De Gap à Lyon, Raphaëlle Boitel présente Ombres portées. Du « cirque théâtre chorégraphique » qui renouvèle les arts de la piste ! Un spectacle total où se mêlent théâtre, danse et performance physique, une superbe scénographie d’ombres et de lumières.
Les arts du cirque sont toujours en renouveau et Raphaëlle Boitel y participe avec ce qu’elle qualifie de « cirque théâtre chorégraphique ». Après 5es Hurlants créé avec les jeunes diplômés de l’Académie Fratellini où elle a été formée et Le Cycle de l’absurde, spectacle de sortie du Centre National des Arts du Cirque promotion 2020, Ombres portées s’inscrit dans la même veine chorégraphique avec une scénographie d’ombres et lumières et une narration plus affirmée. Première image saisissante : de l’obscurité, comme tombée du ciel, une jeune artiste (Vassiliki Rossillion) se balance sur une corde volante, s’y love, fait plusieurs figures acrobatiques puis s’envole de plus en plus haut et s’efface dans le noir, au lointain. « J’ai rêvé Ombres portées comme un spectacle total où se mêlent performance physique, théâtre, danse, septième art, rires, larmes…», écrit Raphaëlle Boitel. Elle raconte ici, paroles-images et mouvements, l’histoire d’une famille « décomposée » par la rage d’une jeune femme contre le père. Trois sœurs et un frère muet gravitent, courent, se chamaillent avec force acrobaties, virevoltent autour de ce vieil homme massif (Alain Anglaret), bientôt infirme.
Une noce se prépare et chacun s’affaire. Tia Balacey, la petite sœur, bondit et cabriole. Légère comme une plume, elle sculpte dans l’espace de jolies figures d’acrodanse. La mariée (Alba Faivre) attend son fiancé mais sa fougue amoureuse sera bientôt, éteinte par l’infidélité de celui qui est devenu son époux. Nous la verrons plus tard grimper désespérément à la corde lisse, se dépouillant de sa robe blanche : un beau moment poétique. Le fiancé arrive enfin (Nicolas Lourdelle), raide et emprunté parmi tous ces corps acrobatiques, aussi drôle que dans les spectacles de Baro d’Evel, la compagnie qu’il a co-fondée. Il se livrera à quelques gags, comme le petit gars de la famille, un rôle muet pour Mohamed Rarhib avec acrobaties au sol, mâtinées de hip hop et art du mime. Vassiliki Rossillion, descendue de sa corde volante, incarne K, la sœur rebelle, et danse sa rage contre un père indifférent… Que lui a-t-il fait ? Chacun pourra deviner. Raphaëlle Boitel a voulu sonder la question du « non-dit ».
De tableau en tableau, la déchéance de la figure tutélaire du père, haï ou chouchouté selon les membres de la fratrie, rassemble à nouveau la famille. Réglés par une subtile chorégraphie, entre horizontalité et verticalité, les corps se croisent, s’acoquinent en un duo sensuel, ou s’agglutinent, tribu brouillonne. Raphaëlle Boitel a joué douze ans chez James Thierrée, notamment dans La Symphonie du Hanneton et La Veillée des Abysses, elle en a gardé un goût pour les images poétiques. Les solos des circassiens se fondent dans le ballet des corps et objets, noyés dans les vapeurs des lumières et accompagnés par la musique d’Arthur Bison. Les clairs-obscurs, orchestrés par Tristan Baudoin, sont ici essentiels. Ce passionné d’arts plastiques sculpte la lumière en magicien, cloisonne l’espace avec lampes et projecteurs, enfermant dans leurs faisceaux les interprètes tels des insectes pris au piège. Des effets stroboscopiques les font apparaître et disparaître.
« J’espère que l’histoire de « K », cette jeune femme qui veut s’extraire du silence, touchera chaque spectateur », affirme Raphaëlle Boitel, « son parcours est celui de beaucoup de femmes, notre rôle est de provoquer la parole ». Nul besoin d’en dire autant, la chorégraphie et l’expression des corps suffisent à dénoncer les violences intrafamiliales. Les paroles ne sont pas essentielles à la compréhension de ce qui se trame entre les personnages. Reste un spectacle d’une grande beauté plastique et qui ne manque pas d’humour malgré la gravité du thème, servi par des interprètes exceptionnels. Mireille Davidovici, photos Raynaud De Lage
Ombres portées, Raphaëlle Boitel : Les 23 et 24/01, La Passerelle, Scène nationale de Gap (05) ; les 28 et 29/01, Théâtre Durance, Scène nationale Château Arnoux-Saint-Auban (04). Les 6 et 7/02, Le ZEF, Scène nationale de Marseille (13). Du 19 au 23/03, Théâtre des Célestins, Lyon (69).
De la Cour du roi de Naples à la basse-cour, Emma Dante présente Re chicchinella. Avec cette fantasque poule aux œufs d’or, la metteure en scène italienne poursuit son immersion dans les contes de Giambattista Basile, un auteur du XVIème siècle. De l’humour scatologique pour une leçon de morale authentique.
Chasseurs ou randonneurs de tous poils, attention aux bêtes à plumes ! Le roi de Naples et de Sicile, parmi moult titres et possessions, en sait quelque chose… D’emblée, Chantiers de culture alerte ses lecteurs et leur adresse un sérieux avertissement, même s’ils n’encourent aucune sanction pénale à passer outre : ne laissez point votre ordinateur ouvert inconsidérément, consultez cette page en éloignant les enfants temporairement… Avec le sérieux d’une plume avertie mais non dépourvue d’humour, en réfutant d’emblée l’accusation de complaisance envers les faits divers des plus scabreux, il va vous être narré une étrange et incroyable affaire de cul qui ébranla le trône napolitain en des temps reculés, la formule est de circonstance.
Montaigne, à la même époque, avait déjà donné l’alerte, « si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul ». Las, l’information n’a pas encore franchi les Alpes. Une maxime, en fait, de peu d’importance lorsque c’est la diarrhée qui malmène vos intestins et affole votre arrière-train… En pleine partie de chasse, le roi susnommé s’en trouva fort marri, il fut pris d’une envie pressante. Se croyant pourvu d’une imagination débordante, face à l’imprévu, il usa d’un paquet de plumes, une poule des bois (pas le champignon, délicieux), en moyen torcheculatif. En souvenir des recommandations de Rabelais sans doute, Gargantua prétendant qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes… Pas offusquée d’un tel comportement, assemblée bariolée de coqs et poulettes, la cour royale s’improvise alors basse-cour autour de son prince qu’elle peut accuser de tous les maux, sauf de poule mouillée. Qui caquète en chœur sur les planches du théâtre de la Colline où s’est temporairement installé le poulailler.
