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Ariane Ascaride, double jeu

Jusqu’au 31/10 pour le premier spectacle, jusqu’au 02/11 puis du 2 au 31 mai 2025 pour le second, à la Scala (75), Ariane Ascaride propose Du bonheur de donner et Une farouche liberté. De Brecht à Gisèle Halimi, le double jeu d’une grande interprète : féminisme et poésie.

Du bonheur de donner, avec Bertolt Brecht…

Délicieusement accompagnée à l’accordéon par David Venitucci, le maître à jouer incontesté du piano à bretelles, Ariane Ascaride lit, et chante parfois, les poèmes de Bertolt Brecht : un vrai Bonheur de donner ! Une facette bien trop méconnue du grand dramaturge allemand… C’est en présentant un extrait de La bonne âme du Se Tchouan que la comédienne signa son entrée au Conservatoire, c’est encore sous la direction de Marcel Bluwal qu’elle devint la magnifique Jenny de Mahagonny. Un compagnonnage au long cours avec Brecht, dont elle exhume aujourd’hui pour les jeunes générations beauté de la langue, musique des textes, sens des valeurs telles que fraternité et solidarité. « J’ai relu beaucoup de poésies de Bertolt Brecht qui est toujours présenté comme un auteur austère, sérieux et théorique », confesse la comédienne, « on connaît moins sa bienveillance, son humour et son sens du spectacle ». Un fort joli récital, tout en délicatesse et finesse. Sur l’accueil de l’autre notre semblable, sur le bonheur d’être juste dans un monde qui ne l’est pas. Avec ce rappel, lourd de sens par les temps qui courent, pour clore la soirée : « Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu ». Yonnel Liégeois

… à Une farouche liberté, avec Gisèle Halimi

Sue la scène de la Scala, la comédienne enfile aussi la robe de l’avocate Gisèle Halimi. Avec Une farouche liberté, on la retrouve donc dans un spectacle de facture fort différente, mis en scène par Léna Paugam. En compagnie de Philippine Pierre-Brossolette, Ariane Ascaride interprète l’avocate engagée sa vie durant pour défendre les droits au féminin. C’est à partir de l’ouvrage d’entretiens avec Gisèle Halimi, menés par la journaliste Annick Cojean, que se construit cette rencontre évitant le simple récit biographique. Les deux comédiennes donnent chair à ce personnage. L’aventure, humaine et féministe, débute avec l’enfance tunisienne de la future avocate qui refuse de servir de boniche à son grand frère. Plus tard, elle s’engage dans des procès retentissants, défendant notamment le droit à l’avortement. Un moment passionné et passionnant. Gérald Rossi

Du bonheur de donner : Du 25/09 au 31/10, les mercredi et jeudi à 21h15. Gisèle Halimi, une farouche liberté : Du 17/09 au 02/11 à 19h, du 02/05 au 31/05/25 à 21h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

Outre ses deux spectacles, Ariane Ascaride squatte de nouveau la scène de la Scala : du 09/01 au 09/05/25 avec Touchée par les fées, du 16/01 au 14/02/25 avec Paris retrouvée.

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Mona Chollet et ses démons intérieurs

Aux éditions La Découverte, Mona Chollet publie Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister. Entre sources littéraires, témoignages et références scientifiques, une enquête instructive sur nos démons intérieurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°372, octobre 24), un article de Frédérique Letourneux.

Une petite voix s’élève dès la première page, « ce n’est pas possible d’être aussi conne ! ». Le ton est donné. La journaliste et essayiste Mona Chollet se livre dans ce nouvel ouvrage, Résister à la culpabilisation, Sur quelques empêchements d’exister, à un exercice d’introspection salutaire : qu’est-ce qui fait que résonne régulièrement en nous cette voix intérieure hypercritique et culpabilisante qui nous fait douter ? Comme à son habitude, l’autrice se livre à une enquête mobilisant sources littéraires, témoignages -notamment sur les réseaux sociaux et dans les magazines- et références scientifiques.

Le propos se situe davantage du côté de la sociologie que de la psychologie, soulignant le rôle joué par les pesanteurs sociales dans la construction de cet ennemi intérieur auquel sont davantage exposées les catégories dominées affectées de stéréotypes négatifs : les enfants, les femmes, les minorités sexuelles, ethniques ou raciales. Poursuivant le travail de déconstruction des normes de genre déjà initié dans de précédents ouvrages, Mona Chollet fait retour sur la figure biblique d’Ève comme point de départ de la longue culpabilisation des femmes. Elle n’oublie pas de rappeler aussi les effets délétères de cette injonction à être tout à la fois une bonne mère, une bonne épouse, une bonne professionnelle.

L’originalité de l’ouvrage se situe certainement dans la dernière partie consacrée au militantisme. Mona Chollet y parle de ses engagements, notamment pour les causes palestinienne et environnementale, et exprime aussi ses doutes. Peut-on continuer à être heureux ou à désirer l’être quand on a une conscience aiguë de ce qui se passe autour de nous ? Avouant redouter « l’effet vase clos des cercles militants », elle répond définitivement par l’affirmative, et invite à ne pas ajouter l’impuissance à la liste de nos motifs de culpabiliser. Frédérique Letourneux

Résister à la culpabilisation. Sur quelques empêchements d’exister, de Mona Chollet (éditions La Découverte, 272 p., 20€).

Le dossier du n° 372 de Sciences Humaines s’intéresse au clash des générations : valeurs, modes de vie, ressources, amours, humour… Sans oublier l’entretien avec Marie Duru-Bellat et François Dubet, « Trop d’école tue l’éducation ! ». Enfin, Maud Navarre signe un remarquable et long article sur « Olympe de Gouges, l’intrépide » : victime de la misogynie des révolutionnaires de 1789, considérée aujourd’hui comme une pionnière des luttes féministes et anti-esclavagistes. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Jacky Schwartzmann, prix Pelloutier

Au terme d’une originale joute littéraire, Jacky Schwartzmann a reçu le prix Pelloutier 2024 pour son roman Shit !. Une distinction, créée en 1992 par le Centre de Culture Populaire de Saint-Nazaire, à l’initiative d’un comité inter-entreprises qui invite les salariés au vote de leur choix sur une sélection d’ouvrages.

Au café Chez la bretonne, le 3 octobre à Saint-Nazaire, ils se rassemblèrent nombreux sous l’égide du CCP pour honorer Jacky Schwartzmann, récompensé du prix Fernand Pelloutier des lecteurs de cette année 2024. Ce fut aussi l’occasion d’échanger à nouveau avec l’auteur de Shit ! à propos de son roman, sorti récemment en poche. Et de présenter, en outre, ses dernières créations : la série BD Habemus Bastard dont le tome 2 vient de paraître chez Dargaud, le livre jeunesse Le théorème du kiwi sorti fin août aux éditions de L’école des loisirs. Hormis l’appréciation des lecteurs et lectrices, le souvenir et la récompense pour l’heureux récipiendaire ? Un beau sweat et… un trophée qui pèse son poids, un écrou de tirant de tête de bielle !

La soirée s’est ensuite poursuivie dans la bonne humeur grâce aux dessins de Juan Marquez Leon, à la musique de Balthaze et de Mathieu Layazid qui ont illustré des extraits de Shit ! lus par des membres de la commission lecture du CCP. Autre motif de satisfaction pour l’association d’éducation populaire ? Après avoir reçu deux prix au récent festival Étonnants voyageurs (le prix Joseph Kessel et le prix des jeunes lecteurs Ouest-France), le roman Guerre et pluie de Velibor Čolić, en résidence en ses murs en 2022-2023, vient d’être couronné du prix François Mauriac. Rendez-vous est pris pour 2025 avec une nouvelle sélection et le futur élu, auteur(e) de bande dessinée cette fois. Serge Le Glaunec

Shit !, de Jacky Schwartzmann (Le livre de poche, 336 p., 8€70) : « La preuve que le polar permet de raconter la société française au plus juste, tout en faisant marrer son lecteur ». Rebecca Manzoni, « Totémic », France Inter. « Derrière la fantaisie des situations, les crises et les fous rires, Jacky Schwartzmann dénonce les dérives d’une société qui passe toujours le rouleau compresseur sur les petits ». Christine Ferniot, Télérama.

Guerre et pluie, de Velibor Čolić (Gallimard, 288 p., 22€00) : « Un admirable roman autobiographique avec ses variations, ses saillies, ses volutes de souvenirs, sa mémoire poisseuse. La guerre, sa guerre de 1992 dans l’ex-Yougoslavie », Le Figaro. « Avec Guerre et pluie, il signe un récit troublant, dur et lucide, traversé par la nostalgie, parfois l’ironie, sur des mois en absurdie et dans la furie du début du conflit en Bosnie en 1992. Avant le sauvetage et la « grande fierté d’avoir déserté », Libération.

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Spectacle vivant, la crise

Saisons raccourcies, projets à l’arrêt, budgets en berne, élus désireux de reprendre la main sur les programmations… Le spectacle vivant est en souffrance. De l’Opéra de Paris à la Comédie Française, du théâtre national de la Colline à celui des Amandiers…

Les programmes de la saison 2024-2025 ne laissent rien paraître qui, page après page, présentent les spectacles à l’affiche dans les théâtres. Pourtant, on remarque soudain que les premiers spectacles qui ouvrent la saison théâtrale, dans le service public, sont « légèrement » décalés. Un décalage à peine perceptible à l’œil nu. Là où la saison démarrait dans la première quinzaine de septembre, voilà que les premières ont lieu fin septembre, après l’arrivée de l’automne. Cela fait quelques années que l’érosion a commencé mais, là, elle est plus importante que jamais. Ces retards de calendrier sont un indicateur des difficultés que rencontrent les théâtres de service public pour assurer leur mission. Ils sont la conséquence des économies imposées par Bercy au printemps dernier, économies qui s’ajoutent aux précédentes. Depuis le Covid, les théâtres ont dû faire face à l’explosion des coûts des matières premières et assurer l’augmentation, normale, des salaires, alors que, dans un même mouvement, les subventions des collectivités territoriales, principaux bailleurs, étaient revues à la baisse.

