Au Théâtre du Soleil pour l’un, au Théâtre de Nesle pour l’autre, deux spectacles qui titillent l’oreille et réjouissent les esprits : À tous ceux qui de Noëlle Renaude, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias de Daniel Keene. Deux exquises petites formes.
Dans le mirobolant massif des textes de Noëlle Renaude, Timothée de Fombelle a choisi À tous ceux qui, une pièce qui bouscule fièrement les règles de la représentation. Une petite foule de personnages prend la parole à tour de rôle, sans autres situations que celles qu’ils désignent, en de brèves séquences monologuées. Elles constituent autant d’autoportraits incisifs à l’encontre des autres. Un village français se raconte ainsi à la fin des années 1940, par les voix successives de plusieurs générations (de 4 à 100 ans). Sur la petite scène du Théâtre du Soleil, Laetitia de Fombelle les incarne successivement, avec une exquise espièglerie qui rend tout le sel de l’écriture de Noëlle Renaude : familière et pittoresque, populairement vacharde et sophistiquée, comique et tragique en sourdine, concrète, semée de franche poésie. Bref, un précis de langue française à un moment donné.
Ce sont d’ailleurs des petites histoires de France, où passent les ombres de Pétain et de de Gaulle, au milieu des confidences d’une femme mal mariée, des plaintes d’une gamine de 11 ans mordue par un chien ou des doléances d’un homme qui a perdu un bras… La liste n’est pas limitative, s’agissant d’une communauté contradictoire remuant ses hontes, ses griefs et ses désirs secrets un jour de libations commémoratives. Une très belle idée est d’avoir implanté en scène des blés hauts, dans lesquels peut se réfugier l’actrice. En off, une voix d’homme annonce l’identité et l’âge du personnage à venir. Cette mise en scène de À tous ceux qui…, un oratorio sans merci sur la France d’après la guerre, contribue haut la main à la reconnaissance élargie de la dramaturgie si heureusement singulière et inventive de Noëlle Renaude.
Sur la scène du Théâtre de Nesle, Mouss Zouheyri met en scène et joue, avec Nicolas Roussillon Tronc, deux pièces de Daniel Keene, Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias. Dans un même souffle, deux pièces courtes où l’auteur australien met en jeu une paire de vagabonds en dialogues trébuchants, dans la forte traduction de Séverine Magois, avec sautes d’humeur, querelles bourrues et réconciliation au bout des malheurs partagés. C’est constamment juste dans le ton, vraiment hors de toute facilité dans l’ordre du pathos, au cœur de la rude lignée d’une commisération humaniste de bon aloi. Voilà donc du bon théâtre réaliste, serti dans une petite forme irréprochable. Jean-Pierre Léonardini
À tous ceux qui, Timothée de Fombelle : jusqu’au 22/03, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre du Soleil, 2 route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.40.13.84.65). Le texte est disponible aux éditions Théâtrales.
Nuit, un mur, deux hommes et Deux tibias, Mouss Zouheyri : jusqu’au 29/03, les vendredi et samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Nesle, 8 rue de Nesle, 75006 Paris (Tél. : 01.46.34.61.04).
Au théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905. Une intense réflexion sur l’idée de violence, du théâtre « philosophique » magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux ! Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau.
Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus alimenteront bien plus tard les réflexions d’Albert Camus au cœur du conflit algérien, une œuvre qui résonne étrangement face aux tragédies meurtrières qui ensanglantent aujourd’hui notre planète, en Ukraine comme en Palestine. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : Jusqu’au 12/04/26, du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Au théâtre Gérard Philipe, à Saint-Denis (93), l’auteure et metteure en scène Elsa Granat présente Papy Quichotte. Une pièce qui aborde la question de la vieillesse et de la maladie neurologique : avec humour, c’est toute une famille qui résiste.
Quelque chose ne tourne pas rond dans la famille, plus précisément dans la tête fatiguée de Papy. Le dossier médical évoque une affection neurodégénérative. La famille entre en résistance. Le grand-père n’ira pas en EHPAD. Papy Quichotte, sa dernière pièce qu’Elsa Granat met en scène avec Laure Grisinger, s’adresse à tous et principalement au public adolescent. Sacha (Maëlys Certenais) est en CE 2. Elle dit « ça sent le renfermé chez moi ». Pourtant, son père (Antoine Chicaud), plutôt individualiste, tente de s’aérer le corps et l’esprit en se noyant dans la pratique sportive. Et la mère (Esther Lefranc) finit par plonger la tête dans les fleurs du vase… L’autrice a choisi la veine humoristique, cela fonctionne très bien. La compagnie Tout un ciel confirme « travailler un théâtre qui relie les publics entre eux et les questions humaines entre elles ».
C’est dans la maison familiale que se déroule toute l’action. La scénographie de James Brandily le permet avec aisance,c’est là que Papy peut gentiment délirer. Certes, il perd la boule, par moments, et même souvent. Sagement, il lit Miguel de Cervantes, et plus précisément le roman le plus célèbre de l’écrivain espagnol, publié en 1605, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, communément appelé Don Quichotte. Papy, joliment interprété par Dominique Parent file au salon pourfendre les moulins à vent qu’il prend pour des géants guidés par des magiciens maléfiques. Géants qui ne sont ici qu’un ventilateur. Toute la famille se prend au jeu, enfile cotes de mailles et s’harnache d’accessoires. Le cheval Rossinante n’est pas loin, des oiseaux animés par Geraldine Zanlonghi passent dans le ciel, ajoutant une note de poésie en un temps qui regarde la vieillesse avec une bienveillance apaisante. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage
Papy Quichotte, Elsa Granat : Du 11 au 14/03. Théâtre Gérard Philipe, 59 boulevard Jules-Guesde, 93200 Saint-Denis. Du 26 au 28/03, au Théâtre des Îlets – CDN de Montluçon.
Don Quichotte, Histoire de fou-histoire d’en rire : jusqu’au 30/03, une superbe exposition au Mucem de Marseille (Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, 7 promenade Robert Laffont, esplanade du J4, 13002 Marseille. Rens. : 04.84.35.3.13).
Sur la scène de la Criée, à Marseille (13), Maurin Ollès présente Hautes perchées. La pièce interroge la prise en charge des usagères de drogues par les institutions de santé, de justice et de recherche. Un spectacle qui mêle théâtre, musique et humour : très fort !
Le metteur en scène Marin Ollès, à la tête de la compagnieLa Crapule, aime questionner les marginalités – jeunes délinquants, personnes autistes… – et le fonctionnement des institutions publiques à leur égard. Nouvel angle pour sa pièce de théâtre Hautes perchées : les addictions conjuguées au féminin. « Où sont les femmes usagères de drogues ? Elles sont minoritaires dans les lieux de soins : on compte environ une femme pour cinq hommes, en France. Consomment-elles réellement moins ? Quels obstacles rencontrent-elles ? » Telles furent les questions à l’origine de sa dernière création.
