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Un CD pour les 130 ans de la CGT !

Pour souffler ses cent trente bougies, la Confédération Générale du Travail a demandé au chanteur des Goguettes, Valentin Vander, de rassembler vingt artistes pour reprendre ou inventer des chants de luttes. Un appel au don a été lancé pour financer ce projet alléchant. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Clément Garcia.

130 ans, ça se fête. Et en musique c’est toujours mieux ! Pour célébrer son anniversaire, la Confédération Générale du travail a confié à son entreprise de presse, la Nouvelle vie ouvrière (NVO), le soin de concocter un album de chants de luttes d’hier et d’aujourd’hui. Un appel aux dons a été lancé sur la plateforme participative Ulule qui, plaide Agnès Rousseaux, la directrice générale de la NVO, s’inscrit dans la bataille culturelle. « Les airs de contestation et de résistance ont marqué les combats de certaines époques. On veut célébrer cet héritage et créer de nouvelles chansons pour marquer la nôtre », appuie-t-elle. Vingt artistes et groupes ont répondu présent pour reprendre ou créer dix-huit chansons qui aborderont « les thèmes militants sur le travail, l’écologie, la lutte contre l’extrême droite, la paix, des symboles forts qui peuvent nous réunir » précise Denis Lalys, président de la NVO et membre de la direction confédérale.

Sophie Binet à la clarinette

Il n’a fallu que trois mois à Valentin Vander, le directeur artistique du projet et chanteur du groupe Les goguettes, connu pour ses adaptations virtuoses et satiriques du répertoire, pour fédérer des musiciens issus de différentes formes d’expressions musicales, rap, chanson, électro, rock. C’est dans les mythiques studios Ferber de Paris que les enregistrements ont eu lieu, en quelques jours seulement, baignés dans un enthousiasme fédérateur. « Le fait d’avoir noué un partenariat efficace avec Clothilde Guérod, de la boîte de production Contrepied, et Valentin Vander a transformé cette aventure en bonheur », confirme Denis Lalys qui nous glisse que la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, serait venue souffler dans une clarinette sur un morceau composé au Portugal pendant la Révolution des œillets.

Si la campagne de dons a atteint son deuxième palier palier (54 000 €, sur 30 000 € espérés initialement), la NVO appelle à l’amplifier. « Ça nous a permis de sécuriser le projet dans un premier temps, mais nous aimerions lui donner des suites. Ce n’est pas juste un projet ponctuel. Réinventer les chants de luttes est un processus permanent pour arriver à toucher d’autres publics, notamment les jeunes qui ont besoin de cette diversité », avance Agnès Rousseaux. Le nouvel objectif ? Graver pas moins de 8000 CD et planifier un méga concert… La pochette éloquente de l’album, figurant une jeune femme poing levé, a été confiée à l’artiste dijonnais RNST, familier des mobilisations sociales. Hormis Cali, Mathilde, Corinne Maserio chantant L’Internationale (!) et Planète boum boum, les noms des autres artistes sont pour l’heure tenus secret mais certains seront dévoilés le 13 juin prochain sur le parvis de la mairie de Montreuil (93), jour de fête pour la CGT.

La directrice de la NVO souligne que dans ce « contexte social et démocratique particulièrement morose, la musique est une manière de fédérer les gens, de mobiliser ». Rendez-vous est d’ores et déjà pris à la prochaine fête de l’Humanité, pendant laquelle sortira l’album et qui prêtera l’une de ses scènes pour un concert évènement. Et si les dons continuent d’affluer, pourquoi ne pas imaginer une tournée pour rythmer les mobilisations qui ne manqueront pas de voir le jour l’année prochaine… Clément Garcia, photo Bapoushoo

La collecte de dons sur la plate-forme Ulule sera clôturée le 04/06, à 23h59.

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La Commune de Paris, 150 ans (8)

Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Pendant soixante-douze jours, le peuple de Paris va vivre libéré de ses chaînes. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père Lachaise Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LE MASSACRE DU PÈRE-LACHAISE

Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.

Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.

Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.

Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.

Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.

En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, in Les amies et amis de la Commune de Paris 1871

Le Mur des Fédérés

Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.

En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.

Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Un grand  rassemblement festif est d’abord organisé en matinée, Place de la République : animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. Ensuite, vers 14h, le cortège se met en marche, direction le cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois

À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants : un site à consulter, la vie musicale en cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.

À lire : La Commune de Paris, sous la direction de Michel Cordillot (Éditions de L’Atelier), La Commune au présent de Ludivine Bantigny (Éditions de La Découverte), Commune de Paris La franc-maçonnerie déchirée d’André Combes (éditions Dervy) et Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (éditions Rivages/Noir).

À consulter : le blog de Michèle Audin. Elle est l’auteure de cinq ouvrages sur la Commune. Deux fictions chez Gallimard, Comme une rivière bleue et Josée Meunier, 19 rue des Juifs, et trois livres historiques chez Libertalia (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux et Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871)La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, propose un nouveau décompte des morts de la Semaine sanglante, allant jusqu’à « certainement 15 000 morts ».

À admirerLa dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.

À voir La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.

À suivre : Des événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, Emmanuel Macron, il ne participera à aucune manifestation liée à la Commune. Il rendra hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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Mathieu Bauer voit rouge !

Au théâtre Silvia Monfort (75), Mathieu Bauer présente Palombella rossa. Le metteur en scène et cinéphile adapte l’un des premiers films de Nanni Moretti, au titre éponyme. Une invitation à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique.

À l’automne 1989 sort sur les écrans Palombella rossa, de Nanni Moretti. Le mur de Berlin n’est pas encore tombé. Le grand leader charismatique du Parti communiste italien (PCI) Enrico Berlinguer est mort quelques années auparavant, laissant son parti et la gauche italienne en proie à un grand désarroi. Cette même année, Moretti sillonne, caméra à la main, les réunions de cellule du PCI et saisit sur le vif les discussions, âpres, passionnées et passionnantes des militants à l’heure où la direction propose de changer le nom du parti : la Cosa est un documentaire de grande portée historique et politique. Ces deux films ont inspiré le travail de Mathieu Bauer. C’est tout autour de la piscine où se déroule l’étrange match de water-polo du film de Moretti que Mathieu Bauer a installé son petit monde. Sur le grand plateau du théâtre, les bords d’un bassin avec ses plots, ses lignes, ses gradins et sa petite buvette aux couleurs vives plantent un décor plus vrai que nature (scénographie Chantal de La Coste) tandis qu’une bande-son diffuse les bruits sourds, étouffés des cris des joueurs de water-polo qui plongent dans la piscine (création sonore d’Alexis Pawlak).

