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Des livres en pleine Rue

Rue du Monde ? Plutôt une avenue pavée de livres pour la jeunesse… Une maison d’édition fondée en 1996 : quand l’invention créatrice explose entre les pages, ça décoiffe chez les Mickeys ! À l’occasion du 41ème Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil (93), le parcours d’Alain Serres, auteur et éditeur.

Il était une fois en pays d’Oil un gentil Prince, amoureux du vert des arbres comme des vers des trouvères. Dans le parc du château, il aimait rassembler les enfants, ceux de la Cour et de ses servants. Pour leur conter de folles histoires, mieux encore, leur en donner à lire et écrire. Souvenez-vous, Brel, le grand Jacques et poète comme lui, chanta ce qui aurait pu lui servir de devise : « Fils de bourgeois ou fils d’apôtres tous les enfants sont comme les vôtres, Fils de César ou fils de rien tous les enfants sont comme le tien »…

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Reprenons : il était une fois un jeune instituteur, Alain Serres, le premier de son espèce en ces années 80 à enseigner en classe maternelle. Nommé, à sa sortie de l’École Normale de Versailles, dans une classe du Val Fourré à Mantes la Jolie… Que faire avec des enfants en bas âge, à l’époque déjà sans repères ? Leur raconter des histoires bien sûr, mieux encore les écrire soi-même à un moment où le livre « jeunesse » bouillonne de vitalité et d’inventivité : c’est ce qu’entreprend l’intrépide instituteur et conteur, bon prince pour ses petits élèves. Qui publie une cinquantaine de livres chez les éditeurs réputés du secteur jeunesse, avide de transmettre aux enfants quelques clefs de la connaissance sous forme pédagogique, surtout ludique et artistique. Dans les années 95, la disparition de nombreuses petites maisons d’édition, dont La Farandole, lui fait craindre le pire pour l’avenir de la création en ce secteur littéraire. Le dynamique raconteur d’histoires lance alors une souscription auprès de divers partenaires pour créer une maison et éditer un premier livre sous le nouveau label. Pari gagné en 1996 : Rue du Monde voit le jour, Le grand livre des droits de l’enfant fait un tabac au Salon du livre de jeunesse de Montreuil, plus de 50 000 exemplaires vendus en dix ans !

D’emblée, presse et libraires s’intéressent à ce qui se mijote dans le chaudron magique sis Rue du Monde : le livre pour enfants pourrait-il donc être tout aussi ludique que citoyen, porteur autant d’imaginaire que de sens ? « Notre projet initial n’était pas d’imposer un système de valeurs entre nos pages », commente Alain Serres, « mais de proposer aux enfants un regard critique sur le monde qu’ils habitent, les inviter à s’y inscrire et à s’y construire en référence à quelques repères qui sont patrimoine commun : le sens de la fête, du partage et de l’amitié ». Un exemple, texte à l’appui ? Même les mangues ont des papiers, conçu par Yves Pinguilly et Aurélia Fronty, raconte l’histoire de Momo et Khady, deux enfants africains désireux d’embarquer pour l’autre monde… Las, sans papiers, impossible de débarquer, contrairement à la cargaison de mangues si convoitées de l’autre côté et en règle avec les autorités ! Sans manichéisme, mais avec une riche palette de couleurs, un tel ouvrage renvoie ainsi à la lutte des « sans-papiers » de Paris, Lyon, Marseille ou d’ailleurs. L’album invite surtout les enfants à ouvrir le dialogue avec les parents sur les causes de l’immigration clandestine.

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Le ciel est – il pour autant au beau fixe sur la tête du secteur du livre de jeunesse ? Alain Serres, ce fils de cheminot et ancien instituteur reconverti en éditeur, le confirme, l’édition Jeunesse en France est incontestablement la meilleure du monde. Il n’empêche, « la pression économique est très forte, régulièrement on apprend qu’un grand groupe a encore avalé un petit éditeur indépendant. Ces mammouths de l’édition tirent les prix vers le bas, au point que nous ne pouvons plus suivre surtout si, comme Rue du Monde, nous continuons à fabriquer nos livres en France ». Ce qui permet à une telle maison d’asseoir sa pérennité économique ? Le soutien du réseau de la lecture publique, libraires et bibliothèques, qui applaudit à la « valeur ajoutée » citoyenne et artistique d’albums tels que Je vous aime tant illustré par Olivier Tallec et Le plus grand des petits cirques d’Aurélia Grandin. Le directeur de « la plus grande des petites maisons d’édition », en son écrin de verdure de Voisins – le – Bretonneux, regrette toutefois que l’effort des BCE, les bibliothèques de comité d’entreprise, ne soient pas encore à la hauteur de ses espérances, « elles qui auraient les meilleures raisons historiques et idéologiques de faire mieux et autrement ».

Pourtant la solidarité, Rue du Monde, on connaît : droits d’auteur de On vous écrit de la terre reversés à l’Unicef, 1000 ouvrages offerts à des enfants en difficulté lors de la Journée nationale des droits de l’enfant, organisation de l’opération « L’été des bouquins solidaires » depuis 2004 avec le Secours populaire permettant d’offrir des bouquins aux gamins qui ne partent pas en vacances… Alors, les enfants, faîtes le geste qui sauve : prenez papa ou maman par la main, rendez-vous au Salon du livre de Montreuil, quittez les lieux avec un, deux et même trois albums. Bonne lecture, petits et grands ! Yonnel Liégeois

Les éditions Rue du Monde, 5 rue de Port Royal, 78960 Voisins-Le-Bretonneux (Tél. : 01.30.48.08.38).

41ème Salon du livre et de la presse jeunesse, 400 éditeurs – 2000 auteurs et illustrateurs, du 26/11 au 01/12 (entrée libre, avec présentation obligatoire d’un billet) : Paris Montreuil expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil.

La sélection des Chantiers

LA CITÉ DES LETTRES : un gros coup de cœur pour ce petit chef-d’œuvre d’un couple d’architectes de Stockholm. Ils ont réalisé vingt-six constructions alphabétiques en hommage aux lettres, avec toute leur maîtrise de l’architecture et leur fantaisie de jeunes créateurs ! Ils nous ouvrent la porte d’une véritable cité où se succèdent des bâtiments, des maisons, des immeubles dans lesquels on peut plonger pour voir tout ce qu’il s’y passe.

Jonas Tjäder et Maja Knochenhauer (dès 4 ans, 40 p., 18€).

LOUP NOIR, LOUP BLANC : une légende d’origine Cherokee dont le thème est populaire, celui du Loup noir (de la violence) et du Loup blanc (de la bienveillance) qui cohabitent en nous, est au cœur de cet album. Le conteur Patrick Fischmann ancre superbement ce récit dans la culture indienne et réussit à l’étendre au comportement des humains sur la planète, eux aussi, globalement confrontés au choix qu’ils doivent ensemble effectuer, entre ces deux loups.

Patrick Fischmann et Aurélia Fronty (dès 5 ans, 48 p., 18€).

MARTIN ET ROSA : une nouvelle édition de ce double portrait important. Avec un sticker « Édition spéciale 70 ans », il marque l’anniversaire de l’action de Rosa Parks, le 1er décembre 1955, et le boycott des bus qui débuta le 5 décembre pour aboutir un an après. Ces portraits croisés de deux grandes figures de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, Rosa Parks et Martin Luther King, l’un et l’autre victimes du racisme ordinaire dans leur enfance, parlent fort aux jeunes d’aujourd’hui.

Raphaële Frier et Zaü (dès 8 ans et pour tous, 56 p., 19€).

FABLES POUR LE PAYS DE DEMAIN : trente fables écrites au futur ! Elles projettent espoirs, humour et chaleur humaine dans le monde de Demain des enfants d’aujourd’hui. Autant de pieds de nez aux racistes (avec un zèbre à rayures blanches et un autre à rayures noires !), à l’égoïsme, à la violence, ou un salut à ceux qui nettoient les étoiles de mer pour qu’elles brillent longtemps dans le ciel.

Alain Serres et Laurent Corvaisier (dès 6 ans, 52 p., 16€).

Grande Ourse et Pépite d’Or 2025

Figure singulière de la création jeunesse, Benoît Jacques a été distingué du prix de la Grande Ourse pour son parcours d’auteur, d’illustrateur et d’éditeur. Né à Bruxelles, il s’intéresse très tôt à la création. Il a fondé sa propre maison d’édition indépendante. Son dernier titre, Journal : L’enquête qui piétinait – intégrale de la saison 1, est paru le 15 octobre. Benoît Jacques sera présent au Salon pour deux rendez-vous : le 30/11 à 16h pour la rencontre « Dans la peau d’une Grande Ourse » (niveau 1 – Scène d’en haut) et le 01/12 à 14h30, lors d’un entretien à la Télé du Salon. Il succède à Susie Morgenstern, récompensée en 2024.