Avec son équipe artistique, il est allé à la rencontre des différents acteurs travaillant sur la problématique pour mieux rendre compte de sa complexité. Le sujet est sérieux. Le spectacle le traite avec intelligence et sous bien des angles autour de quatre personnages féminins principaux : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Aux côtés des comédiennes qui jouent plusieurs rôles, un trio de musiciens-acteurs. Plus de deux heures durant, les séquences s’enchaînent, entrecoupées de musiques et de chansons.
« J’ai pris que des acides. »/« Y a deux frizzy pazzy, un goût pêche, un goût citron »… Quatre gamines, dont Marie-Fleur, se lancent des défis à coup de bonbons dans l’arrière-salle d’une église. Elles se placent ensuite derrière le curé qui prêche contre les addictions, concluant par un « laisse-toi aimer », repris en chœur alors qu’une musique techno s’amplifie et que l’église se transforme en boîte de nuit. Le coup d’envoi donne le la : la question de l’usage des drogues peut être traitée avec humour et en musique. Maintenant, place au tribunal où comparaît Marie-Fleur pour avoir agressé un client dans un bar et les policiers dépêchés sur place. La présidente lui rappelle ses écarts passés : état d’ivresse et consommation de stupéfiants.
Rappels à l’ordre et prise en charge
Elle la condamne à six mois de prison qui seront aménagés par un juge de l’application des peines (Jap). Ce sera Mona qui vient de flirter avec Astrid, chercheuse. On retrouve cette dernière en train de livrer en visio-conférence un cours sur la législation anti-drogue et sur la prévention, citant le sociologue Howard Becker. L’exposé est fouillé, plongeant le spectateur au cœur du sujet. Elle conclue par la politique de réduction des risques (la RDR) qui entend « accompagner les personnes dans leurs vies, dans leurs usages plutôt que de les punir ». Et d’informer les étudiants sur l’ouverture prochaine dans la ville d’une salle de consommation à moindre risques, une HSA : Halte Soin Addiction, improprement appelée « salle de shoot ».
Au Caarud (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques), Zouzou explique à Elie qui débute au travail, les missions du lieu : distribuer des seringues propres, organiser des activités, parfois exclusivement réservées aux femmes, « sinon elles viennent jamais. En vérité, elles viennent surtout pour se reposer, la plupart sont à la rue, elles ne peuvent jamais dormir tranquille». Sacrément impliquée, la directrice du centre mâchonne des Nicorettes qui la rendent nerveuse. Dans le bureau de Mona, ce sont les condamnés pour usage de stupéfiants qui se succèdent. La Jap tente d’aménager au mieux leurs peines en écoutant leurs parcours. Le soir, elle se pinte au vin blanc pour ne plus penser aux gens cabossés dont elle a la charge. Les drogues légales provoquent aussi des addictions… La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : les 10-12-13 et 14/03 à 20h, le 11/03 à 19h. La Criée-CDN, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 02 au 05/06, à la Comédie, CDN de Reims.
La France à la traîne
Depuis de nombreuses années, associations et collectifs se battent à Marseille pour l’ouverture d’une Halte Soin Addiction. Il n’en existe que deux en France (Strasbourgs et Paris) quand la ville de Berlin en compte sept, celle d’Hambourg, quatre. Alors que l’ouverture du lieu marseillais semblait imminente, l’État a récemment fait machine arrière. Divers rapports, pourtant, attestent de son utilité : réduction des risques de contamination par le HIV et l’hépatite C, d’overdose et d’hospitalisation. En d’autres termes, la prévention est bien plus efficace que la répression en matière d’addiction.
Sous l’égide du théâtre Durance (04), Florian Pâque propose Dans le silence des paumes. Le portrait d’une mère de famille dont les années de labeur ont usé le corps, surtout les mains. Un hommage à toutes ces femmes qui ont consacré leur vie à l’avenir de leur progéniture.
Deux-trois tables basses avec leurs jolies lampes de chevet, tout autour des chaises éparpillées dans le salon, dans un coin un imposant fauteuil d’un vert criard… L’ambiance est calme, détendue, les invités s’installent avec curiosité. Plongée dans une intimité sereine, quelques places demeurent libres, réservées probablement aux hôtes des lieux !
Maman, pourquoi que tu me donnes jamais la main ?
Je suis resté sans réponse jusqu’au jour de sa mort. C’est au creux de ses paumes que j’ai entendu l’histoire qu’elle tentait de me cacher
La lumière se fait plus discrète en cet appartement où nous accueillent les trois enfants devenus grands : une fête, un anniversaire, un deuil ? Nul ne sait le motif des retrouvailles, ils sont bien là en tout cas, s’adressant à l’absente, l’inconnue, la distante qui ne leur a jamais donné la main : la mère, dont ils vont nous narrer l’existence, brisant les non-dits et le silence des paumes. En direct ou descendue des cintres en off, à tour de rôle leur voix va décrire leur colère et frustration, d’abord, devant cette génitrice qui n’a jamais daigné poser ce geste de tendresse, prendre son enfant par la main, au contraire de toutes les mamans venues conduire ou rechercher leur progéniture à l’école. Incompréhension, désillusion devant ce fauteuil toujours vide…
« Nous sommes restés sans réponse jusqu’au soir de sa vie », témoignent fille et garçons avec une certaine pointe d’amertume. Jusqu’à ce jour, où là devant nous, spectateurs captifs d’une histoire prégnante et embuée d’émotion, « dans ce salon sans souvenirs, nous avons glissé notre visage dans les mains de notre mère »… Des mains crevassées, usées par le travail, parcheminées par le quotidien ménager, honteuses et indignes à caresser de peur de blesser, surtout d’être rejetées et remisées au rang d’intouchables ! Au passage à la vie d’adulte pour les trois protagonistes, au soir de la vieillesse pour l’absente dont la présence se fait de plus en plus vivifiante au creux du vert fauteuil, la tristesse fait place à la tendresse, le rejet à l’amour filial.
Les flacons de produits d’entretien deviennent lumières d’espoir et de reconnaissance à toutes ces femmes dont la vie exemplaire demeure reléguée dans l’anonymat le plus mortifère. Pourtant héroïnes jour après jour pour que l’enfant grandisse et s’épanouisse, leurs mains toujours disponibles pour servir et protéger. Du théâtre hors les murs, au plus près du public qui communie à la respiration des trois comédiens, un texte et une mise en scène de Florian Pâque qui transpire de poésie et de sensibilité. Un vibrant hommage à ces oubliées de l’histoire, mères et travailleuses contraintes à la double peine, usine – bureau/maison, chevalières de l’amour silencieux. Yonnel Liégeois, photos Narjesse Medjahed
Dans le silence des paumes, Florian Pâque : le 06/03, à 19h. Le théâtre Durance, Scène nationale Les Lauzières, 04160 Château-Arnoux-Saint-Auban (Tél. : 04.92.64.27.34). Du 26 au 28/03 au Maïf Social Club, 37 rue de Turenne, 75003 Paris (Tél. : 01.44.92.50.90). Le texte (72 p., 12€) est disponible aux Éditions Lansman.