Rendez-vous manqué avec l’histoire

C’est Nicolas Bouchaud qui endosse le rôle de Michele Apicella, personnage principal de cette histoire. En peignoir ou en maillot, bonnet de bain sur la tête, il arpente les bords du bassin en proie à moult interrogations, comment être – encore – communiste à l’heure où tout semble partir à vau-l’eau. Notre héros est devenu amnésique suite à un accident de voiture. Son arrivée sur le plateau, un volant à la main, est un moment cocasse qui plonge sans pathos le spectateur au cœur du sujet. Michele Apicella tente de recoller les morceaux d’une mémoire trouée, souvenirs d’enfance et de militant s’entremêlent dans le désordre. Comme dans le film de Moretti, on assiste à la projection de la scène culte et terrible du Docteur Jivago où, dans ce tramway moscovite bondé, le rendez-vous raté entre Lara et Youri renvoie au rendez-vous manqué avec l’histoire.

Sur le bord du bassin, Apicella s’affronte avec sa fille, avec son entraîneur ; il répond à une journaliste venue l’interviewer mais celle-ci ne cesse de lui couper la parole, estimant que ses réponses sont trop longues ou trop complexes. La télévision berlusconienne imprime déjà sa marque de fabrique fascisante qui désormais a pignon sur écran partout dans le monde. L’heure est à l’entertainment, au divertissement, aux clashs et aux confessions scabreuses. La parole et la pensée politique n’y ont plus leur place : c’est le triomphe de la vulgarité. Alors sans transition, une chanteuse pousse la chansonnette (formidable Clémence Jeanguillaume). Du passé, mais pas n’importe lequel, faisons table rase. Apicella résiste, questionne, se questionne. Qu’a-t-il fait de sa vie ? Joueur de water-polo ? Militant communiste dont la seule trace est sa vieille carte du parti retrouvée au fond de la poche de sa veste ? Transformer le monde ? Mais pour quoi faire quand le socialisme réel a lui-même trahi l’utopie communiste ? Comment retrouver le sens du collectif ? À ce moment-là, le sens de l’histoire échappe à Apicella. Renoncer, ne pas renoncer…

Des interrogations à l’aune du monde d’aujourd’hui

Même si elle ne manque ni d’audace ni d’ambition, la mise en scène de Mathieu Bauer, toujours en work in progress, pèche à certains endroits par un trop-plein d’intentions, de peur de rater sa cible ? Louable tentative, quoi qu’il en soit, que de requestionner cette période là où d’aucuns s’étaient empressés de déclarer la fin de l’histoire. Mathieu Bauer s’interroge à l’aune du monde d’aujourd’hui, tentant, à la manière de Moretti à son époque, de se jeter à l’eau, de se débattre comme un beau diable avec ces questionnements qui sont les nôtres sur la gauche, le communisme, le libéralisme. Les ballons rebondissent là où on ne les attend pas et les joueurs ratent leur pénalité, l’arbitre siffle à en avaler son sifflet.

Palombella rossa n’est en rien désespérant mais nous incite à la jouer collectif, à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique, du courage (et il en faut), sans manichéisme et avec une pointe d’autodérision nécessaire. C’est déjà ça. On songe alors au dernier film de Moretti, Vers un avenir radieux et on se reprend à rêver un autre monde… Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Palombella rossa, Mathieu Bauer : Du 03 au 14/06, du mardi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h30. Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, 75015 Paris (Tél. : 01.56.08.33.88).

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Gérald Bloncourt, l’œil partagé

Jusqu’au 30/05, sur les grilles du square de la Tour Saint Jacques (75), la ville de Paris expose « Gérald Bloncourt, franc-tireur de l’image ». Opposant à la dictature en Haïti, expulsé et réfugié en France, il a conté en images cinquante ans d’histoire populaire. Un homme à la chaleur communicante, à la main fraternelle, à l’œil partagé : un poète, un peintre, un créateur !

Pour l’occasion, nous remettons en ligne l’article que lui consacrait Chantiers de culture lors de son décès en octobre 2018. À noter que photos et livre mural sont à voir aussi au Centre Pompidou dans l’expo Paris noir jusqu’au 30/06, à soutenir l’association Haïti Futur.

« C’était un conteur extraordinaire, mais aussi un militant très dur », témoigne Isabelle Bloncourt-Repiton, son épouse, en référence à l’engagement sans faille du photographe qui nous a quittés le 29 octobre, à la veille de ses 92 ans. « Son rêve de jeunesse ? Devenir peintre, mais il était trop militant et actif », ajoute-t-elle. Enfant métis de parents français, né le 4 novembre 1926 dans le sud d’Haïti, il crée en 1944, avec d’autres intellectuels, le Centre d’art d’Haïti, pour la promotion de la création artistique. Deux ans plus tard, en janvier 1946, il est l’un des leaders de la révolution des Cinq Glorieuses. En cinq jours, le pouvoir est renversé mais la junte qui s’installe traque les jeunes communistes. Gérald Bloncourt est expulsé. « Il est resté viscéralement attaché à son île », poursuit sa femme. « En 1986, quand la dictature est tombée, il a créé un comité pour faire juger les Duvalier. Il a fait tout ce qu’il a pu pour que ce type ne meure pas tranquille. C’est un combat qu’il n’a jamais lâché ».

À Paris, après son expulsion d’Haïti, il obtient des papiers sous la protection d’Aimé Césaire et se met à la photo. Embauché par le quotidien L’Humanité, il découvre les immenses bidonvilles de la région parisienne. Devenu reporter indépendant en 1958, il couvre la manifestation anti-OAS du 8 février 1962 qui fit neuf morts au métro Charonne. « Il s’est mis à photographier les conditions de travail », résume Isabelle Bloncourt-Repiton : il suit la construction de la tour Montparnasse (1969-1973), « étage par étage », et se fond dans la communauté portugaise, dont le destin lui tient à cœur. En 1974, il est à Lisbonne pour la Révolution des Œillets et immortalise les capitaines d’avril.

Photos et poèmes, des clics et des plumes

Dès lors, ses clichés fleurissent à la une de nombreux journaux : L’Express, Témoignage Chrétien, L’Humanité, Le Nouvel Observateur, La Vie Ouvrière à laquelle il restera fidèlement attaché : chaque année, jusqu’en 2017, il participe au repas fraternel des « Anciens » ! Malade depuis trois ans, « il a toujours continué à écrire, à dessiner », confie son épouse. Gérald Bloncourt avait achevé en avril une fiction aux accents autobiographiques, dans laquelle « il livre en quelque sorte son testament aux générations futures d’Haïti ».

