USA, la déclaration d’Indépendance

À l’heure où Donald Trump subit une cuisante défaite aux midterms, les États-Unis d’Amérique célèbrent le 250ème anniversaire de leur Indépendance. Adoptée et signée le 4 juillet 1776, une déclaration qui libérait les colonies de l’autoritarisme de la monarchie britannique. Un paradoxe savoureux, alors que le 47ème président se conduit avec une brutalité que jalouserait George III !

Nous considérons ces vérités comme des évidences, que tous les hommes sont créés égaux, et sont dotés par leur Créateur de certains Droits inaliénables, parmi lesquels sont la Vie, la Liberté et la poursuite du Bonheur (1)

Si les auteurs de la Déclaration (2) considéraient ces droits comme des évidences, c’est qu’à leurs yeux, ils découlaient logiquement de la condition humaine. Il serait plus exact de dire que ces droits sont le reflet de l’établissement des diverses colonies, dont les habitants ont fui l’Angleterre en grande partie pour des raisons de liberté religieuse. Le résultat final de la guerre des religions lors du traité de Westphalie, comme le note Patrick Boucheron, « est une liberté des religions – mais pour les états[3] ». En somme, une impossibilité de communauté religieuse à l’échelle européenne. La liberté intranationale n’étant pas possible, les minorités s’exilent. On pourrait ironiser de la logique similaire de la colonisation américaine qui se fondait également sur l’idée que la liberté religieuse est une liberté de groupe : chaque colonie se basait sur une cohésion religieuse qui interdisait la divergence à l’intérieur de la colonie.

John Trumball, The signing of the Declaration of independence, National Portrait Gallery, Washington. Wikimedia commons

Il existait également une interdépendance croissante entre les colonies – dont témoigne l’existence du congrès colonial et de cette déclaration commune. Avec le développement de la société coloniale et les échanges qu’elle favorisait, il devenait impossible d’assurer une cohésion religieuse locale : la liberté de conscience devenait ipso facto une liberté individuelle. Cette notion personnelle de la conscience religieuse se voyait soutenue par les besoins de tolérance que prônaient les philosophes : la guerre internationale qu’était la guerre de Westphalie s’étaient transformée en guerres civiles internes, dont la plus marquante pour la civilisation anglaise fut la chute de la monarchie suivie du Protectorat d’Olivier Cromwell. Il eut été probablement plus facile d’énoncer cette liberté de conscience en termes religieux, mais on peut également noter les dangers d’une telle formulation

La philosophie des Lumières

Rappelons que la déclaration est fortement inspirée de la philosophie des Lumières, qui n’hésite pas à exprimer sa méfiance envers les institutions religieuses. La solution au problème se trouvait dans une formulation qui reflète cette liberté sans l’exprimer nommément. La radicalité de la solution fit frémir. Qu’entend-on par la poursuite du bonheur ? Comment une telle proposition peut-elle se traduire en droit politique ? L’idée semblait en fait intraduisible; à la longue, l’expression est vue comme une simple fioriture rhétorique. Lors de la rédaction de la constitution, elle se fait remplacer par la notion plus pragmatique de propriété. Cette transformation est en fait lourde de conséquence. Les auteurs de la déclaration avaient une intention derrière l’expression, celle de donner forme à la liberté individuelle qui à son tour sert de base à la construction collective.

Jean Léon Gérome Ferris, Writing the Declaration of Independence, Virgina Historical Society. Benjamin Franklin et John Adams (assis) relisent le texte propose par Jefferson. Wikimedia commons

Seul un homme libre dans ses choix et sa conscience peut participer activement à la vie de la nation. Sinon, son adhésion n’est que contrainte et forcée : une nation libre ne peut pas être peuplée d’esclaves. James Madison cherche à justifier la transformation par une pirouette intellectuelle : « de même que l’on considère qu’un homme a un droit à sa propriété, un homme est propriétaire de ses droits[4] ». La pirouette de Madison propose qu’un droit individuel est une possession objective et identifiable. On pourrait concéder le réalisme de la vision de Madison. Un droit n’est accordé que si la société est prête à l’accorder : la propriété du droit est le reflet de cet octroi. Radicale, l’idée est également inquiétante. Ce qui était établi dans la Déclaration comme constitutif de l’individu par-delà l’actualité sociale devient dans la Constitution soumis aux aléas de l’actualité sociale.

Charles Wilson Peale, Portrait of James Madison, Gilcrease Museum. Gilcrease web site

Nous pouvons noter précisément les problèmes liés à la position de Madison. La mise en place de la Constitution avait tout de suite soulevé la question des limites de la propriété, qui se traduit par le périmètre d’octroi des droits. À la fondation de la nation, la femme est exclue du cadre politique et l’esclave demeure une question de propriété (c’est en effet la grande contradiction dans la personnalité de Jefferson, le principal rédacteur de la Déclaration d’Indépendance)[5]. L’esclavage avait été décrit comme le serpent endormi durant la rédaction de la constitution. Si la question rejaillit lors de la Guerre de Sécession[6], peut-on véritablement affirmer qu’elle fut résolue par ce conflit ? Si on ajoute à l’esclavage l’exclusion de fait des droits féminins, on perçoit alors de sérieux problèmes dans la portée d’une notion qui serait limité par sa seule existence matérielle. La poursuite de Bonheur par conséquence a un sens dans la mesure où ce droit remet en cause la matérialité des droits.

