Au théâtre de La Flèche (75), le metteur en scène Benoît Lepecq présente Homère Kebab. Interprétée par Melki Izzouzi, la pièce suit à la trace un jeune algérien contraint de fuir son pays. Une belle découverte humaine et sensible.
C’est la nuit. Froide et humide. Quelque part dans la jungle. Pas celle colorée et bruissante de l’Afrique lointaine, mais celle des proches rives de la mer du nord. À Calais. Pas loin du terminal du tunnel sous la Manche et de son ballet grinçant de camions et de navettes ferroviaires. Quelque part, dans un recoin de ce nulle part encadré de barrières gardées par des policiers, une baraque à frites. Et plus précisément encore, un Kébab. Sur le plateau, voilà deux chaises et un grand sac de plastique pour tout décor. Les lumières et la bande-son (conçues par Jean-Charles Levesque) complètent le dispositif. Sans doute que la jungle de Calais n’est pas plus triste. La mise en scène efficace est de Benoit Lepecq. Lequel est également l’auteur de cette pièce.
Un footballeur qui refuse le diktat religieux
Le personnage essentiel se nomme Ulysse (comme le héros de la mythologie). On ne verra jamais l’autre protagoniste, pas plus que l’on ne l’entendra. Ulysse se raconte à l’homme invisible, « le kébabier », nommé Homère (comme le poète de la Grèce antique). Ulysse se nomme en vérité Rida, selon son état civil. C’est un migrant. Venu tout droit de son Algérie natale. « Homère Kébab n’est pas une pièce politique, c’est un conte philosophique qui parle d’un homme pris dans les affres d’une histoire qui le déplace », explique l’auteur. Ulysse/Rida était un footballeur acharné, avant-centre dans la fameuse équipe des Fennecs. Un jour, il a refusé de rentrer dans le moule du diktat religieux rigoriste. Rapidement, il n’a eu d’autre issue, pour sauver sa vie, que de traverser la Méditerranée. Direction l’Angleterre.
Melki Izzouzi (actuellement dans Andromaque, au Gémeaux parisiens) est cet Ulysse. À la fois charmeur, désabusé, volontaire… Il découvre l’aridité de l’exil forcé, et les doutes de la solidarité. Le tout avec pudeur, lucidité et humour. Ce seul en scène pose aussi, à sa façon, la question des sans-papiers en route vers de meilleurs rêves. Une belle découverte humaine et sensible. Gérald Rossi, photos Emmanuel de Saint Leger
Homère Kebab, Benoît Lepercq : jusqu’au 11/03, les mercredis à 19h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de la pièce est édité chez L’Harmatan.
Au Théâtre de Belleville (75), Ahmed Madani présente Au non du père. Avec une des jeunes femmes qui ont créé F(l)ammes il y a près de dix ans, l’écrivain et metteur en scène nous entraîne jusque dans le New Hampshire. Anissa raconte sa vie tout en concoctant pralines et fondants au chocolat… Vérité ou mensonge ? Du théâtre.
Le metteur en scène et la comédienne accueillent les spectateurs à l’entrée de la salle du Théâtre de Belleville. On les retrouve à la fin, à la même place : ils distribuent les pralines et les petits fondants au chocolat qu’a concoctés la « comédienne » durant le spectacle. Une heure trente durant, on l’a écoutée. Et parfois Ahmed Madani lui-même, qui est là, côté cour du plateau, derrière un bureau et un ordinateur.
L’histoire serait celle d’Anissa, et avant cela de sa mère, abandonnée par un père qui acceptera plus tard le nom de « géniteur », mais pas trop de « père ». Assez banale histoire des hommes qui n’assument pas et des femmes qui rêvent. Malgré l’amour de sa mère, sa force, sa lucidité, Anissa a souffert. Elle ne donne pas de nom de famille. DansF(l)ammes, elles étaient deux…Dans Au non du père, pas de nom de famille pour Anissa. Elle est présente d’entrée, comme Ahmed Madani, et expose la situation. Son père a abandonné très tôt sa mère. Et soudain, alors qu’elle est adulte et mère, mère justement, elle est prise sourdement du puissant désir de savoir qui est son père.
Faut-il en dire plus ? Non. Il faut écouter cette belle histoire. On a le droit d’être étonné par la manière dont Anissa, un jour, pense avoir reconnu un homme dont elle ne sait pratiquement rien. On a le droit de croire au miracle. On a le droit d’accepter les mensonges. On est au théâtre. Et tandis que dans la cuisine, fondants au chocolat et pralines cherchent la perfection, on écoute Anissa. On admire son beau visage. On n’arrive pas à imaginer qu’à 25 ans, elle avait déjà cinq enfants. On aimerait que parfois, elle articule plus clairement, parle un peu plus haut. À ses côtés, derrière ses lunettes hublot, aux verres épais, Ahmed Madani va et vient, et commente les films que l’on voit. Cette boulangerie du New Hampshire, elle existe. Mais l’histoire que l’on nous raconte, est-elle vraie ? Peu importe. Ici, seule compte l’émotion.
Elle est bien là, n’en disons pas plus. Découvrez cette quête, dans l’amitié et l’espérance d’amour. C’est très beau. Beau, simple et très mystérieux. Armelle Héliot, in Le journal d’Armelle. Photos Pauline Le Goff
Au non du père, Ahmed Madani : jusqu’au 24/02, les mercredi et samedi à 19h, les jeudi et vendredi à 21h15, le dimanche à 15h.. En février, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34). Le texte de la pièce est disponible aux éditions Actes Sud.
Acteur, metteur en scène, pédagogue, Pierre Vial s’est éteint le 20/12, à l’âge de 97 ans. Il fut, au fil de sa longue vie, un homme de théâtre complet. Lors de la cérémonie civile le 29/12 au crématorium du Père-Lachaise, lui furent témoignées affection et gratitude.
Son fils, Nicolas, lui-même acteur, ses petits-enfants, Jeanne Vitez, Clément Hervieu-Léger, actuel administrateur de la Comédie-Française, partenaires et anciens élèves se sont succédé pour dire admiration et respect à l’endroit d’un artiste comptable d’une infinité de rôles marquants en tout genre et de mises en scène en relief. Sa vocation naquit après avoir vu Louis Jouvet dans Knock, sous la direction de Charles Dullin. Après le conservatoire, ce fut l’éblouissement, au vu d’Helene Weigel jouant Brecht au Théâtre des Nations. De 1961 à 1963, il fait partie du Théâtre quotidien de Marseille. Il y rencontre Antoine Vitez. Une amitié constante s’ensuivra, du Théâtre des Quartiers d’Ivry à Chaillot, puis à la Comédie-Française. Il a été vingt ans durant dans l’illustre maison : devenu le 512e sociétaire, jouant dans 93 pièces et donnant 58 lectures.
Au cours de la cérémonie au Père-Lachaise, on a pu entendre à nouveau sa voix de stentor, dans le rôle de l’Annoncier du Soulier de satin, de Claudel, ce magistral souvenir dû à Vitez. On peine à relater, ici, l’existence en son entier d‘un homme qui a tant œuvré dans ce qu’on nommait, jadis, la décentralisation, aux grandes heures du service public du théâtre. De 1970 à 1976, succédant à Jean Dasté, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne. Il fut un enseignant efficace, à la bonhomie assumée, à ce titre aimé et jamais oublié. Maintes fois élu par les metteurs en scène importants de son époque, la liste est impossible à dresser ! Son jeu se caractérisait par une sorte d’humour spécifique, dont le cinéma et la télévision surent faire usage. Il pouvait aller jusqu’à la sorte de rondeur inquiétante propre aux clowns anglais. Avec ça, fin diseur, apte à distiller tous les sucs contradictoires de ses partitions verbales.
Pour ma part, entre tant de souvenirs épars de sa présence en scène, je retiens son Polonius, dans Hamlet de Shakespeare, monté en 1983 par Antoine Vitez, au Théâtre national de Chaillot. N’est-ce pas ainsi que les acteurs ne meurent pas vraiment, survivant en notre mémoire ? De surcroît, Pierre Vial, en son temps, fut à tous égards un citoyen vigilant et un homme bon, comme on n’ose plus dire en cette période de brutalité sans frein. Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 19/01, sur France tv, Sylvain Maurice présente Le roi nu d’Evguéni Schwartz. Pour son 130èmeanniversaire, une pièce à l’affiche du Théâtre du Peuple de Bussang (88)à l’été 2025. Sous couvert de bouffonnerie, une impitoyable satire du despotisme aux accents fort contemporains. Dans une mise en scène détonante, mêlant comédiens professionnels et amateurs.
Incroyable mais vrai, l’amour s’épanouit au plus près des cochons ! D’un seul regard Henri, le jeune porcher, est tombé amoureux d’Henriette, la princesse… Une affaire de cœur peu banale, qui n’arrive qu’aux autres, comme surgie d’une histoire de fées et lutins dont s’empare le dramaturge russe Evguéni Schwartz (1896-1958), à la source de trois contes d’Andersen, pour composer son Roi nu en 1934. Las, ainsi en a décidé son père en ce temps où les femmes n’ont ni droit à la parole ni pouvoir sur leur destinée, la demoiselle bien née est promise à un individu peu recommandable, un roi pourtant, mais un despote sans foi ni loi !
