Archives de Tag: Poésie

Les arts, discipline olympique ?

Chez Grasset, Louis Chevaillier publie Les Jeux olympiques de littérature. On l’a oublié, les arts furent au programme des Jeux de 1912 à 1948. Comment y sont-ils entrés, pourquoi en sont-ils sortis ? Paru le 24/07 dans le quotidien L’humanité, l’article d’Alain Nicolas.

De la poésie aux jeux Olympiques ? Cela remonte, dit-on, à l’Antiquité, quoiqu’un certain flou règne sur la question. Un des plus grands poètes de la Grèce, Pindare, était célèbre pour ses Olympiques, odes chantées à la gloire des vainqueurs. Et souvent commandées par eux ou par leur cité d’origine. Se tenant à Delphes sous le patronage d’Apollon et des Muses, seuls les Jeux Pythiques avaient à leur programme musique et poésie, bien avant les épreuves athlétiques. Mais à Olympie ? Rien… Il fallut attendre huit siècles depuis leur fondation pour que Néron y fasse entrer – « contrairement aux usages », précise l’historien Suétone – la poésie. L’empereur y fut couronné, il était d’ailleurs le seul concurrent. Même palmarès pour la course de chars qu’il remporta haut la main, malgré de nombreuses chutes !

Pierre de Coubertin avait donc un certain handicap à remonter pour faire admettre dans les jeux Olympiques modernes des épreuves culturelles. Mais l’esprit du temps l’y poussait. Venue de la Renaissance, cultivée dans l’enseignement anglais, la devise « Mens sana in corpore sano », un esprit sain dans un corps sain, était en faveur. Le refondateur des Jeux partageait totalement cet idéal aristocratique de l’« homme complet ». Il s’agissait d’abord, évidemment, de « rebronzer » la jeunesse française, de la rendre apte aux exercices guerriers. De plus, ne jamais l’oublier, « le sport (fait) des hommes ayant le respect de l’autorité, au lieu de révolutionnaires aigris, toujours en rébellion contre les lois ». Raison de plus, pour le père des J.O., de lier arts et lettres aux activités physiques, à l’image des jeunes Grecs s’exerçant le jour au gymnase et passant la nuit à discuter avec Socrate ou Platon, à applaudir Sophocle ou Euripide. Toutes proportions gardées, c’est ce programme qu’il se fixe. Louis Chevaillier, dans Les jeux olympiques de littérature, détaille avec humour et érudition cette part ignorée de l’aventure olympique contemporaine.

Si personne n’est ouvertement contre, l’affaire ne se monte pas aisément. À Athènes, en 1896, on se concentre sur le volet sportif, bouclé à grand-peine. Les Jeux de Paris et de Saint-Louis, en 1900 et 1904, sont adossés à des expositions universelles au programme chargé. Mais le baron ne désarme pas. En 1906, il convoque une conférence pour « unir à nouveau par les liens du mariage légitime d’anciens divorcés : le Muscle et l’Esprit ». Cinq concours sont instaurés : architecture, sculpture, peinture, littérature, musique, dessinant la « véritable silhouette de l’olympiade moderne ». Il est trop tard pour Londres en 1908, c’est donc en 1912, à Stockholm, que se tiennent les premiers jeux Olympiques des arts. Disons-le, les résultats furent décevants. Participation maigrichonne, qualité moyenne. Les premiers champions olympiques de poésie, récompensés pour une ode au sport, sont d’obscurs inconnus, Georges Hohrod et Martin Eschbach, pseudo-double de Coubertin lui-même… C’est en 1924 qu’un concours digne de ce nom aura lieu, avec un jury prestigieux où figurent Giraudoux, Claudel, D’Annunzio, Valéry, Edith Wharton, les prix Nobel Maeterlinck et Lagerlöf, et que préside Jean Richepin. Cette fine fleur des lettres accouche d’un champion, un certain Géo-Charles. La littérature se survivra pendant quelques olympiades, sans rien accoucher de bien glorieux.

« Moins vite, moins haut, moins fort »

Alors faut-il remettre la poésie au programme des J.O. ? Rappelons d’abord que la Ville de Paris propose, au-delà de toute idée de compétition, des « Jeux poétiques » dont le point d’orgue sera un « marathon poétique » où elle fera entendre toute sa diversité pour un public tout aussi divers. C’est le Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt qui prend en charge cette manifestation. Ce sera la suite des rencontres Art et Sport, et des Olympiades culturelles dont le Paris Université Club, le PUC, est maître d’œuvre. Il n’est pas de sujet indigne ni de lieux tabous. Les J.O. restent le moment où la joie des corps, la célébration des efforts, l’émotion de la confrontation peuvent se dire haut et fort. La poésie, qui s’incarne de plus en plus dans la performance, le chant, la musique, peut y vivre, si elle le veut. Sans forcément s’aligner sur les systèmes ultraperformants du sport, Louis Chevaillier propose donc au final une autre formule à méditer : « Moins vite, moins haut, moins fort ». Pourquoi pas ? Alain Nicolas

– Les jeux olympiques de littérature, de Louis Chevaillier (éditions Grasset, 272 p., 20€).

– Le 07/09, la veille de la fin des J.O., bouquet final du Marathon poétique Paris-Los Angeles (de midi à minuit, sur la place du Châtelet et au Théâtre de la Ville) qui transmettra la flamme poétique à la ville de Los Angeles pour les J.O. de 2028.

– Jusqu’au 08/09, se déroule l’Olympiade culturelle. Sur tout le territoire hexagonal et en Outre-mer, elle se veut une grande fête populaire à travers des milliers d’événements (majoritairement en accès libre et gratuit) au croisement de l’art, du sport et des valeurs olympiques.

1924, Jeux olympiques de Paris : médaille d’or en littérature pour Géo-Charles

« Ce poète oublié fut le vainqueur du concours de littérature avec sa pièce Jeux olympiques. Les polémiques autour du paradis à l’ombre des épées ont-elles lassé les jurés ? Ont-ils voulu récompenser un livre moins célébré, pas encore publié ? Aux dissertations guerrières de Montherlant, ils ont préféré une apologie de la paix ; à son classicisme revendiqué, un art de l’image héritier des symbolistes : la veine Cocteau, cette autre grande source d’inspiration de la génération de l’entre-deux-guerres. Cette victoire française s’ajouta aux treize médailles d’or remportées par les tricolores en cyclisme, en escrime, en haltérophilie (…) La France ne remporta pas d’autre épreuve artistique. Aucun titre ne fut attribué en architecture et en musique. Aux côtés du Grec Dimitriadis en sculpture, un artiste luxembourgeois, Jean Jacoby, gagna le concours de peinture » (Les jeux olympiques de littérature, Louis Chevaillier, extraits).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Littérature, Pages d'histoire

Tiziano Cruz, l’indigène

À la veille de la clôture du festival d’Avignon (84), il est bel et bon de revenir sur une initiative artistique marquante de cette 78e édition. Originaire du nord de l’Argentine, Tiziano Cruz a présenté jusqu’au 14/07 deux volets d’une trilogie démarrée il y a deux ans. En langue quechua, Wayqeycuna signifie « mes frères ».

On est à la veille de la fin de cette 78e édition qui s’achève le 21 juillet. L’espagnol étant la langue invitée cette année, on a pu retrouver des artistes du Vieux Continent – Angelica Liddell ou La Ribot – et découvrir des voix venues de plus loin, du Chili, du Pérou, d’Uruguay ou d’Argentine. Après le spectacle de l’Argentine Lola Arias, Los dias afuera (lire notre édition du 8 juillet), ce fut au tour de Tiziano Cruz d’entrer sur scène. Qu’il soit face au public ou qu’il embarque les spectateurs dans une parade le long des remparts d’Avignon, Tiziano Cruz au Festival fait soudain entendre la voix des sans-voix, des sans-terre, des « sans-dents ». « Tout ce que vous voyez, je le suis. Vide de langue, vide de territoire. J’ai quitté ma maison pour fuir la pauvreté et la violence, j’ai tout quitté, absolument tout, pour appartenir à quelque chose. Je me suis laissé violer par les institutions du pouvoir », dit-il dans Soliloquio, adresse au public qu’il va réitérer dans Wayqeycuna.

Indigène et artiste

Wayqueycuna raconte le retour au pays natal, dans un village perché quelque part dans la cordillère des Andes, dans la province de Jujuy au nord de l’Argentine, là où Tiziano Cruz a passé son enfance. Et les souvenirs enfouis dans sa mémoire refont surface, tissent la trame d’une œuvre protéiforme où les mots, la musique, la danse laissent éclater une parole poétique et politique d’une beauté et d’une puissance incommensurables. De cette mémoire enfouie au plus profond de son être, il fait théâtre. Il y est question du sort réservé aux Indigènes, à la culture indigène, de la violence du pouvoir colonial qui perdure encore aujourd’hui. Dans ce monde globalisé où l’art est aussi un marché, Tiziano Cruz met en jeu les contradictions inhérentes qui l’assaillent, entre sa condition d’Indigène et son statut d’artiste, quand une partie de son moi est assignée à la marge tandis que l’autre se produit dans les théâtres du monde entier.

On mesure combien les artistes (mais aussi tous les migrants d’hier et d’aujourd’hui), combien ces artistes venus d’ailleurs ne prennent pas mais donnent. Ils apportent dans leurs bagages un petit plus d’humanité qu’ils nous offrent, remettent le mot solidarité au cœur d’une Europe ethnocentrée. Tiziano Cruz décentre notre regard, et les questions qu’il soulève sur le plateau, d’aussi loin qu’elles proviennent, de ce petit village perdu dans la cordillère, sont aussi les nôtres. Cette invitation à partager sa réflexion oblige le spectateur à sortir de sa zone de confort, à ne pas se contenter de s’abriter derrière sa bonne conscience quand le monde est un volcan dont les secousses sismiques crachent des laves de haine et de peur.

