur de l’histoire, c’est aussi aller de l’avant. « On a toujours cherché à être cohérents avec l’idée qu’on avait d’une action et l’endroit où on était », conclut Marjorie, fidèle à la philosophie de l’éducation populaire, « Faire avec les gens et pour les gens ». Marina Da Silva
Studio Théâtre, 19 rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).
Le 23 août, Catherine Ribeiro est morte à l’âge de 82 ans. Inclassable, irréductible, incorruptible, elle a chanté la passion, l’amour, la révolte. Elle est restée libre, jusqu’à son dernier souffle.
Elle aurait pu suivre cette route toute balisée empruntée par nombre de ses pairs à l’aune des années soixante. Elle figure d’ailleurs dans la « fameuse »photo de Jean-Marie Périer, photographe officiel de la génération yéyé. Mais déjà, peut-être instinctivement sent-elle qu’elle n’est pas à sa place, on la devine, au dernier rang, entre Hugues Aufray et Eddy Mitchell. À peine la reconnaît-on.
Entre fumées d’usine et chemins de grève
Elle ne sourit pas. Catherine Ribeiro refusera de jouer la carte de la jolie jeune fille qui se tient sage. En elle, ça bouillonne, ça tâtonne. Elle cherche, se cherche et, très vite, va bifurquer, laisser les chansons de midinettes pour midinettes. Elle rentre dans aucun moule, elle déborde, belle et rebelle, sauvage jusqu’au bout des mots des poètes dont elle va s’emparer, en catimini, ceux de Bob Dylan ou de Leonard Cohen. « La beauté insoumise de Catherine et sa colère chevillée à l’âme incommodent le show-business », disait d’elle Léo Ferré. Il avait tout juste. « J’ai appris mon enfance, face aux fumées d’usines, par les chemins des grèves empruntés par mon père » chante rageusement cette fille d’ouvrier portugais née dans la banlieue lyonnaise en 1941.
Ce sont les hasards de la vie et des rencontres qui lui font croiser la route de Patrice Moullet, qui deviendra son compagnon. Ils se rencontrent en 1963 sur le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Godard. Entre 1963 et 1993, elle jouera dans quatre films. Ce sera tout pour le cinéma. En revanche, elle écrit déjà des poèmes, des chansons que Patrice Moullet va mettre en musique. Au printemps 1968, alors que le pays est en ébullition. Catherine Ribeiro tente de mettre fin à ses jours comme si elle voulait définitivement tourner la page de cette époque. De 1969 à 1980, elle a la révolte au bout de langue. Ses mots sont affûtés comme des lames. « Je ne suis pas une femme d’un parti, disait-elle, mais une femme qui lutte contre toutes les atteintes à la liberté dans le monde, où qu’elles se produisent. Et je lutterai jusqu’à mon dernier souffle ». Pendant cette décennie giscardienne, elle va réaliser avec le groupe Alpes une dizaine d’albums et enregistrer de très nombreux 45 tours.
Cataloguée « Pasionaria de la chanson », elle ne veut pas se laisser enfermer, une fois de plus, une fois encore, dans une case. « Les paroles ne sont qu’un accessoire, je préférerais qu’on en arrive presque à des onomatopées pour remplacer les paroles. On le fera peut-être ; il faudrait que la voix serve d’instrument… Ce que je cherche à faire, c’est détruire complètement la chanson classique, avec refrain et couplets réguliers », disait-elle. C’est gonflé. Une façon de ne rien lâcher, de ne pas se soumettre, encore et toujours, et de revendiquer une poésie qui expérimente, emprunte des chemins de traverse. Voix puissante, sensuelle, elle s’entoure de musiciens qui pratiquent un folk-rock progressif aux accents symphoniques. C’est dire qu’elle ne passera plus à la radio mais ses concerts affichent complet, où qu’elle se produise. Toute de noir vêtue, ses cheveux corbeau en cascade dessinent un bouclier sur ce visage qu’on entraperçoit à peine lorsqu’elle s’avance dans la lumière.
