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Ruzante, de Padoue à Paris

René Loyon crée en France avec bonheur, au théâtre de l’Épée de bois, Les Noces de Betia, d’Angelo Beolco dit Ruzante (vers 1502-1542). Autre spectacle à applaudir, You You au Studio Hébertot, un monologue du serbe Jovan Atchine, superbement interprété par Mina Poe. Ainsi que Lorenzaccio au Théâtre de l’Aquarium.

 

Les noces de Betia relève du genre « mariazo », soit une comédie sur le mode du conjungo empêché, ici finalement résolu sur un mode inattendu. Un paysan pataud brûle d’amour pour une donzelle rétive. Il se voit vicieusement conseillé par un faux ami malin – il a des vues sur elle – qu’un coup de couteau ramène à la raison. Pardons réciproques. Réconciliation générale. On frôle le ménage à trois. Construction magistrale, ingénieux retournements de situations, palabres d’ordre moral entre jeunes et vieux, habiles coups de théâtre. Ruzante fut acteur, auteur dramatique et metteur en scène tout en demeurant le régisseur d’Alvise Cornaro, riche propriétaire terrien. On s’enchante de la langue rendue en français par Claude Perrus, parfait connaisseur de l’idiome padouan de l’auteur, dont il a su trouver des équivalences verveuses sans hypocrisie : langue verte, crue, qui n’est pas de l’argot, inventive, rabelaisienne, plébéienne, terrienne, gorgée de sucs et d’humeurs corporelles. Stimulés par une mise en scène de grande intelligence, ils sont six à y aller de bon cœur avec véhémence et en souplesse (Charly Breton, Maxime Coggio, Titouan Huitric, Yedwart Ingey, Olga Mouak, Marie-Hélène Peyresaubes et Lison Rault), sillonnant avec esprit le vaste plateau au mur du fond troué d’ogives, sciemment éclairé par Jean-Yves Courcoux.

Un monologue, autre monde à habiter. Elodie Chanut (Cie L’œil des cariatides) a mis en scène You You, de l’auteur d’origine serbe Jovan Atchine (1941-1991). C’est joué par Mina Poe. En 1993, sortant du conservatoire, elle interpréta déjà ce « monodrame » (ainsi que le définit Elodie Chanut) sous la direction de Philippe Adrien. Une émigrée yougoslave, à la faveur de son pot de retraite dans l’atelier de confection où elle a tout donné, narre cinquante ans de son existence en France dans les trous de son discours de remerciement officiel. Depuis l’exil jusqu’à ce jour-là, en passant par la vie de bohème, l’incrustation dans l’entreprise et les hommes rencontrés, on entend en sourdine le fin mot d’exploitation, qu’elle ne prononce jamais, ce qui constitue le nerf du texte, parfois filandreux, toujours éloquent. Mina Poe est allurale, a de la grâce, un charme fou et une voix suave apte à joliment distiller l’accent slave. Jean-Pierre Léonardini

 

À voir aussi :

Lorenzaccio, la politique désenchantée

Peu souvent montée en raison de la multiplicité des personnages, la pièce d’Alfred Musset, Lorenzaccio, a pourtant séduit Catherine Marnas, la directrice du TNBA. Qui, après sa création en 2015, la propose au Théâtre de l’Aquarium dans une nouvelle distribution. En ce XVIème siècle débutant, la ville de Florence est sous le joug des

Co Patrick Berger

Médicis. Le duc Alexandre préfère orgies et tyrannie, secondé par son « mignon » Lorenzo, plutôt que de répondre aux besoins et au bonheur de son peuple !

Double langage, double vie ? Entre meurtres et viols organisés à la solde de son maître, Lorenzo aspire à plus de justice et fomente l’assassinat du prince en vue de rétablir la République. Un projet fou et solitaire, qu’il conduira à son terme dans la plus totale confusion et désillusion : un Médicis en remplace un autre ! D’une brûlante actualité, la pièce fait écho aux impasses multiples dans lesquelles se fourvoie le pouvoir contemporain : sociale, écologique, humanitaire… La folie des grands semble toujours plus écraser le quotidien des petits. Sans qu’un espoir quelconque brille à l’horizon, hormis le coup de sang individuel. Entre musique rock et décor futuriste qui délimite, telle une frontière infranchissable, le territoire des puissants à celui des manants, Catherine Marnas joue donc de l’ambiguïté de la pièce, non la révolte d’un peuple mais la colère de notables humanistes et cultivés contre un despote vulgaire et vil, pour oser le rapprochement avec le temps présent.

Et d’interpeller, non sans talent, le spectacteur-citoyen : que faire face à un pouvoir intransigeant et à la solde des parvenus ? Quels chemins aujourd’hui pour la rébellion ou l’insoumission ? Lorenzaccio , à lui tout seul, un vaste programme ! Yonnel Liégeois.

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La rentrée des classes

Lundi matin, j’ai fait la rentrée des classes, si ! si ! Bien sûr, pas à côté de chez moi, non, tout le monde me connait, ils n’auraient pas voulu.
Alors, j’suis allé à Forbach, comme ça, au hasard. J’avais acheté un cartable tout neuf et à 8h30, j’étais devant l’école. Quand tous les élèves furent rentrés et le dernier parent disparu, la directrice est venue me voir.
– « Vous attendez quelque chose, Monsieur ? ». Faut dire, j’avais mis mon grand imper, c’est pas discret.
– « Oui Madame, j’voudrais rentrer en CP ».
– « Mais ce n’est pas possible, Monsieur, vous n’avez plus l’âge ».
– « Je sais Madame, mais figurez-vous que j’ai tout oublié. Je ne sais plus ni lire, ni compter, ni écrire. Je confonds ma droite et ma gauche, dans les manifs je trouve toujours plus de participants que le chiffre du ministère. Je ne comprends pas que les licenciements aident à créer des emplois, ni que moins de fonctionnaires égale plus de service public. Et, pour tout vous dire, aux dernières élections j’ai voté Hamon à la présidentielle et Communiste aux législatives ». Là, la directrice a changé de couleur.
– « Je vois, Monsieur, il y a comme qui dirait, une urgence. Ça tombe bien parce que ce matin on a dédoublé les CP et il reste justement une place dans la classe de Madame Martin ».

J’étais drôlement content parce que Mme Martin, elle a l’air super gentille, et puis pas étonnée du tout de me voir. Faut dire qu’elle-aussi, elle débute. Instit, c’était pas sa vocation, c’est juste parce que sinon elle était au chômage. En fait, elle a fait des études de zoologie puis elle s’est spécialisée dans la recherche sur les plantigrades. Alors, elle était pas fâchée que je sois dans sa classe.
Comme j’ai eu pas mal de difficultés pour m’asseoir sur le petit pupitre, les autres gosses, ils se sont moqués de moi. Alors, la maitresse elle les a grondés.
Mais à ce moment-là, la porte s’est ouverte et on a vu rentrer le Président de la République. Et hop ! En un bond, il était sur l’estrade.
– « Alors, ça va bien les petits enfants ? »
– « Oui ! », qu’on a tous crié.
– « Contents d’être là ? »
– « Oui ! Oui ! »
– « Regardez ce que je vous ai amené. Qui c’est, ce monsieur en costume ? C’est le Ministre ! Et cette dame, c’est la secrétaire d’État et cet autre Monsieur avec sa belle casquette, c’est le Préfet ! Alors, vous êtes contents de les voir ? »
– « Oui ! Oui ! Oui !», qu’ils ont dit les enfants. En vérité, ils étaient un peu déçus, ils auraient préféré les clowns Trump et Kim Jong-Un.

Et puis, le Président a fait la bise à tout le monde. Arrivé à ma hauteur, il a semblé surpris.
– « Et qui c’est, celui-là ? ». La directrice s’est penchée vers lui, « en fait, Monsieur le Président, il est de gauche, alors j’ai cru bien faire ».
– « Mais c’est une excellente initiative, n’est-ce pas M. le Ministre ? Tous ces ignares qui ne comprennent pas que c’est la branche qui écrase l’entreprise et pas le contraire et que le petit oiseau de la CSG va bientôt sortir, si on les renvoyait se faire rééduquer, hein ? ».
– « Certes, Monsieur le Président, mais déjà qu’on a n’a pas embauché de profs pour les CP dédoublés. Pensez, des milliers d’élèves en plus, on peut pas ! ».
Du coup, sous prétexte que j’ai écrabouillé la chaise, demain je passe en CM2. Lundi, je suis au collège, je suis dispensé du stage en entreprise et je file direct à Pôle emploi, sans même devoir passer le Bac. Mardi, je me retrouve à la retraite, mais pas la même, vu qu’entre temps le p’tit oiseau de la CSG sera sorti m’en prendre un bout.  Dommage, j’l’aimais bien, Madame Martin !

Cela dit, ça tombe bien que je sois libre mardi. Parce que y-a manif, j’aurais le temps d’y aller. Jacques Aubert

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Nelly Todde, kiosquière à Paris

Installée dans le quartier Saint-Michel à Paris, Nelly Todde assiste, impuissante, à la désaffection du public pour les journaux. Kiosquière depuis trente-trois ans, elle dénonce les méthodes des diffuseurs et des éditeurs.

 

« J’ai démarré place de l’Opéra, dans un petit barnum en bois. À l’époque, même en ne vendant que des journaux, je gagnais bien ma vie. Je travaillais seule. C’est ce que j’aime dans ce métier. Et il y a les clients. Tu discutes, tu refais le monde, tu deviens « leur » marchand de journaux ». Nelly s’arrête de parler. L’homme devant elle cherche ses mots, trahissant un accent italien. « La préfecture ? Tout droit, boulevard du Palais ». « Comme on est un commerce de rue et qu’il n’y a pas de portes, les gens ont tendance à nous prendre pour un bureau de renseignement. On fait partie du tissu social. Le kiosque est un repère : pour les touristes, les petits vieux, ceux qui vivent dans la rue… ».

Jusqu’en juillet 2016, Nelly était dans le quartier des Abbesses, dans le 18ème arrondissement. Avec les attentats et la chute de la fréquentation, elle a quitté Montmartre pour reprendre un kiosque dans le Quartier Latin. « Mais une clientèle ne se fait pas en six mois. Et puis, la crise de la presse est réelle ». Amorcée au début des années 1980 avec l’offensive des éditeurs dans le domaine des abonnements, la baisse des ventes s’est accélérée avec l’arrivée des gratuits (20 minutes, etc…), la commercialisation en grande surface et dans les boulangeries, et plus récemment l’avènement du numérique. « En début de carrière, je vendais 40 Figaro et 60 Monde par jour. Aujourd’hui, je n’en fais plus respectivement que 10 et 30… ». De fait, sans le hors presse (cartes postales, chargeurs de téléphone, confiserie, porte-clés, plans indicateurs…), impossible de s’en sortir. Mais ce qui fait encore plus enrager Nelly et ses collègues, ce sont les stocks qu’ils sont obligés d’entreposer dans des espaces réduits, 12 m2 pour elle. « On a ni le choix des magazines, ni celui des quantités, qui sont imposées par les diffuseurs (Presstalis, les ex-NMPP et MLP, les Messageries lyonnaises de presse, ndlr). On se retrouve à devoir faire toujours plus de manutention, et surtout à exposer des revues qui ne se vendent pas, qu’on ne peut pas refuser, et qu’on paye d’avance. Non seulement les éditeurs se font de la trésorerie sur notre dos, mais parfois, il faut ramer pour se faire rembourser les crédits d’invendus ».