Le vent de l’austérité

Un état des lieux aggravé par des injonctions ministérielles, « mieux produire, mieux diffuser », qui, dans les faits, mettent en péril les compagnies les plus fragiles, les plus jeunes, ainsi que la diversité, la pluralité des créations. Jusqu’à présent, on grignotait discrètement sur la marge artistique. Désormais, cela n’est plus possible. La démission du directeur de l’Odéon, Stéphane Braunschweig, en décembre 2023, s’est faite dans la quasi-indifférence du secteur. Pourtant, c’était bien son impossibilité de bâtir une saison artistique digne d’un théâtre national qui en fut la cause. Il a fallu attendre quelques chiffres au printemps dernier – qui pointaient une baisse, pour l’année 2024, de 10 % du nombre de spectacles diffusés dans les centres dramatiques nationaux (CDN) et théâtres nationaux – pour que la profession s’inquiète unanimement.

Conjointement menée par les syndicats employeurs et employés du théâtre public, l’étude Lapas annonce fin juin des chiffres alarmants : entre la saison 2018-2019 et 2024-2025, les compagnies qui avaient plus de 100 dates programmées par an passeront de 7 % à 4 % ; entre 50 et 100 dates, de 22 % à 15 % ; entre 20 et 50, de 39 % à 29 % et, tout en bas de l’échelle, le nombre de compagnies qui avaient moins de 20 dates par an, passera de 33 % à 52 %. Partout, on sent le vent de l’austérité souffler dans les théâtres. La diminution attendue est de 54 % du nombre de représentations entre 2023-2024 et 2024-2025. Un appauvrissement de l’offre culturelle sans précédent qui met en péril l’existence de certaines compagnies. L’étude indique que 22 % des artistes jusqu’ici accompagnés envisagent d’arrêter leur carrière ou de dissoudre leur compagnie. 27 % des bureaux de production et 40 % des compagnies pensent ne pas pouvoir maintenir les emplois administratifs.

Un plan social qui ne dit pas son nom

Ce n’est pas Rachida Dati, renouvelée à son poste dans le gouvernement Barnier, qui va inverser la tendance, davantage préoccupée par le patrimoine que par l’art et la création contemporaine. Lorsque Bercy annonce, mi-février, une économie de 10 milliards, une décision qui se traduit pour la culture par une réduction de 200 millions, dont la moitié pour le spectacle vivant, la ministre s’indigne sur les réseaux sociaux. Une indignation qui s’arrête là. On ne l’entend plus lorsqu’on apprend, dans la foulée, que le budget de l’Opéra de Paris est amputé de 6 millions d’euros ; ceux de la Comédie-Française, de 5 millions ; du théâtre national de la Colline et de Chaillot, de 500 000 euros chacun. La locataire de la Rue de Valois a d’autres préoccupations, dont la Mairie de Paris, qu’elle convoite sans vergogne.

Directeur du théâtre des Amandiers, Christophe Rauck l’écrit dans son éditorial de saison : « Les temps sont difficiles et l’austérité qui nous est promise remet en question le service public de l’art et de la culture pour tous·tes. Gardons à l’esprit qu’il est important de laisser vivre le théâtre, lieu de l’indignation, de la contradiction et de l’esprit critique. Nous sommes comme les lucioles. On pense que si nous disparaissons, le jour va quand même se lever. C’est vrai, mais la nuit n’en sera que plus noire ». Déjà, de premières mobilisations pour les services publics ont permis à une profession en danger de s’exprimer. En fait, c’est tout le secteur du spectacle vivant qui est menacé. Marie-José Sirach

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La Commune, un vrai luxe

Le 18/10, en la salle des fêtes d’Azay-le-Ferron (36), en première partie du récital de Marie Coutant, Luxe Communal Duo présente son Concert-Histoire sur la Commune de Paris. Entre chansons et commentaires historiques, un hommage aux femmes et hommes tombés sur les barricades ou au mur des Fédérés.

Accompagnée au clavier par Sylvain, le 18/10 à Azay-le-Ferron, en première partie du concert de Marie Coutant, Caroline se réjouit de faire revivre les moments forts de cet événement historique que fut la Commune de Paris. « Nous avons réalisé ce spectacle à partir de textes d’auteurs impliqués dans ce combat », explique la jeune femme. « Comme celui de Jules Vallès, 28 mai, qui narre sa dernière journée passée sur les barricades, mais aussi de personnes moins connues »… Au final, un tour de chant composé de treize chansons inédites, de textes et commentaires historiques.

Un hommage vibrant pour toutes ces personnes qui se sont battues contre l’oppression, pour les libertés, la démocratie, les conquêtes sociales. Une volonté aussi de mettre à l’honneur les femmes qui ont tenu les premiers rôles : Louise Michel, bien sûr, mais également la journaliste communarde et romancière André Léo et bien d’autres… Les textes sont graves, lourds de sens, imprégnés de destins poignants, de la souffrance des gens du peuple, de la férocité de la répression. Ils portent cependant l’enthousiasme des idéaux défendus par les communards. L’œuvre musicale donne à cette évocation une dimension émotionnelle, poétique et parfois humoristique qui rend l’ensemble à la fois captivant et séduisant. Le nom de « Luxe Communal » porté par le duo, est une expression écrite par Eugène Pottier. Elle synthétise les principes de la Commune de Paris qui, sous la houlette de Gustave Courbet revendiquait un art dégagé de la tutelle de l’État, rapproché du peuple jusque dans les plus petits villages et bien commun de l’Humanité.

L’ambition est immense. Malgré une sous-estimation de ce combat dans les programmes éducatifs, l’utopie des communards a traversé le temps. Né dans le quartier de Ménilmontant, au cœur du 19ème arrondissement de Paris, haut-lieu de l’effervescence révolutionnaire, Sylvain se souvient de la célébration du centenaire de la Commune en 1971 : il a onze ans ! Il découvre Jean Ferrat, Commun Commune, la vie ouvrière plus tard lorsqu’il s’installe à Stains, en banlieue parisienne. Fort de son BTS électro-technique, il plonge dans le monde du travail et s’engage sous la bannière de la CGT. Il nourrit aussi une passion de jeunesse pour la musique. La flûte traversière, le jazz, l’impro, le clavier électronique et… Caroline : leur rencontre autour de la musique fait boum !

C’est à 18 ans que la jeune femme prend conscience de la force du mouvement de la Commune à l’occasion d’une exposition parisienne. Caroline est une littéraire : classe de prépa pour Khâgne et Hypokhâgne, CAPES, enseignante de français. Elle est aussi attirée par le chant lyrique. « Dès l’adolescence j’ai été séduite par l’opéra. J’adore les œuvres de Verdi, Puccini, Mozart, notamment. Les belles voix comme celles de Placido Domingo ou Nathalie Dessay me font vibrer ». Son goût pour la chanson vient plus tard, avec Sylvain elle découvre Anne Sylvestre, Barbara, Nougaro et compagnie. Sens du partage, fibre sociale, écoute de l’autre, goût pour la découverte : Caroline et Sylvain étaient faits pour s’accorder et concevoir un projet mettant en musique aspirations et savoir-faire.

La thématique ? L’histoire de la Commune, bien sûr ! 2021 et la célébration du 150ème anniversaire les reconnectent à l’association des Amies et Amis de la Commune. « Il y a trois ans nous avons pris en charge la partie festive d’un colloque organisé à Issoudun et Bourges. C’est à partir de là que nous avons imaginé des créations musicales sur ce thème », précise Sylvain. En 2023, Luxe Communal Duo compose et présente son premier Concert-Histoire. Philippe Gitton

La Commune/Concert-Histoire, Luxe Communal Duo : Le 18/10 à 20h30, salle des fêtes d’Azay-le-Ferron, en première partie du concert de Marie Coutant.

Marie Coutant, femme du monde

Autrice-compositrice et interprète, Marie Coutant présente son récital Aux femmes du monde. Une voix puissante très singulière, un charisme authentique, une écriture au talent incontestable. Elle a partagé la scène d’artistes renommés : Tri Yann, Fabienne Thibault, Nilda Fernandez, La Tordue, Lhasa De Sela, Linda Lemay, Sapho, Renaud, Zacchary Richard, Thomas Fersen et son « idole » Jacques Higelin. Elle donne de nombreux concerts dans l’Indre (sa terre de résidence), comme dans toute la France, ainsi qu’en Belgique, Allemagne, Pologne, Turquie… Elle travaille aujourd’hui sur divers projets de création musicale et tourne son spectacle Aux femmes du monde. En solo ou en compagnie de Bruno Pasquet à la basse, Romain Lévêque à la batterie et Anthony Allorent à la régie son.

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De la chaîne à la ligne…

À l’Espace culturel de Grenay (62), Mathieu Létuvé propose À la ligne, feuillets d’usine. L’adaptation du livre de Joseph Ponthus, le quotidien du travail dans les usines agro-alimentaires. Entre mots et maux, de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru.

Noir de scène, court silence puis une salve d’applaudissements… Le public est debout pour saluer la prestation de Mathieu Létuvé ! Dans une subtile féérie de sons et lumières, le comédien a mis en scène les maux et mots de cet intérimaire enchaîné sur les lignes de production des usines agro-alimentaires. Entre réalisme et poésie, une adaptation émouvante et puissante d’À la ligne, feuillets d’usine, l’ouvrage du regretté Joseph Ponthus.

Désormais, on ne travaille plus à la chaîne, mais en ligne… à trier des crustacés ou vider des poissons du matin au soir, jour et nuit, à découper porcs et vaches dans le sang, la merde et la puanteur ! En des journées de 3×8 harassantes, épuisantes, où bosser jusqu’à son dernier souffle vous interdit même de chanter pendant le boulot. Homme cultivé et diplômé, éducateur spécialisé en quête d’un poste, nourri de poésie et de littérature, Joseph Ponthus n’est point allé à l’usine pour vivre une expérience, « il est allé à l’embauche pour survivre, contraint et forcé comme bon nombre de salariés déclassés », précise Mathieu Létuvé. « La lecture de son livre m’avait beaucoup touché, il m’a fallu faire un gros travail d’adaptation pour rendre sensible et charnelle cette poétique du travail », poursuit le metteur en scène et interprète, « il raconte l’usine en en faisant un authentique objet littéraire, une épopée humaniste entre humour et tragédie ».