Le 06/03 à 16h, à la médiathèque de Mézières-en-Brenne (36), Philippe Gitton présente son roman Alexandre, paru aux éditions Maïa. L’auteur en lira quelques extraits. Il échangera avec le public sur ses motivations d’écriture et le sens qu’il donne à cette histoire.
Alexandre vit chez ses parents, quartier de La Chapelle, dans le 18ème arrondissement de Paris. Incapable de se projeter dans l’avenir, le garçon poursuit des études d’histoire à la fac sans grand enthousiasme. D’autant qu’il fait preuve d’un réel talent dans la musique et la photographie, deux passions qui occupent ses loisirs. Il laisse ainsi filer sa vie, quelque peu désabusé, au hasard des rencontres amoureuses ou amicales. Alors qu’il est si doux de ne rien faire quand tout le monde s’agite autour de vous, c’est bien connu, l’effervescence cerne Alexandre !
De Paris à l’île de La Réunion…
En ce début d’année 2011, deux événements majeurs, prochaines élections présidentielles et actualité des printemps arabes, réveillent des espoirs de changement. Impliquée dans les luttes sociale et politique, Magalie s’agace fortement du cynisme de son frère. Abandonnant la faculté, le jeune homme décide alors de se consacrer à la musique. Pour subvenir à ses besoins, il décroche un job d’été comme facteur. Hasard ou destin, l’un et l’autre réservent parfois bien des surprises, une rencontre bouleverse durablement son existence. Une tranche de vie à rebondissements, un récit qui conduit Alexandre de Paris à l’île de la Réunion, en passant par le parc de la Brenne. Yonnel Liégeois
Alexandre, Philippe Gitton (éditions Maïa, 241 p., 22€00). Disponible en ligne chez l’éditeur. En vitrine à la librairie Cousin Perrin au Blanc, à la librairie Cœur de Brenne à Mézières-en-Brenne, à la librairie Arcanes de Châteauroux. Disponible aussi chez l’auteur (soletphil@hotmail.fr).
Entre chemin de jeunesse et parcours de vie
Auteur déjà d’un recueil de nouvelles très inspiré, Philippe Gitton récidive sur les chemins d’écriture. Pour nous offrir, en cette nouvelle année, Alexandre aux éditions Maïa… Un ouvrage de belle facture, hors les gaucheries coutumières d’un romancier néophyte ! Anciennement journaliste à La Vie Ouvrière et correspondant au quotidien La Nouvelle République, l’écrivain a puisé dans les arcanes de son périple personnel pour pimenter son récit : facteur puis guichetier durant de longues années, militant syndical et associatif, musicien et chanteur épris des immortels Brassens et Brel, fidèle amoureux d’une gracieuse compagne réunionnaise, tous les deux retraités épanouis en cœur de Brenne.
De chapitre en chapitre, le parcours d’Alexandre et les traces de vie qu’il grave d’une quête l’autre nous étonnent, nous surprennent, nous interpellent. Une trajectoire fort singulière, tant humaine que sentimentale, qui ressemble beaucoup à celle de la jeunesse du temps présent, tout à la fois nourrie de fols espoirs et meurtrie par une société en déliquescence : comment se construire durablement, lorsque tout s’écroule autour de vous ? Philippe Gitton use d’une plume cavalière pour nous conter les méandres d’un chemin de traverse, entre questions identitaires et interrogations sur le devenir de la planète.
Le 13/03 à 11h00, Philippe Gitton causera dans le poste ! Au micro de Radio dynamo (Le Blanc 98,4 FM, Argenton 96,0 FM).
Malgré quelques digressions qui s’apparentent à de belles feuilles touristiques, la langue distille sa petite musique, ludique et chatoyante, des faubourgs parisiens à la Brenne verdoyante, de la salle de tri postal aux senteurs insulaires. D’un bonheur à portée de souffle à la tragédie qui gomme tout avenir, l’évidence s’impose : l’existence n’est jamais un long fleuve tranquille ! Une histoire marquante, riche d’un final où la qualité d’écriture emporte le lecteur dans un puissant flot d’émotions. Y.L.
À la rencontre d’Alexandre et de Philippe Gitton : Médiathèque de Mézières-en-Brenne (36), le vendredi 06/03 à 16h00. En dédicace à la librairie Cœur de Brenne de Mézières-en-Brenne, le jeudi 12/03, de 9h00 à 12h00. Le samedi 14/03 au matin, à la librairie Cousin Perrin au Blanc (36). Médiathèque de Martizay (36), le 03/05 à 18h00. Médiathèque d’Azay-le-Ferron (36), le 13/05 à 17h00. Médiathèque de Tournon-Saint-Martin (36), le 05/06 à 15h30.
Au Studio Marigny (75), Aïla Navidi propose 4211 km. La distance, entre Téhéran et Paris, qui sépare de ses proches une famille contrainte à l’exil. De la dictature sous le règne du chah à la torture sous le joug du régime islamique, le combat pour la liberté entre amour d’un pays et espoir d’un retour.
Le plateau recouvert d’un immense tapis persan, la fête peut commencer : Yalda donne naissance à son premier enfant, ses parents Mina et Fereydoun rayonnent de bonheur ! Il n’en fut pas toujours ainsi du temps où, épris de démocratie et de liberté, ils combattaient le régime du chah d’Iran. Prison et torture déjà jusqu’à la chute et à la fuite en Egypte des Pahlavi en 1979, torture et prison encore au lendemain de leur révolution avortée et confisquée par l’ayatollah Khomeini avec l’instauration de la République islamique… Face à la répression programmée, l’exil obligé en 1980 par instinct de survie !
Entre humour et tragédie, Yalda raconte et se raconte. Avec passion, en un langage fleuri et coloré : sa propre naissance en France, ses années de jeunesse en banlieue parisienne, sa découverte d’un pays que ses parents ne cessent de lui décrire et louer, leur confiance chevillée au corps en un avenir radieux, l’accueil incessant de réfugiés iraniens dans le petit appartement… Des scènes fortes de la vie au quotidien loin des leurs et de leurs racines, ponctuées de musique et de chants, entrecoupées de flashbacks où reviennent en mémoire les atrocités commises par les mollahs et leurs affidés, les gardiens de la révolution. « Quand nous sommes partis, nous pensions que c’était pour six mois, ça fait trente-cinq ans », raconte un jour son père à Aïla Navidi, l’auteure et metteure en scène de 4211 km (deux Molière en 2024 : meilleur spectacle dans le théâtre privé, révélation féminine pour Olivia Pavlou-Graham). D’où cette envie d’écrire, vite transformée en nécessité « pour mettre en lumière le destin d’une famille déracinée et d’une fille en quête d’identité », confesse-t-elle.