Le metteur en scène Sylvain Maurice prend l’argumentaire au pied de la lettre. Une bouffonnerie, ce Roi, qui s’affiche grandeur nature sur le vaste plateau du Théâtre du Peuple. Le ton est donné d’entrée, lorsque la troupe de comédiens envahit l’espace, chacune et chacun affublés d’un groin du plus bel effet ! Une bouffonnerie donc, certes, mais pas que… Derrière le rire bienvenu et partagé par le public d’emblée conquis, avance masquée une satire impitoyable des rapports sociaux, la soumission d’un peuple aux desiderata complètement déjantés d’un despote qui n’aspire qu’à assouvir de vulgaires penchants, entouré d’une cour où courtisans- ministre des bons sentiments-général et bourgmestre ne sont que pleutres et pitoyables flatteurs. Un pays où l’on brûle tous les ouvrages, même les livres de cuisine, où la bêtise a force de loi quand on décrète que le « juif » est banni hors du royaume alors que « l’hébreu » y est bienvenu !
La comédie se déploie ainsi, trois heures durant, l’énergie débordant du plateau pour squatter les balcons où, de part et d’autre, sont nichés les deux musiciens. Une partition musicale totalement intégrée au déroulé de la supercherie que le jeune porcher, secondé par son ami Christian, met en œuvre pour gagner la main de sa belle. Le roi, plus outrancier que débile, dont le paraître l’emporte sur l’être, dont les intérêts particuliers l’emportent sur ceux de la Nation, rêve de bonnes bouffes et beaux costumes, s’amuse d’histoires ridicules que lui narre son fou de la Cour : à se demander, vraiment, lequel des deux est le vrai bouffon ! Sous couvert de dérive au réalisme socialiste alors en vigueur, Staline censurera la pièce. Nul n’est dupe : le Roi nu illustre l’opposition à toute forme de despotisme ou de tyrannie, du totalitarisme soviétique au fascisme allemand. Écrite en 1934, l’œuvre ne sera jamais jouée du vivant de Schwartz, il faut attendre 1960 pour que la censure soit levée.
Déguisés en tisserand, les deux amis Henri et Christian proposent leurs services à la Cour : offrir au roi un habit d’apparat dont seuls les sujets intelligents pourront apprécier la splendeur : vraiment un costume qui détonnera dans la garde-robe totalement ubuesque du monarque ! Alors que tous, pitoyables flatteurs, s’inclinent devant la prétendue beauté du tissu, le subterfuge explose à la face du peuple : nu, le roi nu est voué au ridicule, à la vindicte populaire, au bannissement. « La force de l’amour a vaincu tous les obstacles, nous saluons votre colère légitime contre ces murs lugubres », proclame au final Christian. Les amoureux sont libres de leurs sentiments, la foule peut alors entonner son chant de victoire :
Courtisans et intrigants,
Nous vous rendrons moins fringants, Vous tremblez pour vos carrières
Donc vos cœurs ne sont pas clairs
Nous, nous n’avons peur de rien
Si nous avons la victoire, Nous en tirerons la gloire
Si jamais c’est la défaite, On nous coupera la tête
Non, nous n’avons peur de rien
Faites travailler vos têtes, Faites travailler vos cœurs
Et vous ferez la conquête De la joie et du bonheur
Que la terre soit en joie,
Nous avons chassé le roi !
Comédiens professionnels et amateurs, dans un bel ensemble, s’en donnent à cœur joie. De Denis Vemclefs, l’ancien directeur des affaires culturelles de la ville de Montreuil (93) désormais à la retraite au flamboyant et inénarrable Manuel Le Lièvre dans le rôle-titre… Un véritable esprit de troupe qui explose de talent à l’ouverture des lourdes portes du fond de scène, selon la tradition du Théâtre du Peuple : la beauté de la forêt vosgienne, chemin de fuite pour le roi déchu ! Où l’on pourrait écrire sur une banderole accrochée aux branches « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas coïncidence fortuite », tellement le propos de Schwartz est prémonitoire : Bolsonaro, Poutine, Trump…
L’ancien directeur du Centre dramatique national de Sartrouville (78) se réjouit d’avoir proposé la pièce d’Evguéni Schwartz au choix de Julie Delille, la première femme nommée à la tête du Théâtre du Peuple. « D’abord parce que c’est une pièce de troupe, formidable illustration de la relation comédiens professionnels et amateurs qui sied à Bussang depuis sa création ! Ensuite, parce que Le roi nu est fort inspirant pour décrypter le monde actuel : un roi cowboy profondément ignare, une prise de pouvoir par des personnages sans scrupules où la vulgarité se marie à l’arrogance ». Mieux encore, selon le metteur en scène, cette pièce a le mérite de rendre la parole au peuple, sans méchanceté gratuite, par la seule force du rire…
« Le rire au théâtre n’est pas déshonorant, c’est une façon de se ressaisir et de se révolter, le public comprend la supercherie fomentée par les facétieux Henri et Christian, avec Schwartz le rire est roi ! ». Sylvain Maurice en est convaincu, « Brecht aurait ajouté une morale à son propos », rien de tout cela avec cette pièce : contre l’antisémitisme et le racisme, contre tout despotisme, « le rire offre lucidité et intelligence au public, c’est un rire de connivence ». Et de saluer dans la foulée l’antre de Bussang qu’il faut apprivoiser avec son plan incliné, sa jauge de 800 places, surtout la puissance symbolique de ce lieu qui ambitionne de faire peuple depuis 130 ans !
Fidèle à ses principes, Sylvain Maurice habille la scène de mille couleurs, s’empare avec jubilation et conviction de ce petit chef d’œuvre d’humour et de contestation politique. Sans forcer le trait, s’adressant à l’intelligence du public qui n’est pas dupe, sans artifice superflu qui encombre ailleurs moult scènes pour masquer la vacuité du propos : juste quelques praticables sur roulettes, carrés ou rectangles de lumière multicolores, diction et subtilités d’interprétation parfaites, une direction d’acteurs au cordeau. « Par l’art, Pour l’humanité » selon la devise inscrite au fronton de la scène, un plaisir unanimement ovationné pour ce 130ème anniversaire : jubilez, jubilons ! Yonnel Liégeois
Le roi nu, Sylvain Maurice : avec Nadine Berland, Maël Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Manuel Le Lièvre, Hélène Rimenaid ainsi que les comédiennes et comédiens amateurs : Michèle Adam, Flavie Aubert, Astrid Beltzung, Jacques Courtot, Hugues Dutrannois, Betül Eksi, Éric Hanicotte, Igor Igrok, Fabien Médina, Denis Vemclefs, Vincent Konik, et les musiciens Laurent Grais, Dayan Korolic. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).
André Markowicz, traducteur du Roi nu
Le 26 juillet, j’étais à Bussang où le Théâtre du Peuple propose une mise en scène de Sylvain Maurice du Roi Nu d’Evguéni Schwartz (1896-1958) que j’avais traduit, il y a quasiment vingt ans, pour Laurent Pelly (…) Le Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher fête son jubilé, ses 130 ans – cent trente ans de ferveur, de cette grande utopie réalisée (et donc pas une utopie mais une réalité), d’un théâtre fait par les gens du pays, – 130 ans de théâtre populaire. Partout, il y avait des petites annonces, des affiches, des petites guirlandes qui entouraient les tilleuls de l’allée (…), « Jubilons ».
C’était, de fait, jubilatoire, de voir ce spectacle avec des acteurs formidables (certains d’entre eux, les jeunes (Mael Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Heléne Rimenaid… mes anciens élèves au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) et Manuel Le Lièvre qui joue le Roi nu, Nadine Berland et tous les amateurs. Une mise en scène qui va crescendo : de la naïveté délibérée, soulignée de l’amour coup de foudre entre la princesse et le porcher, vers la farce menaçante de la princesse et du petit pois, jusqu’à la fin grandiose, réellement impressionnante, du Roi nu… Le bien que ça fait de voir du monde sur scène… Le bien que ça m’a fait de voir cette pièce dans cette mise en scène. Je le dis d’autant plus joyeusement que je n’avais jamais travaillé avec Sylvain Maurice (…) J’ai tout découvert le 26 juillet, et j’ai été très, très touché d’entendre le texte respecté à la lettre. Surtout, j’ai été tellement touché par cette pièce écrite, et interdite, en 1934.
Il faut s’imaginer ce que c’était que 1934 en URSS. On sortait juste des grandes famines (le Holodomor en Ukraine, – au moins 4 millions de morts – sans doute plus – ; mais aussi partout dans l’URSS (2 millions de morts au Kazakhstan), des millions partout ailleurs (de la Biélorussie à la Volga, des provinces du Nord à celles de Sibérie), pour briser la résistance non pas des Ukrainiens ou des Kazakhs, mais celle des paysans, pour écraser la paysannerie – et les millions et les millions de déportés, ces millions de morts dans la déportation. Et, en même temps, la prise en main définitive de l’appareil du Parti par Staline après l’assassinat de Kirov, – et la terreur qui ne faisait que grandir. Et puis, du point de vue l’art, une doctrine unique, celle du Réalisme socialiste, pour peindre la « construction de l’homme nouveau » non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle devait être. Terreur sur terreur.
