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Amandine Gay ouvre la voix

Néocolonialisme, racisme, sexisme… Dans son documentaire Ouvrir la voix, la réalisatrice afro-féministe Amandine Gay s’entretient avec vingt-quatre femmes noires. Une parole rare, livrée sans fard.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans votre parcours personnel, qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser Ouvrir la voix ?

Amandine Gay – Cela commence le jour où l’on découvre que l’on est noire. En tant que comédienne, on ne m’a proposé que des rôles misérabilistes : migrante illégale, travailleuse du sexe, détenue… Quand on ne me demandait pas de parler avec un accent africain ! Lorsqu’on a un engagement militant, on ne peut pas passer son temps à renforcer des clichés en se conformant  un monde du cinéma globalement blanc et raciste. Quel est l’imaginaire des personnes qui choisissent les scénarios ? Il y a un problème de représentation et de diversité dans les institutions. J’ai écrit un scénario mettant en scène une lesbienne sommelière noire, on m’a répondu que ça n’existait pas en France !

 

C.B. – La prise de conscience qu’on est noire arrive durant l’enfance ?

A.G. – Dans une famille noire, on entend rarement « attention, tu vas vivre dans un monde de Blancs » ! Et puis on découvre avec la sociabilité, à l’école, sa posture de minorité. Quand on refuse de nous tenir la main, quand on réalise tout d’un coup qu’on n’est pas considéré complètement comme un être humain. C’est un vrai choc. Les enfants ont conscience de l’altérité, elle n’est pas un problème. Ils ne voient pas la « couleur » noire comme une catégorie sociale, sauf si on leur a appris.

 

C.B. – En France, on ne peut s’empêcher de renvoyer les personnes noires  leurs origines ?

A.G. – La question de savoir d’où l’on vient peut passer pour de la curiosité. Sauf qu’on ne demande jamais à une personne blanche si ses grands-parents sont italiens, espagnols ou portugais… Pourquoi, en tant que noire, je devrais sortir mon « pedigree » ? Surtout, quel est le lien entre mon histoire d’immigration et un entretien d’embauche ? Il faut qu’on puisse avoir des discussions sur le contenu de nos propos, sur les impensés. Car on en a tous. Moi, par exemple, je négligeais les problématiques du handicap. Même en appartenant à des minorités, on peut donc être dans des postures dominantes.

 

C.B. – On ne parle jamais du communautarisme blanc ?

A.G. – La non-mixité choisie des riches et des puissants n’est pas grave. Parce que le communautarisme blanc appartient à la norme. Les clubs masculins, blancs et bourgeois, à l’instar de l’Automobile Club, ne choquent personne.

 

C.B. – On mesure mal les souffrances endurées par les femmes noires ?

A.G.Ouvrir la voix, c’est aussi amener dans l’espace public des conversations qu’on a entre nous. Dans le Code noir (recueil publié à partir de 1685, réglant la vie des esclaves noirs dans les colonies françaises), les femmes sont considérées comme des objets. Son abrogation n’est pas si lointaine ! Il faut voir comment les choses s’inscrivent dans des continuums. L’image de la panthère imprégnait la littérature coloniale. Cette animalisation de la femme indigène, c’est la métaphore du territoire lointain, chaud et moite, à coloniser. Or, nous sommes toujours animalisées. Se faire appeler « panthère » ou « féline », c’est nous sexualiser. Il faut décoloniser nos imaginaires. Il n’y a pas que les États-Unis, nous-aussi nous avons nos fantômes. Nous avons un passé lié à l’esclavage. Ne peut-on, en France, regarder notre histoire de la violence ? Notre peur de la différence ? Avant les Noirs, il y a eu les protestants, les Bretons… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Comédienne et militante féministe, Amandine Gay a suivi des études à l’Institut d’études politiques de Lyon avant d’intégrer l’Institut d’art dramatique de Paris en 2008. Elle vit actuellement au Canada. Dans le film documentaire Ouvrir la voix, son premier long métrage sorti en salles, des Afro-descendantes livrent leur expérience de femme noire résidant en France.

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Tir à vue sur Valentin Haüy !

Suite à de récentes fermetures de services ou d’activités, de nombreux usagers de l’A.V.H. (Association Valentin Haüy, destinée aux non et mal-voyants) s’inquiètent de l’évolution de la structure. Parmi eux, Yves Martin, bénévole en outre au GIPAA (Groupement pour une information progressiste des aveugles et des amblyopes) a choisi l’écriture, et le parti de l’imagination et de l’humour, pour dénoncer les décisions de la direction de l’association. Une nouvelle pour résister.

Avec son accord, nous nous félicitons de publier la nouvelle d’Yves Martin pour inaugurer l’année 2018. D’autant que Chantiers de culture a déjà rendu compte des initiatives culturelles du GIPAA… Voyants ou non, handicapés ou pas, tous frères en humanité, tous engagés dans la construction d’un monde plus juste et solidaire : ce sont les vœux que Chantiers de culture adresse chaleureusement à tous ses lecteurs et abonnés. Yonnel Liégeois

 

 

Je suis mort. Depuis cinq ans déjà, comme le temps passe… Bof, j’étais vieux et il était raisonnable que je m’arrête. J’ai bien vécu. Je continue malgré tout d’avoir un œil sur les affaires du monde. Enfin, de mon monde à moi, de celui que j’ai quitté sans tout à fait le quitter. J’aimais la vie. Je le dis sans regret. Je me fiche de l’avenir, ici ce n’est pas mon souci. Entre nous, on palabre, on rigole, on voit les choses autrement si je puis dire. Avec plus de recul, plus de hauteur, oui mes chers… On a intérêt à bien s’entendre, parce que ça risque de durer une éternité ! On ne dit pas que c’était mieux avant. Avant, c’était avant et c’est du passé dépassé. Nous sommes au-dessus de cela, n’est-ce pas ?

Depuis que je suis là, j’ai l’occasion de côtoyer tout le monde. On est tous arrivés par la même gare. Chacun a pris un train différent, on peut se raconter le voyage. De quoi parlons-nous entre colocs ? De tout. Par exemple, tantôt, je leur ai raconté l’histoire d’Ophélie. Voulez-vous que je vous la narre à vous aussi ? Oui, vraiment ?

Yves Martin, un homme qui voit loin

Bon, c’est parce que vous insistez.

 

Il était une fois une jeune fille très, très jolie. Même si elle avait été moche, ça n’aurait d’ailleurs rien changé et puis, à chacun ses repères. Elle s’appelle Ophélie. La société du monde a fixé des normes et, pour être admise, Ophélie ne rentre pas dans ces normes. Oui, j’ai bien dit pour être admise… Elle pense, crée, aime, elle touche, respire, entend, mais elle ne voit pas. Pour la société, c’est terrible, Ophélie est inadmissible : elle a des yeux qui ne voient pas ! Les autres étaient gênés, ils la rejetèrent comme « non conforme au standard de qualité ». Elle ne pouvait être certifiée totalement humaine. Ça me fendait le cœur. C’était si injuste, tellement idiot, si méchant. On la repoussait tout simplement parce qu’elle était « anormale », juste un peu hors norme. Oh, ça remonte à loin dans l’histoire, peut-être même depuis que la société humaine existe. Alors… Alors quoi ? Ce n’est pas une raison. La société veut se voir et se reconnaître dans l’image que le miroir lui renvoie. Si la « tête de l’autre » ne lui revient pas, elle refuse de se reconnaître en lui et le rejette. Ça peut aller loin, très loin. Du coup d’œil méprisant jusqu’aux extrêmes de l’extermination.

