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Une entrevue au cordeau

Au Théâtre des quartiers d’Ivry (94), Cédric Gourmelon présente Corde raide. Suspens et étrangeté ponctuent le déroulé de la pièce de l’anglaise debbie tucker green : un huis-clos contemporain chargé d’une lourde angoisse, un spectacle d’une puissance convaincante.

Suspens, étrangeté et angoisse squattent la scène des Œillets, le décor à l’identique : un lieu d’accueil à la blancheur cadavérique, froide et impersonnelle ! Une table, une fontaine à eau et quelques chaises… En cet endroit énigmatique, deux fonctionnaires (administratifs, judiciaires, policiers, pénitentiaires ?) reçoivent une jeune femme, noire et mutique. Ils ont été formés, ils doivent conduire leur entretien avec tact et douceur. Aux premiers propos échangés, l’évidence s’impose, la situation est grave, les décisions à prendre d’une importance capitale. Très vite, la situation dérape. Voulant bien faire et surtout bien dire, ils s’enferrent rapidement dans un propos infantilisant, des interrogations faussement doucereuses et convenues qui ont le don de provoquer la colère de leur interlocutrice. Sur la Corde raide, le titre est bien choisi, tant le dialogue est piégé, à la limite de la rupture… Au final de la pièce, dont nous ne dirons mot, il s’impose avec une redoutable et imparable évidence.

La pièce de l’auteure anglaise debbie tucker green, qui exige les minuscules à l’écriture de son nom, se révèle d’une sulfureuse efficacité. Mêlant l’humour noir au détour de la prestation empêtrée des deux agents dans la conduite de leur entretien au tragique que le corps, gestes-paroles et voix de la femme convoquée, leur renvoie en pleine face… L’angoisse envahit l’espace, tant la fragilité de l’une contraste avec le ridicule des deux autres. Le rire du spectateur s’impose en vue de rompre ce cauchemar éveillé, cet absurde engrenage, cette maudite série noire. Un huis clos poignant, prégnant, servi par un imposant trio de comédiens que Cédric Gourmelon guide avec tact en cette société aseptisée. Si d’aucuns ont osé tirer sur le pianiste en des temps pas si reculés, il importe désormais de ne pas trop tirer sur la corde ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Corde raide, Cédric Gourmelon : du 28/01 au 01/02, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. CDN-Théâtre des Quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Les 04 et 05/03 à 20h, à la Comédie de Saint-Etienne.

Directeur de la Comédie de Béthune (62), le Centre dramatique national, Cédric Gourmelon présente Édouard III jusqu’au 22 février, du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h, au théâtre de La Tempête (75). Une pièce inédite de Shakespeare, encore jamais jouée en France : un événement !

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Rita, portrait rebelle

Au Théâtre national de Strasbourg (67), Laurène Marx met en scène Portrait de Rita. Un texte brûlant issu d’entretiens, où la comédienne Bwanga Pilipili donne vie et passion à ces fragments d’inhumanité.

Plateau vide, nu, avec au centre un micro sur pied. Pas d’artifice, rien pour se réconforter. On s’en doutait, le moment sera rude. Émouvant et envoûtant. De lui pourra naître la peur, mais aussi la colère. Derrière le micro, une comédienne dans une robe de couleur vive, seule concession à l’espoir. Bwanga Pilipili est par ailleurs auteure et metteuse en scène. On a pu l’apprécier dans des séries télévisées comme Engrenages. Sur scène, on a pu la voir dans le Roi Christophe d’Aimé Césaire, dans les Monologues du vagin – son premier rôle –, ou encore à Avignon dans la pièce documentaire de Milo Rau Hate radio.

Ici, Bwanga Pilipili est Rita. Une jeune femme, modeste, qui est sortie « pour s’acheter de la viande hachée ». Sur la messagerie de son téléphone elle découvre ce message : « Bonjour, c’est l’école, il faut venir chercher Mathis tout de suite il a fait des bêtises ». Début de l’aventure. L’écriture de Laurène Marx, à qui l’on doit aussi la mise en scène, est dépouillée. En prise sur le réel, le quotidien, attentive à une foultitude de petites choses qui font la vie. Ou qui la défont. Forcément.

Violence du mari, violence policière…

Ce Portrait de Rita s’est créé à Théâtre Ouvert, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris. Il résulte d’entretiens réalisés par la comédienne et la metteure en scène. La trame est donc celle du vrai, du vécu. Le dossier de présentation parle de « stand-up triste ». Ce n’est pas en tout cas du théâtre documentaire. C’est au-delà. C’est un récit drôle, parfois, tellement l’absurde crachote. Un récit au premier degré. Qui dénonce la violence de l’homme dans le couple, la violence de l’équipe enseignante, la violence de la police à l’école…

Rita est de Yaoundé, capitale du Cameroun. Elle est arrivée volontairement en Belgique avec son mari blanc. Forcément, elle a la peau sombre. Sa belle-mère, un peu impotente et sénile, lui crache au visage des sentences comme « Après les Allemands… ce que je hais le plus c’est les Nègres… » Le mari ne bronche pas. Le racisme est devenu une banalité, comme de parler du mauvais temps. « J’ai connu la misère et j’en parle », explique l’auteure Laurène Marx, « je n’écris pas à la place des gens, je ne crée pas de personnages ». C’est à travers sa sensibilité, son écriture qu’ils prennent chair devant le public invité à la découverte d’un monde souvent côtoyé, ignoré. Quelques virgules musicales créent des espaces de respiration dans ce récit haletant et pourtant formidablement modulé par Bwanga Pilipili.

Les lumières de Kelig Le Bars ont une grande importance sur le plateau, marquant des étapes, des fragments de temps. La création musicale de Maïa Blondeau complète le dispositif. De temps en temps, une rumeur sourde se fait entendre dans le lointain jusqu’à assaillir, dans une vibration formidable, les fauteuils des spectateurs. Submergeant tout sur son passage. Comme une vague immense, hissant Rita au-dessus de la mêlée gluante des insultes du quotidien. Gérald Rossi, photos Pauline Le Goff

Portrait de Rita, Laurène Marx : jusqu’au 30/01, 20h. Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00). Université de Lille, le 18/02. Théâtre National Wallonie-Bruxelles, du 03 au 21/03.

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Grossman, Vie et destin

Au théâtre de la Ville-Les Abbesses, à Paris, Brigitte Jaques-Wajeman présente Vie et destin. La metteure en scène feuillette pour nous l’œuvre de Vassili Grossman. Avec fidélité et modestie, les comédiens nous entraînent au sein de la Russie soviétique, la bataille de Stalingrad en toile de fond.

Vassili Grossman (1905-1964), à la manière du Guerre et Paix de Léon Tolstoï, signe une ambitieuse fresque romanesque dépeignant l’épopée soviétique. Il s’y attelle à la fin des années 1940. Achevé en 1959, Vie et destin, à rebours de l’histoire officielle de l’URSS, s’avère un véritable brûlot. Il est saisi par le KGB au domicile de l’écrivain. Selon le bureau politique, malgré le dégel khrouchtchévien et la renommée de l’auteur, il donnerait une mauvaise image du pays, en établissant un parallèle entre le stalinisme et le nazisme, et en défendant la morale chrétienne, sans compter des sympathies à l’égard de Trotski. Deux copies, déposées par l’auteur chez des amis, permettront au texte de passer à l’Ouest sous forme d’un microfilm, et d’être édité en Suisse en 1980. Vassili Grossman, mort en disgrâce en 1964, sans avoir pour autant été déporté, ne verra pas non plus le roman publié dans son pays en 1988.

Un laboratoire de théâtre

Neuf comédiens autour d’une longue table de travail nous content cette saga, passant habilement de la narration à des scènes dialoguées. Sur le plateau nu, de hauts rideaux en fond de scène, découvrent partiellement les coulisses, où costumes et accessoires sont à disposition des interprètes pour incarner les nombreux personnages qui se croisent dans le roman. Une casquette coiffe un militant bolchévik, un manteau de cuir noir habille un SS nazi, une canne souligne le grand âge et la sagesse d’un ancien menchévik, un châle et manteau deviennent  les attributs d’une déportée juive… Les acteurs endosseront aussi la vareuse de Staline, des uniformes militaires, les tenues décontractées de jeunes femmes… En trois heures de spectacle, il s’agit de traverser plus de mille pages. D’un épisode à l’autre, les artistes – indifféremment hommes ou femmes – compulsent devant nous l’ouvrage de Vassili Grossman, nous guidant aux croisements d’existences bousculées et de débats passionnés.