Solitaire mais solidaire
Elle chante sans chercher à plaire, à séduire. Elle chante désespérément, crûment la Résurrection de l’amour, cette blessure « jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque ». Solitaire mais solidaire, elle s’engage pour la Palestine, pour les réfugiés chiliens, contre la guerre au Vietnam, pour l’écologie, contre le président Valéry Giscard d’Estaing… Elle revendique deux amitiés : Léo Ferré et Colette Magny, « Coco, ma seule amie chanteuse ». Sa reprise de Melocoton est à l’opposé de l’interprétation de Magny, comme si elle ne posait pas les points de suspension au même endroit. Les années quatre-vingt… Terribles années pour bon nombre d’artistes qui seront invisibilisés. Comme Colette Magny, François Béranger, Catherine Ribeiro disparaît des écrans radars.
Pourtant, elle ne cessera jamais de créer. Et de chanter : en 1995, elle donne aux Bouffes du nord un récital, « Vivre libre ». Magnifique moment de communion – païenne – avec le public qui ne l’a jamais lâchée, reniée, oubliée, n’en déplaise à l’industrie musicale. Cordes et piano avec Michel Precastelli, elle sublime chaque mot, chaque note, chaque vers de sa voix toujours aussi puissante et troublante. À partir des années 2000, elle aura toujours des projets qui, souvent, n’aboutiront pas. Elle se retire loin du monde. Marie-José Sirach
Brel, Ferré, Magny, Piaf…
Une présence, une voix prenante et envoûtante… Aller voir et entendre la Ribeiro, toute politesse gardée ? Un moment désiré et attendu, la force de la voix et la beauté de la femme, les aspirations communes, le combat pour une parole libre et la poésie en vitrine, René Char-Apollinaire et Prévert en tête de gondole… Catherine Ribeiro chantait ses propres compositions, elle reprenait aussi avec talent le Chant des partisans, Aragon qu’elle aimait à en perdre la raison, Brel et Ferré, Piaf bien sûr dont elle enregistra les plus grands succès, Colette Magny évidemment et son Melocoton ! Par deux fois sur scène, Lyon – Paris, d’inoubliables partages d’émotions, amour et révolte à fleur de peau… Cet amour absent de L’enfance, un récit poignant et bouleversant, la gamine cabossée et internée. Des grandes scènes aux petites salles, toujours à guichets fermés, récompensée à cinq reprises par l’Académie Charles-Cros. Sur la platine, tourne le 33 tours pour ne point oublier, ne pas t’oublier. Yonnel Liégeois
« Le regard d’une combattante. Le sourire d’une amante. La voix d’une militante. Les mots d’une magnifique perdante. Comme aurait pu l’écrire Leonard Cohen si elle avait été une égérie warholienne du Chelsea Hotel. Sauf qu’elle était debout (…) Panthère prête à bondir sur tout ce qui peut faire mal ou salir la beauté. Rock. Révoltée. Radicale ». Yann Plougastel, Le Monde du 23/08.
Les trois coups sont frappés, la rentrée annoncée ! Divers théâtres ouvrent leurs portes très prochainement. Avec créations ou reprises dès la fin août et début septembre, une série de levers de rideau dont Chantiers de culture se fait le héraut.
Du 28/08 au 03/11 : Des ombres et des armes, à la Manufacture des Abbesses. Texte et mise en scène Yann Reuzeau, les vendredi/samedi à 21h et le dimanche à 17h. Au-delà des schémas attendus, la pièce explore la complexité de situations humaines extrêmes. On croise ici une policière se débattant avec son passé néonazi et son racisme résiduel, ou encore des « revenants », ces jeunes partis faire le djihad et qui jurent vouloir désormais se construire une vie normale.
Du 30/08 au 10/11 : Gargantua, au Théâtre de Poche. Le fameux livre de Rabelais, mis en scène par Anne Bourgeois et interprété avec gourmandise par Pierre-Olivier Mornas. Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Rabelais vient nous conter en personne les frasques de son héros, avec sa verve irrésistible, où truculence et bon sens se mêlent pour le bien-être du cœur et de l’esprit. Couillonnes et Couillons, à vos ouïes !