Au milieu de cette terreur, Schwartz écrivait des contes pour le théâtre et il était l’ami des « Obérious » – Daniil Harms (qui est cité dans « Le Roi nu »), Alexandre Vvédenski, Nikolaï Oléïnikov – tous les trois assassinés –, de Nikolaï Zabolotski (dont la vie fut détruite par les camps). En 1940, répondant à une enquête journalistique, il écrivait : « J’écris de tout, sauf des dénonciations ». Vous imaginez le cran qu’il faut pour écrire cette phrase ?… Et il allait aider la famille d’Oléïnikov et celle de Zabolotski, de jour en jour. « Le Roi nu », donc, c’est un conte, ou plutôt l’assemblage de trois contes d’Andersen (La princesse et le porcher, la princesse et le petit pois et Le roi nu). C’est un texte joyeux, ironique, et tout à fait terrible, une espèce de fête jubilatoire contre la dictature : en 1934, il n’y avait pas que Staline, si vous vous souvenez. Il y avait Mussolini, et il y avait Hitler. Et les allusions aux deux sont nombreuses. Mettre sur les planches un conte d’Andersen quand il s’agit de construire le socialisme… Oui, le courage qu’il faut pour ça.
Ce qui caractérise le théâtre de Schwartz, c’est ça : une position civique très claire – et sans compromission, ou plutôt avec le moins de compromission possible, et quelque chose d’autre, surtout : une ironie, à la fois triste et gaie (très juive, finalement, – enfin, disons très ashkénaze), et quelque chose d’autre encore, que je pourrais appeler la bienveillance. Parce que, dans l’horreur du temps, ce qui manque le plus, et ce qui demande le plus grand courage, c’est la douceur, la gentillesse (…) Monter cette pièce aujourd’hui, le plus simplement possible (nous savons que c’est le plus difficile, d’être simple), est aussi jubilatoire que tragique, et voir Manuel Le Lièvre jouer le Roi qui impose une telle terreur autour de lui que personne n’ose lui dire que, d’habits sur lui, il n’y en a juste pas du tout, – quel pincement au cœur. Sans même qu’il soit besoin de forcer, juste une seule fois : au lieu de « c’est moi le roi », il chante « I am the king », et vous voyez qui vous savez… Sauf que personne, à lui, ne vient lui dire qu’il est tout nu, et que, les nôtres, de Rois nus, ils restent sur leurs trônes et dans nos têtes. Parce que, c’est ça la différence entre le conte et la vie. Le conte, par définition, se termine toujours bien. André Markowicz
Le roi nu d’Evguéni Schwartz, une traduction d’André Markowicz (Les solitaires intempestifs, 160 p., 16€).
À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2026 ! De 108 000 vues en 2015, Chantiers de culture en comptabilise près de 302 000 en 2025, toujours sans réclame ni publicité… Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.
Décédé le 25 décembre 1977, il y a bientôt 50 ans, Charlie Chaplin réalisa en 1940 Le dictateur, son premier film parlant. Porteur d’un incroyable discours, un hymne à la liberté pour tous les humains, à la paix et l’espérance. Un morceau d’anthologie que Chantiers de culture offre à chacune et chacun en ce premier jour de l’année. Yonnel Liégeois
Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. Nous ne voulons ni haïr ni humilier personne. Dans ce monde, chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre mais nous avons perdu le chemin.
L’avidité a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour finir enfermés. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent néanmoins insatisfaits. Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence inhumains. Nous pensons beaucoup trop et ne ressentons pas assez. Etant trop mécanisés, nous manquons d’humanité. Etant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes.
Je dis à tous ceux qui m’entendent : Ne désespérez pas ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Et tant que les hommes mourront, la liberté ne pourra périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, ceux qui vous méprisent et font de vous des esclaves, enrégimentent votre vie et vous disent ce qu’il faut faire, penser et ressentir, qui vous dirigent, vous manœuvrent, se servent de vous comme chair à canons et vous traitent comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec des cerveaux-machines et des cœurs-machines. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, seuls ceux qui manquent d’amour et les inhumains haïssent. Soldats ! ne vous battez pas pour l’esclavage, mais pour la liberté !
Il est écrit dans l’Evangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est au dedans de l’homme », pas dans un seul homme ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous, vous le peuple qui avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, en avez le pouvoir : le pouvoir de rendre la vie belle et libre, le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir. Il faut nous unir, il faut nous battre pour un monde nouveau, décent et humain qui donnera à chacun l’occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité.
Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir – ils mentent. Ils ne tiennent pas leurs promesses – jamais ils ne le feront. Les dictateurs s’affranchissent en prenant le pouvoir mais réduisent en esclavage le peuple. Alors, battons-nous pour accomplir cette promesse ! Il faut nous battre pour libérer le monde, abolir les frontières et les barrières raciales, en finir avec l’avidité, la haine et l’intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront vers le bonheur de tous. Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous ! Charlie Chaplin
Disponible sur le site France.TV, Abdelwaheb Sefsaf présente Kaldûn. Une pièce qui narre trois révoltes en trois pays : France, Algérie et Nouvelle-Calédonie. Un travail de mémoire sublimé par la musique, la danse et la chanson. Des saltimbanques au grand art.
Paris, Bejaïa en Algérie et Komaté en Kanakie : quels rapport et point de convergences entre ces trois lieux-dits, pays et continents ? Le pouvoir colonial et répressif de la France, terre d’accueil des droits de l’homme et du citoyen depuis 1789… À l’Exposition internationale de Bruxelles en 1897, plus d’un siècle après, au fronton de l’enclos congolais un écriteau interdit expressément aux visiteurs de leur donner à manger, « ils sont nourris » !
En marge de celle de Paris en 1931, des dizaines de Kanaks, hommes-femmes et enfants, sont exhibés au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, au zoo pour parler clair, présentés comme les derniers cannibales des mers du Sud : toutes les cinq minutes l’un des nôtres devait s’approcher pour pousser un grand cri en montrant les dents, pour impressionner les badauds, raconteront les participants à leur retour. Des sauvages encagés, tel est le premier tableau qui ouvre Kaldûn, l’œuvre monumentale orchestrée par le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre dramatique national de Sartrouville et des Yvelines.
En musique, danses et chansons,les événements s’enchaînent pour s’enraciner au final en un même territoire, la Kanakie (Kaldûn, en arabe) ! Ici, sont envoyés au bagne en 1871 les insurgés algériens conduits par Mohammed El Mokrani contre la colonisation française, plus tard les déportés de la Commune de Paris en rébellion contre le pouvoir versaillais, enfin en 1878 est réprimée dans un bain de sang une première révolte mélanésienne.
Trois révoltes étouffées avec une égale sauvagerie, sans états d’âme ni sommations, trois figures emblématiques au devant de la scène : Louise Michel la communarde, le kabyle Aziz condamné à 25 ans de bagne, Ataï le grand chef kanak de Komaté dont la tête coupée flottera longtemps dans le formol au musée de l’Homme à Paris. Sublimée par le chant épique d’Abdelwaheb Sefsaf, une fresque historique se déploie avec ampleur sur le grand plateau du théâtre !
Sanglots et plaintes s’élèvent dans les cintres, certes, en mémoire des morts pour leur liberté et en souvenir de leurs combats pour la reconnaissance de leur humanité. Se propage surtout la formidable énergie d’hommes et de femmes, de peuples et communautés, mus par un espoir infaillible en leur égale citoyenneté et dignité. La danse et le chant kanak se donnent à voir et entendre, d’une fulgurante beauté et d’une intense émotivité, les langues arabe et mélanésienne se mêlent en une Internationale inédite qui, de bouche à oreille, en appelle à la construction d’une fraternité nouvelle.
Au cœur des palabres, le totem coutumier devient point de ralliement pour les conquêtes futures : le respect du droit et des terres, le respect des langues et des cultures. Le crâne d’Ataï, remodelé grand format, trône majestueux au centre de la scène comme ancrage dans une Histoire qui n’en finit toujours pas de tourner les pages… Une magistrale épopée en images, chansons et musiques, un puissant spectacle populaire au sens noble du terme. D’hier à aujourd’hui, entre pleurs et rires, émotions et plaisirs, le théâtre comme invitation à ne surtout jamais cesser de chanter, danser et lutter. Yonnel Liégeois
Kaldûn, texte et mise en scène Abdelwaheb Sefsaf : France.TV, jusqu’au 15/12/26 (2h4mn).
Le 20 décembre 2025, disparaît Pierre Vial, un immense homme de théâtre. Fervent partisan de l’éducation populaire, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne, fut compagnon de route d’Antoine Vitez. Sociétaire de la Comédie Française jusqu’en 2010, professeur au Conservatoire national d’art dramatique.