« Il s’agit de mettre en scène ce livre-monde, du glissement de l’écriture à la prise de parole du théâtre. Dans le livre, ce sont les pages qui concernent la question de la soumission qui seront, lues, jouées, interrogées par les acteurs », confie Brigitte Jaques-Wajman.Tout en retenue, ce travail théâtral tient le pathos à distance et recourt parfois au burlesque pour caricaturer une petite sauterie bien arrosée au Comité central d’Ukraine, les « Hommes de Staline » affublés de faux ventres. En écho au sous-titre donné au spectacle, Liberté et Soumission, la pièce démarre par la notion de liberté. « Ah, mes chers amis, vous savez ce que c’est, la liberté de la presse ? Un beau matin, vous ouvrez votre journal et, au lieu d’y trouver un éditorial triomphant, une lettre des travailleurs au grand Staline (…), vous trouvez… Devinez quoi, des informations ! » Une liberté inimaginable à l’époque où les protagonistes se réunissent pour entendre ce discours. Mais le spectacle se clôt sur la soumission obligée du personnage principal, le savant juif Strum.

Deux totalitarismes en miroir

Nous sommes en URSS entre l’été 1942 et l’hiver 1943, pendant la bataille de Stalingrad : dans la ville assiégée par l’armée allemande, dans le QG du Parti communiste, dans le ghetto de Berditchev (Ukraine), dans les camps nazis, à Moscou, à la prison de la Loubianka… Victor Strum, figure principale du roman, est un éminent physicien spécialiste de la fission nucléaire. Évacué au début de la guerre à Kazan (Tatarstan) avec sa famille et les membres de son laboratoire, il rejoindra ensuite Moscou. Nous suivons le destin de cette famille et de son entourage, victimes des nazis comme du pouvoir soviétique… Dans son sillage, il y a sa femme Lioudmila, dont l’ex-mari est détenu au Goulag et la sœur de celle-ci, Evguenia, dessinatrice dans l’armée. Le cœur de la jeune femme balance entre son époux Krymov, commissaire politique et instructeur au front et le fringant colonel Novikov, commandant des blindés lors de l’offensive victorieuse de Stalingrad. Ce dernier, après avoir dénoncé son rival, sera à son tour puni par sa hiérarchie pour trahison.

Vassili Grossman nous rapporte son seulement l’ambiance de Stalingrad, où il fut correspondant de guerre, mais il est l’un des premiers à avoir découvert le camp de Treblinka. Sa mère, en tant que juive, a été assassinée par les nazis, lors de l’occupation de l’Ukraine dont il est natif. Dans l’un des plus émouvants passages du roman, Victor Strum reçoit une lettre de sa mère, qu’elle écrit avant de mourir au ghetto de la petite ville d’Ukraine où elle est médecin. L’homme gardera sur son cœur cette missive. Pleins d’amour et de dignité, les derniers mots de sa mère lui donneront de la force face aux vexations antisémites exercées par le régime soviétique, après la guerre. Staline versus Hitler, les camps d’extermination versus le goulag, l’auteur règle ses comptes dans un dialogue percutant entre le vieux bolchévik Mostovskoï, détenu dans un camp nazi et l’officier SS Liss. « Quand nous nous regardons, nous ne regardons pas seulement un visage haï, nous regardons dans un miroir. », lui assène le gestapiste. Mais le vieil homme, déjà ébranlé par des discussions avec ses codétenus, l’humaniste menchevik Tchernetsov et le mystique Ikonnikov, mourra fidèle à son parti malgré ses doutes. Quant à Victor Strum, porte-parole de Vassili Grossman, échappé à la tourmente, il opposera sa résistance morale à la dérive totalitaire de sa patrie.

Sous sa forme distanciée et dialectique, la pièce décrypte les questionnements majeurs qui traversent l’œuvre.Qui continuent de nous préoccuper en ces temps où l’ultralibéralisme grignote la liberté d’expression au moyen d’une presse de moins en moins indépendante, à l’heure où la répression menace toute velléité de révolte. Mireille Davidovici, photos Gilles Le Mao

Vie et destin, Brigitte Jaques-Wajeman : jusqu’au 27/01, du lundi au vendredi à 19h30, le dimanche à 15h. Théâtre de la Ville-Les Abbesses, 31 rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77).

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Bianca au cœur pur

Au Théâtre 14, à Paris, Dominique Pitoiset présente A love suprême. Une pièce de Xavier Durringer, disparu en 2025, écrite pour l’actrice Nadia Fabrizio. Un spectacle bouleversant, Bianca la stripteaseuse au cœur si pur et simple.

De Xavier Durringer, mort trop tôt le 4 octobre 2025, Dominique Pitoiset met en scène A love suprême, une pièce écrite sur commande pour l’actrice Nadia Fabrizio. Une première version avait eu lieu en 2018. À présent, strictement épurée, la représentation s’avère littéralement bouleversante, car on y entend résonner à nouveau la voix d’écorché vif de l’auteur, portée par une interprète qui en sublime chaque inflexion. Après trente-deux ans de bons et loyaux services dans un peep-show de Pigalle sous les yeux d’innombrables voyeurs, Bianca est virée par les tenanciers de la boîte. Place aux jeunesses à la chair fraîche ! Ni syndicats ni convention collective dans ce métier de nuit, où elle exhibait son corps devant des hommes invisibles.

Ainsi que l’écrit Dominique Pitoiset dans une étincelante déclaration liminaire, Bianca revient sur son existence de « lumpenprolétaire du fantasme » au fil d’un soliloque obsédant. Femme sans homme, Bianca au cœur pur et simple n’a d’amour que pour son fils, à qui elle a payé des études de médecine. Bianca n’a pas la langue dans la poche. Bianca n’avait pas de poche, dansant nue en priant Sainte Rita, dans ces années 1980 et 90 à Pigalle, dont elle brosse, au cours de sa confession pudique, un paysage sociologique criant de vérité, où l’on retrouve, ici et là, deux ou trois figures d’alors errant dans les années sida, du Moulin Rouge au Palace. Nadia Fabrizio distille, avec un art subtil, chaque mot d’une partition où la crudité du verbe le dispute à la tendresse de l’auteur pour sa créature. Flaubert a pu dire : « Madame Bovary c’est moi. » Durringer n’aurait-il pas pu prétendre être Bianca ?

Il fut encore au mieux de son réalisme poétique, non loin de Jacques Prévert, illustre résident de Pigalle dont le sirop de la rue coulait dans les veines. Avec Bianca, gamine de province qui rêvait d’être artiste (l’étant devenue à sa façon), Xavier Durringer a donné naissance à un type de femme inoubliable, issue de la marge sociale, qui en dit si long sur la pleine page dont nous sommes gavés. Rangeant les strings et la perruque blonde de Bianca dans un sac en plastique, de toute sa sensibilité gracieuse dûment chorégraphiée, Nadia Fabrizio entre ainsi dignement dans la mémoire des spectateurs. Ce soir-là, de grand froid, ils lui ont offert huit rappels chaleureux en criant bravo. Cela console du chagrin de la perte de Xavier, dont l’esprit demeure vivant. Jean-Pierre Léonardini

A love suprême, Dominique Pitoiset : jusqu’au 24/01, les mardi – mercredi et vendredi 20h, jeudi 19h, samedi 16h. Le Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).

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Marseille, rue d’Aubagne

Au théâtre national de La Criée, à Marseille (13), Mathilde Aurier présente 65 rue d’Aubagne. Suite à la tragédie, huit morts dans l’effondrement de deux immeubles insalubres en 2018, l’auteure et metteure en scène donne la parole aux témoins et survivants. Un récit puissant et émouvant, fort de dignité et de solidarité.