Adèle Maury remporte la Pépite d’Or 2025 pour Béril en bataille (Sarbacane). Née en 1999, Adèle Maury est diplômée des Arts décoratifs de Strasbourg. Elle vit désormais à Bruxelles. Elle a remporté le prix du concours Jeunes talents du festival d’Angoulême en 2020. La plupart du temps, ses héros sont des animaux car elle est plus à l’aise avec leur expressivité. Quatre autres ouvrages ont été distingués par des jurys 100% jeune public : Aurore Petit remporte la Pépite livre illustré pour Pavel et Mousse (Les Fourmis rouges), tandis que Lisa Blumen est récompensée en bande dessinée avec Sangliers (L’employé du moi). Côté fiction, Benoît Richter s’impose en catégorie junior avec La Jeune Fille au crâne (Nathan) et Alex Cousseau en ado pour Courir le vaste monde (Doado, Le Rouergue).

Béril est né dans une campagne vide d’hommes et d’enfants. Quand son père, berger, emmène ses chèvres paître sur les collines voisines, le petit garçon va jouer avec ses amis, Coltaire le lièvre, et Anour la coccinelle, avec qui lui seul a le pouvoir de communiquer. Il se rend vite compte que les bêtes vieillissent plus vite que lui et que leur espérance de vie est plus courte que la sienne. Alors, arrivé à l’âge qu’on dit adulte, le deuil et la solitude lui font perdre toute aptitude à parler avec les animaux. Sans repère et curieux du monde des humains et des villes auquel il n’a jamais vraiment eu accès, Béril devra trouver sa voie : reprendre la ferme familiale ou voler de ses propres ailes (éditions Sarbacane, 192 p., 26€).

La remise officielle des prix se tiendra le 30/11 à 15h sur la Scène d’en haut du 41ème Salon de Montreuil, en présence des membres des différents jurys.

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Gérard Philipe, l’acteur engagé

Le 25/11/1959, à la veille de ses 37 ans, Gérard Philipe décède d’un cancer fulgurant. Plus tôt, la coqueluche du TNP et vedette de cinéma avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat Français des Acteurs. Itinéraire d’un comédien engagé

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Il y a plus d’un demi-siècle, le 25 novembre 1959, disparaît Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! « Le Cid » au théâtre, « Fanfan la tulipe » au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foulegerards qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester son soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, s’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50. L’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader.

Bernard Blier pense à Gérard Philipe, qu’il a rencontré sur le tournage du film « Les Grandes manœuvres ». Le futur « Prince d’Avignon », après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. « Les acteurs ne sont pas des chiens », déclare-t-il en octobre 1957. « Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ». Et de poursuivre : « Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ». À cette époque, Gérard Philipe décrit déjà avec clarté la place de l’artiste dans la société. « L’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel du syndicat », affirme-t-il en conclusion. « Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ».

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Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA. Alors en charge des questions culturelles à la confédération, Henri Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. « Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable », souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Le 15 janvier 1958, au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit « Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ».

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé et décède d’un cancer du foie. Gérard Philipe ? « Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme », souligne Noëlle Giret, commissaire de l’exposition que lui consacra la BNF. « Au-delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ». Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108  « Spécial Gérard Philipe ». La revue du SFA, « Plateaux » n°198. Le dernier hiver du Cid, de Jérôme Garcin (Gallimard, 208 p., 12€99).

De la cigale à la fourmi…

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français (1840-1960), défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du Diable au corps et de La Chartreuse de Parme ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

De la cigale à la fourmi retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les stars du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires. Un engagement promu sur les planches, un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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Montreuil, la jeunesse à livre ouvert

Jusqu’au 1er décembre, se tient à Montreuil (93) la 41e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse qui ouvre ses portes sous le signe de l’empathie et de « L’art de l’autre ». Rencontre avec Alain Serres, auteur et fondateur des éditions Rue du monde.

En 2026, Rue du monde fêtera ses 30 printemps. Maison consacrée à la littérature jeunesse, elle publie inlassablement, malgré les zones de turbulence qu’une maison d’édition indépendante rencontre, des albums illustrés, des récits historiques, des livres scientifiques, de la poésie, des contes, des romans… Avec 650 titres à son actif, elle n’hésite pas à faire appel à des auteurs et autrices, des illustrateurs et illustratrices du monde entier. Certains livres sont devenus des classiques, des incontournables de la littérature jeunesse.

Marie-José Sirach – « Les oiseaux ont des ailes, les enfants ont des livres ! », peut-on lire sur la page d’accueil de votre site. Une phrase qui résume votre projet éditorial ?

Alain Serres – La formule magique nous accompagne depuis que nous sommes sortis de l’œuf, en 1996. Le défi était de bâtir une maison indépendante autour de l’enfant considéré comme être social, acteur et rêveur. Faire des livres nourris de chacun des droits des enfants, dont celui de tout découvrir, l’art et les sciences, le monde naturel et l’histoire… plus l’imagination et la pensée critique, ces vitamines que l’école néglige tant dans ses programmes. Je suis convaincu que, dans la tourmente déstabilisante de ce siècle, le compagnonnage des livres et des enfants est la chance de leur liberté, tout autant que la nôtre. Alors on s’applique encore…

M-J.S. – Dès le départ, vous avez mis en place un réseau qui passe par les bibliothèques et les librairies, les enseignants et les éducateurs. Pourquoi ce choix ?

A.S. – J’aime déjà l’idée que les enfants se tissent des petits réseaux de livres qui résonneront longtemps en eux, loin des pièges de ces autres réseaux prétendument sociaux. Je n’ai jamais perdu de vue l’« Apoutsiak » de Paul-Émile Victor, de mes 5 ans : le petit Inuit m’aide toujours à regarder les autres. Et, un peu en miroir, oui, les réseaux professionnels de l’enfance, de la culture et de l’éducation populaire ont été décisifs pour nous. On a pu commencer à dérouler notre rue de papier grâce à un millier d’écoles et de bibliothèques, qui ont préacheté les premiers livres, les rendant possibles. Ça coûte cher de faire des albums de belle facture. Et je voulais faire du beau.

M.-J.S. – Comment se porte cette chaîne du livre aujourd’hui ?

A.S. – Tant de bonheurs éditoriaux ! Des centaines de rencontres, de débats, de sourires. Mais, aujourd’hui, la situation est violente.… La chaîne du livre bat de l’aile. Quand on touche à la culture, aux services publics, forcément des chaînons se disloquent et les enfants trinquent. Même si, dans ces domaines, les plaies ne se voient pas immédiatement.

M.-J.S. – Comment le vivez-vous au quotidien ?

A.S. – Il faut éliminer, s’empêcher de réimprimer, lutter pour surnager… Dans les familles, il y a beaucoup moins de moyens pour acheter des livres, il y a tellement plus urgent. Les ventes globales en librairies se tassent donc, mais les chiffres dissimulent une autre réalité. Les piles de titres très séducteurs invisibilisent de plus en plus de livres audacieux. Désormais certains livres naissent mort-nés. Et ce sont peut-être les meilleurs ! Les écoles et les bibliothèques manquent aussi dramatiquement de moyens, de formation, de perspectives… Pourvu que les bonnes librairies tiennent le choc, que les auteurs survivent, que les professionnels de l’enfance, dès la crèche et la maternelle, ne désespèrent pas !

M.-J.S. – Des maisons comme la vôtre ont-elles la force de résister ?

A.S. – Nous sommes nombreux à ne tenir qu’à un fil. Comment accepter que l’on ne touche pas aux trésors accumulés des grandes fortunes et qu’on pioche dans les menus trésors culturels que les enfants ont en poche, le passe culture, par exemple ? Comment tolérer que des bulles opaques comme les holdings puissent légalement détourner les richesses produites par nos intelligences vers des placements financiers stériles ? Et, oui, Rue du monde est en danger. Mais on sait que l’on peut compter sur beaucoup d’énergies, le public, mais aussi des syndicats, des associations, des personnalités. On va tout faire pour tenir alors que débute l’année de nos 30 ans !

M.-J.S. – Vous êtes partenaire du Secours populaire. Depuis 2003, 125 000 ouvrages ont été offerts aux enfants. Vous êtes aussi associé au Printemps des poètes. En quoi ces initiatives sont-elles constitutives de votre ligne éditoriale ?

A.S. – J’ai grandi dans une modeste famille de cheminots, mais il y avait toujours un billet pour le Secours populaire ou une petite ambulance à vendre pour aider le peuple vietnamien. Alors, aujourd’hui, Rue du monde tient naturellement sa place côté solidarité, et avec le Secours populaire qui a toujours inclus les droits culturels des enfants parmi leurs nourritures vitales. Quant à la poésie, elle est un point fort de notre maison. Avec, chaque année, trois ou quatre nouveautés, au printemps. Comment les enfants pourraient-ils espérer vivre libres et heureux sans apprendre à ouvrir cette porte en eux ?

M.-J.S. – Vous publiez des livres devenus des classiques, des signatures incontournables comme Daeninckx, Siméon, Pef, Place, Zaü, et de nombreux auteurs venus d’Argentine, du Japon… C’est un signe d’hospitalité offerte au monde ?