Du 01/09 au 06/01/25 : La chute, au théâtre de l’Essaïon. D’après l’œuvre d’Albert Camus, interprétation et mise en scène Jean-Baptiste Artigas, adaptation Jacques Galaup. Le dimanche à 18h, le lundi à 19h. Un homme interpelle un autre homme au Mexico-City, un bar à matelots d’Amsterdam. Une longue conversation s’initie entre eux. Jean-Baptiste Clamence, le narrateur, fait lui-même les questions et les réponses face à son interlocuteur muet.
Du 02/09 au 04/11 : L’homme qui rit, au Théâtre de Poche, tous les lundi à 21h. L’un des romans les plus étranges et fascinants de Victor Hugo en un « seule » en scène tout aussi étrange et fascinant, par Geneviève de Kermabon. C’est avec une folle originalité qu’elle retranscrit ce chef d’œuvre de Hugo, ode à la tolérance et au théâtre itinérant.
Du 04/09 au 03/11 : Le mage du Kremlin, à la Scala. D’après le roman de Giuliano da Empoli, adaptation et mise en scène RolandAuzet. Du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. De la fin de Boris Eltsine à l’avènement de Vladimir Poutine, le spectacle nous entraine dans les sphères opaques du pouvoir russe. Il donne à voir comment un homme insignifiant peut devenir un président tout puissant, exerçant ses pleins pouvoirs dans la solitude, la violence et le sang.
Du 04/09 au 30/11 : Arcadie, au Théâtre de Belleville. D’après le roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam, adaptation et mise en scène Sylvain Maurice. Du mercredi au vendredi à 19h15, le samedi à 21h15 et le dimanche à 15h. Farah, bientôt 15 ans, habite à Liberty House, une communauté déjantée qui a pour maître des lieux Arcady : il y promeut ses penchants libertaires, la tolérance et l’amour de la littérature. Farah, en proie aux troubles naissants du désir, va voir son corps se transformer de manière étrange…
Du 06/09 au 28/09 : Emma Picaud, au théâtre de l’Essaïon. D’après le roman de Mathieu Belezi, dans une mise en scène d’Emmanuel Hérault, interprétation Marie Moriette. Les vendredi et samedi à 21h. Dans les années 1860, pour échapper à la misère en France, Emma Picard part en Algérie cultiver la terre que lui octroie le gouvernement français. Le récit, lyrique et poignant, de son combat permanent pour la survie, un éclairage singulier sur l’histoire de la colonisation de l’Algérie.
Du 07 au 13/09 : Les messagères, au TNP de Villeurbanne (69). D’après l’Antigone de Sophocle, mise en scène Jean Bellorini avec l’Afghan Girls Theater Group. Du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Alors que la situation se détériore en Afghanistan, Les Messagères sont ces citoyennes afghanes qui veulent dire en Occident leur amour pour leur pays. Les Messagères sont ces jeunes femmes du XXIe siècle qui résistent, se construisent et inventent leur destin, malgré tout.
Du 10/09 au 12/10 : La joie, au théâtre de la Reine blanche. D’après un texte de Charles Pépin, adapté et interprété par Olivier Ruidavet, mis en scène par Tristan Robin. Les mardi-jeudi-samedi à 20h, à partir du 24/09 les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. Solaro traverse les épreuves de l’existence avec une force que les autres n’ont pas : il sait jouir du moment présent. Ce spectacle est une invitation à la réflexion, à comprendre ce qu’est la joie, cette force mystérieuse qui, à tout instant, peut rendre notre vie exaltante.
Du 12/09 au 29/09 : La vie est une fête, aux Bouffes du Nord. Une mise en scène de Jean-Christophe Meurisse, avec la collaboration artistique d’Amélie Philippe. Du mardi au samedi à 20h, les dimanches 22 et 29/09 à 15h. Nous souffrons à cause de papa et maman, nous souffrons aussi à cause de l’état du monde. Pouvons-nous tous devenir fous ? Il n’y a rien de plus humain que la folie. Le service des urgences psychiatriques est l’un des rares endroits à recevoir quiconque à toute heure. Un lieu de vie extrêmement palpable pour une sortie de route, un sas d’humanité.