19 heures : Nelly fait l’inventaire des quotidiens. « Wall Street Journal : reçu un, rendu un. Le Financial Times : reçu quatre, rendu quatre…  Si même ceux qui ont du pognon n’achètent plus de journaux ! », dit-elle en s’esclaffant. Une heure et demie plus tard, elle a rangé sa caisse. À peine plus de soixante euros net, pour onze heures de travail. « Si je songe à arrêter ? Pas du tout. J’aime toujours ce métier et je crois dans le pluralisme de l’information. En revanche, c’est vrai qu’on est pris en étau entre les diffuseurs et les éditeurs, qui se foutent éperdument que la majorité d’entre nous bossent douze heures par jour, parfois sept jours sur sept, pour moins de 4 euros de l’heure… ». Et de conclure, « les kiosques appartiennent au patrimoine urbain de Paris. Or, si rien n’est fait de la part de la Mairie et des distributeurs pour travailler les points de vente autrement que comme des vitrines publicitaires, le métier va disparaître ».

En 2019, de nouveaux kiosques vont faire leur apparition. Avec, pour la première fois, des toilettes… en option ! Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph

 

Repères

La capitale compte 350 kiosques à journaux. C’est en 1857 que les kiosques de presse firent leur apparition en remplacement des baraques vétustes des premiers marchands de journaux. Ils sont gérés par la société MediaKiosk, qui en a reçu la concession par la Ville de Paris. Bien qu’ayant le statut d’indépendant, les kiosquiers n’ont le choix ni des journaux qu’ils vendent, ni des horaires d’ouverture et ne sont pas propriétaires de leurs fonds. Au nombre de ses revendications, le syndicat des kiosquiers réclame la garantie d’une rémunération horaire équivalant au minimum au Smic.

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Art&Mondes du travail, chapitre 4

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Quatrième livraison : le texte de Serge Le Glaunec, responsable de l’activité Politique culturelle à la CGT. Yonnel Liégeois

 

 

RENFORCER L’ACTION DU COMITE D’ENTREPRISE POUR FAVORISER LA RENCONTRE ART & MONDES DU TRAVAIL

Précieux acteurs de la rencontre artistique dans l’entreprise, les comités d’entreprise et leurs élus surchargés de prérogatives devraient pouvoir bénéficier de l’accompagnement d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

 

 L’enjeu de la présence de l’art sur le lieu du travail serait aujourd’hui essentiellement porté par les chefs d’entreprise ou les directions, plutôt que par les salariés et leurs représentants aux comités d’entreprise (CE). Mon expérience me laisse à penser que la réalité est plus équilibrée. Des expériences existent, des volontés de faire et des aspirations à la rencontre entre art et travail s’expriment aussi parmi les élus de CE. Il est fréquent d’évoquer des interventions qui restent gravées dans la mémoire, entretenant l’idée d’une période bénie. Certaines de ces actions furent cruciales et fondatrices, mais elles ont une fâcheuse tendance à cacher un foisonnement de propositions qui dès cette époque furent plus contrastées dans leurs objectifs, moins spectaculaires. Un mythe s’est créé qui permet alors de mieux décrier le temps présent.

 

Mythe et réalité

Ce qui a surtout changé, ce sont les entreprises elles-mêmes. Les grandes concentrations ouvrières ont vu décroître leurs effectifs. La politique de la sous-traitance a multiplié les petites et moyennes unités. D’autres ont éclaté en de multiples entités qui ne cessent de se restructurer, empêchant toute permanence de l’action d’équipes militantes et donc l’éducation et la sensibilisation des ayants droit. Face à ces mutations, la législation régissant les CE depuis leur création a connu une seule grande évolution avec les lois Auroux portant exclusivement sur le contrôle économique. Le droit régissant l’action sociale n’a fait l’objet d’aucune évolution, alors que le paysage socio-économique, culturel et du loisir de la France n’a plus rien de comparable à celui de 1946. En revanche, l’évolution de la loi permettant l’institution de la délégation unique (1) a conduit à ce que de moins en moins d’élus soient dans l’obligation d’intervenir sur des champs revendicatifs de plus en plus étendus.

En ce qui concerne les salariés, à peu près un travailleur sur deux ne dispose pas d’une institution représentative et bien plus encore ne bénéficient pas d’un CE doté d’un budget d’action sociale correctement abondé. En la matière, la loi n’a aucune exigence, si ce n’est sur la dotation au fonctionnement du CE fixée à 0,2 % de la masse salariale. Pour qu’aucun salarié ne soit par avance exclu, des évolutions légales seraient également nécessaires dans ce domaine.

 

Marge de manœuvre réduite

Quand une direction d’entreprise s’engage, c’est le plus souvent une personne qui le décide. De plus, ce choix de l’entreprise fait immédiatement l’objet d’un soutien de la collectivité, puisqu’il entrera dans les dispositifs du mécénat et aura pour effet de générer une réduction des sommes soumises à l’impôt. Rien de tel pour le CE. Il supportera seul l’effort financier consenti et les règles de la démocratie font que ce n’est pas une personne qui décide, mais un collectif hétérogène. Plusieurs organisations syndicales y sont représentées et la concurrence électorale ne pousse pas à la bienveillance entre elles. De plus, le chef d’entreprise a le pouvoir de refuser une action sur le lieu du travail : aucune intervention ne peut s’y dérouler sans son accord. Commencer un projet nécessite une forte capacité de conviction et du courage politique. L’amorçage est donc laborieux : il nécessiterait un accompagnement attentif d’institutions culturelles et des pouvoirs publics.

Prenons l’exemple des actions impulsées par l’initiative Art et entreprises (2) présentée en avril 2014 par Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture et de la Communication. Ces dispositifs génèrent une forme d’intervention peut-être plus délicate à mettre en œuvre pour un CE qu’une direction d’entreprise. Ils procèdent d’une volonté de construire des événements, peu nombreux sur les territoires, qui mobilisent des moyens humains et financiers non négligeables de la part des entreprises et des institutions culturelles. Cette culture de l’événement sied bien à l’entreprise qui utilisera la démarche pour mettre en valeur une image de qualité d’une équipe de travail. Pour de multiples raisons, les CE quant à eux nourrissent très souvent une méfiance envers la médiatisation de leur action.

 

Soutenir les CE et leurs élus

La tendance au consumérisme qui caractériserait aujourd’hui l’action des CE doit être interrogée. Les évolutions des entreprises et de leurs effectifs ont entraîné la réduction de ceux qui ont encore les moyens de maintenir une équipe professionnelle et, à plus forte raison, un animateur culturel. Or sans cela, qui peut se charger de ce travail de conception ? Des élus de CE surchargés de mandats et de prérogatives et n’ayant pas les compétences requises ? Des institutions culturelles du territoire ? Soumises à la pression des chiffres (nombre des entrées ou taux de remplissage) et à la réduction des budgets de fonctionnement, elles ont-elles mêmes davantage tendance à regarder le CE comme le moyen d’élargir leur public au travers de la réduction qu’il consent que de proposer une réelle action culturelle en direction des collectifs d’entreprise. Nous assistons même à une tendance inverse qui consiste à durcir un lien contractuel et marchand entre CE et acteur culturel du territoire. Au profit de

« Images négociées, portraits d’agents EDF ». Co Michel Séméniako

l’efficacité économique, certaines institutions culturelles choisissent de cibler des CE importants, délaissant le travail de fond conduit par une structure inter-CE, comme celui réalisé par un grand festival de musique du monde en Loire-Atlantique.

Les réalités des CE sont complexes et diverses. Leur intervention culturelle et l’engagement des élus pour ces actions ne demandent qu’à être sollicités. Et cependant ils furent difficiles à mobiliser sur la proposition ministérielle, alors qu’il est impossible de faire l’économie de leur mobilisation. Si la charte « art et mondes du travail » peut être un outil pour cela, il serait nécessaire d’engager un travail d’analyse des réalités des CE – à l’instar de ce qui a été entrepris en Rhône-Alpes entre le comité régional CGT, l’université de Lyon et la Drac – et d’initier des interventions, mieux dimensionnées, s’appuyant sur les potentiels existants. Serge Le Glaunec

(1) Délégation unique : l’employeur peut décider de regrouper les instances représentatives du personnel dans une instance commune (article L2326-1 et suivants du Code du travail).

(2) Convention-cadre Culture et monde du travail, résidences d’artistes sur des sites industriels et expositions dans l’entreprise (l’Entreprise à l’œuvre) : http://bit.ly/FilippettiArtetEntreprise/

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Art&Mondes du travail, chapitre 3

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Troisième livraison : le texte d’Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam), initialement paru dans la rubrique « Forum » du quotidien La Croix. Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL CONTRE LA CULTURE ?

Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Métamorphosée en consommable culturel, l’œuvre d’art, qui n’a pas d’adresse chez le désœuvré, n’est plus qu’un tranquillisant.

 

Il faut remettre la France au travail. L’argument est à la mode. Et, sur les tribunes, l’approximation n’effraie pas. Efficacité et intensification du travail seraient purement et simplement la même chose. Pourtant, dans la réalité professionnelle, la course aux chiffres mine l’intelligence du but à atteindre, l’ingéniosité et la qualité  de l’acte. La tyrannie du court terme laisse les femmes et les hommes aux prises avec un compactage du temps qui use le corps et l’esprit, parfois jusqu’à la rupture. L’obsession des résultats et le fétichisme du produit imposent la démesure d’un engagement sans horizon. Travaillez plus : expirez, inspirez. Du rythme ! Le travail est fait pour travailler ! On respire dehors ! Et pourtant, sous le masque d’une mobilisation de tous les instants, une immobilisation psychique insidieuse fait son nid. D’un côté s’avance une sorte d’« externalisation de la respiration », figure moderne du travail « en apnée ». Mais, de l’autre, cette suractivité ressemble de plus en plus à un engourdissement. Le travail est  malade, enflammé et éteint à la fois. Gâté par le manque d’air, il essouffle ceux qui travaillent sans reposer les autres, ceux qui sont livrés à la respiration artificielle des appareils du chômage de masse. De grâce, ne mettons pas ce type de travail au centre de la société. Il y est déjà trop.