Notre ami Pierre Vial s’en est allé ce 20 décembre 2025, et c’est une part essentielle de ma vie d’homme de théâtre qui s’éloigne avec lui. Pierre fut pour moi bien davantage qu’un compagnon de route. Il fut un maître au sens le plus noble, un frère d’armes, un veilleur. Un artiste qui ne séparait jamais l’art du théâtre de l’exigence morale, ni la transmission de la confiance accordée à l’autre. Acteur immense, directeur de la Comédie de Saint-Étienne après Jean Dasté ,sociétaire de la Comédie-Française, metteur en scène, pédagogue, professeur au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Pierre appartenait à cette génération pour qui le théâtre était une responsabilité envers les auteurs, les acteurs, envers le public. Il croyait à un théâtre qui éclaire sans asséner, qui émancipe sans dominer, qui élève sans exclure.
Lorsque nous avons fondé l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), en Corse en 1998, après notre longue route ensemble au Festival de l’enclave à Valréas auprès de René Jauneau, c’est cette vision qui nous réunissait. L’idée que le théâtre devait rester un lieu ouvert, partagé, profondément populaire, au sens le plus exigeant du terme. Pierre y a apporté sa rigueur, son humilité, son intelligence du plateau, mais surtout cette qualité rare : une écoute profonde de l’autre. Il ne cherchait jamais à imposer, mais à faire advenir; nous nous souviendrons de ses merveilleuses mises en scène en plein air du Mariage de Figaro ou de Mère Courage…
Pierre savait que la violence commence toujours dans l’intime, que l’abus de pouvoir peut se loger dans les gestes les plus ordinaires, et que le théâtre est précisément là pour déjouer ces mécanismes. Son enseignement reposait sur le respect absolu des acteurs, du texte, sur la patience, sur la conviction que la liberté naît du travail et de la conscience. Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent de sa voix, de son regard attentif, de sa présence à la fois discrète et essentielle. Il transmettait sans bruit, mais durablement. Il laissait des traces profondes, non par excès d’autorité, mais par la justesse.
Le théâtre français perd un grand serviteur, je perds un ami précieux. Pierre continue de vivre dans celles et ceux qu’il a formés, dans les scènes qu’il a traversées, dans cette idée exigeante et généreuse du théâtre comme art de la relation humaine. À Pierre, mon amitié, ma gratitude. Robin Renucci, acteur – metteur en scène et directeur de La Criée, théâtre national de Marseille.
L’équipe de la Comédie (sise à Saint-Étienne, ndlr), a la tristesse d’apprendre le décès de Pierre Vial, survenu le 20 décembre 2025. Comédien, metteur en scène et pédagogue, Pierre Vial a collaboré avec Jean Dasté, avant de lui succéder à la tête de La Comédie en 1970. Il a été ensuite professeur au Conservatoire supérieur d’art dramatique, et a rejoint la troupe de la Comédie Française en 1989, dont il devient le 512e sociétaire en 2005. Figure majeure de la scène française, Pierre Vial a participé aux aventures les plus marquantes de la décentralisation théâtrale, depuis ses débuts au festival de Valréas jusqu’à son compagnonnage au long cours avec Antoine Vitez, en passant par la Comédie de l’Ouest, le Théâtre Quotidien de Marseille et La Comédie de Saint-Étienne. Il laisse une trace profonde et vivante dans l’histoire du théâtre, et dans l’esprit de toutes celles et tous ceux qu’il a formé ou avec lesquels il a travaillé. L’équipe de La Comédie, direction Benoît Lambert, Centre dramatique national de Saint-Étienne.
Le comédien, acteur et metteur en scène Pierre Vial, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, est mort à l’âge de 97 ans. Pierre Vial est célèbre pour son rôle de l’enchanteur Eusæbius-Ferdinand Eusèbe dans le film culte Les Visiteurs (1993), réalisé par Jean-Marie Poiré avec Christian Clavier, Jean Reno et Valérie Lemercier. Sa formule magique, associée à une potion infâme tirée de son grimoire, mais dont il omet un ingrédient, emporte les héros dans un voyage dans le temps rempli de surprises. Il joue également dans Les Couloirs du temps. Les visiteurs 2, sorti en 1998. La Diagonale du fou, de Richard Dembo (1984), et Les Turlupins (1980), réalisé par Bernard Revon, font également partie de sa filmographie. Pierre Vial s’est avant tout épanoui sur les planches. Entré à la Comédie-Française en mars 1989, il a démarré dans des classiques comme Lorenzaccio d’Alfred de Musset ou La Mère coupable de Beaumarchais. Il s’est également accompli comme metteur en scène, a mené une carrière de professeur au Conservatoire national d’art dramatique (1975-1983) et au Théâtre national de Chaillot. France-Info culture avec l’AFP, le 21/12/2025.
En 2010, tout nouvellement « honoraire » de la Comédie Française, Pierre Vial accepte de jouer Tante Chose dans Le Gros, la vache et le mainate. Pierre, qui jouait cette farce « comme le récit de Théramène », faisait mouche à chaque réplique. Il a fait hurler de rire le public du Théâtre du Peuple de Bussang, celui du Rond-Point et du Théâtre Libre à Paris, bien d’autres encore en France… La précision de chaque phrase, une incarnation brute et sans composition ont sublimé cette Tante Chose aux côtés de Bernard Menez, Jean-Paul Muel, Olivier Martin-Salvan… Merci Pierre d’avoir mis ton talent et ton grand métier au service de cette opérette barge, queer et sulfureuse ! Pierre Guillois, auteur – acteur et metteur en scène (Bigre, Les gros patinent bien), le 22/12/25.
C’est avec une grande émotion que nous apprenons la disparition de Pierre Vial. Comédien, directeur de théâtre, pédagogue, entré dans la Troupe en 1989, nommé 512e sociétaire en 2005, il était sociétaire honoraire depuis 2010. Pierre, qui jusqu’aux derniers jours lisait Victor Hugo avec passion, a traversé plus de 60 ans de notre histoire théâtrale. N’ayant jamais eu peur de se confronter à des esthétiques nouvelles ou d’embrasser des aventures théâtrales audacieuses, son insatiable curiosité a toujours nourri son attention aux jeunes générations et son appétit à transmettre. Pour beaucoup, il fut plus qu’un professeur, un metteur en scène ou un partenaire, il fut un véritable « père de théâtre » dont la principale obsession était de faire entendre jusqu’aux étoiles comme jusqu’au fond des cœurs, la voix sacrée des poètes. Clément Hervieu-Léger, administrateur général de la Comédie Française, le 22/12/25.
Au théâtre de la Scala (75), Léna Bréban propose La folle journée ou Le mariage de Figaro. L’adaptation du brûlot de Beaumarchais écrit en 1778, créé sur la scène de la Comédie Française en 1784, interdit régulièrement, autorisé, censuré… Un regard cuisant, et réjouissant, sur des sujets qui n’ont rien perdu de leur acuité : le pouvoir des puissants, la place des femmes.
Sur la grande scène de la Scala, se déroule une folle journée… Heureusement pour le public, réduite de 5h à 2h de spectacle dans l’adaptation de Léna Bréban, la metteure en scène ! Avec un florilège de personnages hauts en couleurs pour qui l’avenir se joue en cet espace temps : un comte lassé de son épouse, une servante convoitée par son maître en dépit de l’abrogation du droit de cuissage, un bourgeois déclassé promis à une vieille dame s’il ne peut lui rembourser ses dettes, un valet qui s’égare dans les rubans parfumés de la dame du logis. Il va sans dire qu’entre répliques et quiproquos, portes qui s’ouvrent et claquent, duos amoureux et dialogues houleux, la journée ne sera pas de tout repos. Le nœud de toute l’affaire ? Le mariage de Figaro avec la charmante Suzanne, plutôt compromis…
Comme chez Molière, tout est bien qui finit bien, Chantiers de Culture ne déflore aucun mystère : l’inceste est évité de justesse, coup de théâtre, la vieille Marceline se révèle être la mère de Figaro ! La servante épousera donc son galant, le comte libidineux s’excusera auprès de son épouse… Sous couvert de vaudeville, Beaumarchais s’en donne à cœur joie pour vilipender nantis et puissants, dénoncer la comédie de mœurs d’un régime qui a fait son temps. « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », tempête Figaro à l’encontre de son seigneur et la brave Marceline, forte de l’expérience liée à son âge avancé de plaider la cause des femmes, « leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ». Songeons aux répercussions de tels propos en ce XVIIIème siècle, finissant et agonisant !
Les bons mots fusent, les sentences pleuvent, tel Figaro au cœur de son fameux monologue, « Sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ! ». Derrière le rire et l’humour des situations, à la veille de la Révolution Française, se dévoile toute la violence sociale et humaine d’un système en train de vaciller.
« C’était hier mais c’est aujourd’hui », commente Léna Bréban, la metteure en scène, « l’écrasement des plus pauvres, la valorisation du pouvoir, les femmes devant gérer les assauts continus d’hommes à qui elles n’ont rien demandé ». Mûri par le temps, Philippe Torreton s’impose de la voix et du geste dans le rôle-titre, toute la troupe à l’unisson. Entre flamboyance du verbe et qualité d’interprétation, classicisme et modernité, le plaisir des planches ! Yonnel Liégeois, photos Ambre Reynaud
La folle journée ou Le mariage de Figaro, d’après Beaumarchais, Léna Bréban : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).