Hommage d’une jeune femme à ses parents, Aïla Navidi donne à comprendre, voir et entendre la douleur du partir de tout exilé, l’attachement viscéral à une terre d’origine, l’espérance ancrée dans le cœur et les tripes d’un possible retour. De parcours individuels en saga universelle, une pièce qui bouscule nos certitudes et ravive nos convictions en la liberté sauvegardée à l’heure où des milliers d’hommes et femmes, d’Iran en Ukraine, de Palestine en Afghanistan, combattent et meurent pour la défense de leur droit à la parole et à la vie. Au tableau final, pour mémoire, défilent en fond de scène les noms des victimes torturées, assassinées ou pendues, depuis la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022 pour avoir mal porté son voile ! Au bilan de l’ultime répression, l’ampleur du massacre en janvier 2026 : de 30 000 à 50 000 morts, un bilan très provisoire, 100 000 blessés… Des cris de désespoir aux lueurs futures, un spectacle de toute beauté et d’une profonde humanité. Yonnel Liégeois
4211 km, Aïla Navidi : jusqu’au 12/04, du mercredi au samedi à 21h00, le dimanche à 15h00. Théâtre Marigny, Carré Marigny, 75008 Paris (Tél. : 01.86.47.72.77).
Le 21 février 1848, Marx et Engels publient le Manifeste du Parti Communiste. Plus qu’un texte théorique, toujours d’actualité, un appel à lutter contre les inégalités sociales. Pour un équitable partage des richesses.
Paraît à Londres le 21 février 1848, le Manifeste du Parti communiste rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels à la demande de la Ligue des communistes. Ce court texte, facilement accessible, va devenir l’un des écrits politiques les plus influents de l’histoire contemporaine. Au moment où l’Europe entre en ébullition révolutionnaire, le Manifeste expose une analyse nouvelle : l’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. Il décrit le rôle révolutionnaire du prolétariat, critique le capitalisme naissant et appelle les travailleurs de tous les pays à s’unir. À l’heure où l’extrême droite et les forces conservatrices pavanent dans les rues de France et d’ailleurs, il peut être salutaire de relire quelques textes fondamentaux en ces temps troublés et troublants,
Son mot d’ordre final — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » — traverse les décennies et inspire la formation des partis ouvriers, des syndicats de masse et des grandes révolutions du XXᵉ siècle. Publié à la veille des révolutions de 1848, le Manifeste n’est pas seulement un texte théorique : il est un appel à l’organisation politique du monde du travail et à la transformation radicale de la société. Contre les inégalités sociales, pour un équitable partage des richesses, l’égalité et la fraternité entre citoyens. Yonnel Liégeois
Le manifeste du Parti communiste, Karl Marx et Friedrich Engels (éditions de La Dispute –Les éditions sociales, 140 p., 10€).
Cette nouvelle édition offre toutes les préfaces de Marx et d’Engels publiées de leur vivant, possédant un grand intérêt documentaire, théorique et politique. Ces textes sont présentés par la philosophe Isabelle Garo qui en livre les enjeux théoriques et politiques, avec une préface de l’écrivain Éric Vuillard qui s’intéresse à l’ incroyable charge littéraire du Manifeste.
Le Manifeste, un grand texte émancipateur
« Alors que la domination est pour la première fois sur le point de devenir mondiale, que les inégalités atteignent désormais des niveaux infiniment plus élevés que durant la période féodale, tandis que la concentration du pouvoir entre quelques mains est devenue un motif d’effroi, que partout la vie sociale se fracture entre les nouveaux privilégiés et la masse des gens ordinaires, tandis que les plus grandes entreprises peuvent désormais concurrencer directement les États, à l’heure où la mondialisation plonge l’humanité entière dans les eaux glacées du calcul égoïste, il faut relire le Manifeste, l’un des grands textes émancipateurs de l’Histoire du monde ». Éric Vuillard
Éric Vuillard et Billy the Kid
D’un ouvrage l’autre, Éric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles, jusque dans les plaines de l’ouest américain. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite.
Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, plus récente l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plongeait dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Aujourd’hui, entre mensonges et fantasmes, affabulations et vérités de l’histoire, Éric Vuillard nous conte Les orphelins, la vie tourmentée du légendaire Billy the Kid. Un petit format, toujours un grand livre !Yonnel Liégeois
Les orphelins, une histoire de Billy the Kid, Éric Vuillard (éditions Actes sud, 167 p., 20€90)
Aux éditions Métailié, Leonardo Padura publie Aller à La Havane. Le cubain est l’un des écrivains phares de sa génération. Son nouvel ouvrage est une déclaration d’amour à la capitale, une balade au fil du temps de ses souvenirs.
Tout le ramène à Mantilla, ce quartier légèrement excentré du cœur de La Havane où il est né et vit encore. C’est de là que, depuis plus de trente ans, Leonardo Padura nous raconte sa ville, intranquille et indocile, où l’on croise des hommes et des femmes qui font battre le cœur de la cité. Chez lui, tout nous ramène à La Havane. Son nouvel ouvrage est conçu comme un diptyque qui embrasse tous les genres littéraires dans une construction narrative où des extraits de ses romans d’hier font écho à ses préoccupations actuelles dans un entrelacement vertigineux.
Des personnages hauts en couleur
Sous forme de confidences, Padura observe une ville en mutation, aux murs lépreux et aux rues défoncées, les incivilités qui gagnent, peut-être parce que les seuls slogans révolutionnaires ne suffisent plus. Dans un pays sanctionné par un blocus injuste, la vie se déroule au ralenti. Alors Padura convoque des personnages hauts en couleur : des joueurs de base-ball lui qui, comme tout Cubain qui se respecte, aime passionnément ce sport, des marchands de glace et de grands musiciens de jazz, des voyous légendaires et des amateurs de combats de coqs. Mais aussi des écrivains, Alejo Carpentier et Cabrera Infante, incontournables pour tomber en amour de Cuba.
Sans oublier Manuel Vazquez Montalban et son double, Pepe Carvalho, comme en miroir de lui-même et de son propre double fictionnel, Mario Conde. Ce que nous disent ces deux écrivains et leurs héros désabusés des mutations de Barcelone et de La Havane est à la fois terrible et passionnant. Dans les dédales des rues de La Havane, le long du Malecon, là où se retrouve une jeunesse qui n’a plus rien à perdre et danse et chante au son du reggaeton, Padura se souvient de sa jeunesse, des odeurs de poulet frit, du bruissement permanent de la ville, redessine un plan des avenues autrefois fringantes ; observe quelques changements de nom, le cabaret Montmartre rebaptisé restaurant Moscou…
Leonardo Padura aime La Havane, malgré tout. Il ne nous vend pas un portrait carte postale de la ville, ne nous promène pas dans les quartiers ripolinés pour touristes. Il la raconte avec tendresse et tristesse. Il émane une certaine nostalgie du temps qui passe devant des mutations urbanistiques qui donnent un « sentiment d’étrangéité », écrit-il en créant ce barbarisme. Devant le temps qui passe, les rides et les cheveux blancs de l’auteur avancent comme celles de la ville. Dans nos échanges, Leonardo Padura a précisé : « Je n’ai écrit que 14 romans, tous sont reliés à La Havane ». À jamais. Marie-José Sirach
Aller à La Havane, de Leonardo Padura (traduction René Solis. Éd. Métailié, 368 p., 22€50, portfolio de Carlos T. Cairo).