Rembrandt Peale, Portrait de Thomas Jefferson, The White House. Wikipedia

L’esclavage souligne la nécessité de reconsidérer le travail et sa place qu’elle occupe dans nos vies comme dans la société. Considérer que l’esclave est la propriété de son maître ôte toute limite à la propriété. L’exclusion initiale des femmes dans les débats révolutionnaires fait ressortir la réalité que si un droit ne peut être accordé à toute personne, il ne peut en réalité être accordé à aucune personne. Les deux questions finissent par être liées, si l’on garde à l’esprit que la femme au XVIIIe siècle et tout au long du XIXe est considérée comme un être subalterne, légalement sous la tutelle d’un homme (que ce tuteur soit son père, son mari ou un tiers) et de fait une esclave, dont les biens et le fruit du travail sont la propriété de cet homme.

Le serpent endormi

Deux problèmes gangrènent les deux documents fondateurs des États-Unis d’Américaine (et par contre coup, les conquêtes révolutionnaires par la suite) : le caractère bourgeois (et, disons-le, élitiste) des textes et leur caractère masculin. Les rédacteurs de la Constitution n’étaient pas en fait convaincus ni de sa validité ni de sa durée. Thomas Jefferson même s’interrogeait sur le bienfondé d’une loi perpétuelle : les décisions prises par une génération peuvent-elles être contraignantes pour les générations à venir[7] ? Les objections de Madison se trouvait dans les besoins de pérennité liées aux décisions prises à des fins intergénérationnelles. L’une des belles solutions à cette double problématique fut la souplesse de la Constitution, avec sa capacité à absorber des amendements à son contenu, à commencer par les dix premiers communément dénommés The Bill of Rights, que l’on peut comparer à une déclaration des droits de l’homme, mais qui intègrent également la part de souveraineté des divers états (n’oublions pas la nature fédérale de la nation). Le véritable problème, comme le souligne Howard Zinn, n’est pas tant la qualité du document que son efficacité. Les lois ne valent que par la volonté de leur application, elles existent plus pour valider la réalité de faits que pour formuler un idéal. Un droit se saisit, il ne s’octroie pas. Telles sont les réalités derrière l’abolition de l’esclavage :

Les treizième, quatorzième, et quinzième amendements avaient inscrit dans la Constitution des droits déjà conquis par des actions extra-légales. Mais les quatorzième et quinzième amendements furent délaissés pendant près d’un siècle[8].

Pour autant on peut reconnaitre une force à cette validation de fait. Rappelons en effet qu’il a fallu les efforts des mouvements de droits civiques du siècle dernier pour faire valoir ces droits, et que le fruit de ces actions demeure fragile. Mais pour autant c’est sur la base de ces amendements que la lutte ultérieure pour les droits civiques pouvait être bien plus pacifique que ne l’avait été l’abolition initiale : une guerre meurtrière qui avait duré trois ans et demi. La Constitution n’avait pu être adoptée qu’au prix d’importants compromis. Le cas de l’esclavage glisse dans la compromission. C’est pour cela que l’on parlait de serpent endormi.

John Singleton Copley: Portrait of John Adams, Harvard Art Museums. Wikimedia Commons

L’autre question – le droit des femmes – est un véritable serpent de mer, la preuve que l’inscription dans la loi ne suffit pas. Une proposition d’amendement interdisant la discrimination selon le sexe remonte à 1923. En effet, on ne peut pas encore dire que cette loi existe. Les modalités de son inscription ont été validées, mais la loi tarde à être promulguée[9]. La question de la place des femmes dans le nouveau pays remonte aux origines du pays même. Voyageant régulièrement, souvent pour des raisons politiques, le second président des États-Unis John Adams a entretenu une riche correspondance à la fois affectueuse et intelligente avec son épouse Abigail Smith.

Benjamin Blyth Portraits of John and Abigail Adams. Library of America

Abigail Smith lui rappelait à l’esprit le besoin d’assurer les droits des femmes, craignant précisément que les intérêts des femmes soient laissés de côté. « N’oubliez pas les dames », disait-elle dans une lettre écrite quelque semaines avant la signature de la Déclaration d’Indépendance. « Souvenez-vous que tous les hommes seraient des tyrans s’ils le pouvaient[10] ». Le sujet demeure d’actualité, au vues des suites de scandales de violence conjugale, sexiste et sexuelle dans le monde du travail aujourd’hui. Les époux étaient très proches et John avait une grande confiance dans l’intelligence de sa femme. Pour autant, il ne parvenait pas à entendre les soucis et les objections formulés par Abigail, riait de son impudence et lui assurait que les intérêts des femmes seraient garantis. Ce qui ne fut pas le cas bien sûr.

