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Milo Rau et sa bienheureuse ambiguïté, Avignon 2018

Jusqu’au 14 juillet, metteur en scène suisse et nouveau directeur du Théâtre de Gand en Belgique, Milo Rau donnait au Gymnase du Lycée Aubanel sa Reprise, histoire(s) du théâtre 1. Comme d’autres pièces à l’affiche de cette édition 2018 du festival, avant leur tournée nationale, une œuvre qui interroge et soulève moult questions. Sans oublier Au bout du comptoir, la mer, J’appelle mes frères et Le bain & Le voyage à La Haye.

 

Plusieurs spectacles du festival posent cette année de manière très aiguë la question de savoir à qui ils s’adressent exactement. Mettons définitivement de côté le public dit populaire qui reste toujours à définir mais qui, à l’évidence, n’est pas celui que l’on trouve à Avignon, et nous voilà en pleine perplexité. Que l’on prenne Au-delà de la forêt, le monde d’Inès Barahona et Miguel Fragata censé s’adresser à un jeune public et qui développe un discours creux de vieil assis ou, à l’autre bout de la chaîne, l’assommant succédané de Don Delillo de Julien Gosselin, c’est encore et toujours cette même interrogation qui vient à l’esprit, et que l’on retrouve aussi avec un « spectacle » comme le pudique Trans (Més Enllà) de Didier Ruiz. Reprise, histoire(s) du théâtre 1 de Milo Rau a le mérite, semble-t-il, de jouer cartes sur table dès son titre. Mais ce n’est peut-être là qu’un leurre : le metteur en scène suisse, en roublard aguerri, tente de jouer sur tous les tableaux.

Cartes sur table donc avec le titre renvoyant à l’opposition entre la reprise et la prise, entre la représentation et la présentation (darstellung/vorstellung, comme disent les philosophes germaniques !), entre la fiction et la réalité, puis avec Histoire(s) du théâtre emprunté à l’Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard, décidément en odeur de sainteté dans ce festival. Ce faisant, et en appliquant avec fidélité les préceptes établis dans son dogme en dix points édicté à Gand en mai dernier, dans lequel on trouve quand même quelques perles (comme dans la règle n° 9 : « Au moins une production par saison doit être répétée ou présentée dans une zone de conflit ou de guerre, sans aucune infrastructure culturelle »), Milo Rau nous livre une véritable et très habile réflexion – pour ne pas dire cours – sur le théâtre (son histoire du théâtre) avec tous les ingrédients convenus : mise en abîme, théâtre dans le théâtre, vrai-faux casting, mélange de comédiens professionnels et amateurs, mise à distance avec mélange du jeu avec le réel, vrai-faux documentaire… Frontières brouillées, toute la gamme de son savoir-faire, qui est grand et très maîtrisé, y passe. Tout cela pour dire quoi ? Réponse avec la règle n° 1 du Manifeste de Gand : « Il ne s’agit plus seulement de représenter le monde. Il s’agit de le changer. Le but n’est pas de représenter le réel, mais bien de rendre la représentation réelle ». Et de vivre dans le présent de la représentation, un présent tragique qui renverrait au tragique antique lequel évitait de représenter les horreurs sur scène justement.

Or Milo Rau, lui, n’hésite pas, la représentation du meurtre d’un homosexuel, Ihsane Jarfi, par un groupe de jeunes hommes, est bel et bien montrée, reconstituée, dans toute sa violence : sang dégoulinant, cadavre dénudé sur lequel un des assassins vient pisser… On est dans la réalité la plus stricte avec l’arrivée sur le plateau de la Polo grise dans laquelle la future victime est montée. La voiture est immobile mais, par un jeu de lumière réalisé sur scène et la bande son, Milo Rau met au jour de manière ostentatoire la mise à distance qu’il entend opérer. On est dans le réel, mais pas tout à fait. L’histoire est vraie et a fait la une des journaux du pays, un des comédiens a suivi le procès et l’a même enregistré clandestinement, mais « nous ne sommes en réalité pas intéressés par ce qui s’est passé » confesse Milo Rau qui ajoute un peu plus loin qu’il s’est demandé « si le naturalisme est encore possible au théâtre ». Réponse par l’absurde sur le plateau, elle devrait être négative même si elle fascine le public. Fascination/non fascination, Milo Rau joue à son aise sur les deux tableaux, c’est un peu trop facile, il ne peut qu’être gagnant à tous les coups puisque par ailleurs sa proposition est parfaitement réalisée ! La question demeure encore une fois : à qui s’adresse Milo Rau ? Et pour lui dire quoi ? Jean-Pierre Han

 

À voir aussi :

– Au bout du comptoir, la mer : Jusqu’au 22/07 à 20h45, La Caserne des Pompiers. « Un soliloque dérisoire et désopilant », nous prévient l’auteur Serge Valletti ! Artiste de cabaret raté, Monsieur Stéphan, alias Dominique Jacquot, prend la salle à témoin de ses échecs et désillusions. Un hommage déguisé au théâtre, aux arts vivants sous toutes ses formes. Yonnel Liégeois

– J’appelle mes frères : Jusqu’au 26/07 à 15h55, La Manufacture-La Patinoire. D’origine maghrébine, un jeune homme se promène dans la ville au lendemain d’un attentat. Que dire, que faire pour Amor, qui ressemble comme un frère à ceux-là qui… ? L’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri revisite avec pertinence les notions de tolérance et de fraternité. Dans une mise en scène de Noémie Rosenblatt, un groupe d’« anonymes » amateurs, issu de chaque ville de représentation et tel un chœur antique, accompagne les comédiens. Yonnel Liégeois