À la Maison des métallos, à Paris, Ascanio Celestini propose Rumba, l’âne et le bœuf de la crèche de Saint François sur le parking du supermarché. Un texte de l’auteur italien superbement interprété par le belge David Murgia, qui prête voix aux paumés de la société.
Sur la scène du théâtre de La Joliette, jour de la création française à Marseille, un castelet cerné de deux rideaux rouges, pour tout décor une peinture minimaliste retraçant les grandes étapes de la vie de François, le saint d’Assise… Il fait nuit, le supermarché a fermé ses portes, le parking est désert. Deux hommes en ont pris possession, ils ont fomenté un court spectacle pour d’éventuels pèlerins que les bus de passage vont déverser là. En échange de quelques sous, de quoi régler le loyer et s’offrir un bon petit repas de Noël ! L’un est musicien, l’autre bonimenteur improvisé. Qui prévoit aujourd’hui de conter aux éventuels croyants, touristes, promeneurs et surtout spectateurs parisiens, Maison des métallos, les grandes heures de la vie de François : pas l’homme embaumé et auréolé par la sainte mère l’Église, mais le brave gars issu d’une riche famille, devenu pauvre d’entre les pauvres, un va-nu-pieds qui embrasse les lépreux et dort à la belle étoile, même par grand froid. Au contraire de comme j’aime point fr, la réclame débile à la télé, la belle étoile, c’est sacrément important la belle étoile…
Presque une vie de clodo, comme celle de Joseph l’africain qui dort là sur le parking, pour l’heure seul spectateur ! Et David Murgia, l’époustouflant conteur et comédien belge, d’entamer alors sa folle et irrésistible Rumba, glissant bien vite de la vie du saint homme à celle de tous les déclassés et marginaux, riches pourtant de qualités blessées ou bafouées. Tel Job, le sympathique manutentionnaire de l’entrepôt, salarié embauché au noir : il ne sait ni lire ni écrire, à la demande du client il trouvera pourtant sans coup férir l’article désiré, à l’heure du déchargement des palettes il saura très exactement où ranger outils et ustensiles. Un pauvre type, penseront certains, un super pote en fait unanimement apprécié de ses collègues !
Un flot, un torrent de paroles soutenu par Philippe Orivel, son complice musicien au clavier et à l’accordéon pour raconter le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, le SDF ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, même le raciste qui en veut à la gamine tzigane et voleuse qui fume son clope avec arrogance, alors qu’il est perclus de douleur après la mort de sa petite fille d’un cancer fulgurant. « C’est injuste », dit-il, répète-t-il. Tous ceux-là, même lui peut-être, méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Toutes et tous des étoiles, « comme celles dans le ciel, mais il y en a tellement qu’on ne peut pas les compter, elles sont trop nombreuses et toutes éparpillées ».
Avec David Murgia, le verbe déferle en un courant impétueux, ininterrompu. Une cascade de mots et de maux prend visage sur les planches. Avec tendresse et émotion, force humour aussi… Aucun bus n’arrivera jusque là, aucun pèlerin n’en descendra, pourtant le parking du supermarché n’est pas désert. Il est noir de monde, habité de tous ces humains invisibilisés dont le comédien nous a brossé le portrait : immigrés, chômeurs, clochardisés, sans papiers, naufragés de la vie. Une charge explosive contre une société qui fabrique exclus et précaires. De l’humanité dignement partagée, tignasse en broussaille et godillot à la main, entre puissance poétique et satire politique. Yonnel Liégeois, photos Asblkukaracha
Au théâtre des Amandiers, à Nanterre (92), Jean Bellorini présente Le suicidé. Entre humour et ironie, chants et dialogues épicés, une pièce détonante de Nicolaï Erdman : un « vaudeville soviétique » qui fleure bon la critique sociale aux accents contemporains.
Sur les planches des Amandiers, le brave mais misérable Sémione Sémionovitch se découvre une petite faim en pleine nuit. Il se rend illico à la cuisine pour s’offrir une bonne tranche de saucisson de foie… Ce qui réveille son épouse, provoque une violente dispute et, de colère, la fuite du pauvre homme menaçant de se suicider ! Prise de panique, la femme alerte tout le voisinage, les uns les autres ne tardant point à flairer la bonne affaire pour plaider leur cause. Jusqu’à la victime présumée : lui qui n’est rien, ne pourrait-il point devenir enfin quelqu’un par ce geste désespéré ?
Entre humour et dérision, s’ensuit alors un engrenage infernal ! Ils sont venus, ils sont tous là à encourager le pauvre Sémione à commettre l’acte fatal : se donner la mort ! Une perspective qu’il envisage d’abord avec sourire et optimisme. Une façon pour lui de quitter la tête haute une vie de galère, ensuite d’être reconnu pour son audace par tout son entourage, de connaître enfin la célébrité ! Le constat est amer, en effet : la révolution bolchévique n’a guère changé son quotidien, hors les belles paroles et chimères professées par les apparatchiks ! Du pope au commissaire politique, chacun voit le parti à tirer du fait divers qui se profile à l’horizon… Il va sans dire que le propos de l’œuvre, écrite en 1928, n’eut pas l’heur de plaire au camarade Staline. Qui d’emblée interdit la pièce avant même les premières représentations et, en 1933, condamne au goulag Nicolaï Erdman, son sulfureux auteur. « Vaudeville soviétique », le sous-titre est joliment bien choisi par Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP de Villeurbanne ! Outre François Deblock, extraordinaire de présence dans le rôle-titre, comédiens – chanteurs – musiciens, il entraîne sa troupe au pas de charge, et sans temps mort, dans une extravagante épopée à la vitalité débordante.
Farandole rocambolesque, comédie désopilante, satire politique, Le suicidé nous fait beaucoup rire certes, mais pas que… Derrière la pantomime de personnages fantoches, caricatures des pouvoirs politique et religieux, avance masqué le désir mal formulé d’un être sans fortune à vivre dignement, tout simplement. À se sentir respecté dans ce qu’il est et pourrait devenir : un vivant, même comme un poulet tête coupée qui continue à courir dans la cour, « même comme un poulet, même la tête coupée, mais vivre », affirme avec véhémence Sémione Sémionovitch devant un auditoire médusé. Et d’ajouter, « je ne veux pas (je ne veux plus, ndlr…) mourir : ni pour vous, ni pour eux, ni pour une classe, ni pour l’humanité » ! La vision du banquet final est symbolique d’une mise en scène qui oscille en permanence entre rire et désespérance, humour et cynisme, comique troupier et drame social. Et l’allusion ouvertement assumée à la tragédie contemporaine, la projection vidéo du suicide du rappeur russe Ivan Petunin opposé à l’invasion de l’Ukraine, inspire à chacune et chacun des spectateurs l’enjeu et l’urgence du combat pour la vie. Yonnel Liégeois
Le suicidé, de Nicolaï Erdman. Dans une traduction d’André Markowicz et une mise en scène de Jean Bellorini : jusqu’au 21/02, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre Nanterre-Amandiers, 7 avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 06.07.14.81.40 ou 06.07.14.47.83).