A.S. – Notre Rue veut être celle des rencontres heureuses. On dit aux jeunes, et à leurs familles, voilà ce qui se crée là-bas en Finlande, en Iran… Ça te ressemble et tu ne t’en doutais pas. On a même un livre-CD qui fait découvrir 20 langues. Si Trump l’avait lu, gamin, peut-être que ça l’aurait sauvé !

M.-J.S. – Le Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil est un rendez-vous incontournable pour le public mais aussi les professionnels. En quoi est-il un marqueur de l’édition jeunesse ?

A.S. – C’est la plus grande manifestation publique en Europe autour du livre jeunesse, pour tous les dévoreurs de bouquins, mais aussi pour ceux qui ne savent pas encore qu’ils vont le devenir. C’est festif, revigorant. On y parlera aussi beaucoup de ce qui nous tire vers le bas, cette année. Au-delà de nos grandes signatures, nous recevons Gee-eun Lee, venue de Corée, et le duo Romanyshyn-Lesiv, de Lviv, en Ukraine, pour la sortie de leur documentaire événement « Tout le monde se parle ! », qui raconte en images l’aventure de la communication chez les humains et les espèces vivantes.

M.-J.S. – Si vous aviez trois livres à conseiller ?

A.S. – Sûrement Loup noir, loup blancla haine et la bienveillance qui s’opposent dans le monde et parfois en nous. Les images d’Aurélia Fronty nous transportent aux sources cherokees de ce conte. C’est puissant, et important d’en parler ensemble. Peut-être aussi ces Fables pour le pays de Demain !, toutes écrites au futur et réalisées pour les 80 ans du Secours populaire, avec le peintre Laurent Corvaisier. À apporter à l’école… pour rafraîchir La Fontaine ! Et, pour les plus petits, la Cité des lettres, un album signé par deux jeunes architectes suédois qui transforment chaque lettre de l’alphabet en une maison ouverte aux mille découvertes. Un bel ouvrage qui donne envie d’apprendre à lire et à créer, à son tour. Là encore, c’est aussi la force de la littérature jeunesse. Propos recueillis par Marie-José Sirach

41ème Salon du livre et de la presse jeunesse, 400 éditeurs – 2000 auteurs et illustrateurs, du 26/11 au 01/12 (entrée libre, avec présentation obligatoire d’un billet) : Paris Montreuil expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil. Les éditions Rue du Monde, 5 rue de Port Royal, 78960 Voisins-Le-Bretonneux (Tél. : 01.30.48.08.38).

Une quadruple sélection

– Mais qui est donc Naruhito Tanaka ? Autrefois ancien samouraï, désormais arboriculteur bonsaïka, sa reconversion est le fruit d’une prise de conscience : trop de morts sur les champs de bataille. L’ancien guerrier devient jardinier pacifiste, sculpte désormais les bonzaïs à l’aide de son katana. Sa réputation parvient aux oreilles de l’empereur… À partir de photographies d’intérieurs miniatures, Thierry Dedieu reconstitue chaque scène avec un soin précieux et sculpte personnages et objets, en pâte à modeler. Un album photo très zen.

Naruhito Tanaka, de Thierry Dedieu. Seuil jeunesse, 14€. À partir de 4 ans.

– Un livre poème dédié à « tous les enfants rêveurs et aux bénévoles du Secours populaire ». Trente petites fables écrites au futur et à lire au présent, un pied de nez salutaire et joyeux à tous les racistes et obscurantistes. Quand l’amitié, la fraternité et la solidarité l’emportent sur la bêtise, la violence et la peur… Les mots d’Alain Serres font mouche et les dessins, vifs et colorés, de Laurent Corvaisier participent de cet enchantement. Un album à lire en famille.

Fables pour le pays de demain, Alain Serres-Laurent Corvaisier. Rue du monde, 16€. À partir de 6 ans.

– Le troll hante les forêts et attaque les promeneurs solitaires ; le phooka est un gnome qui dévore les enfants mais épargne les nains et les elfes ; le korrigan est un lutin qui vit dans les dolmens et danse jusqu’au bout de la nuit ; le farfadet, un esprit malin qui adore faire des blagues ; le dyona se transforme en monstre et dévore les hommes, mais le djinn, lui, peut vous rendre heureux… Depuis la nuit des temps, ces créatures hantent les légendes. Imaginés et dessinés par Nadja, ces monstres constituent un bestiaire passionnant et même amusant. À lire pour conjurer toutes les peurs.

Le Livre des créatures, de Nadja. Actes Sud jeunesse, 25€. À partir de 6 ans.

– Dans la ville grise, un rayon de soleil : le bus jaune, celui qui transporte les enfants à l’école, emmène les anciens se balader à la campagne. Un jour, on le remise à l’écart de la ville ; plus tard, on le laisse encore plus loin, aux pieds des montagnes. Cette histoire réserve de belles surprises. Jamais le bus jaune n’est abandonné à son sort, il va servir d’aire de jeu pour les gamins, de refuge aux sans-abri, aux animaux… Les dessins au crayon, réalisés à partir de maquettes minutieuses, évoquent tous les paysages de ce conte fantastique et fantaisiste, illuminés par le jaune vif du bus.

Le Bus jaune, de Loren Long. HongFei, 16,90€. À partir de 5 ans.

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L’inceste, y croire ou pas ?

Sur grand écran, sort le long métrage On vous croit. Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys ont reconstitué une audience au sein du tribunal de la jeunesse de Belgique. Une plongée glaçante dans les rouages de la justice face à l’inceste, un film au réalisme troublant. Disponible sur le site de France Info, un article de Lison Chambe

Qui écoute les enfants ? Qui les écoute lorsqu’ils racontent des choses atroces, inimaginables ? Qui les croit quand leur récit est trop insupportable ? Peu à peu, le tabou qui pèse sur l’inceste se lève. En France, la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) a conclu en 2023 que dans 81% des cas de violences sexuelles sur mineur, il s’agit d’un membre de la famille de l’enfant, le plus souvent, le père, à 27%. Le même rapport souligne qu’une plainte n’est déposée que dans 12% des cas. Parmi celles-ci, seule 1 sur 100 aboutit à une condamnation de l’agresseur.

Le décor est planté, et la réalité difficile à ignorer. Alors dans un souci de réalisme presque documentaire, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys exposent, dans On vous croit, ce pan méconnu de l’inceste : l’épreuve du passage au tribunal, dans un système judiciaire parfois traumatisant, où la parole des enfants est seule face à celle des adultes. Alice est nerveuse. Elle a les traits tirés, l’œil anxieux. Elle est mère de deux enfants : Lila, adolescente renfermée et colérique et Étienne, au comportement mutique ponctué d’excès de violence. Tous les trois sont convoqués au tribunal de la jeunesse de Belgique. Leur père réclame son droit de garde alors qu’Alice et ses enfants ont volontairement choisi de couper tout contact il y a deux ans.

Au cœur du film : une scène de 55 minutes, une audience à huis clos. Face à la juge de la jeunesse, la mère, le père, leurs deux avocates respectives ainsi qu’un troisième, représentant l’intérêt des enfants. À l’issue de cette audience, la juge devra trancher : les enfants seront-ils contraints de revoir leur père ? Pour Alice, c’est inimaginable : le père est un violeur. Il a abusé de leur fils, elle en est sûre.

Un récit naturaliste

Pour construire ce récit, Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys se sont appuyés sur plusieurs témoignages et sur les constantes qui en ressortaient : les procédures juridiques sinueuses, longues et faites d’allers-retours, les audiences à répétition, les questions traumatisantes quant aux récits des agressions, répétées encore et encore. Infirmière de profession, Charlotte Devillers s’est notamment appuyée sur son expérience personnelle d’accompagnement des patients. Le film touche du doigt une réalité que les réalisateurs ont voulu représenter dans les moindres détails. Aux côtés des acteurs belges Myriem Akheddiou (la mère) et Laurent Capelluto (le père), au jeu millimétré et d’une justesse impressionnante, des professionnels du barreau interprètent les rôles des avocats. Il en ressort une performance troublante, plus vraie que nature.

La mise en scène est minimaliste. Filmés sans profondeur de champ, les acteurs évoluent souvent seuls à l’écran, laissant apparaître la moindre expression de leur visage, la moindre rougeur dans leurs yeux. Derrière eux, les murs blancs, glaciaux et austères du tribunal de la jeunesse. Comme au théâtre, les protagonistes de l’audience prennent la parole à tour de rôle. Voici l’avocate du père défendant son client, qui prétend ne plus avoir de contact avec sa famille depuis deux ans. Il n’a rien fait, affirme-t-il, il n’a rien à se reprocher. Progressivement, dans le bureau de la juge, on accule Alice. On dresse le portrait d’une mère surprotectrice, paranoïaque. On fait d’Étienne un fils étouffé, manipulé par les psychoses de sa mère, qu’importe son témoignage pourtant éloquent. Un récit familial se tisse. La tension monte, comme un piège qui se referme sur la mère.