Ma première rencontre avec Gérald remonte à la fin des années 1970, nos routes convergeront plus tard dans les couloirs d’autres rédactions, celles de Témoignage Chrétien et de La Vie Ouvrière. En ce temps-là, jeune rédacteur à Jeunesse Ouvrière, le mensuel de la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne), un mouvement d’éducation populaire alors florissant, je croise le photographe. Sacoche en bandoulière, la démarche intrépide et le sourire bienveillant, il vient livrer ses photos ! Avec le don du partage qui le caractérisait, en actes et en paroles, il m’offre un jour les tirages noir et blanc de deux photographies que nous avions publiées. L’une quelque peu jaunie, l’autre mieux conservée, les deux ont suivi le cours de ma vie jusqu’à aujourd’hui, en dépit des heurts et des déménagements ! Elles symbolisent tout l’art de Gérald Bloncourt : son amour sans bornes des hommes et femmes debout, sa foi en l’avenir du monde et de la jeunesse, joyeuse ou mutilée,  son attention sans cesse renouvelée et jamais rassasiée aux « gens de peu ».

Gérald Bloncourt ? Plus qu’un photographe, un déclic fraternel qui savait aussi peindre l’autre et décliner le poème ! Yonnel Liégeois, avec Culturebox

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Navel, un prolétaire à l’esprit libre

Nouvellement réédité, aux éditions L’échappée paraît Passages, le livre de Georges Navel. Ouvrier vagabond, l’écrivain et poète (1904-1993) fuyait la tristesse de l’usine pour une vie de travaux de plein air. Ami de Jean Giono et de Colette, reconnu par les historiens du social, le personnage était hors du commun. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°378, mai 2025), un article de Régis Meyran.

Tour à tour manœuvre, ajusteur, terrassier, correcteur d’imprimerie et apiculteur, Georges Navel fut parallèlement un auteur publiant à la NRF et dans L’Humanité, un temps pressenti pour le Goncourt. Passages est un roman sur les illusions et désillusions de l’enfance et de l’adolescence. Il s’ouvre sur des descriptions poétiques et enchantées de la nature et de la vie rurale dans un petit village lorrain. On y suit les travaux quotidiens de la maisonnée pauvre des Navel, le père à l’usine et au café pour y noyer la souffrance du labeur, la mère à la cueillette et au potager avec ses treize enfants à élever. Tout cela est vu à travers les yeux innocents d’un gamin, qui dans le même temps s’émerveille des promenades aux champignons le long de la Moselle, des altiers militaires allant à cheval sous sa fenêtre, des jeux avec les papillons et les libellules près du ruisseau dans la langueur de l’été. Mais le récit signe aussi, et surtout, le passage à l’adolescence et à l’âge adulte du jeune Georges, suscitant de l’amertume et rendant plus forts la nostalgie et le souvenir de l’enfance.

Lors de la Grande Guerre, l’exaltation des premiers jours laisse peu à peu la place à une indicible peur de la mort. Son village se situant proche de la ligne de front, il observe les soldats agonisants et ce qui reste des champs de bataille. Puis il est envoyé par la Croix-Rouge, avec d’autres petits, loin du front, en Algérie : il y côtoie le monde colonial – un instituteur guindé, un gardien de prison placide – et voue une admiration aux fiers « indigènes » avec qui il ressent une proximité, peut-être de classe. Le retour se fait à Lyon, où sa famille a été évacuée, et où il apprend le métier d’ajusteur. Sur les pas de son grand frère, il fréquente le milieu anarcho-syndicaliste, suit les cours de l’université syndicale, défile pour le 1er mai derrière le drapeau noir. Esprit rebelle à toute idéologie, il mènera ensuite une vie itinérante. Déserteur du service militaire, il rejoindra l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne en 1936.

« J’admire les livres de Georges Navel, la réalité est maniée de main de maître. Elle est nue et crue, c’est incontestable (…) mais le fait vrai est mélangé à la lueur. On trouve l’exemple à chaque ligne et toutes ces lueurs font courir le phosphore romanesque sur une réalité plus vraie que la vérité (…) C’est un travail de héros grec : nous sommes dans les Travaux et les Jours d’un Hésiode syndicaliste ». Jean Giono

Outre sa qualité poétique, l’intérêt historique et sociologique de cette œuvre s’avère considérable. Le lecteur touche du doigt la condition des prolétaires, la vie des campagnes et dans les forges, où un accident pouvait vite mener à se faire scier la main, à chaud – sans anesthésie, par un infirmier peu formé. Des sociologues, de Georges Friedmann à Philippe Ganier, ont noté que la vie de Georges Navel était exemplaire d’une classe en transition, entre une économie rurale déclinante et une société industrielle de production standardisée. Passages ? Un livre empreint du regret romantique d’une impossible vie paysanne autosuffisante, du refus d’une existence épuisante et répétitive à l’usine. Un magnifique hommage, aussi, à la condition ouvrière. Régis Meyran

Passages, de Georges Navel (L’Échappée, 384 p., 22 €). Les autres ouvrages de Georges Navel : Travaux (Folio Gallimard, 256p., 8€50), Parcours (Gallimard, 240 p., 13€), Sable et limon (Préface de Jean Paulhan. Gallimard, 516p., 26€), Chacun son royaume (Préface de Jean Giono. Gallimard, 326p., 22€), Contact avec les guerriers (Plein Chant, Bassac, 208 p., 18€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule : entièrement pensée et rénovée, pagination augmentée et maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 378, un remarquable dossier sur les récits (Face au chaos du monde, pourquoi en avons-nous besoin ?) et un sujet en hommage à Emma Goldman (1869-1940), l’anarchie au féminin : « Allez manifester devant les palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain » ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Fragile et attachante ménagerie !

Jusqu’au 01/06, au Lucernaire (75), Philippe Person propose La ménagerie de verre. Le premier grand succès de Tennessee Williams, avec des comédiens sensibles et attachants. Un univers familial banal, mais plutôt déglingué. Sans oublier la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette  organisée en Île-de-France par le théâtre Mouffetard.

Quelque chose ne tourne pas rond chez les personnages de cette Ménagerie de verre, écrite en 1944 par un auteur jusque-là méconnu, un certain Thomas Lanier Williams III pour l’état civil. Tennessee Williams, c’est son nom de plume, devient célèbre du jour au lendemain avec ce texte, pensé d’abord pour le cinéma. Il a trente-quatre ans. S’enchaînent alors les succès et les récompenses, comme pour le toujours célèbre Tramway nommé désir, joué 885 fois à New York puis porté à l’écran par Elia Kazan. Tennessee Williams est un auteur prolifique, en même temps qu’un homme qui affronte la vie avec difficulté. S’en suivent traitements médicaux, vie sentimentale tendue, drogue et boisson…

Entre fiction et monde réel

Son œuvre en témoigne, dès cette Ménagerie de verre, souvent présentée comme en bonne partie autobiographique. Le père de Tennessee était un homme imprévisible et celui évoqué dans la pièce en est un reflet aux contours acides. Sur la scène du Lucernaire, la photo accrochée au mur pourrait être la sienne. C’est en fait celle de l’auteur, ce qui a pour effet d’accentuer l’intimité, la proximité entre la fiction et le monde réel. La mise en scène de Philippe Person veille à cette sensibilité confortée par le jeu des acteurs.

