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De Gaulle à La Fontaine…

Jusqu’au 09/03 pour l’un et le 22/02 pour l’autre, Lionel Courtot propose De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron au Dejazet, Camille Granville Foi d’animal au Théâtre du Soleil. Des bêtes politiques aux animaux du fabuliste, une satire mordante et farcesque du temps présent.

Jean-Marie Besset a écrit De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron, que met en scène Lionel Courtot au Théâtre Déjazet. Cette « fantaisie politique » installe donc face à face l’encombrante figure de « l’homme du 18 juin » confite dans l’histoire et celle, volatile, vibrionnante, de l’homme de la dissolution. En robe de chambre et pyjama rayé, il s’endort dans l’aile est de l’Élysée. Surgit le fantôme du Général. S’engage un dialogue, au cours duquel la haute existence passée de l’un va surplomber la vie présente aléatoire de l’autre. Les interrogations de Macron sur le monde actuel se heurtent au destin accompli du Général, qui eut affaire à des circonstances géostratégiques d’une envergure cardinale. Il le rappelle en brèves répliques, sur un ton paternaliste et bourru. Macron veut lui faire saisir, quitte à s’énerver, combien les enjeux ne sont plus les mêmes…

L’attraction gît dans l’aspect des deux personnages, dont il faut attraper la ressemblance. Stéphane Dausse en de Gaulle, cela devient sa spécialité. Dans une autre pièce de Besset, Jean Moulin, évangile, il endossait déjà la gestuelle économe et l’intonation singulière du modèle. C’est presque à s’y casser le nez. Nicolas Vial invente un Macron plausible, avec des sursauts d’égotisme exaspéré et exaspérant. La partition verbale est fidèle (sans doute trop) à ce que l’on sait du Général, car on pouvait espérer que cette rencontre de nuit soit « shakespearisée », c’est-à-dire plus mordante ou farcesque, au-delà du constat attendu.

Avec Foi d’animal !, la comédienne Camille Granville nous plonge à ravir, de façon neuve, dans l’univers des fables de Jean de La Fontaine. Elle en a choisi de peu connues : le cerf se voyant dans l’eau, le Rat et l’Huître, le Chat et les Deux Moineaux, les Deux Rats, le Renard et l’Œuf, etc… Sauf à la fin, en apothéose du spectacle, la Cigale et la Fourmi… Ces fables, elle les commente avec esprit, elle les théâtralise, par la mimique, la gestuelle, le dire inventif jusqu’au chant, avec l’épatante complicité de Michel Froehly à la guitare électrique, maître pince-sans-rire de riffs impayables. Jean-Pierre Léonardini

De Gaulle apparaît en songe à Emmanuel Macron : jusqu’au 09/03, du mardi au samedi à 20h30, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre Déjazet, 41 boulevard du temple, 75003 Paris (Tél. : 01.48.87.52.55). Le texte édité chez l‘Aucèu libre.

Foi d’animal ! : jusqu’au 22/02, du jeudi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, la Cartoucherie, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Sobel, amour et mort d’Empédocle

Au Théâtre de L’épée de bois (75), Bernard Sobel propose La mort d’Empédocle (fragments). la version épurée d’une sublime beauté du poème-manifeste d’Hölderlin, une pièce au romantisme tragique de l’auteur allemand qui sombrera dans la folie. Avec L’exception et la règle, de Bertolt Brecht, en ouverture de soirée.

Qu’il n’en déplaise aux grincheux ou férus d’une prétendue modernité, que s’en réjouissent les amoureux du répertoire et du travail bien fait, Bernard Sobel n’a toujours pas paraphé le dernier acte ! À 90 ans, l’ancien « patron » du CDN de Gennevilliers (92) remet l’œuvre en chantier et frappe de nouveau les trois coups sur les planches de L’épée de bois : au bois de Vincennes, plus précisément à la Cartoucherie, sa Mort d’Empédocle s’impose en toute majesté et nudité. Du grand art, la parole dépouillée de tout artifice.

Face au public, l’immense plateau du théâtre de pierre, une puissante muraille percée de trois ouvertures en belle ogive qui s’enflammeront de couleurs rougeoyantes au fil de la représentation, rien que çà et c’est déjà beaucoup… Des gradins, descendent et montent les interprètes, d’autres s’éclipsent par les portes latérales, des mouvements à la symbolique épurée, avec Sobel chacune et chacun parent à l’essentiel : la profération du verbe, en solo ou en dialogues d’une haute intensité ! Renié, rejeté par les siens, il se raconte qu’Empédocle le philosophe s’est jeté dans les flammes de l’Etna. Non par dépit ou déception, pour l’amour de la vie et de la liberté.

Bernard Sobel, épaulé par Michèle Raoul Davis, s’affronte à la troisième et ultime version de la pièce-poème d’Hölderlin : celle où Empédocle aspire à la solitude, après avoir côtoyé les dieux. De son bannissement par le peuple d’Agrigente qu’il a pourtant sauvé des ruines, il invoque l’espoir d’une vie autre plutôt que de pleurer sur son tragique destin. Sur la cendrée du plateau, gravissant symboliquement les coulées de lave pour atteindre les lèvres du volcan, d’un pas claudiquant et repoussant son ultime serviteur il en appelle à la mort par amour de la sérénité retrouvée. Loin des honneurs et de la gloire éprouvée, de la révolution avortée et de la démocratie bafouée, loin de la puissance des dieux qu’il a osé défier.

Osez savourer la folle poétique d’Hölderlin, poser un pas assuré dans ceux d’Empédocle, gravir les sommets d’une mise en scène percutante. Ici, tout est symbole : le geste, le verbe, le décor, les costumes, les lumières. Un spectacle d’une rare incandescence, avec un magistral Matthieu Marie dans le rôle-titre, adoubé par la prestance d’une troupe à la finesse extrême, cerné par les jeunes élèves de la Thélème théâtre-école de Julie Brochen d’une belle présence. Bernard Sobel en éruption, un grand moment de création ! Yonnel Liégeois

La mort d’Empédocle (fragments) : du 20/02 au 02/03, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30 (à lire le remarquable article de notre confrère Samuel Gleyze-Esteban sur le travail du metteur en scène).

En ouverture de soirée, la compagnie Bernard Sobel propose L’exception et la règle de Bertolt Brecht : du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

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Debout pour la culture !

Alors que partout en France, les artistes appellent le public à se « mettre debout pour la Culture », afin de protester contre les coupes budgétaires drastiques des financements publics de l’État et des collectivités, un ensemble de 40 000 professionnels de la Culture, issus de toutes les disciplines (spectacle vivant, cinéma, littérature, musique, arts plastiques, etc.), rejoint par des citoyennes et citoyens de tous horizons professionnels, lance aujourd’hui la pétition « Debout pour la Culture ! Debout pour le service public ».

En décembre 2024, présidente de la région des Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons) faisait fort déjà : elle annonçait 75 % de baisse des subventions au secteur de la culture. Mieux ou pire encore, le conseil départemental de l’Hérault, présidé par Kléber Mesquida (Parti socialiste), a décidé « une coupe de 100 % du budget alloué à la culture ». Hormis les financements obligatoires d’un département (lecture publique dans les médiathèques, les écoles de musique, les actions dans les maisons d’enfants à caractère social et les Ehpad)… En outre, la région Occitanie a d’ores et déjà annoncé une baisse de 100 000 euros pour la culture dans l’Hérault. Prochainement, la présidente socialiste de la région, Carole Delga, doit donner le détail de ces baisses. Pendant ce temps, que fait Rachida Dati, la ministre de la Culture ? Silence sur toute la ligne ! Chantiers de culture a signé la pétition, et vous ? Yonnel Liégeois

DEBOUT POUR LA CULTURE DEBOUT POUR LE SERVICE PUBLIC !

Les coupes budgétaires de l’État et des collectivités plongent le service public de l’art et de la culture dans une situation alarmante. Chaque fois qu’une coupe budgétaire de 20.000 euros est annoncée, c’est l’équivalent d’un emploi permanent dans une structure culturelle ou d’un emploi artistique, technique ou administratif intermittent, qui est menacé de disparition.

À chaque perte d’emploi, c’est l’accès à l’art et à la culture qui recule pour toute la population française, dans les villes, dans les villages ruraux, dans les banlieues. C’est moins de créations, moins de représentations, moins d’éducation artistique dans les établissements scolaires, moins d’interventions culturelles dans les hôpitaux ou ailleurs. À chaque perte d’emploi, les risques augmentent de cessation d’activité des équipes artistiques et des lieux qui nous permettent de nous réunir et de faire débat.

Le contexte d’austérité budgétaire ne peut pas occulter les menaces qui planent sur notre démocratie. C’est pourquoi nous disons que sacrifier les services publics, dont celui de l’art et de la culture, est un calcul dangereux au regard des grands bénéfices sociétaux qui en découlent. Que l’État consacre 0,8 % de son budget à cette politique publique est déjà largement insuffisant pour répondre aux besoins exprimés par la population et par les professionnels. Aussi, nous toutes et tous, bénéficiaires du service public de l’art et de la culture, publics, artistes, technicien.ne.s, salarié.e.s, directeur.ices de lieux, nous nous tenons debout, ensemble, pour affirmer notre besoin d’une culture vivante qui stimule les imaginaires, partage les savoirs, reflète notre diversité et favorise le bien vivre ensemble.

Ensemble, nous nous tenons DEBOUT et nous signons LA PÉTITION pour défendre notre service public, ses emplois et les revendications portées unitairement par les syndicats d’employeurs et de salariés.