L’inversion de la faute

Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys parviennent à construire avec finesse l’inversion de la culpabilité, la mise en doute des victimes, quoi qu’elles disent, peu importent les preuves. « J’ai l’impression que la plupart des gens préfèrent croire que nous mentons, plutôt que de croire ce que nous avons vécu« , s’effondre Alice. D’une mère qui tente de protéger ses enfants, la défense fait une mère qui les détruirait. Pourtant court, le film est une longue traversée de l’enfer kafkaïen des procédures judiciaires dans les cas d’inceste, qui finissent par ajouter du traumatisme à une situation déjà à vif. Lison Chambe

On vous croit, Charlotte Devillers, Arnaud Dufeys : Drame, 1h18. Avec Myriem Akheddiou, Laurent Capelluto, Natali Broods (Belgique, sortie le 12/11).

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Les vertiges de Nasser Djemaï

À la Manufacture des œillets d’Ivry (94), Nasser Djemaï présente Vertiges. L’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, à l’heure où Nadir revient à la maison après une longue absence. Une chronique sociale et politique, à la fois sensible et drôle, au ton juste, qui le rappelle à chacun : tous, nous sommes nés quelque part !

Nasser Djemaï, l’auteur et metteur en scène de Vertiges, nous raconte simplement, et d’abord, l’histoire de Nadir qui, après une longue absence, revient voir ses parents. Il décide de rester quelques jours pour remettre de l’ordre dans les affaires de la famille. Les factures en souffrance, le père malade des poumons, le petit frère au chômage qui passe le plus clair de son temps sur les réseaux sociaux, la sœur cadette employée de cantine un peu frivole, la voisine du dessus qui erre comme un fantôme dans l’appartement de jour comme de nuit… Au plan médical, le vertige, c’est la peur ou le malaise ressenti au-dessus du vide, ou la sensation que les corps et les objets tournent autour de soi. Aîné d’une fratrie de trois, Nadir est respecté et écouté. Tout semble lui avoir réussi : propriétaire, chef d’entreprise, marié, deux enfants.

Dans la cité où il a grandi, les choses ne sont plus comme avant. Les gamins qui squattent au pied de l’immeuble, la présence marquée des barbus, l’ascenseur en panne… À bien y regarder, la vie de Nadir, non plus, n’est pas aussi limpide qu’il n’y paraît. Son épouse a demandé le divorce, les sourires de sa petite sœur sont de plus en plus forcés, derrière les paroles bienveillantes de sa mère et de son frère pointent l’amertume et les reproches. Progressivement, tout se dérobe. Il a beau se débattre, vitupérer, réclamer de l’ordre, il est hors de lui, comme s’il ne s’était jamais appartenu. Enfant d’un pays qui n’est pas celui de ses parents, Nadir ne cultive pas le mythe du retour. Lassé des faux-semblants et des chimères, il lance à son père : « Qu’est-ce qu’il t’a donné ton pays, à part l’envie de fuir ? ». À travers l’histoire d’une famille française d’origine maghrébine, Nasser Djemaï parle d’identité, de quête intérieure. Il montre sans volonté de démontrer, d’imposer un discours. « Vertiges nous invite simplement à prendre place dans la vie d’une famille orpheline de sa propre histoire, essayant de colmater les fissures d’un navire en plein naufrage », confie le metteur en scène. Un huis-clos familial parfois doux-amer où l’humour, l’amour, la poésie ne sont jamais absents.

Vertiges, c’est un double retour ! Celui de Nadir après une longue absence, celui d’une pièce originellement créée en 2017. Près de dix ans plus tard, Nasser Djemaï en donne une version enrichie d’intuitions nouvelles qui ouvrent le texte à de nouveaux imaginaires. Fable contemporaine, une re-création comme une mise en perspective pour raconter au temps présent cette odyssée intime où s’invitent les chimères, où le réel se teinte de fantastique. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Vertiges, Nasser Djemaï : jusqu’au 30/11. Du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h et le dimanche à 16h. La Manufacture des œillets, Centre dramatique national du Val de Marne, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

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Sept nains au tribunal

Au théâtre du Pays de Morlaix (29), Charlie Windelschmidt présente …Et les sept nains ? Une déconstruction du célèbre et fameux conte des frères Grimm, un original et fantasque tribunal des flagrants délires revisité au temps de la belle époque sur les ondes de France Inter ! Loin des images doucereuses de Blanche-Neige à la Walt Disney, la troupe mord dans la pomme à belles dents.

Ils se nomment N1, N2, N3… Au final, ils ont bien grandi, les Sept nains du conte ! Pas si joviaux, sympathiques et innocents qu’ils en avaient l’air au détour d’un bel album pour enfants ou de leur gentille image colportée à foison sur petits et grands écrans… Tels des précurseurs, Bruno Bettelheim et Mélanie Klein, psychanalystes, avaient déjà fortement et intelligemment perturbé et interrogé le beau livre d’images. Charlie Windelschmidt, à la manœuvre de la compagnie Derezo, offre à son tour un original et truculent retour à la réalité. Il est vrai qu’il est coutumier de spectacles hors norme, loin des mises en scène stéréotypées !

Les garçons n’ont vraiment aucune raison de se plaindre. Quand ils rentrent du boulot, les lits sont faits, la vaisselle et la cuisine aussi, la maison balayée, la table dressée… À petite taille, grande fortune ! Sauf que la révolte gronde sur la scène de Morlaix, précédemment au Quartz de Brest où les garnements devenus grands furent convoqués en justice, le tribunal siège en appel selon la formule consacrée. Tour à tour, l’un après l’autre, chaque nain est invité à s’expliquer ou se justifier devant la procureure. Un procès en bonne et due forme, fort coloré en mots, lumières et musique, mimes et pantomimes, éclats de voix et dérobades incontrôlées. Rien ne va plus dans le meilleur des contes ! Les masques tombent, la boîte à rêves se fissure devant la force de la réalité. Devenus de jeunes adultes, encore assoupis dans le mythe et chaudement serrés en groupe, chacun est convié plusieurs fois à la barre pour témoigner et faire la vérité sur ses comportements passés.

Dans un rectangle lumineux surplombant la scène, montent les questions de plus en plus précises et pressantes : pourquoi avoir hier agi ainsi, qu’en est-il aujourd’hui ? Pour les évincer, plaisanter ou minauder, plaider non coupable ou rejeter la faute sur la société… « L’enfer, c’est les autres », mine de rien, ils maîtrisent les Belles Lettres, citent Sartre le sulfureux. Bien d’autres, sans gêne ni remords, ont croqué dans la pomme, ensorcelé leur belle qui n’est pas toujours blanche ! Ils sont du « populo », les nains d’aujourd’hui, ils causent la langue des bandes de quartier. Pas forcément coupables, le délit de faciès n’est pas loin, ils sont même instruits : Kafka et Montaigne ne leur sont pas des auteurs méconnus ! Des planches à la salle, l’interpellation percute le public : fantasmer ou assumer nos singularités de vie ? Prendre ses désirs pour des réalités ? Quelle place pour la femme librement acceptée ? Comment casser le poids des habitudes ? Accepter ou non de grandir en reconnaissant ses propres doutes et contradictions ? Entre humour décomplexé et vérités prononcées, la mise au jour de nos présupposés éclate sous la lumière tamisée des projecteurs.

Une mise en scène détonante et fragmentée, comme à l’accoutumée avec Derezo ! Sur l’Adagio d’Albinoni, voire de la musique punk, se déploie la narration dans une écriture à trois imaginaires : Garance Bonotto, Lisa Lacombe, Morgane Le Rest. Les ombres chinoises découpent en noir et blanc les lumières changeantes et démultipliées, les dépositions se suivent et se complètent à l’envie dans une mise en espace à l’identique, répétitive au risque de lasser l’écoute… Il est une qualité pourtant à reconnaître : l’imagination débridée et débordante de Charlie Windelschmidt. Entre rire et sérieux assumés, la troupe et le public mordent à pleines dents dans ce nouveau livret d’images. Yonnel Liégeois

… Et les sept nains ?, Charlie Windelschmidt et la compagnie Derezo : le 12/11 à 19h et le 13/11 à 20h au Théâtre du Pays de Morlaix, 20 rue de Brest, 29600 Morlaix (Tél. : 02.98.15.22.77). Le 11/12 à L’Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Vernouillet (78). Le 02/04/26 à L’Archipel, pôle d’action culturelle, Fouesnant (29). Le 09/04/26 au Manège, Scène nationale de Maubeuge (59).

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Pour le meilleur et pour le rire !

En cette année 2025, marquée par des crises humanitaires sans précédent, Clowns Sans Frontières lance une grande campagne Pour le meilleur et pour le rire. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de magie à des milliers d’enfants vivant dans des zones de conflit ou de vulnérabilité.