L’efficacité du travail est pourtant tout le contraire de cette intensification factice. Car, au fond, travailler – on le sait, on le sent –, c’est aussi le loisir de penser et de repenser ce que l’on fait. C’est le temps que l’on perd pour en gagner, l’imagination de ce que l’on aurait pu faire et de ce qu’il faudra refaire. La source insoupçonnée du temps libre se trouve là. Dans l’interruption de l’action, là où l’action bute sur ses limites, dans la disponibilité conquise au travers du résultat, par-delà le déjà fait et au-delà du déjà dit. Le temps libre, c’est d’abord la liberté que l’on prend de ruminer son acte, de le jauger, même et surtout différemment de son collègue, avec son collègue, contre son chef, avec son chef. [C’est] la possibilité gardée intacte de s’étonner ; la curiosité nourrie par l’échange au sein de collectifs humains dignes de ce nom, branchés sur le réel qui tient si bien tête aux idées reçues ; [le lieu] où la pensée circule pour progresser. C’est le loisir de déchiffrer et pas seulement le devoir de chiffrer.

Si la France doit se remettre au travail, que ce soit plutôt celui-là. Voilà qui prend sans doute à contre-pied « l’homme nouveau » du néo-stakhanovisme montant. Mais il faut choisir. Car le loisir de penser au travail ne « s’externalise » pas sans risque. Quand l’activité professionnelle manque d’inspiration, elle finit par empoisonner la vie entière. Elle a le bras long. Ce qui s’y trouve refoulé intoxique les autres domaines de l’existence. Alors, le « temps libre » vire au temps mort que l’on cherche à remplir à tout prix. Et même sans penser. Qui n’a pas connu ce désœuvrement ? Dangereux pour les destinées de la création artistique, il s’enracine au travail.

Quand l’activité ordinaire se trouve systématiquement contrariée, ravalée et finalement désaffectée, la vie au travail, d’abord impensable, devient indéfendable. Superflue. De trop. Désœuvrée. Le désœuvrement premier se tapit là. La suractivité laisse la vie en jachère.

L’effet sur l’âme de ce refroidissement climatique de la vie professionnelle n’est pas à sous-estimer. Ses incidences sur la culture non plus. Car cet activiste désœuvré embusqué en chacun de nous n’a jamais dit son dernier mot. Pour se défendre, il se durcit et se ramasse. Il s’insensibilise. Pour oublier, il s’oublie. Diminué, il « fait le mort ». Et, à cet instant, l’œuvre d’art ne lui parle plus. Elle parle seule. Car l’œuvre d’art n’a pas d’adresse chez le désœuvré. Lourdes conséquences. Car alors, l’œuvre elle-même, métamorphosée en

« Monument d’images », hôpital Paul-Brousse de Villejuif. Co Alain Bernardini

consommable culturel, n’est plus qu’un tranquillisant. Elle soulage une vie amputée : anesthésique pour « boxeur manchot ».

La faute consiste à croire qu’empoisonnée au travail, la vie pourrait être placée sous perfusion culturelle. Car lorsque l’on assèche le continent du travail de son potentiel créatif, on brise les ressorts de sa « demande » à l’égard des artistes. Au mieux, on fabrique le souci de se distraire. Mais le divertissement culturel ne fait pas la voie libre. Il prend souvent l’allure grimaçante d’une passion triste où l’on s’oublie une deuxième fois. Plus grave, il vaccine à tort contre les risques de l’œuvre. Car l’œuvre, au fond, irrite le désœuvré en attisant la vie empêchée qu’il a dû s’employer à éteindre, à tromper comme on trompe sa faim. Sans destinataire dans le monde du travail, la création artistique est donc en danger. Nous aussi. Elle respire mal et se rouille en marchandises. Elle survit. Mais pour vivre, il lui faut se mêler à la re-création du travail. De l’air ! C’est une question de santé publique, comme on dit aujourd’hui… Yves Clot

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En douze clics, Creil au travail

Jusqu’au 4 juin, se déroule à Creil ((60) et dans son agglomération « Usimages ». En douze expositions, un original et superbe parcours photographique qui met à l’honneur l’homme et son travail, l’outil et la machine. Rencontre avec Fred Boucher, le directeur artistique de l’événement.

 

 

Yonnel Liégeois –  « Usimages » inaugure son second parcours photographique. Quelles nouveautés par rapport à la précédente édition ?

Fred Boucher – La majorité des expositions présentées dans le cadre d’ «Usimages » sont organisées en plein air. Cette année, nous avons mis l’accent sur la création, par exemple avec l’expo « RER, 1970-1980 » à partir des archives de la RATP. C’est la même démarche qui nous a guidé en imaginant celle sur les « Industries rouennaises » à partir du fond photographique de Bernard Lefebvre, dit Ellebé. Un travail qui demande des recherches dans les archives et permet de revisiter des fonds rarement offerts à la vue du grand public. Enfin, nous avons initié un travail de résidence sur cinq entreprises du

« Industries rouennaises ». Co Ellebé

bassin creillois. Ce sont deux jeunes photographes fraichement diplômés de l’École d’Arles, Margot Laurens et Vincent Marcq, qui ont été choisis : nous faisons vraiment une grande place à la création !

 

Y.L. – « L’homme au travail dans son rapport à la machine ou à son outil », est le fil conducteur des douze expositions. Une réhabilitation de l’image ouvrière ?

F.B. – Oui et non, tout à la fois… L’idée était de mettre en avant comment cette imagerie évolue, mais aussi comment peu à peu disparait cette image de l’homme et de la machine. Il y a une déshumanisation des photographies. Par exemple, le travail de Daniel Stier, qui présente des photographies de laboratoire, pose vraiment la question du rapport de l’homme à la machine. Même si les expériences présentées permettent d’améliorer les postes de travail, l’impression que l’on ressent est toute autre. Les humains semblent asservis

Les ouvriers de la Cofrablack. Co Dominique Delpoux

à la machine, ils apparaissent comme le prolongement de celle-ci. Le point de vue de ce photographe nous amène à un questionnement et joue de cette ambiguïté.

 

Y.L. – Les expositions, dans leur majorité, sont présentées en plein air. Un choix délibéré ?

F.B. – Oui, c’est un choix politique de la part des élus que de présenter la photographie dans les espaces publics comme dans les parcs. Cela permet d’abord au grand public d’accéder plus facilement à une telle manifestation culturelle, cela lui permet aussi de découvrir des lieux de promenade en milieu urbain. Pour nous, ce fut un vrai challenge : créer des

Au cœur du Creillois. Co Margot Laurens

modules de présentation en plein air, développer des actions de médiation grand public (visites sportives, visites en vélo …) sur ces lieux !

 

Y.L. – Vous donnez à voir ce qui semble avoir disparu : l’ouvrier, l’outil, le monde industriel. Un paradoxe ?

F.B. – Ce qui a disparu, mais aussi ce qui est contemporain… Et surtout, comment documenter, quelle valeur accorder à ce document du passé qui peut devenir œuvre d’art dans le cadre d’une exposition ? De la même manière, quel regard et comment photographier les activités industrielles d’aujourd’hui qui ne sont plus autant visuelles que ce que l’on pouvait trouver dans l’industrie lourde du 19e ou du début de ce siècle ?

 

Y.L. – La ville de Creil se propose de collecter les photographies personnelles de ses habitants au travail. Dans quelle perspective ?

F.B. – Cette collecte s’est réalisée en écho à l’exposition sur l’auto-représentation. Nous avons réussi à collecter un certain nombre de photographies que nous avons présentées. Le but est bien évidemment de

« Espace-Machine ». Co Caroline Bach

continuer cette collecte afin de constituer une mémoire des activités industrielles du bassin creillois. Cette mémoire individuelle permet peu à peu de construire une mémoire collective.

 

Y.L. – Divers établissements scolaires sont associés à la manifestation. Une sensibilisation à l’univers de l’entreprise ?

F.B. – Les opérations de médiation sont au cœur de notre projet, des ateliers ont été réalisés tout au long de l’année scolaire. Les jeunes pratiquent la photographie et visitent les expositions. Beaucoup de visites sont organisées et des livrets « Découverte » donnent des clefs pour la compréhension des images. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

LE TRAVAIL SOUS TOUS LES ANGLES

« Ateliers ». Co Cédric Martigny

Organisé par l’agglomération Creil Sud Oise sous la direction artistique de Diaphane, le pôle photographique en Picardie, le parcours proposé par « Usimages » offre un regard croisé sur le monde du travail sous trois angles : des photographies historiques issues de fonds d’archives, des photographies contemporaines et des photographies en rapport avec les entreprises de la région. De l’employée de bureau des années 70 au conducteur de machines numérisées, le contraste est saisissant : l’ouvrier est-il pour autant un homme libéré ? L’image se révèle d’une force extraordinaire lorsqu’elle donne à voir ce nouvel univers du travail aseptisé, robotisé au cœur duquel le salarié n’est plus maître de son temps…

Et pourtant du geste au travail, sourd la beauté de l’ouvrage quand l’image s’accorde le temps de pose nécessaire. « Usimages » permet aussi de mettre en pleine lumière le travail de photographes, hommes et femmes, jeunes ou aînés dans le métier, qui ont élu l’entreprise comme source d’inspiration. Des travailleurs de la

« Ways of knowing ». Co Daniel Stier

focale, artistes de l’ombre (Caroline Bach, Dominique Delpoux, Cédric Martigny…) qui prennent le temps de regarder, d’observer, d’écouter pour mieux capter une ambiance, un regard, un geste… De la photographie documentaire à la recherche esthétique, ils sont les témoins privilégiés de l’univers de l’entreprise souvent caché et parfois méprisé, rarement à l’affiche des galeries ou des musées, dont ils partagent bien souvent les valeurs : la ténacité, la fraternité, l’amour du métier et du travail bien fait. D’une expo l’autre, entre l’hier et l’aujourd’hui, de l’Île Saint-Maurice au Parc de la Brèche, une balade photographique qui se savoure à l’air libre.

 

NANTES, IMAGES DU TRAVAIL

Des hommes allongés dans leurs hamacs lors des grèves de 1936 aux chantiers navals, l’étrave du célèbre paquebot Normandie à Saint-Nazaire en 1932, l’occupation de l’usine Chantelle à Saint-Herblain en 1981… De page en page, les images défilent. Bien avant l’usage du portable, toutes réalisées par des salariés, ouvriers en lutte ou en vacances ! En charge du fonds photographique du Centre d’histoire du travail de Nantes où elles furent déposées par les organisations ouvrières ou des militants, Xavier Nerrière (en préparation, un autre ouvrage à sortir prochainement sur l’œuvre d’une photographe engagée : « Le peuple d’Hélène Cayeux ») les a sélectionnées et rassemblées dans un magnifique ouvrage.