Qu’est-ce qui est populaire ?

« Il n’y a pas de place dans l’art pour les pauvres », balance Tiziano Cruz. Les pauvres ne fréquentent pas, ou plus, ou si peu les œuvres d’art, pourrait-on ajouter. Au fond, qu’est-ce qui est populaire ? Où doit-on placer le curseur du mot populaire ? « Il existe une institutionnalisation de l’indigénisme qui dépolitise notre condition en tant que culture indigène, la transformant en patrimoine de classe d’un groupe limité, une gauche lettrée qui parle bien mais ne sait pas parler à mon peuple. » C’est dit sans acrimonie, sans violence, et ça nous percute de plein fouet. Dans son bleu de travail d’un blanc immaculé, Cruz revient chez les siens que, au fond, il n’a jamais quittés.

Il se tient droit pour nous donner en partage les fruits de sa réflexion sur cette humanité déchirée qui s’ignore, sur les dégâts provoqués par l’ultralibéralisme. Ce que veut le pouvoir, ajoute-t-il, c’est « que nous nous divisions, que nous nous victimisions ». Il sait qu’il sera toujours cet Indigène, ce « bâtard » dans une Amérique où « le pouvoir est blanc », et cela le rend suspect. Alors il danse, brandissant un tissu joyeusement coloré de pompons multicolores. Là-bas, dans ces paysages balayés par le vent, les hommes respectent la terre, la nature, les animaux.

Jouer, c’est résister

Il y a un savoir-faire ancestral qui a perduré malgré la colonisation, malgré le libéralisme, malgré ce grand marché mondial où tout s’achète et se vend. Jouer, pour lui, c’est résister, c’est raconter la mort de sa sœur à 18 ans, faute de soins, qui ne souriait plus car elle n’avait plus de dents. C’est montrer les visages burinés de cette communauté qui ne demande qu’à vivre. Alors, Tiziano Cruz danse comme chantait Atahualpa Yupanqui, cet autre poète argentin. Et tous deux nous parlent d’un monde où la terre, les étoiles, le soleil sont notre bien commun, le plus beau capital face au capitalisme ravageur. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage.

Soliloquio fut joué au Gymnase du Lycée Mistral d’Avignon, le spectacle débutant par une déambulation dans l’espace public (du 05 au 13/07). Wayqeycuna en ce même lieu, du 10 au 14/07.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Entre désir et beauté…

Deux pièces se distinguent dans le OFF d’Avignon (84). Au théâtre Présence Pasteur avec Ce que nous désirons est sans fin, Jacques Descorde propose une pièce haletante sur le pouvoir des relations perverses. Au théâtre des Corps Saints avec La beauté sauvera le monde, Pierre Boucard dirige l’auteure et comédienne Barbara Castin, une femme qui dénonce le pouvoir mortifère de l’agro chimie.

Dans une maison, quelque part en ville, un père, son fils de 17 ans et l’ami de ce dernier. Avec un décor réduit au minimum, une table, deux chaises un canapé. La mère est partie pour vivre ailleurs, avec un autre homme. Ce que nous désirons est sans fin s’inspire d’un fait divers réel : le 24 décembre 2010, la femme de ménage du journaliste Bernard Mazières découvre son cadavre. Les enquêteurs comprennent rapidement que les auteurs du crime sont le fils et l’ami, mais jamais le pourquoi profond du meurtre ne sera élucidé clairement. Sur cette trame, Jacques Descorde, auteur et metteur en scène, a construit un thriller haletant, en direct et avec trois personnages.

Le face-à-face entre le père (Patrick Azam) désabusé, un brin alcoolisé et colérique, et le fils (Gaspard Liberelle) à la recherche de repères, se dégrade sans retour possible. Progressivement se révèle une haine profonde. Dont les racines remontent des années en arrière, quand la mère a entamé des relations hors du couple. L’ami du fils (Cedric Veschambre), grand adolescent lui aussi au-delà de la relation trouble entre les deux garçons, accentue sa domination toxique. Avec de très belles projections de vols d’oiseaux aux allures hitchcockiennes et un saisissant moment tout en ombres en fond de scène, les trois comédiens sont remarquables de justesse et de vérité.

Barbara Castin, l’auteure-interprète et Pierre Boucard le metteur en scène dénoncent avec La beauté sauvera le monde la responsabilité de l’industrie agro chimique. Comme ils l’explicitent avec justesse, « la pièce conte l’histoire d’une mère qui parle de la Terre « d’avant » avec les mots de Giono, Blixen, Péguy… C’est l’histoire d’une scientifique confrontée à l’incompréhension – des politiques, des médias, de sa famille – mais aussi à la solitude et à la rage ». Elle raconte à son petit enfant fictif « le monde d’avant », quand il y avait des arbres et des oiseaux. Des données scientifiques sont à la base du récit, la disparition des abeilles est bien réelle. « C’est l’histoire d’une femme qui voulait préserver la vie pour pouvoir la donner ». Barbara Castin, avec poésie, invite à agir avant qu’il ne soit vraiment trop tard. Gérald Rossi

Ce que nous désirons est sans fin, Jacques Descorde : jusqu’au 21/07, 12h50. Présence Pasteur, 13 rue du Pont Trouca (Tél. : 04.32.74.18.54).

La beauté sauvera le monde, Pierre Boucard : jusqu’au 21/07, 20h40. Les Corps Saints, 76 place des Corps Saints, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.25.75).

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Les flashs de Gérald, Rideau rouge

Frida Kahlo, peintre au corps blessé

Soixante-dix ans après sa mort, le 13 juillet 1954, Frida Kahlo, l’artiste mexicaine devenue icône, n’en finit pas de captiver. Au cours d’une existence menée au rythme de l’incendie, elle a tout vécu avec grâce et courage, au mépris de la douleur et des conventions. Communiste et féministe, libre et transgressive, elle s’est battue contre tous les carcans.

La postérité est capricieuse. C’est là son moindre défaut. Advient qu’elle ait du génie, gardant longtemps en lumière des êtres littéralement d’exception. Frida Kahlo est de ces élus. Soixante-dix ans après sa mort, elle n’est pas sortie de la mémoire de son pays natal, le Mexique, où elle concurrence la Madone, et sa peinture continue d’être exposée et admirée de par le monde. Il y a deux ans, l’exposition « Frida Kahlo, Au-delà des apparences » rencontrait un succès fou au palais Galliera, ce temple de la mode. Frida Kahlo n’a-t-elle pas inspiré de grands noms de la haute couture, tels Karl Lagerfeld, Jean Paul Gaultier, Alexander McQueen, Maria Grazia Chiuri, Yohji Yamamoto ou Ricardo Tisci ? On entrait dans son intimité, grâce à plus de 200 objets en provenance de la Casa Azul, sa demeure de famille devenue musée, sise à Coyoacan, au sud de Mexico. Il y avait de ses fameux vêtements aux couleurs vives, des lettres, des bijoux, des colifichets, des cosmétiques… Et aussi des prothèses, des corsets, ses bottines aux talons compensés. Cette artiste à l’insolite beauté, dont on connaît bien, désormais, la vie ardente et passionnée, comme on dit dans les journaux, a terriblement souffert dans son corps, depuis l’enfance jusqu’à son dernier souffle.

Alitée, elle entre en peinture comme en religion

À 6 ans, Magdalena Frida Carmen Kahlo est victime de la poliomyélite. Les morveux, en classe, la baptisent « Frida la coja » (Frida la boiteuse). Frida est née en 1904, sa mère analphabète dévote et son père photographe officiel au temps du général-président Porfirio Diaz. À la chute de ce dernier, il se retrouve simple photographe. Survient l’époque de la révolution mexicaine. Entre 1910 et 1920, le pays connaîtra soulèvements armés, coups d’État, conflits militaires. Le cinéma, local ou Hollywoodien, en popularisera les figures, celle du chef guérillero Zapata, par exemple, sous les traits de Marlon Brando dans une réalisation d’Elia Kazan. Quant au film Que viva Mexico !, du grand cinéaste soviétique Sergueï Eisenstein, il demeurera, par la force des choses, un chef-d’œuvre empêché.

Frida a 15 ans en 1922. Elle quitte le cours supérieur du Colegio Aleman, pour entrer dans le meilleur établissement du pays. Sur un total de 2 000 élèves, il n’y a que 35 filles. Le sort va s’acharner sur ce corps fragile. Le 17 septembre 1925, Frida monte dans l’autobus qui doit la ramener chez elle. Le véhicule percute un tramway. Il y a des morts. Frida est atrocement blessée. Une barre de métal a traversé son abdomen et sa cavité pelvienne. Cela lui causera, ultérieurement, fausses couches et curetages. Sa jambe droite est fracturée en onze endroits. Bassin, côtes et colonne vertébrale sont brisées.