Dans une tribune au quotidien Le Monde, Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot alertent sur la multiplication des menaces qui pèsent sur le monde de l’édition. Ils s’inquiètent du « climat de chasse aux sorcières qui s’instaure à tous les échelons de la société française ».
Il existe plusieurs façons pour la droite et l’extrême droite, chaque jour plus indiscernables l’une de l’autre, de s’en prendre au monde du livre que, par nature, elles craignent. Elles peuvent par exemple racheter à coups de millions des maisons d’édition pour tenter d’en faire les officines de leurs idéologies ou s’en prendre à ce qui leur résiste en multipliant les agressions et les campagnes calomnieuses. Que l’on soit victime de l’une ou l’autre de ces stratégies, il faut garder à l’esprit qu’elles sont complémentaires et même, en un sens, parfaitement alignées.
La dénonciation des crimes commis à Gaza par l’armée israélienne a fourni une nouvelle prise à ces opérations de dénigrement quand des publications ou des personnalités ancrées très à droite de l’échiquier politique se sont brusquement découvert une vocation pour la lutte contre l’antisémitisme – sans trop d’égards pour les premiers concernés. Les voilà qui se lancent dans l’exégèse empressée, à travers des campagnes de presse qui visent désormais des livres, leurs éditeurs et leurs auteurs, et valent condamnation sur la place publique. Notre maison d’édition, comme d’autres, en a régulièrement fait les frais suivant des motifs qui ont varié. C’était l’ »éco-terrorisme » il n’y a pas si longtemps, c’est le « révisionnisme historique » aujourd’hui.
Un livre a pourtant le caractère de la pérennité : on ne supprime pas ses pages comme on supprime un tweet. Ce qui s’écrit est encadré par des lois et des instances juridiques veillent à leur respect. Chacun, chacune peut en consulter librement le contenu grâce au service public des bibliothèques. Et il reste encore possible, par un débat public rigoureux, de confronter les points de vue divergents qui s’y expriment. Il existe donc diverses manières de vérifier que ces campagnes sont mensongères. Qu’importe pour ceux qui en sont à l’origine, car l’objectif de la manœuvre est ailleurs : faire taire incessamment toute expression de solidarité envers le peuple palestinien, clouer au pilori les voix subversives, protéger le statu quo climatique, éloigner toute perspective de transformation sociale.
Mais le plus alarmant dans l’affaire, c’est la conjonction, aucunement fortuite, entre des saillies trumpiennes – « les antiracistes sont des racistes, les écologistes des terroristes », etc… – la prolifération des agressions contre les librairies et le durcissement répressif des pouvoirs publics à l’égard du livre et des pensées critiques. Ne serait-ce qu’au cours des dernières semaines, on a vu plusieurs dizaines de librairies attaquées, leurs vitrines dégradées, leurs soirées perturbées par des individus ou groupes qui se sentent autorisés à censurer des livres par voie de fait alors même que les autorités compétentes n’y ont rien trouvé à redire. On a vu un colloque scientifique sur la Palestine suspendu par le Collège de France, du jamais vu depuis le Second Empire. On a vu des élus au Conseil de Paris obtenir l’annulation d’une subvention à 40 librairies indépendantes ; on a vu encore une dessinatrice italienne refoulée à l’aéroport de Toulouse et empêchée de participer à un festival de bande dessinée au prétexte que sa venue constituerait une « menace pour l’ordre public » du fait de ses prises de position antifascistes. Il y a là de nombreux motifs d’inquiétude et au moins un motif de satisfaction. Sous le climat de chasse aux sorcières qui s’instaure à tous les échelons de la société française, le livre tient son rang dans la résistance.
Il le fait grâce aux éditeurs indépendants qui garantissent la diversité éditoriale et la diffusion des opinions minoritaires. Il le fait grâce aux libraires qui ne cèdent pas aux pressions des censeurs encagoulés et abritent vaille que vaille un indispensable espace de discussion. Il continuera de le faire par la solidarité active de tous ses acteurs et actrices quand ils se trouvent malmenés par le pouvoir comme par les groupuscules fascisants. N’est-ce pas d’ailleurs une leçon de l’antifascisme historique ? Ne jamais baisser la tête. Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot, gérants de la maison d’édition La fabrique
Avec sa dernière fiction sortie en salles, Dossier 137, le réalisateur Dominik Moll remonte la piste d’une bavure policière. Survenue au cours des mobilisations des Gilets jaunes en 2018, près des Champs-Élysées. Rencontre
Dominique Martinez – Dossier 137 est-il un film sur la police ou sur les Gilets jaunes ?
Dominik Moll – C’est un polar qui porte à la fois sur l’un et sur l’autre, une enquête policière assez documentée. Je voulais examiner l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, comme institution de contrôle démocratique. Le film explore la situation inconfortable des enquêteurs de l’IGPN. D’un côté, ils sont mal vus par la profession, qui considère leur travail comme discréditant, de l’autre, ils sont accusés par une partie du public et des médias d’être juges et parties, incapables d’enquêter de manière impartiale sur leurs collègues.
D.MA. – Comment vous y êtes-vous pris ?
D.MO. – Je reconnais la difficulté pour les forces de l’ordre d’être confrontées à des épisodes violents, mais refuse que l’on criminalise tous les manifestants. La majorité des Gilets jaunes, souvent novices en matière de mobilisation, avaient des revendications légitimes : défense des services publics, dénonciation des inégalités territoriales, volonté de participer à la vie démocratique… Beaucoup ont été blessés et stigmatisés. Après la crise du Covid, j’ai eu le sentiment que cette période était tombée dans l’oubli, alors que les fractures sociales persistaient. J’ai imaginé les Girard, une famille de Gilets jaunes venue de Saint-Dizier, en Haute-Marne. Je cherchais une ville peu identifiable et proche de Paris. Ancienne cité métallurgique en déclin, proche de Commercy – lieu de la première assemblée des Gilets jaunes –, Saint-Dizier incarne la fracture entre les centres de pouvoir et les petites villes de province, souvent délaissées. Suivre le regard d’une enquêtrice de l’IGPN originaire de là-bas me permettait d’explorer les liens sociaux et géographiques entre manifestants et policiers.
D.MA. – L’autre regard est celui d’une femme de chambre noire…
D.MO. – Oui, parce qu’elle travaille dans un palace parisien proche de la place de l’Étoile mais vit en banlieue, ce qui lui donne une connaissance directe des violences policières dans les « quartiers sensibles ». Elle est légitime pour reprocher à l’enquête de s’intéresser à l’affaire parce que la victime est blanche, alors que les violences contre les jeunes racisés de banlieue sont souvent ignorées. Des comportements racistes dans la police existent et je déplore leur tolérance par la hiérarchie. Et puis, le film joue aussi sur les contrastes entre Paris et sa périphérie, les lieux de pouvoir et les zones modestes.
D.MA. – Images de journalistes, de caméras de rue, de réseaux sociaux… Pourquoi avoir multiplié les sources ?
D.MO. – Lors de mon immersion à l’IGPN, j’ai vu les enquêteurs passer beaucoup de temps à analyser et recouper des heures de vidéos pour reconstituer les faits en cas de plainte. Ce travail minutieux et très cinématographique a inspiré la construction du récit. Les nombreux rushs [ensemble des documents originaux filmés, NDLR] journalistiques visionnés m’ont par ailleurs permis d’imaginer le parcours de la famille Girard, au cœur de l’enquête.
D.MA. – Vous avez laissé le mot de la fin à la victime, filmée face caméra…
D.MO. – Le film suit le regard de l’enquêtrice et suscite de l’empathie pour elle, il fallait donc rappeler que la véritable victime est le jeune Guillaume Girard, grièvement blessé et marqué à vie. Nombre de manifestants touchés ont le sentiment qu’on leur refuse même le statut de victimes, comme si leur présence justifiait les violences subies. C’est un déni terrible. Les autorités devraient pouvoir reconnaître que, dans cette séquence chaotique, des erreurs ont été commises. Propos recueillis par Dominique Martinez
Dossier 137, Dominik Moll : Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, des circonstances à éclaircir pour établir une responsabilité. Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro. Avec Léa Drucker, Côme Peronnet, Guslagie Malanda, Mathilde Roehrich et Solan Machado-Graner (1h56, 2025).
Le 21 novembre, la nouvelle de la mort brutale de Jean Guidoni est tombée. Ce fut comme une étoile qui scintillait au milieu des feuilles mortes. Le chanteur n’avait que 74 ans et une carrière lumineuse qui se poursuivait avec Eldorado(s), son dernier album. Ciao l’artiste !