Tom Wingfield, interprété par Blaise Jouhannaud, travaille dans le service des expéditions d’une usine de chaussures. Comme l’auteur dans sa jeunesse. Tom veut fuir sa condition misérable et l’univers familial, souvent drôle mais étouffant. Le soir, il dit aller au cinéma. Peut-être ment-il ? Peut-être va-t-il retrouver quelque ami ou compagnon d’infortune ? Amanda Wingfield, la mère, interprétée par Florence Lecorre, tente de maintenir le groupe à flot. Tâche ardue depuis la fuite du père. Alors elle se réfugie dans son passé, quand elle savait parler aux garçons et les ensorceler. Mais c’était hier. Avant-hier même. Aujourd’hui, il est plutôt question de caser Laura, interprétée par Alice Serfati. La jeune fille boitille, mais surtout souffre d’une timidité paralysante. Ce qui ne rebuterait pas Jim (Antoine Maabed) jeune homme invité un soir, mais déjà engagé auprès d’une autre demoiselle.

Pas désespérés, juste broyés

Laura n’est pas en phase avec les espoirs des uns et des autres. Elle n’est pas une demeurée, juste une jolie jeune fille perdue dans le monde. Tom essaie d’exister sans éteindre trop tôt sa jeunesse, Amanda tente toujours d’éviter le naufrage. Même si elle sait qu’elle écope parfois le Titanic avec une petite cuillère… On l’aura compris, et ce n’est pas dévoiler un peu plus l’intrigue, que de dire que rien ne va en s’améliorant. Il faut souligner le dynamisme et la délicatesse du jeu de chacun, jamais réduit à des inadaptés à la vie sociale. Les personnages de cette ménagerie ne sont pas désespérés, rien que broyés par une société où les salaires sont misérables, les emplois rares et les rêves vraiment innombrables. Gérald Rossi, photos Juliette Ramirez

La ménagerie de verre, Philippe Person : jusqu’au 01/06, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris 6e (Tél. : 01.45.44.57.34).

La marionnette dans tous ses états

Jusqu’au 28/05, le théâtre Mouffetard (Centre national de la marionnette) organise la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette. Des spectacles qui font la part belle à la création contemporaine, engagée et militante, à voir à Paris ou en divers lieux d’Île-de-France : Pantin, Noisy-le-Sec, La Courneuve, Montreuil. Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine. Réservation sur place ou au Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44).

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Amour, à mort, Amor(t) !

Aux Plateaux sauvages (75), la metteure en scène et comédienne Lou Wenzel présente Amor(t). Entre théâtre et danse, la directrice artistique du Garage théâtre en terre nivernaise s’interroge sur les arcanes de la relation amoureuse : de la séduction au rejet, de la tendresse à la violence. De la beauté formelle à la puissance charnelle, un spectacle d’une rare intensité.

Devant le miroir de la chambre, joliment vêtue dans sa robe d’un rouge éclatant, la jeune femme s’apprête et soliloque tout en fignolant son maquillage. Une ultime petite touche et la voilà parée, enjouée mais inquiète tout de même… « Heureuse », dit-elle, « même si ça ne se voit pas », s’empresse-t-elle d’ajouter ! Son rendez-vous amoureux semble contrarié, il n’est pas encore arrivé, il ne va certainement pas tarder. Comme Madeleine que le grand Jacques attend là avec ses lilas, il n’arrive pas, pour elle son Amérique et son espoir. Une attente qui fait poindre en la mémoire de l’amante un passé autrement plus anxiogène : amour, à mort, Amor(t) ? À dire vrai, une précédente relation sentimentale qui semble générer des souvenirs douloureux : des mots dits et maudits, maux dits ou maux réels, violences physiques ou verbales… Est-ce phantasme ou réalité ? Tandis que l’éprise s’efface en fond de scène, surgis des coulisses ou dessous la couche, jaillissent alors deux couples de danseurs. Qui s’enlacent et se repoussent, s’embrasent et s’éloignent, s’embrassent et s’égarent. Pour toujours, pour un instant seulement ? Nul ne sait encore.

La danse, solo ou duo, prend le pas sur la parole. Tendresse à fleur de peau ou mouvements hachés et saccadés, tantôt langoureuse, tantôt tumultueuse, la gestuelle des corps supplée la litanie des mots. Outre la beauté des êtres animés ainsi ballotés entre passion et répulsion, une chorégraphie ciselée au cordeau qui embarque le public en un ballet de questions : il n’y a pas d’amour heureux, a chanté Aragon le poète, entre force et faiblesse rien n’est jamais acquis ! « Qu’est-ce qui fait que l’amour dérape, nous échappe ? Où se niche la violence en nous, en l’autre ? », s’interroge Lou Wenzel. « Qu’est-ce qui fait aussi qu’on reste debout, qu’on résiste ? ». Un spectacle où la sensualité des corps irradie le plateau, cinq talentueux interprètes sur le fil de l’inconscient qui habillent l’espace scénique de leur imaginaire charnel. Des figures d’une rare intensité où perle l’émotion, parlent les corps : le geste brise le silence, entrelacs et chutes bruissent sur le parquet. En toute intimité, la vérité d’un langage autre qui révèle la face cachée de nos amours. Yonnel Liégeois, photos Pauline Le Goff

Amor(t) de Lou Wenzel, avec Hortense Monsaingeon et les danseurs-danseuses de la compagnie Yma : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).

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Jeux d’ailes et de plumes !

Au Cratère d’Alès (30), puis à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône (71), Petr Forman présente La conférence des oiseaux. Une version plus visuelle que spirituelle du poème soufi de Farid al-Din Attar : le voyage fantastique du peuple ailé dans un décor des Mille et une nuits, avec effets spéciaux et projections 3D. Une merveille pour les yeux. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Les frères Forman, marionnettistes de formation, baladent depuis vingt-cinq ans leurs productions depuis leur Tchéquie natale à travers le monde, dans leur propre dispositif ambulant, construit sur mesure pour chaque spectacle, dans la tradition du théâtre forain. « On a un chapiteau, la structure, les caravanes autour, on s’occupe du montage et du démontage, tout cela c’est naturel pour nous. Depuis la Baraque réalisée avec la Volière Dromesko, les Voiles écarlates créées sur notre péniche, on a toujours voyagé et tout fait nous-mêmes. Nos projets sont peut-être un peu grands, mais on veut suivre cette idée de voyager avec eux, comme à l’époque où le théâtre était naturellement ambulant ». À l’entrée du chapiteau, polygone de toile de trente mètres de long sur dix de haut, zébré noir et blanc, les spectateurs prennent leur billet dans une petite guérite et chacun se voit remettre le masque d’un oiseau de son choix. L’ambiance promet d’être bon enfant.