Elle reste alitée durant trois mois, dont un à l’hôpital. Elle y retourne un an après l’accident. On découvre qu’une de ses vertèbres est fracturée. Pendant neuf mois, elle est forcée de supporter des corsets en plâtre. C’est alors qu’elle entre en peinture comme en religion. Elle a ces mots : « Je ne suis pas morte et j’ai une raison de vivre, c’est la peinture ». Elle doit encore subir de nombreuses interventions chirurgicales et rester couchée. On fabrique un chevalet spécial. On installe un baldaquin au-dessus de son lit, avec un miroir pour ciel, ce qui lui permet d’user de son reflet comme modèle. N’est-ce pas, dans ce dispositif, qu’il faut voir la raison des 55 autoportraits en petit format qu’a peints Frida Kahlo, sur un total de 143 tableaux ?

Une vie amoureuse bien remplie

Elle apprend seule, acquiert d’emblée, en toute savante innocence, une maîtrise singulière, la franchise du trait, l’alchimie chromatique. En 1928, elle rencontre Diego Rivera, lui montre de ses toiles. Plus tard, il dira qu’elles « révélaient une extraordinaire force d’expression, une description précise des caractères et un réel sérieux. Elles possédaient une sincérité plastique fondamentale et une personnalité artistique propre ». Ces toiles « véhiculaient une sensualité vitale, encore enrichie par une faculté d’observation impitoyable, quoique sensible. Pour moi, il était manifeste que cette jeune fille était une véritable artiste ».

Le titan qui glorifie, sur une grande échelle, la geste révolutionnaire des paysans et des ouvriers, a reconnu, en Frida Kahlo, une âme sœur dans l’art. Ils se marient le 29 août 1929. C’est l’aube d’une relation intensément passionnée, devenue légendaire, entre la jeune femme aux bandeaux noirs, à la vénusté singulière, au gabarit corporel de statue de Tanagra et cet homme de vingt et un ans son aîné, grand et gros, qui semble un ogre bienveillant. Avec ça, deux tempéraments de feu. Diego n’a que faire de la fidélité conjugale. Frida, de bon cœur, lui rend la monnaie de sa pièce. Bisexuelle sans complexe, elle séduit hommes et femmes à parts égales. Ils divorcent en décembre 1938, se remarient en décembre 1940. On ne peut entrer, ici, dans tous les chapitres du roman érotique de Diego et Frida, à laquelle on prête de nombreuses liaisons, entre autres avec Joséphine Baker. Il y a, sur ce thème, une dizaine d’ouvrages en librairie.

Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains

Un autre aspect de la personnalité de Frida ? Son adhésion au communisme. En 1928, son amie très chère, la photographe italienne Tina Modotti, l’incite à s’inscrire au Parti communiste mexicain. Elle n’en démordra pas. Elle considère son adhésion comme un acte résolu d’émancipation, dans un pays où le machisme a des fondements historiques. Au rebours de la majorité des femmes mexicaines, elle aspire à étudier, voyager, être libre, à connaître le plaisir. En 1935, elle ne peindra que deux tableaux. L’un a pour titre « Quelques petites piqûres ». Le thème en est le meurtre d’une femme par son mari jaloux. Frida a voyagé, seule ou avec Diego. Aux États-Unis voisins, d’abord, où au début des années 1930, à la faveur du New Deal(la nouvelle donne) institué par Roosevelt, il est invité à peindre dans diverses institutions. Frida n’aime ni les États-Unis, ni les Américains.

En 1939, elle est invitée à participer, à Paris, à l’exposition sur le Mexique organisée par le gouvernement Lazaro Cardenas. Elle est présentée à Yves Tanguy, Picasso, Kandinsky… Elle déteste Paris, qu’elle trouve sale. La nourriture l’indispose. Elle attrape une colibacillose. Quant aux surréalistes, elle écrit à l’un de ses amants, le photographe Nickolas Muray : « J’aimerais mieux m’asseoir par terre dans le marché de Toluca pour vendre des tortillas que d’avoir quoi que ce soit à voir avec ces connards artistiques de Paris ». Elle loge chez André Breton, qu’elle juge « prétentieux ». Elle sent chez lui, à son égard, du mépris et de l’incompréhension. Il la range abusivement dans le tiroir du surréalisme. Elle, c’est du réalisme et non du rêve qu’elle se réclame, de ce réalisme plus tard dit « magique », consubstantiel à l’Amérique latine. Elle se venge sur place, en ayant une histoire avec Jacqueline Lamba, la femme du « pape du surréalisme ».

Frida Kahlo et Léon Trotsky

Cet épisode prend la suite de la venue de Breton à Mexico, l’année précédente, pour une série de conférences. Breton et son épouse sont accueillis par Frida et Diego. Breton, fasciné, écrit : « L’art de Frida Kahlo de Rivera est un ruban autour d’une bombe ». La formule n’amena pas Frida à de bonnes intentions, sa liaison avec Jacqueline s’était nouée à Mexico. En septembre 1937, Frida et Diego ouvrent les bras à Léon Trotsky et son épouse. C’est à Coyoacan qu’il sera assassiné, le 21 août 1940, par Ramon Mercader, d’un coup de piolet dans le crâne. Quelque trente ans plus tard, Joseph Losey tourne L’assassinat de Trotsky, avec Richard Burton dans le rôle de l’ancien chef de l’Armée rouge et Alain Delon dans celui de l’agent de Moscou.

Frida Kahlo et Léon Trotsky se sont aimés. Elle a peint Autoportrait dédié à Léon Trotsky, ou Entre les rideaux ainsi dédicacé : « Pour Léon Trotsky, cette peinture avec tout mon amour ». En août 1953, Frida est amputée de la jambe droite jusqu’au genou. Après une pneumonie, elle s’éteint dans la nuit du 13 juillet 1954. Son dernier mot aurait été « Viva la vida ». Ayant été couchée trop longtemps, elle veut être incinérée. Ses cendres sont à la Casa Azul, dans une urne qui a la forme de son visage. Diego Rivera lui survivra trois ans. Avant de s’éteindre, Frida Kahlo avait peint « Autoportrait avec Staline ».

Ancrée dans la culture populaire

Frida Kahlo, stoïque créature désirée, désirante, a souffert dans sa chair à l’instar d’une martyre chrétienne. Convertie au communisme, entrée en peinture par la fenêtre de l’hôpital, ne s’est-elle pas révélée souveraine dans sa liberté infinie, conquise avec grâce ? Avec ça quel caractère ! Sa peinture est crue. Elle a pu y faire figurer son arbre généalogique, s’y montrer avec une fleur dans les cheveux, un perroquet, Pancho Villa, des fruits rouges ou un bloc de métal dans sa poitrine ouverte. Elle est unique. La bellissime Salma Hayek l’a incarnée dans le film de Julie Taymor.

En 2022, à Toulon, c’était la création de Viva Frida, mise en scène de Karelle Prugnaud, avec Claire Nebout dans le rôle. J.-M. G. Le Clézio, l’un de nos prix Nobel, a écrit Diego et Frida et Gérard de Cortanze s’est fait, en plusieurs volumes, l’historiographe de celle qu’il nomme « le petit cerf blessé ». Ne dirait-on pas une héroïne de Luis Buñuel ? Dans son film « Tristana », Catherine Deneuve souffre d’une tumeur à la jambe… Étendard féminin du Mexique, déité aztèque sophistiquée aux grands sourcils arqués, cette fille nature, à la fois princesse et peuple, règne aussi dans les rues. Des gens se font tatouer son visage sur les biceps, le ventre, les mollets.

On trouve à l’effigie de Frida la mexicaine des tapis, des puzzles, des T-shirts et moult autres babioles. Son existence posthume s’inscrit aussi dans la pacotille. Jean-Pierre Léonardini

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Expos, La chronique de Léo, Littérature

Ralite, l’amoureux du théâtre

Les 14-15 et 16/07, à la Maison Jean Vilar d’Avignon (84), Christian Gonon propose La pensée, la poésie et le politique. Paroles, écrits et convictions de Jack Ralite, l’amoureux du théâtre et de la poésie. Un « seul en scène » d’après les entretiens réalisés par Karelle Ménine avec l’ancien élu et ministre communiste, une pensée d’une vitalité salutaire et d’une actualité brûlante.

Il aurait été heureux, l’ami Ralite. Lui qui fréquentait sans relâche les salles de théâtre, se rendait au Festival d’Avignon – on entend dans la salle les cigales et les bruissements d’ailes des martinets -, toujours curieux de voir des spectacles, bien sûr, mais aussi de rencontrer et dialoguer avec les artistes, les comédiens, les metteurs en scène qu’il croisait dans les ruelles mal pavées d’Avignon, de rester des heures durant à l’annexe de la BNF de la Maison Jean Vilar, où il lisait et relisait des ouvrages de théâtre, d’histoire, de poésie, noircissant des pages de notes qui s’entassaient dans sa fidèle sacoche de cuir noir.

« Il nous manque, Ralite »

Il aurait été heureux, Ralite. Cela fera six ans le 12 novembre prochain qu’il est mort. Sa disparition a créé un manque. Combien d’artistes, d’intellectuels, de médecins, de chercheurs le disent : « Il nous manque, Ralite. » Il nous manque mais ses discours, ses prises de parole constituent un héritage précieux : ses multiples interventions au Sénat, à l’Assemblée nationale, à Aubervilliers, aux états généraux, au comité central du PCF comme on disait alors. Tout comme ses entretiens ou ses tribunes parus, ici et là, dans la presse. Le spectacle conçu et interprété par Christian Gonon, 517ᵉ sociétaire de la Comédie-Française, a été imaginé à partir du livre d’entretiens réalisés par Karelle Ménine, La pensée, la poésie et le politique (Dialogue avec Jack Ralite), publié aux Solitaires intempestifs.