 

Certains de mes colocs refusaient la violence de mes paroles, d’autres les entendaient. Je me souviens de l’histoire d’un groupe d’aveugles qu’on avait exhibé un jour de foire sur la place de la Concorde. Des espèces de maquereaux les avaient déguisés en faux musiciens pour amuser le public et lui soutirer une aumône. C’est alors qu’un homme, un lettré, un sage passa par là. Écœuré par le spectacle dégradant, il décida de sortir ces hommes et ces femmes du mépris. Ce fut le premier instituteur des aveugles, il s’appelait Valentin Haüy ! Il chercha des moyens pour apprendre à lire, à écrire à des enfants qui ne voyaient pas. Il fonda un institut. Il leur apporta, avec les moyens de l’époque et de sa condition, la culture, un métier, une dignité. Plus tard, c’est dans cette école qu’un jeune élève aveugle, Louis Braille, inventa une écriture totalement nouvelle, adaptée au toucher. Ce ne fut pas sans difficultés. Comment un aveugle pouvait-il inventer une écriture pour les autres aveugles ? C’était le monde à l’envers. La règle voulait que ce soit les normaux qui agissent pour le bien des aveugles…

 

On bâtit ensuite une école, entourée de hauts murs. Les aveugles avaient maintenant le droit d’apprendre, mais il ne fallait pas trop qu’on les voie. C’était bien ainsi. Les fidèles de l’église pouvaient exercer leur devoir de charité. Les riches qui avaient, on le sait, des problèmes pour accéder au paradis trouvaient là une occasion de gagner des points en s’adonnant aux « bonnes œuvres ». Certains patrons « paternalistes » pouvaient aussi acquérir une bonne conscience à bas coût. Maurice de la Sizeranne, aveugle lui-même, perfectionna l’œuvre de Louis Braille en rendant son écriture plus légère. En 1889, il fonda une association qu’il nomma du nom du premier instituteur des aveugles, Valentin Haüy ! Mais la démocratie, un homme-une voix, se cassa les dents contre les murs qui entouraient l’association : on faisait « pour le bien des aveugles », la société et l’État s’en lavaient les mains, Marianne regardait ailleurs. Les dons privés des uns, les legs des autres, apportaient du carburant à l’association et ça fonctionnait vaille que vaille.

 

Lorsque j’ai fait la connaissance d’Ophélie, elle était une jeune et pimpante étudiante en kinésithérapie. Je lui faisais de la lecture, elle se plaisait énormément dans cette association. C’était un peu sa famille, sa maison. Elle avait aussi des amis, un petit ami. Elle sortait, elle faisait des projets. L’existence de l’association lui apportait des possibilités qu’elle ne trouvait pas dans la vie ordinaire : étudier, aller à la piscine, faire du yoga, voyager… Évoluer dans un milieu adapté lui évitait un maximum de pièges ! Elle m’en parlait avec enthousiasme, avec la passion qu’ont les jeunes qui s’emballent comme des chevaux fous. C’est alors que je décidais de soutenir cette association qui faisait tant de bien à Ophélie. Moi-même, je n’avais pas d’enfant. Un jour, j’entrais dans une étude de notaire. Je dis au Maître « je veux léguer ma maison et quelques sous pour qu’Ophélie et les autres aveugles puissent accéder à une vie libre, digne, pleinement humaine ». Le Maître eut une esquisse de sourire, ce qui fut dit fut fait. Oui, il faut une association qui permette l’accès adapté au handicap dans une société non adaptée ! Certains pourront s’en passer, c’est tant mieux pour eux, d’autres vivront plus confortablement dans une société qui prend soin d’eux et qui les respecte.

 

C’est que nous vivons, plus exactement nous vivions -décidément, j’ai du mal à m’y faire- dans un monde où l’image domine. Justement, il faut adapter cette société du tout pour l’image et compenser ce qui pèse aux personnes qui en sont privées. Puisque la société s’en bat l’œil, cela regarde l’association d’Ophélie. Ici, je les fais rire avec mes jeux de mots un peu nazes. Ils sont tous MDR ! Je me souviens, Ophélie me disait cependant que tout n’était pas nickel chrome dans le petit monde de Valentin Haüy ! Un exemple ? Ophélie était appelée « bénéficiaire » de l’association. Le terme « bénéficiaire » signifiait qu’on continuait à la considérer comme mineure, assistée, irresponsable. Jamais, on ne lui avait demandé son avis quant au fonctionnement, ni aux objectifs. Et puis quoi encore ? Pendant une période, la société et l’association se sont modernisées. Les technologies nouvelles sont parvenues à secouer la poussière accumulée sur les préjugés. La tolérance progressait face à la différence. Le handicap faisait un peu moins peur, on avait moins honte, on le connaissait mieux, ce n’était presque plus un sujet tabou.

 

Peu de temps après mon arrivée ici, j’appris une nouvelle qui me glaça le dos, je n’étais déjà pas chaud… Des gens venaient de faire main basse sur le patrimoine de l’association d’Ophélie ! Non pour le voler, pour l’enfermer dans un coffre-fort… J’étais scandalisé. Ma maison, mes sous, faisaient partie du lot. Je ressentais cela comme une véritable tromperie.

« Faut vous dire, Monsieur

Que chez ces gens-là

On n´cause pas, Monsieur

On n´cause pas, on compte »

Ils gardaient tout, enfermaient tout et affamaient l’association. Pauvre Ophélie ! Je faillis perdre mon sang froid. Après tout, ça ne me regardait plus mais je n’étais pas le seul cocu… Ces financiers justifiaient leur façon de faire par l’argument traditionnel, « c’est pour le bien des aveugles », ben voyons ! Personne n’avait jugé utile de consulter Ophélie. Du haut de ses dix-huit ans, elle pouvait maintenant voter pour choisir le Président de son pays, mais pas celui de son association. Le principe « une personne-une voix » n’était pas pratiqué ici. Trop risqué. Oui, mais Ophélie ne l’entendait pas de cette oreille. On était en train de tuer son association. Elle pouvait de moins en moins compter sur ses services.

 

J’en fus extrêmement malheureux. C’était scandaleux. Il n’y avait donc plus d’espoir ? Tous mes camarades qui avaient fait un don à l’association se sentirent violés dans leur conscience. Mais que peut faire un mort ? Dans la tombe, mes vieux os se retournaient. Je n’y pouvais rien. De fait, j’étais handicapé à 100% et ils le savaient bien… Je serrais les dents. Pourtant, il faut sauver Ophélie. Dans la vie des hommes, il n’y a plus qu’une seule valeur : l’argent. Même les associations sans but lucratif y succombent. Les individus qui ont, en quelque sorte, commis ce « détournement de dons », n’étaient pas foncièrement mauvais. Eux-mêmes étaient victimes de ce moulage de la société. Ils avaient été éduqués pour ça, avaient vécu pour ça et voulaient continuer « pour le bien de qui vous savez ». Alors, j’aurais donné tout ce que j’avais pour engrosser un coffre-fort ? C’était trop fort !