Allongée sur son lit d’infortune, Nina semble reposée, tranquille. Une chambrée calme, colorée… Jusqu’à ce que les images, les cris et bruits resurgissent en mémoire. « Le jour où c’est arrivé, j’ai vu la poussière et j’ai pensé : il neige. Regarde, Chiara, il neige… Les flocons recouvrent les toits ». Qui parle ainsi : Zania, Fatih, le fantôme de Chiara victime de l’effondrement, la jeune Nina, par miracle absente de chez elle ce 5 novembre-là ? Peu importe, 65 rue d’Aubagne, les voix se font chorale sur la scène de la Criée pour pleurer, dénoncer, crier. Mais aussi s’entraider, protester, accuser…

Trois semaines avant la tragédie, sous couvert d’un rapport d’expertise pour le moins douteux, le maire a autorisé la réintégration des habitants du 63 et 65 rue d’Aubagne. Circulez, il n’y a rien à voir… Contrairement aux autres grandes métropoles de France, le centre-ville de Marseille est encore occupé par une majorité de citoyens de milieu populaire. Des logements et bâtiments vétustes et insalubres, dont la municipalité fait peu de cas, autorisant cinquante ans durant location et occupation par des familles sans grandes ressources, immigrées ou non, personnes âgées ou jeunes étudiants. Un cancer dans la pierre, au point que la mairie de Marseille, au lendemain de la catastrophe, se voit contrainte d’évacuer plus de 4000 personnes habitant des immeubles en péril. Inertie, incompétence, complicité frauduleuse ?

La douleur est vive, qui s’empare du plateau. L’émotion aussi, quand témoins et survivants crient leur colère au goût de poussière, quand les bouches s’ouvrent au bord de l’asphyxie, quand la solidarité l’emporte sur la mort et le déni des responsabilités. Un théâtre documenté qui dénonce l’incurie des pouvoirs publics et la mauvaise foi carnassière des propriétaires, un théâtre coup de poing porté par une jeune troupe aux talents certains, un théâtre citoyen qui ne copie pas mais sublime la réalité, aussi sordide soit-elle, par l’acte créateur. Du pathos au poétique, du rire aux larmes, le spectacle dit « vivant » honore magnifiquement son appellation : réveiller ou éveiller les consciences, sous le laid offrir le beau de la solidarité humaine, donner à voir, partager et entendre le quotidien d’hommes et femmes qui osent dignement relever la tête et se tenir debout au cœur de l’irréparable. Yonnel Liégeois, photos Clément Vial

65 rue d’Aubagne, Mathilde Aurier : jusqu’au 18/01, le mercredi à 19h, les jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 09h30 (séance scolaire) et 19h, le dimanche à 16h. La Criée, Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 03 au 05/02, tournée en partenariat avec l’université Aix-Marseille.

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Le kebab d’Homère et d’Ulysse

Au théâtre de La Flèche (75), le metteur en scène Benoît Lepecq présente Homère Kebab. Interprétée par Melki Izzouzi, la pièce suit à la trace un jeune algérien contraint de fuir son pays. Une belle découverte humaine et sensible.

C’est la nuit. Froide et humide. Quelque part dans la jungle. Pas celle colorée et bruissante de l’Afrique lointaine, mais celle des proches rives de la mer du nord. À Calais. Pas loin du terminal du tunnel sous la Manche et de son ballet grinçant de camions et de navettes ferroviaires. Quelque part, dans un recoin de ce nulle part encadré de barrières gardées par des policiers, une baraque à frites. Et plus précisément encore, un Kébab. Sur le plateau, voilà deux chaises et un grand sac de plastique pour tout décor. Les lumières et la bande-son (conçues par Jean-Charles Levesque) complètent le dispositif. Sans doute que la jungle de Calais n’est pas plus triste. La mise en scène efficace est de Benoit Lepecq. Lequel est également l’auteur de cette pièce.

Un footballeur qui refuse le diktat religieux

Le personnage essentiel se nomme Ulysse (comme le héros de la mythologie). On ne verra jamais l’autre protagoniste, pas plus que l’on ne l’entendra. Ulysse se raconte à l’homme invisible, « le kébabier », nommé Homère (comme le poète de la Grèce antique). Ulysse se nomme en vérité Rida, selon son état civil. C’est un migrant. Venu tout droit de son Algérie natale« Homère Kébab n’est pas une pièce politique, c’est un conte philosophique qui parle d’un homme pris dans les affres d’une histoire qui le déplace », explique l’auteur. Ulysse/Rida était un footballeur acharné, avant-centre dans la fameuse équipe des Fennecs. Un jour, il a refusé de rentrer dans le moule du diktat religieux rigoriste. Rapidement, il n’a eu d’autre issue, pour sauver sa vie, que de traverser la Méditerranée. Direction l’Angleterre.

Melki Izzouzi (actuellement dans Andromaque, au Gémeaux parisiens) est cet Ulysse. À la fois charmeur, désabusé, volontaire… Il découvre l’aridité de l’exil forcé, et les doutes de la solidarité. Le tout avec pudeur, lucidité et humour. Ce seul en scène pose aussi, à sa façon, la question des sans-papiers en route vers de meilleurs rêves. Une belle découverte humaine et sensible. Gérald Rossi, photos Emmanuel de Saint Leger

Homère Kebab, Benoît Lepercq : jusqu’au 11/03, les mercredis à 19h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de la pièce est édité chez L’Harmatan.

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Anissa et Ahmed, la beauté d’un duo

Au Théâtre de Belleville (75), Ahmed Madani présente Au non du père. Avec une des jeunes femmes qui ont créé F(l)ammes il y a près de dix ans, l’écrivain et metteur en scène nous entraîne jusque dans le New Hampshire. Anissa raconte sa vie tout en concoctant pralines et fondants au chocolat… Vérité ou mensonge ? Du théâtre.

Le metteur en scène et la comédienne accueillent les spectateurs à l’entrée de la salle du Théâtre de Belleville. On les retrouve à la fin, à la même place : ils distribuent les pralines et les petits fondants au chocolat qu’a concoctés la « comédienne » durant le spectacle. Une heure trente durant, on l’a écoutée. Et parfois Ahmed Madani lui-même, qui est là, côté cour du plateau, derrière un bureau et un ordinateur.

L’histoire serait celle d’Anissa, et avant cela de sa mère, abandonnée par un père qui acceptera plus tard le nom de « géniteur », mais pas trop de « père ». Assez banale histoire des hommes qui n’assument pas et des femmes qui rêvent. Malgré l’amour de sa mère, sa force, sa lucidité, Anissa a souffert. Elle ne donne pas de nom de famille. Dans F(l)ammes, elles étaient deux…Dans Au non du père, pas de nom de famille pour Anissa. Elle est présente d’entrée, comme Ahmed Madani, et expose la situation. Son père a abandonné très tôt sa mère. Et soudain, alors qu’elle est adulte et mère, mère justement, elle est prise sourdement du puissant désir de savoir qui est son père.

Faut-il en dire plus ? Non. Il faut écouter cette belle histoire. On a le droit d’être étonné par la manière dont Anissa, un jour, pense avoir reconnu un homme dont elle ne sait pratiquement rien. On a le droit de croire au miracle. On a le droit d’accepter les mensonges. On est au théâtre. Et tandis que dans la cuisine, fondants au chocolat et pralines cherchent la perfection, on écoute Anissa. On admire son beau visage. On n’arrive pas à imaginer qu’à 25 ans, elle avait déjà cinq enfants. On aimerait que parfois, elle articule plus clairement, parle un peu plus haut. À ses côtés, derrière ses lunettes hublot, aux verres épais, Ahmed Madani va et vient, et commente les films que l’on voit. Cette boulangerie du New Hampshire, elle existe. Mais l’histoire que l’on nous raconte, est-elle vraie ? Peu importe. Ici, seule compte l’émotion.

Elle est bien là, n’en disons pas plus. Découvrez cette quête, dans l’amitié et l’espérance d’amour. C’est très beau. Beau, simple et très mystérieux. Armelle Héliot, in Le journal d’Armelle. Photos Pauline Le Goff

Au non du père, Ahmed Madani : jusqu’au 24/02, les mercredi et samedi à 19h, les jeudi et vendredi à 21h15, le dimanche à 15h.. En février, du jeudi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34). Le texte de la pièce est disponible aux éditions Actes Sud.