 « Comment dirais-je… » Ainsi commence le spectacle, par cette politesse de langage dont Ralite usait sans en abuser et qui annonçait une idée, un argument, une pensée. Un signe annonciateur pour susciter chez son interlocuteur l’attention mais surtout la concentration. Alors Ralite, tel le peintre sur le motif, dessinait à voix haute les contours d’une réflexion en mouvement, aux aguets. Le découpage opéré par Christian Gonon, son parti pris, principalement axé sur les rapports que Ralite entretenait avec les poètes, les artistes ou les présidents de la République, à qui il écrivait de longues lettres pour plaider, d’une plume courtoise mais ferme, la cause des artistes, ce parti pris, donc, donne toute la mesure de la personnalité de Ralite. Un homme politique d’envergure qui avait une haute idée de la politique et constatait la dérive – ce glissement sémantique – où le mot « politicien » s’est substitué insidieusement au mot « politique ».

L’acteur évite l’écueil du biopic

Seul en scène, une petite table recouverte de feuilles éparses, une simple lampe et une chaise pour tout accessoire, Gonon donne une amplitude intérieure à son « personnage ». En réajustant sa cravate, en tripotant ses lunettes ou en consultant fiévreusement des notes prises sur des bouts de papier, l’acteur évite l’écueil du biopic et parvient à glisser quelques signes comme autant de preuves d’existence. Christian Gonon recrée des instantanés de vie, parsemant le spectacle de réflexions, d’indignations devant l’assèchement des politiques culturelles joyeusement mêlées à des souvenirs d’enfance, à son admiration pour Robespierre l’Incorruptible, à ses premières émotions au théâtre, à son adhésion « au parti », à ses désaccords critiques et sa fidélité à l’idéal communiste, jusqu’à évoquer ses complicités affectives avec Rimbaud, Baudelaire, Vilar, Vitez, Hugo, Aragon, Picasso, René Char, Bernard Noël, Julien Gracq…

On entend soudain l’Affiche rouge

Aragon occupe une place importante, particulière dans le spectacle. Il était, disait Ralite, un « camarade de briganderie culturelle, mais aussi de lucidité politique ». On entend soudain l’Affiche rouge, dit sobrement, sans effet de manche. Mais aussi Étranges étrangers de ce même Prévert qui avait écrit les Enfants d’Aubervilliers, ces « gentils enfants des prolétaires/Gentils enfants de la misère/Gentils enfants du monde entier/Gentils enfants d’Aubervilliers ». Ralite était né à Châlons-sur-Marne mais il était devenu un de ces enfants d’Aubervilliers, à jamais.

 « Je cite souvent les poètes parce qu’ils m’ont éclairé. Je me dis que puisqu’ils m’ont éclairé, ils peuvent en éclairer d’autres. Un politique qui se prive de cela mutile sa pratique », disait-il encore. Lorsque tous les acteurs de la troupe forment un chœur sonore où les voix s’entrechoquent pour lire cette fameuse adresse au président de la République, on mesure combien toute la pensée de Ralite demeure d’une vitalité et d’une actualité brûlantes. Marie-José Sirach, Photos Christophe Raynaud de Lage

La pensée, la poésie et le politique, Christian Gonon : les 14-15 et 16/07, 15h. Maison Jean Vilar, 8 Rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rencontres, Rideau rouge

Stéphanie Tesson, en pleine tempête

Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Stéphanie Tesson propose La tempête. La pièce de William Shakespeare, écrite il y a plus de 400 ans, et toujours à l’affiche de nombreux théâtres… Une Tempête rafraîchissante, entre légèreté et spontanéité.

À la toute fin de cette pièce de William Shakespeare, donnée pour la première fois en 1611, Prospero demande au public de frapper dans ses mains. Ainsi, les applaudissements permettent au duc de Milan de dissiper pour toujours les pouvoirs magiques qu’il possédait, redevenant alors un simple mortel. Au petit jour, il reprendra la mer sur des flots apaisés pour rejoindre son pays. La Tempête est l’une des comédies les plus connues de l’auteur considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands dramaturges de langue anglaise. Avec à son actif 39 pièces comme Le songe d’une nuit d’été, Hamlet ou encore Beaucoup de bruit pour rien, des sonnets et des poèmes.

L’histoire, pour résumer, est la suivante. Voilà douze années, Prospero, régnant sur le duché de Milan, a été chassé du trône par son frère Antonio. Le souverain déchu est alors exilé sur une île lointaine, avec sa fille Miranda, âgée de trois ans. Le voyage aurait pu les conduire à la mort, si un certain Gonzalo, conseiller du roi de Naples, ne leur avait pas fourni des vivres, des livres et des vêtements… Débarquant sur une île où vivent quelques démons, Propéro poursuit ses expériences scientifiques avec l’aide d’un esprit volatil, Ariel. Ce dernier, libéré du tronc d’un arbre où il avait été enfermé par feue la sorcière Sycorax, entre à son service. L’envouteuse laissa aussi sur place un rejeton, Caliban, sorte de monstre aux petits pieds, désormais contraint de travailler pour Prospero.

Simplicité et spontanéité, élégance et légèreté

Stéphanie Tesson, qui a pris la succession de son père à la direction du Poche Montparnasse, a traduit et mis en scène cette « Tempête », assistée par Elsa Goulley. « Notre mot d’ordre est la simplicité et la spontanéité » dit-elle, justifiant l’absence de décor, si ce n’est un ciel vaguement nuageux. L’essentiel repose en effet sur l’interprétation de cette histoire fantastique, magique et drôle. Pierre Val est un imposant et malicieux Prospero, avec Marguerite Danguy des Déserts en Ariel. Quentin Kelberine et Aurélien Palmer se partagent plusieurs rôles pendant que Gérard Bonnet prête sa voix à l’aventure. Sans oublier Jean Dudant qui est dans un même mouvement Miranda et Antonio, le roi de Naples. Avec juste un modeste changement de costume selon le personnage, le jeune comédien réussit ce tour de force avec élégance et légèreté.

Créée en juin dernier à Versailles, lors du 28e « Mois Molière », cette Tempête rafraîchissante bénéficie aussi des arrangements musicaux signés Emmanuelle Huteau. Avec des airs connus comme le célébrissime « What power art thou, king Arthur » de Henry Purcell. Elle est à l’affiche du Poche jusqu’à mi-juillet. Elle y reviendra à compter du 29/08. Histoire de prendre le large en méditant sur ces vers : « certains ont été repêchés par le destin pour jouer une pièce, dont le passé est le prologue, et dont la suite nous appartient ». Gérald Rossi

La tempête, Stéphanie Tesson : Jusqu’au 13/07, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Littérature, Rideau rouge

Une grande et belle colère

Jusqu’au 21/07, à La reine blanche d’Avignon (84), Catherine Vrignaud présente Ce qu’il faut dire. Une partition verbale de Léonora Miano pour explorer la relation entre l’Occident et l’Afrique, quand les héros des uns sont les bourreaux des autres… Une parole forte, un poème de grande et belle colère.

Catherine Vrignaud Cohen – Cie Empreinte(s) – a mis en scène Ce qu’il faut dire, partition verbale tissée de trois textes de Léonora Miano. Née en 1973 à Douala (Cameroun), arrivée en France à 18 ans, elle vit au Togo depuis 2019. On doit déjà, à cette essayiste et romancière particulièrement active, dûment reconnue et souvent récompensée (notamment par le prix Femina en 2013, pour la Saison de l’ombre), une suite imposante d’œuvres axées sur l’esclavage, la colonisation et l’après, jusqu’aux séquelles racistes traînant dans les esprits. L’an passé, par exemple, elle publiait l’Opposé de la blancheur : réflexions sur le problème blanc, résultat d’une pensée radicale qui fit pas mal grincer des dents, surtout mais pas seulement, des bouches de gens qui braillent « On est chez nous ! ». Léonora Miano ausculte dans ce livre le concept de « blanchité », à partir d’analyses serrées sur les rapports sociaux de race, fondés sur la couleur de la peau, ce dans une perspective qu’elle définit comme « afropéenne ».

Sur une scène nue au fond sombre, une grande jeune femme, la comédienne Karine Pédurand, dont il nous est dit qu’elle « porte des projets engagés tant en France qu’en Guadeloupe », va et vient sans cesser de fixer le public dans les yeux. Elle émet une parole forte, d‘une rare complexité dialectique, qui pulvérise d’entrée de jeu le slogan mou du « vivre ensemble ». L’écriture vive, d’une veine littéraire palpitante, semée de sarcasmes, passe au crible d’un talent sans merci le dol monstrueux dû à la colonisation occidentale, cette « immigration non consentie » à l’échelle historique. Voilà un poème de grande et belle colère où se synthétise l’utopie, projetée avec vigueur, d’un monde enfin autre, délivré d’un cauchemar ancestral, car « comment fraterniser dans un pays où les héros des uns sont les bourreaux des autres ».

Pour escorter cette voix ample, puissamment proférée, il est une autre jeune femme, qui se nomme Triinu Tammsalu. Musicienne accomplie, chanteuse, elle est aussi brutiste. C’est cela qu’elle prouve tout du long, de sa présence impassible, en inventant à vue, en pleine connivence avec la comédienne, des vibrations, des grincements, des soupirs proprement inouïs, qui répercutent dans l’atmosphère l’âme acoustique de ce brûlot, sans conteste libérateur. Ce qu’il faut dire constitue une petite forme de grand sens. Jean-Pierre Léonardini

Ce qu’il faut dire, Catherine Vrignaud : jusqu’au 21/07, 11h. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.38.17). Le texte est paru aux éditions de l’Arche, dans la collection Les écrits pour la parole.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Maggiani, entre enfer et paradis

Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Serge Maggiani nous propose Un voyage dans la Divine Comédie. Mêlant ses propres commentaires au luxuriant poème de Dante Alighieri, le comédien nous plonge dans les flammes de l’enfer avec humour et passion. Une fantasque balade poétique qui nous ouvre les portes du paradis.