Mieux qu’un album de photos, « Images du travail » s’offre tel un incroyable roman-photo populaire ! Qui retrace une histoire sociale trop souvent rayée des mémoires, qui raconte au quotidien l’épopée de milliers d’anonymes bâtisseurs de la France d’aujourd’hui… Plus encore, en interrogeant le pourquoi et comment les classes populaires s’emparèrent ainsi de la photographie, Nerrière pose les

Co René Bouillant

premiers jalons d’une histoire encore à écrire : quid de la photographie sociale comme œuvre patrimoniale ? Quid de sa reconnaissance culturelle ? Quid de l’intérêt des conservateurs et des chercheurs pour semblables clichés ? D’une photographie à l’autre, un étonnant voyage au cœur de « la sociale » qui ravira l’œil de l’amateur comme de l’esthète.

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La Charité, les mots en capitale

Du 24 au 28 mai, le « Festival du mot » investit la ville de La Charité-sur-Loire (58). Avec Christiane Taubira comme invitée d’honneur, une manifestation originale qui « entend bien lutter contre les déterminismes sociaux en proposant à tous d’apprivoiser les mots et de valoriser leur saveur ». Rencontre avec Marc Lecarpentier, son fondateur et directeur.

 

 

Yonnel Liégeois – Vous inaugurez la 13ème édition du « Festival du mot ». Un mauvais chiffre à la une ou de bons mots à la clef ?

Co Harcourt

Marc Lecarpentier – Le premier festival commençait un 13 juin et nous en sommes à la 13ème édition ! Preuve qu’il ne faut pas être superstitieux… D’autant que les mots sont une source inépuisable de bonheurs et de découvertes.

Y.L. – Christiane Taubira, grande dame de culture, est l’invitée d’honneur de cette édition. Un choix politique et/ou un choix éthique ?
M.L. – Un choix qui est loin de la politique et qui se veut au contraire un hommage aux mots des poètes que Christiane Taubira sert avec une ferveur, un enthousiasme et une intelligence rares. Un hommage aussi à son talent rhétorique qui éblouit jusqu’à ses contradicteurs !

Y.L. – Si les mots « probité » et « morale » ont scandé le temps de la campagne présidentielle, celui de « culture » en fut terriblement absent. Un mot maudit ?
M.L. – Le débat sur la culture a effectivement été le grand absent de l’élection présidentielle. Les périodes de crise et de crispation favorisent cet oubli. Mais, il existe dans ce pays, loin des grandes institutions, des énergies salutaires qui luttent pour que la culture ne soit pas un domaine réservé. C’est ce qu’essaie, avec ses modestes moyens, de faire le Festival.

Y.L. – « Le festival entend lutter contre les déterminismes sociaux », affirmez-vous dans l’édito 2017. Qu’en est-il concrètement ?
M.L. – Il s’agit, à travers les 98 propositions qu’offre le Festival, de ne pas s’adresser qu’à ceux qui manient les mots avec aisance ! Il s’agit de montrer au plus grand nombre que les mots peuvent être source de grands bonheurs, même s’il faut parfois se méfier de ceux des démagogues.

Y.L. – Le festival conjugue les mots sous toutes ses formes, colorées et métissées. Quel avenir pour le « mot français » hors nos frontières ?

Christiane Taubira, la voix des poètes

M.L. – Contrairement aux idées reçues, le Français ne perd pas de terrain, mais en gagne plutôt dans certains pays. C’est plutôt à l’intérieur même de nos frontières qu’il nous faut rester vigilant, face à ces « californismes » qui gagnent subrepticement du terrain. La langue ne doit pas être figée, mais elle doit se méfier de ces termes bizarroïdes qu’on pourrait facilement traduire…

Y.L. – Enfin, le mot de la fin ! Celui d’« utopie » fait-il encore sens pour vous ?
M.L. – « Comme si tout grand progrès de l’humanité n’était pas dû à de l’utopie réalisée ! Comme si la réalité de demain ne devait pas être faite de l’utopie d’hier et d’aujourd’hui »,  disait André Gide (in Les nouvelles nourritures). En 2005, le festival était une utopie. En 2017, l’utopie a fait un petit bout de chemin… Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

DES MAUX ET DES MOTS

Il est seul en scène, Jean-Christophe Quenon, et pourtant défile sous nos yeux l’existence de milliers de vies brisées ! Sales, puantes, alcoolisées, malades ou blessées… Ces hommes et femmes délabrés, nous les avons tous croisés un jour ou l’autre : dans le hall d’une gare ou sur un bout de trottoir. Durant quinze ans, Patrick Declerck fut consultant auprès des clodos du Centre d’accueil et d’hébergement de Nanterre. Son compagnonnage avec les maux

Co Giovanni Cittadini Cesi

de ces « fous d’exclusion, fous de pauvreté, fous d’alcool mais victimes surtout de la société et de ses lois, du marché du travail et de ses contraintes », il l’a traduit en mots pour nourrir deux ouvrages.

Ces mots du spécialiste, le metteur en scène Guillaume Barbot les a finement agencés… Et Quenon alors, en bateleur de rues et habits de première nécessité, de clamer dans « On a fort mal dormi » des vérités dérangeantes, inconfortables mais incontournables : « la rue est un crime ignoble commis à chaque heure du jour et de la nuit contre des faibles et des innocents ». Non pour faire spectacle de la misère de l’autre, mais pour initier une rencontre entre les mots et maux des mal aimés et ceux des mieux lotis. Des mots gueulés ou chuchotés, chantés ou pleurés, surtout incarnés par un comédien époustouflant de sincérité et de proximité. Y.L.

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Eloquentia, les mots du « 9-3 »

En ce jour d’ouverture du 70ème Festival de Cannes, un film original à l’affiche des salles : « À voix haute, la force de la parole ». Le long métrage de Stéphane de Freitas et Ladj Ly est plus qu’un documentaire. Le récit d’une  joyeuse épopée collective  pour pallier le déterminisme social.

 

 

Le déterminisme social, Stéphane de Freitas en fut la victime lorsque, basketteur professionnel, il a quitté à 15 ans le collège d’Aubervilliers, sa ville natale, pour un établissement de Neuilly. Sa manière de s’exprimer l’étiquetait à coup sûr comme « banlieusard », pour ne pas dire pire ! Il s’intégra… en intégrant les codes du parler « geoisbour », comme disent ses potes. Il lui en restera un goût amer dans la bouche.

Ce n’est que dix ans plus tard, après avoir failli mourir d’un accident d’automobile, que le jeune juriste qu’il est devenu eut envie de mettre d’autres mots dans la bouche des petits frères et sœurs de ses potes. Afin qu’ils ne subissent plus ségrégation et regard condescendant, afin qu’ils soient à armes égales avec les jeunes des beaux quartiers. Intimement persuadé que l’égalité des chances est liée aussi à une égale maîtrise de l’expression orale, outil ancestral de persuasion, il crée  Eloquentia : un concours d’éloquence réservé aux 50 000 étudiants du « 9-3 », répartis pour moitié entre Saint-Denis et Gennevilliers. L’objectif ? Que l’art de la rhétorique ne soit pas l’apanage des jeunes avocats du barreau de Paris, qu’il devienne une étape dans un processus d’émancipation  pour ces jeunes souvent stigmatisés par leurs origines ethniques, socioculturelles ou géographiques.

 

Il fait appel à Maître Bertrand Périer, avocat au Conseil d’État, pour leur enseigner la rhétorique. Conscient de la difficulté de cet apprentissage pour ces jeunes, il a l’habileté de les entourer de toute une équipe. En effet, les mots ne suffisent pas, encore faut-il que la voix porte … D’où l’enjeu de leur apprendre à la placer par un travail de respiration : ce sera avec Pierre Derycke, professeur de chant. Mais le chant, comme la prise de parole, implique le corps entier ! Alors, ils feront également un travail postural, ils apprendront à se mouvoir avec aisance devant un public dans les ateliers théâtre d’Alexandra Henry. Cerise sur le gâteau, Stéphane de Freitas leur offre les conseils du slameur Loubaki Loussalat pour apprivoiser la scansion des mots et le phrasé, qui donneront à leur prestation une identité personnelle.

Ne nous y trompons pas, toute l’équipe  pédagogique n’a qu’une idée en tête : qu’ils prennent confiance en eux ! Ces étudiants ont bien conscience que leur déficit linguistique est un handicap, certains sont paralysés par la timidité et la peur du jugement de l’autre. « Ils sont aussi héritiers de Cicéron, tout autant que les étudiants de Science-Po où j’enseigne », affirme haut et fort Me Bertrand Périer au cours de l’émission « On n’est pas couché ». Et d’ajouter, « on ne fait qu’arroser les graines, on est là pour leur permettre de se révéler ». L’art oratoire est bien, selon lui, « un sport de combat », combat qu’ils devront livrer contre eux-mêmes essentiellement. La formation se déroule dans un chaleureux climat d’entraide où la concurrence fait place à la solidarité entre candidats. Le film « À voix haute, la force de la parole » traduit l’enthousiasme général, le rire est contagieux à chaque bourde ou dérapage délirant.

Qui sont-ils ces candidats ? Filles et garçons de tous horizons, milieux socioculturels et religions. Certains, bien entourés familialement comme Eddy Moniot, d’autres ayant connu la rue comme le jeune Elhadj Touré affirmant qu’il  aurait aimé « avoir la richesse et la force acquises aujourd’hui pour en sortir plus vite »… Ils s’appellent aussi Leila, Thomas ou Souleïla qui, soucieuse d’écologie, fut finaliste au coude à coude avec Edddy. Le jeune homme franco-tunisien, doté d’un charisme certain, a suffisamment de volonté pour marcher dix kilomètres afin d’atteindre la gare la plus proche et se rendre à l’université : il l’assure  sur le plateau de Laurent Ruquier, « j’adore marcher parce que ça permet de penser, de se poser des questions et de trouver des solutions ». Certes, c’est lui qui a remporté le titre de meilleur orateur 2015 mais Eddy l’affirme aux auditeurs, « de toute façon, on est tous gagnants sans exception ».

À juste titre ! Si Eloquentia (le concours s’est déjà décentralisé à Grenoble, Limoges et Nanterre) leur a tenu la main pendant plusieurs semaines durant cet entrainement  marathon, c’est pour qu’ils puissent franchir seul(e) l’obstacle le jour de leur premier entretien d’embauche. Et, plus tard, briser le plafond de verre… ! Chantal Langeard

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Arts&Mondes du travail, chapitre 2

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Seconde livraison : la suite et fin du texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée. Yonnel Liégeois

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

Dépassant la seule problématique d’accès aux œuvres du patrimoine ou contemporaines, de nouvelles démarches artistiques à l’entreprise se  sont affirmées depuis le début des années 1980 (1). Considérant l’entreprise comme une ressource essentielle pour appréhender et explorer la complexité du monde, des artistes cherchent à croiser et à confronter leur création aux valeurs/croyances, aux formes, aux pratiques, aux « matérialités » des mondes du travail. Ils sont maintenant nombreux à penser leurs démarches artistiques dans de multiples disciplines, souvent conjuguées, non seulement au sein de l’entreprise mais avec l’entreprise et  les hommes et les femmes qui la composent, y produisent, y interprètent leur travail. C’est ainsi, comme « naturellement », qu’ils recherchent des partenaires médiateurs associatifs, privés ou publics, pour mettre en place de tels dispositifs de résidences. Faire de l’entreprise  un « nouveau territoire de l’art » ne relève pas de l’évidence. Dissiper des confusions, lever des contradictions demande courage, clairvoyance, patience, ingéniosité, détermination et conviction. Cela nécessite de casser des représentations, de renouveler  des schèmes de pensées. Pour tous les protagonistes.