Dans un monde où 1 enfant sur 6 vit dans une zone de conflit, les conséquences sur leur santé mentale et leur bien-être sont dévastatrices. Les conflits, les catastrophes naturelles et la pauvreté privent des millions d’enfants de leur droit fondamental : le droit de rire, de rêver et de grandir en sécurité. La Convention internationale des droits de l’enfant stipule que chaque enfant a le droit de vivre, que les États doivent être garants de leur survie et de leur développement dans les meilleures conditions possibles. Les enfants qui fuient leur pays d’origine doivent recevoir l’aide et la protection dont ils ont besoin. Clowns Sans Frontières croit en la puissance du rire et des arts vivants pour apaiser les traumatismes, renforcer la confiance en soi et redonner de l’espoir. Les chiffres sont implacables : à la fin de l’année 2023, près de 50 millions d’enfants étaient déplacés en raison de conflits, de violences et de catastrophes naturelles, soit 40 % de l’ensemble des personnes déplacées de force dans le monde. À l’horizon 2026, 213 millions d’enfants dans 146 pays auront besoin d’une aide humanitaire au cours de l’année.

Depuis 1994, les artistes clowns sont intervenus dans les zones les plus fragiles du monde pour apporter de la légèreté et du réconfort : Congo, Gaza en Palestine, Haïti, Liban, Soudan… En 2024, grâce à toutes leurs actions, 14 710 enfants ont bénéficié de spectacles, d’ateliers et de moments de partage : spectacles gratuits (clown, musique, acrobatie, théâtre) dans les bidonvilles – camps et orphelinats, ateliers d’expression artistique pour les enfants et les travailleurs sociaux, formation d’artistes locaux pour pérenniser les initiatives mises en place. En 2024, ce sont 40 spectacles, 96 ateliers, 2 229 heures de bénévolat, 53 artistes et logisticiens mobilisés. Clowns Sans Frontières veut aller plus loin. Aussi, lance-t-il une grande et intense campagne de collecte de dons. L’objectif ? Récolter 30 000 € d’ici la fin de l’année pour offrir des moments de joie et de résilience à des milliers d’enfants en situation de vulnérabilité.

Avec le soutien de chacune et chacun, alors il sera possible :

  • De toucher 10 000 enfants supplémentaires en 2026.
  • De former des artistes locaux pour qu’ils puissent continuer à semer la joie dans leurs communautés, même après le départ des intervenants.
  • de créer des souvenirs qui soignent : des moments de magie et de légèreté, portés par des artistes dont le talent apaise et inspire.

Je fais un don maintenant

Chaque don compte, chaque sourire compte, ensemble faisons la différence ! Soutenir Pour le meilleur et pour le rire, c’est offrir plus qu’un moment de joie, c’est redonner de l’espoir à des enfants qui en ont cruellement besoin. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

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Agathe Quelquejay, la belle et les miséreux

Au théâtre de l’Arlequin à Morsang-sur-orge (91), Guy-Pierre Couleau propose Rossignol à la langue pourrie. Un « seule en scène » d’Agathe Quelquejay, belle et persuasive lorsqu’elle s’empare des textes de Jehan Rictus. Le poète des pauvres dans la langue des miséreux, d’une étonnante modernité.

Elle s’avance dans la pénombre, seules quelques bougies éclairent la scène. Claudiquant nu-pieds, désarticulée, comme égarée sous le poids de la misère et des gifles que lui assène sa mère… Les mots sont pâteux, goûteux en ce parler populaire des années 1900, une poésie rebelle dont s’empare Agathe Quelquejay avec gourmandise, bouleversante de naturel et de sincérité. Un spectacle incisif et persuasif, qui ne dure que le tour du cadran, mais quelle prestation : flamboyante dans sa simplicité, foudroyante dans sa vérité ! De la gamine maltraitée à la mère qui geint sur la tombe de son gamin guillotiné, nous est offerte la déclamation de cinq poèmes extraits du Cœur populaire, le second recueil de Rictus.

Gabriel Randon, sous le pseudonyme de Jehan Rictus, avait déjà publié en 1897 Les soliloques du pauvre, la dérive d’un sans-logis dans Paris. Ayant déserté le domicile familial à sa prime jeunesse, expérimenté la vie de vagabond, l’homme sait de quoi il parle, il ne joue pas au « borgeois » qui causerait sur les sans-le-sou. Il s’affiche naturellement comme le poète des miséreux, s’exprimant dans la langue du peuple, l’argot des fortifs et des faubourgs, scandant plaintes et sanglots sur les planches des cabarets montmartrois… C’est fort et puissant, sans fioritures ni détours, d’un réalisme poétique à mouiller les yeux, écarteler cœur et poumons ! S’accaparant ce Rossignol à la langue pourrie, récits d’amour et de misère en langue populaire, créé à l’Essaïon-Théâtre de Paris puis repris au festival d’Avignon 2025, Agathe Quelquejay ne force jamais le trait.

D’un poème l’autre, dans une économie de gestes superbement éclairés, la magie opère. Slameuse ou rappeuse des temps présents, la comédienne s’improvise Cour des miracles : petite fille gémissante ou consolante, gamine en quête d’amour, jeune prostituée en mal de rédemption ou mère éplorée… Le « petit peuple » mis en partition par Guy-Pierre Couleau, les multiples facettes d’un monde où c’est d’abord l’enfant qui trinque, égaré dans le monde des adultes, victime en première ligne de la pauvreté et de l’oisiveté ! Lumière braquée sur tous ces gens de peu aujourd’hui miséreux, égarés ou paumés, que tout le monde voit mais que personne ne regarde. D’une sidérante modernité, un envoûtant spectacle pour qu’émerge un rayon de soleil sous un ciel de poussière. Yonnel Liégeois

Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : le 09/11 au théâtre de L’Arlequin, 35 rue Jean-Raynal, 91 390 Morsang-sur-Orge (Tél. : 01.69.25.49.15). Le 14/11 à 20h30 aux Atypiques d’Ales, Salle Biosphera, 18 rue Vincent Faïta, 30480 Cendras (Tél. : 04.66.07.39). Les 21 et 22/11 à La station théâtre, 1 Rue de Rennes, 35520 La Mézière (Tél. : 02.99.69.28.09).

Farandole des pauv’s P’tits fanfans morts

Nous, on est les pauv’s tits fan-fans,

les p’tits flaupés, les p’tits foutus

à qui qu’on flanqu’ sur le tutu

les ceuss’ qu’on cuit, les ceuss’ qu’on bat,

les p’tits bibis, les p’tits bonshommes,

qu’a pas d’bécots ni d’suc’s de pomme,

mais qu’a l’jus d’triqu’ pour sirop d’gomme

et qui pass’nt de beigne à tabac.

Les p’tits vannés, les p’tits vaneaux

qui flageol’nt su’ leurs tit’s échâsses

et d’ qui on jambonn’ dur les châsses :

les p’tits salauds, les p’tit’s vermines,

les p’tits sans-cœur, les p’tits sans-Dieu,

les chie-d’-partout, les pisse-au-pieu

qu’il faut ben que l’on esstermine.

Nous, on n’est pas des p’tits fifis,

des p’tits choyés, des p’tits bouffis

qui n’ font pipi qu’ dans d’ la dentelle,

dans d’ la soye ou dans du velours

et sur qui veill’nt deux sentinelles :

Maam’ la Mort et M’sieu l’Amour.

Jehan Rictus, Le cœur populaire

« Lire Jehan Rictus, comme lire Villon, Couté ou les slameurs d’aujourd’hui, c’est affirmer que c’est le poète qui fait la poésie, et non la langue qu’il emploie ».

« Tant qu’il y aura des pauvres, il faudra toujours lire la poésie de Rictus à haute voix pour bien les comprendre, car c’est une poésie qui doit s’entendre et se scander ».

« Tant qu’il y aura des pauvres, il faudra dénoncer la misère avec les mots de ceux qui la subissent ».

Cécile Vargaftig, scénariste et auteure

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Femmes, les pionnières de l’ESS

Aux éditions du Campus ouvert, Scarlett Wilson-Courvoisier publie Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS. À l’aide d’une centaine de portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles, l’auteure met à l’honneur ce combat émancipateur au cœur de l’économie sociale et solidaire. Femmes pionnières, combattantes, affranchies et décideuses…

Il y a quelques années, les journalistes s’interrogeaient sur le sujet : « Pour être dirigeant de l’économie sociale et solidaire (ESS), faut-il être mâle sexagénaire et gaulois ? ». Aujourd’hui, Scarlett Wilson-Courvoisier nous propose le fruit d’un engagement de quarante années pour l’ESS et un long et passionnant travail, Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS (1830-1999). Ce sont plus de 100 portraits de femmes engagées du XIXe et du XXe siècles que l’autrice classe en « pionnières, femmes combattantes, femmes institutionnelles, affranchies et décideuses ».

