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Boileau-Narcejac, maîtres du suspense

À l’occasion des 30 ans de la collection Quarto des éditions Gallimard, paraît un volume consacré au duo de choc Boileau-Narcejac, dont les écrits furent adaptés par les plus grands cinéastes. À la clef, sept romans qui nous tiennent en haleine de bout en bout.

Après avoir mené des carrières solos, les écrivains Pierre Boileau (1906-1989) et Thomas Narcejac (1908-1998) vont conjuguer leurs talents pour écrire plus d’une cinquantaine de romans et nouvelles, renouveler le genre du roman policier. Ni détective fétiche, ni condamnation de l’assassin, leurs intrigues se focalisent sur le parcours psychologique d’une victime en proie à des machinations. Comme l’écrivait Narcejac, « si le roman policier était le roman du détective et le roman noir celui du bourreau, le suspense est celui de la victime ». En suivant les angoisses comme les stupeurs de celle-ci, on se délecte de la mécanique implacable imaginée par le duo qui sème l’effroi. On dévore Les visages de l’ombre (1953), Les louves (1955) ou Maléfices (1961).

Fausses pistes, cadavres qui disparaissent, morts qui réapparaissent, identités doubles, personnages tourmentés, complots démoniaques, tous les ingrédients sont là pour captiver l’attention du lecteur jusqu’au dénouement. C’est le cas au fil des sept romans réunis dans ce Quarto, tous portés à l’écran. Les auteurs sont vite devenus scénaristes-dialoguistes et adaptateurs au cinéma. Outre les romans, le volume nous retrace les parcours singuliers de Boileau-Narcejac, la déclinaison de leurs œuvres comme leur place dans la littérature policière, sous la plume de Dominique Jeannerod, grand spécialiste du genre qui dirige le groupe de recherches international Crime Friction.

Dans Celle qui n’était plus (1952), on suit la frayeur d’un représentant de commerce dupé par sa femme et sa maîtresse. Le roman est porté à l’écran par Henri-Georges Clouzot sous le titre Les diaboliques. Un film qui va lancer la carrière littéraire du duo et lui garantir un franc succès. Idem pour D’entre les morts (1958) qui nous raconte les tourments d’un homme trompé par un ami, dont s’empare Alfred Hitchcock pour réaliser Sueurs froides. La filmographie tirée de leurs écrits est impressionnante, tant au cinéma qu’à la télévision : une quarantaine de films au total. Il faut dire que leurs histoires sont rondement menées au point que le spectateur, comme le lecteur, s’y perd quand les victimes s’avèrent parfois être des bourreaux ou l’inverse. Du grand art ! Amélie Meffre

Suspense, du roman à l’écran, Boileau-Narcejac (Quarto Gallimard, 1280 p., 35€)

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Di Fonzo Bo, double affiche

Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.

Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ? créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.

Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !

En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).  

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.

À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).

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Les femmes et la guerre

Au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet présente La guerre n’a pas un visage de femme. L’adaptation de l’ouvrage de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature : les témoignages précieux de femmes jeunes qui s’étaient engagées pour combattre le nazisme. Un travail colossal de démontage-montage pour dix actrices formant un chœur, un oratorio au féminin.

L’ouvrage La guerre n’a pas un visage de femme paraît en 1984, dans la revue Octobre. Pendant une petite dizaine d’années, entre 1975 et 1983, Svetlana Alexievitch a parcouru l’Union soviétique pour collecter les témoignages de femmes engagées dans la « guerre patriotique », celle qui fit plus de 20 millions de morts en Union soviétique contre le nazisme. Elle rencontre des centaines de femmes, recueille précieusement leur parole qu’elle consigne. Beaucoup d’entre elles étaient des gamines à peine sorties de l’adolescence quand elles se sont engagées dans l’Armée rouge pour combattre le fascisme. Elles vont occuper tous les postes : brancardières, infirmières, conductrices de tank, aviatrices, tireuses d’élite… Dans des habits militaires beaucoup trop grands pour elles, elles vont faire preuve d’un courage incroyable. Mais la guerre finie, la victoire célébrée, elles vont se taire, rester dans l’ombre, invisibilisées par un récit historique écrit par et pour les hommes.

Svetlana Alexievitch a tout juste 30 ans quand elle rencontre ses interlocutrices, qui ont alors la cinquantaine. Elle parvient à établir une relation de confiance, peut-être parce qu’elle est une jeune femme, peut-être parce qu’elle est la première à s’intéresser à elles, ou les deux. Trente ans ont passé depuis la fin de la guerre et leur mémoire est intacte, leur parole d’une grande liberté. Elles se confient et racontent sans filtre les déflagrations intimes provoquées par la guerre : la peur qui vous tenaille, la douleur, l’euphorie, la mort partout, à chaque instant, à chaque pas, l’odeur putride des cadavres en décomposition, l’absence de règles, l’angoisse de se faire violer y compris par leurs camarades, la honte parfois de gestes de survie qu’elles sont incapables d’expliquer, les corps traversés de tremblements à l’heure de tirer, de tuer, leur sens de la débrouille, la solidarité et la sororité, cette « fraternité » qu’elles conjuguent au féminin sans le savoir.

Héroïnes de l’ombre, parole libérée

Elles écrivent un autre récit, un récit intime, incroyablement vivant, le récit d’une guerre terrible vécue par des jeunes filles qui ne regrettent rien et qui ne sont dupes de rien. Communistes de cœur et d’esprit, elles se sont battues contre le fascisme. Le livre de Svetlana Alexievitch a été publié, malgré des coups de ciseaux imposés par la censure, et connaît immédiatement un succès retentissant en URSS. On est en pleine perestroïka, la parole se libère. Gorbatchev saluera l’ouvrage et rendra hommage à ces héroïnes de l’ombre. En témoignant à cœur ouvert, elles ignoraient qu’elles accomplissaient là un travail mémoriel précieux. Directrice du TGP et metteuse en scène, Julie Deliquet a réalisé un travail de démontage-montage colossal qui réunit sur le plateau dix actrices. Dans un décor à l’identique jusqu’au moindre détail de ces appartements collectifs où s’entassaient des familles entières dans l’après-guerre, elles vont former un chœur, un oratorio au féminin.

Chacune des comédiennes joue sa partition avec précision, l’émotion à fleur de peau. Peu à peu, les confessions se métamorphosent en échanges vifs qui débordent. Les repères historiques se télescopent, l’Ukraine, la Russie, la grande famine sous le régime de Staline et la guerre de Poutine. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

La guerre n’a pas un visage de femme, Julie Deliquet : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 17h et le dimanche à 15h. Théâtre Gérard-Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).

Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur, les 8 et 9/01/26. MC2-Maison de la Culture de Grenoble, Scène nationale, les 14 et 15/01. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 21 au 31/01. Comédie de Saint-Étienne, CDN, les 4 et 5/02. Théâtre de Lorient, CDN, les 10 et 11/02. Comédie de Genève, du 18 au 20/02. Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie, les 25 et 26/02. Théâtre Dijon Bourgogne, CDN, du 3 au 7/03. Comédie de Caen, CDN de Normandie, les 11 et 12/03. Le Grand R, Scène nationale, La Roche-sur-Yon, les 18 et 19/03. L’Archipel, Scène nationale, Perpignan, le 27/03. Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie, du 31/03 au 3/04. Comédie de Reims, CDN, du 8 au 10/04. La Ferme du Buisson, Scène nationale, Noisiel, le 14/04. Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge, le 17/04. Nouveau Théâtre de Besançon, CDN, les 22 et 23/04. La Rose des vents, Scène nationale, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, les 28 et 29/04. Équinoxe, Scène nationale, Châteauroux, le 5/05.

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Les foulées de la mort

Au Théâtre du Troisième Type, le théâtre des 3T à Saint-Denis (93), le Morbus théâtre présente 2h32. Une pièce de Gwendoline Soublin, un hommage à Zenash Gezmu, la jeune marathonienne qui fut victime d’un féminicide en 2017. La course à pied en symbole de solidarité.