Un beau jour, peut-être une nuit, c’était Halloween, nous eûmes l’idée avec ma troupe de monter une pièce gore. Nous avions revêtu des suaires, très à la mode chez les fantômes. Vous savez, ce n’est pas parce qu’ils sont ici que mes colocs sont tous des petits saints. Nous allions dans les chambres et faisions des bruits de chaînes. « Hou, hou ! »… Comme le veut la tradition, nous nous amusions à aller tirer les orteils des gens qui bidouillaient avec les sous des autres au lieu d’en faire profiter Ophélie. Ça ne plaisait pas à Ophélie, elle nous trouvait trop gamins. Il ne suffit pas de les taquiner.

 

Avec ses copains de l’association, ils entrèrent je ne sais comment, peut-être par un œil, dans le crâne d’un de ces individus qui savaient ce qui était bien pour elle. Ils le perturbèrent dans son sommeil. Lui crut que ce n’était qu’un cauchemar. Ophélie cherchait le trésor en balayant partout avec sa canne blanche. Quel fatras là-dedans ! Elle farfouillait partout. C’était encombré de tableaux comptables, d’objets du culte à Sainte Rentabilité. Elle espérait trouver quelque chose, qui peut-être n’existait pas ici… « On ne sait jamais », murmurait-elle, s’il y avait là-dedans, ne serait-ce qu’une once d’humanité ». « Tu perds ton temps à chercher dans la poussière », disaient ses complices. Elle était jeune et naïve… Et puis elle trouva, bien camouflé, un coffre. Elle l’ouvrit. C’était un grand coffre rempli de relevés bancaires, de contrats d’assurance-vie, de titres de propriété. Elle vida le tout. Au fond, miracle, recroquevillée, étouffée, il y avait une toute petite humanité. Ils s’en saisirent et la restituèrent à leur association.

Les effrontés interpellèrent l’emblématique Marianne. « Ohé, s’il vous plait, on existe, on est là. Selon vous, le sort des aveugles doit-il continuer à être tributaire de la charité ? Ne devriez-vous pas, vous Madame Marianne, faire jouer la solidarité ? » En attendant la réponse, Ophélie et tous les autres associés discutent de la route, appuient sur les manettes de la direction qu’ils ont choisie de suivre. Ils sont libres, respectés, responsables, comme l’avait voulu en son temps Valentin Haüy !

Elle vous a plu mon histoire, réalité ou fiction ? De toute façon, je suis mort, alors… Yves Martin

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Jack Black, dans les bas-fonds américains

Dans Personne ne gagne, le bandit de grand chemin Thomas Callaghan, alias Jack Black, raconte sa vie d’errance entre braquages et prisons au tournant du XXe siècle aux États-Unis. Un témoignage hors pair !

 

 

Incroyable vie que celle de Thomas Callaghan (1871-1932), alias Jack Black ! Né dans le Missouri, orphelin de mère, il sera vite délaissé par son père et connaîtra très tôt la prison après de menus larcins. Une première expérience de la geôle, où on lui administre trente coups de fouet, le marquera à vie… « Mettez un jeune homme de l’âge que j’avais dans une prison telle qu’elles étaient à l’époque, et je vous garantis qu’il deviendra un criminel aussi vrai que la nuit suit le jour ou que le jour suit la nuit. » C’est là qu’il sera pris sous l’aile des Johnson, voleurs au grand cœur qui lui portent secours et lui enseignent les rudiments des braquages et des cambriolages. De rencontre en rencontre, Jack va parcourir l’Ouest américain jusqu’au Canada, se cachant dans les trains de marchandises, évoluant au milieu des « hobos » (vagabonds) et des « yeggs » (perceurs de coffres), s’évadant régulièrement des prisons pour mieux y retourner.

« Le cambrioleur professionnel n’aime pas les gros ronfleurs, il préfère les respirations douces et cadencées. » Dans Personne ne gagne, Jack Black décrit par le menu ses forfaits, ses frissons quand il passe sa main sous l’oreiller d’une victime endormie, sa minutie pour effacer toute trace, ses combines pour se refaire quand l’argent vient à manquer… Cette vie d’errance dans les bas-fonds américains où il se perd dans les fumeries d’opium, il la raconte dans les moindres détails, de même que les conditions de détention désastreuses quand les matons usaient de la camisole pour faire avouer les détenus. Ce témoignage invraisemblable, publié d’abord en feuilleton dans la presse, paraît en 1926 et connaît un énorme succès. Le hors-la-loi s’est alors rangé. Il est devenu écrivain, a bataillé contre les traitements inhumains infligés dans les prisons d’alors. Si son récit est fort bien mené, l’ex-taulard se révèle être un formidable conteur, il est exempt de toute leçon de morale.

Le concluant par un regard bien désabusé sur ces années d’aventures où régnait l’insouciance : « Que m’ont apporté tous ces cambriolages, braquages, vols en tous genres ? Sur les trente ans que j’ai passés dans ce monde souterrain, j’en ai écoulé quinze en taule. Mettons que j’ai palpé cinquante mille dollars pendant que j’étais en liberté. Ça fait environ neuf dollars par jour ». Amélie Meffre

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Madani-Maurice-Mouawad, trois M en scène !

Nées en banlieues, elles s’emparent de la scène pour témoigner de la réalité de leur existence. « F(l)ammes » ? Un spectacle plein de fougue où brillent dix filles en béton armé sur les planches du Théâtre de La Tempête, un récit mis en scène par Ahmed Madani. Sans oublier « La 7ème fonction du langage » mis en scène par Sylvain Maurice à Sartrouville et « Tous des oiseaux » par Wajdi Mouawad au Théâtre de La Colline.

 

 

Madani prend « F(l)ammes » !

La pièce s’ouvre sur un énoncé, celui de ces lieux refuges où l’on se retire pour se sentir bien : la médiathèque anonyme, l’intérieur capitonné d’une voiture… Des lieux hors les murs des chambres féminines, trop souvent ouvertes aux quatre vents et aux regards extérieurs. Dans « F(l)ammes », dix filles des quartiers populaires s’approprient un nouvel espace, celui de la scène, pour explorer des fragments de leurs vies intimes et dynamiter les regards. Lancée en novembre à Sevran, cette deuxième création d’Ahmed Madani s’inscrit dans un triptyque artistique impliquant des jeunes des quartiers populaires. Après avoir donné la parole aux garçons dans « Illumination(s) » en 2013, le metteur en scène a sillonné la France afin d’auditionner des jeunes filles. Au terme de deux ans d’ateliers d’écriture et de jeu dramatique, où elles ont appris à chanter et à danser face à un public, a jailli « F(l)ammes », un projet cathartique porté par des comédiennes non professionnelles aux identités singulières. Aujourd’hui, sur les planches du théâtre de La Tempête.