LES PREMIERS SIGNATAIRES 

Parmi les 40 000 premiers signataires dont vous pouvez découvrir les noms ici, on trouve notamment :

Laure Calamy / François Morel / Marina Foïs / Vincent Dedienne / Camille Cottin / Ludivine Sagnier / Denis Podalydes / Adèle Haenel / Jeanne Added  / Pascal Legitimus / Emily Loizeau / Joey Starr / Nancy Huston /  Vincent Macaigne / Julie Gayet / Philippe Torreton / Jeanne Balibar / Swann Arlaud / Corinne Masiero / Wajdi Mouawad / Agnès Jaoui / Bruno Solo / Nicole Garcia / Louis Garrel / Marie Ndiaye / Judith Henry / Cyril Dion / Juliette Binoche / Barbara Schulz / Emmanuel Mouret / Anouk Grinberg / Yann-Arthus Bertrand / Leonore Confino / Denis de Montgolfier / Robin Renucci / Romane Bohringer / Caroline Guiela Nguyen / Mathilda May / Julien Gosselin /  India Hair / Stanislas Nordey / Leslie Kaplan / Julie Delpy / Jacques Gamblin / Clara Ysé / Charles Berling / Gisèle Vienne / Philippe Quesne / Irène Jacob / François Schuiten / Maguy Marin / Benoît Delepine / Ariane Ascaride / Mathias Malzieu / Claire Nebout / Yves Pagès / Isabelle Carré / Albin de La Simone / Charlelie Couture / Régine Chopinot / Boris Charmatz / Dominique Blanc / Antoine Wauters / Rosemary Standley / Benoît Peeters / Anna Mouglalis / Olivier Saladin / Barbara Carlotti / Xavier Duringer / Alice Zeniter / Gaël Morel / Olivier Cadiot / Emmanuelle Huynh / Jean Bellorini / Claudine Galea / Jean-Loup Hubert / Sonia Rolland / Rafi Pitts / Emilie Dequenne / Camille Besse / Kader Attou / Gisèle Vienne / Adama Diop / Julie Brochen / Jean-Charles Massera / Mariana Otero / Jerôme Bel / Julie Bertuccelli / Jean-Louis Martinelli / Valérie Dréville / David Bobée / Anne Alvaro / Sylvain Creuzevault / Phia Ménard / Mohamed El Khatib / Jil Caplan / Jean-François Sivadier / Irène Bonnaud / Stéphane Braunschweig / Eva Darlan / Céline Sallette / Pascal Rabaté / Françoise Breut / Boubacar Sangaré / Gaelle Bourges / Michel Lussault / Véronique Vella / Gaëtan Châtaignier / Marie Morelle / Koya Kamura / Nadia Beugré / Thierry Thieu Niang / Chloé Moglia / Jean-François Zygel / Julie Deliquet / Vincent Dieutre / Valerie Bonneton / Martin Page / La  Ribot…

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Glissant, le poète du Tout-Monde

Le 3/02/2011, disparaît Édouard Glissant. Le romancier, poète et philosophe antillais nous accordait en 2009 un entretien exclusif lors du festival d’Avignon. En ce 14ème anniversaire de la mort de cette grande figure des Lettres, Chantiers de culture le propose de nouveau à ses lecteurs . En hommage à une pensée vivifiante, toujours vivante.

Glissant1Il pleut sur la mangrove, rue Cases-Nègres pleure la Martinique. De l’océan rougi sang des traites négrières, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la flamboyance poétique d’une langue archipélisée. Rugis de nouveau, toi la Pelée dont les flancs marrons ont accouché de ce fils d’esclave en 1928 et gémis enfin, toi France mal aimante qui assignas le rebelle  à résidence dans les années 60 : entre Caraïbe et « Tout-Monde », un homme de haute stature nous a quittés ! Un géant de la littérature dont l’aura dépassait largement les frontières de la francophonie, un écrivain et philosophe dont la plume mêla sans jamais faillir poétique et politique.

Dans Philosophie de la relation, son dernier ouvrage paru chez Gallimard, Édouard Glissant invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Rencontre avec un sage qui promeut le singulier de notre identité au cœur de la diversité.

En édition de poche ou format classique, les ouvrages d’Édouard Glissant sont disponibles aux éditions Gallimard. 

 

Yonnel Liégeois – Selon vous, la figure mythique de l’Africain représente-t-elle le symbole même de cette relation nouvelle de l’homme au monde que vous définissez comme le « Tout-Monde » ?

Glissant2Édouard Glissant – Pour ma part, il n’y a pas de figure centrale dans ce que j’entends par « philosophie de la relation », elle implique le relais entre toutes les différences au monde, sans en exclure aucune, aussi minime soit-elle. Historiquement cependant, il est certain que l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, remplit un rôle de moteur de diaspora dans le monde. Depuis les origines de l’humanité jusqu’à l’immigration  d’aujourd’hui, à cause de la pauvreté : cette terre d’Afrique est incontestablement une terre originelle. Comme il est certain que les Africains déportés en esclavage ont contribué fortement à ce que j’appelle une nouvelle « America » : l’Amérique de la colonisation et du mélange, celle de la Caraïbe et du Brésil, qui devient aujourd’hui l’Amérique des États-Unis avec Obama. En conséquence, l’Africain est une figure fondamentale de la relation, non « la » figure typique de la relation. Méfions-nous de ne pas retomber dans les erreurs que les anciens dominants ont commises et tenté d’imposer !

Y.L. – Vous affirmez que cette nouvelle relation de l’homme au monde demeure un « impossible » si la politique ne s’inscrit pas dans une poétique. Qu’entendez-vous par là ?

E.G. – J’appelle « poétique » une intuition, une divination du monde qui nous aide à définir nos tracés politiques. Selon moi, tous les systèmes organisés de pensée, qu’ils soient politiques ou religieux, ont failli à établir ces tracés. Non seulement il nous faut inventer désormais un autre langage, mais il nous faut avant tout constater que l’être humain se retrouve seul en face des problèmes. Que lui reste-t-il alors, sinon d’avoir une intuition de ce qu’est le monde pour prendre une position qui s’accorde au mouvement du monde ? Si, dans un pays on en reste à ses propres impératifs, le risque est grand de commettre d’irréparables erreurs, il nous faut désormais dans un même mouvement agir en notre lieu et penser avec le monde. De la Première à la Troisième Internationale, certes, on a essayé d’agir ainsi, mais le système idéologique a étouffé le mouvement. Il nous faut aller au monde avec des intuitions, non avec une idéologie : c’est ce que j’appelle une poétique. La poétique déclenche les réflexes politiques, une poétique n’est pas une façon de cacher les problèmes, bien plutôt une manière de les révéler et de les réveiller. L’élection d’Obama, par exemple, fut d’abord un acte poétique avant d’être un acte politique, j’en suis convaincu : il se passait là un bouleversement, un retournement de l’histoire des États-Unis qui relevait d’une poétique du monde.

Y.L. – « Les pays sans falaises n’appellent pas au large », écrivez-vous. Chacun d’entre nous a donc impérativement besoin de l’aspérité pour tenter l’ailleurs ?

E.G. – Assurément, sinon nous ne faisons que du tourisme sur cette terre ! La faiblesse de la plage de sable blanc ? Elle n’offre aucune résistance… J’ai toujours été frappé, lors de mes voyages dans le Finistère, au bout du bout du monde, par le fait qu’il faut toujours faire effort pour imaginer qu’il y a aussi de la vie de l’autre côté. L’idée de la falaise nous renvoie ainsi à l’idée de frontière. Non pas comme une muraille, mais comme un passage, le passage d’une saveur à une autre saveur. La frontière est une limite entre deux saveurs à découvrir, un possible à franchir pour aller plus loin. Elle ne peut être conçue comme un enfermement, elle établit des solidarités entre des réalités différentes, et cette idée nouvelle des frontières nous permet de combattre celle des murs. Il y a quelque chose d’étonnant dans la réalité de la falaise : le risque de tomber, comme il est risqué dans le monde actuel de tenter d’aller vers l’autre !

Y.L. – C’est pourtant le risque que vous nous proposez, en franchissant une drôle de frontière : passer d’un univers continental à ce que vous nommez un univers « archipélisé » ?

E.G. – Effectivement, et cela oblige chacun à revoir sa carte du monde ! Penser le monde en cinq continents et quatre races est une représentation désuète, qu’il importe de combattre. En remettant d’abord en cause les concepts d’identité et de territoire… La vérité du territoire, et en conséquence sa conquête et sa légitimité, sont essentiellement des pensées occidentales qui ont fondé l’idée de colonisation et conduit à l’oppression de l’autre. Un moment de l’histoire à dépasser, grâce à ce que j’appelle une pensée du tremblement et de l’errance… La pensée de l’errance n’efface pas le territoire, elle le relativise, c’est ce que je nomme une « pensée archipélique ». Loin d’être une pensée du renfermement, la pensée insulaire ou archipélique induit que toute île suppose l’existence d’une île voisine et d’autres îles dans l’archipel. Elle implique donc le refus de tout absolu ou certitude, alors que nous vivons dans l’habitude du résultat et du rationnel. Elle  s’interdit surtout toute oppression de l’autre, puisqu’elle est avant tout relation à l’autre. La pensée de l’errance, loin de se perdre ou d’errer, est certes une pensée fragile et intuitive, peut-être plus chaotique et incertaine mais elle permet mieux, selon moi, de rendre compte de l’état actuel du monde, absolument imprévisible et imprédictible.      