Pour que le nom de Zenash Gezmu ne bascule pas dans l’oubli définitif, le Murbus théâtre propose un spectacle au titre insolite, 2h32. On peut y ajouter 48 secondes pour être précis et pour dire le temps exact que cette Éthiopienne a réalisé au marathon d’Amsterdam en 2016. Selon la Fédération française d’athlétisme, le 2ème meilleur temps national cette année-là… Assassinée chez elle par un homme qui prétendait vouloir être son agent sportif le 28 novembre 2017, à Neuilly-sur-Marne en région parisienne : étouffée et frappée à coups de trophées, Zenash Gezmu avait 27 ans.

En 2014, 2015, 2016 elle avait remporté le marathon de Sénart. Une jeune femme menue, discrète et courageuse : deux fois par jour elle s’entraînait au centre d’athlétisme de Montreuil, elle venait d’intégrer le Stade français. Au lendemain de sa disparition, Nicolas Vallat, son ancien entraîneur, la décrit comme une femme déterminée. « Le club est sous le choc, elle faisait partie de la famille ici. On l’épaulait quand elle en avait besoin car il y avait toujours un peu cette barrière de la langue. C’était la grande sœur de certains, la petite sœur d’autres. Le choc est encore plus large : Zenash était connue sur toute l’Ile-de-France ». C’est l’histoire de cette sportive et de sa passion pour la course, que raconte le texte de Gwendoline Soublin, dans la mise en scène de Guillaume Lecamus et la création plastique de Norbert Choquet.

Sur le plateau, deux comédiennes, Sabrina Manach et Candice Picaud, et une marionnette qui symbolise la présence de la marathonienne. Non seulement elles donnent vie au personnage, mais elles sont un peu comme des dédoublements de l’action. Dans l’effort comme dans les déboires du quotidien, avant le drame. Pour tenter de poursuivre sa passion baskets aux pieds, Zenash Gezmu courait le jour et travaillait la nuit. Comme femme de chambre dans une chaîne d’hôtels, comme femme de ménage dans des bureaux… « S’inspirer de l’histoire de Zenash Gezmu, c’est ouvrir la malle à ‘’sujets’’: féminisme, violences faites aux femmes, immigration, précarité… », explique Gwendoline Soublin.

Après la mort de la jeune sportive, une foule de marionnettes en témoigne progressivement sur scène, voilà que des hommes et des femmes, de tout âge, de toute condition, sans un mot, chaussent à leur tour des baskets et descendent dans les rues. Comme en une manifestation solidaire. Comme dans un mouvement poétique qui rallie à sa cause, d’heure en heure, de mètre en mètre. Jusqu’aux policiers envoyés pour tenter de barrer la rue à ces manifestants qui courent, simplement et en silence. L’autrice a voulu « réinventer » l’histoire de Zenash Gezmu : « ce sera elle et pas elle. Ce sera ici, mais pas seulement ». Un spectacle fort, dans un élan d’humanité nécessaire. Gérald Rossi

2h32, Gwendoline Soublin et Guillaume Lecamus : jusqu’au 25/10, les jeudi et samedi à 19h30. Le théâtre des 3T, théâtre du troisième type, 14 rue Saint-Just, 93210 Saint-Denis (Tél. : 01.74.40.02.95).

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Robert Badinter, le sage et le juste

Le 9 octobre, date symbolique, le Panthéon accueille la dépouille de Robert Badinter, avocat et ancien ministre de la Justice de 1981 à 1986. Ardent opposant à la peine de mort, le 17 septembre 1981, au nom du gouvernement, il présente à l’Assemblée Nationale le projet de loi prônant son abolition. Le texte est promulgué le 9 octobre 1981. Dans la nuit du 8 au 9 février 2024, Robert Badinter décède à Paris, à l’âge de 95 ans. Ce même jour de février 1943 où son père, arrêté à Lyon par la Gestapo de Klaus Barbie, est transféré à Drancy puis déporté au camp de Sobidor dont il ne reviendra jamais…

L’ancien Garde des Sceaux et Président du Conseil constitutionnel, alors sénateur des Hauts de Seine, nous accorda un long entretien en novembre 2000 à l’occasion de la sortie de son livre L’abolition. Un moment fort, passionnant, une rencontre mémorable qui marque durablement les consciences… D’une incroyable humanité, un regard d’une infinie tendresse sous ses sourcils abondants et broussailleux, Robert Badinter n’hésita point à prolonger le temps initialement imparti à notre entretien. Sans notes, une mémoire infaillible, un propos nourri de convictions, une foi inébranlable en la morale et la justice ! Un homme qui incarnait, respirait vraiment les valeurs humanistes.

En hommage à cette grande figure du droit, à ce sage et juste d’une haute stature éthique et politique, Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs ce temps du dialogue où les mots échangés conservent, 25 ans plus tard, toute leur saveur, leur force et vigueur. Yonnel Liégeois

Quand un abolitionniste passe aux aveux…

De l’affaire Buffet-Bontems en 1972 jusqu’à ce mémorable mois de septembre 1981 où l’Assemblée nationale vote la suppression de la peine capitale en France, Robert Badinter raconte dans L’abolition ses combats juridiques et politiques au quotidien. Un livre empreint d’émotion et de passion où l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand plaide en faveur d’une autre justice à instaurer partout dans le monde. Surtout et d’abord aux États-Unis, par la force symbolique que la décision recouvrerait.

Yonnel Liégeois – À la lecture de L’abolition, une certitude semble poindre : que l’exécution de Bontems, condamné à mort en 1972, hante toujours votre conscience.

Robert Badinter – Alors que Bontems ne fut pas reconnu d’assassinat mais seulement de complicité dans l’affaire de Clairvaux, celui qui n’avait pas tué et celui qui avait tué furent tous les deux condamnés à mort. Le Président Pompidou refusa sa grâce et j’escortai donc le condamné jusqu’à la guillotine. Ce jour-là, je compris ce que veut dire une justice qui tue et je me fis le serment, en quittant la prison de la Santé, d’accepter de défendre celui qui me le demanderait quel que soit le crime commis. Dès l’instant où il encourrait la peine de mort et tant que subsisterait cet archaïsme sanglant… Avant ces faits, j’étais un abolitionniste comme bon nombre d’intellectuels et de confrères de ma génération, comme plus généralement toute la gauche française. Mais être abolitionniste c’est une conviction, la mort de Bontems m’a transformé en un militant. C’est devenu pour moi une cause essentielle, voire la première des causes durant de nombreuses années jusqu’en 1981.

Y.L. – C’est ainsi que vous êtes devenu le plus célèbre avocat « pénaliste » de France ?

R.B. – Je ne l’ai jamais été ! J’étais spécialisé dans les problèmes de droit littéraire et artistique, je m’occupais beaucoup d’affaires de presse. L’un de mes collaborateurs m’a d’ailleurs fait remarquer qu’entre 1972 et 1981 j’ai dû plaider au maximum douze à quinze affaires en Cour d’assises. Ce n’est pas beaucoup.

Y.L. – Certes, mais ce ne sont pas n’importe lesquelles !

R.B. – Effectivement. J’avais un certain nombre de dossiers où se jouait réellement, pas symboliquement, la tête d’un homme. Et comme le public n’a retenu que ces affaires, je suis devenu « le » spécialiste. D’autant que je militais aussi ardemment par la plume. À partir de l’affaire Patrick Henry, j’ai véritablement incarné la lutte pour l’abolition parmi mes confrères du barreau. Après la disparition d’Émile Pollak, je suis apparu comme celui le plus en avant dans la tranchée.

Y.L. – Vous utilisez une formule « choc » pour stigmatiser la peine de mort. « Guillotiner, ce n’est rien d’autre », écrivez-vous, « que prendre un homme et le couper, vivant, en deux morceaux ». Une image très réaliste, hors toute considération morale ou éthique ?