Sans oublier, du 29/08 au 13/09, le festival Spot au théâtre Paris-Villette et le Théâtre de Verdure qui investit jusqu’au 22/09 le Jardin Shakespeare au cœur du Bois de Boulogne. Belle rentrée culturelle, avec plaisir et émotions. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 08/09, à Cassel (59), le musée de Flandre consacre une exposition à Nicolas Eekman (1889-1973). Peintre, graveur, dessinateur, l’artiste a traversé le XXe siècle en affirmant sa singularité. Son œuvre témoigne de l’effervescence artistique d’alors.
L’œuvre de Nicolas Eekman surprend par son intemporalité tant elle se nourrit de l’histoire de la peinture passée et présente. Il peint, dessine ou grave là où on ne l’attend pas, comme à contre-courant des mouvements émergents de son siècle. Un œil sur le passé, un trait « encré » dans le futur proche, il clame haut et fort : « Pas d’art, s’il n’est pas à visage humain. »Ami de Mondrian et de Max Ernst, il participe à toute l’ébullition intellectuelle dans le Paris de Montparnasse, où il s’installe après avoir vécu en Belgique et aux Pays-Bas. Il ne cesse d’exposer, de dessiner dans des revues (dont « Monde », celle créée par Henri Barbusse)… Bref, il est, comme ses pairs, de tous les débats et controverses qui s’emparent des esprits dans ce Paris de l’entre-deux-guerres.
La peinture d’Eekman est un pied de nez à l’abstraction, au minimalisme. Ses talents de graveur et de dessinateur s’imposent par son audace, sa maîtrise, sa liberté. C’est cette même liberté qui le conduit à peindre sans se préoccuper des courants et polémiques qui embrasent le monde de l’art. Si Eekman peut compter sur une kyrielle d’admirateurs, il sera boudé par une partie du milieu artistique qui jugera sa peinture passéiste, alors qu’en réalité elle est anachronique. Injustement oubliée, l’exposition que lui consacre le musée de Flandre met en lumière son travail de peintre. Et ce n’est que justice.
Eekman transcende l’école flamande
Eekman est flamand jusqu’au bout de son pinceau. « Je suis né place des Barricades, n° 4, à Bruxelles, dans la maison et dans la chambre où Victor Hugo a écrit une partie de ses ”Misérables”. Moi, je suis un de ses produits : ”un petit misérable”. Je ne sais si cela a quelque chose à voir avec la peinture ou non, mais en tout cas, c’est un début assez amusant à constater. Ensuite, j’ai fait des études d’architecte et tout est parti de là, de cette fameuse place des Barricades. » Ainsi se présentait-il. Toute sa vie, il se revendiquera « l’ami des pauvres, des gueux, des paysans » et « des misérables ». Artiste figuratif, il n’hésite pas à s’aventurer aux lisières du cubisme, du futurisme ou de l’expressionnisme, quand bien même sa technique est proche des maîtres flamands du XVIe siècle.
Eekman revisite Bruegel et Bosch, le peintre des paysans et celui d’une humanité fantasmagorique. Comme eux, il peint à la peinture à l’huile, appliquée sous forme de glacis sur des panneaux de bois préparés, délaissant les matériaux modernes. Mais, au-delà des aspects techniques propres aux maîtres flamands, il va s’atteler à réinterpréter leur univers pictural, s’attachant à peindre un monde paysan dont le réalisme est sublimé par une approche fantastique. La similitude de ses tableaux avec ces maîtres de l’école flamande est telle que l’on pourrait douter de son époque. Mais Eekman ne copie pas. Il transcende, redonne aux motifs des anciens un nouveau souffle. Ses paysans, ses carnavals racontent ses contemporains.
Univers étrange mais familier
L’exposition « le Monde fabuleux de Nicolas Eekman » permet de découvrir une partie de son œuvre, le long d’un parcours qui distingue « L’homme et ses racines », « Dialogue avec les maîtres flamands », « La comédie humaine », « Un art à visage humain » et « Eekman illustrateur : la légende d’Uylenspiegel ». Observer une toile d’Eekman, c’est pénétrer comme par effraction dans un univers qui nous est à la fois familier et étrange. Et on aime cette étrangeté tant elle a à voir avec le monde de l’enfance, avec nos peurs ancestrales teintées d’espièglerie.