Y.L. – Plus et mieux qu’un modèle, votre expérience de la Caraïbe se révèle pour vous une référence fondamentale dans votre réflexion ?

glissant5E.G. – C’est elle qui fonde ce que je nomme « pensée archipélique ». La Caraïbe, francophone – anglophone – hispanophone, n’est pas une sphère monolithique, elle est un lieu de créolisation intense qui invite l’écrivain et le poète, le citoyen par voie de conséquence, à changer sa vision du monde. Parce qu’en ce lieu, les cultures venues de l’extérieur se sont mélangées d’une manière fondamentale, au point de provoquer un changement de regard sur le monde où les principes de relation et de relativisation ont supplanté ceux de l’absolu et de l’universel… Un changement qui, selon moi, est devenu le changement même de notre monde actuel. En dépit de multiples résistances dont les fondamentalismes de tout genre (rationaliste, scientifique, religieux…) sont l’expression, le monde se créolise : les cultures s’échangent en se changeant ou se changent en s’échangeant ! Parce qu’il en est temps, je suggère donc à quiconque de changer sa vision du monde, qui n’est pas idéologie mais imaginaire,  pour l’harmoniser avec le mouvement actuel de notre planète Une vision qui n’enferme pas dans l’identitaire mais ouvre à d’autres cultures et à d’autres communautés. De l’identité- territoire, création des cultures occidentales, il nous faut passer à l’identité-relation qui n’est pas pour autant renoncement à nos racines, il suffit seulement d’affirmer qu’elle ne doit pas conduire à l’enfermement mais à l’ouverture. Quand les pays se créolisent, ils ne deviennent pas créoles à la manière des habitants des Antilles, ils entrent, ainsi que j’ai tenté de le formuler, « dans l’imprévu consenti de leurs diversités ».         

Y.L. – Créolité et mondialité : deux maîtres-mots dans votre réflexion qui ne sont pas à confondre avec sédentarisation et mondialisation ?

E.G. – Sédentarisation et mondialisation renvoient à une pensée de système, créolité et mondialité renvoient à ce que j’appelle communément la pensée du tremblement. La pensée du tremblement, ce n’est pas la pensée du doute ni celle de la faiblesse ou de l’hésitation. C’est la pensée du contact avec le monde, et le monde tremble dans tous les sens du terme, c’est surtout la pensée de la non-systématisation et de l’imprévisible. Il faut nous habituer à cette forme de pensée, parce qu’il y a urgence, parce que la pensée de système ne peut plus recevoir et concevoir la réalité du monde actuel. GlissantIl nous faut désormais dialectiser nos pensées, non comme le marxisme à coups d’idéologie et c’est là son drame, mais à coups de poétique : là réside la grande différence.  Le tremblement ne peut être idéologie, c’est difficile à concevoir et à accepter. Un exemple ? Ce que nous répondions à notre façon, lors de la crise aux Antilles à quelqu’un qui me reprochait d’être contre les entreprises parce que j’étais contre le capitalisme ! Non, bien sûr, je ne suis pas contre l’entreprise mais je suis contre l’entreprise telle que la considérait mon interlocuteur : la finalité de l’entreprise n’est pas d’accumuler de l’argent ou les bénéfices, je crois au contraire que la réalité de l’entreprise est de produire du bien-être. C’est ce que j’appelle passer de l’idéologique au poétique. Quelle fut la grande erreur des systèmes socialistes ? De penser qu’il fallait seulement partager les richesses au lieu de partager le bonheur, le bien-être… Se battre contre le capitalisme et le libéralisme, c’est se battre en faveur d’une société qui produit du bonheur ! Une pensée de plus en plus présente au monde, particulièrement dans les petits pays… Contre les méfaits de la mondialisation, il nous faut penser en termes de mondialité : une poétique du partage et de la diversité en réponse à l’égalisation par le bas et à l’uniformisation. Au risque de me répéter, je l’affirme et persiste à penser qu’il n’y a rien de plus exaltant en ce Tout-Monde : les hommes et les peuples peuvent changer en échangeant, sans se perdre pourtant ni se dénaturer. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

À lire : les ouvrages d’Aliocha Wald Lasowski. L’enseignant-chercheur en philosophie politique à Sciences-Po Lille fut lauréat de la Bourse Édouard Glissant. Une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation.

Fils rebelle de Césaire, portrait

Natif de Sainte-Marie en Martinique en 1928, Édouard Glissant est élève au lycée Schoelcher de Fort-de-France à l’époque où Aimé Césaire enseigne dans les classes terminales. Elève brillant, il fait un premier séjour à Paris à l’âge de 18 ans, où il étudie la philosophie à la Sorbonne et l’ethnologie au Musée de l’Homme. Lecteur assidu des poèmes de Saint-John Perse autant que des « Peau noire et masques blancs » de Franz Fanon avec qui il se lie d’amitié, Glissant s’éveille très tôt à cette conscience aigüe de l’homme colonisé. Désormais, écriture et lutte se conjugueront à égalité dans la relation que l’écrivain affine avec le monde qui l’entoure. Alors qu’il fonde en 1959 le Front antillo-guyanais pour l’autonomie avec Paul Niger, il est expulsé de Martinique et assigné à résidence en métropole jusqu’en 1965. Il n’empêche, il poursuit à Paris la lutte anticoloniale, milite en faveur de l’indépendance de l’Algérie et signe en 1960 le Manifeste des 121 en compagnie de Jean-Paul Sartre.

Glissant4Fils spirituel d’Aimé Césaire, Édouard Glissant s’éloigne progressivement du concept de « négritude » pour s’affirmer comme le théoricien du « Tout-monde », de la « créolité » et de la « mondialité ». Devenant à son tour l’éveilleur d’une nouvelle génération d’écrivains antillais : Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Daniel Maximin… Directeur du Courrier de l’Unesco de 1982 à 1988, il se tourne alors vers une carrière universitaire : d’abord à l’université d’État de Louisiane puis, en 1995, à l’université de New York en tant que professeur « distingué » en littérature française. En 1998, il rate de peu le Nobel de littérature. En 2007, il s’oppose avec virulence à la création d’un ministère de l’Identité nationale. Une aberration pour celui qui dénonce dans toute son œuvre les « identités-racines » au détriment des « identités-relations ». Une seule certitude et conviction pour le poète, « le monde entier se créolise, il entre dans une période de complexité et d’entrelacement tel qu’il nous est difficile de le prévoir ». Faut-il craindre ce nouvel état du monde, cette « créolisation » ? Bien au contraire, « elle est un métissage d’arts et de langages qui produit de l’inattendu, elle est une façon de changer en échangeant avec l’autre, de se transformer sans se perdre ».

Nourri de St John Perse et de Faulkner, il est l’auteur d’une œuvre foisonnante entre essai et fiction, poésie et théâtre. Édouard Glissant ? Un homme de haute stature, tant par la taille que dans l’écriture, un verbe qui se joue des mots et des concepts pour caracoler sur des sentiers de traverse. De la mangrove aux flancs de la Pelée, tel l’esclave « marron » à la conquête de sa liberté. Y.L.

À lire : L’imaginaire des langues. Une série d’entretiens avec Édouard Glissant conduits par Lise Gauvin entre 1996 et 2009. Où le penseur antillais du « Tout-Monde » affine sa réflexion au fil du temps, constatant que « la pensée unique frappe partout où elle soupçonne de la diversité ».

 De Glissant à Chamoiseau, un livre à déclamer

Glissant3D’une lecture exigeante, Philosophie de la relation relève autant de la méditation poétique que du traité philosophique. Un livre à déclamer à haute voix, où les mots s’entrechoquent dans un phrasé luxuriant, où le verbe poétique se moque de la raison systémique. Une pensée qui bouscule les mots sur la page, renverse notre manière d’être au monde pour nous embarquer, nouveau Christophe Colomb ni dominant ni dominé, à la découverte de ce « Tout-Monde » où les cultures et les identités s’entremêlent au gré de l’inattendu et de l’imprévisible. Une lecture à poursuivre avec L’intraitable beauté du monde, un sublime texte coécrit avec Patrick Chamoiseau qui signe de son côté Les neuf consciences du Malfini. Une merveilleuse fable à savourer, telle la mise en œuvre romanesque de la pensée de son compère Glissant lorsque rapace et colibri apprennent à se connaître et à se reconnaître. Y.L.

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François Tanguy et le Radeau

Jusqu’au 09/02, au théâtre de l’Aquarium (75), le Théâtre du Radeau présente Par autan. La dernière création de François Tanguy, décédé en décembre 2022. Un spectacle où les comédiens, entre sons et lumières, emportés par le souffle du vent d’autan, se transforment en tableaux vivants, créent des paysages poignants ou légers.

François Tanguy est mort le 7 décembre 2022, à la veille de la première de Par autan au Théâtre de Gennevilliers. En quarante ans de création et une vingtaine de spectacles avec le Théâtre du Radeau, qu’il avait rejoint au Mans en 1982, il a profondément marqué la pratique et la pensée du théâtre. Les critiques et les théoriciens de la scène n’ont pas manqué d’analyser cet art si particulier de la composition et de l’interprétation, où corps et décors, voix et costumes, textes et musiques, réminiscences et apparitions, présences et perspectives se mettent mutuellement en abyme.

François Tanguy, traces : un numéro hors-série de la revue Frictions, théâtres/écritures. Sous la houlette de son directeur, Jean-Pierre Han, la revue se déclare particulièrement heureuse de consacrer un numéro entier à François Tanguy, « pour peu que sa réalisation parvienne à rendre compte de sa présence, de son être-là« . Au fil de témoignages, rencontres et conversations, propres écrits et commentaires du metteur en scène et créateur, entrecoupés d’images et photographies, une suite de « traces » pour approcher au plus près la trajectoire d’un homme qui s’ingéniait à « prendre soin de tout un chacun » (Hors-série n°10, 200 p., 15€).