Une somptueuse volière orientale

Sous la tente, conçue spécialement pour La Conférence des oiseaux, les gradins sont installés sous un dais enveloppant, composé de tapis et tissus persans. Le plateau est décoré de panneaux aux motifs orientaux, déplacés pour les besoins du récit. Sur scène, les comédiens danseurs évoluent à l’écoute d’un conteur. Il est question de rois cruels et sanguinaires… De quoi fuir cette contrée. Plus tard, les artistes vont se costumer et se maquiller à vue, en oiseaux, dans de petites cabines à roulettes équipées de miroirs qui, retournés, reflèteront le public. L’espace scénique, imaginé par Petr Forman et son scénographe Josef Lepša, est à géométrie variable et se transformera pour simuler le périple des volatiles grâce à des déploiements de rideaux, des projections en 3D, des manipulations d’étoffes.

Séduisant écrin pour cette fable qui a connu la célébrité en Occident grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour la mise en scène de Peter Brook au Festival d’Avignon 1979 ! Joué dans le monde entier avec succès, ce scénario a, par ailleurs, inspiré au compositeur Michaël Levinas l’une de ses premières œuvres marquantes, en 1985. Petr Forman, lui, a découvert La Conférence des oiseaux lors de sa tournée, grâce à sa traduction en tchèque par un ami de son père Miloš Forman. Le poète soufi Farîd al-Dîn Attâr (1142-1220) reprend un conte persan pour en faire un conte mystique : fuyant un royaume cruel et injuste, l’histoire d’un groupe d’oiseaux à la recherche de leur véritable roi, le Simorgh. « Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus », exhorte la Huppe qui prend la conduite des opérations. Après de longs atermoiements, il est difficile de quitter ce que l’on possède, les plus courageux décollent. Au terme d’un voyage mouvementé et périlleux, il leur est révélé que ce Simorgh n’est autre qu’eux-mêmes : « Ils cherchaient un roi mais le portaient en eux […] Le soleil de sa majesté est un miroir. Celui qui se voit dans ce miroir y voit son âme et son corps. […] Il a appris ce qu’il voulait savoir mais il est le seul à comprendre ».

Les oiseaux se cherchent un roi

Le poème d’origine relate leurs hésitations et incertitudes et, à l’instar d’autres récits orientaux, est émaillé de contes, d’anecdotes, de paraboles. Officiant pour une fois sans son jumeau Matěj, le metteur en scène s’appuie sur le texte de Jean-Claude Carrière, assez fidèle au conte soufi, mais l’adapte avec Ivan Arsenjev en le réduisant à une narration édulcorée, portée par la voix off d’un récitant. Les protagonistes ne diront rien de leur caractère, de leurs doutes et de leurs errements. Les comédiens se contentent, une fois déguisés en volatiles, de se déployer dans la salle en exhibant au milieu du public une belle panoplie de costumes et masques sophistiqués, à l’image des différentes espèces. Ils brassent l’air de leurs ailes, grands éventails portés à bout de bras, piaillent et dansent, imitant dans leurs comportements Rossignol, Perroquet, Paon, Canard, Perdrix, Héron, Pie, Faucon, Chouette et autres… Après de longs atermoiements, la gent ailée s’envole, plongeant dans le décor qui s’anime et se creuse avec des projections en relief, du mapping vidéo, des effets spéciaux dignes d’un film de fantasy. Le spectateur se laisse alors porter par une musique planante dans un périple visuel et cinétique. Les chorégraphies, plutôt basiques, simulent vol, chute, lutte contre les éléments qui se déchaînent en tonnerre et pluie sur la bande son…

Que reste-t-il de la fable morale et mystique de Farîd al-Dîn Attâr, où les oiseaux représentent les humains ? Le sage soufi, pour trouver le Simorgh et atteindre la vraie nature de Dieu, doit franchir sept vallées et leurs secrets : Recherche, Amour, Connaissance, Doute, Détachement, Unité de soi et Effroi, la dernière étant Dissolution totale de soi et éveil vers le rien. « Ne craignez pas l’échec mais il est possible qu’en cours de route, vous buviez votre propre sang », prévient un géant des montagnes. Or, les aventures des volatiles se résument ici à une traversée des images, grâce à des technologies et à une réalisation de haute qualité. Son et lumière, jeux d’ailes, d’étoffes et de nuages finissent par nous submerger, jusqu’à nous faire perdre le sens de cette quête conduisant à l’ascèse. Envers et malgré la voix de Denis Lavant qui nous tient en éveil. Mireille Davidovici

La Conférence des oiseaux, Petr Forman. Du 15 au 21/05 à 20h30, le dimanche à 19h : Le Cratère, Square Pablo Neruda, Place Henri Barbusse, 30100 Alès (Tél. : 04.66.52.52.64). Du 23 au 29/06 (sous chapiteau à Saint-Gengoux-le-National) à 20h, le dimanche à 17h : Espace des Arts, 5 bis avenue Nicéphore Niépce, 71100 Chalon-sur-Saône (Tél. : 03.85.42.52.12).

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Grand blanc et lointain océan

Les 24 et 25/04, en partenariat avec la Cité des arts de St Denis de La Réunion (97), le Centre dramatique national de l’Océan indien présente Grand blanc. Une pièce mise en scène par Vincent Fontano, auteur de grands récits qui interrogent la société réunionnaise au regard des traumatismes qui parcourent l’Océan indien.