L’enfer, le purgatoire ou le paradis ? Il y eut cette lecture d’un été festivalier, agencée par Valérie Dréville, sa complice des planches qui le guide encore aujourd’hui en cette incroyable aventure dantesque. Depuis 2008, en la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, Serge Maggiani brûle ainsi aux flammes de la Commedia ! Avec deux « m » en italien florentin, comme Maggiani avec deux « g » pour celui qui maîtrise avec élégance la langue de la péninsule… Ni décor, ni fioritures scéniques, juste un pupitre et une tenue couleur sable, l’imagination composera les chauds paysages de cette Toscane bien aimée en l’an 1300, de cette ville Florence dont le poète ne franchira plus jamais les portes au terme de trente ans d’exil.

Maggiani nous alerte d’entrée, avec Dante nous ne sommes plus spectateurs mais acteurs. De maux en mots, le poète s’adresse à nous, nous tutoie, nous prend à témoin, première révolution littéraire, comme lui-même nous conte son périple, de l’enfer au paradis, à l’instant même où il le vit. Point de frontière, point de barrière, Virgile en guide bienveillant, comme lui et avec lui nous devenons alors « cet aventurier qui respire la puanteur des enfers, vole sur le dos des monstres, éprouve les angoisses de tous les damnés » mais aussi, quête finale de cette impensable aventure, qui « aime à la hauteur du divin », Béatrice pour lui, pour nous une diva au prénom autre, celle qui nous mène là où « l’amour meut le soleil et les étoiles ».

Chant d’amour, chant de révolte, chant de colère, La Divine Comédie, ainsi nommée au tribut de l’histoire des exégètes patentés depuis Boccace, se révèle œuvre à moult facettes, nous précise le comédien d’une voix complice. Chant d’amour pour une femme à l’aube de sa jeunesse, chant de révolte contre des politiciens véreux, chant de colère contre une papauté qui invente enfer et purgatoire, instaure la piété mariale pour se refaire une virginité et le condamne à l’exil… Sinistre Boniface VIII que Dante précipite en enfer bien avant l’heure de sa mort, tragique Francesca qui mourut collée-serrée au corps de son amant traversé d’un même coup d’épée, le chemin qui mène au paradis ne sera jamais un long fleuve tranquille ! Outre hyène, lion et loup qui barrent le sentier vers les hauteurs convoitées, les monstres sont légion à entraver nos promesses de félicité.

Comme dans un précédent spectacle dédié à Marcel, le Proust d’À la recherche du temps perdu, magnifiquement mis en scène par Charles Tordjman, Serge Maggiani n’est point banal narrateur. Fin connaisseur des substrats historiques et littéraires de la Commedia, il s’affiche en magistral diseur et divin conteur. En connivence avec un public charmé, entrecoupant d’un humour savamment dosé son immersion dans un texte de son cru à moult rebondissements, mêlant déclamation française et pétillant verbe toscan, notant qu’au détriment du latin, Dante usa le premier de l’italien pour composer les soixante-dix chants de ses trois immortels cantiques, chef d’œuvre de la littérature… De digressions verbales subtilement orchestrées en regards malins et furtifs, de gestes retenus en un pas décidé pour interpeller l’auditoire, une conférence poétique d’une saveur hautement gouleyante ! Yonnel Liégeois

Un voyage dans la Divine Comédie, Serge Maggiani : Jusqu’au 13/07, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Châteauroux, flamme et femme

Jusqu’au 16/06, à Châteauroux (36), la scène nationale l’Équinoxe propose son festival Après le dégel. Entre salle et rue, événement exceptionnel oblige, une initiative sous-titrée « Femme olympique » avec une quarantaine de spectacles à l’affiche qui varient de la performance physique au théâtre et à la danse. Au grand bonheur des petits et grands, enfants et parents !

Jour de liesse à Châteauroux, en ce lundi 27 mai : la flamme olympique poursuit son périple dans les rues de la préfecture de l’Indre ! Logique, avec Lille-Marseille-Papeete, la cité berrichonne est élue ville olympique des J.O. d’été. Aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques. Pour l’heure, jusqu’au 16 juin, la Scène Nationale se donne en spectacle ! En dépit d’une météo capricieuse, la nouvelle édition de son festival Après le dégel déride et décoiffe les plus coincés entre pluie et froideurs.

Dans la superbe salle de l’Équinoxe où le public nombreux s’est rassemblé, tout le monde se met aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement, alors que Delphine Réau, la vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… De la flamme à la femme, l’appellation est bienvenue, au final de sa prestation le comédien entame un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Au palmarès de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives : du 400 mètres au marathon, du sabre au handball… Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro-cravate sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et sangliers courants…

En ce même lieu mais dans un registre autrement différent, se sont présentées Des femmes respectables. Au fil de moult entretiens, des épouses et mères reconnaissent avoir vécu de petits boulots, connu licenciements et contraintes managériales, subi maternités et violences conjugales. Elles ont parfois plié mais elles n’ont jamais rompu. Sur la scène, adossés aux propos recueillis, « les corps ploient sous la lourdeur de la tâche ou la force des coups », commente Alexandre Blondel, le chorégraphe de cette émouvante « danse documentée et militante », mais révolte et résistance se font éclaircies. Des corps aux mots, entre pas de danse et récits de vie, les quatre ballerines professionnelles se soutiennent pour ne pas sombrer et conquérir au fil de la représentation liberté et dignité.

Une performance, physique et humaine, qui fait écho à l’original parcours de Paul Molina ! Imaginez un jeune homme jouant avec un ballon, pour le seul plaisir de le maîtriser, sur le parvis de la scène nationale… Jusqu’à ce qu’il soit repéré par le directeur du lieu, que s’instaure un dialogue et que lui soit proposé un éventuel parcours artistique ! Aujourd’hui, sa pratique s’est muée en authentique et captivante danse footballistique. Son Portrait dansé, dialogue d’un freestyler avec son ballon et conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, est d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport. Pour décliner devant l’assistance un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique.

Pendant ce temps-là, les spectacles s’enchaînent et squattent la rue. Tous fondés sur la puissance athlétique revisitée en gestuelle esthétique et poétique… Hormis pour le GIGN nouvelle mouture, le Groupe d’Intervention Globalement Nul dont seul l’humour peut éclipser le prestige de la fameuse brigade gendarmesque ! La mission des quatre énergumènes vêtus de gilets pare-balles ? Secourir un panda en peluche égaré sur la façade du théâtre... Il va sans dire que l’expédition prétendue salvatrice, sous la conduite d’un petit chef dont l’autorité a sombré dans sa paire de rangers, réserve moult obstacles et ratages. Heureusement, haussant le ton et sauvant l’honneur, quoique cernés par la foule et affublés de leur maillot de bain, trois hommes plongent dans leur Baignoire publique : un espace bien petit et confiné pour les solides gaillards ! D’où leurs jeux de vilains, de pieds et de mains pour trouver sa place, trouver surtout le bouchon de leur éphémère réceptacle. Un spectacle de rue emprunt de poésie qui interpelle sur ce bien précieux qu’est l’eau, sur la place de chacun dans la société.

De la clarté du jour à l’obscurité de la Chapelle des rédemptoristes, il n’y a que faible encablure pour sombrer dans l’inconnu et l’inattendu. Les sons de la kora électrique, mélodieux, troublent seuls le silence religieux, à proximité un corps masqué au buste à peine éclairé… La voix de Nicolas Givran s’élève et la peau palpite au fil du récit et de la respiration, au fil des images projetées sur le ventre découpé d’un faisceau de lumière ! Sensations étranges, plongée surréaliste dans la vie d’un garçon qui vaque d’échec en échec, jusqu’à l’irréparable lorsque la jeune femme a refusé, n’a pas Dis oui à son criminel désir. Un spectacle d’une rare puissance, entre noirceur absolue et fascinante attraction, les yeux rivés sur une parcelle de corps qui parle !

L’évidence s’impose, entre propositions diverses et variées, Après le dégel manie avec succès fusion et confusion des genres. Du masculin au féminin, de la salle à la rue… Castelroussins, citoyens de la Brenne ou de contrées encore plus lointaines, osez vous risquer en terre inconnue et partir à la découverte de l’infinie richesse du spectacle vivant. De votre pas de porte au pas de tir, moult surprises vous sifflent aux oreilles, ne manquez pas la cible ! Yonnel Liégeois

– Après le dégel, festival : jusqu’au 16/06. L’Équinoxe, avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).

– Olympicorama, Frédéric Ferrer : en tournée. Le 01/06, au Forum de Boissy-Saint-Léger (94) : le handball. Le 06/06, à la salle Pablo Neruda de Bobigny (93) : le fleuret, le sabre et l’épée. Le 13/06, à la salle Equinoxe de La Tour du Pin (38) : le marathon. Le 15/06, à l’Amérance de Cancale (35) : le marathon. Du 25/06 au 06/07, à la Villette de Paris (75) : rétrospective Olympicorama. Entre juin et juillet, tout l’Olympicorama en Seine-et-Marne (77) : les 15 épreuves dans 15 communes.