Pour l’heure, nous remettons en ligne l’article de Jean-Pierre Han, contributeur aux Chantiers de culture, paru en janvier 2023 lors des représentations de Par autan au TNS de Strasbourg. Yonnel Liégeois

François Tanguy pour toujours

Stupeur de la disparition de François Tanguy s’estompant lentement avec le temps, le Théâtre du Radeau a repris la route et poursuit la tournée de son dernier opus, Par autan, créé en mai 2022. Première étape au TNS : un intense moment d’émotion pour l’équipe et les comédiens, Laurence Chable en tête, sans François Tanguy, mais avec lui quand même absolument partout dans le spectacle, comme dans tous ses spectacles, toujours. Tout au plus sommes – nous plus attentifs aujourd’hui à cette omniprésence. On pense, du coup, à la chaise vide posée sur le plateau lors des représentations du théâtre Cricot après le décès de son créateur Tadeusz Kantor, cet autre artiste absolu que François Tanguy appréciait tant.

L’émotion est d’autant plus forte cette fois-ci qu’il semble, qu’emporté par le souffle de ce vent d’autan qui balaye tout sur son passage, François Tanguy était en train de se frayer un nouveau chemin dans son parcours d’artiste. Ce vent, on le sent, on l’aperçoit dans ses effets, avec ces grands rideaux flottants qui se gonflent devant les comédiens parfois collés en ligne les uns aux autres ne pouvant résister au mouvement et l’accompagnant. C’est magnifique, beauté sur beauté, celle du plateau dans les nouvelles configurations de cadres, dans la circulation des comédiens toujours étrangement accoutrés avec coiffes, postiches bien visibles et se présentant comme tels, gants, chapeaux, costumes et accoutrements mirobolants tout droit sortis de malles sans fond, et autres accessoires, tout cela on le connaît, et pourtant le retour au même est toujours nouveau, renouvelé, comme les déplacements dans une chorégraphie parfois acrobatique, sans cesse réétudiée.

Ces olibrius nous sont désormais fraternels, fantômes bien présents, on les retrouve d’un spectacle à l’autre dans des nouvelles postures, dans des nouvelles figures. C’est cependant un nouveau chemin que François Tanguy traçait avec Par autan : on pourra désormais toujours rêver en imaginant vers quelles autres contrées il nous aurait mené. Quelque chose s’ouvre avec ce spectacle dont le titre, après Passim, Soubresaut et Item, a définitivement quitté les rives musicales (Choral, Orphéon, Coda, Ricercar, Onzième, etc.) et donne à entendre Robert Walser, Shakespeare, Kafka, Tchekhov, Dostoïevski et quelques autres. Pour bien enfoncer le clou (de la compréhension ?), un petit « livret de paroles » est distribué aux spectateurs… Toujours et plus que jamais, Brahms, Dvorak, Grieg, Scarlatti, Schumann entre autres se font entendre, alors même qu’un nouveau venu, le pianiste Samuel Boré, vient se mettre de la partie et ajouter à l’ordre/désordre du plateau. Autre dimension qui se fait jour, celle d’un certain humour lové au cœur de ce bric-à-brac si bien agencé.

Oui, vraiment, vers quels chemins François Tanguy allait – il nous mener ? Avec ses très fidèles Laurence Chable et Frode Bjǿrnstad, accompagnés cette fois-ci par Martine Dupré, Vincent Joly, Érik Gerken, Samuel Boré donc et la petite dernière Anaïs Muller. Et toujours avec François Fauvel, à la régie et aux lumières, Éric Goudard au son… Jean-Pierre Han

Par autan, de François Tanguy : jusqu’au 09/02. Du mercredi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de l’Aquarium, La Cartoucherie, 2 route du champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.99.61).

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Jamait, de verre en vers…

Revisitant son répertoire et vingt ans de carrière, Yves Jamait se souvient avec son Plancha Tour. Chantant le monde qui va et vient. Surtout le monde qui ne va pas bien, le temps qui file au lendemain de la soixantaine, la dernière tournée au bar, le blues des ruptures. Toujours avec le même plaisir à l’affiche.

Un brin de nostalgie au cœur, une chope de bière en main, la casquette toujours vissée sur la tête… C’était en 2016, c’est peut-être la dernière au bar, le bistrot va bientôt fermer, il n’empêche : le goûteur de demi qui ne fait jamais les choses à moitié donne encore de la voix, fidèle à ses habitudes ! Yves Jamait ? Une chanson populaire, dans la veine de ce courant entre réalisme et poésie. Des mots ciselés à la perfection, des mélodies qui s’accrochent aux oreilles, un artiste à l’image de ceux-là qui ont bourlingué de bistrot en cabaret à la rencontre de leur public, avant d’espérer faire un jour la une des media : le regretté Allain Leprest, Agnès Bihl, Loïc Lantoine, Zaz, Jehan…

« Que les media nous ignorent, je m’en moque », affirme sans détour le joyeux enfant de la Bourgogne, « les radios fonctionnent sur des critères aberrants qui nivellent tout, je préfère la scène, au moins je fais du spectacle vivant toute l’année ! ». Lui, le cuisinier de métier, ne se prend pas la tête, il a fait trente-six boulots avant de vivre de la chanson. Le succès, certes il l’apprécie, il y goûte telle une sauce réussie, toujours avec la même envie : qu’au final d’un concert, le public reparte heureux ! Le dijonnais de cœur ne fantasme pas sous les néons de la capitale, « je vais de temps en temps à Paris mais mon parcours est en province ». Avec L’autre, arpenter les routes de la France profonde plutôt que Paname…

Barbara, Brassens, Brel…

À l’appellation « chanson réaliste », le titi des vignobles esquive et préfère en rire, n’appréciant pas trop les classifications, souvent synonymes d’exclusion. « Un terme très péjoratif dans les media » pour celui qui préfère parler de cette chanson qui a du sens. À l’image de ces aînés qu’il prend plaisir à citer, une longue liste d’où émergent les noms de Barbara, Brel, Brassens mais aussi ceux de Béranger et du gars Ferré des années cinquante… Sans oublier Maxime le Forestier, l’idole de ses jeunes années ! « Je préfère miser sur l’intelligence du public », confesse celui qui sait manier l’humour entre deux chansons et parvient, pendant un concert, à faire partager son plaisir d’être sur scène. Avec Jamait, jamais de faux semblants, de la chanson brute peut-être, à cœur et à corps, mais aussi et toujours un divertissement sur de beaux accords, tels « Gare au train » ou « Même sans toi » extraits de la « Saison 4 »… Toujours aussi amoureux des duos, hier avec Zaz et sa propre fille, avec Sanseverino. Des concerts aujourd’hui où, Plancha Tour, il revisite vingt ans de carrière et son répertoire, repris en cœur par le public.

L’amour sur un fil, le temps qui file… Le chanteur aimerait bien « refaire la carte d’un monde disparu » ! Celui sûrement de ce temps où la chanson se baladait d’un trottoir à l’autre, de bistrot en bistrot, entre voix éraillée et piano du pauvre… Qu’on se le dise, même s’il refuse l’étiquette de chanteur engagé, il assume sans rougir ses origines populaires. Elles lui ont permis d’aiguiser son regard sur les aléas de la vie, de creuser un original sillon poétique. Qui mêle le cœur aux tripes, les coups de griffes aux plus jolis mots d’amour. « Chanter, c’est rendre compte de notre vie et de celle des autres en partant des émotions que cela fait naître en nous », confie-t-il. Au premier rang des sentiments, l’amour. Ou plutôt, très souvent, le désamour, comme une quête permanente pour un bonheur bien difficile à construire.

« Peut-on pousser l’introspection jusqu’à l’autre, et puis… d’abord, qui c’est l’autre ?
Celui qui se distingue de ne pas être moi ?…
C’est un mystère… Aussi étrange qu’un chien bleu…
N’est-on pas toujours le chien bleu de quelqu’un ?
Bon, comme ça, ça fait un peu sujet de philo, mais c’est ce truc là que j’ai fouillé, manié, pétri pour en extraire des chansons. Maintenant il faut les faire vivre, leur redonner leur oralité, les entendre, les chanter… ensemble… ça ne se fera pas sans l’autre…
Et l’autre c’est vous ».

Yves Jamait

Dans ce registre, l’homme à la casquette nous conduit ainsi dans les méandres d’histoires amoureuses rimant souvent avec fins malheureuses. Une ambiance sombre se dégage de ces chansons où le mal être et l’errance entraînent les âmes en détresse à noyer leur chagrin au fond d’un verre. Des trajectoires, des destinées que Fréhel, Piaf et d’autres ont chantées bien avant, il y a longtemps… Les moments tragiques de l’existence y sont décrits avec la même force, la même authenticité : chez Jamait, il y a cette faculté à porter un regard incisif sur les souffrances extrêmes, comme celui qu’il pose sur les femmes battues dans « Je passais par hasard ». Sans concession, il traite du malheur vécu au quotidien, évoque ce qui reste encore un tabou.

Avec lui, sans préméditation mais avec force conviction, toute une génération « chantiste » (Agnès Bihl, Karimouche, Sarclo, Carmen Maria Véga, Zaz…) remet au goût du jour la puissance emblématique de ces chansons qui contaient, à mots couverts ou crus, l’exploitation humaine la plus violente, condamnant à leur façon une société qui ne tourne pas rond. Dans la démarche pourtant, aucun signe partisan, si ce n’est celui de témoigner. « J’écris des chansons. Cela reste pour moi une création qui interpelle le sensible, transmet de l’émotion. Je le fais à partir de ce qui me touche, de ce que je connais de la vie », martèle Yves Jamait. Sans ignorer l’humour, le rire salvateur ! « OK tu t’en vas », clame le dijonnais, « c’est triste et ça m’ennuie. Mais si tu pouvais en partant descendre les poubelles »… Vocabulaire décapant, liberté de ton, esprit de révolte, puissance des sentiments !