R.B. – Par tempérament, je ne suis pas un lyrique mais plutôt, comme on dit, un introverti. Je ne m’imaginais pas en Cour d’assises en train de raconter la marche vers la guillotine et décrire le supplice. Après l’affaire Buffet-Bontems et avant de plaider pour Patrick Henry, j’ai longtemps cherché. Je cherchais comment expliquer aux jurés de la façon la plus saisissante, et en même temps la plus sobre possible, ce qu’était réellement la guillotine. Cette expression, prendre un homme et le couper vivant en deux morceaux, m’est apparue la plus juste. J’ai vu d’ailleurs qu’elle avait absolument saisi les jurés. Bien des années plus tard, le hasard m’a permis de retrouver les origines de la phrase. Dans une lettre de Buffet adressée à Pompidou… J’ai compris alors pourquoi j’avais refoulé cette image, au sens propre du terme !

Y.L. – Venons-en à l’affaire Patrick Henry et au procès qui s’ouvre en 1977 aux assises de Troyes, devant cette même Cour qui condamna à mort Buffet et Bontems. N’est-ce pas celle qui représente pour vous le « summum », « l’exemplarité » de votre combat ?

R.B. – Ce fut véritablement « l’affaire », une grande affaire et dans la bataille en faveur de l’abolition un moment essentiel, pas suffisant mais essentiel. Rappelez-vous que médias et public étaient déchaînés, les ministres aussi, et que chacun considérait que Patrick Henry n’avait aucune chance. Si la guillotine devait fonctionner, au lendemain de cet odieux crime d’enfant, elle devait d’abord fonctionner pour lui ! C’est dans cet état d’esprit d’ailleurs que s’est déroulé le procès. Le retour à Troyes m’est apparu comme un signe négatif du destin, mais je n’ai pas hésité un seul instant lorsque le bâtonnier Bocquillon m’a sollicité pour le seconder dans les débats. Je ne pouvais pas me dérober. En sachant qu’une seule perspective s’ouvrait lors de mon retour cinq ans plus tard dans cette même salle d’audience, devant le même avocat général qui avait déjà requis la peine capitale : substituer le procès contre la peine de mort à celui de Patrick Henry. La voie était très claire : si l’on croyait à la peine de mort, le cas était tellement cité comme exemplaire qu’il ne pouvait y échapper, si l’on n’y croyait pas le moment était venu de mettre le verdict en accord avec sa conviction. Je reste convaincu, à ce jour, que c’était la seule chance de Patrick Henry, même si on m’a reproché d’avoir escamoté les débats en remplaçant un procès par un autre. Le verdict ? Condamnation à perpétuité, non à mort… Je savais qu’il pèserait dans la conscience collective, je savais aussi que ce n’était pas fini et que seule une décision politique imposerait l’abolition.

Y.L. – Vous livrez au public une image étonnante de l’avocat en pleine plaidoirie. Contrairement à l’homme serein, assis aujourd’hui en face de moi, vous apparaissez comme tétanisé par l’enjeu. Loin des effets de manche, tel un boxeur qui, au gong final, finit le combat, épuisé ?

R.B. – Je ne fabule pas, il en était ainsi. Demandez à Frédéric Pottecher ou à Josyane Savigneau, alors jeune journaliste au Monde. Je suis toujours demeuré pénétré, hanté, par ce qui était advenu à Bontems. Les jeunes avocats ne connaîtront plus jamais ça, il vous faut imaginer l’ambiance. Des heures et des heures d’audience face à un auditoire hostile, après les plaidoiries des parties civiles, écouter dans un climat de haine et dans une atmosphère de mort l’avocat général demander au sens propre du terme, parfois avec talent et passion, la tête de celui que vous défendez, celui-là même que vous entendiez respirer juste derrière vous… Et il ne vous reste que 35 ou 40 minutes de parole non seulement pour convaincre mais surtout renverser cette espèce de courant qui conduit tout droit à l’échafaud. La responsabilité était telle, si immense, l’angoisse de ce qui était en jeu si forte qu’il me fallait absolument m’ouvrir aux jurés. Non pas leur donner l’impression d’avoir un avocat devant eux, mais simplement un homme qui leur parlait. D’où la nécessité d’aller toujours plus loin à l’intérieur de vous pour trouver les mots qui ne vous identifient pas à ce qui relève de l’habilité professionnelle. Une tâche extraordinairement épuisante et difficile, de plus en plus épuisante et difficile d’un procès à l’autre. Plus je devenais connu, plus on attendait la « performance » de Badinter : la pire chose qui soit pour un avocat, dans ces conditions-là. Il me fallait à chaque fois casser cet engrenage pour revenir à une relation d’homme à d’autres hommes ou femmes. Hors toute éloquence et artifice, ne pas amener les jurés là où ils ne voulaient pas aller mais les conduire là où ils devaient aller : que ce n’est ni la Justice ni la Cour qui rend un verdict, qu’il relève de leur responsabilité et qu’ils devront assumer toute leur vie le fait d’avoir envoyé un homme à la guillotine. L’heure de vérité, une décision terrifiante. La tension, l’angoisse, le manque de sommeil…

Y.L. – À l’horizon d’une campagne présidentielle décisive, en janvier 1981, 63% des Français sont encore favorables à la peine de mort. Avez-vous douté un moment des choix de François Mitterrand ?

R.B. – Mitterrand, nécessairement, voulait gagner les élections. En outre, c’était sa dernière chance. En mars 81, rien n’était joué et il faut souligner là son courage politique lorsqu’il se prononce ouvertement en faveur de l’abolition en risquant de perdre les quelques centaines de milliers de voix qui avaient déjà fait la différence en 1974. « Dans ma conscience, dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort », répond-il à Jean-Pierre Elkabbach lors de l’émission Cartes sur table. À cet instant, j’ai frémi de joie : sans détour ni précautions oratoires, François Mitterrand se déclarait pour l’abolition ! Ce que je redoutais avant tout, c’était une phrase dont Mitterrand avait le secret et qui, dans la complexité du propos, aurait ouvert de multiples possibilités. Je frémissais, je me disais « pourvu qu’il se jette à l’eau » ! C’est aller au-delà de mes espérances, ce fut un grand geste de courage politique et j’étais convaincu que ça le servait. J’en suis persuadé, affirmer ses convictions est toujours valable en politique, mais je dois reconnaître que ce n’était pas le sentiment de beaucoup de ses amis et conseillers. Mitterrand est certes un personnage politique éminemment complexe, mais il reste une constante : il n’a jamais supporté, et de personne, qu’on lui dicte ce qu’il devait faire.

Y.L. – En septembre 81, Garde des Sceaux, vous présentez votre projet de loi avec cet article premier : « La peine de mort est abolie ». Une réforme acquise à l’Assemblée nationale mais, plus étonnant, au Sénat aussi ! Une décision surprenante ?

R.B. – Encore aujourd’hui, j’ai du mal à l’expliquer et à en déceler les raisons. Un vote étonnant. Je pense qu’il y a eu une influence importante de l’Église catholique. Ces hommes-là, profondément chrétiens, ont œuvré à pas feutrés, en coulisses, nous ramenant aux délices des discussions parlementaires de la IIIème République… De grands dirigeants de droite ont voté la loi : Chirac, Seguin, Stasi et le député Pierre Bas qui réclamait chaque année la suppression des crédits du bourreau lors du vote du budget.

Y.L. – De Pompidou à Giscard, en passant par leurs différents ministres de la Justice, vous n’êtes pas tendre avec ces personnalités qui se déclarent abolitionnistes jusqu’à la veille de leur élection.

R.B. – Dans sa jeunesse, Alain Peyrefitte avait écrit un livre contre la peine de mort. Je pensais sincèrement qu’il serait l’homme de l’abolition et là il y a une part indiscutable d’attente déçue… Pompidou ? Normalien, Jeunesses socialistes, homme de grande culture, ça me paraissait aller de soi qu’il soit l’homme de la situation… Giscard reste pour moi un sujet d’étonnement encore à ce jour. Jamais, jamais je ne comprendrai pourquoi il a fait exécuter Christian Ranucci. Je cite dans L’abolition le passage de son livre de mémoires où il déclare mettre son réveil à l’heure de l’exécution, ouvrir les rideaux de sa chambre puis se rendormir… C’est extraordinaire, sidérant. À la lecture du texte, je n’en croyais pas mes yeux ! Dans l’histoire de l’abolition, l’exécution de Christian Ranucci est un moment-clef au même titre que l’affaire Patrick Henry. Il n’a jamais cessé de clamer son innocence. S’il y a une affaire où la grâce s’imposait, s’il y a un homme qui n’a vraiment pas bénéficié de la clémence judiciaire, c’est bien Ranucci. Face à la peine de mort, il ne faut jamais cesser de souligner son caractère de loterie sanglante.