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Le Larzac, d’un plateau l’autre…

De la ville aux champs, tel un conteur aux temps reculés, Philippe Durand raconte le Larzac ! Une aventure sociale. Plus que le rappel d’une lutte emblématique sur les hauteurs du Massif Central, la parole vivante de paysans qui croient en la terre. Du plateau du Larzac à celui d’un théâtre, un spectacle fort en convictions.

Seules les ménagères de plus de cinquante ans et les étudiants encore chevelus d’après 68 s’en souviennent : de l’occupation du plateau du Larzac, des grands rassemblements festifs, des bombes lacrymogènes et « des moutons plutôt que des canons » ! De Bretagne en Savoie, de Picardie en Navarre, des Landes au Morvan, durant plus d’une décennie, ils sont venus par milliers, ils étaient toujours là pour s’opposer à l’extension du camp militaire sur les hauteurs du Massif Central. En juin 1981, au lendemain de son élection à la présidence de la République, François Mitterrand annonce officiellement l’abandon du projet.

Assis en solitaire derrière sa petite table de conférencier, quelques feuillets épars devant les yeux pour donner le change, Philippe Durand entame la conversation. En toute intimité, en toute simplicité… « Rien ne sera jamais plus comme avant », affirme d’emblée le comédien, « les habitudes, les savoirs nés de l’expérience de la lutte sont à présent solidement ancrés sur le plateau ». Il sait de quoi il parle. Longuement, régulièrement, il est parti à la rencontre des paysans du Larzac. Pour y découvrir les aventuriers d’un nouveau monde, toutes générations confondues, solidement ancrés sur leur terre, pionniers d’une utopie devenue réalité.

Qu’on se le dise, cependant, cet homme est dangereux, c’est un récidiviste ! Depuis quelques années déjà, le comédien chevronné s’est reconverti en collecteur de paroles, mieux encore et avant tout en écouteur : discret, patient, fidèle. Une preuve ? Son précédent spectacle, joué sur tous les plateaux de France et d’ailleurs, fort d’un incroyable succès populaire, 1336… Près de quatre ans de lutte contre le géant Unilever, 1336 jours, pour les salariés de l’usine de Géménos, les Fralibs, qui sauvent leur outil de travail et fondent leur Scop ! Une « aventure sociale » exemplaire, comme celle du Larzac, dont Philippe Durand s’est fait le témoin en dégustation de quelques boîtes de thé, une aventure théâtrale qu’il renouvelle, entre pâturage et labourage, avec la même force dramatique. Par la seule puissance des mots, sans décorum ni machinerie.

Devant l’auditoire, il n’est pas question cette fois de raviver l’histoire des combats d’hier, aussi épiques furent-ils, juste d’en faire mémoire pour comprendre le présent : un plateau qui compte aujourd’hui plus de paysans installés que dans les années 80, une expérience de vie démocratique qui perdure au cœur des aléas du quotidien, une gestion des terres unique en son genre ! Les hommes et femmes dont Philippe Durand se fait porte-paroles, avec parfois l’accent du cru, ne se veulent ni des héros ni des marginaux. Juste des travailleurs de la terre qui ont façonné, au nez et à la barbe de prétendus spécialistes qui leur promettaient échec et désillusion, un mode de vie solidaire et participatif qui n’exclut ni débats ni contradictions, qui ont instauré des circuits de distribution innovants et, surtout, ont inventé un outil de gestion unique en son genre, la Société civile des terres du Larzac !

Créée en 1984, la SCTL se fonde sur le droit d’usage. Nul n’est propriétaire de la terre, on la travaille jusqu’à la retraite, « toute personne qui a envie d’exercer ce métier à partir du moment où le lieu il est disponible elle doit pouvoir l’exercer c’tte personne », rapporte le comédien avec justesse et malice, un conseil de gérance administre l’affaire avec la participation de tous les fermiers et résidents du plateau. La démocratie à l’épreuve du quotidien, « se réunir, discuter, réfléchir et décider ensemble sont devenus des réflexes naturels ». Pas de surenchère, le mot juste pour décrire la condition paysanne et un modèle économique dont ferait bien de s’inspirer l’ensemble du monde agricole, à cent lieux des visions chères aux industriels de la FNSEA ! Philippe Durand ne dresse pas le tableau d’un monde idyllique, il rend audible et visible une communauté d’hommes et de femmes qui, entre intelligence et modestie, inventent aujourd’hui d’autres manières de vivre et travailler au pays.

De la bouche du comédien, la parole se libère et se distille gouleyante, sincère, ludique et poétique pour chanter la beauté de la terre comme la dureté du travail ou du climat. Sa verve, son regard enjôleur, ses talents de conteur font merveille. Du haut du Larzac au bas d’une table, le public est emporté dans un flot d’émotions et de convictions, conquis devant telle saveur et fraîcheur. L’embellie d’un théâtre populaire qui, d’un plateau l’autre, retrouve droit de cité. Yonnel Liégeois

Larzac ! Une aventure sociale, écrit et interprété par Philippe Durand. Le texte du spectacle (138 p., 10€) est publié aux éditions Libertalia.

La tournée : du 09 au 11/01 autour d’Espalion (12). Le 15/01 au Quai des arts de Rumilly (74). Le 17/01 au Moutaret et le 18/01 à St-Hilaire-du-Touvet (38). Le 23/01 au Centre culturel de Nouzonville (08). Le 27/01 aux ATP de Villefranche-de-Rouergue (12). Le 28/01 à Salles-Courbatiès (12). Le 30/01 à Noves (84), avec l’association La Clau. Le 14/02 à l’Arlequin de Morsang-sur-Orge (91). Le 24/02 au lycée agricole de Tulle-Naves (19). Le 26/02 à Fleurance (32). Le 12/03 à la MJC de Chambéry (73). Le 14/03 à Lagorce (07), avec la Cie La Ligne. Du 17 au 20/03 autour d’Alès (30), SN Le Cratère. Le 22/03 à l’Auditorium Seynod d’Annecy (74).

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Pierre Vial, adieu différé

Acteur, metteur en scène, pédagogue, Pierre Vial s’est éteint le 20/12, à l’âge de 97 ans. Il fut, au fil de sa longue vie, un homme de théâtre complet. Lors de la cérémonie civile le 29/12 au crématorium du Père-Lachaise, lui furent témoignées affection et gratitude.

Son fils, Nicolas, lui-même acteur, ses petits-enfants, Jeanne Vitez, Clément Hervieu-Léger, actuel administrateur de la Comédie-Française, partenaires et anciens élèves se sont succédé pour dire admiration et respect à l’endroit d’un artiste comptable d’une infinité de rôles marquants en tout genre et de mises en scène en relief. Sa vocation naquit après avoir vu Louis Jouvet dans Knock, sous la direction de Charles Dullin. Après le conservatoire, ce fut l’éblouissement, au vu d’Helene Weigel jouant Brecht au Théâtre des Nations. De 1961 à 1963, il fait partie du Théâtre quotidien de Marseille. Il y rencontre Antoine Vitez. Une amitié constante s’ensuivra, du Théâtre des Quartiers d’Ivry à Chaillot, puis à la Comédie-Française. Il a été vingt ans durant dans l’illustre maison : devenu le 512e sociétaire, jouant dans 93 pièces et donnant 58 lectures.

Au cours de la cérémonie au Père-Lachaise, on a pu entendre à nouveau sa voix de stentor, dans le rôle de l’Annoncier du Soulier de satin, de Claudel, ce magistral souvenir dû à Vitez. On peine à relater, ici, l’existence en son entier d‘un homme qui a tant œuvré dans ce qu’on nommait, jadis, la décentralisation, aux grandes heures du service public du théâtre. De 1970 à 1976, succédant à Jean Dasté, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne. Il fut un enseignant efficace, à la bonhomie assumée, à ce titre aimé et jamais oublié. Maintes fois élu par les metteurs en scène importants de son époque, la liste est impossible à dresser ! Son jeu se caractérisait par une sorte d’humour spécifique, dont le cinéma et la télévision surent faire usage. Il pouvait aller jusqu’à la sorte de rondeur inquiétante propre aux clowns anglais. Avec ça, fin diseur, apte à distiller tous les sucs contradictoires de ses partitions verbales.