Après Le feu et Loin des hommes (Prix Tarmac 2019, avec la comédienne Véronique Sacri), sur les planches de la Scène nationale d’Amiens, se joue le Grand Blanc. Pour tout décor, un long arbre abattu qui symbolisera une sorte de frontière entre les trois protagonistes :  une jeune femme est venue rendre visite à son père dans une étrange forêt ! Les retrouvailles avec ce géniteur oublié se révèlent âpres et houleuses quand soudain, au cœur de la nuit, surgit un homme blanc qui n’est autre que son père adoptif. Au centre de ce conflit de loyauté, sur fond de racisme et de maladie, elle devra choisir lequel de ses pères elle pourra sauver. Désormais, la pièce de Vincent Fontano vogue son chemin sur les berges de l’Océan indien. Sous la houlette du Centre dramatique national sis à St Denis de La Réunion, sous la protection du piton de la Fournaise qui culmine à plus de 2600m d’altitude…

Dernier né des 38 centres dramatiques, le seul implanté hors de la métropole, le CDN de l’Océan Indien développe un projet culturel et artistique axé sur les écritures et la création théâtrales contemporaines. Soucieux de rayonner sur l’ensemble de son territoire insulaire mais aussi au-delà des océans, il propose un projet solidaire et participatif axé sur l’Ici et l’Ailleurs, la langue et la culture créole, les espaces de confrontation artistique entre culture de référence et culture populaire. Première réunionnaise diplômée de l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à Lyon, comédienne et metteure en scène, Lolita Tergemina en assure la direction depuis 2024. « Ce qui m’anime véritablement ? L’avenir de la filière théâtrale à La Réunion, actuellement en pleine effervescence », confie-t-elle. En l’espace d’une dizaine d’années en effet, de nombreuses compagnies s’y sont établies, suscitant d’importants besoins en accompagnement.

Au cœur du projet « Faire ensemble » de la nouvelle directrice, les dynamiques de coopération se voient renforcées par la nécessité imposée au CDN de quitter ses murs jusqu’en 2028, le Théâtre du Grand Marché étant inopérant pour cause de reconstruction. Tel le partenariat engagé avec la Cité des arts pour le Grand blanc… Entre compagnies associées et résidences de création, en dépit des coupes budgétaires qui frappent l’ensemble des structures culturelles, le CDNOI affiche envers et contre tout un bel avenir. Yonnel Liégeois

Grand blanc : les 24 et 25/04, à 20h. La cité des arts, 23 rue Léopold Rambaud, 97400 Saint-Denis (Tél. : 02.62.92.09.90). Le CDNOI, 2 rue du Maréchal Leclerc, 97400 Saint Denis (Tél. : 02.62.20.33.99).

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Petit théâtre et grand mystère !

Au théâtre de La Huchette (75), Patrick Alluin met en scène les Mystères de Paris. Le roman à succès d’Eugène Sue revisité en comédie musicale, avec trois comédiens-chanteurs qui se prennent au jeu. Une aventure étonnante, joliment réussie.

Quand il écrit les Mystères de Paris et les publie en feuilleton dans le Journal des débats, entre juin 1842 et octobre 1843, Eugène Sue sait vite qu’il tient un succès populaire quasi inédit. Fils de la bonne bourgeoisie, l’écrivain, qui dans un premier temps aurait déclaré à propos du « petit » peuple « Je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais », non seulement s’encanaille pour les besoins de sa cause mais le monde modeste de la capitale finit par le séduire. Un peu trop peut-être, car, comme l’on dit, « il tire à la ligne ». De deux volumes imprimés annoncés au départ, l’œuvre arrive à dix. Qu’importe, le récit laisse des traces. Vingt ans plus tard, paraît Les misérables sous la plume de Victor Hugo, chez qui l’on rencontre des personnages comme les Thénardier et Cosette, qui ont comme leur double dans le Paris d’Eugène Sue…

Une quinzaine de personnages

Deux films ont été réalisés autour des Mystères de Paris par Jacques de Baroncelli en 1943, puis par André Hunebelle en 1962. Restait le théâtre, pour lequel ce n’est pas œuvre facile avec ses rebondissements et ses dizaines de personnages. Patrick Alluin, Éric Chantelauze et Didier Bailly ont eu idée d’adapter cette somme et d’en faire… une comédie musicale. Force est de reconnaître que l’idée est excellente. La mise en scène a été confiée à Patrick Alluin, et l’idée, qui tient sans doute de la gageure, était de donner ce spectacle dans l’un des plus petits théâtres de Paris. Voilà qui est fait à la Huchette. Là même où l’on joue inlassablement devant une salle comble, tous les jours ou presque depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco. Évidemment, ramener les Mystères à 1 h 40 a nécessité un bon élagage : l’ensemble fonctionne à merveille et l’on suit l’histoire d’une quinzaine de protagonistes, interprétés par trois comédiens-chanteurs. Lara Pegliasco, Simon Heulle, Olivier Breitman (ou Arnaud Léonard) se prennent au jeu avec plaisir.

Sur le plateau lilliputien, garni de toiles peintes pour tout décor (signé Sandrine Lamblin), s’enchaînent dialogues (actualisés sans excès) et parties chantées. Le livret est d’Éric Chantelauze et la musique de Didier Bailly. Les principaux intervenants, comme Rodolphe (duc de Gérolstein), le héros, Fleur de Marie, la pauvresse, ou encore Me Ferrand, le notaire véreux et libidineux, interviennent dans un ballet sans pause. Entrant et sortant de scène à tout moment par l’arrière, le côté ou par la salle, les trois comédiens en profitent pour endosser vite fait un nouvel élément de costume qui permet de les identifier sans doute aucun dans le rôle d’un autre personnage. Et le tout sans fausse note. Au final, et après quelques belles scènes de bagarre où les brigands ont souvent l’avantage, l’harmonie reviendra.

N’en disons pas plus sur l’intrigue, voilà une surprise plutôt agréable dans ce théâtre dirigé par le comédien Franck Desmedt. Il n’est pas déplaisant de suivre les aventures de méchants finalement punis et de gentils qui vivront heureux. Gérald Rossi, photos Fabienne Rappeneau

Les mystères de Paris : du mardi au samedi à 21h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).

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Timmerman, l’art de la manipulation

Jusqu’au 26/04, au théâtre de La Concorde (75), Julie Timmerman met en scène Un démocrate. Du théâtre documentaire de belle facture, une dénonciation sans appel du capitalisme international. Entre mensonges et manipulation, un acte civique de bon aloi.

C’est une histoire authentique que nous conte Julie Timmerman avec Un démocrate au théâtre de La Concorde, studio Pierre Cardin. Celle de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier propagande et manipulation… S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Yonnel Liégeois

Edward Bernays (1889-1995), neveu de Freud né en Autriche, tôt émigré aux États-Unis, est l’inventeur des « relations publiques » et, à ce titre, maître manipulateur, sa vie durant, de consciences de masse à subjuguer. Le texte abonde en exemples édifiants. C’est au nom de la démocratie que Bernays, admiré par Goebbels, a pu déclarer : « Si j’affirme suffisamment longtemps qu’un carré est un cercle, les gens finiront par le croire. La propagande ne parle pas à la raison, mais à la foi. » On connaît la musique, elle est universelle. C’est Bernays qui l’a composée, au grand dam de Freud, qui n’entendait pas l’inconscient de cette oreille. La représentation tire son nerf d’un ton subtilement sarcastique qui ne renonce jamais à l’exposé des motifs circonstanciés de la plus cynique imposture qui gère insidieusement les comportements. Un brûlot enjoué sur la duperie monstre sous laquelle gît le beau mot de démocratie. Du théâtre civique de bon aloi. Jean-Pierre Léonardini

Un démocrate, Julie Timmerman : Jusqu’au 26/04, 20h. Théâtre de la Concorde, studio Pierre Cardin, 1-3 avenue Gabriel, 75008 Paris (Tél. : 01.71.27.97.17).