Y.L. – Vous militez en faveur de l’abolition de la peine de mort aux États-Unis. Même si 3700 condamnés attendent leur sort dans les couloirs de la mort, vous espérez encore et toujours ?

R.B. – Oui, je reste optimiste, même si 66% des citoyens américains se disent partisans de la peine de mort, même si au Texas on compte une condamnation à mort tous les onze jours ! Vous avez là-bas l’abominable inégalité sociale et ce racisme structurel qui encombre les couloirs de la mort des enfants des communautés noires et hispaniques, non par les fils des startups. Ils ont des avocats médiocres ou indifférents nommés par les juges. Enfin, la procédure accusatoire qui régit le fonctionnement de la justice américaine oblige à l’ouverture d’enquêtes et de contre-enquêtes qui coûtent très cher. Sur quoi se fonde mon optimisme face à cette réalité sordide ? Le fait que 12 états américains maintiennent leur position abolitionniste, que le taux de criminalité n’a pas augmenté chez eux contrairement aux états voisins, que l’étude de la Columbia University portant sur la totalité des condamnations à mort depuis 1977 révèle de nombreuses erreurs judiciaires… On parviendra à l’abolition par étapes, de moratoire en moratoire il se passera ce qui s’est produit en Angleterre et au Canada : au bout d’un moment, ils se rendront compte que le taux de criminalité sanglante n’a pas changé et la peine de mort tombera en désuétude. Certes, le processus va demander du temps et des efforts, aussi nous faut-il soutenir les initiatives qui vont dans ce sens. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Le 08/10 à 20h40, LCP (la chaîne parlementaire) propose Les combats méconnus de Robert Badinter. Un documentaire de Dominique Missika et de Bethsabée Zarca , qui retrace les grandes batailles de l’ancien garde des Sceaux : de la dépénalisation de l’homosexualité au regard neuf sur la prison qui n’est pas « l’honneur de la France »… Haï par la droite conservatrice, il contribua aussi à poser les bases d’une justice pénale internationale.

Le 09/10, à partir de 17h15, France 2 retransmettra en direct la cérémonie de panthéonisation de Robert Badinter. Suivi à 21h10 du documentaire de Romain Icard, Robert Badinter la vie avant tout : le sens de la justice et la valeur de la vie humaine au cœur de son combat. Le portrait de la droiture morale faite homme. La soirée se poursuivra, à 22h50, avec le documentaire de Franck Johannès et Caroline du Saint : Badinter contre la peine de mort, le procès Patrick Henry. Servie par les acteurs de la Comédie Française, la reconstitution des assises de Troyes en janvier 1977 avec la fameuse plaidoirie de Badinter qui évitera à son client « la lame qui coupe un homme en deux » : bouleversante, une archive sonore historique !

L’abolition, la plume d’un juste

Après L’exécution, L’abolition… Le même souffle de l’homme juste, du citoyen de haute stature morale, irradie les deux ouvrages. Derrière l’image de l’éminent juriste et grande figure du barreau, L’abolition nous révèle surtout un homme à la personnalité attachante. Un personnage au caractère trempé, dont la froideur apparente masque les vraies émotions : doux et attentif à son interlocuteur, virulent et passionné dans les causes auxquelles il consacre la défense. Un homme peut-être convaincu du rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la justice française, un homme pourtant qui ne cache rien de ses faiblesses et de ses doutes, de sa lassitude et de ses hésitations sur ces chemins de l’histoire qui conduisent le fils d’un petit immigré juif de la prison de la Santé en 1972 jusqu’aux portes de la Chancellerie en 1981…

L’abolition ? Un témoignage émouvant et bouleversant, œuvre de mémoire face aux jeunes générations tentées d’oublier et de considérer comme une évidence la disparition de la guillotine. 8 pays abolitionnistes en 1948, 28 en 1981, 103 en l’an 2000, 113 en 2024, 145 si l’on ajoute ceux qui renoncent à l’appliquer en droit et en pratique : et demain ? D’une page à l’autre, Robert Badinter nous insuffle l’intime conviction que le temps de l’Histoire peut s’inscrire aussi dans le temps des hommes. Un livre à méditer, à offrir à tous, hommes et femmes qui désespèrent et croient leur cause perdue. Yonnel Liégeois

L’abolition, de Robert Badinter (Le livre de poche, 352 p., 8€90)

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Jacques Martial, l’adieu sans retour !

Le 6 octobre à 19h, Paris rend hommage en l’Hôtel de Ville à Jacques Martial, décédé le 13/08. Immense comédien, tant par le talent que par la taille, il a quitté la scène sans retour, lui qui ne cessa de feuilleter et clamer le Cahier d’Aimé Césaire ! Créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, ancien « patron » du parc et de la grande halle de la Villette puis président du Mémorial ACTE à Pointe-à-Pitre, en novembre 2022 il était nommé maire adjoint chargé des Outre-mer.

« Combat pour plus de justice, d’égalité et d’humanité, devenant, dans toute l’histoire de la municipalité parisienne, le premier adjoint spécifiquement chargé de ces sujets » déclarait Anne Hidalgo au lendemain de sa disparition. « Il avait ainsi permis de faire vivre et de porter les préoccupations des Parisiennes et des Parisiens ultramarins et l’ancrage citoyen des actions menées par un soutien aux associations, la coopération avec les nombreuses collectivités territoriales des Outre-mer, sans oublier son combat, le travail de mémoire sur l’esclavage et ses abolitions, et surtout, de la visibilité des grandes figures de l’Outre-mer dans l’espace public parisien ».

Natif de Saint-Mandé (94), mais enfant de la Guadeloupe par ses parents, Jacques Martial demeure l’inoubliable interprète du Cahier d’un retour au pays natal, le poème-manifeste d’Aimé Césaire. Au côté de Christiane Taubira lors de l’inauguration à Montreuil (93) de la place dédiée à l’écrivain, ancien maire de Fort-de-France et député de la Martinique, de sa magistrale voix il en déclama quelques longs et sublimes extraits devant une foule et une jeunesse conquises.

En mémoire de l’acteur et citoyen à l’humanité engagée, Chantiers de culture remet en ligne l’article qu’il lui consacrait en septembre 2022. À l’affiche du théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes (75), Jacques Martial s’emparait à nouveau de l’œuvre phare du grand poète antillais. Une langue flamboyante, le vibrant poème à la plume exaltée déclamé avec puissance et conviction par un noir colosse. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix envoûtante d’un Nègre conquérant.

Césaire et Martial, la fulgurance d’un Cahier

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire n’a que 26 ans lorsque, brillant étudiant à Paris adoubé par Senghor, son compère en littérature, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture emprisonné sans jugement au fort de Joux dans le Doubs par le perfide Napoléon premier Consul, l’un des endroits les plus froids de France, et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ».

En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton , le pape du surréalisme, n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. En mémoire de la traite et de son abolition, de l’esclavage comme crime contre l’humanité, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature : un dénommé Jacques Martial, créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, président du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre et locataire patenté de la Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Bernabé, Damas, Gratiant, Pépin, Confiant, Condé, Pineau, Glissant et Chamoiseau.

Autant d’hommes et de femmes qui, poètes ou romanciers, compagnons de route de Césaire ou dans sa trace, signent de leur nom la singularité d’une littérature antillaise, voire caribéenne, dans le concert des écritures francophones et afro-américaines… Baptisé Bain-Marie dans la série policière Navarro, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, Jacques Martial est assurément un grand frère de cœur de Sanite Belair, Rosa Parks, Harriet Tubman, Mulâtresse Solitude ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Carver dans tous ses éclats

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Armel Roussel met en scène Soleil. Douze nouvelles de Raymond Carver, à découvrir en déambulant dans le théâtre : d’une pièce à l’autre, le quotidien insolite de gens ordinaires se dévoile, servi par une vingtaine d’acteurs. Le public est embarqué dans un parcours ludique et sensible en six stations par soir.