« Horizontalement le sablier ne sert à rien/ C’est renversant. (…) J’attendrais bien un millénaire de plus », chantait Jean Guidoni dans Paris-Milan, titre de la chanson et de l’album sorti en 2014. Onze ans plus tard, le sablier s’est écroulé alors que l’artiste chantait son Eldorado, un titre de l’album sorti au printemps qu’on découvrit alors. « Si vous m’aviez connu/ Cabaret d’avant-guerre/ Berlin se jouait des peurs et des murs invisibles (…)/ Mon piano à paillettes repoussait l’impossible ». L’artiste y évoquait toujours les cabarets, les bas-fonds, les cabossés de la vie et cette fois, même son marin de papa. « Il est temps de prendre le large/ De dénouer les cordages/ Pour ce grand départ ultime. » Né en 1951 à Toulon, élevé sur Marseille, il racontait son parcours étonnant fait de rencontres et de bifurcations, de spectacles audacieux et de belles salles dans une série d’À Voix Nue sur France Culture.
Jean Guidoni a toujours été bien entouré, tant côté paroles que côté musique : Michel Legrand, Marie-Paule Belle, Astor Piazzolla, Fassbinder, Zola, Bashung, Juliette, Prévert, Kurt Weill, William Sheller… Les vivants côtoyant les morts, tous les arts réunis, Jean Guidoni pouvait se déployer en usant de tous les strass. Que de pépites n’a-t-il chantées ! Nana, Djemila, Tout va bien,Le Bon Berger, Étranges étrangers, Légendes urbaines, Chut… Et elles sont encore nombreuses dans Eldorado(s), son dix-septième et dernier opus dont les paroles et la musique sont signées par l’artiste, Arnaud Bousquet et Romain Didier.
« À quoi ça sert de torturer les marguerites ?/ Je l’sais déjà/ Je m’aime pas beaucoup, même pas un peu (…) Tout ce que je mérite/ C’est que maintenant, je m’évite ». Le papier est froid, manquent voix et musique mais Je m’évite est une perle. Tout comme Mytho qui nous raconte les délires de Paulo, le saint du Balto de la rue Jaurès qui n’arrête jamais sa kermesse… Quant au salut à son chien disparu – Ton silence -, il résonne sacrément aujourd’hui. « On s’quitte vraiment/ (…) Et dans un mois/ C’est tes cendres que je chialerai mes jours pluvieux ». Si la mort, après tout, « c’était juste changer de costume ? ». Amélie Meffre
Eldorado(s), Jean Guidoni : 12 titres, EPM musique, 17€. Pour le revoir : en novembre 1983, l’émission Antenne 2 Midi sur l’INA
Aux éditions du Seuil, François Dubet publie Le mépris, émotion collective, passion politique. Le sociologue s’alerte de la diffusion de ce mal multiforme et insidieux qui fait le terreau du populisme et menace les fondements de la démocratie. Le remède ? Relancer le contrat social. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°383, novembre 2025), un article de Frédéric Manzini.
Le mépris est-il le nouveau mal du siècle ? Qu’on soit enseignant, agriculteur ou habitant des quartiers populaires, surdiplômé ou sous-diplômé, électeur ou abstentionniste, jeune ou vieux, homme ou femme, chacun s’estime aujourd’hui, à un titre ou à un autre, méprisé. Dans le droit fil de La Société du mépris (2006) d’Axel Honneth, le sociologue François Dubet s’alerte de la diffusion de ce mal multiforme et insidieux qui ronge les relations sociales, nourrissant la colère, faisant le terreau du populisme et menaçant les fondements mêmes de la démocratie. Être victime de mépris n’empêche d’ailleurs pas d’être soi-même méprisant dès lors que « tout le monde est sujet potentiel de mépris, et les majorités elles-mêmes se sentent méprisées ou victimes de racisme social ».
Qui méprise qui ? Les accusés ne manquent pas : qu’il soit imputé aux arrogantes élites, aux « intellos », aux riches, à Emmanuel Macron lui-même, à l’institution ou au « système », le mépris n’a pas d’autre visage que celui de l’effondrement des repères traditionnels qui laisse les gens avec le sentiment d’être perdus, trahis, abandonnés à leur sort. « Dans un monde qui se transforme rapidement, explique le sociologue, [les perdants du changement social] se sentent méprisés parce que l’histoire se fait sans eux et contre eux. » La question du mépris déborde largement celle des inégalités sociales et des injustices, car, si les rapports de domination et de discrimination ont toujours existé, ils se conjuguent dorénavant avec un individualisme toujours croissant.
Certes, au cours des siècles passés, la lutte des classes était brutale, mais du moins était-elle vécue de façon collective, alors que désormais chacun, reconnu dans sa singularité, apparaît comme le principal responsable de son identité et de sa vie. Devant cette vague de fond qui met notre espace public en péril, François Dubet en appelle au renouveau du contrat social, pour mieux « construire un commun » en réintroduisant de la raison politique comme remède à la passion du ressentiment. Frédéric Manzini
Le mépris, émotion collective, passion politique, de François Dubet (Le Seuil, 128 p., 12€90).
« Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 383, un dossier sur Pourquoi tombons-nous (encore) amoureux ? et deux passionnants sujets (un entretien avec Astrid von Busekist sur les impostures identitaires, un surprenant reportage sur les catacombes de Palerme). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Rue du Monde ? Plutôt une avenue pavée de livres pour la jeunesse… Une maison d’édition fondée en 1996 : quand l’invention créatrice explose entre les pages, ça décoiffe chez les Mickeys ! À l’occasion du 41ème Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (93), le parcours d’Alain Serres, auteur et éditeur.
Il était une fois en pays d’Oil un gentil Prince, amoureux du vert des arbres comme des vers des trouvères. Dans le parc du château, il aimait rassembler les enfants, ceux de la Cour et de ses servants. Pour leur conter de folles histoires, mieux encore, leur en donner à lire et écrire. Souvenez-vous, Brel, le grand Jacques et poète comme lui, chanta ce qui aurait pu lui servir de devise : « Fils de bourgeois ou fils d’apôtres tous les enfants sont comme les vôtres, Fils de César ou fils de rien tous les enfants sont comme le tien »…
Reprenons : il était une fois un jeune instituteur, Alain Serres, le premier de son espèce en ces années 80 à enseigner en classe maternelle. Nommé, à sa sortie de l’École Normale de Versailles, dans une classe du Val Fourré à Mantes la Jolie… Que faire avec des enfants en bas âge, à l’époque déjà sans repères ? Leur raconter des histoires bien sûr, mieux encore les écrire soi-même à un moment où le livre « jeunesse » bouillonne de vitalité et d’inventivité : c’est ce qu’entreprend l’intrépide instituteur et conteur, bon prince pour ses petits élèves. Qui publie une cinquantaine de livres chez les éditeurs réputés du secteur jeunesse, avide de transmettre aux enfants quelques clefs de la connaissance sous forme pédagogique, surtout ludique et artistique. Dans les années 95, la disparition de nombreuses petites maisons d’édition, dont La Farandole, lui fait craindre le pire pour l’avenir de la création en ce secteur littéraire. Le dynamique raconteur d’histoires lance alors une souscription auprès de divers partenaires pour créer une maison et éditer un premier livre sous le nouveau label. Pari gagné en 1996 : Rue du Monde voit le jour, Le grand livre des droits de l’enfant fait un tabac au Salon du livre de jeunesse de Montreuil, plus de 50 000 exemplaires vendus en dix ans !
D’emblée, presse et libraires s’intéressent à ce qui se mijote dans le chaudron magique sis Rue du Monde : le livre pour enfants pourrait-il donc être tout aussi ludique que citoyen, porteur autant d’imaginaire que de sens ? « Notre projet initial n’était pas d’imposer un système de valeurs entre nos pages », commente Alain Serres, « mais de proposer aux enfants un regard critique sur le monde qu’ils habitent, les inviter à s’y inscrire et à s’y construire en référence à quelques repères qui sont patrimoine commun : le sens de la fête, du partage et de l’amitié ». Un exemple, texte à l’appui ? Même les mangues ont des papiers, conçu par Yves Pinguilly et Aurélia Fronty, raconte l’histoire de Momo et Khady, deux enfants africains désireux d’embarquer pour l’autre monde… Las, sans papiers, impossible de débarquer, contrairement à la cargaison de mangues si convoitées de l’autre côté et en règle avec les autorités ! Sans manichéisme, mais avec une riche palette de couleurs, un tel ouvrage renvoie ainsi à la lutte des « sans-papiers » de Paris, Lyon, Marseille ou d’ailleurs. L’album invite surtout les enfants à ouvrir le dialogue avec les parents sur les causes de l’immigration clandestine.