À l’issue de trois représentations, rencontre-débat avec la metteure en scène et son invité : Le 12/04 avec Pierre Haski, journaliste, chroniqueur sur France Inter et auteur d’ouvrages sur la politique internationale. Le 15/04 : avec David Colon, historien, professeur et écrivain, spécialisé dans l’actualité économique et politique. Le 23/04 : avec Nora Hamadi, journaliste, présentatrice pour Arte et France Culture.

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Drame à l’abattoir

Au théâtre Jacques Carat de Cachan (94), Faustine Noguès présente Les essentielles. L’auteure et metteure en scène nous plonge au cœur d’un abattoir où les employés se mettent en grève après la mort d’une de leurs collègues. Un spectacle détonnant qui interroge le monde actuel de l’entreprise.

Ce jour-là, rien ne va plus à l’abattoir : Fess a été retrouvée morte sur la chaîne. Ses collègues décident de se mettre en grève. Comment débrayer ? Qui va prendre la parole pour s’adresser à la directrice ? Les conversations s’animent sans que l’on sache qui parle (l’une des comédiennes est ventriloque). « Grâce à elle, cette grève n’a pas de leader et le groupe est doté d’une voix collective », explique la jeune metteure en scène Faustine Noguès qui s’est largement documentée sur l’univers des abattoirs. Sur scène, les salariés en tenue de travail, bottes en plastique et tabliers sanguinolents, s’organisent. L’une d’entre eux se lance même dans un rap endiablé pour raconter les conditions de travail qu’elle subit depuis des années.

Débarque la directrice, armée de son ordinateur portable, qui débite une novlangue bien huilée en cas d’accident du travail. On en rit, tellement la caricature de la manageuse formatée est parfaite ! Pourtant, l’heure est grave : une énorme carcasse suspendue en fond de scène incarne l’ouvrière décédée. Ses collègues veulent parler au proprio et sont déterminés à aller jusqu’au bout. Assise dans une ossature de vache qui fait office de fauteuil, la directrice se voit contrainte d’informer le lointain propriétaire. « Ecoutez, monsieur le Possesseur, la nature inouïe de ma prière qui vient malgré moi troubler votre tranquillité… ». Elle l’informe qu’elle a eu beau proposer aux ouvriers deux jours de congés payés, ils sont en grève et ils refusent de décrocher le cadavre. L’actionnaire principal qui cause anglais n’en a que faire.

Les salariés, alors, se racontent : les petits contrats ou les vingt ans de boîte, leurs postes respectifs et les douleurs qui vont avec, leurs centres d’intérêt… On entend le bruit des bêtes entassées, on respire le fumier tandis que le cadavre de l’ouvrière, incarnée par une comédienne circassienne, s’anime tel un fantôme sur les hauteurs de la chaîne. Peu à peu, tout va se disloquer alors que le Possesseur, devenu végétarien, veut se lancer dans la production d’huiles essentielles. Dans un tragi-comique à l’humour noir, la pièce pointe avec brio les nouvelles règles du jeu à l’œuvre dans les entreprises. Amélie Meffre, photos Christophe Raynaud de Lage

Les essentielles : Le 10/04, 20h30. Théâtre Jacques Carat, 21 avenue Louis Georgeon, 94230 Cachan (Tél. : 01.45.47.72.41). Les 15 et 16/04 au Château rouge, Scène conventionnée d’Annemasse (74).

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Carole Thibaut en folie !

Du 25 au 30/03 à Lille (59), la maison Folie Wazemmes accueille Carole Thibaut. La rencontre avec une artiste aux multiples qualités (directrice du CDN Les Îlets à Montluçon, auteure, comédienne et metteure en scène). Petite fille de Lorraine, elle partage ses colères contre le patriarcat et le capitalisme, elle invite à ouvrir les portes d’une émancipation toujours à portée de main.

Le programme

👉[𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚] LONGWY-TEXAS : Fille de métallo, de son enfance à l’aujourd’hui, Carole Thibaut retrace l’histoire de la sidérurgie lorraine et de ses luttes. Un récit d’une profonde humanité, la sidérurgie au cœur, cœur vibrant et cœur d’acier. Y.L.

📆mardi 25 mars | 19 h 30

🎟️5/3€ – Billetterie : https://my.weezevent.com/longwy-texas

À partir de 15 ans

👉[𝙏𝙝𝙚́𝙖̂𝙩𝙧𝙚] EX-MACHINA : Un « seule en scène » où la comédienne dénonce avec force humour et virulence la puissance du patriarcat depuis la nuit des temps. Contre le pouvoir autoritaire du masculin, une machinerie à déconstruire en faveur de l’égalité des genres. Y.L.

📆samedi 29 mars | 18 h

🎟️10/6€ – Billetterie : https://my.weezevent.com/ex-machina-carole-thibaut

À partir de 15 ans

Billet couplé ! Venir muni de son justificatif de réservation pour l’un des spectacles et bénéficier ainsi du tarif réduit pour le deuxième !

+ 𝘗𝘳𝘰𝘨𝘳𝘢𝘮𝘮𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘩𝘰𝘳𝘴 𝘭𝘦𝘴 𝘮𝘶𝘳𝘴 :

👉[𝙇𝙚𝙘𝙩𝙪𝙧𝙚] 𝘼̀ 𝙥𝙡𝙖𝙩𝙚𝙨 𝙘𝙤𝙪𝙩𝙪𝙧𝙚𝙨

📌À la médiathèque de Lille-Sud

📆mercredi 26 mars | 14 h 30

🎟️Gratuit sur inscription : https://bm-lille.fr/doc/CALENDAR/10617

📌À la Bourse du Travail de Lille

📆mercredi 26 mars | 18 h 30 Gratuit / Entrée libre

D’une pièce l’autre, Carole Thibaut demeure fidèle à ses convictions. Seule en scène dans Longwy-Texas, forte d’un cheminement allant de l’intime à l’universel, elle interroge héritages symboliques et constructions culturelles (identité, filiation) dans un récit mêlant petite et grande histoire. Des forges de Longwy où elle est née jusqu’aux anciennes forges des Îlets à Montluçon, où elle vit aujourd’hui… Premier acte artistique de la metteure en scène et directrice à son arrivée dans l’Allier en 2016 au Théâtre des Îlets, cœur vibrant et cœur d’acier, une conférence atypique coulée aux fortes chaleurs des hauts fourneaux ! Sans concession pour dénoncer l’absolutisme patriarcal dans Ex-Machina, entre humour et gravité, sincérité et pleine liberté de parole, Carole Thibaut fait œuvre de salut public. Pour qu’émergent un autre possible, un à-venir autre entre homme et femme, les épousailles complices et solidaires du genre humain. Yonnel Liégeois

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Heiner Müller, temps passé

À la Filature, scène nationale de Mulhouse (68), Bernard Bloch présente Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht. Française et allemande, une double version du metteur en scène qui narre ses quatre rencontres avec Heiner Müller entre 1982 et 1995. Un spectacle d’une grande intelligence philosophique.