Après avoir monté, depuis 1995, une trentaine de pièces classiques ou contemporaines, Armel Roussel s’attaque pour la première fois à un type d’écriture non dramatique. Paradoxalement, il a vu dans le minimalisme de Raymond Carver « un immense terrain de jeu fictionnel où les obsessions font finement écho à notre époque ».  Avec la radicalité qu’on lui connaît, le metteur en scène belge entre dans le vif des nouvelles, chacune étant un petit spectacle en soi. La soirée commence par un Bingo (titre d’une des nouvelles) qui réunit les spectateurs dans le hall du théâtre. Le jeu fait rage dans une ambiance festive, qu’on retrouvera à l’entracte. Puis l’animatrice procède à l’appel : les bracelets bleus, rouges, verts, etc… Huit groupes au total. Chacun confié à un guide, ils seront dispatchés dans le théâtre, transformé pour l’occasion en labyrinthe, par des parois de rideaux noirs. À travers ces sombres couloirs, les spectateurs vont circuler en silence et gagner les différentes scènes. On ne verra pas tout en une seule soirée : il y a deux parcours intitulés “Face A” et “Face B”, tel un vinyle. Ils présentent des morceaux différents d’un même tout.

Né dans un milieu ouvrier frappé par la crise économique des années trente, Raymond Carver (1938-1988) s’applique à décrire les drames ordinaires de gens modestes, issus des classes moyennes ou populaires. Chômage, alcoolisme (celui de son père et le sien), couples dysfonctionnels, conflits intrafamiliaux infusent son œuvre. Il avouait avoir puisé dans son propre matériau intime pour écrire « un peu d’autobiographie, beaucoup de fiction ». Gardien de nuit pour se payer des ateliers d’écriture, il trouva très vite le style lapidaire qui fit son succès. « Ma vie était précaire, j’avais besoin de saisir les choses rapidement ». À force de raboter, d’éliminer l’accessoire ou le psychologique, il parvient au dépouillement et concentre son récit sur un détail concret, à partir duquel il déroule sa fiction. À cette économie de mots, s’ajoutent un sens du rythme et une oralité  qui en font un matériau théâtral par excellence. « Quand je lis ce que j’écris, je le fais autant avec mes oreilles qu’avec mes yeux. J’ai l’oreille pour les passages narratifs et pour les dialogues ». Que ce soit une narration à la première personne ou un récit dialogué, la version scénique d’Armel Roussel, en soustrayant encore bon nombre de descriptions, renforce ce style incisif mais y apporte en contrepartie la chair des acteurs.

À peine entré dans chaque « cellule », on est saisi par l’ambiance. Diffusées par casque, pour ne pas gêner les salles voisines, les paroles des acteurs se détachent du jeu scénique. Une musique subtile, des effets d’optiques et un mobilier banal évoquant les années soixante inscrivent chaque mini-pièce dans une atmosphère de film, série B américaine. Les objets triviaux ne sont pas posés comme simples éléments de décor, ils ont leur poids de vies. On se trouve immédiatement happé par des acteurs au jeu cinématographique, tout en ellipse et sous entendu, évitant toute psychologie, cut à l’instar de l’écriture de l’auteur américain, condensée dans les nœuds du récit. Les interprètes, épinglés par des lumières clignotantes ou rasantes, semblent des animaux en cage, piégés dans leur propre histoire, qu’ils répéteront quatre fois dans la soirée. Un exploit. Mireille Davidovici

Soleil, Armel Roussel : jusqu’au 4/10 à19h30, le samedi à 14h30 et 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 14 au 22/11 simultanément aux théâtres Varia et Les Tanneurs à Bruxelles. Les nouvelles de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de l’Olivier.

De huis clos en huis clos

– Un lit, une sonnerie de téléphone : nous surprenons le couple de Débranché (Carole Gantner et Serge Koto), éveillé en pleine nuit par une inconnue éméchée qui s’est trompée de numéro…  L’homme débranche la ligne mais le mal est fait : nait une conversation à bâtons rompus où ils en viennent à parler de la fin de vie. L’angoisse monte avec l’aube naissante.

Tais-toi je t’en prie met en scène un couple marié sans histoire (Lode Thiery et Judith Williquet) qui s’adonne au jeu de la vérité : tout bascule quand elle lui raconte son infidélité d’un soir, …. Les voilà plongés littéralement dans un bain moussant, pour se laver de la crise…

Pourquoi l’Alaska ? devient, avec Armel Roussel, une soirée délirante, où deux couples défoncés se demandent ce qu’on peut bien aller faire dans ce Grand Nord… Romain Cinter, Aymeric Trionfo, Ashley Martin, Anthony Ruotte nous font tordre de rire

– Vincent Minne, dans Fièvre, fait à lui seul toutes les voix du récit. Tandis qu’un train miniature roule inéluctablement sur le tapis du salon, un homme désemparé suite au départ de son épouse, pète les plombs quand une vieille inquiétante, diligentée par sa femme, vient s’occuper des enfants… Une paranoïa qui repose sur pas grand chose.

– Où sommes-nous ?  Bistro, bar ou appartement ?  Une grande table occupe l’espace où défilent des images urbaines, projections des errements d’un pauvre type, chômeur et alcoolique repenti. Il crache sa haine et ses rancœurs contre le monde entier. Interprété en estonien par Jarmo Reha, Where is everyone? prend une couleur apocalyptique.

– Plus léger, Plumes est devenu un court métrage réalisé en Inde par Koumarane Valavane avec les comédiens d’Indianostrum, sa troupe de Pondichéry. Nous suivons un couple vivant dans la promiscuité d’une famille nombreuse jusqu’à la villa somptueuse d’amis riches. Entre cauchemar et rêve éveillé, cette version surprenante, filmée avec une économie à la Raymond Carver, apporte un supplément d’imaginaire.

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Viripaev, dans les vapeurs d’alcool

Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), Frédéric-Bélier Garcia met en scène Les enivrés. Un texte du dramaturge russe Ivan Viripaev, avec quatorze personnages en proie à leurs délires et à leur ivresse. La vedette ? L’alcool, plus encore ses vapeurs !

Sur la piste, la scène, l’esplanade, bref, sur l’espace qui s’offre à la vue des spectateurs, installés sur des gradins au niveau du sol ou en hauteur, comme s’ils étaient à leur fenêtre, une épaisse couche de neige poudreuse. C’est la nuit, il fait froid. Successivement plusieurs lieux sont proposés, dans le désordre, et jamais vraiment définis : la rue, une salle des fêtes déglinguée, un salon, qu’importe. Une femme entre en scène, dans une combinaison dorée, scintillante. Elle ne dit rien ou presque. Elle tangue, s’affale, roule en boule, la prestation est impeccable. Drôle et inquiétante.

Elle n’est pas la vedette de ces Enivrés, seulement un des quatorze personnages qui peuplent cette aventure hors du commun mise en scène par Frédéric-Bélier Garcia, le directeur du théâtre de la Commune d’Aubervilliers. C’est l’alcool la vedette, et plus encore ses vapeurs… Écrit en 2014 par Ivan Viripaev (publié aux Solitaires intempestifs), progressivement le texte se déploie. Porté par des individus qui se croisent, se découvrent et se livrent. L’amour, la sincérité, la vie, Dieu, les passions ou encore la fidélité font partie des échanges. Ou plutôt de discours figés dans la brume alcoolique sans lendemain. Chacun, venant de nulle part et y retournant.

Liens rompus avec la Russie

Souvent présenté comme « metteur en scène russe », Ivan Viripaev a pris fermement position contre l’invasion de l’Ukraine par son pays de naissance. Il a fait une mise au point en 2021 dans la revue polonaise Kultura, déclarant alors avoir « rompu toutes relations avec la Russie ». Plusieurs théâtres russes, mis sous pression par le pouvoir central, ont déprogrammé ses pièces. Un tribunal moscovite l’a condamné par contumace, en décembre 2023, à huit ans de prison pour « propagation de fausses informations fondée sur la haine politique ». Un an plus tôt, le dramaturge avait obtenu la citoyenneté polonaise. Ses pièces, traduites dans une trentaine de langues, sont jouées dans de nombreux théâtres.