La musique électronique d’Olivier Antoncic en live pour scander le propos, des barres métalliques pour matérialiser la chaîne ou la ligne, des lumières blanches pour symboliser la froideur des lieux… Au centre, à côté, tout autour, assis – courbé – debout – couché, un homme comme éberlué d’être là, triturant son bonnet de laine qu’il enlève et remet au fil de son récit : tout à la fois trempé de sueur et frigorifié de froid, tantôt enflammé et emporté par la fougue et le vertige des mots, tantôt harassé et terrassé par les maux et les affres du labeur !

Entre mots et maux, dans une économie de gestes et de mouvements, le comédien ne transige pas, Mathieu Létuvé se veut fidèle aux feuillets d’usine de Joseph Ponthus, un texte en vers libres et sans ponctuation : de la poésie la plus touchante au réalisme le plus cru, du verbe croustillant de Beckett ou Shakespeare à l’écœurement des tonnes de tofu à charrier, des chansons pétillantes de Trenet ou Brel à l’odeur pestilentielle des abattoirs ! À la ligne ? La guerre des mots contre les maux, de l’usine à tuer de Ponthus dans les années 2000 à la tranchée d’Apollinaire en 14-18 : entre la merde et le sang, les bêtes éventrées et la mort, le même champ de bataille à piétiner du soir au matin. Convaincant, percutant, en ce troisième millénaire Mathieu Létuvé se livre cœur à corps en cette peu banale odyssée de la servitude ouvrière. Le public emporté par ce qu’il voit et entend plus d’une heure durant, magistrale performance, l’interprète ovationné !

Pour Mathieu Létuvé, ce spectacle prend place dans la lignée de ses précédentes créations : dire et donner à voir l’absurdité d’un monde qui nie l’existence des sans-grades, mutile les corps, leur dénie toute humanité et dignité… « Dire tout ça, le politique – l’absurde – le drôle – le tragique, le rythme et la beauté d’un texte à la puissance épique comme un chant de l’âme et de nous, les sans costards et sans culture » ! Le comédien l’affirme, persiste et signe, telle affirmation ne relève en rien de la posture, c’est un engagement au long cours que d’inscrire ses projets dans une démarche d’éducation populaire. Yonnel Liégeois, photos Arnaud Bertereau

À la ligne, Mathieu Létuvé : le 11/10, 20h. Espace culturel Ronny Coutteure, 28 bis boulevard de la Flandre, 62160 Grenay (Tél. : 03.21.45.69.50). Le 13/12 à Gonfreville-l’Orcher (76), Espace culturel de la Pointe de Caux. À la ligne, feuillets d’usine, de Joseph Ponthus (Folio, 277 p., 8€30).

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Ouvrier, en être ou pas ?

Aux Presses universitaires de Rennes, Pauline Seiller publie Un monde ouvrier en chantier, hiérarchies ouvrières dans l’industrie contemporaine. Sur le modèle des travailleurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, un éclairage sur les membres d’une « aristocratie ouvrière » en déclin. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°371, septembre 2024), un article de Frédérique Letourneux.

Au tournant des années 2000 paraît le célèbre ouvrage des sociologues Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Le Retour de la condition ouvrière éclairant les conditions de travail et d’emploi des travailleurs de l’usine Peugeot de Sochaux. La thèse était dans le titre : le groupe des ouvriers de l’industrie n’a pas disparu et il importe d’y prêter attention. Pourtant, si aujourd’hui les ouvriers représentent encore le cinquième de la population active, c’est en bonne partie dans le secteur des services tandis que le noyau d’ouvriers industriels, figures historiques et symboliques de ce groupe social, se réduit. En s’intéressant aux travailleurs des chantiers navals de Saint-Nazaire, un des derniers bastions de l’industrie métallurgique française, la sociologue Pauline Seiller éclaire de façon singulière la condition d’ouvriers syndiqués et qualifiés, rares représentants d’une « aristocratie ouvrière » en déclin.

Pour autant, Pauline Seiller montre également de quelle manière ce groupe est traversé par de fortes tensions, avec d’un côté les « ouvriers maison » qui revendiquent un savoir-faire spécifique et les ouvriers des entreprises sous-traitantes, moins qualifiés et surtout plus précaires. Ces entreprises ont en effet de plus en plus recours à une main-d’œuvre internationale, via le statut de travailleur détaché qui permet d’embaucher des travailleurs européens à des conditions économiques beaucoup plus favorables.

L’analyse de ces mutations des conditions de travail et d’emploi permet en creux de souligner comment le groupe des « métallos » s’ingénie à défendre une légitimité professionnelle fondée sur la qualification. L’identité ouvrière se structure alors fortement autour de la valorisation d’une norme de virilité qui met à l’épreuve le corps, symbole de l’investissement dans le travail. L’identification au groupe est si forte que beaucoup recourent à la rhétorique de « la famille » pour décrire la vie sur les chantiers. Une identité liée à un fort ancrage territorial : « À Saint-Nazaire, tout le monde connaît quelqu’un qui bosse aux chantiers ». Frédérique Letourneux

Un monde ouvrier en chantier, hiérarchies ouvrières dans l’industrie contemporaine, Pauline Seiller (Presses universitaires de Rennes, 180 p., 20€).

Très éducatif, le dossier du n° 371 de Sciences Humaines : que masque la violence de l’enfant, comment y faire face ? Sans oublier, signé Frédéric Manzini, le décryptage bien instruit du parcours de Frantz Fanon, ce psychiatre né à Fort-de-France en 1925, solidaire de la cause algérienne et en révolte contre le colonialisme. Une pensée toujours ignorée et méprisée en France, « Je ne suis pas esclave de l’esclavage (…) Moi, l’homme de couleur, je ne veux qu’une chose : que cesse à jamais l’asservissement de l’homme par l’homme (…) Le Nègre n’est pas, pas plus que le Blanc » (in Peau noire, masques blancs), une icône aux USA instrumentalisée aujourd’hui par les mouvements identitaires… Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Festival de l’Hydre, un chantier ouvert !

Au Moulin de l’Hydre, à Saint-Pierre d’Entremont (61) les 6 et 7/09, la Fabrique théâtrale a tenu son troisième festival. Un événement à l’initiative de la compagnie Le K et des Bernards L’Hermite. Au programme, spectacles et concerts dont Molière et ses masques, la nouvelle pièce de Simon Falguières.

Au creux de la vallée du Noireau, affluent de l’Orne, l’ancien Moulin des Vaux autrefois filature puis usine d’emboutissage, renait. L’association les Bernards l’Hermite a coutume de s’installer dans des lieux désaffectés pour les transformer en espaces de création artistique (dernièrement La Patate sauvage à Aubervilliers). Ici, elle investit le site, rebaptisé Moulin de l’Hydre par Simon Falguières, membre et directeur artistique des Bernards l’Hermite. Sur un grand terrain boisé, idéal pour la culture potagère et l’installation d’un camping, s’élèvent deux corps de bâtiment. D’un côté, les anciens bureaux de l’usine ont été transformés en un lieu d’habitation. En face, ce qui fut l’usine a été rénové en espaces de répétition, de montage et de stockage de décors. Ils deviendront à terme un théâtre « pour faire des créations de grandes taille, hiver comme été » selon Simon Falguières, le rêve ouvrant sur les champs et la forêt. L’inauguration de cette « fabrique théâtrale », réunissant tous les métiers du spectacle, est prévue dans cinq ans

Un théâtre de proximité

La compagnie Le K organise des ateliers d’écriture et pratique théâtrale amateur, avec l’appui des communes avoisinantes : Cerisy-Belle-Étoile, Saint-Pierre d’Entremont et Flers, la ville la plus proche. Écoles et collèges y participent. Beaucoup d’habitants des villages alentour adhèrent au projet, certains collaborent au chantier pour construire un muret ou donner un coup de main pour les manifestations. 80 bénévoles ont contribué cette année à la bonne marche du festival : accueil, cuisines, parking, bar… Le centre dramatique national, Le Préau de Vire, a commandé cette année à Simon Falguières une pièce pour son « festival à vif » articulé avec le travail que mène la compagnie Le K auprès des lycéens de Nanterre et un chœur d’habitants de cette région vallonnée qui lui vaut le nom de Suisse normande. La Comédie de Caen va recevoir la dernière production de la compagnie, Molière et ses masques. Les artistes du Moulin souhaitent créer un réseau avec les festivals de Normandie… Le chantier de la décentralisation reste ouvert !

Pour le festival en extérieur, des gradins confortables ont été montés face à une grande scène adossée au mur de briques de l’usine. Aux fenêtres, la nuit, s’allument des projecteurs. Un deuxième espace de jeu a été aménagé dans le jardin attenant … Bravant la pluie normande, le public, nombreux, assiste à ces deux jours. Le prix d’entrée est libre, il vaut adhésion à l’association des Bernards L’Hermite. Les habitants de la région aiment raconter l’histoire de ce lieu qui a marqué des générations, ils se réjouissent de le voir revivre en apportant de la culture au pays. Les six membres permanents de la compagnie déterminent collectivement le menu des festivités. Simon Falguières y présente une création chaque année et veille à la mixité, n’hésitant à accueillir « des femmes avec des paroles relatives à leur combat ». Mireille Davidovici

Le moulin de l’Hydre, 660 Chemin du vieux Saint-Pierre, 61800 Saint-Pierre d’Entremont (Tél. : 09.80.91.56.44). lesbernardslhermite@gmail.com

 SILLAGES

BEAUFILS et RICORDEL

Sillages, un court spectacle de cirque a ouvert le festival. Quentin Beaufils et Léo Ricordel acrobates trampolinistes, accompagnés en live par la musicienne Zoé Kammarti se déploient sur une piste circulaire. Ils bondissent avec élégance, se croisent, grimpent sur les épaules l’un de l’autre ou poursuivent une trajectoire solitaire. Pendant qu’ils tournent en rond, mêlant portés, danse et acro-danse, des voix viennent donner sens à leurs déambulations. On entend des réflexions d’adultes sur le sens de l’existence et les traces que laisseront leurs vies. S’y mêlent celles d’enfants enregistrées à l’école élémentaire de Cerisy. Ils répondent à des questions : qu’est-ce que grandir ? Être vieux ? Que souhaiteraient-ils ? Certains aimeraient « une fête tous les jours à la cantine », « une piscine dans l’école » ou « avoir de super pouvoirs pour soigner les blessés ». Présents dans le public, les bambins réagissent à ces paroles. De fil en aiguille, la musicienne, munie de son violon, rejoint les circassiens sur leur agrès. À trois, la navigation se complexifie entre confrontation et échappées solitaires… M.D.