Pour ma part, entre tant de souvenirs épars de sa présence en scène, je retiens son Polonius, dans Hamlet de Shakespeare, monté en 1983 par Antoine Vitez, au Théâtre national de Chaillot. N’est-ce pas ainsi que les acteurs ne meurent pas vraiment, survivant en notre mémoire ? De surcroît, Pierre Vial, en son temps, fut à tous égards un citoyen vigilant et un homme bon, comme on n’ose plus dire en cette période de brutalité sans frein. Jean-Pierre Léonardini

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Bussang, le pouvoir à nu

Jusqu’au 19/01, sur France tv, Sylvain Maurice présente Le roi nu d’Evguéni Schwartz. Pour son 130èmeanniversaire, une pièce à l’affiche du Théâtre du Peuple de Bussang (88) à l’été 2025. Sous couvert de bouffonnerie, une impitoyable satire du despotisme aux accents fort contemporains. Dans une mise en scène détonante, mêlant comédiens professionnels et amateurs.

Incroyable mais vrai, l’amour s’épanouit au plus près des cochons ! D’un seul regard Henri, le jeune porcher, est tombé amoureux d’Henriette, la princesse… Une affaire de cœur peu banale, qui n’arrive qu’aux autres, comme surgie d’une histoire de fées et lutins dont s’empare le dramaturge russe Evguéni Schwartz (1896-1958), à la source de trois contes d’Andersen, pour composer son Roi nu en 1934. Las, ainsi en a décidé son père en ce temps où les femmes n’ont ni droit à la parole ni pouvoir sur leur destinée, la demoiselle bien née est promise à un individu peu recommandable, un roi pourtant, mais un despote sans foi ni loi !

Le metteur en scène Sylvain Maurice prend l’argumentaire au pied de la lettre. Une bouffonnerie, ce Roi, qui s’affiche grandeur nature sur le vaste plateau du Théâtre du Peuple. Le ton est donné d’entrée, lorsque la troupe de comédiens envahit l’espace, chacune et chacun affublés d’un groin du plus bel effet ! Une bouffonnerie donc, certes, mais pas que… Derrière le rire bienvenu et partagé par le public d’emblée conquis, avance masquée une satire impitoyable des rapports sociaux, la soumission d’un peuple aux desiderata complètement déjantés d’un despote qui n’aspire qu’à assouvir de vulgaires penchants, entouré d’une cour où courtisans- ministre des bons sentiments-général et bourgmestre ne sont que pleutres et pitoyables flatteurs. Un pays où l’on brûle tous les ouvrages, même les livres de cuisine, où la bêtise a force de loi quand on décrète que le « juif » est banni hors du royaume alors que « l’hébreu » y est bienvenu !

La comédie se déploie ainsi, trois heures durant, l’énergie débordant du plateau pour squatter les balcons où, de part et d’autre, sont nichés les deux musiciens. Une partition musicale totalement intégrée au déroulé de la supercherie que le jeune porcher, secondé par son ami Christian, met en œuvre pour gagner la main de sa belle. Le roi, plus outrancier que débile, dont le paraître l’emporte sur l’être, dont les intérêts particuliers l’emportent sur ceux de la Nation, rêve de bonnes bouffes et beaux costumes, s’amuse d’histoires ridicules que lui narre son fou de la Cour : à se demander, vraiment, lequel des deux est le vrai bouffon ! Sous couvert de dérive au réalisme socialiste alors en vigueur, Staline censurera la pièce. Nul n’est dupe : le Roi nu illustre l’opposition à toute forme de despotisme ou de tyrannie, du totalitarisme soviétique au fascisme allemand. Écrite en 1934, l’œuvre ne sera jamais jouée du vivant de Schwartz, il faut attendre 1960 pour que la censure soit levée.

Déguisés en tisserand, les deux amis Henri et Christian proposent leurs services à la Cour : offrir au roi un habit d’apparat dont seuls les sujets intelligents pourront apprécier la splendeur : vraiment un costume qui détonnera dans la garde-robe totalement ubuesque du monarque ! Alors que tous, pitoyables flatteurs, s’inclinent devant la prétendue beauté du tissu, le subterfuge explose à la face du peuple : nu, le roi nu est voué au ridicule, à la vindicte populaire, au bannissement. « La force de l’amour a vaincu tous les obstacles, nous saluons votre colère légitime contre ces murs lugubres », proclame au final Christian. Les amoureux sont libres de leurs sentiments, la foule peut alors entonner son chant de victoire :

Courtisans et intrigants,

Nous vous rendrons moins fringants, Vous tremblez pour vos carrières

Donc vos cœurs ne sont pas clairs

Nous, nous n’avons peur de rien

Si nous avons la victoire, Nous en tirerons la gloire

Si jamais c’est la défaite, On nous coupera la tête

Non, nous n’avons peur de rien

Faites travailler vos têtes, Faites travailler vos cœurs

Et vous ferez la conquête De la joie et du bonheur

Que la terre soit en joie,

Nous avons chassé le roi !

Comédiens professionnels et amateurs, dans un bel ensemble, s’en donnent à cœur joie. De Denis Vemclefs, l’ancien directeur des affaires culturelles de la ville de Montreuil (93) désormais à la retraite au flamboyant et inénarrable Manuel Le Lièvre dans le rôle-titre… Un véritable esprit de troupe qui explose de talent à l’ouverture des lourdes portes du fond de scène, selon la tradition du Théâtre du Peuple : la beauté de la forêt vosgienne, chemin de fuite pour le roi déchu ! Où l’on pourrait écrire sur une banderole accrochée aux branches « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas coïncidence fortuite », tellement le propos de Schwartz est prémonitoire : Bolsonaro, Poutine, Trump…

L’ancien directeur du Centre dramatique national de Sartrouville (78) se réjouit d’avoir proposé la pièce d’Evguéni Schwartz au choix de Julie Delille, la première femme nommée à la tête du Théâtre du Peuple. « D’abord parce que c’est une pièce de troupe, formidable illustration de la relation comédiens professionnels et amateurs qui sied à Bussang depuis sa création ! Ensuite, parce que Le roi nu est fort inspirant pour décrypter le monde actuel : un roi cowboy profondément ignare, une prise de pouvoir par des personnages sans scrupules où la vulgarité se marie à l’arrogance ». Mieux encore, selon le metteur en scène, cette pièce a le mérite de rendre la parole au peuple, sans méchanceté gratuite, par la seule force du rire…

« Le rire au théâtre n’est pas déshonorant, c’est une façon de se ressaisir et de se révolter, le public comprend la supercherie fomentée par les facétieux Henri et Christian, avec Schwartz le rire est roi ! ». Sylvain Maurice en est convaincu, « Brecht aurait ajouté une morale à son propos », rien de tout cela avec cette pièce : contre l’antisémitisme et le racisme, contre tout despotisme, « le rire offre lucidité et intelligence au public, c’est un rire de connivence ». Et de saluer dans la foulée l’antre de Bussang qu’il faut apprivoiser avec son plan incliné, sa jauge de 800 places, surtout la puissance symbolique de ce lieu qui ambitionne de faire peuple depuis 130 ans !