En paroles et musiques, Yves Jamait illustre une belle page de la chanson française contemporaine. Sans casquette désormais mais toujours avec les mêmes convictions après vingt ans de carrière, onze albums et trois disques d’or… Une chanson ancrée dans la vie de tous les jours, une chanson qui ouvre au dialogue avec le public et privilégie la scène comme lieu d’expression. Yonnel Liégeois

Yves Jamait, la tournée : Le 01/02, Villefranche-sur-Saône (69). Les 02 et 03/02, Beaucourt (90). Le 08/02, Montbrison (42). Le 14/02, Saint-Aubin du Cormier (35). Le 07/03, Toulouse (31). Le 14/03, Namur (Belgique). Le 15/03, Genappe (Belgique). Le 21/03, Beaumont sur Oise (95).

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Paris, Ariane et sa bande

Au théâtre de la Scala (75), Ariane Ascaride propose Paris retrouvée. En compagnie de quatre comédiennes, d’une chanteuse et d’un accordéoniste, un spectacle poétique et littéraire, chansonnier et populaire en hommage à la capitale des Lumières. Où se cachent, sous le pont Mirabeau, Zazie, les Misérables et les enfants du Paradis.

Alignées derrière leur pupitre, elles sont impatientes de fouler le pavé. Au piano du pauvre, les doigts d’orfèvre de David Venitucci égrènent quelques notes. Tout à la fois mélodieuses et impétueuses, nostalgiques ou volcaniques… D’un souffle, l’accordéon donne le ton, les trois coups ont sonné, la fête peut commencer ! « Paris, c’est la ville de mes balades interminables et solitaires sous le soleil de mai, de mes arrêts fascinés sur un pont à regarder les autres en enfilade enjamber la Seine. Cela reste toujours pour moi un enchantement », confesse en préambule la Jeannette des quartiers populaires de Marseille, la Marianne des Fortifs et des banlieues parisiennes.

Amoureuse de Paname, la pie voleuse l’affirme, persiste et signe, « nous décidons aujourd’hui de prêter nos voix à ceux qui ont si bien célébré Paris (…) pour dire qu’elle n’est pas seule dans sa résistance, nous sommes là et mettons nos pas les uns dans les autres, voix à l’unisson, pour faire résonner la musique de ses artères ». Une profession de foi superbement coloriée, psalmodiée et chantée par cette clique de femmes rebelles (Pauline Caupenne, Annick Cisaruk, Délia Espinat-Dief, Océane Mozas et Chloé Réjon) qu’Ariane Ascaride a convoqué en bataillon collé-serré sur la scène de la Piccola Scala !

« Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre
Rien n’est si pur que son front d’insurgé
Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre
Que mon Paris défiant les dangers
Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai. »

Louis Aragon

Comme il convient, la troupe entame sa balade chansonnière sur les Champs-Élysées de Joe Dassin pour la clore en compagnie de Dutronc père au petit matin, en fait soixante minutes plus tard, à l’heure où Paris s’éveille : des Beaux quartiers d’Aragon au cimetière du Père Lachaise, des fusillés de la Commune à la Zazie de Queneau pestant contre le métro en grève ! En paroles et musiques, en vers clamés ou chantés (ah, la voix gouailleuse de la Cisaruk !), lavandières ou pétroleuses, combattantes d’hier à aujourd’hui, les six interprètes invitent l’auditoire à joindre leurs pas à celles et ceux, écrivains-musiciens-chanteurs, qui ont immortalisé, pleuré, aimé, arpenté les pavés de Paris. De La danse des bombes de Louise Michel aux Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir, des amours contrariés des Enfants du paradis sous la plume de Prévert à ceux-là qui dorment ou meurent sous Le pont Mirabeau d’Apollinaire, quand vient la nuit et sonne l’heure…

Paname la bien-aimée est sertie de folles dorures entre belles littératures et chansons éternelles. Un talentueux accordéoniste et six fiers minois pour charmer nos yeux et ensorceler nos oreilles, un tendre baiser à « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé, mais Paris libéré » et magnifiquement célébré ! Yonnel Liégeois

Paris retrouvée : avec Ariane Ascaride, Pauline Caupenne, Chloé Réjon, Océane Mozas, Délia Espinat-Dief, la chanteuse Annick Cisaruk et David Venitucci à l’accordéon. Jusqu’au 14/02, les jeudi et vendredi à 19h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Rictus, vibrant poète des miséreux

Au théâtre de l‘Essaïon (75), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Écrits au début du XXe siècle, les poèmes de Jehan-Rictus témoignent d’une humanité ardente. Avec Agathe Quelquejay, bouleversante de naturel et de sincérité.

Sur la scène dépouillée, seule la lumière savamment dosée par Laurent Schneegans, avec sa petite forêt de flammes vacillantes, définit les contours des six aventures qui vont se dessiner. La mise en scène de Guy-Pierre Couleau inscrit ce moment rare dans l’écrin des caves médiévales et historiquement voûtées du théâtre Essaïon, dans le quartier parisien du Marais. Seule en scène une heure durant, mais que le temps semble bien court parfois, Agathe Quelquejay délivre avec une passion rare, une tendresse violente pourrait-on dire, la poésie de Jehan-Rictus. Des textes écrits au début du siècle dernier dans une langue particulière, celle du peuple des miséreux, soumis à la puissance absolue de la grande bourgeoisie, du patronat et des polices à leurs ordres, dans un climat de violences et de peurs.

Né en 1867, de son vrai nom Gabriel Randon, fuyant l’oppressant domicile familial à tout juste 17 ans, Jehan-Rictus s’est essayé à plusieurs métiers, sans grand succès. Avant de se faire poète. Deux ouvrages essentiels sont de lui connus. Les soliloques du pauvre narrent les déboires d’un sans-abri dans les rues de la capitale. Le froid, la faim, la grande misère morale, affective, matérielle y sont dépeints sans faux-semblant. Le cœur populaire, l’autre recueil, est publié en 1913. En sont tirés les six textes de ce spectacle dont le titre forcément intrigue, Rossignol à la langue pourrie.

La poésie des mots simples et crus

Ici, la misère frappe dès le plus jeune âge. Quand par exemple le père, immonde, rentre saoul après avoir bu sa paye de la semaine, il cogne qui ose le contrarier chez lui, avant de glisser une main dans le lit de ses petites filles terrorisées. Un peu après, c’est une jeune prostituée qui, dans « La charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », implore « la Vierge Marie » de l’aider ou alors de l’emmener au ciel. Un peu plus loin, voilà une mère qui se recueille devant la fosse commune du cimetière d’Ivry. « T’entends-ty ta pauv’moman d’mère/Ta Vieille, comm’tu disais dans l’temps » dit-elle à son gamin exécuté il y a un an…

L’écriture de Jehan-Rictus ne s’embarrasse pas d’élégance. Elle est nature, brute, sans maquillage ni postiche poudré. Elle ne fait pas peuple, elle est le peuple. « Son style a cette faculté à nous réconcilier avec la poésie et nous réjouit avec ses mots simples et crus », explique Agathe Quelquejay. Et la comédienne d’ajouter : « À l’heure où la guerre frappe à la porte, où les femmes et les enfants sont encore maltraités, battus, violés, troqués, assassinés, les thèmes abordés sont d’une actualité criante ». Avec aisance, comme transportée par la fluidité de la mise en scène soulignée par quelques instants empruntés à des temps musicaux d’aujourd’hui, la comédienne est tous ces personnages. Formidable, bouleversante de naturel et de sincérité.

Dans une allure androgyne qui accentue l’universalité du propos, même quand elle revêt au final l’étonnante robe conçue par Delphone Capossela… Le chant du rossignol n’en est que plus universel, envoûtant et toujours juste. Gérald Rossi

Rossignol à la langue pourrie : Jusqu’au 02/02, les vendredi et samedi à 21h, le dimanches à 18h. Du 04/02 au 01/04, le lundi à 21h et le mardi à 19h15. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42). Puis tournée et festival Off d’Avignon en juillet.

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Raphaëlle Boitel, ombres et lumières

De Gap à Lyon, Raphaëlle Boitel présente Ombres portées. Du « cirque théâtre chorégraphique » qui renouvèle les arts de la piste ! Un spectacle total où se mêlent théâtre, danse et performance physique, une superbe scénographie d’ombres et de lumières.

Les arts du cirque sont toujours en renouveau et Raphaëlle Boitel y participe avec ce qu’elle qualifie de « cirque théâtre chorégraphique ». Après 5es Hurlants créé avec les jeunes diplômés de l’Académie Fratellini où elle a été formée et Le Cycle de l’absurde, spectacle de sortie du Centre National des Arts du Cirque promotion 2020, Ombres portées s’inscrit dans la même veine chorégraphique avec une scénographie d’ombres et lumières et une narration plus affirmée. Première image saisissante : de l’obscurité, comme tombée du ciel, une jeune artiste (Vassiliki Rossillion) se balance sur une corde volante, s’y love, fait plusieurs figures acrobatiques puis s’envole de plus en plus haut et s’efface dans le noir, au lointain. « J’ai rêvé Ombres portées comme un spectacle total où se mêlent performance physique, théâtre, danse, septième art, rires, larmes…», écrit Raphaëlle Boitel. Elle raconte ici, paroles-images et mouvements, l’histoire d’une famille « décomposée » par la rage d’une jeune femme contre le père. Trois sœurs et un frère muet gravitent, courent, se chamaillent avec force acrobaties, virevoltent autour de ce vieil homme massif (Alain Anglaret), bientôt infirme.