Créée en 2020, la Cie Nevoa présentait ici ce premier spectacle de 30mn, étoffé par la suite en une forme longue dédiée au plateau.

 VA AIMER !

DE et PAR EVA RAMI

Dans ce troisième « Seule en scène » (après, Vole ! et T’es toi), Va aimer !, l’autrice comédienne convoque de nouveau son double : Elsa Ravi. Au rythme effréné des aventures de cet alter ego, elle incarne une multitude de personnages. On y retrouve père, mère, grands-mères mais aussi l’institutrice ou ses meilleures copines. Depuis ses années d’école jusqu’à l’âge adulte, Elsa remonte vers les traumatismes de son enfance, trop longtemps tus. Le comique cède le pas à des scènes oniriques virant au cauchemar et, au fil de la sulfureuse traversée d’Elsa Ravi, Eva Rami peut rire de ses plaies. Venant du clown et du masque, elle excelle à changer de corps et de voix. Avec énergie et drôlerie, elle dénonce son viol et son inceste lors d’un faux procès qui fait écho à toutes celles qui osent aujourd’hui prendre la parole. Selon l’artiste, ce spectacle n’est pas la suite des deux premiers et révèle une facette plus intime de son Elsa. M.D.

Après un Molière et le festival d’Avignon, Va aimer ! est repris au théâtre de la Pépinière à Paris du 23/09 au 11/11.

DANUBE

DE et PAR MATHIAS ZAKHAR

En 2017, dans le cadre des Croquis de Voyage initiés par l’Ecole du Nord où il est élève-comédien, Mathias Zakhar suit le fil du Danube et de son histoire familiale. Un mois durant, il traverse l’Europe – Allemagne, Autriche, Slovaquie, Hongrie, Serbie et Roumanie – en train, en bateau, en stop… De la source à l’embouchure (« Le petit robinet est devenu une bouche où le Danube se perd »), il compose un récit rythmé comme La Prose du Transsibérien de Blaise Cendrars, avec des échappées poétiques à la Paul Celan : « L’Europe est un masque de papier qui porte le Danube en sourire ». Il retrouve au passage sa famille paternelle, hongroise : « Mon grand-père attend Dieu, assis dans les abeilles, et il chante ». Il plonge au cœur de cette Mitteleuropa aux langues et nationalités enchevêtrées : « Sarajevo, ses mosquées qui se frottent à ses églises, qui se frottent à ses synagogues, qui se frottent à mes mains (…) La rivière coule rouge, de tout le sang versé. (…) Et mon impuissance. Je suis un petit jouet de l’histoire dans une boîte. (…) Je comprends que je ne suis rien, je suis vide, prisonnier de la puissance du monde ». Au terme du périple, arrivé au kilomètre zéro, paradoxalement là où le fleuve se jette dans la mer après 2.882 kilomètres, « Le voyage est une longue quête vers un moi qui ne m’appartient pas », conclut-il. À l’heure où l’Europe vacille, l’histoire des peuples meurtris par des totalitarismes passés et à venir a nourri une nouvelle version de Danube. A partir de son texte initial, Mathias Zakhar a pris des chemins un peu hasardeux, il n’a pas encore trouvé le juste rythme de ce carnet de voyage mais il a encore le temps de le peaufiner ! M.D.

Tournée itinérante, organisée par le Théâtre des Amandiers à Nanterre (92), du 27/01/25 au 02/02.

MOLIERE PAR LES VILLAGES

« Une farce rêvée », Simon Falguières

En 1h20mn, avec Molière et ses masques, Simon Falguières brosse « La vie glorieuse et pathétique du célèbre Molière. Une vie romancée, inventée, mensongère sur ce que nous inspire le plus connu des chefs de troupe français. Nous ne sommes pas Molière mais notre art est le même ». Six comédien.ne.s jouent, sur d’étroits tréteaux, sans effets de lumière, dans des costumes de tous styles  puisés par Lucile Charvet dans les stocks de la compagnie. Les rideaux blancs qui flottent au vent sont les voiles d’un radeau imaginaire. La première partie de cette farce reconstitue douze ans de vie errante, quand la seconde récapitule, devant le dramaturge mort en scène dans le Malade imaginaire, les épisodes de sa carrière parisienne aux prises avec les aléas de la condition courtisane : « Fini la liberté, l’artiste de théâtre mange dans les mains du pouvoir ».  D’un bout à l’autre, alors que Molière lorgnait vers la tragédie, c’est la comédie qui l’emporte.

Simon Falguières a le don de décortiquer en de brèves saynètes avec masques et perruques l’Étourdi ou les contretemps, premier succès de la troupe : il le réécrit et le met en scène façon commedia dell’arte. Dans l’Etourdi, Victoire Goupil mène un train d’enfer à ses camarades en Mascarille, et sera tout au long de la pièce l’éternel valet impertinent, apportant la contradiction à ses maîtres, sur scène comme à la ville. Quand Jean-Baptiste chasse ses masques pour monter Nicomède de Pierre Corneille – un fiasco -, il les rappelle à l’entracte, afin de sauver par une comédie, un spectacle donné devant le roi et toute la cour. Simon Falguières s’en donne à cœur joie dans une version burlesque tournant en ridicule l’intrigue politique et les personnages de Corneille. On aura aussi droit à une brève leçon d’histoire de France, depuis Henri lV jusqu’à Louis XIV.. Avec, en supplément de la farce, quelques petits coups de griffes aux puissants d’hier et d’aujourd’hui comme savait déjà en donner Molière.

Changements de rôles et de costumes ne ralentissent pas le rythme trépidant et, aux côtés de ses partenaires multicartes, Anne Duverneuil est un Molière dynamique, ambitieux mais aussi l’amoureux de la jeune Armande qui se moque de lui-même en vieillard jaloux dans l’Ecole de femmes, ou encore l’homme celui qui restera fidèle à Madeleine jusqu’à son dernier souffle. Ses déboires amoureux et politiques se traduisent par une courte tirade du MisanthropeVoici une pièce courte enjouée, conçue pour l’itinérance ! La compagnie Le K envisage une tournée par les villages. Au printemps, la troupe se rendra à pied du Moulin de l’Hydre jusqu’à Caen, décor sur une carriole tirée par des chevaux. Elle jouera à toutes les étapes, en plein air ou à couvert en cas de pluie. M.D.

Du 25 au 28/09 : Transversales – Scène Conventionnée de Verdun. Novembre 2024 / Printemps 2025 : département de l’Orne, département de l’Eure, Flers Agglo, Bernay, SNA 27, Comédie de Caen … (à suivre)

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Extrême droite et syndicalisme

Depuis toujours, le Rassemblement national hait les syndicats, surtout la CGT ! Certes, le programme actuel du RN en matière de syndicalisme reste très flou. Il n’empêche, les anciens programmes du Front National, comme les multiples prises de position des membres du parti, laissent imaginer le pire pour les syndicats et la démocratie sociale en cas d’arrivée au pouvoir de l’extrême droite. 

« Les syndicats sont les croque-morts du monde économique et du travail, ils ne servent à rien. » Les mots de Louis Alliot, maire RN de Perpignan, au micro de BFM TV le 25 août 2022, sont au diapason d’à peu près toutes les déclarations des membres du parti frontiste au sujet des syndicalistes et leurs actions. Depuis toujours, le Front National, devenu Rassemblement national, se distingue par une franche hostilité à l’égard des syndicats. Édité par la FTM-CGT, un livret tente d’ailleurs de compiler les déclarations de ses membres à ce propos  : pour Marion Maréchal-Le Pen, la CGT est un « syndicat groupusculaire, [une] organisation d’extrême-gauche, ultimes adeptes d’une lutte des classes périmée », tandis que pour sa tante, « le verrou syndical est le premier verrou à faire sauter pour débloquer l’économie », quand pour Thibaut de la Tocnaye, membre du bureau du RN, « l’immense majorité des centrales médiatisées profite à fond du système qui les nantit de subventions et de châteaux… Ils sont souvent corrompus (…) toujours gavés grâce à l’argent, parfois sale ».

Cette aversion se retrouve par ailleurs dans les actes violents dont les syndicats sont régulièrement les cibles : à la Bourse du travail CGT d’Avignon où une croix celtique a été taguée début juillet, ou encore à Montpellier où une militante de l’Union syndicale Solidaires 34 a été agressée par un groupuscule d’extrême droite à la fin du mois de juin.