Dérouter les jugements, déroger aux clichés, rejeter les tâches et places qu’on leur assigne. Sur scène, ces filles venues de Vernouillet, Garges-lès-Gonesse ou Bobigny déconstruisent les discours politiques et médiatiques, réfutant toute relégation identitaire. Invoquant « Race et histoire » de Claude Lévi-Strauss, « un livre où j’ai compris que je venais de la forêt » dit l’une des comédiennes, elles refusent d’être renvoyées « au monde du sauvage ». « Si je suis arabe, africaine, asiatique, je ne cesse pas pour autant d’être de France », clame l’une d’elles. Car la honte d’être soi, elles s’y confrontent dans le regard des autres. Plus blancs, mieux dotés, soit disant plus éduqués… Leurs dix tranches de vie se font aussi récits de bagarres face à la violence des hommes et des rôles sociaux qu’on leur impose. « Tu vois, quand un homme a peur, il se rassied », glisse une maman à sa fille qui a tenu tête à son père malgré la menace des coups. « Cette création partagée est un acte esthétique et poétique qui fait entendre une parole trop souvent confisquée », souligne à juste titre Ahmed Madani, le metteur en scène. Quête de reconnaissance, chroniques d’existences, « F(l)ammes » dresse le portrait collectif d’une jeunesse tout simplement en mal… d’égalité. Cyrielle Blaire

 

L’irrévérence de Sylvain Maurice

Du roman savoureusement sardonique de Laurent Binet, La 7e Fonction du langage (Grasset), prix Interallié 2015, Sylvain Maurice a tiré des séquences qui constituent un récit scénique haletant, pulsé avec du nerf par trois comédiens (Constance Larrieu, Sébastien Lété, Pascal Martin-Granel)

Co Elisabeth Careccio

et deux musiciens (Manuel Vallade et Manuel Peskine, auteur de la musique) avec leur fourniment de part et d’autre du plateau.

Le livre à sa sortie avait fait du bruit, dans la mesure où il met en jeu, en toute causticité, l’ensemble des figures de l’intelligentsia française des années 1970 et 1980. Tout part du postulat selon lequel Roland Barthes, renversé par une camionnette le 25 février 1980, aurait été assassiné après avoir déjeuné avec François Mitterrand. Un flic mi-obtus, mi-finaud, flanqué d’un jeune professeur de lettres familier de la fac de Vincennes, mène l’enquête un peu partout. Polar sémiologique où tout fait signe avec irrévérence, la 7e Fonction du langage brocarde à qui mieux mieux, aussi bien Philippe Sollers et Julia Kristeva, traités tels quels aux petits oignons, qu’Umberto Eco, Foucault, Derrida et tutti quanti. Si Binet maîtrisait la donne de son Da Vinci Code linguistique, le théâtre, dans son immédiateté expéditive, court sensiblement le risque de tympaniser à la va-vite la « prise de tête » dont il est sempiternellement fait grief aux intellectuels. Ce péril n’est pas évité, mais on peut rire de tout, et même rire jaune. Jean-Pierre Léonardini

 

Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

Avec la création de Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction. Il y revient après de vastes détours par le tragique grec et des propositions plus personnelles au cœur du noyau familial comme dans Seuls ou Sœurs. Il y revient surtout avec une plus grande maturité tant au plan de son écriture que de celle de son travail scénique, même s’il affirme n’avoir « jamais fait de mise en scène » mais n’avoir fait qu’écrire. L’écriture de Tous des oiseaux, en tout cas, est le prolongement de la description des déchirures intimes, à commencer par la sienne propre, d’une terre à l’autre, d’une langue à l’autre, du Liban en pleine guerre civile au Québec via la France où la famille n’aura été autorisée à rester que quelques années. Cette déchirure originelle vient nourrir la fable qu’il a inventée et qui met au jour les déchirures profondes que vivent ses personnages au cœur du Moyen-Orient, de l’Europe et de l’Amérique mis dans l’impossibilité, pour le couple principal, de pouvoir vivre pleinement et ensemble l’amour qui les

Co Simon Gosselin

unit. Lui, Eitan, est un jeune scientifique d’origine israélienne, elle, Wahida, prépare aux États-Unis une thèse sur Hassan Ibn Muhamed el Wazzan dit Léon l’Africain, un diplomate et explorateur arabe qui vécut au XVIe siècle et qui, livré au pape Léon X, fut contraint de se convertir au christianisme.

Wajdi Mouawad se saisit à bras-le-corps de son sujet, de l’histoire du Moyen Orient, dessine à grands traits le parcours éclaté de ses personnages aussi bien dans l’espace que dans le temps, d’Allemagne où vit la famille du jeune homme, aux États-Unis où il étudie tout comme Wahida qu’il rencontre là, et surtout à Jérusalem où il cherche à percer le secret de sa famille… Éclats de langues aussi (quelle place pour la langue maternelle arrachée et abandonnée ?), avec au plateau, l’allemand, l’anglais, l’arabe et l’hébreu assumés par des comédiens qui viennent de tous les horizons géographiques et qui parviennent sous la houlette du metteur en scène à trouver une unité et une cohérence assez extraordinaire. Ils sont 9 qu’il faudrait tous citer avec une mention particulière pour le couple formé par Eitan et Wahida, Jérémie Galiana et Souheila Yacoub, de véritables révélations. Wajdi Mouawad tend la situation à son maximum dans une histoire qui à y regarder de près pourrait paraître presque extravagante (comme toujours chez lui), mais n’est-ce pas l’Histoire elle-même qui l’est ? Il emporte l’adhésion grâce à sa force de conviction, grâce à son talent d’écrivain (et de romancier). L’état de tension extrême de tous ces personnages que des traits d’humour ou d’auto ironie viennent à peine détendre saisit le spectateur emporté dans un véritable maelstrom. Celui de la douloureuse Histoire d’aujourd’hui. Jean-Pierre Han

 

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Villerupt, l’Italie 40 ans à l’écran

Jusqu’au 12 novembre, Villerupt fête les 40 ans de son Festival du Film  italien. Toujours avec la même fièvre cinématographique transalpine, avide de découvertes et d’hommages  aux succès passés. En présence de Cristina Comencini, présidente du jury.

 

 

Dès l’ouverture du Festival lors du week-end de Toussaint, la foule nombreuse se presse pour assister  à la projection  d’un film de Francesco Bruni en compétition pour le trophée. Ici pas de César ni d’Oscar, mais un Amilcar du nom du sculpteur italo-lorrain Amilcar Zannoni, auteur de l’œuvre originale. Pas moins de 19 films en compétition, des films inédits non distribués en France ou des avant-premières qui,  ainsi que les coproductions, sont plus nombreuses depuis quelques années. C’est en partie le fruit des négociations cordiales menées par l’ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti avec son homologue italien de l’époque, Lorenzo Ornaghi.

Après avoir longtemps écrit les films de Paolo Virzi, Francesco Bruni est devenu le scénariste de la série « Il commissario Montalbano » largement diffusée en France. Le premier film qu’il a réalisé  en 2011, « Scialla ! », a obtenu le prix du meilleur long-métrage de fiction à la Mostra de Venise. « Tutto quello che vuoi » (Tout ce que tu veux), projeté durant le festival, est son troisième long métrage. Il nous montre la rencontre improbable d’un jeune un peu à la dérive, sans emploi et sans projet, avec un vieil homme érudit de 85 ans, poète ayant connu son heure de gloire jadis. Pour mettre fin à son oisiveté, le père du jeune Alessandro le contraint d’accompagner journellement le vieillard atteint d’un début d’Alzheimer. Comme toujours, les symptômes de cette maladie causent problèmes et soucis divers mais créent aussi parfois des embarras très cocasses. Bruni, pour avoir vécu cette situation avec son père, y met beaucoup d’humanité et d’humour. Peu à peu, l’alchimie se fera entre l’adolescent amorphe et l’intellectuel : ce sera du gagnant-gagnant. En effet, la culture et la sagesse du vieillard apaiseront Alessandro et stimuleront sa curiosité défaillante alors que la bande de potes du jeune homme, pas toujours très recommandable, entrainera le vieux poète dans une aventure rocambolesque et vers une jeunesse retrouvée.