En 2019, Frédéric Bélier Garcia avait créé au théâtre de la Tempête Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembreUn texte étonnant, à la fois absurde et aux résonances psychologiques. Les Enivrés est de la même veine. Le chaos dure deux heures et l’on ne voit pas le temps passer. La mise en scène se déroule sur un terrain délabré. Elle est à la fois sobre et luxueuse. Les comédiens sont à la hauteur du projet. Il convient de les citer tous : Cheik Ahmed Thani, Ana Blagojevic, Geoffrey Carey, Sébastien Chassagne, Vincent Deslandres, Oussem Kadri, Jin Xuan Mao, Marie Mangin, Christophe Paou, Polina Rebel Pshindina, Marie Schmitt et Pierre-Benoist Varoclier.

Pour le directeur et metteur en scène du centre dramatique national d’Aubervilliers, « ce n’est pas l’affirmation de la phrase qui compte, mais le mouvement de la pensée qu’il faut saisir ». Il en propose une illustration joyeusement enfiévrée et par bonheur entièrement déglinguée. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage

Les Enivrés, Frédéric-Bélier Garcia : jusqu’au 03/10 à 20h. Théâtre de la Commune, 2 rue Édouard-Poisson, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.33.16.16).

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D’Alger à Billancourt, l’immigré

Aux Presses universitaires de Rennes, Laure Pitti publie Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Fondant son enquête sur une somme d’archives et d’entretiens, la sociologue illustre les liens étroits entre capitalisme et colonialisme. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°381), un article de Frédérique Letourneux.

Centrée sur les travailleurs algériens embauchés par Renault dans son usine de Billancourt du début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, cette enquête sociologique est une contribution importante à l’historiographie critique des Trente glorieuses. En s’appuyant sur une importante somme d’archives du personnel, de tracts syndicaux et d’entretiens biographiques, la sociologue Laure Pitti rejoint les ambitions de la micro-histoire : illustrer à partir d’une enquête restreinte à un groupe d’ouvriers au sein d’une usine, les liens étroits entre le capitalisme et le colonialisme. Avec Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, elle éclaire ainsi la manière dont la phase d’expansion industrielle que connaît la France durant ces années-là va de pair avec une hiérarchisation raciale de la main-d’œuvre ouvrière qui va perdurer bien après l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Une main d’œuvre à bas prix

Il faut dire que l’usine Renault de Billancourt est à plus d’un titre emblématique : elle concentre à elle seule une part importante des migrants algériens. Au milieu des années 1950, elle emploie près du dixième des « Nord-Africains » au travail dans le département de la Seine. Pour les dirigeants de la Régie de l’époque, le choix est jugé rationnel d’un point de vue économique : la main d’œuvre immigrée coûte moins cher que l’automatisation. La sociologue montre ainsi de quelle manière ces travailleurs algériens sont cantonnés à des postes d’ouvriers spécialisés, affectés systématiquement aux ateliers réputés les plus pénibles (tôlerie-emboutissage, fonderie, etc.) au nom de prédispositions jugées naturelles, voire biologiques.

Pour autant, l’ouvrage de Laure Pitti montre dans une dernière partie de quelle manière, ces ouvriers dominés socialement et racialement investiront des espaces de résistance politique et syndicale. Leur répertoire d’action évoluera avec le contexte, d’abord en résistance anticoloniale jusqu’en 1962, puis en dénonciation des conditions de travail dans le mouvement de Mai 68. Frédérique Letourneux

Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, Laure Pitti (PUR, 350 p., 25 €). À lire aussi, émouvant et passionnant, Atelier 62 : le témoignage de l’historienne Martine Sonnet, Son père, Armand, travailla seize ans aux forges de Renault-Billancourt.

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 381, un remarquable dossier sur Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence et deux passionnants sujets (Se former ou périr ? un article de Frédérique Letourneux sur l’accès à la formation professionnelle, Penser la banalité du viol le portrait de la chercheuse Manon Garcia par Martine Fournier). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Le Papotin, sans langue de bois

Le 20/09, sur France 2 à 20h30, c’est le retour des Rencontres du Papotin ! D’abord journal atypique, le Papotin est le fruit d’une aventure peu banale. Initié par l’éducateur Driss El Kesri, chaque semaine il donne la parole à de jeunes autistes de la région parisienne. Sans langue de bois, dans l’écoute et le respect.

Le Papotin ? Avant tout, un journal atypique fondé par Driss El Kesri, éducateur à l’hôpital de jour d’Antony (92). Il y a plus de trente ans déjà que l’aventure a débutéAujourd’hui, la conférence de rédaction hebdomadaire rassemble des jeunes d’une quinzaine d’établissements de la région parisienne pour mener à bien, et dans la gaieté, l’accouchement de leur journal. Julien Bancilhon, psychologue, est désormais le rédacteur en chef de cette petite entreprise de concertation qui ne connait pas la langue de bois ! Bien au contraire, la leur est verte, les questions décomplexées, les interventions déconcertantes de naïveté et parfois percutantes de vérité : une fraîcheur oubliée ou censurée par nos esprits trop formatés.

Chacun a ses thèmes de prédilection, ses obsessions, ses interrogations récurrentes qui, au final, composent un patchwork brut de décoffrage, poétique et drôle. Fidèle au poste, Arnaud est présenté affectueusement par Driss comme le « 1er Papotin », c’est ensemble qu’ils ont conçu le journal à ses débuts : un personnage attachant, très calme et réservé, gérant avec une extrême courtoisie ses questions sur l’âge, le tutoiement ou la permission éventuelle de « renifler les doigts de pied » d’une fille… Assis à sa gauche, Thomas, un beau brun rieur d’une vingtaine d’années, serre fort sa chérie Diane.

Les prises de parole se succèdent, les sentences fusent « les femmes sont moins fortes que les hommes ! », avec une réponse immédiate « Ah ! vous ne connaissez pas ma mère ! ». Un éclat de rire général, qui n’atteint pas Esther, jeune femme brune au regard noir et inquiet : c’est la portraitiste du groupe, elle demande à toute personne l’autorisation  de la dessiner. . Très vite on en vient au sujet à la « Une » du prochain numéro, l’interview du lendemain. La première personnalité à s’être volontairement soumise à cette expérience fut Marc Lavoine, compagnon de route depuis le début, co-auteur avec Driss el Kesri de l’ouvrage Toi et  moi  on s’appelle par nos prénoms- le Papotin, livre atypique.

Nombreux sont celles et ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de cette interview corrosive, sans filet : Jacques Chirac, Barbara, Philippe Starck, Christiane Taubira, Renaud, Ségolène Royal, Thomas Pesquet, Josiane Balasko, Denis Lavant, Angèle, Grand Corps Malade… En l’attente du prochain invité qu’ils doivent rencontrer, personnalité culturelle-politique-scientifique, à chaque fois l’excitation est à son comble. Pour Arnaud, une  question cruciale : « Driss, tu crois que je pourrai le tutoyer ? », « sans doute, il faudra lui demander ». Nicolas annonce « qu’il mettra un costume » et Johan, comme à son habitude, préparera un discours politique blindé de chiffres et de détails. Dans la salle, un groupe de jeunes, élèves du lycée Expérimental de Saint-Nazaire, n’ont pas perdu une miette des échanges. Peut-être, deviendront-ils des adultes plus tolérants et plus ouverts dans leur vie au quotidien…

La conférence de rédaction s’achève, le groupe se disperse. Alors, une évidence s’impose : ces jeunes autistes communiquent sans faux semblants ni tabous, s’écoutant mutuellement et se respectant. En fait, tout le contraire de la façon de faire des gens dits « normaux », pourtant censés ne pas avoir de problèmes de communication. Chantal Langeard

Le 20/09, c’est Valérie Lemercier qui ouvre la quatrième saison des Rencontres du Papotin  ! Récompensée par plusieurs César, l’actrice, réalisatrice et humoriste, navigue depuis plus de trente ans entre comédie populaire et élégance décalée. Les rencontres du Papotin sont diffusées un samedi par mois à 20h30 sur France 2 et en replay sur France TV.