Une noce se prépare et chacun s’affaire. Tia Balacey, la petite sœur, bondit et cabriole. Légère comme une plume, elle sculpte dans l’espace de jolies figures d’acrodanse. La mariée (Alba Faivre) attend son fiancé mais sa fougue amoureuse sera bientôt, éteinte par l’infidélité de celui qui est devenu son époux. Nous la verrons plus tard grimper désespérément à la corde lisse, se dépouillant de sa robe blanche : un beau moment poétique. Le fiancé arrive enfin (Nicolas Lourdelle), raide et emprunté parmi tous ces corps acrobatiques, aussi drôle que dans les spectacles de Baro d’Evel, la compagnie qu’il a co-fondée. Il se livrera à quelques gags, comme le petit gars de la famille, un rôle muet pour Mohamed Rarhib avec acrobaties au sol, mâtinées de hip hop et art du mime. Vassiliki Rossillion, descendue de sa corde volante, incarne K, la sœur rebelle, et danse sa rage contre un père indifférent… Que lui a-t-il fait ? Chacun pourra deviner. Raphaëlle Boitel a voulu sonder la question du « non-dit ».

De tableau en tableau, la déchéance de la figure tutélaire du père, haï ou chouchouté selon les membres de la fratrie, rassemble à nouveau la famille. Réglés par une subtile chorégraphie, entre horizontalité et verticalité, les corps se croisent, s’acoquinent en un duo sensuel, ou s’agglutinent, tribu brouillonne. Raphaëlle Boitel a joué douze ans chez James Thierrée, notamment dans La Symphonie du Hanneton et La Veillée des Abysses, elle en a gardé un goût pour les images poétiques. Les solos des circassiens se fondent dans le ballet des corps et objets, noyés dans les vapeurs des lumières et accompagnés par la musique d’Arthur Bison. Les clairs-obscurs, orchestrés par Tristan Baudoin, sont ici essentiels. Ce passionné d’arts plastiques sculpte la lumière en magicien, cloisonne l’espace avec lampes et projecteurs, enfermant dans leurs faisceaux les interprètes tels des insectes pris au piège. Des effets stroboscopiques les font apparaître et disparaître. 

« J’espère que l’histoire de « K », cette jeune femme qui veut s’extraire du silence, touchera chaque spectateur », affirme Raphaëlle Boitel, « son parcours est celui de beaucoup de femmes, notre rôle est de provoquer la parole ». Nul besoin d’en dire autant, la chorégraphie et l’expression des corps suffisent à dénoncer les violences intrafamiliales. Les paroles ne sont pas essentielles à la compréhension de ce qui se trame entre les personnages. Reste un spectacle d’une grande beauté plastique et qui ne manque pas d’humour malgré la gravité du thème, servi par des interprètes exceptionnels. Mireille Davidovici, photos Raynaud De Lage

Ombres portées, Raphaëlle Boitel : Les 23 et 24/01, La Passerelle, Scène nationale de Gap (05) ; les 28 et 29/01, Théâtre Durance, Scène nationale Château Arnoux-Saint-Auban (04). Les 6 et 7/02, Le ZEF, Scène nationale de Marseille (13). Du 19 au 23/03, Théâtre des Célestins, Lyon (69).

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Emma Dante, mère poule !

De la Cour du roi de Naples à la basse-cour, Emma Dante présente Re chicchinella. Avec cette fantasque poule aux œufs d’or, la metteure en scène italienne poursuit son immersion dans les contes de Giambattista Basile, un auteur du XVIème siècle. De l’humour scatologique pour une leçon de morale authentique.

Chasseurs ou randonneurs de tous poils, attention aux bêtes à plumes ! Le roi de Naples et de Sicile, parmi moult titres et possessions, en sait quelque chose… D’emblée, Chantiers de culture alerte ses lecteurs et leur adresse un sérieux avertissement, même s’ils n’encourent aucune sanction pénale à passer outre : ne laissez point votre ordinateur ouvert inconsidérément, consultez cette page en éloignant les enfants temporairement… Avec le sérieux d’une plume avertie mais non dépourvue d’humour, en réfutant d’emblée l’accusation de complaisance envers les faits divers des plus scabreux, il va vous être narré une étrange et incroyable affaire de cul qui ébranla le trône napolitain en des temps reculés, la formule est de circonstance.

Montaigne, à la même époque, avait déjà donné l’alerte, « si haut que l’on soit placé, on n’est jamais assis que sur son cul ». Las, l’information n’a pas encore franchi les Alpes. Une maxime, en fait, de peu d’importance lorsque c’est la diarrhée qui malmène vos intestins et affole votre arrière-train… En pleine partie de chasse, le roi susnommé s’en trouva fort marri, il fut pris d’une envie pressante. Se croyant pourvu d’une imagination débordante, face à l’imprévu, il usa d’un paquet de plumes, une poule des bois (pas le champignon, délicieux), en moyen torcheculatif. En souvenir des recommandations de Rabelais sans doute, Gargantua prétendant qu’il n’y a pas de meilleur torche-cul qu’un oison bien duveteux, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes… Pas offusquée d’un tel comportement, assemblée bariolée de coqs et poulettes, la cour royale s’improvise alors basse-cour autour de son prince qu’elle peut accuser de tous les maux, sauf de poule mouillée. Qui caquète en chœur sur les planches du théâtre de la Colline où s’est temporairement installé le poulailler.

Las, n’ayant point suivi à la lettre les consignes du moine écrivain et expert réputé en médecine hygiéniste, la poule bien vivante s’est confortablement et durablement installée dans le siège du monarque. Lui causant moult douleurs et préjudices, troublant son sommeil et lui interdisant de s’asseoir. Pas de chance donc, il l’a vraiment dans le cul, la poule ne cessant de faire des siennes, surtout des œufs en or, à chaque débordement de ses sphincters. Un trou royal qui se révèle juteux et dégoulinant pactole pour les courtisans. De tout temps, chacun le sait, l’argent n’a pas d’odeur, le grand et regretté dramaturge Michel Vinaver nous en avait offert une succulente version contemporaine avec Par-dessus bord, une affaire de papier cul, une autre affaire de croupion qui, d’un siècle l’autre, peut rapporter gros.

Quand le roi se meurt au terme d’atroces souffrances, d’un battement d’ailes la poule usurpe trône et couronne au grand bonheur des nantis et puissants. Que le pouvoir sombre en pleine merde, peu importe, l’essentiel est ailleurs : assurer l’avenir florissant de leurs entreprises marchandes et de leurs magouilles financières ! Provocatrice, Emma Dante ne recule devant aucun artifice à la mise en images de cette Chicchinella de Giambattista Basile (1583-1632), extraite de son recueil Le conte des contes devenu un classique de la littérature italienne. Masques flamboyants et costumes colorés, humour et rire attestés, chants et danses débridés, dialogues et quiproquos scéniques savamment épicés ouvrent au final un véritable espace poétique au sein de cet univers hautement scatologique. Des flatulences de la Grande bouffe de Marco Ferreri aux chatoyantes images du cinéma de Fellini…

La pièce est servie par de formidables acteurs, Carmine Maringola en tête d’affiche, dont nous avons déjà salué le talent. Quand le rire déborde de la scène à la fosse, pas septique celle-là, quand la provocation s’arrête aux frontières de la vulgarité, les risques sont maîtrisés, même les enfants peuvent s’en délecter ! Yonnel Liégeois

Re Chicchinella, Giambattista Basile et Emma Dante : Du 7 au 29/01, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30. Les samedi 18 et 25/01, à 17h30 et 20h30. Théâtre de La Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Le décès de Gilles Defacque, réactions

À l’annonce de la mort de Gilles Defacque, anonymes et personnalités pleurent sa disparition. Les réactions sont légion. Pour Chantiers de culture, celle de Marie-José Sirach dans les colonnes de L’Humanité, du comédien Jacques Bonnaffé sur les réseaux sociaux, du critique dramatique Jean-Pierre Thibaudat sur Mediapart.

Le trublion touche à tout

Jusqu’au bout, il se sera bagarré contre la maladie. Faut dire que c’était un sacré bagarreur contre la bêtise et la crasse du monde, la grisaille et l’hypocrisie du système. Gilles Defacque mettait du soleil dans nos vies. Nez rouge, en chemise et bretelles, là où il débarquait ça tourneboulait sec. Les punchlines, il en avait plein sa besace, à croire qu’il avait un jardin secret où les cultiver. Mais il était bien plus que ça : c’était un immense poète, un fantaisiste hors pair, un saltimbanque de la trempe des plus grands.

Né en 1945 à Friville-Escarbotin, ça s’invente pas, en Picardie, il a pris la Libération au pied de la lettre. C’est dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents qu’il grandit. Toujours aux premières loges, il observait les danseurs tournoyer, les matchs de catch, pourtant interdit aux minots, se faufilant entre les fauteuils pour se faire une cinématographie désordonnée et populaire. Lorsque le jeune Picard migre à Lille, il débarque à Wazemmes. Le coup de foudre est immédiat et réciproque : il devient un Ch’ti avec l’accent.