Bernard Bloch a écrit Les pères ont toujours raison, ce qui donne en allemand, idiome qu’il pratique, Die Väter haben immer Recht. Il met en scène les deux versions, joue dans la première, tandis que l’acteur luxembourgeois Marc Baum, dans sa langue native, lui succède en lieu et place. Ce théâtre bilingue a pour figure tutélaire l’auteur dramatique Heiner Müller (1929-1995). Jean Jourdheuil, ami et traducteur, l’a ainsi défini : « Placé à la charnière des deux Allemagnes, il inquiète l’une et séduit l’autre ; il finit par s’imposer des deux côtés… » Bloch prononce, en conférencier, l’éloge de Müller, au cours du récit de ses rencontres avec lui, à quatre moments de sa vie. S’il avait eu à se choisir un père, il l’aurait adopté. Il en avait déjà un, juif, qu’il révérait, qui dut quitter l’Allemagne en 1934, sans quoi Bloch ne serait pas né.

C’est l’argument vigoureux d’un texte écrit d’une main ferme, qui met en jeu le tragique historique au cœur de la sphère intime. Au fil du discours personnel, les deux acteurs, tour à tour, ont à interpréter des extraits de Müller : Hamlet-machine, la femme à la tête dans la cuisinière à gaz, le sommeil simulé de l’enfant Müller, quand les nazis arrêtent son père… Mêlant sa vie à l’écriture de Müller dans un geste de reconnaissance éperdue, Bloch fait œuvre pie en nous remettant en tête la grandeur du poète et prophète, citoyen de la RDA, qui dit à ses concitoyens, en 1990, que le nouveau mur qu’ils allaient rencontrer était celui de l’argent. Signe des temps, on ne joue plus Müller, jadis partout représenté.

H M, titre abrégé inscrit en néon au fronton, est mis en scène à la hauteur de son dessein dialectique, dans une scénographie à l’élégance ingénieuse (Raffaëlle Bloch) qui restitue notamment, côté cour, l’intérieur du bureau de Müller avec ses machines à écrire. Les acteurs se meuvent sur un tapis rouge en croix qui mène à un distributeur de Coca-Cola trônant en majesté. À jardin, la pianiste Chiahu Lee, de dos, martèle une composition fortement percussive de Pascal Schumacher. Loin des mièvreries sociétales à la mode, ce spectacle d’une grande intelligence philosophique est si peu vu en France. Rien ne va plus. Jean-Pierre Léonardini, photos Bohumil Kostohryz.

Les pères ont toujours raison/Die väter haben immer Recht, Bernard Bloch : Les 25 et 26/03 à 20h, le 27/03 à 19h. La filature, 20 allée Nathan Katz, 68100 Mulhouse (Tél. : 03.89.36.2828). Textes traduits par Jean Jourdheuil et Heinz Schwarzinger.

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Firmine Richard, nouvelle Olympe

Au studio Hébertot, à Paris, Franck Salin présente Olympe. Sous les traits de la comédienne antillaise Firmine Richard, dans sa cellule Olympe de Gouges se remémore sa vie et ses combats : les droits de la femme, l’abolition de l’esclavage. Puissante et émouvante, une rencontre inédite entre l’Occitanie et la Caraïbe !

Sur la place de Paris, Olympe de Gouges, la native de Montauban, était moquée pour son accent du Sud-Ouest. Sur la scène du Studio Hébertot, Firmine Richard ravit le public avec son accent des Antilles ! En robe madras, au fond de sa geôle, l’emblématique pamphlétaire, sous les traits de l’icône guadeloupéenne, se morfond sur son lit de fortune. Dans quelques heures, au lendemain de sa condamnation à mort pour ses écrits subversifs, elle sera guillotinée. Le 3 novembre 1793, place de la Concorde, montant à l’échafaud avec courage et dignité. Contrairement à d’aucuns qui la qualifièrent de « virago, femme-homme impudente, être immoral qui voulut politiquer », son nom s’inscrira à jamais à la postérité, aujourd’hui considérée comme la première féministe française !

Dans sa cellule, Olympe tremble de froid. De colère aussi, contre l’injustice sociale et le mépris des hommes, même ceux qui se prétendent révolutionnaires, à l’encontre des femmes… En septembre 1791, elle signe la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne où elle affirme l’égalité des droits civils et politiques des deux sexes. Un combat qu’elle conduira sous divers angles : l’instauration du divorce, la reconnaissance des enfants naturels, la création de maternités… Plus fort encore, face aux grands bourgeois et propriétaires terriens, aux seigneurs tout puissants des colonies, elle revendique l’abolition de l’esclavage ! Sa pièce de théâtre, Zamore et Mirza, jouée sur la scène de la Comédie française, ne tient que trois représentations à l’affiche : la pression des colons et des anti-abolitionnistes est la plus forte ! Pourtant, elle demeure fidèle à ses idées jusqu’au bout. Le jour-même de sa condamnation à mort, elle invoque son autre pièce, L’esclavage des Nègres, pour exprimer son opposition à toute forme de tyrannie.

Qui, mieux que Firmine Richard, mêlant parfois occitan et créole sur scène, pouvait endosser un tel rôle ? « Olympienne » dans son interprétation, la comédienne épouse avec talent les causes à défendre : femme et noire ! Convaincante dans l’évocation de la vie de son héroïne, haussant le ton pour affirmer la justesse de ses combats, se grimant de blanc pour dénoncer le racisme, prouvant la modernité d’une pensée qui n’en finit pas d’inspirer le temps présent. Sur un monologue et une mise en scène de Franck Salin, accompagnée par Edmony Krater aux percussions et Eugénie Ursch au violoncelle, une nouvelle Olympe fort émouvante et percutante. Yonnel Liégeois

Olympe, Franck Salin : jusqu’au 06/04, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 14h30. Studio Hébertot, 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris (Tél. : 01.42.93.13.04).

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