Pédagogue et féministe

Certaines ont marqué durablement leur temps. Il y a les grandes pédagogues et militantes de l’éducation des filles et des femmes, Marie Pape-Carpantier et Élisa Lemonnier. Il y a l’écrivaine et militante Flora Tristan. Il y a les héroïnes de la Commune, Louise Michel et Nathalie Le Mel. Plus récemment, il y a Marie-Andrée Lagroua Weil-Hallé, fondatrice du Mouvement pour le planning familial, ou Geneviève de Gaulle-Anthonioz, qui présidera ATD-Quart monde. Mais on en retrouve (ou découvre) tant d’autres qui, le plus souvent dans le silence, ont, aux côtés des grands fondateurs, jeté les bases de l’économie sociale, structuré la société civile, mené le combat féministe.

Éclairée et émancipatrice

Émanation du collectif des femmes pour l’économie sociale et solidaire FemmESS, que Scarlett Wilson-Courvoisier a contribué à créer, Le Matrimoine permet de rendre justice aux anciennes et à toutes celles qui leur ont succédé et qui continuent de le faire. Le combat de FemmESS était nécessaire au sein d’une ESS qui se veut éclairée et émancipatrice, mais qui reproduit trop souvent des modèles patriarcaux. Une grande majorité des salariés de l’ESS sont des femmes, mais avec le plafond de verre et les distorsions hiérarchiques, elles se voient trop souvent confinées à l’exécution. Combien d’années Maguy Beau demeura seule au sein des instances dirigeantes de la Fédération nationale de la Mutualité Française ? Quelle est la place des femmes dans les présidences associatives ou coopératives ?

Avec Scarlett Wilson-Courvoisier qui fut longtemps l’une des très rares femmes au sein de la délégation interministérielle à l’économie sociale, sortent enfin de l’ombre des figures attachantes et impressionnantes par leurs réalisations. Si une civilisation se juge à la place qu’elle fait aussi aux femmes, il est grand temps que l’ESS se penche sur son histoire et sur sa réalité actuelle. Jean-Philippe Milesy

Le matrimoine, ce que nous ont transmis les pionnières de l’ESS, de Scarlett Wilson-Courvoisier (éditions Campus ouvert, 2 volumes, 500 p., 36€).

Le 20/11 à 18h, l’association Alpesolidaires organise à la Maison de la vie associative et citoyenne de Grenoble (6 rue Berthe de Boissieux, tél. : 04.76.87.91.90) une conférence, rencontre-débat, animée par Scarlett Wilson-Courvoisier.

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Peter Watkins, le cinéaste de la Commune

Résidant en Creuse (23) depuis deux décennies, le réalisateur britannique Peter Watkins est décédé le 31/10. Auteur d’un cinéma engagé et pacifiste mêlant fiction et documentaire, dont La Commune en 2000, le cinéaste avait reçu un Oscar en 1967 pour La bombe. Disponible sur les réseaux sociaux, un article d’Abbas Fahdel.

Peter Watkins est mort, et avec lui s’éteint l’une des dernières consciences du cinéma occidental. Non pas un réalisateur parmi d’autres, mais un réfractaire. Un insurgé de l’image. Un homme qui aura passé toute sa vie à refuser la domestication du réel par les appareils du pouvoir, qu’ils soient médiatiques, politiques ou esthétiques. Né en 1935, il aura bâti une œuvre à contre-courant de tout ce que le cinéma institutionnel a produit. Dès The War Game (1965), son faux documentaire sur les effets d’une attaque nucléaire en Grande-Bretagne, il s’attaque à la première des hypocrisies modernes : celle des images “objectives”. En mêlant la forme documentaire à la fiction, Watkins invente une écriture nouvelle — une “reconstruction critique” — qui met à nu la manière dont les médias façonnent la perception du monde. Le film, jugé trop subversif par la BBC, sera interdit de diffusion pendant vingt ans. Ce bannissement préfigure tout le destin de Watkins : l’exil, le refus, la marginalisation.

Avant The War Game, Watkins avait déjà expérimenté cette hybridation radicale dans Culloden (1964), reconstitution de la dernière bataille livrée sur le sol britannique, en 1746, entre les troupes jacobites écossaises et l’armée anglaise. Filmée comme un reportage de guerre contemporain, avec interviews fictives et caméra à l’épaule, cette œuvre pionnière dénonce la barbarie du pouvoir impérial et la manipulation de l’histoire nationale. En transposant le langage télévisuel au XVIIIᵉ siècle, Watkins y démontre déjà la continuité entre les violences d’hier et celles d’aujourd’hui, entre la colonisation et la communication. C’est justement dans cette mise à l’écart que s’affirme son génie. Punishment Park (1971) transpose la répression du mouvement anti-guerre américain dans un désert californien devenu camp d’entraînement de la violence d’État. Watkins y déploie un dispositif implacable : les protagonistes, militants ou policiers, s’affrontent sous l’œil d’une fausse équipe de télévision — métaphore glaçante du spectacle contemporain, où tout devient image, même la souffrance. La caméra n’est plus l’instrument d’un récit : elle est le lieu même du conflit.

Cette mise en cause du médium, Watkins l’étend à toute l’histoire moderne. La Commune (Paris, 1871), tourné en 2000, est peut-être son œuvre la plus radicale. Avec des centaines de participants non-professionnels, il ressuscite l’expérience de la Commune, tout en la confrontant aux codes médiatiques du direct et du reportage. Le résultat est un film fleuve, d’une liberté presque insoutenable : un cinéma collectif, participatif, politique au sens le plus noble — non pas celui du pouvoir, mais celui du partage de la parole. Watkins refuse la séparation entre le spectateur et le sujet, entre la fiction et le réel, entre le passé et le présent. Tout est ici processus, débat, mémoire active. Entre Punishment Park et La Commune, une œuvre charnière condense la profondeur de sa démarche : Edvard Munch (1974). Watkins y explore la vie du peintre norvégien à travers un dispositif de fausse archive et de témoignages anachroniques, où les acteurs s’adressent directement à la caméra. Plus qu’un biopic, c’est une méditation sur la création, la douleur et l’aliénation de l’artiste dans une société bourgeoise qui transforme la sensibilité en marchandise. Edvard Munch devient ainsi le portrait de Watkins lui-même : un créateur en guerre contre les institutions culturelles, cherchant dans l’art un espace de résistance au conformisme des images.

Ce qui rend son œuvre unique, ce n’est pas seulement son courage politique, mais sa lucidité théorique. Watkins n’a cessé de dénoncer ce qu’il appelait le “Monoform”, cette grammaire audiovisuelle standardisée imposée par le cinéma et la télévision dominants : rythme rapide, montage autoritaire, narration fermée, émotion programmée. Contre cette forme totalitaire de l’image, il proposait un cinéma de la lenteur, de la contradiction, du dialogue — un cinéma où les spectateurs sont invités à penser, à discuter, à contester. Watkins fut ainsi l’un des rares cinéastes à faire du cinéma un espace démocratique réel, et non un simple reflet de la démocratie proclamée. En cela, il se rapproche de Brecht, de Godard, de Marker — mais avec une rigueur presque monastique, un refus absolu du compromis. Il a vécu en exil, loin des circuits commerciaux, tournant avec des moyens dérisoires, mais avec une fidélité rare à une idée : celle que l’image peut encore libérer, à condition qu’elle cesse de séduire.

Dans un monde saturé de flux, de contenus et de simulacres, Peter Watkins restera une balise : celle d’un cinéma qui ne cherche pas à “représenter” le réel, mais à le rendre à la parole, à le rendre au peuple. Ignorée ou censurée par les institutions, son œuvre continuera de hanter tous ceux qui refusent l’endormissement des consciences. Watkins n’a pas seulement filmé l’histoire, il a filmé la lutte contre la façon dont on nous empêche de la penser. Abbas Fahdel, cinéaste franco-irakien

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Christine Pawlowska, un livre à soi

Aux Éditions du sous-sol, réédition et biographie ressuscitent la figure de Christine Pawlowska. Autrice au milieu des années 1970 d’un seul roman, Écarlate, la chronique d’une adolescence écorchée vive. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°382, octobre 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

L’œuvre unique, orpheline, celle qui est apparue comme la première d’un artiste avant de se révéler sa dernière, fascine. Pour quelles raisons son auteur n’a-t-il pas poursuivi ? Avait-il une seule œuvre en lui ou le destin s’en est-il mêlé ? Et parce qu’on ne peut pas toujours pleinement comprendre pourquoi les choses ne se font pas, une autre interrogation, très vite, surgit : puisque l’artiste n’a pas pu, ou voulu, continuer, pourquoi et dans quelles circonstances s’était-il lancé ? C’est le genre de questions que le journaliste Pierre Boisson s’est posé à la lecture de Écarlate de Christine Pawlowska. Un livre déniché dans une bibliothèque de vacances, et jamais reposé une fois passée sa première phrase définitive : « Jamais, jamais je ne deviendrai adulte. » Paru en 1974, ce roman remarqué d’une autrice de vingt-deux ans, son premier et son dernier, se retrouve réédité lors de cette rentrée littéraire en même temps que sort en librairies Flamme, volcan, tempête, une biographie de la jeune femme signée par ce rédacteur en chef du magazine Society.