Observer une de ses toiles, c’est s’amuser à chercher partout, au premier plan, en fond de scènes, sur les côtés, des éléments parfois disparates et incongrus qui se glissent dans le motif principal et lui confèrent une tout autre dimension. Dans la première partie, on devine l’influence de Van Gogh, qu’il admire profondément. Ainsi, son huile sur bois « le Messager » évoque « les Mangeurs de pomme de terre » de Van Gogh. Les couleurs vives contrastent avec les traits rugueux des personnages. Eekman est un fin observateur. Ses paysans portent de gros godillots et trimballent d’énormes bottes de foin dans une campagne brillante de couleurs. Ainsi, sa « Folle moisson » ou « Gerbe folle » (1946) évoque Bruegel l’ancien, avec cet horizon barré par la silhouette massive du paysan qui laisse à peine entrevoir l’agitation des champs en arrière-plan. Quant au « Quatuor de la zone » (1945), le tableau, le jeu des lumières est une référence explicite à « la Parabole des aveugles » de Bruegel.
Facétieux et mystérieux
Ce désir de rendre compte du monde est présent dès ses premiers tableaux. Ses « Chevaux de trait à Hilversum » (1910), une aquarelle sur papier où terre et ciel se rejoignent sur la ligne d’horizon avec une même gamme chromatique terreuse. Le dessin frappe par sa sobriété et sa puissance qui laisse deviner les rudes conditions du travail des bêtes… et des hommes. « Le Chasseur en hiver » (1929), portrait aux traits géométriques qui s’entrechoquent et s’entrelacent, témoigne de son désir, un temps, de s’aventurer vers le cubisme, le futurisme. Il est frappant de constater combien son « Chasseur » rappelle fortement « la Guerre », l’impressionnant tableau de Marcel Gromaire réalisé en 1925.
Enfin, il y a tous ces tableaux qui célèbrent les fêtes et autres carnavals. Un vent de folie souffle sur chaque toile. Couleurs et formes s’entrechoquent, détonnent par leur aspect farcesque, facétieux et mystérieux. Derrière le jeu, les masques des personnages laissent entrevoir la misère et la peur. Poissons volants, machines étranges, scènes parodiques extravagantes et oniriques, profusions de personnages en arrière-plan, disproportions et décadrages permanents, il y a du Jérôme Bosch dans l’air, de manière implicite et assumée.
« Mascarade » (1969), sa série sur Till l’espiègle, « le Grenier aux marionnettes » (1969) ou encore « le Mirliton » (1962) participent de cette explosion de couleurs où la mort et la vie s’affrontent dans un éclat de rire. Un rire étrange, pourtant, qui semble jaillir des tableaux pour nous interpeller sur la condition humaine. Marie-José Sirach
« Le Monde fabuleux de Nicolas Eekman » : jusqu’au 08/09. Musée de Flandre, 26 Grand’Place, 59670 Cassel (Tél. : 03.59.73.45.60). À lire : « Nicolas Eekman », d’Emmanuel Bréon (éditions Norma, 196 p., 200 illustrations, 49€).
Jusqu’au 31/08, à Bussang (88), Julie Delille monte avec éclat le Conte d’hiver de Shakespeare, traduit par Koltès : de la jalousie folle à la danse joyeuse ! La metteure en scène est la première femme à diriger le Théâtre du Peuple. Qui fête ses 130 ans l’an prochain…
Pour sa première programmation au cœur de Bussang, Julie Delille n’a pas seulement imaginé le Conte d’hiver pour la scène, mais rêvé de faire du Théâtre du Peuple un « lieu poreux au monde extérieur » depuis lequel penser « en compagnie d’artistes, de poètes, de chercheurs et des habitants du territoire ». Un engagement pour lequel elle était prête à tout quitter, sauf sa compagnie le Théâtre des trois Parques. Un appel du destin auquel elle répond corps et âme. Pour la metteuse en scène, investir Bussang est un projet total qu’elle veut construire à partir de l’écologie environnementale, sociale et mentale, qu’elle conjugue en trois axes : la saisonnalité, la sensibilité et l’organicité. Une nécessité qu’elle met aussi à l’œuvre poétiquement au plateau, secondée par la dramaturge Alix Fournier-Pittaluga et la scénographe Clémence Delille, pour tirer du conte tragi-comique de Shakespeare, traduit par Koltès en 1988 pour Luc Bondy, une fable mordante d’aujourd’hui où les femmes sont audacieuses et puissantes.