Une matrice, l’idéologie corporatiste

À la base de cette hostilité du RN pour le syndicalisme, on retrouve une vision très particulière du social : « La matrice idéologique originelle de l’extrême droite c’est le corporatisme, qui consiste à remplacer le conflit entre capital et travail par le patriotisme économique, l’appartenance nationale », explique Karel Yon, chargé de recherche au CNRS et sociologue à IDHES-Nanterre (Institutions et dynamiques historiques de l’économie et de la société). « Historiquement, lorsqu’elle a été au pouvoir en France ou ailleurs, l’extrême droite a toujours persécuté les syndicats et dissous les organisations de travailleurs et celles représentatives du patronat. Les « Chartres du travail » ont alors inventé des nouvelles organisations par branches professionnelles qui rassemblaient les ouvriers et les patrons, abonde Cédric Bottero, président de Vigilances et initiatives syndicales antifascistes (VISA). « Malgré les discours de « lissage » du Rassemblement national, pour nous, l’ADN du RN, c’est toujours le corporatisme fasciste traditionnel : la négation de la lutte des classes. » Cette négation de la lutte des classes se retrouve, par exemple, lorsque qu’Éric Zemmour, alors candidat à l’élection présidentielle de 2022, se présente comme le candidat de la « réconciliation des classes ». Pour Cédric Bottero, l’horizon du Rassemblement national ne fait aucun doute : « le projet final, c’est de faire disparaître les syndicats tels qu’ils existent aujourd’hui, c’est-à-dire des syndicats de classe. »

Syndicat maison

À l’exception de la promesse de la réunion d’une conférence sociale à l’automne, le programme de Jordan Bardella est bien vide en matière de démocratie sociale. « Le Rassemblement national n’a pas de programme codifié et clair sur le syndicalisme », explique Jean Grosset, directeur de l’Observatoire du dialogue social, rattaché à la Fondation Jean Jaurès. « Pour comprendre leur ligne, il faut recouper leurs déclarations. »

Une des prises de position constante des membres du parti frontiste, c’est la volonté d’une « grande réforme des syndicats ». De façon récurrente, Marine Le Pen s’est ainsi prononcée en faveur de la « liberté syndicale ». Une expression qui de fait renvoie à différents scénarios : une baisse drastique des seuils de représentativité ou la suppression du monopole de présentation des listes syndicales pour le premier tour des élections professionnelles. Depuis la loi du 20 août 2008 portant rénovation de la démocratie sociale et réforme du temps de travail, le seuil de représentativité des syndicats est fixé à 10 % des voix dans les entreprises et à 8% au niveau de la branche professionnelle. Au niveau interprofessionnel, les organisations sont reconnues comme représentatives lorsqu’elles obtiennent 8% des suffrages au niveau national et si elles ont aussi été reconnues représentatives au niveau des branches à la fois dans l’industrie, la construction, les services et le commerce. L’idée sous-jacente du Rassemblement national ? Permettre la création de nouveaux syndicats, afin d’amoindrir les organisations syndicales existantes. « Ce genre de mesures qui peuvent paraître un peu techniques, auraient pour effet de renforcer un syndicalisme « maison », qui n’aurait de légitimité qu’à la condition d’être le partenaire du patronat, au lieu d’être un contre-pouvoir au capital » analyse Karel Yon.

Couper les vivres

Le financement des syndicats est une autre obsession du parti frontiste. Dans une interview sur Cnews le 21 mai 2024, Marion Maréchal Le Pen affirme ainsi qu’il ne faut « plus de subventions publiques, dorénavant les syndicats doivent vivre de leurs adhésions. » Réduire les moyens financiers dont disposent les syndicats ne figurent dans aucun programme écrit, mais rejoint un autre axe du RN en matière de syndicalisme : celui de restreindre le droit syndical.

« Pour l’extrême droite, dès que les syndicats sortent des entreprises, ils sont accusés de faire de la politique » analyse Karel Yon. Ainsi, lors de plusieurs prises de parole, ses membres ont affirmé vouloir restreindre le droit syndical à l’entreprise ou à l’administration, afin d’empêcher que les élus syndicaux ne puissent mener une activité au-delà de leur lieu de travail. Une telle mesure revient, par ailleurs, à transférer le coût des détachements des élus aux syndicats. « Cela revient à couper les moyens humains des confédérations, des fédérations et des unions départementales » analyse Jean Grosset. Autre attaque fréquente du Rassemblement national sur le paritarisme, le Conseil Économique Social et Environnemental (CESE), rebaptisé par Marine Le Pen « le palais des copains et des coquins. « Le Rassemblement national a indiqué à plusieurs reprises vouloir le fermer » explique Jean Grosset.

Encadrement du droit de grève et de manifestation

Si le RN prétend être du côté des travailleurs, la réalité est toute autre. « Dans toutes ses déclarations, le FN/RN s’est opposé aux syndicats et a toujours été du côté d’un patronat de choc. Jamais ce parti n’a consenti à voir dans l’action syndicale un facteur de progrès et de démocratie sociale. Il a toujours sévèrement condamné tous les mouvements et toutes les mobilisations syndicales » écrit Alain Olive dans une publication de l’Observatoire du dialogue social. Parmi les modes d’action des syndicats les plus honnis par le RN, la grève. « Pendant longtemps, l’interdiction pénale des piquets de grève faisait parti du programme du FN« , rappelle Cédric Bottero. « Depuis 2012, dans son entreprise de dédiabolisation, le RN a fait disparaître cette mention de son programme. Nul doute qu’en cas de prise de pouvoir, ils reviendront dessus« .

Plusieurs représentants de l’extrême droite plaident pour un encadrement renforcé du droit de grève. Marion Maréchal Le Pen s’est prononcée pour l’interdiction du droit de grève aux moments des vacances scolaires et des jours fériés dans la fonction publique. « Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que le Rassemblement national aurait à sa portée tout un tas de leviers qui ont déjà été posés pour aggraver la situation de fragmentation et d’affaiblissement du syndicalisme », alerte Karel Yon. Ainsi du droit de grève, déjà largement raboté par plusieurs réformes votées ces dernières années (à la SNCF, dans les écoles maternelles et élémentaires, dans le secteur aérien). Aucun doute possible, le RN est bien l’ennemi des travailleurs. Pauline Porro

Lire et comprendre :

Voter par temps de crise, portraits d’électrices et d’électeurs ordinaires par Eric Agricoliansky, Philippe Aldrin et Sandrine Lévêque ( PUF, 384 p., 23€).

Les classes populaires et le FN, explications de vote par Gérard Mauger et Willy Pelletier (éditions du Croquant, 282 p., 18€).

Des électeurs ordinaires, enquête sur la normalisation de l’extrême droite par Félicien Faury (Le Seuil, 240 p., 21€50).

Sociologie politique du rassemblement national, enquêtes de terrain par Safia Dahani, Estelle Delaine, Félicien Faury et Guillaume Letourneur (Presses universitaires du Septentrion, 328 p., 25€).

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Sarah Bernhardt, sacrée destinée

Jusqu’au 22/12, au théâtre du Palais Royal (75), Géraldine Martineau présente L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhardt. Une pièce qu’elle a écrite et met en scène, avec Estelle Meyer dans le rôle-titre qui brûle les planches. Une joyeuse troupe de sept comédiens chanteurs accompagne les aventures de la diva.

Un vrai roman populaire que cette vie, même si c’était mal parti pour la petite Sarah : loin de sa famille, parmi les bonnes sœurs, à 14 ans elle se montre déjà impertinente et mutine ! Sa mère, une demi mondaine, veut la marier. Plutôt le couvent que dépendre des hommes. Et pourquoi pas le Conservatoire ? Ses débuts à la Comédie-Française sont catastrophiques, son attitude rebelle débouche sur sa démission. Mais à l’Odéon, la voilà bientôt en haut de l’affiche malgré chagrins d’amour, démêlés familiaux et un enfant qui nait sans père… On voit George Sand lui donner une leçon de diction, Victor Hugo lui confier le rôle de la Reine dans Ruy Blas : un triomphe. Elle devient alors la star internationale passée à la postérité, en témoigne le film de ses funérailles projeté discrètement en fond de scène. 400.000 personnes y assistent. Au-delà de l’icône, du « monstre sacré » selon Jean Cocteau, la pièce nous plonge dans l’intimité d’une femme non- conformiste, en lutte contre les préjugés de son temps.

Une femme en rupture avec son époque

La pièce dépeint aussi une époque où, peu avant le cinématographe, le théâtre était encore l’art populaire par excellence où les acteurs s’écharpaient pour un rôle, où le public sifflait, huait ou s’enflammait pour une actrice, comme pour une vedette de la pop aujourd’hui. Le théâtre du Palais Royal, avec ses ors et ses cramoisis, nous en rappelle l’ambiance. Cette Extraordinaire destinée brosse surtout le portrait d’une femme libre, qui voulait s’affranchir du joug patriarcal. Sans compter son engagement politique. Elle transforme l’Odéon en hôpital miliaire pendant le siège de Paris par les Prussiens en 1870, n’hésite pas à se produire sur le front devant les poilus en 1914- 1918 malgré sa récente amputation. Elle s’engagera dans la lutte contre l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus… Il y a l’envers du décor : déconvenues amoureuses, grossesse non désirée, famille dysfonctionnelle, perte de sa mère et de ses deux sœurs, fils joueur et fantasque. Des blessures d’amitié aussi, notamment avec son amie Marie Colombier qui, à l’issue d’une tournée théâtrale de huit mois aux Etats Unis et au Canada, écrit deux pamphlets, dont Les Mémoires de Sarah Barnum, grossièrement antisémite. Un scandale à l’époque.

L’air de rien, Géraldine Martineau révèle la modernité de son héroïne : « Sarah est une femme forte, ambitieuse, libre et jusqu’au-boutiste. Elle ne s’est pas construite grâce aux hommes ou dans l’ombre d’un homme. Elle n’est pas devenue une icône, parce que les hommes se la sont appropriée. Elle l’est devenue parce qu’elle a travaillé́ sans relâche toute sa vie, qu’elle a pris des risques et qu’elle s’est constamment réinventée. Elle a toujours refusé qu’on la contraigne ou qu’on l’enferme. » Après un préambule un peu malvenu, la pièce trouve son allure de croisière dès la première scène avec un joli trio pour chanter les funérailles d’une belette : « Ma petite belette est tombée sur la tête/ (…) morte d’un coup sec … ». Forence Hennequin (violoncelle) et Bastien Dollinger (piano et clarinette), omniprésents, rendent sensible l’atmosphère des différents tableaux, comme avec les mélodies klezmer, lors du mariage de Sarah Bernhardt, rappelant les origines juives de la comédienne. Simon Dalmais et Estelle Meyer signent la musique, l’actrice est aussi autrice compositrice interprète. Elle joue le rôle titre dans le Dracula de l’Orchestre National de Jazz dont elle a écrit le livret avec Milena Csergo (2019). À partir de ses chansons, elle a créé un spectacle aux Plateaux sauvages en 2019. Et en 2023, elle crée Niquer la fatalité, chemin(s) en forme de femme, un spectacle mis en scène par Margaux Eskenazi.