À la sortie de Écarlate, son éditeur, le prestigieux Mercure de France, voit dans cette fille d’un mineur de fond d’origine polonaise installé dans la région d’Alès, « la prochaine étoile de la littérature française », peut-être. La presse, le critique Claude Mauriac et le romancier François Nourissier en tête, salue ce court livre, « un chef-d’œuvre du genre. Quel genre ? Le genre chef-d’œuvre ». Si l’on devait, au-delà du superlatif, réduire Écarlate à un genre, on parlerait de la chronique d’une adolescence tourmentée par une soif d’absolu : l’amour-haine pour une mère modèle et rivale à la fois, l’amitié passionnelle pour une camarade de classe, la première expérience sexuelle avec un garçon croisé un après-midi sur une plage (« En somme, il n’était rien arrivé »), une tentative de suicide comme on lance un dé (« J’avais tout de même dû mourir un peu »). Fidèle à son titre d’un rouge « trop rouge », le roman s’écorche de partout et ne cesse de saigner, des premières règles à la flaque sombre qui forme comme une auréole autour de la tête d’un motard couché mort sur le bitume. Il dessine un camaïeu de sentiments sur lequel on hésite à apposer le beau nom grave de tristesse, le vilain nom d’ennui, le pesant nom de frustration, celui plus lourd de colère – parce que ce n’est pas tout à fait cela, ou plutôt tout cela en même temps, et d’autres encore.

Des sentiments que l’on retrouve aussi à la lecture de la biographie sensible consacrée par Pierre Boisson à cette romancière hypersensible, tissée de comparaisons avec d’autres figures d’autrices comme Virginia Woolf, Sylvia Plath ou Annie Ernaux, qui publia elle aussi son premier roman, Les Armoires vides, en 1974. Christine Kujawa, de son vrai nom, écrit Écarlate à 18 ans alors qu’elle plonge tête la première dans une marginalité post-Mai 68 riche de promesses et d’impasses, tissée d’échappées plus ou moins belles et d’accalmies trompeuses, de révoltes et d’accès de dépression. De longs témoignages, ses fils et quelques proches, permettent à l’auteur de renouer le fil d’une existence ballottée et hantée de lourds secrets, jusqu’à sa disparition prématurée en 1996. Marquée aussi, du début à la fin, par la littérature puis par l’écriture, de manuscrits perdus ou refusés en poèmes inédits, ici ressuscités. Christine Pawlowska n’a publié qu’un livre, mais elle n’a jamais cessé d’écrire. Jean-Marie Pottier

Écarlate, Christine Pawlowska (Éditions du sous-sol, 112 p., 13€). Flamme, volcan, tempête. Un portrait de Christine Pawlowska, Pierre Boisson (Éditions du sous-sol, 224 p., 21€).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 382, un dossier sur Hypersensibles Comment vivre quand tout vous affecte ? et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Gérard Noiriel, le portrait de Bell Hooks qui a bousculé le féminisme occidental). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Jessica et son chien

Au théâtre de La reine blanche (75), Laurène Marx présente Jag et Johnny. L’auteure et metteure en scène inaugure un style théâtral nouveau genre, le « stand-up triste ». Où l’on rit cependant en compagnie de Jessica Guilloud, lors de retrouvailles avec son chien Johnny et sa famille d’origine rurale.

Jessica, dite Jag, préfère ne pas prévenir ses parents lorsqu’elle décide de leur rendre visite à la ferme familiale. Pour éviter les refus ou remontrances, juste un coup de fil à sa mère pour qu’elle la récupère en voiture… Le dialogue entre les deux femmes se réduit au minimum, l’état de santé du cousin ou de la grand-mère, les potins du village… Jessica retrouve frère et sœur sans émotion particulière, ravie surtout de batifoler avec son chien Johnny malade du cœur. Une « famille de beaufs », comme elle la qualifie elle-même, sa famille dont l’immersion en épisodiques allers-retours lui permet de mesurer décalage et distance entre ce qu’ils sont et ce qu’elle est devenue.

Une transfuge de classe, selon l’expression consacrée, qui se remémore l’ambiance familiale dont elle est l’héritière : un beau-père qui ne cesse de la harceler, une grand-mère raciste et une tante homophobe… Elle raconte aussi l’alcoolisme d’un cousin, la maladie mentale d’un autre, les fêtes d’anniversaire à la salle communale, les rires grossiers et les histoires insipides narrées par les uns les autres. Un univers terne entre bouses de vaches et chemins boueux, sans éclaircie ni lueur d’avenir, des hommes et des femmes engoncés dans un quotidien sans relief. La seule embellie pour Jessica ? La tendresse et l’amour dans les yeux de son chien au cœur trop gros, qui va bientôt en crever. Un texte âpre, violent, sans concession, qui frappe là où ça fait mal : le désespoir d’une ruralité abandonnée des gouvernants et des pouvoirs publics, le mépris affiché à l’encontre des classes populaires, la misère sociale et la déchéance morale d’une population sans perspectives d’un ailleurs autre.

Laurène Marx orchestre la partition avec justesse. Seul un micro sur pied, des gestes mesurés, de judicieux clins d’œil au regard du public, quelques chansons fredonnées, Johnny le chien très présent dans l’imaginaire de la récitante… Le rire, bienvenu, évite de sombrer dans le pathos le plus morbide, la flûte traversière de Jessica Guilloud scande avec grâce ce « seule en scène » qui donne fort à penser. Sur le désir de « raconter toutes les histoires et pas juste celle qui nous arrange », sur les questions de classe et de féminisme, sur l’enjeu impérieux de ne point oublier d’où l’on vient sur le chemin où l’on va. Yonnel Liégeois

Jag et Johnny, Laurène Marx : jusqu’au 15/11, les mardi et jeudi à 21h, le samedi à 20h. La reine blanche, 2bis passage Ruelle, 75018 Paris (reservation@scenesblanches.com). Le 16/04/26, au théâtre Jean Vilar de Montpellier.

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Villerupt et le cinéma italien

Du 24/10 au 11/11, à Villerupt en Lorraine (54), se déroule le Festival du cinéma italien. La 48ème édition met à l’honneur le réalisateur Andrea Segre pour l’ensemble de son œuvre. Avec Berlinguer la grande ambition, son dernier film actuellement en salles.

En passant par la Lorraine, chaque automne, on peut y déguster entre frimas et pasta les meilleurs crus cinématographiques transalpins. L’histoire débute en 1976, la MJC de Villerupt organise une Semaine du cinéma italien, sous l’impulsion d’un groupe de jeunes cinéphiles amoureux de leur péninsule d’origine. Le succès est immédiat, la région est terre d’immigration depuis la fin du XIXème siècle jusqu’aux années cinquante. La plaisanterie à l’époque ? L’annuaire téléphonique est entièrement italien ! Presque vrai, plus de 60 % de la population de Villerupt est alors d’origine transalpine. En hommage à tous ces « ritals » qui ont largement contribué à la force de leurs bras à l’essor sidérurgique de la Lorraine, avant d’être sacrifiés sur l’autel du profit industriel, une imposante machine, provenant du site minier de Micheville et sauvée de la casse, est installée Place de la mairie en 1988.

 Au début, le festival reflètera l’âge d’or du cinéma italien avec moult réalisateurs de grand talent et de nombreux chef-d’œuvres. Puis vint la crise, de mauvaises langues prétendaient le cinéma italien à l’agonie… À Villerupt pourtant, l’équipe continue et déniche la relève année après année avec la découverte des films de Giuseppe Tornatore, Gabriele Salvatores, Pupi Avati et tant d’autres… Ainsi qu’une nouvelle génération de comédiens talentueux. Peu à peu, le festival s’est professionnalisé pour s’étendre aux communes avoisinantes jusqu’au Luxembourg. Il accueille désormais plus de 35.000 spectateurs à chaque édition. La programmation est variée avec les rétrospectives des trésors du patrimoine. Elle se veut aussi panorama de la production cinématographique italienne contemporaine et tremplin pour les premières œuvres et des films inédits.

En outre, les spectateurs sont friands des rencontres-débats avec les réalisateurs et les acteurs, souvent surpris de s’entendre interpelés dans la langue de Dante… Le 06/11, Andrea Segre se prêtera au jeu à la suite de la projection de son film Berlinguer, la grande ambition. Celui-ci retrace l’épopée politique et humaine du chef du Parti communiste italien, le plus puissant d’Europe en 1975. Il propose une évocation d’Enrico Berlinguer, intelligemment incarnée par Elio Germano, qui montre avec sensibilité et énergie le combat de cet homme de conviction. En dépit des menaces, il prend ses distances avec le grand frère soviétique puis tente de mettre en place le fameux compromis historique avec la Démocratie Chrétienne.