Le ciel est – il pour autant au beau fixe sur la tête du secteur du livre de jeunesse ? Alain Serres, ce fils de cheminot et ancien instituteur reconverti en éditeur, le confirme, l’édition Jeunesse en France est incontestablement la meilleure du monde. Il n’empêche, « la pression économique est très forte, régulièrement on apprend qu’un grand groupe a encore avalé un petit éditeur indépendant. Ces mammouths de l’édition tirent les prix vers le bas, au point que nous ne pouvons plus suivre surtout si, comme Rue du Monde, nous continuons à fabriquer nos livres en France ». Ce qui permet à une telle maison d’asseoir sa pérennité économique ? Le soutien du réseau de la lecture publique, libraires et bibliothèques, qui applaudit à la « valeur ajoutée » citoyenne et artistique d’albums tels que Je vous aime tant illustré par Olivier Tallec et Le plus grand des petits cirques d’Aurélia Grandin. Le directeur de « la plus grande des petites maisons d’édition », en son écrin de verdure de Voisins – le – Bretonneux, regrette toutefois que l’effort des BCE, les bibliothèques de comité d’entreprise, ne soient pas encore à la hauteur de ses espérances, « elles qui auraient les meilleures raisons historiques et idéologiques de faire mieux et autrement ».
Pourtant la solidarité, Rue du Monde, on connaît : droits d’auteur de On vous écrit de la terre reversés à l’Unicef, 1000 ouvrages offerts à des enfants en difficulté lors de la Journée nationale des droits de l’enfant, organisation de l’opération « L’été des bouquins solidaires » depuis 2004 avec le Secours populaire permettant d’offrir des bouquins aux gamins qui ne partent pas en vacances… Alors, les enfants, faîtes le geste qui sauve : prenez papa ou maman par la main, rendez-vous au Salon du livre de Montreuil, quittez les lieux avec un, deux et même trois albums. Bonne lecture, petits et grands ! Yonnel Liégeois
Les éditions Rue du Monde, 5 rue de Port Royal, 78960 Voisins-Le-Bretonneux (Tél. : 01.30.48.08.38).
41ème Salon du livre et de la presse jeunesse, 400 éditeurs – 2000 auteurs et illustrateurs, du 26/11 au 01/12 (entrée libre, avec présentation obligatoire d’un billet) : Paris Montreuil expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil.
La sélection des Chantiers
LA CITÉ DES LETTRES : un gros coup de cœur pour ce petit chef-d’œuvre d’un couple d’architectes de Stockholm. Ils ont réalisé vingt-six constructions alphabétiques en hommage aux lettres, avec toute leur maîtrise de l’architecture et leur fantaisie de jeunes créateurs ! Ils nous ouvrent la porte d’une véritable cité où se succèdent des bâtiments, des maisons, des immeubles dans lesquels on peut plonger pour voir tout ce qu’il s’y passe.
Jonas Tjäder et Maja Knochenhauer (dès 4 ans, 40 p., 18€).
LOUP NOIR, LOUP BLANC : une légende d’origine Cherokee dont le thème est populaire, celui du Loup noir (de la violence) et du Loup blanc (de la bienveillance) qui cohabitent en nous, est au cœur de cet album. Le conteur Patrick Fischmann ancre superbement ce récit dans la culture indienne et réussit à l’étendre au comportement des humains sur la planète, eux aussi, globalement confrontés au choix qu’ils doivent ensemble effectuer, entre ces deux loups.
Patrick Fischmann et Aurélia Fronty (dès 5 ans, 48 p., 18€).
MARTIN ET ROSA : une nouvelle édition de ce double portrait important. Avec un sticker « Édition spéciale 70 ans », il marque l’anniversaire de l’action de Rosa Parks, le 1er décembre 1955, et le boycott des bus qui débuta le 5 décembre pour aboutir un an après. Ces portraits croisés de deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, Rosa Parks et Martin Luther King, l’un et l’autre victimes du racisme ordinaire dans leur enfance, parlent fort aux jeunes d’aujourd’hui.
Raphaële Frier et Zaü (dès 8 ans et pour tous, 56 p., 19€).
FABLES POUR LE PAYS DE DEMAIN : trente fables écrites au futur ! Elles projettent espoirs, humour et chaleur humaine dans le monde de Demain des enfants d’aujourd’hui. Autant de pieds de nez aux racistes (avec un zèbre à rayures blanches et un autre à rayures noires !), à l’égoïsme, à la violence, ou un salut à ceux qui nettoient les étoiles de mer pour qu’elles brillent longtemps dans le ciel.
Alain Serres et Laurent Corvaisier (dès 6 ans, 52 p., 16€).
Grande Ourse et Pépite d’Or 2025
Figure singulière de la création jeunesse, Benoît Jacques a été distingué du prix de la Grande Ourse pour son parcours d’auteur, d’illustrateur et d’éditeur. Né à Bruxelles, il s’intéresse très tôt à la création. Il a fondé sa propre maison d’édition indépendante. Son dernier titre, Journal : L’enquête qui piétinait – intégrale de la saison 1, est paru le 15 octobre. Benoît Jacques sera présent au Salon pour deux rendez-vous : le 30/11 à 16h pour la rencontre « Dans la peau d’une Grande Ourse » (niveau 1 – Scène d’en haut) et le 01/12 à 14h30, lors d’un entretien à la Télé du Salon. Il succède à Susie Morgenstern, récompensée en 2024.
Adèle Maury remporte la Pépite d’Or 2025 pour Béril en bataille (Sarbacane). Née en 1999, Adèle Maury est diplômée des Arts décoratifs de Strasbourg. Elle vit désormais à Bruxelles. Elle a remporté le prix du concours Jeunes talents du festival d’Angoulême en 2020. La plupart du temps, ses héros sont des animaux car elle est plus à l’aise avec leur expressivité. Quatre autres ouvrages ont été distingués par des jurys 100% jeune public : Aurore Petit remporte la Pépite livre illustré pour Pavel et Mousse (Les Fourmis rouges), tandis que Lisa Blumen est récompensée en bande dessinée avec Sangliers (L’employé du moi). Côté fiction, Benoît Richter s’impose en catégorie junior avec La Jeune Fille au crâne (Nathan) et Alex Cousseau en ado pour Courir le vaste monde (Doado, Le Rouergue).
Béril est né dans une campagne vide d’hommes et d’enfants. Quand son père, berger, emmène ses chèvres paître sur les collines voisines, le petit garçon va jouer avec ses amis, Coltaire le lièvre, et Anour la coccinelle, avec qui lui seul a le pouvoir de communiquer. Il se rend vite compte que les bêtes vieillissent plus vite que lui et que leur espérance de vie est plus courte que la sienne. Alors, arrivé à l’âge qu’on dit adulte, le deuil et la solitude lui font perdre toute aptitude à parler avec les animaux. Sans repère et curieux du monde des humains et des villes auquel il n’a jamais vraiment eu accès, Béril devra trouver sa voie : reprendre la ferme familiale ou voler de ses propres ailes (éditions Sarbacane, 192 p., 26€).
La remise officielle des prix se tiendra le 30/11 à 15h sur la Scène d’en haut du 41ème Salon de Montreuil, en présence des membres des différents jurys.
Le 25/11/1959, à la veille de ses 37 ans, Gérard Philipe décède d’un cancer fulgurant. Plus tôt, la coqueluche du TNP et vedette de cinéma avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat Français des Acteurs. Itinéraire d’un comédien engagé
Il y a plus d’un demi-siècle, le 25 novembre 1959, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foules qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…
En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.
Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.
Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.
Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque, Gérard Philipe décrit déjà avec clarté la place de l’artiste dans la société. « L’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel du syndicat », affirme-t-il en conclusion. « Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».
Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Le 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !
Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».
En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé et décède d’un cancer du foie. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, commissaire de l’exposition que lui consacra la BNF. « Au-delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois
Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.
Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru deconvictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du Diable au corps et de La Chartreuse de Parme ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.
De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.
Jusqu’au 1er décembre, se tient à Montreuil (93) la 41e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse qui ouvre ses portes sous le signe de l’empathie et de « L’art de l’autre ». Rencontre avec Alain Serres, auteur et fondateur des éditions Rue du monde.
En 2026, Rue du monde fêtera ses 30 printemps. Maison consacrée à la littérature jeunesse, elle publie inlassablement, malgré les zones de turbulence qu’une maison d’édition indépendante rencontre, des albums illustrés, des récits historiques, des livres scientifiques, de la poésie, des contes, des romans… Avec 650 titres à son actif, elle n’hésite pas à faire appel à des auteurs et autrices, des illustrateurs et illustratrices du monde entier. Certains livres sont devenus des classiques, des incontournables de la littérature jeunesse.
Marie-José Sirach – « Les oiseaux ont des ailes, les enfants ont des livres ! », peut-on lire sur la page d’accueil de votre site. Une phrase qui résume votre projet éditorial ?
Alain Serres – La formule magique nous accompagne depuis que nous sommes sortis de l’œuf, en 1996. Le défi était de bâtir une maison indépendante autour de l’enfant considéré comme être social, acteur et rêveur. Faire des livres nourris de chacun des droits des enfants, dont celui de tout découvrir, l’art et les sciences, le monde naturel et l’histoire… plus l’imagination et la pensée critique, ces vitamines que l’école néglige tant dans ses programmes. Je suis convaincu que, dans la tourmente déstabilisante de ce siècle, le compagnonnage des livres et des enfants est la chance de leur liberté, tout autant que la nôtre. Alors on s’applique encore…
M-J.S. – Dès le départ, vous avez mis en place un réseau qui passe par les bibliothèques et les librairies, les enseignants et les éducateurs. Pourquoi ce choix ?