« Tutto quello che vuoi », Francesco Bruni.

Aux côtés du jeune Andrea Carpenzano, il faut noter l’extraordinaire interprétation de Giuliano Montaldo.

 

La thématique des relations intergénérationnelles semble avoir inspiré d’autres réalisateurs. On la retrouve dans « La Tenerezza », le dernier film du talentueux Gianni Amelio à qui l’on doit notamment le « Ladro di bambini » (Voleur d’enfants), grand prix du jury à Cannes en 1992. Relation intergénérationnelle à double niveau : celle d’un grand-père et son petit-fils, celle de ce même vieil homme acariâtre avec une jeune voisine mère de famille de l’âge de sa fille, alors qu’il refuse son affection à ses propres enfants. Avec son talent habituel tout en sensibilité et en finesse, Amelio nous donne à voir des échanges surprenants, notamment entre le vieil homme aigri et solitaire et le mari de la voisine qui lui demande « que peut-on dire à un enfant ? Je ne sais pas y faire avec mes enfants… ». Réponse ? «  On peut tout dire », mais ajoutant sans complexe « les miens je les aimais beaucoup petits et puis ils ont grandi et un truc bizarre s’est passé … j’ai cessé de les aimer ». Nulle provocation mais plutôt l’expression d’une douleur innommable. Il faudra l’électrochoc d’un drame pour briser l’armure qui enserre le vieillard et lui intimer le chemin vers le cœur de sa fille. Film intelligent et subtil qui laisse des traces. Plus léger mais non moins intéressant est le traitement de ce thème dans la comédie de Francesco Amato, « Lascia ti andare » (Laisse-toi aller). Elia, interprété par l’excellent Toni Servillo, est un psychanalyste romain plus tout jeune, très égocentrique et un brin dépressif…. Après une alerte de santé, on lui conseille vivement de faire du sport. En salle pas question, il va donc prendre un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole compétente mais très extravertie qui l’insupportera beaucoup au début mais à laquelle il finira par s’attacher. Ils se feront finalement beaucoup de bien mutuellement, comme

« Che cos’è l’amore », Fabio Martina.

l’affirme le réalisateur « l’un part de la tête, l’autre du corps, mais le psy et le coach font le même travail : remettre les gens sur pied » !

Autre relation intergénérationnelle, insolite et même subversive, celle proposée dans le bouleversant documentaire  du jeune réalisateur Fabio Martina « Che cos’è l’amore » (C’est quoi l’amour) sur la relation amoureuse entre deux partenaires que 43 ans séparent. Il ne s’agit pas d’un vieux barbon et d’une jeunette, ce qui surprendrait à peine, mais d’une pétulante jeune fille de 93 ans, Vanna Botta -poétesse, peintre, chanteuse et bourrée d’humour- avec un vieux gamin de 50 ans, Danilo Reschigna, acteur et dramaturge. « Une amie, une voisine qui connaissait Danilo, m’a parlé de leur histoire en me suggérant de faire un film sur eux », raconte le réalisateur. « J’étais débordé de travail sur un autre projet et j’ai refusé. Mon amie m’a pratiquement harcelée jusqu’à ce que j’accepte au moins de les rencontrer. Pour lui faire plaisir, j’ai accepté sans engagement aucun. Au bout d’à peine une heure passée avec eux, je savais déjà que je ferai ce film ».  L’auteur étant familier des sujets sociaux et philosophiques, leur histoire devient sous son œil bienveillant et pudique une œuvre d’art  poétique dans laquelle Eros gagne contre

« La vita in comune », Edoardo Winspeare.

Thanatos. Tendresse et joie de partager redonnent à la prodigieuse vielle dame goût à la vie dans un hymne à la tolérance qui nous laisse pantois.

 

Comme toujours dans le cinéma italien, la dénonciation des problèmes sociétaux et environnementaux est présente dans de nombreux films. « Veleno » (Poison), le film du réalisateur napolitain Diego Olivares, évoque le double drame de la pression mafieuse sur les agriculteurs et de la pollution des sols dans la région de Naples. La descente aux enfers du couple est poignante. « La vita in comune » (La vie en commun) d’Edoardo Winspeare prend le parti d’en rire quand il s’agit de lutter au conseil municipal contre l’envie de certains de favoriser le bétonnage des côtes superbes du Salento, à l’extrémité des Pouilles. Le maire, désabusé et fan de poésie, trouvera un renfort inattendu au sein de sa communauté et parmi ses membres les plus loufoques ! Plus délirante, l’histoire de contestation dans la comédie « L’ora è légale », cinquième film du tandem Salvatore Ficarra et Valentino Picone : en Sicile dans la ville de Pietrammare, le professeur Natoli, à peine élu maire, entend bien mettre en pratique ses promesses de campagne pour lutter contre les abus et la corruption. Scandalisée, la population habituée aux passe-droits et à l’illégalité se révolte et veut pousser le maire à la démission !

La politique et l’histoire italiennes, qui ont nourri notamment les chefs-d’œuvre de Francesco Rosi (L’Affaire Mattei,  Main basse sur la ville, Le christ s’est arrêté à Eboli…), sont encore présentes chez  Gianni Amelio et Marco Tullio Giordana. Ils perpétuent la tradition italienne du cinéma « engagé ». Villerupt  rend hommage à ce dernier en lui décernant l’Amilcar de la Ville 2017 et en programmant six de ses films. Giordana s’intéresse aux épisodes les plus critiques de l’histoire de son pays : la fin du fascisme, les années 70, le phénomène mafieux. Dans « Romanzo di una strage » (Roman d’un massacre), il évoque avec brio l’attentat meurtrier de la Piazza Fontana à Milan. Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque Nationale de l’Agriculture, faisant 17 morts et 88 blessés. Les tensions sont fortes et les affrontements souvent violents à cette époque entre les groupes contestataires et les forces de l’ordre. L’attentat est une provocation et une ruse des mouvements d’extrême droite pour compromettre les groupuscules anarchistes en leur faisant porter le chapeau. Le commissaire Calabresi (Valerio Mastandrea, excellent) doute de leur culpabilité mais sa hiérarchie l’empêche de mener à bien son enquête afin de

« Romanzo di una strage », Marco Tullio Giordana.

profiter de ce drame sanglant pour cautionner une forte répression de l’extrême-gauche.

 

Parmi les nombreux films à l’affiche, 72 au total, signalons une Carte blanche  consacrée à Luigi Comencini, dont la fille Cristina est présidente du jury. Qui eut pu prédire un si bel avenir au petit festival des débuts, dont genèse et contexte historique et social nous furent contés dans un précédent article ? Le Festival du Film Italien de Villerupt n’est pas un festival régional, il est une vitrine nationale incontournable de la production cinématographique transalpine. Clin d’œil des programmateurs avec une sélection de films italiens primés (Oscar, Palme, Lion, Ours…) qui nous permettent de revoir, ou de découvrir pour les plus jeunes, nombre de chefs-d’œuvre : « Padre Padrone », « La vie est belle », « Nuovo cinéma Paradiso », « La chambre du fils », « L’arbre aux sabots » et d’autres sont  réunis sous le titre « Le cinéma italien qui gagne » ! En écho à ce festival qui a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse, n’en déplaise à nombre de médias nationaux qui continuent de l’ignorer. Chantal Langeard

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Saint-Étienne fait sa Comédie !