Las, n’ayant point suivi à la lettre les consignes du moine écrivain et expert réputé en médecine hygiéniste, la poule bien vivante s’est confortablement et durablement installée dans le siège du monarque. Lui causant moult douleurs et préjudices, troublant son sommeil et lui interdisant de s’asseoir. Pas de chance donc, il l’a vraiment dans le cul, la poule ne cessant de faire des siennes, surtout des œufs en or, à chaque débordement de ses sphincters. Un trou royal qui se révèle juteux et dégoulinant pactole pour les courtisans. De tout temps, chacun le sait, l’argent n’a pas d’odeur, le grand et regretté dramaturge Michel Vinaver nous en avait offert une succulente version contemporaine avec Par-dessus bord, une affaire de papier cul, une autre affaire de croupion qui, d’un siècle l’autre, peut rapporter gros.
Quand le roi se meurt au terme d’atroces souffrances, d’un battement d’ailes la poule usurpe trône et couronne au grand bonheur des nantis et puissants. Que le pouvoir sombre en pleine merde, peu importe, l’essentiel est ailleurs : assurer l’avenir florissant de leurs entreprises marchandes et de leurs magouilles financières ! Provocatrice, Emma Dante ne recule devant aucun artifice à la mise en images de cette Chicchinella de Giambattista Basile (1583-1632), extraite de son recueil Le conte des contes devenu un classique de la littérature italienne. Masques flamboyants et costumes colorés, humour et rire attestés, chants et danses débridés, dialogues et quiproquos scéniques savamment épicés ouvrent au final un véritable espace poétique au sein de cet univers hautement scatologique. Des flatulences de la Grande bouffe de Marco Ferreri aux chatoyantes images du cinéma de Fellini…
La pièce est servie par de formidables acteurs, Carmine Maringola en tête d’affiche, dont nous avons déjà salué le talent. Quand le rire déborde de la scène à la fosse, pas septique celle-là, quand la provocation s’arrête aux frontières de la vulgarité, les risques sont maîtrisés, même les enfants peuvent s’en délecter ! Yonnel Liégeois
Re Chicchinella, Giambattista Basile et Emma Dante : Du 7 au 29/01, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Les samedi 18 et 25/01, à 17h30 et 20h30. Théâtre de La Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).
À l’annonce de la mort de Gilles Defacque, anonymes et personnalités pleurent sa disparition. Les réactions sont légion. Pour Chantiers de culture, celle de Marie-José Sirach dans les colonnes de L’Humanité, du comédien Jacques Bonnaffé sur les réseaux sociaux, du critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur Mediapart.
Le trublion touche à tout
Jusqu’au bout, il se sera bagarré contre la maladie. Faut dire que c’était un sacré bagarreur contre la bêtise et la crasse du monde, la grisaille et l’hypocrisie du système. Gilles Defacque mettait du soleil dans nos vies. Nez rouge, en chemise et bretelles, là où il débarquait ça tourneboulait sec. Les punchlines, il en avait plein sa besace, à croire qu’il avait un jardin secret où les cultiver. Mais il était bien plus que ça : c’était un immense poète, un fantaisiste hors pair, un saltimbanque de la trempe des plus grands.
Né en 1945 à Friville-Escarbotin, ça s’invente pas, en Picardie, il a pris la Libération au pied de la lettre. C’est dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents qu’il grandit. Toujours aux premières loges, il observait les danseurs tournoyer, les matchs de catch, pourtant interdit aux minots, se faufilant entre les fauteuils pour se faire une cinématographie désordonnée et populaire. Lorsque le jeune Picard migre à Lille, il débarque à Wazemmes. Le coup de foudre est immédiat et réciproque : il devient un Ch’ti avec l’accent.
Le Prato comme écrin
Dans la mouvance post-68, il fonde avec une bande de copains le Prato, qui devient l’épicentre d’aventures théâtrales épiques, clownesques et fantaisistes. Beaucoup d’acteurs, de clowns, de musiciens y feront leurs premiers pas. Defacque avait le souci de la formation et de la transmission, alors le Prato ouvrait grand ses portes à celles et ceux qui voulaient se lancer dans l’aventure. Guy Alloucherie et Éric Lacascade, Jean-Michel Soloch et Chantal Lamarre, Howard Buten, Jacques Bonnaffé, Yolande Moreau, Jean Boissery, Tiphaine Raffier, David Bobée ; mais aussi toute une génération de clowns et clownes, Baro d’evel, le cirque Trottola ; des musiciens, William Schotte, Nono, André Minvielle, Bernard Lubat ou la compagnie du Tire-laine, tous sont passés par le Prato, qui est consacré lieu de création, une fabrique de théâtre populaire, un cirque de tous les possibles, avec son festival Au rayon burlesque ou ses bals du dimanche (gratuits).
Gilles Defacque était un clown jusqu’au bout de son nez rouge. Ses écrits, poético-burlesques, ne manquaient ni de piment, ni de sel. La Rentrée littéraire de Gilles Defacque (la Contre Allée, 2014) est un florilège de saillies mordantes et de contrepèteries improbables où Defacque, dans la peau d’un critique littéraire qui aurait « regardé (trop) la télé ou qui aurait dormi (au choix) », invente une liste des 700 livres, rentrée littéraire oblige, avec une règle du jeu : un titre, un résumé et une petite appréciation si possible ou un nom d’éditeur. Cela donne des brèves de conteur, à déguster entre deux fricadelles-frites et une gorgée de bière… Cet été encore, alors qu’il était affaibli par la maladie, Gilles était venu à Uzeste, sur un coup de tête. Il a improvisé, s’autoproclamant maître de cérémonie du concert de la Cie des fifres de Sylvain Roux. Autant dire qu’il leur a cloué le bec, aux fifres !
C’est Patricia Kapusta, sa compagne et complice de cette aventure artistique singulière, qui a annoncé sa mort. De très nombreux artistes ont fait part de leur tristesse et émotion. « Lille et le monde de la poésie perdent un grand artiste », a écrit Martine Aubry, maire de Lille, sur les réseaux sociaux. « Il était plus qu’un artiste. Il a été de tous les combats pour défendre la condition humaine et les conquêtes sociales du XXe siècle. Nous avons partagé tant de ces luttes », a pour sa part déclaré Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Marie-José Sirach
Un clown ne meurt pas !
Le clown est mort. Phrase impossible à dire, qui nous entraîne ailleurs… D’abord un clown ne meurt pas, un clown immense et qui fait le Gilles sa vie durant, un picard natif de Friville Escarbotin venu chanter la Polka des Saisons et les beautés du Mignon Palace à Lille et dans toute la grande région des Hauts de France, et qui lance ses opération de conquêtes aux quatre points cardinaux, devenant festival à lui seul, érigeant des festivals, non ! Un tel dictateur des liesses impénitentes, un tel ogre de sympathie, insatiable buveur des rigolades partagées, ce Gilles n’est pas de ceux dont on peut saluer la sortie de piste comme un vulgaire chef d’état en répétant « Le clown est mort ». Ça sonne faux. Gilles Defacque est là partout, toujours, à toute heure, même sous la grimace de la maladie, ce con, il a réinventé le clown !