Un casting à la hauteur

En courts tableaux et une heure cinquante, Estelle Meyer nous entraine avec élan dans la vie tumultueuse de son héroïne. D’abord elle campe une jeune première empruntée, à la voix incertaine, puis elle prendra de l’aisance jusqu’à nous faire entendre quelques morceaux de bravoure, dont une tirade de l’Aiglon d’Edmond Rostand. Sans singer son modèle, la comédienne porte avec vigueur ce personnage éruptif, volontaire dont la devise reste « Quand même », titre d’un des songs du spectacle. Mais elle ne manque pas de nuances quand elle chante la mort de sa cadette « Ma petite sœur mon amour mon cœur… ». À ses côtés, la présence discrète d’Isabelle Gardien en fidèle gouvernante apporte un contrepoint. Il faut saluer l’habileté des sept comédiennes et comédiens qui se déploient autour d’elle, se partageant une trentaine de rôles dans les somptueux costumes de Cindy Lombardi. Quelques éléments de décor et accessoires rapidement déplacés suffisent à la scénographe Salma Bordes à situer les différents épisodes, aidée par des projections vidéo suggestives.

Géraldine Martineau confirme ici ses talents d’autrice et de metteuse en scène. Dès 2018, elle jouait à la Nouvelle Seine Aime-moi, son premier texte, écrivait et réalisait La Petite Sirène d’après Andersen à la Comédie Française (Molière du Jeune Public). Elle intègre le Français en tant que pensionnaire en 2020, où elle adapte, met en scène et joue La Dame de la Mer d’Ibsen. Avec l’Extraordinaire destinée, elle rend grâce à celle qui « a visité les deux pôles, qui de sa traîne a balayé de long en large les cinq continents, qui a traversé les océans, qui plus d’une fois s’est élevée jusqu’aux cieux » selon Tchekhov. Mireille Davidovici

L’extraordinaire destinée de Sarah Bernhard, Géraldine Martineau : jusqu’au 22/12, du mardi au dimanche, en alternance avec la pièce Edmond à partir du 11/10. Le texte de la pièce est publié à L’Avant-Scène théâtre.Théâtre du Palais-Royal, 38 rue de Montpensier, 75001 Paris (Tél. : 01.42.97.40.00).

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Aux gardiens de l’ordre mondial

Que reste-il de la Palestine ? Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement. Je suis romancière, j’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Publiée sur Mediapart, la tribune de Yara El-Ghadban, romancière et anthropologue d’origine palestinienne.

Yara El-Ghadban vient de publier La Danse des flamants roses. Elle est l’autrice de trois précédents romans aux éditions Mémoire d’encrierL’ombre de l’olivier (2011), Le parfum de Nour (2015) et Je suis Ariel Sharon (2018). Elle a écrit l’essai Les racistes n’ont jamais vu la mer avec Rodney Saint-Éloi, paru en 2021. Ses livres racontent la vie des hommes, des femmes et des enfants qui, face à l’histoire, à la violence coloniale et à l’exil, rêvent de demain. Elle vit à Montréal, elle est présente en France en septembre et octobre 2024.

Bientôt un an de génocide à Gaza. Et la Cisjordanie assiégée par les colons et les bulldozers. Que reste-il de la Palestine ? Je suis parmi les millions de citoyens du monde qui vous suivent du regard. Vous, les gardiens de l’ordre mondial. Vous qui indiquez le terroriste parmi les milliers de victimes, vous qui éduquez sur le droit d’un État colonisateur de se défendre et le devoir des colonisés de mourir. Vous qui martelez qui est humain et qui ne l’est pas. Nous sommes une constellation de pays, langues, religions, continents. Nous cherchons les mots pour dire l’horreur, l’écœurement.

J’écris 7 octobre, et on m’ordonne d’ajouter les mots terrorisme, Hamas, antisémitisme. Ai-je le droit de citer cette date sans avoir à justifier le massacre de 40000 Palestiniens, taire les milliers de disparus, ignorer la violence des colons, escamoter sept décennies d’expulsion, de colonisation, d’occupation, d’apartheid ? 1139 Israéliens tués le 7 octobre. J’ai eu froid dans le dos. En réponse, le droit d’anéantir un peuple entier. Tapisser Gaza de bombes, lâcher la haine débridée des colons en Cisjordanie. Je me demande alors, avez-vous froid dans le dos ?

Je suis romancière. J’écris la Palestine, la vie, l’avenir. J’écris qu’Ariel Sharon et moi partageons la même histoire, même si nous ne pouvions partager cette histoire que l’espace d’un roman. J’écris l’utopie qui nous verra construire une société ensemble avec les vivants. Malgré tout ce que les Palestiniens subissent depuis 76 ans, je refuse l’identité du peuple persécuté. Cette catégorie qui nous réduit en victimes de l’histoire. Qui élève la souffrance par-dessus l’humanité commune. Quand ma souffrance rend le visage de l’autre monstrueux, je répète les mots de Darwich :

Si tu avais contemplé le visage de la victime / Et réfléchi, tu te serais souvenu de ta mère dans la chambre à gaz / Tu te serais délivré de la sagesse du fusil / Et tu aurais changé d’avis : Ce n’est pas ainsi que l’on recouvre son identité (1).

Je vois les visages des otages tués partout sur les écrans, et je me demande s’il y a assez d’écrans pour les 16000 enfants massacrés à Gaza. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Ne dis pas que le 7 octobre c’est aussi le début d’un génocide. Que ce jour-là, le mot liberté avait aussi résonné dans l’esprit de tout Palestinien victime du régime colonial israélien. Qu’à côté des scènes horribles d’Israéliens fuyant pour leur vie, il y avait l’image du mur de séparation abattu, de Palestiniens qui pour la première fois depuis des décennies frôlaient leurs terres volées, transformées en colonies et banlieues bien manucurées. ERREUR. Terrorisme, Hamas, antisémitisme, Yara. Enferme-toi dans l’utopie, oublie la vérité.

Pourtant, un autre monde existe. Ce monde où habite la vaste majorité des peuples de la Terre : les 147 États de l’ONU qui reconnaissent la Palestine, les millions qui voient l’évidence du droit des Palestiniens de lutter contre l’oppression, pour qui le 7 octobre est une date dans une longue histoire de violence coloniale dont ils ont été aussi victimes. Le reste du monde crie : Sortez de votre labyrinthe de miroirs, contemplez l’horreur que vous produisez. Vous n’êtes pas le monde, vous êtes des naufragés, aliénés de votre propre humanité. Vous ne trompez personne. Nous entendons ce que vos discours emmitouflés de vertus camouflent. Pourquoi suffoquer lentement Gaza, quand les bombes de deux tonnes sont si efficaces ? Pourquoi soumettre Israël à la lourdeur de l’entreprise coloniale en Cisjordanie, alors que l’État peut tout accaparer et nous débarrasser de cette épine dans le pied qui traîne depuis cent ans ?

Comme ils semblent bénins aujourd’hui ces mots : blocus, occupation, colonisation, même apartheid. À côté des massacres quotidiens, de la famine, du viol, de la torture, des enfants calcinés. À côté des camps de réfugiés rasés. À côté des journalistes assassinés. Comme ces mots semblent inodores à côté des relents de sang et de chair qui collent à vos vestons.

Bientôt un an de génocide en diffusion continue et nous avons appris, nous les Palestiniens, à nous saluer autrement. Comment va ta dévastation ? demande le poète Fady Joudah. A-t-elle été visitée par un chant d’oiseau, ce matin (2) ?

Vous êtes le chant de ma dévastation. Me voilà à tenter de rattraper roman après roman (3) un monde qui n’existe plus. Semer ma mémoire de la beauté de la Palestine avant le génocide.

Le bourreau torture pour rendre sa victime méconnaissable. Ainsi il ne voit pas le visage d’un humain, ne trouble pas l’image qu’il a de lui-même, celle reflétée dans le corps qu’il abîme. Le génocide, c’est un acte d’effacement. Effacer les traits pour que rien ne ressemble à celui qui efface. Détruire tout en quoi il risque de se reconnaître. Taire l’écho de l’humanité partagée. Éradiquer le passé, le présent pour fabriquer un avenir à un seul visage, lisse et parfumé, comme vos vestons, gardiens de l’ordre mondial.

L’odeur est trop puante. Rien ne pourra la décoller de vos costumes, messieurs mesdames. La Palestine porte le visage des peuples de la Terre. Elle résonne dans la voix des millions de jeunes qui entendent l’écho de l’histoire, voient dans les corps mutilés de Gaza et les terres rasées de Cisjordanie, les cicatrices laissées par vos projets civilisateurs. Ils scandent : la Palestine a changé l’ordre du monde. Avenir il y aura, et vous y porterez messieurs mesdames le visage du génocidaire.

Faites vos élections, polluez les ondes de vos hypocrisies, pesez les mots comme vous pesez vos bombes. Nous sommes le reste du monde. Nous portons les génocides cachés dans les plis de vos jupes et vos pantalons. Nous parlons toutes les langues. Nous appartenons aux peuples de l’humanité. Fabriquez la mort, les mensonges. Nous fabriquerons la vie, les cerfs-volants. Yara El-Ghadban

(1) Mahmoud Darwich, État de siège, traduit par Elias Sanbar (Actes Sud, 144 p., 24€30).

(2) Fady Joudah, “How is Your Devastatio Today?” Ma traduction.

(3) La danse des flamants roses, par Yara El-Ghadban (éditions Mémoires d’encrier, 300 p., 22€).

À voir sur M6, le 08/09 à 23h05 : Enquête à Gaza, des vies en enfer. Un document rare, réalisé par Martine Laroche-Joubert. Bouleversant et terrifiant, un génocide à l’œuvre et à l’abri des regards, lorsque caméras et journalistes sont interdits de séjour, sans autorisation de filmer l’enfer dans la bande de Gaza.

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Au Garage, on fait le plein de sens

Du 26/08 au 01/09, à Cosne-sur-Loire (58), le Garage Théâtre a organisé la 5ème édition de son festival. En la cité bourguignonne, Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou veillent depuis 2020 sur une étrange caisse à outils. Au volant d’une écurie de grosses cylindrées, ils conduisent à la réussite une décentralisation qui fait le plein de sens.