En présence de la ministre de la Culture, Françoise Nyssen, fut inaugurée le 16 octobre la nouvelle Comédie de Saint-Étienne, place Jean Dasté. À l’heure du 70ème anniversaire de la décentralisation théâtrale, un événement majeur que la renaissance d’un outil culturel au service d’un public avide de richesses et découvertes scéniques.

 

 

Sur le plateau de la grande scène, la bande de garçons et filles salue le public. Salve d’applaudissements, salle comble. Sous la houlette du patron des lieux, Arnaud Meunier, les élèves du lycée Etienne Mimard ont rendu une copie parfaite ! Comme leurs jeunes collègues du collège Gambetta, en levée de rideau… Deux spectacles amateurs encadrés par des comédiens professionnels, « L’homme libre » de Fabrice Melquiot et « Nous sommes plus grands que notre temps » de François Bégaudeau, parmi les cinq projets artistiques à l’affiche confiés à la crème des auteurs et metteurs en scène contemporains, une réussite totale lors de ces trois semaines de représentations gratuites ouvertes à la population stéphanoise, en prélude à l’inauguration officielle de la Comédie en cette mi-octobre 2017. Pour que le public découvre et s’approprie les nouveaux lieux, ce magnifique temple des planches érigé sur la cathédrale de fer que fut l’antique Société Stéphanoise des Constructions Mécaniques : un symbole fort, le mariage de la matière et de l’esprit, rouges peintures et rideau rouge, l’alliance des travailleurs et des bateleurs, tous créateurs en leur spécifique humanité.

 

Jean Dasté, le pionnier et défricheur, doit s’en féliciter et s’esclaffer de plaisir dans les cintres de sa divine Comédie ! C’est lui qui, en 1947 à l’aube de la décentralisation théâtrale initiée par Jeanne Laurent, plantait les premiers tréteaux au pays de l’or noir et, sillonnant villages et campagnes, allumait des étincelles de bonheur dans les yeux de tous ces gens de peu : en témoignent dans l’album « Le théâtre de ceux qui voient », toujours aussi émouvantes au regard, les superbes photographies d’Ito Josué. « Quelle beauté, quel miracle, quel mystère réussissent à remplir ces visages, ces corps d’épouvante, de jouissance, de terreur, d’effroi, de plaisir ? », s’interroge l’héritier et compagnon de route Jean-Louis Hourdin. « Les photos saisissent la beauté des êtres, dans le temps même de la représentation, au moment où ils ne s’appartiennent plus, où, libres, ils créent, avec les acteurs, une nouvelle communauté des hommes ». Pour qui croit au ciel et celui qui n’y croit pas, pour l’un qui scande son adresse au dieu comme pour l’autre qui se refuse à tutoyer la divinité, ainsi que l’énonce avec pertinence et talent l’écrivain Erri de Luca, c’est le miracle du spectacle vivant toujours renouvelé !

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, à l’heure de la reconstruction quand les crédits si chichement comptés se dirigeaient essentiellement vers l’investissement économique et industriel, des hommes et des femmes osèrent mettre la culture au devant de la scène, une priorité à égalité avec d’autres ! Dans l’esprit nouveau insufflé par le Conseil national de la résistance, ce fut le pari d’une femme exceptionnelle, Jeanne Laurent, alors fonctionnaire au ministère de l’Éducation nationale, bien avant que le Général concède un ministère de la Culture à André Malraux : irriguer le territoire d’outils susceptibles de propager la bonne parole au cœur des villes et campagnes, s’appuyer sur les talents qui fleurissent déjà en ces contrées. En 1946, la Comédie de l’Est voit le jour à Colmar, suivent la Comédie de Saint-Étienne en 1947, le Grenier de Toulouse en 1948, le Centre dramatique de l’Ouest en 1949, la Comédie de Provence en 1952… Le réseau des centres dramatiques nationaux est né (trente-huit à ce jour). Fondateur du TNP (le Théâtre National Populaire) puis du Festival d’Avignon, Jean Vilar n’avait eu de cesse d’affirmer que le théâtre est un service public qui doit rejoindre l’ensemble des citoyens « au même titre que l’eau, le gaz et l’électricité » ! Après l’inauguration des premières Maisons de la culture en 1961 sous l’égide de Malraux, est créé en 1990 le label « Scène nationale », 71 au total tant en France métropolitaine qu’en Outre-Mer. La mission commune de tous ces lieux, selon leur statut et budget ? Faire exister la création et la culture hors la capitale, se donner les moyens de rejoindre et rassembler tous les publics avec priorité en direction des couches sociales éloignées des institutions culturelles ou privées des codes d’accès, partager outil et moyens de la structure avec les artistes et compagnies du cru.

 

Une mission initiée en 1947 par Jean Dasté dont Arnaud Meunier, le talentueux metteur en scène et directeur des lieux depuis 2011, s’enorgueillit de poursuivre. Fier d’hériter, sept décennies plus tard, de ce superbe écrin avec ses deux salles (700 et 300 places), ses grands espaces et studios de travail dévolus aux élèves de l’École supérieure d’Art dramatique, ses moyens techniques ultra-performants, son monumental hall d’accueil du public… « La Comédie de Saint-Étienne est forte de son histoire, en quittant la rue Loubet pour le quartier de la Plaine Achille, elle n’a rien perdu de son âme », souligne le jeune directeur. « La maison demeure tournée vers la création et les auteurs vivants, elle poursuit et développe son travail de sensibilisation avec les jeunes des lycées et collèges, elle n’abandonnera surtout pas son immersion dans les quartiers populaires et sa présence dans des lieux de représentation qui touchent un public fort éloigné du théâtre ». Et de l’affirmer haut et fort, « La Comédie de Saint-Étienne est l’un des théâtres les plus populaires de France » ! Qui est parvenue à presque doubler son taux de fréquentation en une petite décennie, qui consacre

©Ed. Alcoc-Myop

92% de son budget au bénéfice des compagnies locales et artistes du cru, qui bâtit les 2/3 de sa programmation en leur faveur… « Nous sommes la génération de la télévision, nous nous devons d’être ouverts et attentifs aux nouvelles générations ».