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Camus, un juste

Au Théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905, pour proposer une intense réflexion sur l’idée de violence. Du théâtre « philosophique », magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe ! Sans oublier Ceci n’est pas une religion, de et avec Élodie Emery, à la grande halle de La Villette.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux !

Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau. Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus résonneront bien plus tard dans les réflexions de Camus au cœur du conflit algérien, une pièce qui n’est pas sans faire écho aux conflits qui agitent aujourd’hui notre planète, tant en Ukraine qu’en Palestine.

Dans un autre registre, plus léger et drolatique, en recherche d’un juste équilibre de sa vie, Élodie Emery dévoile sa quête et son enquête autour du bouddhisme et de ses dérives. Ceci n’est pas une religion reprend sur scène le travail journalistique qu’elle a conduit sur les sévices sexuels, attentats à la pudeur et viols, commis au sein de certaines communautés. En particulier celle dirigée par le maître lama Sogyal Rinpoché… Un gourou très proche du dalaï-lama, au courant de ses méfaits depuis des décennies mais silencieux jusqu’à leur révélation fracassante risquant de nuire à son image médiatique…

De la plume à la scène, mêlant quête personnelle et recherche de la vérité, la journaliste livre son témoignage avec force conviction et humour. Un « seule en scène » comme suite logique et bien menée de son documentaire réalisé avec Wandrille Lanos, récompensé de deux prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité), finaliste du prestigieux prix Albert-Londres ! Une conférence-confession publique bienvenue, invitant chacune et chacun à la vigilance dans sa quête éperdue de spiritualité et de bien-être. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery : salle Boris Vian jusqu’au 13/09, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. La grande halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). Les 20 et 21/01/26 à Wolubilis, Bruxelles.

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Blanc, une colère (a)mère !

Aux éditions la Bouinotte, Sylviane Van De Moortele publie Maternité(s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc. En 2018, l’annonce de sa fermeture provoque une immense émotion parmi la population de la sous-préfecture de l’Indre (36). Entre heures glorieuses et moments d’épuisement, un récit palpitant.

Dans son ouvrage Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele entraîne le lecteur au cœur d’une mobilisation, sans doute jamais connue dans la sous-préfecture de l’Indre. Elle décrit la succession des événements à partir de la création, en juin 2018, du collectif « cpasdemainlaveille », qu’elle suit pas à pas. L’existence de ce mouvement répond d’abord à une frustration. « Un constat s’impose : ce qui ne leur convient pas dans les manifestations statiques telles que celle du 18 juin, c’est que cela ne se voit pas. Il y a des discours mais rien ne permet aux participants présents d’exprimer leur colère. Seuls les élus et les organisateurs ont droit à la parole ». L’acte fondateur de la mobilisation ? L’invitation à la population d’assister à un simulacre d’accouchement sur la voie publique ! Une mise en scène provocatrice qui vise à marquer les esprits.

Dès lors le collectif n’aura de cesse de redoubler d’imagination pour inventer des formes d’actions percutantes. Un seul objectif : visibiliser la protestation, en attirant les médias. Parmi les expressions les plus frappantes, la très visuelle présence des Servantes Écarlates lors d’initiatives publiques. Des femmes défilent, vêtues de capes rouges, la tête baissée et couverte d’une coiffe. Des personnages inspirés d’un livre de science-fiction où les femmes sont des esclaves sexuelles, exclusivement réservées à la reproduction. Depuis, les Servantes Écarlates symbolisent la lutte pour la condition féminine. Assurer un service de qualité pour les accouchements relève en premier lieu du respect de la santé et du droit des femmes. Exigence pour la future maman, le bébé à venir, et… le papa ! Moult raisons pour que la défense d’une maternité de proximité soit une revendication portée tant par les femmes que par les hommes.

Aussi retrouvera-t-on les unes et les autres au coude à coude dans toutes les actions. Ensemble, elles et ils décideront d’investir les locaux de la maternité suite au cadenassage de la salle d’accouchement. Une occupation jour et nuit, qui durera onze jours. En décembre 2018, temps fort de la mobilisation avec la Marche des oreilles qui mènera les manifestants du Blanc à Paris. Symboliquement, les marcheuses et marcheurs veulent offrir à Macron des oreilles, puisqu’il ne les entend pas. « En trois semaines tout était prêt pour le départ. Les compétences des uns et les réseaux des autres ont été fortement sollicités. Il a d’abord fallu cerner un itinéraire qui passerait obligatoirement par Châteauroux et Orléans (les deux cités administratives de référence pour l’Indre) et le tronçonner en portion de vingt à trente kilomètres, distance journalière réalisable pour des marcheurs non émérites, trouver pour chaque journée de marche un lieu abrité pour la halte du déjeuner de midi et surtout, une ville ou un village qui accepte d’héberger l’équipée pour l’étape du soir ».

L’opération sera sans doute l’une des plus médiatisées, suscitant un vaste soutien de l’opinion publique et l’intervention de nombreux responsables politiques. Dans le livre de Sylviane Van de Moortele, elle reste cependant une action parmi tant d’autres. C’est précisément cette multitude d’interventions, relatées avec précision, qui donne toute sa force à un ouvrage enrichi de nombreux témoignages, pris sur le vif. Des personnes impliquées dans cette bataille expriment leur ressenti. Enthousiasme, colère, espoir, déception. Toute une palette de sentiments partagés par des hommes et des femmes fermement décidés à obtenir gain de cause.

Maternité (s) en colère montre à quel point ce mouvement a soulevé des enjeux dépassant le simple cas de la maternité du Blanc. Un collectif de citoyens sans « chef » a fait l’expérience d’un fonctionnement démocratique. Il a prouvé qu’il était possible de gérer des organisations lourdes, de se faire entendre des médias et des dirigeants, de porter des revendications touchant une grande partie de la population française ( développement des territoires ruraux, présence des services publics), de dénoncer les double langages et les mensonges des gouvernants, d’élaborer des propositions.

Si au final, la maternité ne fut pas réouverte, l’expérience accumulée tout au long de ce mouvement n’est pas sans suite. Elle a donné naissance à Carte Blanche qui « s’installe en lieu et place du quartier général de cpasdemainlaveille dont il est l’émanation directe. Ici naît un projet collectif et citoyen porté par des habitants à qui on a confisqué un service public majeur, mais qui n’ont jamais accepté la défaite ». Loin d’être l’album nostalgique d’une cause perdue, le livre ouvre des réflexions pour la construction d’une démocratie réinventée et d’une citoyenneté active. N’est-ce pas l’urgence du moment ? Philippe Gitton

Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele (232 p., 21€). Éditions La Bouinotte, 26 rue de Provence, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.60.08.06). Les photos sont issues de différents sites : Transrural intitiatives, Organisez-vous et le quotidien régional La Nouvelle République.

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À lire ou relire, chapitre 11

En ce mois d’août finissant, entre inédits ou rééditions en poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Juste avant la rentrée littéraire où 485 nouveaux ouvrages sont annoncés à la devanture des librairies… D’un village oublié (Véronique Mougin) à la guerre d’Algérie (Florence Beaugé), d’un meurtre ignoble (Jurica Pavicic) à une parole libérée (Anouk Grinberg) … Pour finir avec un jeune enragé (Sorj Chalandon) et de subtiles saveurs (Erri De Luca). Yonnel Liégeois

Le dialogue est vif, souvent complice. Magrit est une jeune épousée, son homme est parti à la guerre, elle fait son marché rue de la Roquette, à Paris… Marguerite, de son vrai prénom, est la grand-mère de Véronique Mougin, la romancière bien connue des lecteurs et abonnés aux Chantiers de culture ! Dans son dernier ouvrage, À propos d’un village oublié, elle redonne vie à son aïeule pour nous conter une bien belle histoire entre l’horreur et l’humour. Trente-huit chapitres en autant de petits actes de résistance au quotidien, des dialogues finement ciselés où la grand-mère se permet d’interpeller la romancière d’un air enjôleur et cavalier…

En ces heures tragiques où le gouvernement de Vichy a décrété la traque des Juifs de France, enceinte Magrit court tous les dangers : femme, émigrée hongroise, juive, communiste… Échappant à la grande rafle de 1942, réfugiée en zone libre, elle est recueillie dans un petit village de la Drôme. Qui organise une chaîne de solidarité pour la cacher, l’héberger, la soigner et la nourrir avec ses enfants ! « Mes voisines, et le pasteur bien sûr, le fermier, plus la secrétaire de mairie… », témoigne Magrit la revenante. Et bien d’autres, pour qui bonté et générosité ne prêtaient point à débat. Une galerie de portraits en ces temps troublés, auxquels la plume alerte de Véronique Mougin redonne vie et couleurs, un acte de foi en l’humanité partagée.