Fidèle à ses principes, Sylvain Maurice habille la scène de mille couleurs, s’empare avec jubilation et conviction de ce petit chef d’œuvre d’humour et de contestation politique. Sans forcer le trait, s’adressant à l’intelligence du public qui n’est pas dupe, sans artifice superflu qui encombre ailleurs moult scènes pour masquer la vacuité du propos : juste quelques praticables sur roulettes, carrés ou rectangles de lumière multicolores, diction et subtilités d’interprétation parfaites, une direction d’acteurs au cordeau. « Par l’art, Pour l’humanité » selon la devise inscrite au fronton de la scène, un plaisir unanimement ovationné pour ce 130ème anniversaire : jubilez, jubilons ! Yonnel Liégeois

Le roi nu, Sylvain Maurice : avec Nadine Berland, Maël Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Manuel Le Lièvre, Hélène Rimenaid ainsi que les comédiennes et comédiens amateurs : Michèle Adam, Flavie Aubert, Astrid Beltzung, Jacques Courtot, Hugues Dutrannois, Betül Eksi, Éric Hanicotte, Igor Igrok, Fabien Médina, Denis Vemclefs, Vincent Konik, et les musiciens Laurent Grais, Dayan Korolic. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

André Markowicz, traducteur du Roi nu

Le 26 juillet, j’étais à Bussang où le Théâtre du Peuple propose une mise en scène de Sylvain Maurice du Roi Nu d’Evguéni Schwartz (1896-1958) que j’avais traduit, il y a quasiment vingt ans, pour Laurent Pelly (…) Le Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher fête son jubilé, ses 130 ans – cent trente ans de ferveur, de cette grande utopie réalisée (et donc pas une utopie mais une réalité), d’un théâtre fait par les gens du pays, – 130 ans de théâtre populaire. Partout, il y avait des petites annonces, des affiches, des petites guirlandes qui entouraient les tilleuls de l’allée (…), « Jubilons ».

C’était, de fait, jubilatoire, de voir ce spectacle avec des acteurs formidables (certains d’entre eux, les jeunes (Mael Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Heléne Rimenaid… mes anciens élèves au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) et Manuel Le Lièvre qui joue le Roi nu, Nadine Berland et tous les amateurs. Une mise en scène qui va crescendo : de la naïveté délibérée, soulignée de l’amour coup de foudre entre la princesse et le porcher, vers la farce menaçante de la princesse et du petit pois, jusqu’à la fin grandiose, réellement impressionnante, du Roi nu… Le bien que ça fait de voir du monde sur scène… Le bien que ça m’a fait de voir cette pièce dans cette mise en scène. Je le dis d’autant plus joyeusement que je n’avais jamais travaillé avec Sylvain Maurice (…) J’ai tout découvert le 26 juillet, et j’ai été très, très touché d’entendre le texte respecté à la lettre. Surtout, j’ai été tellement touché par cette pièce écrite, et interdite, en 1934.

Il faut s’imaginer ce que c’était que 1934 en URSS. On sortait juste des grandes famines (le Holodomor en Ukraine, – au moins 4 millions de morts – sans doute plus – ; mais aussi partout dans l’URSS (2 millions de morts au Kazakhstan), des millions partout ailleurs (de la Biélorussie à la Volga, des provinces du Nord à celles de Sibérie), pour briser la résistance non pas des Ukrainiens ou des Kazakhs, mais celle des paysans, pour écraser la paysannerie – et les millions et les millions de déportés, ces millions de morts dans la déportation. Et, en même temps, la prise en main définitive de l’appareil du Parti par Staline après l’assassinat de Kirov, – et la terreur qui ne faisait que grandir. Et puis, du point de vue l’art, une doctrine unique, celle du Réalisme socialiste, pour peindre la « construction de l’homme nouveau » non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle devait être. Terreur sur terreur.

Au milieu de cette terreur, Schwartz écrivait des contes pour le théâtre et il était l’ami des « Obérious » – Daniil Harms (qui est cité dans « Le Roi nu »), Alexandre Vvédenski, Nikolaï Oléïnikov – tous les trois assassinés –, de Nikolaï Zabolotski (dont la vie fut détruite par les camps). En 1940, répondant à une enquête journalistique, il écrivait : « J’écris de tout, sauf des dénonciations ». Vous imaginez le cran qu’il faut pour écrire cette phrase ?… Et il allait aider la famille d’Oléïnikov et celle de Zabolotski, de jour en jour. « Le Roi nu », donc, c’est un conte, ou plutôt l’assemblage de trois contes d’Andersen (La princesse et le porcher, la princesse et le petit pois et Le roi nu). C’est un texte joyeux, ironique, et tout à fait terrible, une espèce de fête jubilatoire contre la dictature : en 1934, il n’y avait pas que Staline, si vous vous souvenez. Il y avait Mussolini, et il y avait Hitler. Et les allusions aux deux sont nombreuses. Mettre sur les planches un conte d’Andersen quand il s’agit de construire le socialisme… Oui, le courage qu’il faut pour ça.

Ce qui caractérise le théâtre de Schwartz, c’est ça : une position civique très claire – et sans compromission, ou plutôt avec le moins de compromission possible, et quelque chose d’autre, surtout : une ironie, à la fois triste et gaie (très juive, finalement, – enfin, disons très ashkénaze), et quelque chose d’autre encore, que je pourrais appeler la bienveillance. Parce que, dans l’horreur du temps, ce qui manque le plus, et ce qui demande le plus grand courage, c’est la douceur, la gentillesse (…) Monter cette pièce aujourd’hui, le plus simplement possible (nous savons que c’est le plus difficile, d’être simple), est aussi jubilatoire que tragique, et voir Manuel Le Lièvre jouer le Roi qui impose une telle terreur autour de lui que personne n’ose lui dire que, d’habits sur lui, il n’y en a juste pas du tout, – quel pincement au cœur. Sans même qu’il soit besoin de forcer, juste une seule fois : au lieu de « c’est moi le roi », il chante « I am the king », et vous voyez qui vous savez… Sauf que personne, à lui, ne vient lui dire qu’il est tout nu, et que, les nôtres, de Rois nus, ils restent sur leurs trônes et dans nos têtes. Parce que, c’est ça la différence entre le conte et la vie. Le conte, par définition, se termine toujours bien. André Markowicz

Le roi nu d’Evguéni Schwartz, une traduction d’André Markowicz (Les solitaires intempestifs, 160 p., 16€).

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Toutes et tous CHARLOT !

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2026 ! De 108 000 vues en 2015, Chantiers de culture en comptabilise près de 302 000 en 2025, toujours sans réclame ni publicité… Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

Décédé le 25 décembre 1977, il y a bientôt 50 ans, Charlie Chaplin réalisa en 1940 Le dictateur, son premier film parlant. Porteur d’un incroyable discours, un hymne à la liberté pour tous les humains, à la paix et l’espérance. Un morceau d’anthologie que Chantiers de culture offre à chacune et chacun en ce premier jour de l’année. Yonnel Liégeois

Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. Nous ne voulons ni haïr ni humilier personne. Dans ce monde, chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre mais nous avons perdu le chemin.

L’avidité a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour finir enfermés. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent néanmoins insatisfaits. Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence inhumains. Nous pensons beaucoup trop et ne ressentons pas assez. Etant trop mécanisés, nous manquons d’humanité. Etant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes.

Je dis à tous ceux qui m’entendent : Ne désespérez pas ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Et tant que les hommes mourront, la liberté ne pourra périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, ceux qui vous méprisent et font de vous des esclaves, enrégimentent votre vie et vous disent ce qu’il faut faire, penser et ressentir, qui vous dirigent, vous manœuvrent, se servent de vous comme chair à canons et vous traitent comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec des cerveaux-machines et des cœurs-machines. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, seuls ceux qui manquent d’amour et les inhumains haïssent. Soldats ! ne vous battez pas pour l’esclavage, mais pour la liberté !

Il est écrit dans l’Evangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est au dedans de l’homme », pas dans un seul homme ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous, vous le peuple qui avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, en avez le pouvoir : le pouvoir de rendre la vie belle et libre, le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir. Il faut nous unir, il faut nous battre pour un monde nouveau, décent et humain qui donnera à chacun l’occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité.

Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir – ils mentent. Ils ne tiennent pas leurs promesses – jamais ils ne le feront. Les dictateurs s’affranchissent en prenant le pouvoir mais réduisent en esclavage le peuple. Alors, battons-nous pour accomplir cette promesse ! Il faut nous battre pour libérer le monde, abolir les frontières et les barrières raciales, en finir avec l’avidité, la haine et l’intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront vers le bonheur de tous. Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous ! Charlie Chaplin

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Kaldûn, mémoire de révoltés

Disponible sur le site France.TV, Abdelwaheb Sefsaf présente Kaldûn. Une pièce qui narre trois révoltes en trois pays : France, Algérie et Nouvelle-Calédonie. Un travail de mémoire sublimé par la musique, la danse et la chanson. Des saltimbanques au grand art.