Une évidence s’impose aussi, la patte ou la griffe, le souffle que le patron des lieux est parvenu à distiller dans tous les recoins de la maison, administratif-technique ou artistique. Un besoin presque viscéral de partager ses convictions, par tous les moyens « rendre vivant le théâtre populaire », briser les clichés entre les publics, faire du théâtre un lieu chaleureux, convivial, accueillant… Et d’ajouter, ce dont l’homme fera silence par modestie et discrétion, la qualité des spectacles (Chapitres de la chute, Saga des Lehman Brothers qui obtient le Grand prix  du Syndicat de la critique en 2014, Le retour au désert, Je crois en un seul dieu…) qu’il met en scène : remarqués et salués par la critique, recommandés et applaudis sans modération par le public des salles parisiennes ou autres ! Arnaud Meunier ? Pas un homme d’appareil ni un banal faiseur de spectacles, un authentique militant de la culture qui ne craint pas d’écrire en majuscules le mot « combat » pour la défendre. « Avec d’autres, je suis et demeure un militant au service d’un idéal, d’un imaginaire ». Une belle et forte profession de foi à l’ouverture d’une saison stéphanoise qui prend forme dans un nouveau décor, du vert au rouge ! Yonnel Liégeois

 

De Los Angeles à Saint-Étienne

Des petits « Frenchies » en Californie ? Ce n’est pas un conte à la Walt Disney, mais la réalité : une dizaine d’élèves de l’école d’art dramatique de Saint-Étienne ont rejoint leurs collègues de CalArts, la réputée école d’art de Los Angeles fondée en 1971 par la veuve du célèbre réalisateur ! Pour répéter ensemble, sous la conduite d’Arnaud Meunier, une pièce qu’ils donneront en février 2018 sur les planches de la Comédie… Un texte écrit par l’auteure noire-américaine Aleshea Harris, « Fore ! » (un terme de golf qui veut dire « attention balle ! », ndlr) qui dénonce autant le racisme ambiant aux États-Unis que l’accession au pouvoir, sous les traits de Trump, d’une classe sociale blanche et riche. En dépit des différences culturelles entre jeunes Français et Américains, un projet artistique qui semble enthousiasmer les élèves de chaque coté de l’océan, suscite autant l’interrogation que la jubilation du public stéphanois dans l’attente du lever de rideau !

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Le grand art de Dominique Valadié

Au Théâtre de Poche Montparnasse, Christophe Perton met en scène Au but, la pièce de Thomas Bernhard. Du grand art, avec une prodigieuse Dominique Valadié. Sans oublier « Morgane Poulette » au Colombier de Bagnolet et « Comparution immédiate » au Rond-Point de Paris.

 

Monstre littéraire et théâtral, Thomas Bernhard a peuplé son œuvre d’êtres à sa ressemblance quand il n’est pas tout simplement question de lui-même, hommes ou femmes comme dans la pièce Au but justement, tous avec une bonne part de monstruosité, hors normes en tout cas très certainement. Pour les faire vivre, pour que leurs imprécations toujours formulées en boucle, dans une répétition qui se développe d’infimes variations en infimes variations mais qui s’affirme crescendo comme dans le Boléro de Ravel, il faut des acteurs exceptionnels.

On l’a encore vu récemment avec les comédiens lituaniens dirigés par Kystian Lupa, on l’avait vu avec François Chattot, avec Serge Merlin encore. On le voit aujourd’hui avec Dominique Valadié qui porte littéralement le personnage principal d’Au but de bout en bout, jusqu’« au but » final, ne laissant à personne, ni à sa fille quasiment muette, ni à l’auteur invité dans sa maison au bord de la mer à Katwijk (aux Pays-Bas) et qu’elle finit par faire taire, le soin d’émettre une quelconque opinion argumentée sur ce qui fait le moteur du spectacle : une prétendue discussion à propos d’une représentation d’une pièce au titre déjà emblématique, Sauve qui peut, du fameux auteur.

 

Un spectacle qu’elle et sa fille ont vu et sur lequel elles ont un avis diamétralement opposé. Elle, la mère, rejetant la pièce qui n’épargne rien ni personne, démolit tout jusqu’à la nausée, une pièce très bernhardienne en somme, au contraire de sa fille. Ce que réalise Dominique Valadié est simplement prodigieux. Elle illumine de son talent le personnage de la mère, une bourgeoise veuve du propriétaire d’une fonderie et dont la marotte consistait à dire à tout bout de champ : « Tout est bien qui finit bien »… D’un personnage qui pourrait être terne à force de ratiocination, elle parvient à détailler d’une simple inflexion de voix toutes les subtilités de son terrifiant raisonnement. Presque toujours assise, elle devient gigantesque (monstrueuse ?) lorsqu’elle se lève et arpente la petite scène du Poche Montparnasse chaudement habillé par le metteur en scène Christophe Perton qui signe également la scénographie avec Barbara Creutz Pachiaudi. Dominique Valadié est d’autant mieux mise en lumière que face à elle, dans un rôle presque muet, Lina Braban accomplit une performance de tout premier ordre. D’une présence physique d’une force étonnante (on la verrait bien dans le rôle principal d‘Yvonne princesse de Bourgogne !), elle ne cesse de circuler sur la scène pour faire les bagages pour la maison du bord de mer, entassant dans une malle vêtement sur vêtement avec une méticulosité obstinée, s’opposant par sa seule présence aux discours de sa mère. Le retournement opéré dans la deuxième partie du spectacle avec l’arrivée de l’auteur bien falot de Sauve qui peut ne durera pas longtemps, la mère reprenant très vite le dessus et Dominique Valadié irradiant encore davantage…

Du grand art toujours au service d’un grand auteur orchestré, ici, par le metteur en scène Christophe Perton. Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Sur la scène du Colombier à Bagnolet, « Morgane Poulette » conte et se raconte, se donne à voir et entendre ! Nimbée d’une lumière tamisée, naufragée solitaire sur son île imaginaire, dans un dispositif scénique original et poétique, la jeune chanteuse junkie confesse ses heurts et malheurs, douleurs et déboires amoureux. Entre révolte underground et dénonciation politique, chagrin d’amour et création artistique, le diptyque de Thibault Fayner, « Le camp des malheureux » et « La londonienne », résonne avec force sous les traits de Pearl Manifold. Seule en scène, entre humour et émotion, elle ondule magnifiquement du corps et de la voix pour noyer, au propre comme au figuré, chagrins et désillusions, blessures au cœur et naufrages dans l’alcool et la drogue, vie et mort de son ami-amant. Superbement mises en scène par Anne Monfort et créées lors du Festival des caves 2017, les tribulations d’un couple à la dérive dans une Angleterre désenchantée au capitalisme triomphant. Y.L.

– Tableau réaliste d’une justice expéditive, « Comparution immédiate » nous dresse sans concession la faillite d’un système judiciaire où les prévenus ont perdu leur humanité et ne sont plus que les numéros d’affaires à juger en un temps compté. En compagnie de Bruno Ricci impressionnant de vérité sur la scène du Rond-Point à Paris, nous naviguons d’un tribunal l’autre, Nevers-Nantes-Paris-Lille et bien d’autres, pour assister à des

Co Eric Didym

audiences surréalistes où l’ubuesque des jugements masque à peine sous le rire l’inhumanité et l’absurdité, l’incohérence et la lourdeur des peines prononcées. En adaptant le récit de Dominique Simonnot, Justice en France : une loterie nationale, le metteur en scène  et directeur de La Manufacture de Nancy Michel Didym nous donne à voir et à entendre sans fard ce qu’est véritablement une justice de classe ! Quand la scène de théâtre devient ainsi salle de prétoire, une expérience forte entre consternation et dénonciation, répulsion et émotion. Y.L.

 

 

 

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Un autoradio ou un grille-pain ?

Je me demande si je ne ferais pas mieux de remplacer mon autoradio par un grille-pain, ou toute autre chose d’utile !

Hier, alors que je circulais dans la campagne, j’allume ce foutu poste. Aussitôt, une voix suave m’explique que l’EPR va pouvoir fonctionner : si la cuve où se fait la fission n’est pas en bon état, si le fond laisse à désirer et que le couvercle est pourri, les côtés, eux, sont intacts ! D’ailleurs, on vient de commander un nouveau couvercle au Japon. Comme chacun le sait, ce pays est au top en matière de sûreté nucléaire.