– Des femmes respectables, Alexandre Blondel : le 09/10 à L’Arsenal – Cité musicale de Metz (57), le 12/01/2025 à l’Espace Culturel Les Justes – Le Cendre (63), le 08/03/2025 aux 2 Scènes – Scène nationale de Besançon (25), le12/03/2025 au Théâtre Ligéria – Sainte-Luce-sur-Loire (44).

– Mouton noir, Paul Molina : les 04 et 05/06 à la Scène nationale d’Orléans.

– GIGN, Carnage productions : le site de la compagnie.

– Baignoire publique, le cirque Compost : le site de la compagnie.

– Dis oui, Nicolas Givran : le site de la compagnie.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Marilu Marini, portrait vivant

Comédienne et cinéaste, Sandrine Dumas a tourné Marilú Marini, Rencontre avec une femme remarquable. Elle l’est, en effet, cette actrice rayonnante filmée à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Un magnifique portrait, où le modèle évoque son métier comme art de vivre.

Née en Argentine – d’une mère allemande et d’un père italien – Marilú Marini, d’abord danseuse, créait en 1973, à Buenos Aires, le groupe TSE avec Alfredo Arias et quelques autres. Fuyant la dictature militaire, les voici à Paris. Je me rappelle l’enchantement que ce fut, en 1977, que de découvrir Marilú Marini dans les Peines de cœur d’une chatte anglaise, d’après un conte de Balzac, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis dont René Gonzalez venait de prendre les rênes. Dans le chatoiement des costumes, sous son masque animalier, nous entendîmes pour la première fois sa voix exquise, délicatement caressée par un léger accent d’ailleurs. Avec Arias, il y eut bien d’autres aventures mémorables, mais Marilú Marini fut aussi élue avec ferveur par d’autres metteurs en scène, tant au théâtre qu’au cinéma, en France et dans son pays natal, après qu’elle y est parfois revenue.

Sandrine Dumas filme Marilú Marini à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Cela donne un portrait extrêmement vivant, où le modèle se révèle spontanément en toute confiance, évoque son métier comme art de vivre. On la voit revenir au pied de la scène au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, où pour elle tout commençait si brillamment en France. On la voit également dans le sous-sol du décor de la pièce Oh les beaux jours, de Beckett, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, à l’Odéon, ou encore dans la Femme assise, de Copi, où elle incarnait, en quelques traits en relief, un dessin mobile inénarrable. Du grand rire païen à la tension tragique en passant par l’humour délicieux, le visage de Marilú Marini, au-dessus d’un corps souple, n’affirme-t-il pas l’essence entière du théâtre ?

Il y a surtout qu’elle possède la grâce, cette entité si malaisée à définir, que Peter Brook décelait en elle, lui confiant le rôle d’Ariel, génie des airs, dans la Tempête de Shakespeare. Et ne pas oublier non plus qu’en 2011, sous la direction d’Yves Beaunesne, elle fut éblouissante dans le Récit de la servante Zerline, le texte, si riche d’ambiguïté affective, de l’écrivain autrichien Hermann Broch. Il apparaît nettement que l’année 2024 est l’année Marilú Marini, puisque, en même temps que le film de Sandrine Dumas, sort un livre d’Odile Quirot, Marilú Marini, chroniques franco-argentines. Jean-Pierre Léonardini

– Marilú Marini, rencontre avec une femme remarquable : le film est projeté à Paris dans les salles MK2 Beaubourg, Arlequin, Saint-André-des-Arts, Épée de bois, ainsi qu’à Cavaillon (la Cigale), Hérouville-Saint-Clair (Café des images) et Valence (le Lux).

– Marilú Marini, chroniques franco-argentines, par Odile Quirot (Les Solitaires intempestifs, 160 p., 14,50€).

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, La chronique de Léo, Rideau rouge

Trois larrons pour quatre vérités

Les 24 et 28/05, en région grenobloise (38), Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel interprètent Tout augmente. Imaginée par les trois anciens larrons des Fédérés de Montluçon qui se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités, une tragédie joyeusement grotesque. Un spectacle qui passe en revue un grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours !

Après Honte à l’humanité (1979), On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans (1993) et Trois Sœurs qui, en 2003, marquait le départ des Fédérés du Centre Dramatique National de Montluçon où ils officiaient depuis 1984, les trois compères (Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel), toujours aussi gaillards, se sont réunis pour une nouvelle aventure. Le poids des ans a marqué les corps mais l’humour mordant de leur performance reste intact même si cette « histoire désolante de notre humanité », fil rouge du spectacle, se teinte de quelque amertume. « Notre seul but est de vous plaire toujours (…) et le grotesque enfin sera notre seule arme », annonce un préambule en alexandrins lu par Muriel Piquart, la jeune musicienne qui accompagne discrètement le trio.

Contrairement au titre de la pièce, Tout augmente, il ne sera pas ici question d’inflation, mais de pléonexie, une maladie qui mène l’homme à sa perte. Forgé à partir du grec ancien pleon (plein) et ekein (avoir), ce terme désigne une soif d’accumulation. Autrement dit, selon nos trois larrons, la cupidité des riches à exploiter les pauvres et à piller la planète. La critique du capitalisme, sous-jacente à cette traversée d’1h20 créée au Garage Théâtre (58), n’empêche pas les gaudrioles : de courts tableaux nous conduisent de la naissance de l’humanité jusqu’à aujourd’hui.

On retrouve Olivier Perrier, toujours aussi bonhomme, en couche-culotte, vagissant. Un clin d’œil à Honte à l’humanité où les trois acteurs, nus et affublés d’une queue de cochon, tétaient une truie nommée Bibi. Puis l’enfant grandit, élevé par un aigle (Jean-Louis Hourdin) et un jaguar (Jean-Paul Wenzel). Il devient un Tarzan dodu, assommant deux adversaires avec une matraque en caoutchouc pour leur dérober la peau de l’ours… Jean-Louis Hourdin, en élégant conteur, évoque la naissance de la vie à partir d’un être unicellulaire, notre ancêtre, et parle de « l’héroïsme désespéré de vouloir être un homme ». On passe de la parodie à la scatologie, avec la chanson du caca : « Il n’y a pas de caca juif, pas de caca musulman, pas de caca chrétien, le caca, c’est le caca ». Après ces considérations hautement philosophiques, on en vient à l’expression « caca boudin » : « Une invention enfantine de haut niveau pour définir tout ce qui est merdique dans la vie ».

En attendant le ruissellement des richesses, notre civilisation occidentale est mortellement infectée par cette pléonexie. Depuis les Anciens Grecs jusqu’à Bernard Mandeville avec La Fable des abeilles (1714), une satire  politique prônant l’utilité sociale de l’égoïsme. En passant par la parabole des thalers dans l’Evangile selon Saint-Mathieu, « celui qui n’a rien, se verra enlever ce qu’il a ». Heureusement, il y a Victor Hugo et son discours devant l’Assemblée nationale en 1849 : « On peut détruire la misère, une maladie du corps social (…) Tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli ».  Ces propos sérieux sont émaillés de blagues potaches où excellent ces comédiens hors pair. Et les spectateurs les plus réticents, entraînés par les autres, finissent eux aussi par rire de bon cœur…

Il fallait oser cette farce décomplexée, menée par ces acteurs qui peuvent tout se permettre et qui ont l’art du retournement, du grotesque au tragique et aussi à la poésie… Assis sur un banc, ils se partagent le conte pessimiste de la grand-mère dans le Woyzeck de Georg Büchner : émotion garantie ! Mireille Davidovici, photos Jean-Yves Lefevre

Tout augmente, Jean-Louis Hourdin – Olivier Perrier – Jean-Paul Wenzel et Muriel Piquart au violoncelle : Le 22/05 à 20h30 au Garage Théâtre (58), répétition publique et gratuite. Le 24/05 à 20h30, au Pot au Noir (Rivoiranche, 38650 Saint-Paul-lès-Monestier. Tél. : 04.76.34.13.34), le 28/05 à la Maison-Ateliers (701 route du Château, 38170 Cornillon en Trièves. Tél. : 07.85.94.48.22). Pour ces trois dates, réservation fortement conseillée.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Le conservatoire de Mireille, Rideau rouge

 Élise Vigneron, une beauté de glace

Du 16 au 26/05, au Théâtre de la Tempête (75), Élise Vigneron présente Les vagues. Une adaptation singulière du poème en prose de Virginia Woolf : les marionnettes de glace se désagrègent au fil de la représentation ! Avec force imaginaire et beauté, une fulgurante interpellation sur la fuite du temps, la vie qui coule et s’écoule.

Noir de scène, lumière forte sur une étrange armoire frigorifique : l’une après l’autre, émergent cinq figurines à taille humaine d’une blancheur translucide, au visage étonnamment expressif ! Que les comédiens enlacent délicatement, habillent et suspendent aux filins qui leur prêtent vie. D’emblée, l’image est saisissante. Encore plus lorsque les personnages de glace s’émancipent, marchent, gesticulent, tendent les bras en direction du public. L’irréel se fait mutant, l’imaginaire temps présent. Prémonitoire des Vagues qui s’annoncent au lointain, déjà une goutte d’eau s’écrase au sol !