Toujours effervescent du désir d’aller bien au-delà du clown et et et…. d’emmener tout le monde avec, tout âge et toutes confessions mêlées, c’est l’esprit Prato, la grande aventure d’une turbulence culturelle à laquelle la région, les métropoles doivent tant. Parce que Gilles ne s’inscrit dans aucune tradition, ne refait pas le clown comme on l’a toujours fait. C’est Protée faisant fête à l’imaginaire, Fellini dans la beauté sans limite des parades de salut, c’est Charlot à Wazemmes (un quartier de Lille, ndlr). Notre affection, nous si nombreux qui l’aimions, fonce au cou des plus proches, sa famille et ses amis de scènes, et à Patricia Kapusta, celle qui a partagé ces années de combat et d’impertinence. Heureux, tellement heureux d’avoir connu un bout de cette aventure. La scène vivante vient de perdre un acteur immense. Jacques Bonnaffé
Les clowns ont la gueule de bois
Gilles Defacque, l’un de leurs princes, est mort. Fer de lance et âme du Prato à Lille, ce « Théâtre international de quartier » unique au monde, Gilles Defacque était un clown sans pareil, un poète, un pourfendeur d’idées reçues, un auteur- metteur en scène généreux, un inventeur de tout avec rien et un formateur infatigable auprès de nombreux artistes en herbe aujourd’hui reconnus. Il en a aujourd’hui fini de « jardiner les possibles ». Jean-Pierre Thibaudat
Les obsèques de Gilles Defacque auront lieu le 6 janvier à 11h, au cimetière de Lille-Est. Une exposition de ses dessins et autres facéties se tiendra au Théâtre du Nord du 17 janvier au 8 février.
La nouvelle est tombée : le 28 décembre, Gilles Defacque nous a quittés. Clown, poète et comédien, l’ancien directeur du Prato de Lille (59) a définitivement déserté les planches. Avec lui, pas de querelles de voisinage, cirque, théâtre et musique faisaient bon ménage ! Amoureux de Beckett, il a ouvert la piste aux grands textes, le nez rouge célébrant ses noces avec la scène contemporaine. Du rouge au noir, le rideau est tombé. Ultime hommage à l’immense artiste, Chantiers de culture publie l’article qu’il lui consacrait en 2018 à la création d’On aura pas le temps de tout dire au festival d’Avignon. Yonnel Liégeois
En piste, entrez l’artiste…
Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées.
Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.
Un Gilles des temps modernes
Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…
Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire… Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ».
Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato? Majestueuse, une ancienne manufacture de textile où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y voir, il n’est pas encore mort ce soir ! (même s’il n’avait pas eu le temps de tout dire, en 2018, ndlr…) Yonnel Liégeois
À lire :Le Prato, un théâtre international de quartier (éd. Invenit, 25€). « Il fallait bien un beau livre, avec des photos, en couleurs, en noir et blanc, des dessins et des textes en toute liberté pour raconter, consigner l’aventure du Prato. Une aventure d’un demi-siècle commencée par un saltimbanque à la langue bien pendue, avec ou sans nez rouge, capable de jouer des classiques et des pas classiques, d’improviser à tout va, de danser, de sauter, de pirouetter, de se pendre aux rideaux et parfois même de grimper aux rideaux. Gilles Defacque, c’est son nom, est né dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents, en Picardie. On peut affirmer que, à l’instar d’Obélix, il est tombé dans la marmite du music-hall dès l’enfance. Mais c’est là leur seul point commun ». Marie-José Sirach
À voir : Un portrait de Gilles Defacque et du Prato. Par Gwenola David et Yannic Mancel, avec documents sur les 40 années d’histoires, vidéos de spectacles et de présentation du Prato, dossiers de spectacles, livrets de créations… Un documentaire « HORS-PISTE Gilles Defacque et le Théâtre du Prato », de Pierre Verdez en partenariat avec le CNC.
À visiter :Du 17/01/25 au 08/02/25, une exposition au Théâtre du Nord : Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! « Pour l’exposition tu leur diras bien, tu leur expliqueras bien que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort, mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage ». Gilles Defacque
« Gilles nous a quittés, (…) mais il n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa chambre d’hôpital, il n’a cessé d’écrire des poèmes, de dessiner, de se filmer, de faire des photos, dans le but de proposer cette dernière exposition (enfin, qui sait, avec lui), comme un pied de nez à la mort elle-même ». Le Théâtre du Nord
De Saint-Étienne (42) à Vesoul (65), la compagnie Baro d’evel présente Mazùt. Entre nouveau cirque et danse, théâtre et chant, un spectacle total où l’humain s’interroge sur son devenir. De l’humour au tragique, de la performance physique à la création esthétique.
Une tête de cheval posée bien en évidence sur un bureau, de grandes feuilles de papier sur un autre, des cartes géographiques paraît-il… D’emblée, l’étrange et l’incongru s’imposent sur la scène Jean Dasté de la Comédie de Saint-Étienne. Jusqu’à ce que des fuites d’eau s’échappent des cintres, en cadence, en musique, de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes : paradoxe, du bonheur entre les gouttes !
Un environnement convenu, deux bureaux et deux chaises, un homme et une femme, deux employés ordinaires affairés à leurs petites affaires… Rien de bien particulier, sinon des échanges de place désordonnés et renouvelés entre l’un et l’autre personnage, des mouvements incontrôlés qui semblent les animer et commencent à nous inquiéter : plier et déplier les grandes feuilles de papier, les sortir puis les ranger, les sortir à nouveau, les classer et les mélanger, les étaler et les marquer du coup de tampon fatidique et bureaucratique. Un ballet gestuel stoppé net quand les yeux se lèvent au ciel, stupeur, des gouttes d’eau s’écrasent sur le bureau. Des fuites que les deux protagonistes se doivent de maîtriser en urgence à grand renfort de boîtes de conserve, de petite ou grande taille !
Mazùt bascule alors, et le public avec, dans un autre monde, un univers onirique et fantastique où la prouesse physique s’affiche de pair avec la richesse esthétique, la vérité sensible avec le non-sens, le tragique avec le burlesque. Les filets d’eau se font parfois chute torrentielle, inondant la majeure partie de l’espace. Il faut pourtant continuer à vivre et travailler, tout en plaçant et déplaçant les pots de fer, nouveaux réceptacles des fantasques intempéries, surtout nouveaux repères ou balises dans cette étrange cartographie explosée hors de l’entendement humain. Quoiqu’il en coûte, quoiqu’il advienne, avec l’eau abondante le plateau est devenu terrain glissant… Comme précédemment les feuilles de papier, les corps en solo ou duo – pliés, roulés, tourneboulés, affaissés, contorsionnés, cassés – révèlent avec force images poétiques toute la fébrilité, les faiblesses et impuissances de notre humanité. D’où cette tête de cheval qui se penche avec tendresse vers le visage de l’autre, l’initie à une folle chevauchée surréaliste pour glisser de plus belle dans la marée montante et les affaires courantes !