Le Prato comme écrin

Dans la mouvance post-68, il fonde avec une bande de copains le Prato, qui devient l’épicentre d’aventures théâtrales épiques, clownesques et fantaisistes. Beaucoup d’acteurs, de clowns, de musiciens y feront leurs premiers pas. Defacque avait le souci de la formation et de la transmission, alors le Prato ouvrait grand ses portes à celles et ceux qui voulaient se lancer dans l’aventure. Guy Alloucherie et Éric Lacascade, Jean-Michel Soloch et Chantal Lamarre, Howard Buten, Jacques Bonnaffé, Yolande Moreau, Jean Boissery, Tiphaine Raffier, David Bobée ; mais aussi toute une génération de clowns et clownes, Baro d’evel, le cirque Trottola ; des musiciens, William Schotte, Nono, André Minvielle, Bernard Lubat ou la compagnie du Tire-laine, tous sont passés par le Prato, qui est consacré lieu de création, une fabrique de théâtre populaire, un cirque de tous les possibles, avec son festival Au rayon burlesque ou ses bals du dimanche (gratuits).

Gilles Defacque était un clown jusqu’au bout de son nez rouge. Ses écrits, poético-burlesques, ne manquaient ni de piment, ni de sel. La Rentrée littéraire de Gilles Defacque (la Contre Allée, 2014) est un florilège de saillies mordantes et de contrepèteries improbables où Defacque, dans la peau d’un critique littéraire qui aurait « regardé (trop) la télé ou qui aurait dormi (au choix) », invente une liste des 700 livres, rentrée littéraire oblige, avec une règle du jeu : un titre, un résumé et une petite appréciation si possible ou un nom d’éditeur. Cela donne des brèves de conteur, à déguster entre deux fricadelles-frites et une gorgée de bière… Cet été encore, alors qu’il était affaibli par la maladie, Gilles était venu à Uzeste, sur un coup de tête. Il a improvisé, s’autoproclamant maître de cérémonie du concert de la Cie des fifres de Sylvain Roux. Autant dire qu’il leur a cloué le bec, aux fifres !

C’est Patricia Kapusta, sa compagne et complice de cette aventure artistique singulière, qui a annoncé sa mort. De très nombreux artistes ont fait part de leur tristesse et émotion. « Lille et le monde de la poésie perdent un grand artiste », a écrit Martine Aubry, maire de Lille, sur les réseaux sociaux. « Il était plus qu’un artiste. Il a été de tous les combats pour défendre la condition humaine et les conquêtes sociales du XXe siècle. Nous avons partagé tant de ces luttes », a pour sa part déclaré Fabien Roussel, secrétaire national du PCF. Marie-José Sirach

Un clown ne meurt pas !

Le clown est mort. Phrase impossible à dire, qui nous entraîne ailleurs… D’abord un clown ne meurt pas, un clown immense et qui fait le Gilles sa vie durant, un picard natif de Friville Escarbotin venu chanter la Polka des Saisons et les beautés du Mignon Palace à Lille et dans toute la grande région des Hauts de France, et qui lance ses opération de conquêtes aux quatre points cardinaux, devenant festival à lui seul, érigeant des festivals, non ! Un tel dictateur des liesses impénitentes, un tel ogre de sympathie, insatiable buveur des rigolades partagées, ce Gilles n’est pas de ceux dont on peut saluer la sortie de piste comme un vulgaire chef d’état en répétant « Le clown est mort ». Ça sonne faux. Gilles Defacque est là partout, toujours, à toute heure, même sous la grimace de la maladie, ce con, il a réinventé le clown !

Photo extraite de l’album Le Prato (éditions Evenit)

Toujours effervescent du désir d’aller bien au-delà du clown et et et…. d’emmener tout le monde avec, tout âge et toutes confessions mêlées, c’est l’esprit Prato, la grande aventure d’une turbulence culturelle à laquelle la région, les métropoles doivent tant. Parce que Gilles ne s’inscrit dans aucune tradition, ne refait pas le clown comme on l’a toujours fait. C’est Protée faisant fête à l’imaginaire, Fellini dans la beauté sans limite des parades de salut, c’est Charlot à Wazemmes (un quartier de Lille, ndlr). Notre affection, nous si nombreux qui l’aimions, fonce au cou des plus proches, sa famille et ses amis de scènes, et à Patricia Kapusta, celle qui a partagé ces années de combat et d’impertinence. Heureux, tellement heureux d’avoir connu un bout de cette aventure. La scène vivante vient de perdre un acteur immense. Jacques Bonnaffé

Les clowns ont la gueule de bois

Gilles Defacque, l’un de leurs princes, est mort. Fer de lance et âme du Prato à Lille, ce « Théâtre international de quartier » unique au monde, Gilles Defacque était un clown sans pareil, un poète, un pourfendeur d’idées reçues, un auteur- metteur en scène généreux, un inventeur de tout avec rien et un formateur infatigable auprès de nombreux artistes en herbe aujourd’hui reconnus. Il en a aujourd’hui fini de « jardiner les possibles ». Jean-Pierre Thibaudat

Les obsèques de Gilles Defacque auront lieu le 6 janvier à 11h, au cimetière de Lille-Est. Une exposition de ses dessins et autres facéties se tiendra au Théâtre du Nord du 17 janvier au 8 février.

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Gilles Defacque, le clown est mort

La nouvelle est tombée : le 28 décembre, Gilles Defacque nous a quittés. Clown, poète et comédien, l’ancien directeur du Prato de Lille (59) a définitivement déserté les planches. Avec lui, pas de querelles de voisinage, cirque, théâtre et musique faisaient bon ménage ! Amoureux de Beckett, il a ouvert la piste aux grands textes, le nez rouge célébrant ses noces avec la scène contemporaine. Du rouge au noir, le rideau est tombé. Ultime hommage à l’immense artiste, Chantiers de culture publie l’article qu’il lui consacrait en 2018 à la création d’On aura pas le temps de tout dire au festival d’Avignon. Yonnel Liégeois

En piste, entrez l’artiste…

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées.

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Un Gilles des temps modernes

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire… Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ».

Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Majestueuse, une ancienne manufacture de textile où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y voir, il n’est pas encore mort ce soir ! (même s’il n’avait pas eu le temps de tout dire, en 2018, ndlr…) Yonnel Liégeois

À lire : Le Prato, un théâtre international de quartier (éd. Invenit, 25€). « Il fallait bien un beau livre, avec des photos, en couleurs, en noir et blanc, des dessins et des textes en toute liberté pour raconter, consigner l’aventure du Prato. Une aventure d’un demi-siècle commencée par un ­saltimbanque à la langue bien pendue, avec ou sans nez rouge, capable de jouer des classiques et des pas classiques, d’improviser à tout va, de danser, de sauter, de pirouetter, de se pendre aux rideaux et parfois même de grimper aux rideaux. Gilles Defacque, c’est son nom, est né dans une salle de bal-catch-cinéma que tenaient ses parents, en Picardie. On peut affirmer que, à l’instar d’Obélix, il est tombé dans la marmite du music-hall dès l’enfance. Mais c’est là leur seul point commun ». Marie-José Sirach

À voir : Un portrait de Gilles Defacque et du Prato. Par Gwenola David et Yannic Mancel, avec documents sur les 40 années d’histoires, vidéos de spectacles et de présentation du Prato, dossiers de spectacles, livrets de créations… Un documentaire « HORS-PISTE Gilles Defacque et le Théâtre du Prato », de Pierre Verdez en partenariat avec le CNC.

À visiter : Du 17/01/25 au 08/02/25, une exposition au Théâtre du Nord : Aujourd’hui c’est mon anniversaire ! « Pour l’exposition tu leur diras bien, tu leur expliqueras bien que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort, mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage ». Gilles Defacque

« Gilles nous a quittés, (…) mais il n’a pas dit son dernier mot. Depuis sa chambre d’hôpital, il n’a cessé d’écrire des poèmes, de dessiner, de se filmer, de faire des photos, dans le but de proposer cette dernière exposition (enfin, qui sait, avec lui), comme un pied de nez à la mort elle-même ». Le Théâtre du Nord

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Mazùt, du bonheur entre les gouttes !

De Saint-Étienne (42) à Vesoul (65), la compagnie Baro d’evel présente Mazùt. Entre nouveau cirque et danse, théâtre et chant, un spectacle total où l’humain s’interroge sur son devenir. De l’humour au tragique, de la performance physique à la création esthétique.

Une tête de cheval posée bien en évidence sur un bureau, de grandes feuilles de papier sur un autre, des cartes géographiques paraît-il… D’emblée, l’étrange et l’incongru s’imposent sur la scène Jean Dasté de la Comédie de Saint-Étienne. Jusqu’à ce que des fuites d’eau s’échappent des cintres, en cadence, en musique, de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes : paradoxe, du bonheur entre les gouttes !

Un environnement convenu, deux bureaux et deux chaises, un homme et une femme, deux employés ordinaires affairés à leurs petites affaires… Rien de bien particulier, sinon des échanges de place désordonnés et renouvelés entre l’un et l’autre personnage, des mouvements incontrôlés qui semblent les animer et commencent à nous inquiéter : plier et déplier les grandes feuilles de papier, les sortir puis les ranger, les sortir à nouveau, les classer et les mélanger, les étaler et les marquer du coup de tampon fatidique et bureaucratique. Un ballet gestuel stoppé net quand les yeux se lèvent au ciel, stupeur, des gouttes d’eau s’écrasent sur le bureau. Des fuites que les deux protagonistes se doivent de maîtriser en urgence à grand renfort de boîtes de conserve, de petite ou grande taille !