Au quai Bérigny, Scène nationale de Dieppe (76) Luce Mouchel propose Faire semblant d’être moi. De l’enfance à ses 18 ans, sous la direction de Xavier Maurel, elle se raconte. Ses doutes et ses peurs, ses joies et ses pleurs. Jusqu’à son incursion sur les planches, un bouleversement.
Sur la scène du théâtre de Dieppe, la comédienne entre en scène. Blondeur de la chevelure et pull coloré, sourire enjôleur, une figurine d’antan qui pourtant explose de jeunesse. Normal, même si elle a bien grandi et mûri depuis, la gamine a cinq ans ! Au plus près du public, usant de tous les artifices théâtraux qu’elle maîtrise à la perfection, l’ingénue devenue femme épanouie se dévoile et se raconte. D’une famille présente, aimante et quelque peu extra-ordinaire, d’un non-dit familial déniché au grenier jusqu’aux souvenirs d’enfance revisités, elle dresse le portrait de chacune et chacun avec tendresse. Peu d’accessoires pour encombrer les planches : un piano électrique, une chaise et un gros ballon. L’essentiel est ailleurs, le texte et le jeu de Luce Mouchel.
Des invitations presse, critiques dramatiques, nous en recevons par dizaines. Sélection forcée, un choix obligé, le temps est compté… Retour de spectacle, un soir dans le métro, une banquette de voyageurs civilisés (!) sans écouteurs aux oreilles ni téléphone en main : tout en s’excusant de son audace, une charmante dame se mêle poliment à la conversation. Convivial, enjoué le dialogue, un impromptu qu’il fait bon vivre, d’autant plus lorsque la dive passagère s’avoue comédienne et actuellement en représentation ! Mais oui, mais comment donc, mais c’est bien sûr… Une attachée de presse compétente, le dossier glissé dans la pile, nous irons donc l’applaudir ou la maudire ! Une heure quinze de pur bonheur et plaisir.
Au théâtre, elle a été dirigée par quelques grands metteurs en scène (Alain Bézu, Brigitte Jacques, Philippe Adrien, Jacques Nichet, Daniel Mesguich, Stéphane Braunschweig…), au cinéma aussi (Coline Serreau, Costa-Gravas, Roman Polanski…). Elle a acquis l’art du regard, le placement de la voix, la fluidité du corps, la maîtrise des émotions. Une jeunesse marquée et bouleversée par la proximité bienveillante et aimante d’un grand frère tourmenté de lourdes angoisses, une passion pour la musique, moult souvenirs auxquels la comédienne prête forme et matière en deux temps et trois mouvements : les dix doigts sur le clavier du piano, l’arrière-train en roulade sur le ballon, les deux pieds fièrement debout sur la chaise… L’intimité dévoilée d’une femme de passion qui narre sans fard les chemins empruntés, parfois escarpés, vers la maturité. Vers la liberté : d’être soi-même, de ne plus faire semblant ! Yonnel Liégeois
Faire semblant d’être moi, de et avec Luce Mouchel : le 03/02, 20h. DSN – Dieppe Scène Nationale, 1 Quai Bérigny, 76200 Dieppe (Tél. : 02.35.82.04.43).
Aux éditions de L’Olivier, Percival Everett publie James. L’écrivain afro-américain réinvente Les Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain en adoptant le point de vue de l’esclave. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°384, 01/26), un article d’ÈveCharrin.
Dans son dernier roman, James, lauréat en 2024 du National Book Award et en 2025 du prix Pulitzer, l’écrivain américain Percival Everett campe des personnages bien connus. Les lecteurs reconnaîtront Huck, Tom Sawyer, Jim, la vieille demoiselle Watson, le juge Thatcher et quelques autres, issus des célèbres Aventures de Huckleberry Finn. Dans l’œuvre picaresque de Mark Twain, publiée en 1884, Huck, le héros éponyme, jeune orphelin blanc, veut échapper à la « sivilisation » en compagnie de Jim, esclave fugitif. Twain fait du garçon le narrateur à la première personne de leur périple, plus de mille kilomètres à bord de diverses embarcations sur les flots tumultueux du Mississippi. En 2025, sous la plume de l’auteur afro-américain, le paysage reste le même, mais la perspective change complètement.
James, la voix des opprimés
Huckleberry Finn n’est plus qu’un sympathique compagnon par intermittences, un gamin tantôt bravache tantôt apeuré. Le héros et narrateur, c’est Jim, l’esclave censément illettré qui a appris à lire en cachette. S’étant procuré crayon et cahier au péril de sa vie, l’opprimé consigne par écrit son évasion et ses efforts pour libérer sa femme et sa fille. Jim, ou plutôt, tel qu’il se rebaptise lui-même à la fin, James, mène la barque, au sens propre comme au figuré. Ici, l’enjeu est vital : soupçonné à tort d’avoir tué un homme, de surcroît esclave en fuite, le jeune homme se cache et risque la mort à chaque page. Lui, le subalterne, ose affirmer son agentivité et son point de vue. Professeur de littérature anglaise à l’université de Californie du Sud (Los Angeles), Percival Everett livre une œuvre caractéristique de cette subaltern literature qui vise à faire entendre la voix des opprimés (peuples anciennement colonisés, femmes, personnes racisées, discriminées…). À la fin du 19e siècle, le regard de Mark Twain sur ses contemporains n’était déjà pas tendre, et Les Aventures de Huckleberry Finn tiennent moins du roman pour la jeunesse que de la satire sociale. Percival Everett, lui, situe l’action à la veille de la guerre de Sécession et met en évidence l’iniquité de la société américaine d’alors, caractérisée dans le Sud esclavagiste comme dans le Nord abolitionniste par le règne de la suprématie blanche. Un héritage raciste dont nous sommes toujours plus ou moins les héritiers ou les prisonniers, comme l’explique de ce côté-ci de l’Atlantique la productrice et autrice française Amandine Gay dans son récent essai Vivre, libre. Exister au cœur de la suprématie blanche.