Claire Lamothe et Julien Cassier, dans un spectacle où la danse et la musique l’emportent sur les mots, sont prodigieux de virtuosité. Maîtrisant à la perfection corps et voix, forts de leur art quand il s’agit d’illustrer la faille ou la chute d’un mouvement joliment chorégraphié, une perte de voix s’éraillant au cœur d’un chant puissant : il faut être forts pour interpréter avec talent l’erreur ou la faute planifiées ! Comment ne pas perdre le nord dans un monde qui ne cesse de déraper, frise l’absurde et l’incohérence ? C’est à y laisser habits et maquillage, à défaut de son latin, tout prenant l’eau au sens propre comme au figuré. De l’humain désarticulé au corps glissant et pataugeant dans l’œil des intempéries, ne faut-il pas recouvrer la posture de l’animal, tel ce cheval à la tête iconique, un parmi d’autres éléments d’égale importance dans l’universelle nature ?
Dans la mise en scène de la compagnie Baro d’evel (Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias), évidemment tout fait sens. « Nous aimons penser la représentation comme une cérémonie, un ré-enchantement, convier toutes les disciplines, avoir sur scène animaux, enfants, artistes, pour fabriquer des spectacles qui emmènent le spectateur dans un labyrinthe intérieur, dans un rêve éveillé ». Au cœur d’une explosion de sons, de couleurs et de lumières, telle cette immense feuille de papier qui se dresse face au public dans la scène finale. Un spectacle totalement désaccordé, sans dessus-dessous, qui semble pourtant indiquer la bonne direction : comme le couple qui nous a étourdi plus d’une heure durant, s’engager sur le même chemin, main dans la main, quoique l’avenir se révèle incertain. Mazùt ? Vous l’avez compris : inénarrable, à voir pour y croire, du bonheur au goutte à goutte ! Yonnel Liégeois
Mazùt, avec Claire Lamothe et Julien Cassier : Du 17 au 19/12 à la Comédie de Saint-Etienne, les 30 et 31/01/25 au théâtre Edwige Feuillère de Vesoul.
Entre mythe et conte, Pauline Sales propose Les deux déesses, Penda Diouf La grande ourse. De Déméter à Perséphone, une histoire de famille dans l’univers des dieux qui bouscule le temps présent pour la première pièce, une histoire de mère qui se transforme en ourse en vue de vaincre l’adversité pour la seconde… Deux belles propositions.
Il était une fois Déméter, la déesse de la terre et Zeus son frère, roi de l’Olympe ! Au firmament des dieux, morale et liens consanguins n’ont point cours : l’un viole l’autre selon son bon plaisir, Perséphone est conçue… Plus tard, entre monts et vallées fertiles, une vieille dame croupit en son ehpad. Bloquée dans son fauteuil roulant, elle se souvient. Du temps d’antan, au temps de sa jeune vie de mère et des liens complices noués avec sa fille jusqu’à ce que le dieu des enfers, Hades, la viole et la kidnappe… Entre la cité des morts et la maison des mourants, mythe et réalités, avec Les deux déesses Pauline Sales orchestre avec talent le passage d’un monde à l’autre.
Le mythe originel, moult fois visité par les sociologues et les féministes, la metteure en scène l’enracine dans l’aujourd’hui avec des interrogations fort contemporaines : les rapports parents-enfant, l’avenir de la planète, la place des anciens dans la cité… Humour et sérieux rivalisent de pertinence, les trois comédiennes sont épatantes d’audace et de culot ( Clémentine Allain en Déméter jeune, Claude Lastère en Perséphone, Elisabeth Mazev en Déméter âgée), la partition musicale insuffle plaisir et gaité au jeu de la troupe. Un bonheur total à se poser de bonnes questions sans se prendre la tête !
Le plaisir est renouvelé avec La grande ourse, la pièce de Penda Diouf mise en scène par Anthony Thibault. Au départ, une banale anecdote : une maman jette par terre un papier de bonbon. Un geste déplacé qui n’échappe pas à la police arrêtant la coupable qui accuse à tort son fils, la condamnant à une peine peu enviable, l’humiliation personnelle et collective au regard de tous… Une sentence qui plonge le père dans l’incompréhension et la folie, qui ébranle la mère jusqu’à la déchéance morale avant qu’elle n’invoque les puissances ancestrales et ne renaisse sous l’apparence et la force d’une ourse ! Un conte moderne joliment instruit, magnifiquement interprété par Armelle Abibou, des couleurs et saveurs venues d’ailleurs avec ce griot aux accents du Sénégal psalmodiant ses incantations de mauvais augure au-devant de la scène. Face à une société policée à outrance et sous haute surveillance, une interpellation radicale : en quel monde voulons-nous aimer, danser et chanter ? Yonnel Liégeois
Les deux déesses, Pauline Sales : un spectacle joué jusqu’au 01/12 au TGP de Saint-Denis (93). Le 17/12 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Le 19/12 au théâtre Jacques Carat, Cachan. Le 14/01/25 à L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Les 05 et 06/02/25 à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble.
La grande ourse, Penda Diouf et Anthony Thibault : Du 07 au 17/12, du mardi au dimanche. MC93, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Le 10/04/25 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 18/04 au 3T, Scène conventionnée de Châtellerault.
Au théâtre de la Tempête (75), Carole Thibaut propose Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad. Créé au CDN de Montluçon (03), un hymne à la fraternité et à la liberté : en ce dernier soir, fratrie et amis rassemblés évoquent le passé d’une région et les réalités de la vie.
En compagnie de leur metteure en scène Carole Thibaut, la troupe des Îlets a répondu présent. Ils sont venus, ils sont tous là, la mamma va mourir, il y a tant d’amour et de souvenirs, elle va mourir la mamma ! Pourtant, l’ambiance n’est pas triste. En ces dernières heures, famille et amis, copains et voisins se sont donné rendez-vous autour de son magistral fauteuil : trônant au centre de la scène, jusqu’à son dernier souffle Galia Libertad inondera de sa bienveillance les vivants qui l’entourent ! Un tapis de pétales comme chemin de vie, guirlandes et bouquets de fleurs pour les senteurs, bon vin et bonne humeur pour ce dernier repas, comme l’aurait chanté le grand Jacques…
Théâtre dans le théâtre, fiction au choc de la réalité ! La belle dame d’un âge avancé et à la mort annoncée, bien sûr, n’a jamais existé, il n’empêche, les amis sont bien là à l’entourer, la congratuler, la remercier de sa grande bonté. Présents surtout pour se souvenir, conter et nous raconter leur fabuleuse histoire. Celle d’une région au centre de la France, hier prospère et fière de ses bastions industriels et de la solidarité ouvrière, envieuse de ses paysans qui savaient encore arpenter leurs terres et caresser leurs bêtes. L’hiver était rude, certes, dans la campagne bourbonnaise mais l’amour était encore dans le pré. « La pièce raconte les retrouvailles d’un petit groupe d’amis et de proches venus rendre hommage à Galia Libertad », commente Carole Thibaut, l’auteure et metteure en scène.
Une fresque historique qui décortique, déroule et dévoile sur trois générations « comment le cours des événements sociaux, culturels et politiques influencent la destinée des êtres jusqu’aux parts les plus intimes de nos vies ». Sur scène, pas de tristesse mais de la tendresse pendant plus de deux heures de spectacle, aucun regret, hormis quelques pointes de rancœur pour les nantis et les loups de la finance qui assèchent les territoires de l’intérieur à coup de plans sociaux et condamnent à la désespérance les peuples de la campagne, rien que des coups de cœur partagés, assumés entre jeunes et vieux, les gamins et les anciens.