On y découvre aussi son humanité en famille, face à ses enfants adolescents et déjà très politisés qui s’opposent parfois à lui. La réalisation de Segre, assez classique mais bien rythmée, laisse la part belle aux débats d’idées, aux doutes et finalement à la solitude de l’homme face à son destin historique. Chantal Langeard

Festival du film italien de Villerupt, 48ème édition : Du 24/10 au 11/11, pas moins de 70 films projetés. Hôtel de Ville de Villerupt, 6 rue Clémenceau, 54190 Villerupt (Tél. : 03.82.89.40.22). À ne pas manquer le spectacle Roberta, « la plus italienne des Parisiennes et la plus parisienne des Italiennes » (au théâtre de La Boussole à Paris, du 30/10 au 04/12, le jeudi à 20h) : le 10/11 à 20h30, l’Arche, 1 Esplanade Nino Rota, 54190 Villerupt.

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Made in France, grève et désarroi

Au théâtre de la Renaissance (75), Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget proposent Made in France. Un spectacle survolté qui plonge dans le désastre industriel et humain : le démantèlement d’une usine dans une petite ville, loin de la capitale. Entre fiction et réalité…

Avec leur compagnie théâtrale La poursuite du bleu, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget savent se saisir de grands thèmes sociaux et sociétaux avec énergie. Coupures, en 2023 mettait en lumière le désarroi des ruraux face à l’installation à marche forcée d’antennes de téléphonie mobile. Ici, dans une petite ville loin de la capitale, Made in France s’intéresse à la fermeture d’une usine. Le groupe propriétaire veut en ouvrir une identique, dans un pays lointain ou l’on paye les ouvriers avec de la menue monnaie… Le décor est sobre, de grands panneaux sombres glissent sur le plateau et symbolisent les espaces. Une batterie, sur laquelle s’activent avec bonheur les musiciennes Mélanie Centenero en alternance avec Chloé Denis, est mobile elle aussi. Elle représente les machines de production. Manipulées par des hommes et des femmes menacés.

Après avoir fait le vide dans les bureaux, en mettant à la rue les administratifs et autres personnels d’encadrement, le groupe a préparé de longue date son affaire. Cette farce, et l’on rit de bon cœur de situations et de quiproquos savoureux, est en fait sinistre. Elle dénonce, parfois à coups de hache, les méfaits d’un capitalisme toujours à la recherche des meilleurs profits financiers, au mépris le plus total des personnes sacrifiés. Les comédiens, June Assal, Michel Derville (en alternance avec Bertrand Saunier), Thomas Rio (en alternance avec Paul-Eloi Forget), Valérie Moinet, et Samuel Valensi endossent plusieurs rôles dans lesquels ils sont convaincants. Et le récit n’est pas sans évoquer les fermetures réelles, plus d’une centaine en France en 2024.

Le président entre dans le jeu

Ici, le politique est aussi de la partie, au plus haut niveau. Avec un président de la République en pleine campagne pour sa réélection, avec une ministre de l’industrie prête à presque tout pour devenir calife à la place du calife. Et cela ne sent pas bon. Un peu comme les abords des usines de traitement des eaux qui tombent en panne les unes après les autres. La faute à des pièces défectueuses livrées par l’usine sacrifiée. Comme la syndicaliste qui tente de la jouer perso dans l’ombre pour sauver une indemnité de départ plus élevée, là encore, les personnages sont facilement caricaturaux mais, en même temps, la fiction rejoint une certaine réalité. Le repreneur, qui semble aimable comme un mouton, sait montrer les dents du véritable chacal qu’il est vraiment.

Les salariés, qui tentent de garder le moral, décident alors la grève. Puis acceptent de produire plus, tout en abandonnant de maigres avantages comme « la prime de Noël ». Sans illusion, ils savent qu’ils seront bernés« Tu en connais, toi, d’autres usines qui embauchent dans le coin ? Il n’y en a pas d’autre » lance, réaliste, une des salariées. Pendant ce temps-là, le pouvoir en place poursuit sa démagogie. Et c’est presque comme dans la vraie vie. Même si se donne là du théâtre militant et futé qui se joue devant un public passionné. Gérald Rossi, photos Jules Despretz

Made in France, Samuel Valensi et Paul-Eloi Forget : Le lundi à 20h jusqu’au 05/01/26. Théâtre de la Renaissance, 20 Bd Saint-Martin, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.18.50).

Représentations suivies d’un débat :

Le 24/11 avec Dominique Méda (sociologue, philosophe, professeure à l’Université Paris Dauphine), Christopher Guérin (Directeur Général de Nexans), Eric Duverger (Fondateur de la Convention des Entreprises pour le Climat), Bertrand de Singly (DGA de France Industrie).

Le 01/12 avec Houria Aouimeur (juriste et lanceuse d’alerte, ex-directrice du régime de garantie des salaires de l’AGS), Alexandre Fleuret (responsable de département, Syndex).

Le 08/12 avec Olivier Leberquier (dirigeant de la coopérative Scop-Ti créée après la victoire des Fralibs), Amine Ghenim (avocat spécialisé en droit du travail et avocat des Fralibs durant leur combat judiciaire contre Unilever), Aurélie Chamaret (DG de la Fédération des SCOP et SCIC de l’industrie).

Le 15/12 avec Stéphane Brizé (réalisateur et scénariste), Coline Serreau (réalisatrice et scénariste), Samuel Valensi (auteur et metteur en scène).

Le 22/12 avec Alexis Sesmat (Représentant syndical Sud Industrie chez General Electric), Delphine Batho (députée GÉ, membre de la commission d’enquête sur la vente d’Alstom), Frédéric Pierucci (fondateur d’Ikarian et ancien cadre commercial d’Alstom, auteur du Piège Américain).

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Robespierre et Danton, roc et choc

Au théâtre des Gémeaux parisiens, Morgane Lombard présente Danton Robespierre/Les racines de la liberté. Sur un texte d’Hugues Leforestier, le dialogue puissant et intempestif entre les deux géants de 1789 à l’heure de la Terreur. Du théâtre historique de belle facture, qui ose interpeller nos sociétés contemporaines.

Tels deux monstres à la puissance verbale insoupçonnée, Danton et Robespierre se font face. Se disputant la parole, s’interpellant, vitupérant, gesticulant autour d’une longue table au bois nu… Presque une rencontre entre amis, dans l’intimité d’une folle époque, loin de leurs partisans qui deviendront prochainement de féroces opposants ! L’un, tel un roc, ne démord pas de son bon usage de la guillotine, l’autre ne cache point le choc à l’idée d’une démocratie bâtie entre mort et sang. Le débat s’engage, d’une haute intensité politique et philosophique.

Fusent alors les arguments de l’un et l’autre. Robespierre en est convaincu, les adversaires de la Révolution sont trop puissants, trop imbus de leurs privilèges et de leur pouvoir de droit divin pour tenter de les convaincre : c’est peine perdue, dialogue et persuasion sont d’emblée voués à l’échec ! Danton doute de l’efficacité d’une telle vision, d’autant que la peur gagne les rangs du petit peuple, artisans du bouleversement politique en cours. La preuve est là, d’aucuns ont déjà grimpé les marches vers l’échafaud. Personne ne semble épargné, personne ne peut se prétendre à l’abri de la sentence. Sous couvert d’une répression ciblée, tombent les têtes pensantes qui ont l’outrecuidance de s’opposer à la ligne de celui qui dirige le Comité de Salut public. Dictateur et réformateur ? Les termes sont trop lourds de sens pour différencier aussi radicalement Robespierre et Danton.

Le texte d’Hugues Leforestier joue intelligemment de la nuance, la complexité d’approche est au rendez-vous. L’un se sent contraint par les difficultés du temps présent pour imposer durablement le changement de régime, l’autre a le regard déjà tourné vers l’avenir, le bien-être et le bien vivre de chaque citoyen. Plus fort encore, sachant que tous les mots prononcés sont authentifiés de la bouche de l’un et l’autre, des thématiques d’une brûlante actualité envahissent alors l’espace théâtral : quid de la démocratie directe, quid de la place et du rôle des femmes, quid d’une économie de proximité à l’heure où le mot écologie n’a pas encore effleuré les mentalités ? Des questions-réponses qui se multiplient à l’envie au risque de la répétition, une mise en scène à la gestuelle sobre et efficace, une joute verbale qui rebondit par-delà les siècles pour interpeller le piteux spectacle démocratique qui se joue, ici et maintenant, sous nos yeux…

Nathalie Mann (Robespierre) et Hugues Leforestier (Danton) incarnent à la perfection les caractères opposés de leur personnage qui colorent leur rapport à la réalité. L’un, l’une devrait-on dire (!), spartiate et solitaire, l’autre jovial et bon vivant… Deux ogres à la personnalité bien différente, immergés dans la grande histoire en train de s’écrire, qui subiront au final le même sort. Une mise en perspective qui gagnerait peut-être force et vigueur dans un espace plus intimiste, en plus grande proximité avec le peuple-public. Une leçon d’histoire à laquelle il est bon de prêter l’oreille en ces temps controversés. Yonnel Liégeois, photos Francis Grojean

Danton Robespierre/Les racines de la liberté, Morgane Lombard : jusqu’au 03/01/26, le mardi à 19h et samedi à 15h30. Les Gémeaux parisiens, 15 rue du Retrait, 75020 Paris (Tél. : 01.87.44.61.11).     

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