En couple avec leur double de glace, les cinq comédiens (Loïc Carcassès, Thomas Cordeiro, Zoé Lizot, Chloée Sanchez, Azuza Takeuchi en alternance avec Yumi Osanai) se livrent en pleine lumière. Ils sont verbe vivant et corps dansant, sentiments et tourments, confessions et interrogations de Louis, Bernard, Jinny, Rhoda et Susan, les personnages de Virginia Woolf. D’hier à aujourd’hui, ils égrènent petits bonheurs et grands malheurs, joies et douleurs, plaisirs et souffrances : la monotonie de l’existence, le manque cruel d’amour, le temps qui passe et la mort qui s’avance. Qui efface tout, fugaces traces en mémoire, matière mouvante et changeante au bout du fil : goutte à goutte ou impétueusement, la chute d’un bras ou d’une jambe, le fracas d’un corps qui s’effondre en moult morceaux.

La fonte des glaces se poursuit imperturbable, l’eau envahit l’espace scénique, la marionnette hoquète en soubresauts, la figurine devient squelette et son armature fantomatiques muscles. La parole résonne telle une poétique fluctuante, clapotis verbal à l’unisson des perles liquides qui gouttent et s’égouttent en flaques lumineuses. Les pas des comédiens foulant cette mer improvisée provoquent remous et vagues, la disparition de Perceval le poète déclenche une tempête fantasmagorique : les pantins s’agitent en un ballet désordonné au bout de leurs filins, la magie opère. Visages glacés et visions littéraires s’unissent en une chaude étreinte pour ne faire plus qu’un, sombrer en un filet d’eau dans les profondeurs de notre imaginaire. Portée par cet univers d’images, sons et lumières d’une originalité époustouflante, l’empreinte indépassable de notre finitude s’épanche en fines gouttelettes de béatitude, notre peur du néant fond comme glaçon au soleil.

Sublimant la prose de Virginia Woolf, Élise Vigneron nous convoque au recto de la page entre sensations, respirations, impressions et suggestions. N’est-il pas établi que le corps humain est constitué à 65% d’eau ? Entre vagues et ressacs du jour naissant à l’ultime moment, suspendue à la chute fatale dans l’inconnu océanique, la vie se révèle à la fois folle et grandiose aventure. La puissance créatrice d’un tel spectacle le prouve en toute beauté ! Yonnel Liégeois, photos Damien Bourletsis

Les Vagues d’Élise Vigneron, d’après Virginia Woolf : du 16 au 26/05, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris ( Tél. : 01.43.28.36.36).

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rideau rouge

Dans ton cœur, un amour aérien

Jusqu’au 26/05, au théâtre du Rond-Point (75), Pierre Guillois met en scène Dans ton cœur. Les circassiens de la compagnie Akoreacro proposent une étonnante aventure associant rire, poésie et biceps.

Ils ont l’art et la manière d’en dire beaucoup… sans un mot. Non pas que les artistes de la compagnie Akoreacro ne soient pas pourvus de la parole articulée, mais sous leur habituel chapiteau de cirque, ils s’expriment le plus souvent par le geste. Cette fois, ils ont investi un théâtre, celui du Rond-Point, à Paris, et pour cela ont remis sur le chantier leur spectacle créé en 2018 à la maison de la culture de Bourges. Pierre Guillois, le metteur en scène, est aussi un habitué des dialogues sans paroles. Ses derniers succès, Bigre et Les gros patinent bien, cabaret de carton, en collaboration avec Olivier Martin-Salvan, en ont fait la preuve.

Dans ton cœur ne parle donc guère, mais c’est pourtant une belle histoire d’amour. Prudent, Pierre Guillois a pris soin de préciser que « le théâtre semble bien démuni devant tant de performances, et ces gymnastes superbes n’ont guère besoin d’alliés pour briller. Ils portent en eux déjà la force et la grâce ». Mais la rencontre entre les deux formes d’art peut aussi faire des étincelles. C’est le cas ici. Tout commence par une nuit d’orage fantastique, quelque part dans une quelconque ville. Pendant que les fauteuils de la salle tremblent sous les coups du tonnerre, Elle et Lui (les voltigeurs Manon Rouillard et Antonio Segura Lizan) se rencontrent. C’est le début d’une sarabande extraordinaire qui ne s’arrêtera qu’au final, plus d’une heure après.

Juchée sur le réfrigérateur

Les autres acrobates de la troupe, Romain Vigier, Maxime Solé, Basile Narcy, Maxime La Sala, Pedro Consciência (ou Tom Bruyas), Joan Ramon, Graell Gabriel, loin de jouer les utilités, comme l’on dit des soubrettes du théâtre « de boulevard », composent tout un petit peuple qui réalise des numéros de haut vol. C’est le cas de le dire, tant ils glissent dans l’espace, avec une grâce magique. Partie intégrante du spectacle, on soulignera la partition jouée en direct, et avec autant de bonne humeur, par Stephen Harrison (contrebasse), Gaël Guelat (batterie, percussions, guitare), Robin Mora (saxophone), Johann Chauveau (clavier, flûte). Si Elle et Lui s’envoient en l’air dans un ballet des plus aériens, précisons-le, ils n’en conçoivent pas moins un bébé, puis deux, dans cette féerie ménagère improbable mais d’une efficacité et d’une drôlerie à couper le souffle. Tous participent à l’aménagement de la maison. L’installation de l’électroménager est à lui seul une perle de drôlerie réglée au millimètre près. L’art de la piste est respecté.

Lorsqu’Elle dit (il y a quelques dialogues, quand même !) pour expliquer qu’elle répare le branchement du réfrigérateur, « Je suis dessus », il faut comprendre qu’elle est juchée sur l’appareil dont elle va s’élancer… sans jamais toucher le sol directement. Puis c’est la vie du couple, l’ordinaire, les lessives, et il y a toujours une chaussette rouge qui traîne quelque part. Avec cette légèreté des vrais costauds, Dans ton cœur est une aventure aussi extravagante que poétique. Comme un soleil imprévu faisant sa place dans un temps gris et fade. Gérald Rossi

Dans ton cœur, Pierre Guillois et la compagnie Akoreacro : Jusqu’au 26/05. Lundi, mercredi, jeudi et vendredi, 20h30 – Samedi, 19h30 – Dimanche, 15h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).

Poster un commentaire

Classé dans Les flashs de Gérald, Rideau rouge

L’impressionnisme, de Monet à Boch

En 2024, la France fête les 150 ans de l’impressionnisme. Orchestré notamment par le musée d’Orsay, l’événement met à l’honneur les grandes figures de ce courant pictural, à Paris comme un peu partout en France. Il nous en fait découvrir d’autres, telle la peintre belge Anna Boch au musée de Pont-Aven.

« Bal du moulin de la Galette », Renoir (1876).

« Les bords du Loing vers Moret » (Sisley, 1883), un « Lavoir à Pontoise » (Pissarro, 1872), « Le déjeuner sur l’herbe » (Manet, 1863), « Les coquelicots » (Monet, 1873), la « Chasse aux papillons » (Morisot, 1874), « Les raboteurs de parquet » (Caillebotte, 1874) « Les repasseuses » (Degas, 1884)… Des images surgissent du passé qui ébranlent encore nos sens à l’évocation des peintres impressionnistes. Et c’était leur volonté. Dès la naissance du courant pictural, ils entendaient être libérés des principes académiques qui hiérarchisaient la peinture : la primauté du dessin sur la couleur, celle des sujets religieux ou mythologiques sur les scènes de la vie quotidienne ou des paysages. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, tout ça vole en éclat quand des artistes s’affranchissent de l’art officiel dicté par le Salon.

Scandale et renversement
L’année 2024 a été choisie pour les saluer parce qu’ils furent une trentaine à inaugurer à Paris, le 15 avril 1874, une exposition indépendante et impressionniste. Le terme, péjoratif, évoqué par un critique d’art à propos du tableau « Impression, soleil levant » de Monet qui y était exposé, désignera le mouvement artistique. Ce dernier était déjà plus ou moins dans les cartons dix ans plus tôt quand des peintres tels Manet créent en 1863 le Salon des refusés, en référence aux œuvres non admises par le Salon officiel. Cela fit grincer bien des dents et des plumes mais le courant était lancé. Aujourd’hui, il est reconnu comme majeur au point de ternir l’art pompier antérieur. « La représentation du monde qui est née de cette révolution est donc devenue évidente – si évidente que le scandale suscité par les œuvres de Manet est lui-même objet d’étonnement sinon de scandale. Autrement dit, on assiste à une sorte de renversement.» Les cours, ardus mais passionnants, du sociologue Pierre Bourdieu au Collège de France en 1998 éclairaient l’aventure (1).

Anna Boch, Côte de Bretagne, 1901. ©Vincent Everarts

Les célébrations des 150 ans de l’impressionnisme ne manquent ni de panache ni de public. À commencer par « Paris 1874. L’instant impressionniste » jusqu’au 14 juillet 2024 au musée d’Orsay (2). Élaborée avec la National Gallery of Art de Washington qui la présentera à l’automne 2024, l’exposition revient sur l’histoire du mouvement avec environ 130 œuvres dont moult pépites de l’impressionnisme ou de l’art pompier exposées en contrepoint. Technologie oblige, Orsay proposera jusqu’au 11 août une expo virtuelle avec casques à l’appui qui nous mènera dans l’atelier du photographe Nadar, le soir du 15 avril 1874 en compagnie des artistes exposés. Plus concrètement, le musée prête quelque 180 œuvres à 34 institutions un peu partout en France, y compris en Corse ou à la Réunion (3). D’Ajaccio à Amiens, en passant par Giverny, Rouen ou Tourcoing, les visiteurs pourront admirer les tableaux d’impressionnistes, célèbres ou non.