Mazùt bascule alors, et le public avec, dans un autre monde, un univers onirique et fantastique où la prouesse physique s’affiche de pair avec la richesse esthétique, la vérité sensible avec le non-sens, le tragique avec le burlesque. Les filets d’eau se font parfois chute torrentielle, inondant la majeure partie de l’espace. Il faut pourtant continuer à vivre et travailler, tout en plaçant et déplaçant les pots de fer, nouveaux réceptacles des fantasques intempéries, surtout nouveaux repères ou balises dans cette étrange cartographie explosée hors de l’entendement humain. Quoiqu’il en coûte, quoiqu’il advienne, avec l’eau abondante le plateau est devenu terrain glissant… Comme précédemment les feuilles de papier, les corps en solo ou duo – pliés, roulés, tourneboulés, affaissés, contorsionnés, cassés – révèlent avec force images poétiques toute la fébrilité, les faiblesses et impuissances de notre humanité. D’où cette tête de cheval qui se penche avec tendresse vers le visage de l’autre, l’initie à une folle chevauchée surréaliste pour glisser de plus belle dans la marée montante et les affaires courantes !

Claire Lamothe et Julien Cassier, dans un spectacle où la danse et la musique l’emportent sur les mots, sont prodigieux de virtuosité. Maîtrisant à la perfection corps et voix, forts de leur art quand il s’agit d’illustrer la faille ou la chute d’un mouvement joliment chorégraphié, une perte de voix s’éraillant au cœur d’un chant puissant : il faut être forts pour interpréter avec talent l’erreur ou la faute planifiées ! Comment ne pas perdre le nord dans un monde qui ne cesse de déraper, frise l’absurde et l’incohérence ? C’est à y laisser habits et maquillage, à défaut de son latin, tout prenant l’eau au sens propre comme au figuré. De l’humain désarticulé au corps glissant et pataugeant dans l’œil des intempéries, ne faut-il pas recouvrer la posture de l’animal, tel ce cheval à la tête iconique, un parmi d’autres éléments d’égale importance dans l’universelle nature ?

Dans la mise en scène de la compagnie Baro d’evel (Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias), évidemment tout fait sens. « Nous aimons penser la représentation comme une cérémonie, un ré-enchantement, convier toutes les disciplines, avoir sur scène animaux, enfants, artistes, pour fabriquer des spectacles qui emmènent le spectateur dans un labyrinthe intérieur, dans un rêve éveillé ». Au cœur d’une explosion de sons, de couleurs et de lumières, telle cette immense feuille de papier qui se dresse face au public dans la scène finale. Un spectacle totalement désaccordé, sans dessus-dessous, qui semble pourtant indiquer la bonne direction : comme le couple qui nous a étourdi plus d’une heure durant, s’engager sur le même chemin, main dans la main, quoique l’avenir se révèle incertain. Mazùt ? Vous l’avez compris : inénarrable, à voir pour y croire, du bonheur au goutte à goutte ! Yonnel Liégeois

Mazùt, avec Claire Lamothe et Julien Cassier : Du 17 au 19/12 à la Comédie de Saint-Etienne, les 30 et 31/01/25 au théâtre Edwige Feuillère de Vesoul.

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Du mythe au conte…

Entre mythe et conte, Pauline Sales propose Les deux déesses, Penda Diouf La grande ourse. De Déméter à Perséphone, une histoire de famille dans l’univers des dieux qui bouscule le temps présent pour la première pièce, une histoire de mère qui se transforme en ourse en vue de vaincre l’adversité pour la seconde… Deux belles propositions.

Il était une fois Déméter, la déesse de la terre et Zeus son frère, roi de l’Olympe ! Au firmament des dieux, morale et liens consanguins n’ont point cours : l’un viole l’autre selon son bon plaisir, Perséphone est conçue… Plus tard, entre monts et vallées fertiles, une vieille dame croupit en son ehpad. Bloquée dans son fauteuil roulant, elle se souvient. Du temps d’antan, au temps de sa jeune vie de mère et des liens complices noués avec sa fille jusqu’à ce que le dieu des enfers, Hades, la viole et la kidnappe… Entre la cité des morts et la maison des mourants, mythe et réalités, avec Les deux déesses Pauline Sales orchestre avec talent le passage d’un monde à l’autre.

Le mythe originel, moult fois visité par les sociologues et les féministes, la metteure en scène l’enracine dans l’aujourd’hui avec des interrogations fort contemporaines : les rapports parents-enfant, l’avenir de la planète, la place des anciens dans la cité… Humour et sérieux rivalisent de pertinence, les trois comédiennes sont épatantes d’audace et de culot ( Clémentine Allain en Déméter jeune, Claude Lastère en Perséphone, Elisabeth Mazev en Déméter âgée), la partition musicale insuffle plaisir et gaité au jeu de la troupe. Un bonheur total à se poser de bonnes questions sans se prendre la tête !

Le plaisir est renouvelé avec La grande ourse, la pièce de Penda Diouf mise en scène par Anthony Thibault. Au départ, une banale anecdote : une maman jette par terre un papier de bonbon. Un geste déplacé qui n’échappe pas à la police arrêtant la coupable qui accuse à tort son fils, la condamnant à une peine peu enviable, l’humiliation personnelle et collective au regard de tous… Une sentence qui plonge le père dans l’incompréhension et la folie, qui ébranle la mère jusqu’à la déchéance morale avant qu’elle n’invoque les puissances ancestrales et ne renaisse sous l’apparence et la force d’une ourse ! Un conte moderne joliment instruit, magnifiquement interprété par Armelle Abibou, des couleurs et saveurs venues d’ailleurs avec ce griot aux accents du Sénégal psalmodiant ses incantations de mauvais augure au-devant de la scène. Face à une société policée à outrance et sous haute surveillance, une interpellation radicale : en quel monde voulons-nous aimer, danser et chanter ? Yonnel Liégeois

Les deux déesses, Pauline Sales : un spectacle joué jusqu’au 01/12 au TGP de Saint-Denis (93). Le 17/12 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Le 19/12 au théâtre Jacques Carat, Cachan. Le 14/01/25 à L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Les 05 et 06/02/25 à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble.

La grande ourse, Penda Diouf et Anthony Thibault : Du 07 au 17/12, du mardi au dimanche. MC93, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Le 10/04/25 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 18/04 au 3T, Scène conventionnée de Châtellerault.

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Galia, la vie et la liberté

Au théâtre de la Tempête (75), Carole Thibaut propose Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad. Créé au CDN de Montluçon (03), un hymne à la fraternité et à la liberté : en ce dernier soir, fratrie et amis rassemblés évoquent le passé d’une région et les réalités de la vie.

En compagnie de leur metteure en scène Carole Thibaut, la troupe des Îlets a répondu présent. Ils sont venus, ils sont tous là, la mamma va mourir, il y a tant d’amour et de souvenirs, elle va mourir la mamma ! Pourtant, l’ambiance n’est pas triste. En ces dernières heures, famille et amis, copains et voisins se sont donné rendez-vous autour de son magistral fauteuil : trônant au centre de la scène, jusqu’à son dernier souffle Galia Libertad inondera de sa bienveillance les vivants qui l’entourent ! Un tapis de pétales comme chemin de vie, guirlandes et bouquets de fleurs pour les senteurs, bon vin et bonne humeur pour ce dernier repas, comme l’aurait chanté le grand Jacques…

Théâtre dans le théâtre, fiction au choc de la réalité ! La belle dame d’un âge avancé et à la mort annoncée, bien sûr, n’a jamais existé, il n’empêche, les amis sont bien là à l’entourer, la congratuler, la remercier de sa grande bonté. Présents surtout pour se souvenir, conter et nous raconter leur fabuleuse histoire. Celle d’une région au centre de la France, hier prospère et fière de ses bastions industriels et de la solidarité ouvrière, envieuse de ses paysans qui savaient encore arpenter leurs terres et caresser leurs bêtes. L’hiver était rude, certes, dans la campagne bourbonnaise mais l’amour était encore dans le pré. « La pièce raconte les retrouvailles d’un petit groupe d’amis et de proches venus rendre hommage à Galia Libertad », commente Carole Thibaut, l’auteure et metteure en scène.

Une fresque historique qui décortique, déroule et dévoile sur trois générations « comment le cours des événements sociaux, culturels et politiques influencent la destinée des êtres jusqu’aux parts les plus intimes de nos vies ». Sur scène, pas de tristesse mais de la tendresse pendant plus de deux heures de spectacle, aucun regret, hormis quelques pointes de rancœur pour les nantis et les loups de la finance qui assèchent les territoires de l’intérieur à coup de plans sociaux et condamnent à la désespérance les peuples de la campagne, rien que des coups de cœur partagés, assumés entre jeunes et vieux, les gamins et les anciens.

Comme aurait pu le signifier le regretté Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais, un spectacle qui allie la grande histoire au singulier de chaque existence, le local au global, l’universel au particulier… Un goûteux festin de rires échangés, les mots du quotidien sublimés par la poésie des planches quand ils sont psalmodiés par des comédiens au subtil talent ! Monique Brun, Antoine Caubet, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarz et tous les autres à citer… Avec une mention particulière, avouons notre coup de cœur, en direction d’Olivier Perrier dans son monologue d’une grandiose envolée, authentique producteur de whisky en terre montluçonnaise et ancien directeur du Centre dramatique du temps où chevaux, vaches et cochons squattaient la scène, du temps où il se nommait Les Fédérés. Un bien joli nom qui illustre à merveille le sens profond du futur à construire selon les vœux de Galia : point d’avenir pour l’humanité sans fraternité, solidarité et liberté. Yonnel Liégeois

Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad : du 05 au 15/12, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le théâtre de La tempête, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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