Paris, Bejaïa en Algérie et Komaté en Kanakie : quels rapport et point de convergences entre ces trois lieux-dits, pays et continents ? Le pouvoir colonial et répressif de la France, terre d’accueil des droits de l’homme et du citoyen depuis 1789… À l’Exposition internationale de Bruxelles en 1897, plus d’un siècle après, au fronton de l’enclos congolais un écriteau interdit expressément aux visiteurs de leur donner à manger, « ils sont nourris » !

En marge de celle de Paris en 1931, des dizaines de Kanaks, hommes-femmes et enfants, sont exhibés au Jardin d’acclimatation du bois de Boulogne, au zoo pour parler clair, présentés comme les derniers cannibales des mers du Sud : toutes les cinq minutes l’un des nôtres devait s’approcher pour pousser un grand cri en montrant les dents, pour impressionner les badauds, raconteront les participants à leur retour. Des sauvages encagés, tel est le premier tableau qui ouvre Kaldûn, l’œuvre monumentale orchestrée par le metteur en scène Abdelwaheb Sefsaf, directeur du Centre dramatique national de Sartrouville et des Yvelines.

En musique, danses et chansons, les événements s’enchaînent pour s’enraciner au final en un même territoire, la Kanakie (Kaldûn, en arabe) ! Ici, sont envoyés au bagne en 1871 les insurgés algériens conduits par Mohammed El Mokrani contre la colonisation française, plus tard les déportés de la Commune de Paris en rébellion contre le pouvoir versaillais, enfin en 1878 est réprimée dans un bain de sang une première révolte mélanésienne.

Trois révoltes étouffées avec une égale sauvagerie, sans états d’âme ni sommations, trois figures emblématiques au devant de la scène : Louise Michel la communarde, le kabyle Aziz condamné à 25 ans de bagne, Ataï le grand chef kanak de Komaté dont la tête coupée flottera longtemps dans le formol au musée de l’Homme à Paris. Sublimée par le chant épique d’Abdelwaheb Sefsaf, une fresque historique se déploie avec ampleur sur le grand plateau du théâtre !

Sanglots et plaintes s’élèvent dans les cintres, certes, en mémoire des morts pour leur liberté et en souvenir de leurs combats pour la reconnaissance de leur humanité. Se propage surtout la formidable énergie d’hommes et de femmes, de peuples et communautés, mus par un espoir infaillible en leur égale citoyenneté et dignité. La danse et le chant kanak se donnent à voir et entendre, d’une fulgurante beauté et d’une intense émotivité, les langues arabe et mélanésienne se mêlent en une Internationale inédite qui, de bouche à oreille, en appelle à la construction d’une fraternité nouvelle.

Au cœur des palabres, le totem coutumier devient point de ralliement pour les conquêtes futures : le respect du droit et des terres, le respect des langues et des cultures. Le crâne d’Ataï, remodelé grand format, trône majestueux au centre de la scène comme ancrage dans une Histoire qui n’en finit toujours pas de tourner les pages… Une magistrale épopée en images, chansons et musiques, un puissant spectacle populaire au sens noble du terme. D’hier à aujourd’hui, entre pleurs et rires, émotions et plaisirs, le théâtre comme invitation à ne surtout jamais cesser de chanter, danser et lutter. Yonnel Liégeois

Kaldûn, texte et mise en scène Abdelwaheb Sefsaf : France.TV, jusqu’au 15/12/26 (2h4mn).

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Portugal, oyez les œillets !

Au théâtre de La Comédie Bastille (75), Jean-Philippe Daguerre présente La fleur au fusil. Le 25 avril 1974, une révolution pacifique renverse la plus longue dictature d’Europe : un œillet victorieux du régime de Salazar, maître du Portugal durant plus de 40 ans ! Un « seul en scène » de Lionel Cecilio, émouvant et captivant.

Sur les planches de la Comédie Bastille, s’y jouent divers spectacles de bon aloi ! Tel celui écrit et interprété par Lionel Cecilio, une Fleur au fusil mise en scène par Jean-Philippe Daguerre, récent lauréat des Molières… Avec humour et tendresse, le garçon égrène les souvenirs de sa grand-mère Céleste, fuyant en France le régime de Salazar. Durant des décennies, toute une jeunesse fut muselée, brisée, torturée sous le joug d’une dictature agonisante enfin en 1974. Sans un coup de fusil, sinon ceux de la liesse populaire, l’œillet au canon et à la boutonnière !

Il témoigne d’une puissante tendresse envers sa grand-mère. Lui qui doute de son avenir, ne semble pas trop quoi faire de son existence, il va trouver compréhension et force de vie auprès de Céleste. Qui a traversé bien des galères, supporté moult tourments et interdits sous le joug de Salazar, le despote portugais. Au point de devoir s’exiler, comme tant d’autres concitoyens, en France sa terre d’accueil… La jeunesse portugaise, en ce temps-là, est embringuée de force dans les guerres coloniales, au Mozambique et en Angola, la société est cadenassée, les opposants emprisonnés et torturés. La résistance s’organise, tant à Lisbonne qu’à Paris.

Du geste et de la voix, une chaise pour unique décor, seul en scène pour interpréter tous les personnages, Lionel Cecilio fait corps avec l’ancêtre bien aimée. Mêlant réparties en français et en portugais, illustrant son propos de musiques révolutionnaires et chants populaires, narrant les rapports entre Céleste et son frère Chico, ses liens avec Zé son amoureux et enrôlé de force dans l’armée. Un récit virevoltant, emprunt d’humour et d’émotion. À fleur de peau, à fleur de fusil… Jusqu’à l’impensable, l’extraordinaire : un peuple qui se soulève, une armée qui se rebelle pour abattre le pouvoir tyrannique. Un pan d’histoire vivante nous est offert, la démocratie en marche pour un bouquet de fleurs, la liberté et la fraternité. Un revigorant seul en scène, une épopée captivante et poétique, haute en couleurs et forte de fols espoirs en l’humanité retrouvée, à conquérir sous d’autres cieux. Yonnel Liégeois

La fleur au fusil, Jean-Philippe Daguerre et Lionel Cecilio :jusqu’en juin 2026, le lundi à 21h, le mardi à 19h et le samedi à 15h. La Comédie Bastille, 5 rue Nicolas Appert, 75011 Paris (01.48.07.52.07).

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Pierre Vial, salut l’artiste !

Le 20 décembre 2025, disparaît Pierre Vial, un immense homme de théâtre. Fervent partisan de l’éducation populaire, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne, fut compagnon de route d’Antoine Vitez. Sociétaire de la Comédie Française jusqu’en 2010, professeur au Conservatoire national d’art dramatique.

Notre ami Pierre Vial s’en est allé ce 20 décembre 2025, et c’est une part essentielle de ma vie d’homme de théâtre qui s’éloigne avec lui. Pierre fut pour moi bien davantage qu’un compagnon de route. Il fut un maître au sens le plus noble, un frère d’armes, un veilleur. Un artiste qui ne séparait jamais l’art du théâtre de l’exigence morale, ni la transmission de la confiance accordée à l’autre. Acteur immense, directeur de la Comédie de Saint-Étienne après Jean Dasté ,sociétaire de la Comédie-Française, metteur en scène, pédagogue, professeur au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Pierre appartenait à cette génération pour qui le théâtre était une responsabilité envers les auteurs, les acteurs, envers le public. Il croyait à un théâtre qui éclaire sans asséner, qui émancipe sans dominer, qui élève sans exclure.