Les expositions « Et voilà le travail ! » (Aix-en-Provence, 2007), « Usine » (Paris, 2000), « (Be)au boulot ! » (Paris, 2012) et d’autres manifestations  ont témoigné de l’émergence, puis de la multiplication de telles démarches artistiques et de leurs pertinences. Les comptes-rendus de chacune des séances du séminaire montrent bien que d’autres modalités, d’autres protocoles différents s’affirment : ils dépassent mais n’annulent pas ceux qui  cherchaient initialement à permettre l’accès à l’art, à soutenir une occupation d’usine, à instruire, à initier et éclairer en exposant des œuvres dans les locaux sociaux, à recevoir soutien et commande. En 2008, la première Biennale d’art contemporain de Rennes s’inscrivait dans cette dynamique en proposant plusieurs résidences (2). Organisé en 2013 par le Centre de culture populaire de Saint-Nazaire,  le colloque national « Art et travail, culture et entreprise : nouveaux horizons ! » témoignait de

Le travail, selon Fernand Léger

l’engagement hardi d’organismes et d’associations du monde du travail à poser ainsi une alternative à la seule consommation massive de produits culturels proposés par un marché qui a pris son essor fin des années 1960.

 

Le travail, terra incognita à explorer

Toutes les sphères de notre société connaissent des transformations. Le salariat, dans sa diversité professionnelle et hiérarchique, est pris dans leurs rets. Elles touchent son identité, sa composition organique, sa représentation, sa culture, son rapport à la société entière. Surtout, elles affectent, au-delà de ses conditions d’exercice, le travail lui-même,  la « tâche ». Le travail, son activité et ses métiers, est profondément brouillé, empoisonné, comme mis en incapacité « d’exister ». Bref, la culture même du travail est en question. Il faut la « manifester » à nouveau, la concevoir à nouveaux frais, la sortir réellement de là où l’enferme la seule vision étroite et ressassée  de la souffrance, qui tend à replier sa compréhension sur la seule étymologie latine de « tripalium ». Cette définition fait oublier que le travail devrait être, qu’il est d’abord et toujours un peu résolution, force, affirmation de soi, puissance d’agir, refus du sort, invention, attention et confrontation au réel. Ce dont il pâtit, c’est tout bonnement de ne pas être émancipé et, comme le souligne Yves Clot, d’être « empêché ». C’est peut-être là que l’art peut nous aider pour approcher cette terra incognita qu’est l’activité de travail. L’art, qui est d’ailleurs lui-même un travail, peut nous armer

Nicolas Frize, la musique in situ

en pensée pour explorer cette boite noire : il réveille la perception, l’approche critique, instruit le jugement, la dispute. Il permet de « lire », dans les contradictions du réel, des richesses que nous ne savons voir sans lui.

Qu’est-ce que travailler, si ce n’est s’inscrire dans la transformation du monde et de soi ? Il s’agit d’habiter le monde. Et l’homme n’habite le monde qu’en le faisant. Et peut-être, enfin, ne l’habite-t-il véritablement que poétiquement (Hölderlin). Il apparaît dès lors inconcevable, profondément injuste et au fond inefficace, que l’activité de travail dans son exercice-même, sur son temps et son lieu, soit écartée de la réflexion sensible, du monde des formes et des représentions. La déperdition est préjudiciable pour le travail, pour l’entreprise collective qu’il est, pour les sphères artistiques et pour la cité elle-même. Dangereuse, car lorsque aucune proposition artistique n’épouse la société du travail, c’est le travail lui-même qui est exilé du

« Ateliers », menuiserie Riaux, Bazouge-la-Pérouse. *Co Cédric Martigny

mouvement de la société, de la cité. Il est alors le trou noir de la démocratie. On touche là une limite de la démocratisation culturelle telle qu’elle a été menée de façon assez consensuelle, et pourtant non sans succès, depuis le lendemain de la guerre en 1945.

Tout appelle aujourd’hui à ce que le travail concoure à la composition d’une démocratie culturelle, qu’il entre en culture commune. « On ne saurait donc penser la liberté dans la Cité  sans la penser d’abord dans le travail. Toute cité est d’abord une cité du travail et elle n’est vraiment libre que si elle permet à ses membres d’éprouver leur liberté dans le travail », nous dit Alain Supiot dans sa belle introduction à La cité du travail, le livre de Bruno Trentin. Tout le contraire  de Metropolis. Jean-Pierre Burdin

(1) Différentes rencontres nationales et rapports témoignent de ces évolutions : « Pour la culture dans l’entreprise, rapport au ministre de la Culture », par Pierre Belleville (La documentation française, 1982). « Création et monde du travail, actes des rencontres nationales de la création et du monde du travail », par Luc Carton, Jean-Christophe Bailly, Nicolas Frize, Michèle Perrot, Michel Verret (Maison de La Villette, octobre 1993). « Culture et monde du travail », par Claude Goulois (Enquête commandée par l’IRES et le ministère de la Culture et de la Communication, 2000).

(2) « Valeurs croisées. Les ateliers de Rennes-Biennale d’art contemporain » (Les presses du réel, 2009).

*La photographie de Cédric Martigny est extraite de la superbe manifestation « Usimages », un parcours de douze expositions réparties sur l’agglomération de Creil, qui se déroule jusqu’au 04/06/17.

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La marionnette dans tous ses états !

Du 9 mai au 2 juin, de la Maison des Métallos jusqu’à Bagnolet (93), se déroule à Paris et dans dix villes d’Île de France la Biennale internationale des arts de la marionnette. La neuvième édition d’un festival qui, à travers une trentaine de spectacles, révèle la richesse et la diversité des fils et chiffons, objets et pantins ! Rencontre avec Isabelle Bertola, son initiatrice et directrice du Théâtre Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette.

 

 

Yonnel Liégeois – Depuis 2013 seulement, Paris dispose d’un théâtre exclusivement dédié aux arts de la marionnette. Il était temps, pourrait-on dire ?

Isabelle Bertola – La revendication d’un théâtre dédié aux arts de la marionnette à Paris date de plus de 50 ans. Elle a été portée par les artistes marionnettistes eux-mêmes qui ont toujours eu des difficultés à trouver des  théâtres pour montrer leurs œuvres. Alors oui, il était temps, en 2013 Le Mouffetard-Théâtre des arts de la marionnette inaugurait sa première saison ! Depuis une dizaine d’années et les Saisons de la marionnette, mouvement engagé par l’ensemble des professionnels du secteur des arts de la marionnette, nous pouvons constater que le regard porté sur ce champ artistique a bien évolué et nous nous en réjouissons. L’ESNAM, l’École nationale supérieure des arts de la marionnette créée en 1987 à Charleville-Mézières, y est pour beaucoup. En trente ans, elle aura formé plus de 150 artistes marionnettistes parfaitement insérés dans les réseaux professionnels. Il est donc indispensable que ces créateurs trouvent des scènes où montrer leur travail.

 

J’y pense et puis. Co Gilles Destexhe

Y.L. – La Biennale internationale des arts de la marionnette en est à sa neuvième édition. Quoi de neuf en 2017 ?

I.B. – Le programme de la BIAM 2017 est riche : plus de 30 spectacles et plus de 100 représentations dans 10 villes d’Ile de France* ! C’est un programme international qui rassemble des artistes français mais aussi d’Italie, de Belgique, de Suisse, d’Allemagne, des Pays-Bas, des États-Unis et du Québec… La plupart des spectacles ont été créés cette saison et force est de constater que les marionnettistes, comme de nombreux metteurs en scène, sont préoccupés par les questions d’actualité et les sujets brûlants de notre société. Ils s’emparent de la scène, expriment leur point de vue et engagent le dialogue avec nos concitoyens : Axe pointe les égarements de ploutocrates en fin de règne, Gunfactory dénonce l’engagement des gouvernements dans les ventes d’armes, Max Gericke ou pareille au même questionne la place des femmes au cœur du monde du travail,  Rhinocéros s’interroge sur la montée des totalitarismes, Schweinehund évoque les dérives sectaires. Chacun souhaite poser les bases d’une société plus respectueuse des droits humains. La présence de ces penseurs-créateurs sur le festival a inspiré l’organisation d’un brunch-débat le samedi 20 mai à 11h30 : L’art de la marionnette – un art de l’engagement et de la transgression. Moment privilégié où seront convoqués les spectateurs qui souhaitent échanger plus en profondeur avec les artistes.

 

Découpages. Co Dario Lasagni

Y.L. – En quoi les arts de la marionnette ont fait évoluer le spectacle vivant ?

I.B. – Aujourd’hui, les contours du théâtre des arts de la marionnette sont vastes et les artistes se sentent très libres d’employer les matériaux les plus divers. Lors de cette biennale, nous pourrons observer des matériaux variant du papier à la glaise, des mannequins ou des objets manufacturés, des ombres, un écran liquide… Des artistes venant d’autres univers s’intéressent à la marionnette : le comédien Thierry Hellin dans Axe, le plasticien Patrick Corillon pour La maison vague et Les images flottantes, la conteuse Praline Gay Para pour Lisières. Le théâtre de marionnette est un art hybride qui inspire des artistes de tout horizon, en témoigne la production de la Comédie Française 20 000 lieues sous les mers.

 

Lisières. Co Sylvain Yonnet

Y.L. – En septembre 2017, se déroule à Charleville-Mézières le Festival mondial des théâtres de marionnettes, lui-aussi biannuel. Une rivalité, une complémentarité ?

I.B. – En France aujourd’hui, le nombre de festivals dans notre secteur est important et réparti sur l’ensemble du territoire, c’est une très bonne chose. Ce sont des espaces de visibilité pour les artistes. Plus les spectacles pourront être achetés et vus, mieux les artistes pourront travailler. C’est donc bien une complémentarité. Le Festival mondial des théâtres de marionnettes de Charleville-Mézières et la Biennale des arts de la Marionnette ne sont pas en concurrence, ils ne se déroulent pas dans la même région ni à la même période. Les projets artistiques ne sont pas les mêmes. Celui de la BIAM est de donner à voir une grande diversité des formes de marionnettes contemporaines tout en s’ouvrant sur l’international. Il est totalement complémentaire du projet artistique du Mouffetard-Théâtre des arts de la Marionnette. Nos deux structures font du reste partie d’un même réseau professionnel qui entend avant tout bénéficier aux artistes. : Latitude marionnette.