La cinquième édition a été ouverte par Jade Duviquet. Elle a adapté et mis en scène Rapport pour une académie, de Kafka. Cyril Casmèze, prodigieux acteur animalier, se met dans la peau du chimpanzé « civilisé » qui la ramène. Parfois, la nature reprend ses droits. Alors, avec feu, l’acteur, infiniment souple, expressif, retourne à la plus bouleversante singerie… Lilian Derruau (alias Wally, chanteur humoriste en sa vie antérieure) a proposé Ma distinction. Fils d’un ajusteur, il se livre lui-même, dans un exercice d’autobiographie précoce, à un ajustement de sa transition de classe vers la condition d’artiste. C’est drôle avec tact, au nom des siens et de ce qu’il est devenu, sous le parrainage revendiqué de Bourdieu.

Des sons inouïs en fond d’oreille

Ethnomusicologue d’un soir doté du sens de l’humour, Jean-Jacques Lemêtre (quarante-six années au Théâtre du Soleil), sosie de Merlin l’Enchanteur, a révélé maints instruments venus d’ailleurs et de très loin dans le temps. Il en a tiré des sons inouïs, qu’on garde encore dans l’oreille. Dans Extra visibilia, Céline Gayon, d’une beauté de cariatide enfin délivrée, dansait la naissance du mouvement, tandis que Sylvie Cairon exécutait, à main levée, une fresque monumentale, archaïque et moderne.

Denis Lavant, de tout son être de vif-argent, s’est emparé, sous l’œil de Laurent Laffargue, du roman de Pär Lagerkvist, le NainSon génie d’acteur fait briller, tel un diamant noir, les facettes du Mal chimiquement pur. Hammou Graïa a dû clore les réjouissances avec les Coloniaux, d’Aziz Chouaki, dans la mise en scène de Jean-Louis Martinelli. En une langue quasiment swinguée, c’est un monument de verbe en l’honneur des soldats nord-africains jetés dans la tuerie de 14-18 pour le compte de la France.

Les « surprises du jardin » n’ont pas manqué de sel : lecture d’extraits de l’Homme de main, pièce de Wenzel dans l’ombre de Simenon, une ode en prose de Moni Grégo en souvenir de Marilyn Monroe, Ziza Pillot égrenant les chroniques douces-amères de Jane Sautière dans Tout ce qui nous était à venir (éditions Verticales)… Au final, je me suis laissé dire que dans leur « surprise » intitulée Ça va trinquer !, Jean-Pierre Bodin et François Chattot allaient envoyer loin le bouchon pour évoquer le discret milliardaire du pinard. Jean-Pierre Léonardini

C’était du 26/08 au 01/09 au Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93). Pour tout savoir sur le Garage et son festival, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !

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Stains et son Studio Théâtre

Dans l’une des banlieues les plus pauvres au nord de Paris, à Stains (93) est implanté le Studio Théâtre. Depuis quarante ans, un lieu de convivialité et de partage aujourd’hui dirigé par la comédienne et metteure en scène Marjorie Nakache.

Tout commence en 1983, à l’Espace Paul-Eluard de Stains, une salle phare du département. Xavier Marcheschi en prend la direction et fonde le Studio Théâtre en 1984 avec Marjorie Nakache, alors toute jeune comédienne. Les espoirs qu’avaient fait naître l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 sont en train de s’effilocher, mais l’époque reste à la lutte et à la débrouille. Enraciner le théâtre dans la société et en faire un espace de partage et de confrontation prendra une forme plus active en 1989 avec leur installation dans une maison de ville attenante à un cinéma, à l’origine ouvert par un artiste de cirque, puis transformé en garage. Rejointe par l’administrateur Kamel Ouarti, la compagnie entreprend de l’investir. À la mort de son propriétaire, la ville le rachète à ses héritiers et en préserve l’esprit. Il sera entièrement occupé par des artistes et dédié à une culture « élitaire pour tous » au service de la population.

Cette année, le Studio Théâtre aura 40 ans. La ville de Stains, l’une des plus pauvres du département, n’accordera guère plus de moyens pour marquer cet anniversaire historique. Habituée à faire beaucoup avec peu, la compagnie a toujours compensé la faiblesse des ressources par l’énergie de l’engagement et de la créativité. Marjorie Nakache, devenue directrice du lieu, a choisi de monter le Roman d’une vieadapté par Xavier Marcheschi d’après l’œuvre de Victor Hugo et plus particulièrement des Misérables. Un choix en phase avec notre époque « où la coupure entre le pouvoir et le peuple semble tout aussi réelle qu’à celle de Hugo », souligne-t-elle. Cette adaptation parcourt l’épopée de ce siècle tourmenté qui a vu éclater la Commune. Les acteurs portent haut et juste le verbe épique et poétique de Victor Hugo. On entend le combat pour l’émancipation du peuple et les enjeux de la pièce sortent du cadre historique pour apporter une réflexion dynamique avec la salle. C’est mené avec une joie battante dans une scénographie où peintures et musique donnent à voir et à ressentir la puissance et l’actualité du texte hugolien.

Cette manière de faire théâtre, pour les habitants et avec eux, est une clé de voûte du Studio Théâtre, sa marque de fabrique. On le perçoit dès que l’on en pousse la porte d’entrée. Il y a d’abord cette piste aux couleurs chaudes, d’où pendent tissus, cerceau et trapèzes, utilisée pour des spectacles mais surtout dédiée aux ateliers annuels de cirque proposés aux enfants et adultes, depuis vingt ans. Un peu plus loin, un foyer chaleureux avec fauteuils et petites tables, tableaux et marionnettes, ouvre sur un jardin, comme une respiration entre dedans et dehors. Un lieu enchanteur, ouvert 7 jours sur 7 jusqu’à tard le soir, avec son activité de programmation et ses 24 ateliers hebdomadaires, que les habitants, de génération en génération, investissent tant ils s’y sentent bien.

Fabien Belkaaloul y a suivi un atelier théâtre de 12 à 16 ans et reste marqué par son approche du clown et du personnage de Charlie Chaplin. Aujourd’hui, à 22 ans, il ambitionne d’intégrer une école d’art parce qu’il a « pris de l’assurance et appris à parler en public ». Hind Ajrodi, fondatrice de l’association Chez Ailes, y conduit en ce jour d’avril 24 femmes et enfants pour la représentation de Balerina, Balerina de Jurate Trimakaité. « J’encourage les femmes à fréquenter le Studio Théâtre car il est pensé pour elles et pour leurs enfants. Elles y ont une place, tout comme les jeunes et les personnes âgées. C’est un véritable lieu de sociabilité et d’émancipation par la culture ».

L’accès au Studio est aussi largement ouvert aux compagnies. « On en accueille plutôt le double que ce que requiert notre cahier des charges », précise Marjorie, « on ne dit jamais non aux projets. On reçoit tout le monde et après, on voit ce que l’on peut faire ensemble ». Une manière de faire et d’être. Malgré les difficultés. « Nous avions plus de moyens pour la création il y a dix ans. L’administratif aujourd’hui a pris le pas et les spectacles sont devenus de plus en plus coûteux ». Soutenue par la ville, le conseil général, la Drac Île-de-France et, depuis 2006, la Région Île-de-France, la compagnie parvient cependant à réaliser une création quasiment chaque année et à faire tourner les spectacles. Elle s’appuie également sur un travail solide avec le réseau associatif local et départemental. En 1995, la pièce Féminin Plurielles, d’après le livre de l’association du clos Saint-Lazare Femmes dans la cité, a ainsi fait figure de pièce emblématique et a énormément tourné, ou encore Valse n° 6 de Nelson Rodrigues, créé en 2004, un texte renforcé par les témoignages de femmes victimes de violence recueillis par la compagnie.

Ces dernières années, surtout après la crise du Covid, à Stains comme ailleurs, le réseau associatif s’étiole, asséché par les coupes budgétaires successives. L’équipe ne baisse pas les bras. Fêter son quarantième anniversaire, ce n’est pas seulement regarder dans le rétroviseur de l’histoire, c’est aussi aller de l’avant. « On a toujours cherché à être cohérents avec l’idée qu’on avait d’une action et l’endroit où on était », conclut Marjorie, fidèle à la philosophie de l’éducation populaire, « Faire avec les gens et pour les gens ». Marina Da Silva

Studio Théâtre, 19 rue Carnot, 93240 Stains (Tél. : 01.48.23.06.61).

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Catherine Ribeiro, libre voix !

Le 23 août, Catherine Ribeiro est morte à l’âge de 82 ans. Inclassable, irréductible, incorruptible, elle a chanté la passion, l’amour, la révolte. Elle est restée libre, jusqu’à son dernier souffle.

Elle aurait pu suivre cette route toute balisée empruntée par nombre de ses pairs à l’aune des années soixante. Elle figure d’ailleurs dans la « fameuse » photo de Jean-Marie Périer, photographe officiel de la génération yéyé. Mais déjà, peut-être instinctivement sent-elle qu’elle n’est pas à sa place, on la devine, au dernier rang, entre Hugues Aufray et Eddy Mitchell. À peine la reconnaît-on.

Entre fumées d’usine et chemins de grève

Elle ne sourit pas. Catherine Ribeiro refusera de jouer la carte de la jolie jeune fille qui se tient sage. En elle, ça bouillonne, ça tâtonne. Elle cherche, se cherche et, très vite, va bifurquer, laisser les chansons de midinettes pour midinettes. Elle rentre dans aucun moule, elle déborde, belle et rebelle, sauvage jusqu’au bout des mots des poètes dont elle va s’emparer, en catimini, ceux de Bob Dylan ou de Leonard Cohen. « La beauté insoumise de Catherine et sa colère chevillée à l’âme incommodent le show-business », disait d’elle Léo Ferré. Il avait tout juste. « J’ai appris mon enfance, face aux fumées d’usines, par les chemins des grèves empruntés par mon père » chante rageusement cette fille d’ouvrier portugais née dans la banlieue lyonnaise en 1941.