A.S. – J’aime déjà l’idée que les enfants se tissent des petits réseaux de livres qui résonneront longtemps en eux, loin des pièges de ces autres réseaux prétendument sociaux. Je n’ai jamais perdu de vue l’« Apoutsiak » de Paul-Émile Victor, de mes 5 ans : le petit Inuit m’aide toujours à regarder les autres. Et, un peu en miroir, oui, les réseaux professionnels de l’enfance, de la culture et de l’éducation populaire ont été décisifs pour nous. On a pu commencer à dérouler notre rue de papier grâce à un millier d’écoles et de bibliothèques, qui ont préacheté les premiers livres, les rendant possibles. Ça coûte cher de faire des albums de belle facture. Et je voulais faire du beau.
M.-J.S. – Comment se porte cette chaîne du livre aujourd’hui ?
A.S. – Tant de bonheurs éditoriaux ! Des centaines de rencontres, de débats, de sourires. Mais, aujourd’hui, la situation est violente.… La chaîne du livre bat de l’aile. Quand on touche à la culture, aux services publics, forcément des chaînons se disloquent et les enfants trinquent. Même si, dans ces domaines, les plaies ne se voient pas immédiatement.
M.-J.S. – Comment le vivez-vous au quotidien ?
A.S. – Il faut éliminer, s’empêcher de réimprimer, lutter pour surnager… Dans les familles, il y a beaucoup moins de moyens pour acheter des livres, il y a tellement plus urgent. Les ventes globales en librairies se tassent donc, mais les chiffres dissimulent une autre réalité. Les piles de titres très séducteurs invisibilisent de plus en plus de livres audacieux. Désormais certains livres naissent mort-nés. Et ce sont peut-être les meilleurs ! Les écoles et les bibliothèques manquent aussi dramatiquement de moyens, de formation, de perspectives… Pourvu que les bonnes librairies tiennent le choc, que les auteurs survivent, que les professionnels de l’enfance, dès la crèche et la maternelle, ne désespèrent pas !
M.-J.S. – Des maisons comme la vôtre ont-elles la force de résister ?
A.S. – Nous sommes nombreux à ne tenir qu’à un fil. Comment accepter que l’on ne touche pas aux trésors accumulés des grandes fortunes et qu’on pioche dans les menus trésors culturels que les enfants ont en poche, le passe culture, par exemple ? Comment tolérer que des bulles opaques comme les holdings puissent légalement détourner les richesses produites par nos intelligences vers des placements financiers stériles ? Et, oui, Rue du monde est en danger. Mais on sait que l’on peut compter sur beaucoup d’énergies, le public, mais aussi des syndicats, des associations, des personnalités. On va tout faire pour tenir alors que débute l’année de nos 30 ans !
M.-J.S. – Vous êtes partenaire du Secours populaire. Depuis 2003, 125 000 ouvrages ont été offerts aux enfants. Vous êtes aussi associé au Printemps des poètes. En quoi ces initiatives sont-elles constitutives de votre ligne éditoriale ?
A.S. – J’ai grandi dans une modeste famille de cheminots, mais il y avait toujours un billet pour le Secours populaire ou une petite ambulance à vendre pour aider le peuple vietnamien. Alors, aujourd’hui, Rue du monde tient naturellement sa place côté solidarité, et avec le Secours populaire qui a toujours inclus les droits culturels des enfants parmi leurs nourritures vitales. Quant à la poésie, elle est un point fort de notre maison. Avec, chaque année, trois ou quatre nouveautés, au printemps. Comment les enfants pourraient-ils espérer vivre libres et heureux sans apprendre à ouvrir cette porte en eux ?
M.-J.S. – Vous publiez des livres devenus des classiques, des signatures incontournables comme Daeninckx, Siméon, Pef, Place, Zaü, et de nombreux auteurs venus d’Argentine, du Japon… C’est un signe d’hospitalité offerte au monde ?
A.S. – Notre Rue veut être celle des rencontres heureuses. On dit aux jeunes, et à leurs familles, voilà ce qui se crée là-bas en Finlande, en Iran… Ça te ressemble et tu ne t’en doutais pas. On a même un livre-CD qui fait découvrir 20 langues. Si Trump l’avait lu, gamin, peut-être que ça l’aurait sauvé !
M.-J.S. – Le Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil est un rendez-vous incontournable pour le public mais aussi les professionnels. En quoi est-il un marqueur de l’édition jeunesse ?
A.S. –C’est la plus grande manifestation publique en Europe autour du livre jeunesse, pour tous les dévoreurs de bouquins, mais aussi pour ceux qui ne savent pas encore qu’ils vont le devenir. C’est festif, revigorant. On y parlera aussi beaucoup de ce qui nous tire vers le bas, cette année. Au-delà de nos grandes signatures, nous recevons Gee-eun Lee, venue de Corée, et le duo Romanyshyn-Lesiv, de Lviv, en Ukraine, pour la sortie de leur documentaire événement « Tout le monde se parle ! », qui raconte en images l’aventure de la communication chez les humains et les espèces vivantes.
M.-J.S. – Si vous aviez trois livres à conseiller ?
A.S. – Sûrement Loup noir, loup blanc, la haine et la bienveillance qui s’opposent dans le monde et parfois en nous. Les images d’Aurélia Fronty nous transportent aux sources cherokees de ce conte. C’est puissant, et important d’en parler ensemble. Peut-être aussi ces Fables pour le pays de Demain !, toutes écrites au futur et réalisées pour les 80 ans du Secours populaire, avec le peintre Laurent Corvaisier. À apporter à l’école… pour rafraîchir La Fontaine ! Et, pour les plus petits,la Cité des lettres, un album signé par deux jeunes architectes suédois qui transforment chaque lettre de l’alphabet en une maison ouverte aux mille découvertes. Un bel ouvrage qui donne envie d’apprendre à lire et à créer, à son tour. Là encore, c’est aussi la force de la littérature jeunesse. Propos recueillis par Marie-José Sirach
41ème Salon du livre et de la presse jeunesse, 400 éditeurs – 2000 auteurs et illustrateurs, du 26/11 au 01/12 (entrée libre, avec présentation obligatoire d’un billet) : Paris Montreuil expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil.Les éditions Rue du Monde, 5 rue de Port Royal, 78960 Voisins-Le-Bretonneux (Tél. : 01.30.48.08.38).
Une quadruple sélection
– Mais qui est donc Naruhito Tanaka ? Autrefois ancien samouraï, désormais arboriculteur bonsaïka, sa reconversion est le fruit d’une prise de conscience : trop de morts sur les champs de bataille. L’ancien guerrier devient jardinier pacifiste, sculpte désormais les bonzaïs à l’aide de son katana. Sa réputation parvient aux oreilles de l’empereur… À partir de photographies d’intérieurs miniatures, Thierry Dedieu reconstitue chaque scène avec un soin précieux et sculpte personnages et objets, en pâte à modeler. Un album photo très zen.
Naruhito Tanaka, de Thierry Dedieu. Seuil jeunesse, 14€. À partir de 4 ans.
– Un livre poème dédié à « tous les enfants rêveurs et aux bénévoles du Secours populaire ». Trente petites fables écrites au futur et à lire au présent, un pied de nez salutaire et joyeux à tous les racistes et obscurantistes. Quand l’amitié, la fraternité et la solidarité l’emportent sur la bêtise, la violence et la peur… Les mots d’Alain Serres font mouche et les dessins, vifs et colorés, de Laurent Corvaisier participent de cet enchantement. Un album à lire en famille.
Fables pour le pays de demain, Alain Serres-Laurent Corvaisier. Rue du monde, 16€. À partir de 6 ans.
– Le troll hante les forêts et attaque les promeneurs solitaires ; le phooka est un gnome qui dévore les enfants mais épargne les nains et les elfes ; le korrigan est un lutin qui vit dans les dolmens et danse jusqu’au bout de la nuit ; le farfadet, un esprit malin qui adore faire des blagues ; le dyona se transforme en monstre et dévore les hommes, mais le djinn, lui, peut vous rendre heureux… Depuis la nuit des temps, ces créatures hantent les légendes. Imaginés et dessinés par Nadja, ces monstres constituent un bestiaire passionnant et même amusant. À lire pour conjurer toutes les peurs.
Le Livre des créatures, de Nadja. Actes Sud jeunesse, 25€. À partir de 6 ans.
– Dans la ville grise, un rayon de soleil : le bus jaune, celui qui transporte les enfants à l’école, emmène les anciens se balader à la campagne. Un jour, on le remise à l’écart de la ville ; plus tard, on le laisse encore plus loin, aux pieds des montagnes. Cette histoire réserve de belles surprises. Jamais le bus jaune n’est abandonné à son sort, il va servir d’aire de jeu pour les gamins, de refuge aux sans-abri, aux animaux… Les dessins au crayon, réalisés à partir de maquettes minutieuses, évoquent tous les paysages de ce conte fantastique et fantaisiste, illuminés par le jaune vif du bus.
Le Bus jaune, de Loren Long. HongFei, 16,90€. À partir de 5 ans.