De Bruxelles à Pont Aven
En Bretagne, c’est Anna Boch (1848-1936) qui est à l’honneur au musée de Pont-Aven, jusqu’au 26 mai 2024 (4). Le musée breton s’associe au Mu.ZEE d’Ostende (Belgique) qui a présenté l’exposition l’an passé, pour nous faire découvrir une peintre belge du néo-impressionnisme. Artiste, mélomane, collectionneuse des œuvres de Van Gogh, de Gauguin ou de Signac, Anna peint des paysages notamment de la côte bretonne à couper le souffle, des femmes écrivant ou portant l’ombrelle, des hommes de « Retour de la pêche ».  Comme ses homologues français, elle magnifie la couleur comme le quotidien des gens. Membre de La Ligue belge du droit des femmes, elle est la seule à adhérer aux cercles artistiques belges Les XX et La Libre Esthétique.

Elle regrette en 1927, le manque de « peinteresses » au Salon officiel d’art belge à Paris. En attendant, Anna est considérée comme majeure dans le mouvement artistique qui se poursuit. Sacrée voyageuse aussi, Anna Boch part en Grèce, en Sicile, en Algérie ou en Espagne. Avec son frère Eugène, peintre également, elle découvre dès 1901 la Bretagne, du nord au sud. Raison de plus pour que le musée de Pont-Aven fête l’artiste qui déclarait à 81 ans : « Il faut rester dans le train pour garder sa jeunesse ». Prenons-le pour aller la saluer ! Amélie Meffre

(1) Manet, une révolution symbolique, de Pierre Bourdieu (Le Seuil, 784 p., 32€).
(2)
Paris 1874. L’instant impressionniste, jusqu’au 14/07/24 au musée d’Orsay.
(3) Voir
le programme sur le site du ministère de la Culture.
(4) 
Anna Boch, un voyage impressionniste, au musée de Pont-Aven jusqu’au 26/05/24.

Poster un commentaire

Classé dans Expos, Pages d'histoire

Claudine Galea, une présence au monde

Jusqu’au 08/05, Trois fois Ulysse est la deuxième pièce de Claudine Galea à l’affiche de la Comédie-Française. Qu’elle écrive des romans, pour le théâtre ou la jeunesse, sa langue ne cesse de s’aventurer hors des sentiers battus. Rencontre avec une autrice qui ne renonce ni à la poésie, ni à l’utopie. Une écrivaine attentive au monde, à l’humanité.

Marie-José Sirach : Laëtitia Guédon, qui met en scène Trois fois Ulysse, dit que vous avez accepté « d’entrer dans le grand poumon lyrique » de la tragédie. C’est-à-dire ?

Claudine Galea : Je parle d’un lyrisme fracassé, pas celui de la tragédie telle qu’on l’écrivait il y a plusieurs siècles. Ce n’est plus possible aujourd’hui. D’abord parce qu’il n’y a plus de transcendance, parce que mon écriture a sa propre logique, sa propre cohérence et, en relisant l’Odyssée, que j’ai relu dans trois traductions différentes pour pouvoir l’appréhender autrement, ce qui m’a sauté aux yeux, c’est la guerre, les massacres, l’épopée d’un héros qui n’a cessé de saccager le monde. Dès lors, il fallait que la poétique, terme que je préfère au lyrisme, soit brisée. Il y a beaucoup d’humour dans ce que j’ai écrit, inséparable de la distance nécessaire que j’éprouve avec ce grand mythe.

M-J.S. : On a l’habitude de vous lire dans des monologues, des dialogues intérieurs très intimes. Ici, vous explorez plusieurs registres d’écriture, le chant, l’histoire, le poème… C’était une sorte de défi ?

C.G. : C’était un vrai questionnement. Pendant six mois, j’ai lu, je me suis laissée imprégner et je savais que je trouverais ce que j’avais à raconter dès lors qu’Ulysse m’apparaîtrait autrement. Un jour, j’ai compris qu’il cheminait vers sa mort. Cette vulnérabilité me l’a rendu touchant, humain. Quant aux femmes, Calypso et Pénélope sont très peu présentes dans l’Odyssée. Pénélope n’a droit qu’à quelques lignes ; on ne dit rien sur Calypso, qui pourtant partage sa vie pendant sept ans avec Ulysse. Ce que vit Hécube est d’une violence inouïe. Elle apparaît à peine dans l’Iliade, ses six enfants sont morts assassinés. Tous m’apparaissent comme des fantômes… On a toujours regardé Ulysse uniquement sous l’angle du héros, du surhomme, du vainqueur. Que pouvaient ressentir ces figures féminines ? On n’a jamais pris le temps de les regarder…

« Les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse »

M-J.S. : Votre approche d’Ulysse est-elle une manière de déconstruire ce héros de la mythologie ?

C.G. : Je ne cherche ni à déboulonner, ni à déconstruire. Je cherche juste à regarder, à tenter de comprendre ce qui s’est passé, sachant que c’est Homère qui écrit. L’évidence s’impose : les trois femmes ne sont que des faire-valoir d’Ulysse. Elles n’ont ni sentiment, ni émotion, ni destin, ni futur et tout tourne autour de lui. Or, ce sont elles qui m’intéressent. C’est effectivement une forme de déconstruction nécessaire. Il y a la façon critique de regarder un grand mythe, puis il y a la langue qu’on lui donne. Il faut trouver une langue qui ne soit pas uniquement une langue de déconstruction qui serait descriptive ou agressive, ça ne m’intéresse pas. On peut nier la figure du super-héros mythologique mais on ne peut pas nier la puissance de la langue d’Homère.

M-J.S. : Votre pièce est une commande. Cela a-t-il eu des incidences sur votre écriture ?

C.G. : L’enjeu le plus important a été de trouver la langue. Il s’agissait de se mesurer au lyrisme tout en le rendant contemporain. J’avais des contraintes et il s’agissait d’avancer au milieu d’elles, de tracer un chemin. J’ai exploré la langue dans des endroits qui ne m’étaient pas encore familiers, un mélange de trivialité et de poétique, une friction de registre, une friction de temporalité. Je l’ai compris en écrivant.

« Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. »

M-J.S. : Pourquoi dit-on des mythes, des contes millénaires travaillés par le temps, par les hommes, par les guerres qu’ils font écho à notre présent ?

C.G. : C’est le présent qui fait écho au passé, c’est l’avenir qui fait écho au présent… Quand j’ai commencé à écrire, je pouvais entendre ce qui se passait en Ukraine, puis en Palestine. Les récits mythologiques ne se situent pas dans l’actualité. Ils parlent du rapport des hommes entre eux. Ulysse est une figure guerrière masculine qu’on retrouve aujourd’hui dans la figure du pouvoir, de la domination, qui n’a de cesse de vouloir réduire le monde pour se l’approprier, détruire tout sur son passage pour posséder ce qu’il ne possède pas. Ce qui est paradoxal dans les mythes, c’est que dans l’horreur, il y a de la beauté. Les mythes sont un vertige de beauté et un gouffre d’horreur.

M-J.S. : Comment voyez-vous l’arrivée de l’intelligence artificielle dans votre vie d’écrivaine ?

C.G. : Je ne suis pas certaine que l’IA soit une langue, c’est-à-dire une possibilité d’inventer, de transgresser, une possibilité artistique. Je suis écrivaine, d’autres sont peintres, compositeurs, nous créons des œuvres sensibles. L’art ne peut pas être remplacé par du savoir-faire, de la fabrication, de l’information. Or, l’art n’est pas l’endroit du consensus mais de l’inattendu. L’art, c’est l’insoumission à tout. Je ne pense pas que l’IA occupe cette place. En revanche, cette place est à défendre parce qu’elle est en permanence menacée comme si on n’avait plus besoin de l’art. Et c’est terrifiant car c’est une question de civilisation, au-delà d’une question de culture. Que serait une société sans écrivain, sans musicien, sans artiste ? Un monde où l’on ne pourrait outrepasser les règles, les habitudes, les usages, un monde sans invention ? L’IA peut-être utile à plein d’endroits mais tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il y a l’usage qu’en fait le pouvoir et l’usage qu’en font les êtres vivants.

« On a autant besoin d’art que de pain »

M-J.S. : Le budget de la culture va diminuer de 200 millions d’euros. Parmi les « économies » annoncées, moins 6 millions pour l’Opéra et moins 5 millions pour le Français. Comment réagissez-vous ?

C.G. : C’est une fuite en avant des gouvernements successifs face à la nécessité de l’art et de la culture. Aujourd’hui, ce sont les institutions qui sont touchées et, symboliquement, ce n’est pas rien par rapport à la place qu’elles occupent dans le monde de la culture. Frapper les institutions à cette hauteur annonce un démantèlement de notre trésor culturel français. C’est extrêmement grave mais il ne faut pas oublier que cette politique a commencé il y a fort longtemps. Les compagnies, qui font vivre le théâtre sur tout le territoire, ont été les premières à être impactées. Il faudrait un soulèvement, un mouvement pour renverser ces politiques-là. Nous sommes dans une situation qui met le monde de la culture au même endroit que les employés, les ouvriers. Nous sommes tous en danger par rapport à ce qui nous est nécessaire dans la vie : manger, se loger, lire, voyager, aller au théâtre, au concert. On a autant besoin d’art que de pain. Ce sont les mêmes combats. Amputer le budget de la culture raconte une volonté politique de porter atteinte à l’art et à la culture. Propos recueillis par Marie-José Sirach

Trois fois Ulysse se joue à la Comédie-Française, salle du Vieux-Colombier, jusqu’au 8/05. Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). Le texte est publié par les éditions Espaces 34.

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres, Rideau rouge