Comme aurait pu le signifier le regretté Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais, un spectacle qui allie la grande histoire au singulier de chaque existence, le local au global, l’universel au particulier… Un goûteux festin de rires échangés, les mots du quotidien sublimés par la poésie des planches quand ils sont psalmodiés par des comédiens au subtil talent ! Monique Brun, Antoine Caubet, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarz et tous les autres à citer… Avec une mention particulière, avouons notre coup de cœur, en direction d’Olivier Perrier dans son monologue d’une grandiose envolée, authentique producteur de whisky en terre montluçonnaise et ancien directeur du Centre dramatique du temps où chevaux, vaches et cochons squattaient la scène, du temps où il se nommait Les Fédérés. Un bien joli nom qui illustre à merveille le sens profond du futur à construire selon les vœux de Galia : point d’avenir pour l’humanité sans fraternité, solidarité et liberté. Yonnel Liégeois
Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad : du 05 au 15/12, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le théâtre de La tempête, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).
Au cinéma MK2-Bibliothèque (75), le 01/12 à 13h40, est projetéAilleurs, partout d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter. Réalisé à partir d’images de caméras de surveillance, le film retrace le parcours de Shahin, un jeune Iranien parti pour l’Angleterre. Un usage original de l’image et du son, étonnant et bouleversant. Entrée gratuite, sur inscription, dans le cadre du festival Vrai de Vrai.
J’ai vu une première fois le film Ailleurs, Partout au Lavoir Numérique de Gentilly, en mai passé. Je l’ai beaucoup aimé. Il m’a beaucoup touché, profondément bouleversé. Pourtant il ne cherche pas à nous subjuguer, à nous laisser submerger par l’émotion. Au contraire, il nous délivre de ces pièges en renouvelant et en élargissant nos capacités d’attention, de présence, notre vocabulaire sensible. Il nous rend « voyant ». Tout est là, bien en germe dans le réel mais encore nous faut-il le voir et saisir pour s’y rendre présent. Ce cinéma-là le fait excellemment. On marche et piétine sur tant de débris que l’on n’imagine même pas ce qui pousse, germe. Ce n’est pas un film qui nous la fait à l’estomac : ni sentimentalisme, ni pathos ni même d’empathie du moins comme on l’entend trop souvent, mais plutôt l’écoute.
Qu’est ce que voir, écouter vraiment le monde d’aujourd’hui, y compris et peut-être même dans ces déchets (récupération sublime des images des caméras dites de sécurité), dans les plis des déserts urbains ? Ici, ces déchets nous disent des choses belles et dures, ils parlent. Il se dégage une poésie nouvelle, inédite, qui ouvre sur une joie spacieuse. Qui a dit que le bonheur était gai ?, relevait un jour Godard. La joie, c’est autre chose encore. Elle se révèle dans la parole, cette espèce de foi en la parole et l’écoute du monde jusque dans sa respiration, ses silences, ses spasmes… Le monde n’est pas muet. Il est riche de virtualités, pour autant qu’on s’y rende présent. Juste une présence, juste le pur accompagnement sur le chemin. Je considère Ailleurs, partout comme un très grand film. Il change notre regard sur le monde parce qu’il fait du cinéma de notre temps avec les images-mêmes que ce monde produit et qu’habituellement on ne voit pas vraiment. Et pourtant elles en disent des choses !
Ce film n’est pas un documentaire ou, justement, il l’est pleinement parce que c’est aussi une création plastique. Pas dans l’ornement, le décor ou l’accompagnement musical… La poésie est une poignée de main, de mémoire, affirme Paul Celan. Au cœur de ce film, tout est dans le regard que la caméra porte, dans le montage des images, dans le phrasé et le ton, le grain des voix. Jean-Pierre Burdin
Ailleurs, partout (2020, 63mn, couleur), d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter : projection gratuite le 01/12 à 13h40, dans le cadre du Festival Vrai de Vrai 2024. Cinéma MK2-Bibliothèque (128 / 162 avenue de France, 75013 Paris).
De l’écrit à la scène, Fernando Pessoa livre toutes les facettes de son personnage. Avec Nicolas Barral et son roman graphique L’intranquille Monsieur Pessoa, avec la mise en scène de L’intranquillité signée de Jean-Paul Sermadiras. La notoriété du petit employé de Lisbonne, enfin universellement reconnue.
Fernando Pessoa (1888-1935), petit employé à Lisbonne, fut reconnu sur le tard poète d’envergure universelle. Sous le titre L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral publie un roman graphique de belle venue : un jeune pigiste suit à la trace l’écrivain qui crache du sang, afin d’en rédiger la nécrologie avant son décès. Le trait est vif, l’intrigue ingénieuse. Lisbonne est vue en couleurs de mélancolie. Barral invente que deux « hétéronymes » de l’écrivain (si souvent caché sous des identités fictives) lui demandent des comptes.
Au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Robert Wilson, grand imagier devant l’Éternel, a montré Pessoa – Since I’ve been me, en anglais, français, italien, portugais. Sept interprètes de haut vol, de classe internationale, Maria de Medeiros en tête, ressassent en quatre langues (Pessoa était polyglotte) des sentences frappantes de celui qui affirmait : « La solitude me désespère, la compagnie des autres me pèse ». La gravité du propos est contrebalancée par des séquences virevoltantes, héritées de la parade de music-hall anglo-saxon. Par deux fois, une sorte de prodigieux diorama nous rappelle que Wilson reste le maître de l’enluminure moderne.
L‘hommage à celui qui eut le front de dire que « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » a commencé pour moi en octobre, à la Station-Théâtre à La Mézière, sur la route de Rennes à Paimpol. Gwenaël de Boodt, poète qui a de l’or dans les mains, a transformé ce bâtiment prosaïque où l’on faisait le plein, en un théâtre chaleureux. Ce soir-là, la Compagnie du passage, dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, présentaitL’intranquillité avec deux espèces de clowns métaphysiciens et péripatéticiens, Olivier Ythier et Thierry Gibault. Ils distillent avec art les réflexions aiguës de l’homme à part qui fouille sa conscience. Ils boivent sec (c’est joué), Fernando Pessoa souffrait de cirrhose. On dirait des Pensées de Pascal, mais sans Dieu. Voilà un dialogue vertigineux mené par deux maîtres comédiens, dans une petite forme qui vise très, très haut. Et l’on entend, ici encore, la voix exquise de Maria de Medeiros. Jean-Pierre Léonardini
L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral (Dargaud, 136 p., 25€). L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : jusqu’au 29/11 au 100, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Le Livre de l’intranquillité (624 p., 29€) est publié chez Christian Bourgois éditeur.
Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.
Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.
Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».
Machines parlantes et bruits de la nature
Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.
En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici
Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.
Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois
Jusqu’au 31/12, au Fort d’Aubervilliers (93), Bartabas présente Femmes persanes, cabaret de l’exil. Le théâtre équestre Zingaro, entre musiques-chants et danses, rend hommage à ces femmes d’antan, fières cavalières et amoureuses à l’égal de l’homme. Un spectacle d’une puissante force et beauté, tant humaine qu’artistique.