Vingt comédiens sur scène
On était impressionné par ses précédentes créations, qui se déroulaient dans une sorte de « boîte noire » pour un ou deux comédiens ; ici, elle en orchestre une vingtaine, dont quatre acteurs professionnels qu’ont rejoints, selon le protocole bussenet, les comédiens amateurs et des figurants, hommes et femmes. La pièce est l’une des dernières écrites, vers 1610, par le dramaturge britannique, en même temps que la Tempête, davantage représentée. Elle démarre dans le palais fastueux de Léontes (Baptiste Relat), roi de Sicile, qui reçoit, en compagnie de son fils et de sa femme enceinte, son ami d’enfance Polixènes (Laurent Desponds), maître de la Bohème.
Hermione (Laurence Cordier, subtile) va intercéder pour retenir Polixènes et suscite la jalousie folle de Léontes, convaincu que l’enfant à naître n’est pas le sien. Polixènes ne devra sa survie qu’à sa fuite éperdue. Hermione, arrachée à son fils Mamillius, est emprisonnée et accouchera d’une petite Perdita, promise à l’abandon. Le jour de son procès, la déclaration d’innocence du dieu Apollon arrive trop tard, tout a été anéanti. Les trois premiers actes déployés dans des boiseries et vitraux avec des temps de silence et des ruptures musicales originales signées de Julien Lepreux impressionnent. L’auteur-compositeur a créé une partition – traversée par la voix de Gaëlle Méchaly – où l’orgue occupe une place magnétique, même si l’alliance jeu-musique semble parfois interrompre la dynamique des acteurs.
Création, expérimentation et transmission
Lumières d’Elsa Revol et scénographie, costumes et point de vue sur les enjeux contemporains du Conte d’hiver captivent l‘attention et l’émotion du spectateur. On remarque particulièrement Élise de Gaudemaris, qui interprète Paulina, la fidèle et téméraire servante d’Hermione, et Sophia Daniault-Djilali, dans ses multiples rôles. Le public est en délire lorsque se produit l’ouverture tant attendue du fond de scène sur la forêt : la fête de la tondaison fait défiler un troupeau de brebis, à l’extérieur et à l’intérieur de la salle.
Après l’entracte, seize années ont passé. La pièce se révèle plus limpide et joyeuse, offrant un véritable espace de jeu et de danse aux interprètes, professionnels ou débutants, pour explorer les constructions et les contradictions de leurs personnages. Perdita, recueillie par un berger, en Bohème, est devenue une magnifique jeune fille dont Florizel, le fils de Polixènes, est tombé éperdument amoureux. Les deux jeunes gens devront s’enfuir pour pouvoir vivre cette passion transgressive, qui finit bien et répare le passé. Pour Julie Delille, les thèmes de la pièce confortent « la triple vocation de cet équipement unique : la création, l’expérimentation et la transmission ».
Si elle entend privilégier des temps de recherche, la nouvelle directrice veut aussi programmer au long de l’année diverses propositions sur le territoire. Jusqu’au 31/08, le public pourra voir ou revoirLes gros patinent bien d’Olivier Martin-Salvan et Pierre Guillois (qui dirigea le théâtre de 2005 à 2011), assister à des impromptus, à un récital du pianiste Jean-Claude Pennetier, aux premières Journées du matrimoine qui se dérouleront les 14 et 15/09. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernadez/Pierrick Delobelle
Le conte d’hiver de Shakespeare, Julie Delille : Jusqu’au 31/08, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).