 

Rhinoceros. Co Carole Parodi

Y.L. – La marionnette, selon vous : un spectacle pour les petits ? Pour les grands ? Pour tout le monde ?

I.B. – Le théâtre de marionnettes est avant tout un art, et par définition un art s’adresse à tous ! Ce qui définit la cible de public, ce sont les propos et sujets abordés ainsi que la forme choisie. Les créateurs actuels nous prouvent, de saison en saison, que leur imagination est sans limite et qu’avec des marionnettes, et toutes les formes qu’elles peuvent prendre aujourd’hui, ils sont intarissables. Il est certain que les marionnettistes s’adressent à tout le monde. D’ailleurs, la plupart des artistes alternent créations pour adultes et spectacles tout-public avec la même créativité. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Outre la Maison des Métallos et le Théâtre Mouffetard à Paris, les différentes villes : trois lieux à Aubervilliers (L’Embarcadère, L’Espace Renaudie, le théâtre Les Poussières), la Salle des Malassis à Bagnolet, le Carré Belle-Feuille à Boulogne-Billancourt, le Théâtre Paul-Éluard à Choisy-le-Roi, la Maison du développement culturel à Gennevilliers, le Théâtre du Garde-Chasse aux Lilas, le Théâtre Berthelot et le Théâtre de La Girandole à Montreuil, le Théâtre des Bergeries à Noisy-le-Sec, quatre lieux  à Pantin (le Théâtre du Fil de l’eau, la Salle Jacques-Brel, la Dynamo de Banlieues Bleues, La NEF-Manufacture des utopies), le Studio-Théâtre à Stains.

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Art&Mondes du travail, chapitre 1

Les rapports qu’entretiennent l’activité artistique et l’entreprise industrielle ou commerciale, et donc la « société du travail », connaissent aujourd’hui une acuité nouvelle. Un séminaire, intitulé Art&Mondes du travail, fut organisé sous l’égide du ministère de la Culture d’avril à novembre 2015.

Au fil des cinq séances, les participants (directions d’entreprise, entrepreneurs, comités d’entreprises, syndicats, associations culturelles ouvrières territoriales, artistes, chercheurs en sciences du travail) ont confronté leurs réflexions et leurs expériences, mesuré les évolutions, débattu de l’ampleur des enjeux et défis.

En mars 2017, une publication au titre éponyme (disponible auprès de la Direction de la création artistique – service des arts plastiques ((MCC) : jean-yves.bobe@culture.gouv.fr) a rendu compte de ces travaux.

Au fil des semaines, Chantiers de culture proposera à l’attention de ses lecteurs plusieurs de ces contributions. Première livraison : le texte de Jean-Pierre Burdin, consultant « Artravail-s », dans une version légèrement remaniée et scindée en deux parties. Yonnel Liégeois

 

 

 

L’ENTREPRISE, UN NOUVEAU TERRITOIRE DE L’ART

 

Des entrepreneurs, des industriels encouragent et financent depuis longtemps l’art. Achats, commandes, collections et expositions d’œuvres, musées d’entreprise… Mécénats, fondations sont des  formes somme toute assez classiques de contributions à l’art. Toutefois, se réclamant ou non de la responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) ou de la performance globale, sensibles aux incitations fiscales offertes par le législateur, des entreprises ont donné ces dernières décennies une nouvelle vigueur à leurs engagements ; même si au total cela reste fragile, soumis aux aléas financiers et à la marche des entreprises.

Ces interventions entrepreneuriales demeurent toutefois principalement assez loin de l’activité immédiate, concrète des entreprises et de ceux qui y travaillent. Quand elles s’y rattachent c’est le plus souvent de façon ténue et emblématique tendant à valoriser « globalement » l’entreprise, son image et sa performance, voire son éthique ou cherchant à communiquer, à déclarer sa modernité et sa capacité d’innovation ; quelquefois même non sans contradiction avec ses conduites managériales « réelles » dont elle cherche ainsi, dans le pire des cas, à masquer les comportements écologiques, sociaux ou même éthiques douteux et plus sombres.

Pour le plus grand nombre d’entre-elles, ces initiatives ne s’adressent pas directement aux salariés. Elles ne relèvent donc pas, par exemple, des activités sociales et culturelles dont les comités d’entreprise ont, de par la loi, la prérogative et le monopole de gestion. Pour autant, les directions d’entreprise doivent-elles s’abstenir d’en aviser les instances représentatives ? Les élus sont rarement saisis de cette question qui pourtant paraît entrer dans le cadre de la consultation portant sur le développement économique, social et stratégique de l’entreprise. C’est dommageable car ils pourraient ainsi infléchir et, pourquoi pas, enrichir ces initiatives, permettre l’implication libre des salariés et faire qu’ils ne soient pas arbitrairement écartés de décisions qui tout de même les concerne tous.

 

Une force pour penser

L’intuition, si ce n’est la conviction, que la proposition artistique, est une force pour penser, anticiper, imaginer gagne aussi un peu et de divers côtés, encore faut-il prendre le risque de sa liberté.  Soutenir l’art peut alors s’apparenter par certains côtés, comparaison gardée, à investir dans la recherche… et pas seulement autour d’études de formes et d’esthétiques dans des champs comme ceux du design, de la communication, du marketing ou du management, mais plus fondamentalement, « existentiellement ».

L’idée selon laquelle la culture à l’entreprise doit être celle de l’ouverture sensible –  et pas  seulement celle du calcul, des chiffres et de la norme – semble faire son chemin. Bien sûr cette opinion progresse de façon différenciée selon les acteurs et leur place dans la production et connait encore de très nombreuses résistances. Domine dans notre culture une vision hémiplégique, écartant, voire refoulant la réflexion  sensible, qui pourtant compose de la connaissance.

 

Le monde du travail,  acteur de la démocratisation culturelle

Le mouvement ouvrier* a porté cette préoccupation dans ces nombreux rendez-vous culturels avec la création artistique. Rappelons son apport historique à cette aventure culturelle qu’est le travail quand il s’associe à d’autres sphères de l’activité humaine, comme justement la création artistique ou encore le savoir scientifique et savant. Son épopée rapporte précisément que l’art, la connaissance et les savoirs ont tous ensemble participé de sa naissance, nourri son utopie et ses luttes émancipatrices. Ils ont accompagné, non sans disputes et contradictions, sa constitution et son essor (mouvement mutualiste-création des bourses du travail-luttes et avancées sociales de 1936-institution en 1945, dans le cadre du programme d’union élaboré par le Conseil National de la Résistance, des comités d’entreprise notamment…).

Ces derniers sont invités à coupler l’intervention consultative sur les questions économiques et sociales à  la gestion des activités sociales et culturelles des salariés. Ils ouvrent ainsi la gestion des activités sociales, culturelles et de loisirs à l’émancipation et à la solidarité. C’est à cette ambition qu’il faut rapporter leurs  actions pour les apprécier. Et c’est cette même ambition qu’il convient de maintenir fermement pour renouveler leur intervention. Liée  aux particularités culturelles et socioprofessionnelles du salariat qui les compose, leur activité est fonction de leur taille, de leurs moyens, de l’économie de l’entreprise  et aussi  des  rapports qu’ils entretiennent avec d’autres acteurs du territoire où ils sont implantés.

Au delà de leurs existences propres, ils ont renforcé, avec les syndicats, les pratiques culturelles de l’ensemble du salariat et plus largement celles de la société toute entière. Leur apport au développement culturel du pays a été considérable. Sans eux, et sans l’engagement dés 1936 des mouvements d’éducation populaire et du syndicalisme dont ils sont pour une part les héritiers,  le paysage culturel aurait été tout autre, probablement plus désertique, moins démocratique… Tous  ont été un pilier majeur de la mise en place de la politique de démocratisation de la culture de notre pays, qui marque encore son visage singulier d’aujourd’hui. Jean-Pierre Burdin

*Le mouvement ouvrier est à entendre ici  selon  son acception  historique et non dans celle de la  catégorisation sociologique

 

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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Jack London, témoin de son temps

En 1916, mourrait à 40 ans Jack London, au terme d’une courte vie remplie de mille aventures et d’une cinquantaine de récits. Pour ce centenaire, l’auteur de « Martin Eden » entre dans la Pléiade. Retour sur un écrivain prolifique et révolté.

 

 

« Ce qu’il raconte a toujours eu plus ou moins les couleurs de la fiction et se présente donc, au fond, non pas comme la copie de sa vie, mais comme celle d’un roman », écrit dans sa préface Philippe Jaworski, qui a dirigé la publication des deux tomes des écrits de Jack London dans la Pléiade. Assurément, l’écrivain américain a su construire son mythe pour mieux se vendre.

Avec « Le Fils du loup » sorti en 1900, il commence à connaître le succès, surnommé alors « le Kipling du froid ». Comme le souligne Bernard Fauconnier, dans sa biographie sortie en 2014, « il est célèbre, ou sur le point de le devenir. Il lui reste à peaufiner son personnage, à devenir, sinon une légende, du moins une marque identifiable ». Ainsi, dans une courte autobiographie, il se met en scène sous les traits d’un baroudeur intrépide, s’inventant un père, aventurier de l’Ouest (ce qui ne fut le cas ni de son géniteur, ni de son père adoptif) et taisant ses années de labeur dans les usines. Il n’empêche, même s’il force london1le trait, Jack London eut une vie incroyable : livreur de journaux, bête de somme dans les usines, pilleur d’huîtres, vagabond, chasseur de phoques sur la mer du Japon, boxeur, chercheur d’or en Alaska, grand reporter, tribun socialiste…

De cette existence aux mille péripéties, il va puiser un matériau incroyable pour nourrir une multitude de récits, où il ne cesse de dénoncer l’exploitation des plus faibles, à commencer par celle des enfants qui, comme lui, ont dû trimer dans les usines. « Je venais à peine d’avoir quinze ans, je travaillais dans une fabrique de conserves. (…) Il m’arrivait de travailler jusqu’à dix-huit et vingt heures d’affilée. Une fois, je suis resté rivé à ma machine trente-six heures consécutives », raconte-t-il dans « John Barleycorn », l’un de ses livres autobiographiques. Dans la nouvelle « L’Apostat », il nous décrit encore la vie terrible de Johnny qui se tue à la tâche depuis l’âge de 7 ans pour nourrir sa famille, avant de s’enfuir à l’adolescence. « De travailleur modèle, il était devenu une machine modèle.»