Ensuite, le poste m’explique qu’après vingt et un ans de procédure, la justice a décidé de ne pas poursuivre les responsables des usines où des salariés sont morts à cause de l’amiante. C’est sûr, dans un pays où il y a plusieurs millions de chômeurs, tout tueur d’actif doit être considéré comme un bienfaiteur. Dès fois que le couvercle de l’EPR viendrait à péter, il vaut mieux que la jurisprudence prenne les devants…

Là-dessus, on me raconte que le parquet vient de faire appel de la décision de ne pas infliger de peine à une brave femme qui, par amour, avait aidé un migrant à rejoindre l’Angleterre. Et de préciser qu’en plus la traitresse était veuve de flic : mort et cocu, quel drame ! Ceci dit, pas la peine de nous demander si les gens de l’EPR ou de l’amiante étaient des enfants de salauds, on avait compris. Moralité : mieux vaut aimer les profits que les migrants !

Dernière information, avant que la voix suave ne laisse la place à de la musique tambourinante : on serait en passe de retrouver l’assassin de Donald Trump et le petit Grégory serait invité au prochain défilé du 14 juillet. Là, il est possible que j’aie mal entendu. Jacques Aubert

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Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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Nelly Todde, kiosquière à Paris

Installée dans le quartier Saint-Michel à Paris, Nelly Todde assiste, impuissante, à la désaffection du public pour les journaux. Kiosquière depuis trente-trois ans, elle dénonce les méthodes des diffuseurs et des éditeurs.

 

« J’ai démarré place de l’Opéra, dans un petit barnum en bois. À l’époque, même en ne vendant que des journaux, je gagnais bien ma vie. Je travaillais seule. C’est ce que j’aime dans ce métier. Et il y a les clients. Tu discutes, tu refais le monde, tu deviens « leur » marchand de journaux ». Nelly s’arrête de parler. L’homme devant elle cherche ses mots, trahissant un accent italien. « La préfecture ? Tout droit, boulevard du Palais ». « Comme on est un commerce de rue et qu’il n’y a pas de portes, les gens ont tendance à nous prendre pour un bureau de renseignement. On fait partie du tissu social. Le kiosque est un repère : pour les touristes, les petits vieux, ceux qui vivent dans la rue… ».

Jusqu’en juillet 2016, Nelly était dans le quartier des Abbesses, dans le 18ème arrondissement. Avec les attentats et la chute de la fréquentation, elle a quitté Montmartre pour reprendre un kiosque dans le Quartier Latin. « Mais une clientèle ne se fait pas en six mois. Et puis, la crise de la presse est réelle ». Amorcée au début des années 1980 avec l’offensive des éditeurs dans le domaine des abonnements, la baisse des ventes s’est accélérée avec l’arrivée des gratuits (20 minutes, etc…), la commercialisation en grande surface et dans les boulangeries, et plus récemment l’avènement du numérique. « En début de carrière, je vendais 40 Figaro et 60 Monde par jour. Aujourd’hui, je n’en fais plus respectivement que 10 et 30… ». De fait, sans le hors presse (cartes postales, chargeurs de téléphone, confiserie, porte-clés, plans indicateurs…), impossible de s’en sortir. Mais ce qui fait encore plus enrager Nelly et ses collègues, ce sont les stocks qu’ils sont obligés d’entreposer dans des espaces réduits, 12 m2 pour elle. « On a ni le choix des magazines, ni celui des quantités, qui sont imposées par les diffuseurs (Presstalis, les ex-NMPP et MLP, les Messageries lyonnaises de presse, ndlr). On se retrouve à devoir faire toujours plus de manutention, et surtout à exposer des revues qui ne se vendent pas, qu’on ne peut pas refuser, et qu’on paye d’avance. Non seulement les éditeurs se font de la trésorerie sur notre dos, mais parfois, il faut ramer pour se faire rembourser les crédits d’invendus ».

19 heures : Nelly fait l’inventaire des quotidiens. « Wall Street Journal : reçu un, rendu un. Le Financial Times : reçu quatre, rendu quatre…  Si même ceux qui ont du pognon n’achètent plus de journaux ! », dit-elle en s’esclaffant. Une heure et demie plus tard, elle a rangé sa caisse. À peine plus de soixante euros net, pour onze heures de travail. « Si je songe à arrêter ? Pas du tout. J’aime toujours ce métier et je crois dans le pluralisme de l’information. En revanche, c’est vrai qu’on est pris en étau entre les diffuseurs et les éditeurs, qui se foutent éperdument que la majorité d’entre nous bossent douze heures par jour, parfois sept jours sur sept, pour moins de 4 euros de l’heure… ». Et de conclure, « les kiosques appartiennent au patrimoine urbain de Paris. Or, si rien n’est fait de la part de la Mairie et des distributeurs pour travailler les points de vente autrement que comme des vitrines publicitaires, le métier va disparaître ».

En 2019, de nouveaux kiosques vont faire leur apparition. Avec, pour la première fois, des toilettes… en option ! Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Repères

La capitale compte 350 kiosques à journaux. C’est en 1857 que les kiosques de presse firent leur apparition en remplacement des baraques vétustes des premiers marchands de journaux. Ils sont gérés par la société MediaKiosk, qui en a reçu la concession par la Ville de Paris. Bien qu’ayant le statut d’indépendant, les kiosquiers n’ont le choix ni des journaux qu’ils vendent, ni des horaires d’ouverture et ne sont pas propriétaires de leurs fonds. Au nombre de ses revendications, le syndicat des kiosquiers réclame la garantie d’une rémunération horaire équivalant au minimum au Smic.

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Art&Mondes du travail, chapitre 3

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Troisième livraison : le texte d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), initialement paru dans la rubrique « Forum » du quotidien La Croix. Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL CONTRE LA CULTURE ?

Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Métamorphosée en consommable culturel, l’œuvre d’art, qui n’a pas d’adresse chez le désœuvré, n’est plus qu’un tranquillisant.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité  de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit, parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d’un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme ! Le travail est fait pour travailler ! On respire dehors ! Et pourtant, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’« externalisation de la respiration », figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette suractivité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est  malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d’air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L’efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler – on le sait, on le sent –, c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce que l’on fait. C’est le temps que l’on perd pour en gagner, l’imagination de ce que l’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l’interruption de l’action, là où l’action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par-delà le déjà fait et au-delà du déjà dit. Le temps libre, c’est d’abord la liberté que l’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. [C’est] la possibilité gardée intacte de s’étonner ; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; [le lieu] où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer.

Si la France doit se remettre au travail, que ce soit plutôt celui-là. Voilà qui prend sans doute à contre-pied « l’homme nouveau » du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort que l’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser. Qui n’a pas connu ce désœuvrement ? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail.

Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit là. La suractivité laisse la vie en jachère.

L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre, il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l’œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d’art n’a pas d’adresse chez le désœuvré. Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en

« Monument d’images », hôpital Paul-Brousse de Villejuif. Co Alain Bernardini

consommable culturel, n’est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour « boxeur manchot ».

La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle. Car lorsque l’on assèche le continent du travail de son potentiel créatif, on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim. Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui… Yves Clot

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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