Sous l’enceinte chaude et colorée du théâtre équestre, au Fort d’Aubervilliers, la piste circulaire et ensablée libère l’entrée des protagonistes : chevaux, ânes et mulets… Point de fouet ou de meneur de revue, le dialogue entre la bête et l’humain est instauré depuis fort longtemps. En ce lieu, on se parle à l’oreille, murmure et complicité sont rituel institué ! Les équidés, premières et sublimes vedettes à l’écoute de Bartabas, le maître des lieux. Leur robe, unie ou tachetée, rivalise de beauté avec les costumes des artistes, acrobates et danseuses, musiciennes et chanteuses. La musique s’envole, comme le corps des cavalières sur la croupe de leur monture, sublime harmonie entre prouesses physiques et lignes mélodiques.
Au temps d’antan, au temps d’avant, du temps de cette civilisation scythe fondée sur le matriarcat, l’enfant né recevait le nom de sa mère, la femme s’avançait debout sur sa monture à l’égal de l’homme, la poétesse chantait à visage découvert la beauté du monde et les plaisirs de la passion amoureuse… Elles étaient afghanes ou iraniennes, Persanes belles et rebelles ! Aujourd’hui, artistes en exil, sur la cendrée elles font entendre cris de colère et chants d’amour, convoquant les vers les plus beaux de leur tradition écrite ou orale. Au centre de la piste, une petite chaise d’écolier, image pathétique qui nous renvoie à la situation dramatique de ces filles, jeunes ou pas, interdites de tout enseignement et exclues de toute vie publique. Entre danseuse soufie en robe rouge sang, cohorte d’oies qui traverse l’espace, enivrantes musiques et chants envoûtants, numéros équestres d’une haute prestance, une bande de piteux mollahs enrubannés caracole à dos d’âne.
Un hymne à la femme libre et fière, voltigeuse écuyère qui révèle au public ensorcelé ses talents et qualités, un orchestre d’instruments traditionnels qui scande les mélodies d’un monde détaché de tout dogme mortifère. Un spectacle d’une incroyable beauté, d’une puissante force évocatrice, symbole du jour bienvenu où femmes et hommes chevaucheront à égalité le futur de l’humanité. Yonnel Liégeois
Femmes persanes, cabaret de l’exil : jusqu’au 31/12, les mardi-mercredi-vendredi et samedi à 19h30, le dimanche à 17h30. Le Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17).
Résistante, poète et journaliste, Madeleine Riffaud est décédée à Paris le 6 novembre. Celle qui refusa toujours de se considérer comme une héroïne fut pourtant une grande dame : résistante dès l’âge de 18 ans, torturée et condamnée à mort par les nazis, amie d’Aragon et d’Eluard, de Vercors et de Picasso, journaliste et envoyée spéciale de La Vie Ouvrière puis de L’Humanité en Algérie et au Vietnam, victime des attentats de l’OAS… Un parcours exceptionnel, une infatigable combattante jusqu’à la dernière heure : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin ». Yonnel Liégeois
« Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous le pouvez aussi ».
Madeleine Riffaud
La sentinelle d’un siècle de tempêtes
« Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats. Madeleine Riffaud, poétesse, résistante, ancienne journaliste à l’Humanité, est décédée ce mercredi 6 novembre. Elle était un personnage de roman, à l’existence tramée par la lutte, l’écriture, trois guerres et un amour. Une vie d’une folle intensité, après l’enfance dans les décombres de la Grande guerre, depuis ses premiers pas dans la résistance jusqu’aux maquis du Sud-Vietnam.
Il avait fallu la force de conviction de Raymond Aubrac pour qu’elle accepte de témoigner de son action dans la Résistance – « Je suis un antihéros, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que j’ai fait, rien du tout », insistait-elle dans le documentaire que lui consacra en 2020 Jorge Amat, Les sept vies de Madeleine Riffaud.
Au crépuscule de sa vie, Madeleine Riffaud avait acquis une certitude : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin »
« J’ai toujours cherché la vérité. Au Maghreb, en Asie, partout où des peuples se battaient contre des oppresseurs, confiait-elle. Je cherchais la vérité : pas pour moi, mais pour la dire. Ce n’est pas de tout repos. J’ai perdu des plumes à ce jeu. J’en ressens encore les effets dans mes os brisés. Mais si c’était à refaire, je le referais. »Ne jamais capituler, « réveiller les hommes » guetter dans l’obscurité la moindre lueur, aussi vacillante fut-elle : Madeleine Riffaud, reporter intrépide, poétesse ardente, fut dans sa traversée d’un siècle de tempêtes une sentinelle opiniâtre ». Rosa Moussaoui, L’Humanité du 6/11
Une héroïne de la résistance
Elle avait 18 ans en 1942. Engagée dans la Résistance au sein d’un groupe de Francs-tireurs et partisans (FTP), son nom était Rainer. Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre au matin, dans son appartement parisien, à l’âge de 100 ans. Avant d’être une journaliste, correspondante de guerre au Vietnam et en Algérie et une poétesse reconnue, elle fut une figure emblématique de la résistance à l’occupant nazi. Quoiqu’elle s’en défende, Madeleine Riffaud était une héroïne.
En 1944, dans les semaines qui suivent le massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) perpétré le 10 juin par la division SS Das Reich, l’état-major de la Résistance FTP lance le mot d’ordre, « chacun son boche ». Le 23 juillet, un beau dimanche d’été, Madeleine tue sur un pont de la Seine – la passerelle Solférino – et en plein jour un sous-officier allemand. A bout portant. Deux balles dans la tête. « Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur(…) Il est tombé comme un sac de blé », écrira-t-elle par la suite.
Prise en quasi-flagrant délit par un chef de la milice qui se trouvait à proximité, elle est livrée à la Gestapo qui l’enferme rue des Saussaies. Là, pendant trois semaines, soumise à la question pour donner les noms des membres de son groupe, elle est torturée mais elle ne parle pas. Condamnée à mort, elle est incarcérée à la prison de Fresnes (Val-de-Marne)… Attachée, sans dormir, ni boire, ni manger, Madeleine Riffaud voit défiler devant elle des femmes et des hommes auxquels les SS font subir les pires sévices : une jeune femme à laquelle les tortionnaires coupent les seins devant son mari qu’ils vont ensuite émasculer, un jeune homme tabassé à mort à coups de barre de fer… « Ils me disaient, c’est ta faute si ces gens souffrent », se souvenait encore soixante-quinze ans plus tard Madeleine Riffaud. « J’étais sur le point de leur donner un petit quelque chose, mais si tu commences à parler, après tu balances tout », nous avait-elle raconté.
En 1954, une nouvelle guerre dont les autorités françaises refusent de dire le nom éclate au cœur de l’ex-empire colonial. L’Algérie s’enfonce à son tour dans un conflit qui prendra fin avec son indépendance en 1962. Envoyée spéciale de L’Humanité, Madeleine Riffaud couvre ces « événements ». Résolument aux côtés des partisans de l’indépendance, elle est visée par l’OAS, qui fomente un attentat contre sa personne en 1962 à Oran. Elle en réchappe au prix de mille contusions dont elle gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.