Le projet permanent

Cette contradiction entre bonheur et propriété gangrène les États-Unis depuis sa fondation, mais elle taraude également l’ensemble de la société occidentale. Chaque personne conçoit le bonheur propre : c’est le lot humain de se forger un projet d’existence dans le cadre social qui nous est échu. Mais la construction du bonheur ne peut se réaliser que dans une société saine qui permet à tout un chacun d’explorer ses capacités et compétences. La poursuite du bonheur est un engagement commun, le vrai bonheur se trouve précisément dans le partage. Réduire le bonheur à la simple propriété en revanche réduit tout idéal à l’ambition personnelle et finit par détruire la communauté dans une compétition perpétuelle sans merci. Pour fonctionner à l’échelle sociale, la propriété ne doit être que limitée. La construction sociale est un projet permanent, réussie dans l’épanouissement commun. Elle se mesure à travers l’application réelle de quatre libertés : la liberté d’expression, la liberté de conscience, la liberté face au besoin, la liberté face à la peur[11]. Des libertés aujourd’hui en péril, au risque d’un effondrement de civilisation. Francis Mickus

(1) Déclaration du Congrès Colonial du 4 juillet 1776. We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness. https://www.archives.gov/founding-docs/declaration-transcript

(2) Si le texte est souvent attribué à Thomas Jefferson, il convient plutôt de le considérer comme son principal rédacteur : la teneur du texte, comme sa forme finale, fut établie collectivement.

(3) Patrick Boucheron et Denis Van Waerebeke, « Le Traité de Westphalie » Quand l’histoire fait dates, Saison 4.  Arte, 2025. www.arte.tv/fr/videos/115019-010-A/quand-l-histoire-fait-dates/

(4) James Madison, The Papers of James Madison, receuilli en ligne dans The Founders Constitution, Ch. 16, Doc.23. …as a man is said to have a right to his property, he may be equally said to have a property in his rights : https://press-pubs.uchicago.edu/founders/print_documents/v1ch16s23.html

(5) Steven Spielberg avait souligné un des paradoxes de la libération des esclaves car ils furent libérés dans les états confédérés à titre de saisi de propriété et que les libérer demande une révision des lois. Steven Spielberg, Lincoln (USA : Amblin, Dreamworks et al. 2012).

(6) Notons ici le caractère neutralisant de cette appellation. Mais ce conflit est vécu différemment par les uns et les autres, ce qui se traduit par les variations de nom. Francis Mickus, « ‘Nobody expects the Spanish Inquisition’: Constant Disruption and Disturbing Continuities when Considering Heritage » Patrizia Battilianni, Maria Giovanna Belcastro, Krzysztof Kowalski; Teresa Nicolosi, eds. Dissonant Heritage: Concepts, Critiques, Cases (Bologna: University of Bologna, Una Europa Cultural Heritage Series, 2024) 162-177 ; 165.

(7) Cette question faisait même l’objet d’un débat entre lui et James Madison, qui fut transcrit par correspondance. Jett Conner, « Jefferson and Madison: Should a constitution last forever? » The Journal of the American Revolution : https://allthingsliberty.com/2025/06/jefferson-and-madison-letters-should-a-constitution-last-forever/

(8) Howard Zinn, « A People’s Constitution: Some Truths Are Not Self-Evident », howardzinn.org. : https://www.howardzinn.org/collection/a-peoples-constitution-some-truths-are-not-self-evident/ The Thirteenth, Fourteenth, and Fifteenth Amendments wrote into the Constitution rights that extralegal action had already won. But the Fourteenth and Fifteenth Amendments were ignored for almost a hundred years.

(9) Pour qu’il y ait amendement, il faut l’approbation au deux tiers des deux chambres législatives ainsi que la ratification de trois quart des états, ce qui fut fait. Mais son intégration dans la Constitution tarde à se faire, et comme elle doit être signée par le président, on peut même s’inquiéter que le président en place en soit profondément hostile. Voir le site Equal Rights Amendement : https://www.equalrightsamendment.org/

(10) Lettre du 31 mars 1776, citée dans « The Ageless Love Story of John and Abigail Adams », New England Historical Society : https://newenglandhistoricalsociety.com/ageless-love-story-john-abigail-adams/

(11) Ces quatre libertés furent déclinées par Franklin Roosevelt lors de son allocution annuelle devant le Congrès des États-Unis en 1940. “Milestone Documents,” The National Archives. Freedom of speech and expression […] Freedom of every person to worship God in his own way […] Freedom from want […] Freedom from fear : https://www.archives.gov/milestone-documents/president-franklin-roosevelts-annual-message-to-congress

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