Des petites aux grandes pages d’Histoire, les une éclairant les autres, les éditions du Passager clandestin ont eu la bonne idée de rééditer l’ouvrage de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. L’ancienne journaliste au quotidien Le Monde fut en charge de la couverture des pays du Maghreb des années 2000 à 2015. « Il faut avoir lu ce livre pour mieux comprendre quelle guerre « sans gloire » mena en effet la France en Algérie pour tenter d’empêcher son indépendance », précisent Malika Rahal et Fabrice Riceputi dans leur préface à ce document initialement paru en 2005. Qui s’ouvre avec la publication de l’entretien avec Louisette Ighilahriz, une militante en faveur de l’indépendance qui dénonce les sévices, torture et viol, dont elle fut victime en 1957. Pour se poursuivre avec Massu, Bigeard et Aussaresses, les trois généraux qui furent en charge de la « pacification » du territoire… Jusqu’à l’affaire du poignard du lieutenant Le Pen perdu lors d’une opération dans la Casbah, modèle identique à celui en usage chez les Jeunesses hitlériennes ! Entre doutes et découragements, accusations mensongères et procès retentissants, la journaliste relate aussi ses difficultés à mener à bien son travail d’enquêtrice. Un ouvrage éclairant et percutant, à l’heure où diverses voix s’élèvent pour nier les « Oradour sur Glane » commis en Algérie, pourtant certifiés par moult historiens reconnus.

De duplicités en mensonges, d’actes ignobles en silences complices, la recherche de la vérité est aussi affaire de sens au cœur de Mater dolorosa, le roman de Jurica Pavicic. Split, station balnéaire de luxe en Croatie, entre nouveaux riches et pauvreté héritée de l’ex-Union soviétique… Dans les décombres d’une usine désaffectée, gît le corps d’une toute jeune fille, mortellement agressée et violée. Aux premières images de l’assassinat retransmises aux actualités télévisées, le doute n’est point de mise pour Katja et Ines, mère et fille ! Un policier quelque peu désabusé devant la faillite de son pays, mène l’enquête. Talent reconnu et récompensé par de multiples prix (prix du polar européen et grand prix de littérature policière pour L’eau rouge), Jurica Pavicic mêle avec talent ces trois voix, trois univers et trois consciences prises dans l’étau de pensées contradictoires : protéger, dénoncer, oublier ? Mieux encore, l’auteur croate, sous couvert d’une banale enquête policière, plonge son lecteur dans une réalité sociale où s’affichent sans nuance les disparités entre nantis et petit peuple, corruptions et débrouilles pour la survie. Riche d’une langue superbement maîtrisée dans la traduction d’Olivier Lannuzel, le quatrième ouvrage de Pavicic paru en France, lourd et puissant.

D’autres agressions et viols, d’autres histoires atterrantes, une autre femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent (le grand dramaturge Michel Vinaver) et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation.

Colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, les jeunes supportent de moins en moins leurs conditions de détention. Gamins des rues embastillés pour des pacotilles, enfants turbulents ou non désirés menacés de « maison de redressement » par la famille, ils végètent entre la violence des surveillants et celle parfois des plus grands de la chambrée. La prison agricole, un euphémisme pour ne pas user du mot bagne, fermera ses portes en 1977. Près de cinquante ans plus tôt, en 1934, une mutinerie éclate, cinquante-six jeunes se révoltent et s’enfuient. Gendarmerie, insulaires et touristes se mettent en chasse, une récompense de 20 francs pour chaque capture. Recueilli par un jeune couple de marins, un seul échappe à la traque : Jules « la teigne » ! Livre d’apprivoisement et d’apprentissage, roman de la réhabilitation et de la réconciliation avec le monde des adultes, amitié entre gens de la mer et amour retrouvé de la gente humaine, L’enragé est un hymne à la bonté partagée, d’un regard ou d’une parole. Après Le quatrième mur et Enfant de salaud, la longue épopée d’un gamin invité un jour dans les brumes matinales de Belle-Île à « desserrer le poing », jeune résistant de 28 ans fusillé en 1942 par la Gestapo.

Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de cuisine que de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre.

À propos d’un village oublié, de Véronique Mougin (Flammarion, 196 p., 20€). Algérie, une guerre sans gloire, de Florence Beaugé (Le passager clandestin, 381 p., 14€). Mater dolorosa, de Jurica Pavicic (Agullo éditions, 396 p., 23€50). Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 p., 18€50). L’enragé, de Sorj Chalandon (Livre de poche, 432 p., 9€90). Récits de saveurs familières, d’Erri De Luca (Gallimard, 250 p., 18€).

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Bourdieu-Podalydès, une famille

Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.

De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier

L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu, par Denis Podalydes (Julliard, 256 p., 21€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Saint-George, le Mozart noir !

En six épisodes, le quotidien Le monde consacra sa série d’été au Chevalier de Saint-George. Aux éditions Actes Sud, en mars 2025, Alain Guédé publiait Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart. Passionné de musique classique, l’ancien journaliste du Canard Enchaîné se consacre à la réhabilitation du « Mozart noir » et « Nègre des Lumières », injustement ignoré des musicologues patentés.

Alain Guédé voue une passion immodérée pour Mozart ! Jusqu’à ce qu’il découvre que le virtuose s’est fortement imprégné, lors de ses séjours à Paris alors place forte de la création musicale, du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne, jusqu’à ce qu’il écoute le premier enregistrement des musiques de Saint-George réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. Pour lui, une révélation, « une musique absolument magnifique et très expressive, avec un sens de la ligne mélodique qui confine au génie ». Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite qu’il suit pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour le journaliste un choc terrible. « Dès le lendemain, je décidai d’écrire pour montrer qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! » Et de publier alors la première biographie du Maestro…

En ce mois de mars 2025, fort des recherches conduites par la section historique de l’association Le concert de Monsieur de Saint-George, trône en librairie Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, sa biographie revisitée dans une édition revue et augmentée, nouvelle couverture et nouveau titre. Un personnage hors du commun que ce Chevalier, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et meilleur escrimeur du royaume de France, galant danseur et fatal séducteur, violoniste virtuose et talentueux compositeur, chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes… Un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !

Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de sang et de rang. À l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit ! Il dirige le Concert des amateurs puis la société des concerts de L’Olympique, considérés comme les meilleurs d’Europe.

À Londres, il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution Française : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George, qui combat sur les frontières du Nord. Bien avant, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, Louis XVI envisage en 1776 de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».

La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, le biographe du Chevalier et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes qualités que les Blancs ?

Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution Française en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : il est banni des manuels, tant par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 ! Le nègre des Lumières, « Voltaire de la musique » selon l’abbé Grégoire, « Watteau de la musique » selon La Laurencie, s’enfonce alors dans une nuit de deux siècles.

Un vrai défi à relever désormais pour l’association Le concert de Monsieur de Saint-George qui organise moult manifestations en l’honneur du Chevalier : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque petit d’homme sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « La vie du Nègre des Lumières invite quiconque à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de fraternité et de liberté ». Yonnel Liégeois

Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, par Alain Guédé ( éd. Actes Sud, 352 p., 24€50). Le concert de Monsieur de Saint-George, 172 boulevard Vincent Auriol, 75013 Paris (Tél : 06.80.64.02.50).

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