 

Parce que la misère ne se limite pas aux enceintes des usines, Jack London va la décrire tous azimuts. « La faim, dont il sentait les palpitations au creux de son estomac, lui donnait la nausée. Son malheur le submergea et ses yeux s’embuèrent d’une humidité inhabituelle ». Dans « Un bon bifteck », il nous dépeint ainsi l’extrême dénuement du vieux boxeur Tom King qui continue à monter sur le ring en espérant  empocher quelques dollars pour payer ses dettes. Dans « Le Peuple de l’Abîme », c’est en reporter qu’il se mêle aux bas-fonds londoniens pour mieux dénoncer les ravages du capitalisme industriel qui jette à la rue nombre de familles. Et de nous peindre les abords des baraquements de l’Armée du Salut : « Il y avait là une foule bigarrée de malheureux à l’air abattu qui avaient passé la nuit sous la pluie. Voir tant de misère ! Et tant de miséreux ! Des vieux, des jeunes, de toutes sortes, et des gamins par-dessus le marché, toutes sortes de gamins ». Il poursuit par cet effroyable  constat : « Et on se souviendra que l’Angleterre ne traverse pas des temps london4difficiles. Le pays ne vit rien que de très ordinaire, et les temps ne sont ni faciles ni difficiles ».

Jack London, de par son expérience et ses lectures, dénonce sans relâche le scandale de l’exploitation, de la misère ou du chômage comme dans « Le Peuple de l’Abîme », « Le Trimard » et nombre de ses nouvelles. Comme le résume Philippe Jaworski, « la colère de London devant les dégâts humains du capitalisme américain éclate partout dans son œuvre ». Et dans son engagement, l’écrivain est un socialiste convaincu ! Quand Jacob Coxey décide d’organiser une grande marche sur Washington pour protester contre la misère et le chômage qui ravagent l’Amérique dans les années 1893-1894, il sera de la partie, alors qu’il a 18 ans. Il abandonnera la marche et passera de longs jours en prison pour vagabondage. Là encore, cette expérience nourrira en partie un de ses derniers récits, « Le vagabond des étoiles ». Même si son livre va bien au-delà d’une dénonciation de la prison, il reste un puissant plaidoyer contre la peine de mort et la torture par camisole. Peu après sa parution, le livre sera d’ailleurs interdit dans les prisons américaines.

 

Influencé par ses nombreuses lectures – Marx et son « Manifeste du parti communiste » mais aussi Proudhon, Saint-Simon ou Fourier – et par les discours déclamés en place publique par les « profeshs », sorte de clochards instruits qui fustigent les injustices sociales, il va adhérer en 1896 au Socialist Labor Party et au Socialist Patry of America en 1901, dont il sera l’un des candidats. Alors que l’écrivain connaît déjà le succès, il multiplie en 1905 les conférences et collecte des fonds pour la révolution russe qui commence à gronder. « La guerre des classes », un recueil de ses articles politiques, paraît la même année. « Il a mis au point un discours bien rodé, qu’il appelle « Révolution », rapporte  Bernard Fauconnier. « Le radicalisme de ses propos est extrême : il faut dépouiller les possédants, détruire les gouvernements à leur solde, les envoyer travailler à l’usine ou aux champs ». Jack London donne ses conférences jusque dans les universités prestigieuses de Harvard, de Yale ou de New York pour dénoncer la famine qui sévit à Chicago ou l’esclavage des enfants. On retrouve sa verve dans celle d’Ernest Everhard, le révolutionnaire du « Talon de fer » qui s’adresse aux nantis : « Je vous ai démontré mathématiquement la chute inévitable du système capitaliste. Quand tous les pays se retrouveront avec un surplus invendable sur les bras, le système s’écroulera de lui-même sous le poids de cette accumulation de profits qu’il a londonérigée ». Dans ce roman noir, sorte de « 1984 » d’Orwell, London semble visionnaire quand il décrit l’avènement de régimes totalitaires qui se mettront en place quelques années plus tard…

Si l’écrivain bataille pour l’avènement d’une société plus juste, ses convictions socialistes se mélangent non sans contradiction avec le darwinisme social d’Herbert Spencer, un penseur alors très influent en Amérique, pour qui la sélection naturelle s’étend au champ social. Autre dissonance, Jack London est ouvertement raciste contre les Mexicains, les Asiatiques ou les Noirs. Ce qui lui valut quelques attaques lors d’une réunion du parti socialiste d’Oakland, après qu’il eut déclaré « je suis Blanc d’abord, socialiste ensuite ». Comme l’explique Bernard Fauconnier, sa pensée socialiste « n’est pas exempte des préjugés de son temps ni du racisme fondamental à partir duquel s’est construite la société américaine des origines, entre le génocide des indiens et l’esclavage des Noirs ». Et pourtant, nombres de ses écrits critiquent l’impérialisme blanc et donnent la parole aux autochtones que les Blancs pillent.

 

Quoiqu’il en soit, Jack London s’impose comme un grand écrivain. S’il décide de le devenir, grâce notamment à sa mère qui l’invite à envoyer un texte pour un concours de nouvelles qu’il remporte, c’est pour arrêter de s’échiner dans des boulots éreintants et mal payés. L’autodidacte qui a dévoré dès son jeune âge Melville, Gorki, Stevenson, Conrad ou Kipling, va s’imposer une discipline de fer pour vivre de sa plume : mille mots par jour, six jours par semaine, sur terre comme sur mer. Et le premier jet correspond presque toujours au texte publié. D’où une production hors du commun : une cinquantaine d’œuvres en quinze ans ! Philippe Jaworski nous rapporte le conseil qu’il donnait aux jeunes écrivains, qui résume sa détermination : « Ne flânez pas à la recherche de l’inspiration, lancez-vous à sa poursuite avec une massue, et si vous ne l’attrapez pas, vous attraperez néanmoins quelque chose qui y ressemble fort (…) TRAVAILLEZ tout le temps ».

Ce forçat de la plume nous laisse une œuvre dense et incroyablement variée. Dont une grande partie s’étale aujourd’hui sur papier bible avec moult illustrations. Amélie Meffre

 

À lire aussi :

– « Jack London » par Bernard Fauconnier.

– « Martin Eden » de Jack London, traduction de Philippe Jaworski.

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Edwy Plenel, au fil du Maitron

Edwy Plenel, le patron de Mediapart, nous invite à un « Voyage en terres d’espoir », nouvellement paru aux Éditions de l’Atelier. À la découverte des obscurs et des rebelles qui se nichent dans le Maitron, cet extraordinaire dictionnaire des militants. Un bel hommage à butiner.

 

 

Promenons-nous dans le « Maitron », dans cette incroyable forêt rassemblant quelque 168 000 biographies de militants du mouvement ouvrier et social qui ont résisté aux loups, de 1789 à 1968 ! « Sa lecture devrait être déclarée d’intérêt public tant elle rappelle aux gouvernants, d’où qu’ils proviennent, que les conquêtes républicaines dont ils aiment parfois se parer, ne seraient jamais advenues sans la mobilisation du peuple », souligne Edwy Plenel dans son « Voyage en terres d’espoir ». Il commence par évoquer la genèse de cette œuvre monumentale, lancée par l’historien Jean Maitron au milieu des années 1950, dont le premier volume paraît en 1964. Aujourd’hui, le dictionnaire se décline en 79 volumes, rédigés maitronpar plus de 1450 auteurs. Les sentiers sont multiples pour y pénétrer. Le journaliste, et directeur du site Mediapart, nous propose les siens, vagabondant d’une notice à l’autre, de réflexions en digressions.

La balade débute avec Alphonse Baudin dont une plaque, dans le 12ème arrondissement de Paris à quelques pas des locaux de Mediapart, rappelle qu’il fut assassiné le 3 décembre 1851 « en défendant la Loi et la République ». Ses cendres, depuis le 4 août 1889 à l’occasion de la célébration du centenaire de la révolution Française, reposent au Panthéon. Sa biographie, ici reproduite, nous en dit plus sur ce député montagnard, médecin des pauvres, qui fut assassiné sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, victime du coup d’État du futur empereur Napoléon III. De là, on rend visite au journaliste républicain Charles Delescluze qui lance en 1868 une souscription nationale pour ériger un monument à Baudin. Il mourra trois ans plus tard, tué, lui aussi sur une barricade en 1871 par les Versaillais.

On bifurque ensuite vers Clamecy dans la Nièvre, patrie de Romain Rolland et Claude Tillier, pour faire connaissance avec les résistants au coup d’état de 1851. Eugène Millelot, l’un deux, participa à l’insurrection populaire des 5 et 7 décembre et fut envoyé à Cayenne. Les chemins nivernais nous mènent enfin à Sardy-lès-Epiry dans la famille de Jean Maitron. On salue le père, Marius, directeur d’école et syndicaliste, qui créa une coopérative d’épicerie. Puis le grand-père, Simon, soldat bottier qui s’exila en Suisse pour ne pas servir les Versaillais… On visite au passage les bûcherons du Conference de presse de Mediapartcoin, tel Jules Bornet qui fonda leur fédération nationale, affiliée à la CGT, en 1902.

Et la promenade se poursuit ainsi de fil en aiguille ! Nous faisant découvrir d’illustres inconnus ou des figures reconnues qui tous, dans des époques et des milieux les plus variés, se sont engagés. Une centaine de personnes qu’Edwy Plenel nous présente au fil des pages de son original et passionnant « Voyage en terres d’espoir ». Il nous est ainsi permis de « retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent ». Un bien bel hommage au Maitron dont le tome 12, qui clôture la période 1940-1968, vient de paraître. Un joli « voyage » riche en découvertes, un beau livre à s’offrir ou à offrir en prélude aux festivités de Noël ! Amélie Meffre

L’événement sera salué par une soirée à la Maison des Métallos le 28/11 et un colloque international sur deux jours ((le 6/12 au Centre Pouchet, le 7/12 à l’Hôtel de Ville de Paris).

 

Jean Maitron, une grande figure des Lettres

Il y eut hier le Gaffiot et le Bailly pour les amoureux du latin et du grec, le Larousse pour les passionnés de la langue française, le Littré pour les obsédés maitron2du mot, plus tard le Robert d’Alain Rey et le Corvin pour les enflammés du spectacle vivant… Depuis 1964, il y a aussi le Maitron, le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » !

Mieux qu’un pic ou qu’un roc, la somme incontournable pour tous les aventuriers de la vie sociale et militante… Qui, sous la direction de l’historien Claude Pennetier depuis la disparition de son créateur en 1987, prend le nom de « Dictionnaire biographique, Mouvement ouvrier, Mouvement social » pour couvrir la période de 1940 à mai 1968. Une œuvre de longue haleine qui, au fil du temps, s’est ouverte aux métiers (gaziers-électriciens, cheminots…), à l’international (Japon, Allemagne…).