Madeleine Riffaud a fait en 2010 l’objet d’un documentaire réalisé par Philippe Rostan : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud. Dans les toutes dernières années de sa vie, Madeleine Riffaud souffrait de cécité et son corps meurtri la renvoyait à ses douleurs. Yves Bordenave, Le Monde du 6/11
Résistante, journaliste et poétesse
La résistante Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre, à l’âge de 100 ans, a annoncé son éditeur Dupuis, confirmant une information du quotidien L’Humanité, pour lequel elle fut correspondante de guerre. « Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats », a salué le journal, dans lequel elle a couvert les guerres d’Algérie et du Vietnam. Le 23 août, jour de ses 100 ans, Madeleine Riffaud avait publié le troisième et dernier tome de Madeleine, résistante (éditions Dupuis), ses mémoires de guerre en bande dessinée, avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario.
Après la Libération, sans nouvelle de ses amis déportés, hantée par le souvenir des geôles, elle plonge dans la dépression comme elle le raconte dans On l’appelait Rainer. Touché par sa détresse, Paul Eluard la prend sous son aile, préface son recueil de poèmes Le Poing fermé, en 1945. Il l’emmène chez Picasso qui la peint – petit visage déterminé encadré par une chevelure brune et épaisse –, lui présente l’écrivain Vercors.
Elle débute comme journaliste à Ce soir, journal communiste dirigé par Aragon. Elle poursuit son travail à La Vie Ouvrière, elle couvre la guerre en Indochine où Ho Chi Minh la reçoit comme « sa fille ». Pour le quotidien L’Humanité, elle part en Algérie où elle échappe à un attentat de l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Elle dénonce la torture pratiquée à Paris contre les militants du FLN (Front de libération nationale). Puis elle repart au Vietnam et couvre, pendant sept ans, la guerre. A son retour, elle travaille comme aide-soignante dans un hôpital parisien et dénonce, dans Les Linges de la nuit, vendu à un million d’exemplaires, la misère de l’Assistance publique. Franceinfo, le 6/11
Franc-tireuse de tous les combats
Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, elle a vécu mille vies. Nous l’avions rencontrée chez elle, à Paris, en 2021. En août dernier, elle avait fêté ses 100 ans. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir célébrer les 80 ans de la libération de Paris, dont elle conservait un vif souvenir. Entrée en résistance à l’âge de 18 ans sous le nom de « Rainer », poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud semble avoir vécu mille vies, et survécu à toutes. Elle est morte ce mercredi 6 novembre. Atteinte de cécité depuis quelque temps, elle avait ouvert sa mémoire au scénariste Jean-David Morvan. Qui, depuis 2021, raconte avec Dominique Bertail son édifiant parcours dans une formidable série dessinée (Madeleine, résistante, éd. Dupuis).
La BD, dont le troisième tome est paru l’été dernier, donne à voir notamment comment elle avait été, à 19 ans, capturée après avoir abattu un sous-officier allemand, puis torturée par les miliciens français et la Gestapo. De l’un de ses bourreaux, qui la forçait à observer d’autres personnes se faire torturer, elle disait : « Il a déclenché quelque chose en moi. J’ai pensé : “Ah oui ! tu veux que je regarde, eh bien je vais le faire, et tout retenir, le moindre détail. Et si j’ai la chance de m’en sortir, je raconterai tout” ». Avec elle, une voix essentielle s’est éteinte. Juliette Bénabent, Télérama le 6/11
Hommage à Madeleine Riffaud
En 2023, le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, le CHRD sis à Lyon, consacrait une grande exposition en hommage à Madeleine Riffaud. Une exposition dédiée à un personnage au destin hors du commun, Madeleine Riffaud , jeune fille et résistante, poète et combattante, femme et monument, infatigable raconteuse d’histoires. Madeleine a croisé la route d’auteur attentifs et amoureux, le scénariste Jean-David Morvan et le dessinateur Dominique Bertail qui se sont assigné comme mission de faire le récit de ses 1000 vies.
A partir des planches originales de leur BD « Madeleine, Résistante », d’objets et de documents d’archives issus des collections personnelles de Madeleine Riffaud et de celles de grands musées de la Résistance français, l’exposition proposait de suivre le parcours de Madeleine et son engagement politique inébranlable, toujours d’actualité. Le CHRD, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon
Madeleine Riffaud et La Vie Ouvrière
En 1949, Madeleine Riffaud est engagée comme journaliste à La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT tiré à un demi-million d’exemplaires et dirigé par Gaston Monmousseau, où elle avait publié son premier poème anticolonialiste dès novembre 1946 et où elle écrira jusqu’en 1958 (en 1956, elle sera nommée Grand reporter). Au printemps 1952, elle est envoyée en reportage en Algérie pour trois mois, dans le droit fil de ses enquêtes et articles publiés en 1951 sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France métropolitaine. Ses reportages montrent le fossé entre la richesse des colons et la pauvreté des autochtones, entre le discours républicain enseigné à l’école et les inégalités sociales et civiques « insoutenables » constatées dans le pays. Son second voyage en Algérie a lieu en septembre 1954 pour couvrir le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, qui fit 1250 morts et 3 000 blessés, où elle constate plus de secours aux habitants d’Orléansville que pour ceux des villages arabes alentour.
Son témoignage nourrit La Folie du jasmin – poèmes dans la Nuit coloniale, recueil de poèmes écrits de 1947 à 1973. En France, La Vie Ouvrière a lancé en arabe et en français un appel « à la solidarité avec nos camarades algériens ». Elle décrit les chaînes de solidarité, passant par les dockers de Marseille et d’Oran, pour apporter les dons du peuple français aux familles arabes touchées par le drame. Partie en Indochine, Madeleine Riffaud devient correspondante permanente du journal. En août 1958, elle intègre le quotidien L’Humanité, chargée de couvrir la guerre d’Algérie. Yonnel Liégeois
Au théâtre de l’Essaïon (75), mise en scène par Guy-Pierre Couleau, Agathe Quelquejay interprète Rossignol à la langue pourrie. Un superbe spectacle dont Chantiers de culture avait rendu compte lors de sa création. Avec son aimable autorisation, nous publions le remarquable article de notre consœur Armelle Héliot, paru le 27/10 sur son Journal. Yonnel Liégeois
Jehan-Rictus porté au plus haut
Une interprète exceptionnelle, Agathe Quelquejay, qui aime le poète depuis l’adolescence, un metteur en scène ultra-sensible, Guy-Pierre Couleau, une salle faite pour l’intimité, l’Essaion. Un titre qui peut interloquer, Rossignol à la langue pourrie. Mais chacun reçoit au plus profond les poèmes, les visions d’un écrivain qu’il faut lire et relire sans cesse.
Quand on se rend chaque soir au théâtre et qu’enfin l’on a le privilège d’assister à un moment aussi sublime que ce Rossignol à la langue pourrie, on s’en veut d’avoir tant tardé. D’avoir raté un rendez-vous avec une heure bouleversante de théâtre, de poésie pure. Grandeur, beauté, sincérité, perfection de l’interprétation, tout, ici, subjugue.