Une astucieuse trouvaille linguistique
Construit comme un roman d’aventures haletant, James constitue en réalité une revanche performative et rétrospective qu’accomplit, au nom des siens, l’écrivain afro-américain. Son arme ? Le changement de point de vue, augmenté d’une astucieuse trouvaille linguistique. Dans cette fiction, le héros et ses compagnons d’infortune maîtrisent une langue soutenue, que tous travestissent en un parler fautif pour rassurer les Blancs. « Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les premiers à souffrir », explique Jim-James aux enfants noirs discrètement réunis pour un cours de « grammaire incorrecte ». Détournement audacieux, le roman peut se lire indépendamment de l’œuvre qui l’a inspiré. Que penser du procédé ? Dans Toutes les époques sont dégueulasses, l’historienne Laure Murat distingue deux façons de « réécrire les classiques » : l’une, vaine et littérairement désastreuse, vise à les purger de ce qui heurte nos sensibilités contemporaines, comme par exemple les formulations racistes de Mark Twain. L’autre, tout à fait légitime, consiste à les réinventer sous une autre forme, leur offrant ainsi une nouvelle vie. Ève Charrin
James, de Percival Everett (L’Olivier, 288 p., 23€50).
« Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 384, un dossier sur Douze lieux communs décortiqués par les sciences sociales et deux passionnants sujets (un entretien avec le sociologue Alain Ehrenberg sur les enfants à problèmes, un passionnant portrait de l’historien Fernand Braudel). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Affrété par la ville de Montreuil (93), en lien avec le Mémorial de la Shoah à Paris, un avion décolle en direction de Cracovie, l’ancienne capitale du royaume de Pologne. Destination ? Auschwitz-Birkenau, les camps de concentration et d’extermination. Le 27 janvier 1945, l’armée rouge libérait les camps de la mort..
Un dimanche froid et sec, aux aurores… À bord de l’aéronef en direction de Cracovie, plus de 140 citoyens de la ville de Montreuil, venus des différents quartiers et d’origines diverses, lycéennes et lycéens avec leurs professeurs, le maire Patrice Bessac accompagné de plusieurs élus. Allison et Ambre, les deux référentes de cet atypique « voyage mémoire », ont alerté les participants : la journée sera harassante et stressante. Des ascensions et randonnées, longue est la liste de nos pérégrinations ! Des volcans balinais à l’Atlas marocain, des sommets alpins au désert saharien… Présentement, nous n’avons rien grimpé, nous avons plongé au plus profond de la cruauté, de l’inhumanité : une journée à Auschwitz-Birkenau ! Plus de 13km de marche pour le parcours de la mort, des dizaines d’escaliers à monter et descendre à la visite des différents baraquements…
L’entrée du camp d’extermination de Birkenau
Sur 42 ha, d’une superficie cinq fois plus grande à l’époque, le camp de concentration et le camp d’extermination, les deux dirigés par le sinistre Rudolf Hess : entre fumées des crématoires et barbelés des baraquements, son épouse s’y plaisait si bien en compagnie de ses cinq enfants qu’elle rechigna à quitter les lieux lorsque son mari fut rappelé à Berlin par Hitler ! Situé en Haute- Silésie, alors annexée par l’Allemagne, à 50 km environ de Cracovie, Auschwitz-Birkenau fut le plus grand complexe concentrationnaire et d’extermination du troisième Reich. D’abord camp de concentration pour Polonais et Russes à sa création en 1940, s’y ajoute le camp d’extermination en 1941. Le premier four crématoire est mis au point à Auschwitz, quatre (un cinquième en prévision) seront construits à Birkenau avec leurs annexes : salle de déshabillage et prétendue salle des douches !
La chaufferie des fours crématoires
Durant toute la visite, jamais la guide n’emploiera les termes chambres à gaz et personnes gazées, elle usera des mots assassinat (meurtre avec préméditation) ou mise à mort. En cinq ans, plus de 1 100 000 hommes-femmes et enfants furent exterminés (prisonniers polonais et russes au début, ensuite juifs, tziganes et handicapés), 900 000 le jour-même de leur arrivée au camp dans les wagons à bestiaux. D’un baraquement l’autre, d’une salle d’exposition à l’autre, l’horreur s’affiche en ses plus hauts sommets : 7 tonnes de cheveux coupés, des dizaines de milliers de chaussures d’enfants, des milliers de prothèses médicales, béquilles et cannes… Josef Mengele, l’ignoble docteur et bourreau aux monstrueuses expériences sur le corps d’humains vivants, a sévi en ces lieux. L’insoutenable est devant nos yeux, une vision qui donne chair et sang à tout ce qu’on a pu lire ou voir à la télé : comment prétendre que tout cela n’a jamais existé, que c’est un détail de l’histoire !
L’un des baraquements-musées d’Auschwitz
À la veille de leur fuite, les nazis ont voulu faire disparaître toute trace du génocide. Détruisant chambres d’extermination et fours crématoires de Birkenau, celui d’Auschwitz toujours intact. Demeurent les ruines, amas de pierre, de leurs forfaits… Grâce aux organisations juives et à la Pologne, au soutien de divers pays dont la France, le site est devenu lieu de mémoire, inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. La reconstitution est impressionnante, les baraquements aménagés en divers musées émouvants et parlants. De la première rampe de débarquement des wagons où s’opérait la sélection, les 900 mètres du chemin qui conduit à la salle de déshabillage se font d’un pas lourd et pesant, silencieux. Le chemin d’une terrifiante politique d’extermination raciale, programmée et planifiée.
Le portique d’entrée du camp de concentration d’Auschwitz
Ici, le wagon à bestiaux pour un long voyage dans la promiscuité et la pestilence, là-bas pour les rescapés de la sélection la salle des latrines à la vue de tous, à côté les dortoirs aux couchettes de bois superposées, litières de paille suffocantes de chaleur en été et glaciales en hiver… Dans cette région alors marécageuse et infestée de moustiques, sinistres mouroirs pour les internés atteints de typhus. À l’entrée du camp, les visiteurs passent sous l’emblématique et innommable portique « Arbeit macht frei » (Le travail rend libre) alors que notre marche sous un ciel clément nous a porté jusqu’à l’absolue déchéance humaine : pour la récupération des vêtements et effets personnels des condamnés à mort au profit des nazis, la salle de déshabillage trois fois plus grande que celle des supposées douches où étaient parquées et entassées les victimes, où étaient lâchées les pastilles de zikllon b !
Les wagons à bestiaux et les barbelés de Birkenau
Pour mémoire et refus d’un bégaiement de l’histoire, contre les camps d’internement à la mort programmée qui sévissent encore en divers pays, devant quelques dictatures en place qui ne disent pas vraiment leur nom, fouler le sol d’Auschwitz-Birkenau où les cendres des disparus ensemencent la terre ? Un acte aussi douloureux que salutaire, acte de résilience et de fraternité entre hommes et femmes, quelles que soient leur ethnie ou leur religion. Face à la résurgence prégnante de l’extrême-droite et des intégrismes, aux actes et propos antisémites répétés, aux saluts nazis décomplexés de divers politiques et puissants industriels, la vigilance s’impose. Qui ouvre et incite à la réflexion, invite à clamer haut et fort : plus jamais ça, un vibrant hymne à la vie pour tous, frères et sœurs en humanité ! Yonnel Liégeois
À lire : Si c’est un homme, Primo Levi. La nuit, Elie Wiesel. L’espèce humaine, Robert Antelme. Maus, Art Spiegelman. Être sans destin, Imre Kertész. Une jeunesse au temps de la Shoah, Simone Veil. Quel beau dimanche, Jorge Semprun. Le tort du soldat, Erri De Luca. La mémoire et les jours, Charlotte Delbo. Deux frères à Auschwitz, Léon Arditti.Où passe l’aiguille, Véronique Mougin. Ces mots pour sépulture, Benjamin Orenstein. Écorces, Georges Didi-Huberman.