Un destin incroyable pour le gamin du Nivernais, né en 1910 dans un petit village d’à peine 450 habitants, Sardy-lès-Epiry près de Corbigny… Fils d’instituteurs, Jean Maitron est à bonne école : militante, syndicale, communiste ! Des chemins qu’il foulera sa vie durant, rompant toutefois définitivement avec le PCF en 1939 pour respirer des airs plus libertaires. Docteur es lettres, professeur à la Sorbonne, Jean Maitron fonde en 1966 le Centre d’histoire du syndicalisme qui devient en 2000 le Centre d’histoire sociale du XXème siècle, une unité mixte de recherche de l’université Paris1 et du CNRS. maitron1Sa principale originalité, dès sa création ? Inclure à son conseil d’administration des représentants de confédérations syndicales afin d’écrire une histoire qui s’enrichisse du militantisme.

Fort du soutien de Camille-Ernest Labrousse et de Pierre Renouvin, maîtres incontestés de la discipline dans les années 50, l’historien se révèle authentique pionnier, le premier à faire entrer l’histoire ouvrière dans l’ère de la recherche historique officielle, universitaire et livresque. Son grand œuvre ? « Le Maitron » bien sûr, une appellation passée dans le langage courant, décliné en 79 volumes dont 34 de son vivant ! Sans oublier ses travaux sur l’anarchisme et le courant libertaire. « L’histoire que donne à voir le « Maitron », nous laissant libres de la raconter et de la commenter, n’est donc qu’un moment de cet affrontement sans âge entre opprimés et oppresseurs, dominés et dominants, exploités et exploiteurs, maitron3travailleurs et profiteurs, colonisés et colonisateurs », souligne Edwy Plenel dans son avant-propos à « Voyage en terres d’espoir ».

Jean Maitron ? Un intellectuel de haute stature, une incontestable grande figure citoyenne et républicaine, un infatigable chercheur qui fait honneur à la recherche universitaire et scientifique française, bien mal en point de nos jours. Créé en 1996, le jury du Prix Maitron, composé pour moitié d’universitaires et de syndicalistes, récompense chaque année un mémoire de master pour la qualité de sa recherche. Yonnel Liégeois

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Damien Cru, le tailleur de pierre et l’AFPA

À l’occasion du 70ème anniversaire de la création de l’AFPA (Association Professionnelle pour la Formation des Adultes), la CGT organise le 17 novembre un colloque sur l’avenir de l’institution. En exclusivité, Chantiers de culture vous propose l’intervention de Damien Cru. Des acquis d’un métier à ses richesses culturelles, l’ancien tailleur de pierre invite à la réflexion sur les enjeux de la formation.

 

 

Je remercie les organisateurs du colloque de me donner l’occasion d’exprimer ici toute ma gratitude à l’AFPA. En effet, le stage « Taille de la pierre » que j’ai réalisé en 1973 au centre de formation de Blois, alors que j’avais déjà 26 ans, a constitué pour moi un moment décisif. Non seulement dans mon itinéraire professionnel, mais également dans mon développement personnel.

Lors de ce colloque, sera projeté le film « Un métier en main » réalisé en 1956 par Eclair-Journal. Il mentionne « le regard vigilant du moniteur » qui, est-il dit plus loin, « corrige le moindre geste défectueux » du stagiaire. C’est là un premier point à souligner : la compétence professionnelle des moniteurs qui ont eux-mêmes travaillé en entreprise, sur chantier, et qui restent liés au métier, ne serait-ce que par les contacts répétés avec les professionnels en exercice qui participent au jury. Cette vigilance était rendue possible du fait du petit nombre de stagiaires dans l’atelier, douze au maximum. L’apprentissage du geste engage tout le corps en face de l’ouvrage. Le premier apprentissage en taille de pierre est bien celui de « la mise en chantier » : comment disposer son caillou à bonne hauteur pour éviter une fatigue inutile, pour pouvoir suivre du regard le trait, la pierre et son hétérogénéité, l’impact de l’outil… sans s’envoyer des éclats dans l’œil ni en envoyer à ses voisins ! Le geste, la variation de l’amplitude du geste selon la phase d’ébauche ou de finition, le rythme personnel, l’harmonisation du rythme lorsque l’on cru4scie un bloc à deux… Il y a là toute une compétence extraordinaire requise de la part du moniteur.

 

Autre point important relevé dans le film, c’est le même moniteur qui enseigne la théorie et la pratique, le tracé et la taille, la coupe des pierres et la pose… Il y a là encore une question clé, dans l’exercice du métier bien sûr mais dans bien des domaines de l’existence. Comment passer de la théorie à la pratique ? Pas forcément en répétant ce qui doit être, le théorique, le prescrit, mais en percevant bien ce qui chez chacun relève d’un défaut ou d’une qualité de jugement en situation. Quel outil utiliser pour cette opération ? Parfois plusieurs solutions se présentent. Essayer l’un, apprécier le résultat et sentir ce que son usage sollicite en soi de force, d’adresse ; en essayer un autre, percevoir, sentir à nouveau, comparer. L’apprentissage de ce jugement, rarement théorisé, difficilement théorisable, relève de la singularité de l’ouvrier en situation et le moniteur ne peut qu’encourager chacun à trouver sa propre voie dans toutes celles que le métier autorise. D’où l’importance de ce « regard vigilant » du moniteur évoqué plus haut, qui engage chaque stagiaire à exercer son propre regard : dégauchir une surface à dresser avec deux règles, contrôler après-coup la qualité de son exécution. « Dégauchir », un terme de métier utilisé en de multiples occasions, tracer, façonner, contrôler, là encore, le jugement est nécessaire pour comprendre son usage en situation.

Cet apprentissage insiste avec justesse sur l’histoire du métier, de ses évolutions, de sa culture spécifique. Mais également de la culture commune avec d’autres métiers du bâtiment, voire des métiers plus lointains comme la chaudronnerie avec qui nous partageons cet art du trait, la stéréotomie ou géométrie descriptive. La culture ouvrière partagée avec tous les métiers connexes, le forgeron ou taillandier pour les outils, le menuisier qui viendra appliquer son huisserie sur la baie en cours de réalisation, le maçon, le charpentier… Le film relève à juste raison les noms singuliers utilisés pour désigner les outils du charpentier : l’herminette, la bisaiguë… Cette façon de désigner chaque chose avec précision porte non seulement sur les outils, mais également sur les parties des outils et sur tout ce qui concerne le travail : sur les éléments d’architectures, de construction cru2et pour nous, sur les pierres en fonction de leur dureté, de leur provenance, de leur nature, mais aussi de l’emplacement futur qu’elles prendront dans l’ouvrage…

 

Lors du déplacement de pierres un peu lourdes, la dénomination précise des différentes étapes de la manœuvre collective a plusieurs fonctions dans l’équipe. Elle n’est pas purement informative, elle engage l’anticipation. Lorsque le chef de manœuvre dit « on va lever la pierre », chacun anticipe l’opération, se place en conséquence ou interroge s’il ne voit pas bien la manœuvre à venir. Car il n’est pas essentiellement question de déploiement de force dans cette situation, il est question d’intelligence de la situation concrète, de ce jugement dont je parlais plus haut, de ruse, de trouver l’équilibre de la masse de la pierre. Du reste, les expressions utilisées dans ces opérations de bardage ramènent les différents mouvements à l’échelle humaine : il faut entendre les sens possibles cru5de « rouler la pierre, la lever, la faire marcher, la coucher, la faire boire » De la prudence avant toute chose.

L’AFPA permet d’acquérir un métier, à l’époque d’accéder à un emploi, et en même temps cette formation inscrit le participant dans une histoire et une culture qu’il partage avec d’autres et qu’il peut faire siennes. Et ce sont sans doute cette histoire et cette culture qui lui permettent de trouver son propre chemin professionnel. Nous avions, au stage, des itinéraires et des formations très diverses. Et cette diversité était très féconde. Parmi les stagiaires, certains avaient déjà travaillé la pierre. L’un avait appris à tailler le granit au lycée technique de Coutances mais il n’avait pas obtenu le CAP et l’AFPA lui offre l’occasion de reprendre cet apprentissage, de le compléter. Il maniait la broche avec un coup de main, un geste du poignet bien à lui que nous cherchions à reprendre. Un autre avait découvert la pierre sur un chantier associatif en Provence et il a pu passer ici d’une activité bénévole au métier. Plusieurs, dont moi, étaient bacheliers. Nous échangions au fil des jours sur toutes sortes de sujets, les découvertes de chacun dans sa région, des lectures (« Les pierres sauvages », de Fernand Pouillon). Nous parlions conventions collectives (différentes selon les régions). Plusieurs vont rester tailleurs de pierre, certains en cru3s’orientant vers la sculpture ou la gravure. D’autres vont quitter la pierre, en fonction des aléas et des occasions de la vie.  Mais pour tous, ce stage a été un moment fort de leur vie, une sorte de bifurcation.

 

Mon propre parcours ? Après avoir travaillé dans des entreprises parisiennes et découvert toute la fraternité des pierreux syndiqués au Syndicat Parisien du Bâtiment CGT, je suis entré grâce à l’un d’eux, Pierre Lecour, à l’OPPBTP. Cet organisme du BTP tenait lieu de CHS (Comité Hygiène et Sécurité) dans la profession avant les lois Auroux de 1982. Le discours très technique et réglementaire de cet organisme m’effrayait un peu. Toute la dimension de la culture de métier et toute la dimension du collectif de travail étaient négligées. Certes, de la technicité est nécessaire pour garantir la stabilité des grues, de la loi et des règlements sont nécessaires pour tenir compte des évolutions techniques et améliorer partout les conditions de travail, d’hébergement, de vie sur les chantiers. Mais ne miser que sur ces ressorts extérieurs aux travailleurs les place dans des injonctions parfois difficilement supportables. La sécurité réglementée contrarie parfois l’activité.

En reprenant l’apport du centre AFPA et en proposant à un petit groupe de syndiqués de réfléchir à ce qui comptent pour nous, pour notre sécurité, nous avons pu dégager toute la dimension de prudence contenue dans le métier. Nous avons proposé plusieurs expressions qui, aujourd’hui, sont passées non sans controverses en ergonomie cru1ou dans le champ de la prévention : « les savoir-faire de prudence », « la langue de métier », « les règles de métier »… J’en ai dit un mot en parlant du bardage, du déplacement des pierres.

 

Je souhaite que ma contribution permette d’une part aux moniteurs, et plus largement au personnel de l’AFPA, de mesurer l’ampleur et la richesse de leur propre travail. Même quand le stagiaire ne termine pas sa carrière dans le métier étudié… Surtout, il nous faut absolument, non seulement préserver cette institution qu’est l’AFPA, mais la déployer à travers de nouveaux métiers. Pour l’accès à l’emploi, mais également dans le sens d’une introduction à la culture de métier et à l’exercice du jugement articulant théorie et pratique : avoir un métier en main, c’est avoir le métier dans la tête ! Damien Cru

À lire : « Le risque et la règle », par Damien Cru, aux éditions Érès.

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