Ce sont les hasards de la vie et des rencontres qui lui font croiser la route de Patrice Moullet, qui deviendra son compagnon. Ils se rencontrent en 1963 sur le tournage des Carabiniers, de Jean-Luc Godard. Entre 1963 et 1993, elle jouera dans quatre films. Ce sera tout pour le cinéma. En revanche, elle écrit déjà des poèmes, des chansons que Patrice Moullet va mettre en musique. Au printemps 1968, alors que le pays est en ébullition. Catherine Ribeiro tente de mettre fin à ses jours comme si elle voulait définitivement tourner la page de cette époque. De 1969 à 1980, elle a la révolte au bout de langue. Ses mots sont affûtés comme des lames« Je ne suis pas une femme d’un parti, disait-elle, mais une femme qui lutte contre toutes les atteintes à la liberté dans le monde, où qu’elles se produisent. Et je lutterai jusqu’à mon dernier souffle ». Pendant cette décennie giscardienne, elle va réaliser avec le groupe Alpes une dizaine d’albums et enregistrer de très nombreux 45 tours.

Cataloguée « Pasionaria de la chanson », elle ne veut pas se laisser enfermer, une fois de plus, une fois encore, dans une case. « Les paroles ne sont qu’un accessoire, je préférerais qu’on en arrive presque à des onomatopées pour remplacer les paroles. On le fera peut-être ; il faudrait que la voix serve d’instrument… Ce que je cherche à faire, c’est détruire complètement la chanson classique, avec refrain et couplets réguliers », disait-elle. C’est gonflé. Une façon de ne rien lâcher, de ne pas se soumettre, encore et toujours, et de revendiquer une poésie qui expérimente, emprunte des chemins de traverse. Voix puissante, sensuelle, elle s’entoure de musiciens qui pratiquent un folk-rock progressif aux accents symphoniques. C’est dire qu’elle ne passera plus à la radio mais ses concerts affichent complet, où qu’elle se produise. Toute de noir vêtue, ses cheveux corbeau en cascade dessinent un bouclier sur ce visage qu’on entraperçoit à peine lorsqu’elle s’avance dans la lumière.

Solitaire mais solidaire

Elle chante sans chercher à plaire, à séduire. Elle chante désespérément, crûment la Résurrection de l’amour, cette blessure « jusqu’à ce que la force de t’aimer me manque ». Solitaire mais solidaire, elle s’engage pour la Palestine, pour les réfugiés chiliens, contre la guerre au Vietnam, pour l’écologie, contre le président Valéry Giscard d’Estaing… Elle revendique deux amitiés : Léo Ferré et Colette Magny, « Coco, ma seule amie chanteuse ». Sa reprise de Melocoton est à l’opposé de l’interprétation de Magny, comme si elle ne posait pas les points de suspension au même endroit. Les années quatre-vingt… Terribles années pour bon nombre d’artistes qui seront invisibilisés. Comme Colette Magny, François Béranger, Catherine Ribeiro disparaît des écrans radars.

Pourtant, elle ne cessera jamais de créer. Et de chanter : en 1995, elle donne aux Bouffes du nord un récital, « Vivre libre ». Magnifique moment de communion – païenne – avec le public qui ne l’a jamais lâchée, reniée, oubliée, n’en déplaise à l’industrie musicale. Cordes et piano avec Michel Precastelli, elle sublime chaque mot, chaque note, chaque vers de sa voix toujours aussi puissante et troublante. À partir des années 2000, elle aura toujours des projets qui, souvent, n’aboutiront pas. Elle se retire loin du monde. Marie-José Sirach

Brel, Ferré, Magny, Piaf…

Une présence, une voix prenante et envoûtante… Aller voir et entendre la Ribeiro, toute politesse gardée ? Un moment désiré et attendu, la force de la voix et la beauté de la femme, les aspirations communes, le combat pour une parole libre et la poésie en vitrine, René Char-Apollinaire et Prévert en tête de gondole… Catherine Ribeiro chantait ses propres compositions, elle reprenait aussi avec talent le Chant des partisans, Aragon qu’elle aimait à en perdre la raison, Brel et Ferré, Piaf bien sûr dont elle enregistra les plus grands succès, Colette Magny évidemment et son Melocoton ! Par deux fois sur scène, Lyon – Paris, d’inoubliables partages d’émotions, amour et révolte à fleur de peau… Cet amour absent de L’enfance, un récit poignant et bouleversant, la gamine cabossée et internée. Des grandes scènes aux petites salles, toujours à guichets fermés, récompensée à cinq reprises par l’Académie Charles-Cros. Sur la platine, tourne le 33 tours pour ne point oublier, ne pas t’oublier. Yonnel Liégeois

« Le regard d’une combattante. Le sourire d’une amante. La voix d’une militante. Les mots d’une magnifique perdante. Comme aurait pu l’écrire Leonard Cohen si elle avait été une égérie warholienne du Chelsea Hotel. Sauf qu’elle était debout (…) Panthère prête à bondir sur tout ce qui peut faire mal ou salir la beauté. Rock. Révoltée. Radicale ». Yann Plougastel, Le Monde du 23/08.

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Bélâbre dit oui au CADA !

En 2023, s’est constitué à Bélâbre (36) le collectif « Oui au CADA » ! En faveur de la création d’un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile sur la commune, en soutien à la municipalité qui fait face à une opposition venue d’ailleurs. Pour l’ouverture à l’autre, le vivre ensemble et l’acceptation de la différence.

Un collectif « Oui au CADA » s’est constitué en 2023 à Bélâbre, une petite commune de l’Indre. Un soutien à la création d’un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, répondant aux manifestations de rejet du projet par une partie de la population du village. Une opposition entretenue par l’intervention de nombreux militants d’extrême droite, extérieurs à la commune, qui entendaient ainsi médiatiser cette affaire pour faire valoir leur rejet de toute forme d’immigration.

Aujourd’hui, le projet demeure malgré plusieurs mois d’extrême tension et pression exercée sur le maire et les élus. La municipalité maintient sa volonté d’avancer sur la mise en place d’un dossier qui doit désormais tenir compte d’un certain nombre de réalités : l’attente de décisions de justice dues à deux recours au Tribunal Administratif, un changement de lieu d’implantation sur le territoire de la commune en raison du coût des travaux, des renégociations avec de nouveaux interlocuteurs en charge de l’opération, une répartition différente des demandeurs d’asile sur les points d’accueil. En tout état de cause, le maire Laurent Laroche a bon espoir de finaliser le projet.

Le droit d’asile, une protection internationale

C’est en février 2023 que le conseil municipal de Bélâbre décidait de vendre les locaux d’une ancienne chemiserie en réponse à un projet de Viltaïs, une association qui agit pour l’insertion sociale. Au cas précis, son action vise à accueillir des demandeurs d’asile. Elle se porte acquéreur du bâtiment pour créer un centre d’une capacité maximale de 38 personnes. Laurent Laroche, maire de Bélâbre, et le conseil municipal ont rappelé le sens et l’ambition de l’opération : faire tout simplement preuve d’humanisme ! « Un demandeur d’asile (selon le communiqué adressé à la population) est une personne qui sollicite une protection internationale hors des frontières de son pays, mais qui n’a pas encore été reconnue comme réfugiée.(…) Un être humain qui cherche à survivre dans un autre pays, qui est déraciné, parce que dans son pays c’est l’enfer, qu’il y est exposé à un risque de préjudice grave (insécurité, persécution, menaces, guerre, etc…)« .

Pour se convaincre de la dureté du vécu des demandeurs d’asile, il suffit de lire les articles de presse consacrés aux parcours d’un certain nombre d’entre eux. En 2023, la Nouvelle République, le quotidien régional, a relaté l’histoire d’Alhassane. Ce jeune papa a fui la Guinée avec sa petite fille de 3 ans. Après un périple à travers l’Algérie, le Maroc et l’Espagne, le voilà enfin posé depuis le 4 août à la résidence de la Roche-Bellusson, à Mérigny. « Avoir la paix et la tranquillité après tout ce qu’on a traversé, c’est tout ce qu’on demande. On se sent bien ici. En sécurité. On est tous venus chacun de son côté mais maintenant on est comme une famille », confie le jeune homme, qui ne peut s’empêcher d’avoir un mot de gratitude pour Cynthia Rochet, l’intervenante sociale de Viltaïs, chargée du centre d’accueil temporaire de Mérigny.

L’intranquilité, prétexte au rejet de l’étranger

Des portraits émouvants, tel que celui d’Alhassane, les journaux en ont publié bien d’autres. Montrant à la fois les épreuves surmontées et la farouche volonté de s’intégrer. Les témoignages sont particulièrement parlant à Buzançais où la plupart des demandeurs d’asile participent pleinement à la vie locale. Un reportage du Monde à Sommières-du-Clain dans la Vienne, en apporte les mêmes conclusions. Mais d’affirmer que ces accueils se déroulent sans problème, ne semble pas dissiper les peurs d’une partie des habitants de Bélâbre. Les craintes d’un trouble de la tranquillité, due à l’arrivée d’une quarantaine de personnes ne devraient pas résister longtemps à la réalité des faits, une fois les demandeurs installés. Autre chose est le rejet de l’étranger, traduit à Bélâbre par un tag affirmant : « Pas de CADA chez les gaulois ».

Un slogan aux relents des thèses nauséabondes d’un Le Pen, revendiquant la supériorité des Français dits de souche. L’actualité démontre pourtant que l’assimilation des individus de diverses horizons est une chance pour la France. Ainsi, parmi les Français qui ont fait vibrer le pays dans les épreuves des Jeux Olympiques, nombreux sont celles et ceux qui ne sont pas descendants directs du peuple de Vercingétorix. Peut-être qu’au milieu de la foule qui acclame ces sportifs, à Bélâbre comme ailleurs, il y en a qui ont glissé un bulletin RN ou Reconquête lors des dernières élections. Deux partis animés par la haine de la différence qui opposent et divisent les humains entre eux, cultivent le rejet de l’autre et contestent une évidence.

La nationalité est une affaire de sol et non de sang. Le vivre ensemble se cultive dans la fraternité et l’ouverture à l’autre, non dans le rejet et le repli sur soi. Philippe Gitton

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