Une heure dans une semi-pénombre, avec un éclairage très équilibré de flammes vacillantes dans leurs verres de différentes tailles. Une installation de Laurent Schneegans. Une heure en six mouvements séparés par de brèves, mais très prenantes, interventions de la musique, puisée avec pertinence dans les nappes mélancoliques de notre temps, voix sourdes et belles, déchirantes. Le titre des textes est projeté sur le mur. Tout est donné dans une fluidité enivrante.
Guy-Pierre Couleau est un metteur en scène au trait sûr. Il sait utiliser les espaces, décider des enchaînements, trouver les mouvements. Il dirige, comme un chorégraphe et musicien, Agathe Quelquejay, elle-même portée par le souffle profond de Jehan-Rictus. Les poèmes s’enchaînent en une fluidité fascinante, tandis que l’interprète, fine, frêle, magnifique, se plie aux passages. Les vêtements s’effacent, se complètent, dans un registre assez asexué, qui se clôt dans les plis d’une robe, sculpture fragile et pourtant majestueuse, dessinée par Delphine Capossela.
C’est comme un chant qui ne finirait jamais. La langue inventive, la langue vraie du peuple, nous parvient avec une précision d’autant plus magnifique qu’Agathe Quelquejay a intériorisé ces textes depuis l’adolescence. C’est alors qu’elle a découvert Jehan-Rictus, c’est alors qu’elle s’est dit qu’un jour elle porterait ces textes sur scène.
Comment être à la hauteur de ce moment si haut, si beau, tellement accessible, en même temps. La suite des textes est finement organisée. Ils viennent du recueil Le Cœur populaire. Ainsi s’enchaînent « Les Petites baraques », « La Frousse », « Idylle », « La Charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », « Berceuse pour un Pas-de-Chance », « Jasante de la vieille », texte qui date de 1902.
« BONJOUR… C’est moi… moi ta m’man J’suis là… d’vant toi… au cimetière (Aujord’hui y’ aura juste un an Un an passé d’pis ton affaire.)
Louis? Mon petit… m’entends-tu seul’ment ? T’entends-ty ta pauv’moman d’mère Ta » Vieille « , comm’tu disais dans l’temps
Ta » Vieille « : qu’alle est v’nue aujord’hui Malgré la bouillasse et la puïe Et malgré qu’ça soye loin… Ivry ! »
Ecoutez ces « récits d’amour et de misère en langue populaire », écoutez Agathe Quelquejay, lisez Jehan-Rictus. Nombre de ses textes, de ses poèmes, sont accessibles gratuitement sur internet. Et les livres sont édités en formats très accessibles. Voyez ce spectacle qui nous entraîne au plus haut des sentiments humains et nous parle d’aujourd’hui même. Armelle Héliot
Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : jusqu’au 02/11, les vendredis & samedis à 21h. Du 08/11 au 04/01/25, les vendredis & samedis à 19h15. Du 10/01 au 02/02, les vendredis & samedis à 21h et les dimanches à 18h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Sous l’Espace Chapiteaux, au Parc de la Villette de Paris (75), Blanca Li présente Didon et Énée. Une version dansée, sensuelle et débridée, de l’opéra d’Henry Purcell. Un spectacle servi par l’art foisonnant et décapant de la chorégraphe espagnole.
Le talent protéiforme de l’espagnole Blanca Li, nouvellement nommée présidente du Parc de la Villette, lui vient sans doute de son expérience new-yorkaise où elle fut plongée dans un bain multiculturel. Arrivée à l’âge de 17 ans dans la métropole américaine, après avoir quitté Grenade sa ville natale, elle étudie auprès de la grande prêtresse de la Modern Dance Martha Graham. Elle découvre en même temps le Hip Hop et d’autres expressions artistiques. Elle y restera plus de dix ans et, de retour en Europe, elle fonde sa compagnie de danse contemporaine en 1992. Ses créations trouvent vite écho dans le monde entier. Parfois, elle réalisera aussi des chorégraphies pour la publicité, lorsque les fins de mois seront difficiles. La chorégraphe travaille aussi bien pour le Ballet de l’Opéra de Paris qu’avec Abd Al Malik, en outre très à l’aise avec les outils numériques. La thématique de Didon et Énée lui est familière puisqu’elle a chorégraphié en 2023 l’Opéra du même nom pour William Christie, directeur de l’ensemble baroque Les Arts Florissants.
Blanca Li y revient pour donner le premier rôle à la danse, à la fluidité des corps en mouvement, en adéquation parfaite avec la musique de Henry Purcell. Adéquation parfois presque trop parfaite, voire illustrative… D’ailleurs, le premier tableau en est une synthèse, les dix danseurs jouant la partition sans instruments. Les séquences se suivent, enlevées par une troupe exceptionnelle de danseurs vibrants et habités d’une respiration lancinante qui, par leur énergie, nous entraînent dans cette osmose entre partition et danse, jumelles de virtuosité. On est saisi par un contrejour soleil couchant d’un statuaire sculptural évoquant la Grèce antique. Ne manquait que la Méditerranée, lieu de toutes les tragédies mythologiques : la voici, avec de l’eau déversée sur le sol recouvert d’un vinyle noir. Les corps glissent comme on glisse dans la passion, les amours s’en vont et s’en viennent au fil de l’eau. L’idée scénographique est très belle mais son exploitation, un peu longue, lasse jusqu’à un beau final somptueusement glissé.
Didon et Énée, Henry Purcell et William Christie sont chaleureusement servis par l’art foisonnant et décapant de Blanca Li. Le public conquis et ravi, tous âges confondus, sort de la représentation avec des fourmis dans les jambes. Chantal Langeard
Didon et Énée, Cie Blanca Li : jusqu’au 31/10 à l’Espace Chapiteaux, 20h. Parc de la Villette, 211 Avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). En Belgique, du 31/12 au 02/01/25 à Liège et les 04 et 05/01/25 à Bruxelles. Les 09 et 10/01/25 à Grenoble, le 13/02 à Garge-les-Gonesses, le 19/03 à Saint-Germain-en-Laye et le 23/03 au Palais du Festival de Cannes.
À l’Espace culturel de Grenay (62), Mathieu Létuvé propose À la ligne, feuillets d’usine. L’adaptation du livre de Joseph Ponthus, le quotidien du travail dans les usines agro-alimentaires.Entre mots et maux, de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru.
Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage du regretté Joseph Ponthus.
Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… à trier des crustacés ou vider des poissons du matin au soir, jour et nuit, à découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes, où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».
La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur !
Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !
Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Le comédien l’affirme, persiste et signe, telle affirmation ne relève en rien de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau
À la ligne, Mathieu Létuvé : le 11/10, 20h.Espace culturel Ronny Coutteure, 28 bis boulevard de la Flandre, 62160 Grenay (Tél. : 03.21.45.69.50). Le 13/12 à Gonfreville-l’Orcher (76), Espace culturel de la Pointe de Caux.À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio, 277 p., 8€30).