Lorsque nous avons fondé l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), en Corse en 1998, après notre longue route ensemble au Festival de l’enclave à Valréas auprès de René Jauneau, c’est cette vision qui nous réunissait. L’idée que le théâtre devait rester un lieu ouvert, partagé, profondément populaire, au sens le plus exigeant du terme. Pierre y a apporté sa rigueur, son humilité, son intelligence du plateau, mais surtout cette qualité rare : une écoute profonde de l’autre. Il ne cherchait jamais à imposer, mais à faire advenir; nous nous souviendrons de ses merveilleuses mises en scène en plein air du Mariage de Figaro ou de Mère Courage…

Pierre savait que la violence commence toujours dans l’intime, que l’abus de pouvoir peut se loger dans les gestes les plus ordinaires, et que le théâtre est précisément là pour déjouer ces mécanismes. Son enseignement reposait sur le respect absolu des acteurs, du texte, sur la patience, sur la conviction que la liberté naît du travail et de la conscience. Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent de sa voix, de son regard attentif, de sa présence à la fois discrète et essentielle. Il transmettait sans bruit, mais durablement. Il laissait des traces profondes, non par excès d’autorité, mais par la justesse.

Le théâtre français perd un grand serviteur, je perds un ami précieux. Pierre continue de vivre dans celles et ceux qu’il a formés, dans les scènes qu’il a traversées, dans cette idée exigeante et généreuse du théâtre comme art de la relation humaine. À Pierre, mon amitié, ma gratitude. Robin Renucci, acteur – metteur en scène et directeur de La Criée, théâtre national de Marseille.

L’équipe de la Comédie (sise à Saint-Étienne, ndlr), a la tristesse d’apprendre le décès de Pierre Vial, survenu le 20 décembre 2025. Comédien, metteur en scène et pédagogue, Pierre Vial a collaboré avec Jean Dasté, avant de lui succéder à la tête de La Comédie en 1970. Il a été ensuite professeur au Conservatoire supérieur d’art dramatique, et a rejoint la troupe de la Comédie Française en 1989, dont il devient le 512e sociétaire en 2005. Figure majeure de la scène française, Pierre Vial a participé aux aventures les plus marquantes de la décentralisation théâtrale, depuis ses débuts au festival de Valréas jusqu’à son compagnonnage au long cours avec Antoine Vitez, en passant par la Comédie de l’Ouest, le Théâtre Quotidien de Marseille et La Comédie de Saint-Étienne. Il laisse une trace profonde et vivante dans l’histoire du théâtre, et dans l’esprit de toutes celles et tous ceux qu’il a formé ou avec lesquels il a travaillé. L’équipe de La Comédie, direction Benoît Lambert, Centre dramatique national de Saint-Étienne.

Le comédien, acteur et metteur en scène Pierre Vial, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, est mort à l’âge de 97 ans. Pierre Vial est célèbre pour son rôle de l’enchanteur Eusæbius-Ferdinand Eusèbe dans le film culte Les Visiteurs (1993), réalisé par Jean-Marie Poiré avec Christian Clavier, Jean Reno et Valérie Lemercier. Sa formule magique, associée à une potion infâme tirée de son grimoire, mais dont il omet un ingrédient, emporte les héros dans un voyage dans le temps rempli de surprises. Il joue également dans Les Couloirs du temps. Les visiteurs 2, sorti en 1998. La Diagonale du fou, de Richard Dembo (1984), et Les Turlupins (1980), réalisé par Bernard Revon, font également partie de sa filmographie. Pierre Vial s’est avant tout épanoui sur les planches. Entré à la Comédie-Française en mars 1989, il a démarré dans des classiques comme Lorenzaccio d’Alfred de Musset ou La Mère coupable de Beaumarchais. Il s’est également accompli comme metteur en scène, a mené une carrière de professeur au Conservatoire national d’art dramatique (1975-1983) et au Théâtre national de Chaillot. France-Info culture avec l’AFP, le 21/12/2025.

En 2010, tout nouvellement « honoraire » de la Comédie Française, Pierre Vial accepte de jouer Tante Chose dans Le Gros, la vache et le mainate. Pierre, qui jouait cette farce « comme le récit de Théramène », faisait mouche à chaque réplique. Il a fait hurler de rire le public du Théâtre du Peuple de Bussang, celui du Rond-Point et du Théâtre Libre à Paris, bien d’autres encore en France… La précision de chaque phrase, une incarnation brute et sans composition ont sublimé cette Tante Chose aux côtés de Bernard Menez, Jean-Paul Muel, Olivier Martin-Salvan… Merci Pierre d’avoir mis ton talent et ton grand métier au service de cette opérette barge, queer et sulfureuse ! Pierre Guillois, auteur – acteur et metteur en scène (Bigre, Les gros patinent bien), le 22/12/25.

C’est avec une grande émotion que nous apprenons la disparition de Pierre Vial. Comédien, directeur de théâtre, pédagogue, entré dans la Troupe en 1989, nommé 512e sociétaire en 2005, il était sociétaire honoraire depuis 2010. Pierre, qui jusqu’aux derniers jours lisait Victor Hugo avec passion, a traversé plus de 60 ans de notre histoire théâtrale. N’ayant jamais eu peur de se confronter à des esthétiques nouvelles ou d’embrasser des aventures théâtrales audacieuses, son insatiable curiosité a toujours nourri son attention aux jeunes générations et son appétit à transmettre. Pour beaucoup, il fut plus qu’un professeur, un metteur en scène ou un partenaire, il fut un véritable « père de théâtre » dont la principale obsession était de faire entendre jusqu’aux étoiles comme jusqu’au fond des cœurs, la voix sacrée des poètes. Clément Hervieu-Léger, administrateur général de la Comédie Française, le 22/12/25.

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Figaro, une folle journée !

Au théâtre de la Scala (75), Léna Bréban propose La folle journée ou Le mariage de Figaro. L’adaptation du brûlot de Beaumarchais écrit en 1778, créé sur la scène de la Comédie Française en 1784, interdit régulièrement, autorisé, censuré… Un regard cuisant, et réjouissant, sur des sujets qui n’ont rien perdu de leur acuité : le pouvoir des puissants, la place des femmes.

Sur la grande scène de la Scala, se déroule une folle journée… Heureusement pour le public, réduite de 5h à 2h de spectacle dans l’adaptation de Léna Bréban, la metteure en scène ! Avec un florilège de personnages hauts en couleurs pour qui l’avenir se joue en cet espace temps : un comte lassé de son épouse, une servante convoitée par son maître en dépit de l’abrogation du droit de cuissage, un bourgeois déclassé promis à une vieille dame s’il ne peut lui rembourser ses dettes, un valet qui s’égare dans les rubans parfumés de la dame du logis. Il va sans dire qu’entre répliques et quiproquos, portes qui s’ouvrent et claquent, duos amoureux et dialogues houleux, la journée ne sera pas de tout repos. Le nœud de toute l’affaire ? Le mariage de Figaro avec la charmante Suzanne, plutôt compromis…

Comme chez Molière, tout est bien qui finit bien, Chantiers de Culture ne déflore aucun mystère : l’inceste est évité de justesse, coup de théâtre, la vieille Marceline se révèle être la mère de Figaro ! La servante épousera donc son galant, le comte libidineux s’excusera auprès de son épouse… Sous couvert de vaudeville, Beaumarchais s’en donne à cœur joie pour vilipender nantis et puissants, dénoncer la comédie de mœurs d’un régime qui a fait son temps. « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », tempête Figaro à l’encontre de son seigneur et la brave Marceline, forte de l’expérience liée à son âge avancé de plaider la cause des femmes, « leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ». Songeons aux répercussions de tels propos en ce XVIIIème siècle, finissant et agonisant !

Les bons mots fusent, les sentences pleuvent, tel Figaro au cœur de son fameux monologue, « Sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ! ». Derrière le rire et l’humour des situations, à la veille de la Révolution Française, se dévoile toute la violence sociale et humaine d’un système en train de vaciller.

« C’était hier mais c’est aujourd’hui », commente Léna Bréban, la metteure en scène, « l’écrasement des plus pauvres, la valorisation du pouvoir, les femmes devant gérer les assauts continus d’hommes à qui elles n’ont rien demandé ». Mûri par le temps, Philippe Torreton s’impose de la voix et du geste dans le rôle-titre, toute la troupe à l’unisson. Entre flamboyance du verbe et qualité d’interprétation, classicisme et modernité, le plaisir des planches ! Yonnel Liégeois, photos Ambre Reynaud

La folle journée ou Le mariage de Figaro, d’après Beaumarchais, Léna Bréban : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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