À voir : Shoah, Claude Lanzmann. Nuit et brouillard, Alain Resnais. La vie est belle, Roberto Benigni. La liste de Schindler, Steven Spielberg. Au revoir les enfants, Louis Malle.
Sur la scène de la MC93 de Bobigny (93), Laëtitia Pitz présente Sauve qui peut (la Révolution). L’adaptation du roman de Thierry Froger, où Jean-Luc Godard se voit solliciter par le ministère de la Culture, lors du Bicentenaire, pour tourner un film sur 1789. Un roman fleuve, une pièce qui l’est tout autant pour une belle traversée politique, littéraire et théâtrale.
Difficile à attraper une révolution ? Faut-il la sauver, ou s’en sauver ? Point de départ de ce roman : un film sur la Révolution française dont la commande aurait été passée à Jean-Luc Godard (ici J.L.G.) par la Mission du bicentenaire de la Révolution de 1789, par Jack Lang à l’époque, ministre de la Culture. L’auteur de cette œuvre curieuse mêle par un effet de montage à la Godard, les recherches formelles et saillies du cinéaste, sa rencontre avec les personnages révolutionnaires et ses amours avec la jeune Rose, fille de Jacques Pierre, un soi-disant ex-camarade maoïste.
Recycler, couper, coller : un credo que Thierry Froger prête à son J.L.G. Comme dans ce roman imprimé en plusieurs typographies et où il procède par courtes séquences juxtaposées, Laëtitia Pitz met en scène une adaptation en quatre épisodes d’une heure chacun, entrecroisant les thématiques à la manière d’une série : « La mise en lien de Jean-Luc Godard-le cinéaste d’une vie-et Georges Danton, mais aussi les XXème et XVIIIème siècles et un thème brûlant : la Révolution… Tout cela m’a immédiatement séduite chez Thierry Froger ». Un même lieu rassemble les personnages : une île sur la Loire où Robespierre a exilé le tribun et où Jean-Luc Godard retrouvera son ami historien, par ailleurs biographe de Danton. On regarde la fin des années 1790, depuis le début des années 1990, elles-mêmes dans le rétroviseur de mai 1968 ! L’utopie ne saurait survivre, comme toute révolution.
Sur le plateau, quelques tables et chaises d’école, un fauteuil, des écrans de toute taille et, au lointain, une forêt de micros : un décor simple conçu par Anaïs Pélaquier qu’elle manipule au gré des épisodes… Une présence quasi silencieuse aux côtés des acteurs Didier Menin et Camille Perrin qui est aussi, lui, à la console musique. Chacun se présente et annonce la couleur : «Les acteurs doivent citer, disait le père Brecht. » Lesquels joueront avec une juste distance les nombreux personnages. Et défilent en contrepoint sur les écrans, des extraits de films de J.L.G, interviews, photos, images d’actualité, archives… Le roman convoque aussi Jules Michelet avec, d’abord, le massacre de la princesse de Lamballe.
Nous allons suivre en parallèle la Révolution française et le parcours du film Projet 1789 de J. L. G. qui deviendra au fil du temps : Projet Quatre vingt treize et demi (un clin d’œil au roman de Victor Hugo et au film Huit et demi de Federico Fellini..). Comme la guillotine de la Terreur coupe la tête des révolutionnaires, ce projet tournera court… Mais nous serons passés par bien des anecdotes, comme ces échanges épistolaires, fictifs, entre Isabelle Huppert et J.L.G. qui lui propose de jouer Sarah Bernhardt bégayant dans le rôle de Théroigne de Méricourt, une héroïne de la Révolution devenue folle. Refus de la star et bouderie du réalisateur. Thierry Froger s’amuse aussi à pasticher des citations du cinéaste mais en rapporte aussi de vraies brouillant fiction et réalité. Il convoque aussi dans son livre Antoine de Baecque, historien du cinéma et spécialiste de Godard, soi-disant chargé par la Mission du Bicentenaire, de rendre compte de l’avancée de ce Quatre-vingt-treize et demi … Il y a aussi un vrai/faux de Jean-Luc Godard avec la psychanalyste Elisabeth Roudinesco, biographe de Théroigne de Méricourt…
Au millefeuille de Sauve qui peut (la révolution), Laëtitia Pitz ajoute un dialogue cocasse entre le cinéaste et Marguerite Duras (ne figurant pas dans le roman), avec un échange ping-pong entrecoupé de remarques sèchement ironiques sur les relations entre l’écrit et l’image, la représentation de l’irreprésentable comme les camps de concentration, et des réflexions sur la télévision, Moïse, Rousseau ou Sartre… Un feuilleton littéraire en trois épisodes, pas vraiment indispensable. L’idylle entre Rose et J. L. G. s’affirme puis se délite au troisième : cela va interrompre les fils narratifs tendus pour s’attarder sur la vie intime du cinéaste. Mais la série se conclut brillamment par le procès de Danton, avec un extrait de La Mort de Danton de Georg Büchner où le tribun, dans un discours flamboyant, prédit à son ami le même sort que le sien… Enfin, après ces tours et détours et jeux de miroir entre réalité et fiction, le roman nous offre la définition du mot révolution, selon le Larousse : « Nom féminin, mouvement circulaire d’un objet autour d’un point central par lequel il revient à son point de départ ».
Faut-il revenir à la Révolution, comme le propose joyeusement ce spectacle et l’historienne de la Révolution, Sophie Wahnich ? « Dans une conjoncture mortifère et délétère, marquée par l’abandon des lois protectrices du bien-être et la valorisation des seules lois du libéralisme, appeler à la Révolution est une manière de proposer un avertisseur d’incendie. Essayer de fabriquer des passages pour transmettre une expérience inouïe : la politique n’est pas seulement une activité, une profession, mais, pour les êtres humains, une condition ». Dirigeant la compagnie Roland Furieux (tout un programme !), dont nous avions apprécié Perfidia et Les Furtifs, Laëtitia Pitz nous entraîne ici dans une belle traversée politique, littéraire et théâtrale. Mireille Davidovici, photos Jean Valès et Morgane Ahrach
Sauve qui peut (la Révolution), Laëtitia Pitz :du 31/01 au 08/02, le vendredi à 19h, le samedi à 16h et le dimanche à 15h. La MC93, maison de la culture de Seine—Saint-Denis, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Sauve qui peut (la révolution), Thierry Froger (Actes Sud, 448 p., 22€).