– Le bain & Le voyage à La Haye : Jusqu’au 29/07 à 17h50, Théâtre Transversal. Un homme, une chaise et… des mots ! Les mots de Jean-Luc Lagarce : avec pudeur, mais non sans humour, il fait ses adieux à la vie, à l’amour et au théâtre. Avant que le sida ne l’emporte, deux de ses trois derniers textes écrits au final de sa vie, dont s’empare Patrick Coulais avec infiniment de délicatesse. Yonnel Liégeois

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Gilles Defacque entre en piste, Avignon 2018

Directeur du Prato, cet étonnant Théâtre International de Quartier sis à Lille, Gilles Defacque entre en piste à La Manufacture d’Avignon. Le clown, poète et comédien s’excusant au préalable, puisque On aura pas le temps de tout dire ! Le récit d’une vie consacrée aux arts de la scène, contée avec humour et sensibilité, entre confidences retenues et passions partagées. Sans oublier Hedda, On n’est pas que des valises et Chili 1973, rock around the stadium.

 

Une chaise, un bandonéon, une partition, sans les moustaches une tête à la Keaton… Il s’avance dans la pénombre, hésitant et comme s’excusant déjà d’être là, lui l’ancien prof de lettres devenu bateleur professionnel, surtout passeur de mots et de convictions pour toute une génération de comédiens ! Rêve ou réalité ? Il faut bien y croire et se rendre à l’évidence, pour une fois le passionné de Beckett n’a pas rendez-vous avec l’absurde, c’est bien lui tout seul qui squatte la piste et déroule quelques instantanés de vie sous les projecteurs… Comme un gamin, Eva Vallejo, la metteure en scène et complice de longue date, l’a pris par la main et Bruno Soulier, aux manettes de l’acoustique, l’accompagne en musique.

Pas de leçon de choses ou de morale avec Defacque, il fait spectacle du spectacle de sa vie. Comme entre amis, sans jamais se prendre au sérieux mais toujours avec panache et sens du goût. Goût du verbe poétique, de la gestuelle sans esbroufe, du mot placé juste, de l’humour en sus, le sens profond du spectacle sans chercher le spectaculaire : simple ne veut pas dire simpliste, poétique soporifique, autobiographique nombrilistique. Un garçon bien que ce Gilles des temps modernes, plutôt Pierrot lunaire qui nous fait du bien, de sa vie à la nôtre, jouant du particulier pour nous faire naviguer jusqu’aux berges de l’universel : comme lui, croire en ses rêves, vivre de ses passions, sur scène pour quelques-uns et d’autres rives pour beaucoup…

Mes amours, mes succès, le désespoir et les heures de gloire…Éphémères peut-être mais des temps si précieux quand le plaisir de la représentation allume ou embrume l’œil du spectateur, d’aucuns l’ont chanté bien avant lui, il le déclame en un talentueux pot-pourri : les débuts de galère en Avignon, « M’man, peux-tu m’envoyer un petit bifton ? », la salle presque vide mais la tête pleine d’espoir puisque le copain a dit qu’il connaît une personne qui lui a dit « qu’elle allait parler du spectacle à une autre qu’elle connait et qui m’a dit que cette personne pouvait connaître quelqu’un que ça pourrait intéresser ». Il est ainsi Defacque, une bête de cirque qui se la joue beau jeu, habitué depuis des décennies à braver tempêtes et galères, ours mal léché mais jamais rassasié de grands textes ou autres loufoqueries qui font sens, pour que rayonne sa belle antre internationale de quartier ! Le Prato ? Une ancienne manufacture de textile, majestueuse, où l’on sait ce que veut dire remettre l’ouvrage sur le métier. Le poète a dit la vérité, le clown aussi, allez-y donc voir, il n’est pas encore mort ce soir ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 26/07 à 13h55, La Manufacture.

 

À voir aussi :

– Hedda : Jusqu’au 26/07 à 14h45, La Manufacture. Sur un texte de Sigrid Carré-Lecoindre, la violence conjugale se donne à voir et entendre sous les traits de Lena Paugam. De la presse presque unanime, « un spectacle sidérant dont le public sort en état de choc »… On y raconte l’histoire d’un couple qui observe, au fil des jours, la violence prendre place sur le canapé du salon, s’installer et tout dévorer. Y.L.

– On n’est pas que des valises : Jusqu’au 28/07 à 21h50, Présence Pasteur. Mise en scène par Marie Liagre, l’épopée extraordinaire des ouvrières de l’usine Samsonite d’Hénin-Beaumont. Sept anciennes salariées racontent leur lutte exemplaire contre la finance mondialisée. Un spectacle salué par la presse, du Monde à Télérama, sans oublier L’Humanité. Y.L.

– Chili 1973, rock around the stadium : Jusqu’au 23/07 à 19h15, Caserne des Pompiers. À l’heure des festivités de la Coupe du monde 2018, un spectacle pour se souvenir du 11 septembre 1973, quand Pinochet commet son coup d’état et que tombe le président Alliende. Le lendemain, le stade de football de Santiago, l’Estadio Nacional, devient camp de concentration : 12 000 personnes y seront internées et torturées, sur les airs des Rolling Stones et des Beatles diffusés par la dictature. Mis en scène par Hugues Reinert, un spectacle fort quand musique et football deviennent instruments de pouvoir. Y.L.

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Julien Gosselin et l’obsession de l’image, Avignon 2018

L’enthousiasme qui a saisi les commentateurs après la première du spectacle de Julien Gosselin, Joueurs, Mao II, les Noms d’après trois romans de l’américain Don Delillo, a été tel que certains d’entre eux ont décrété que le jeune homme, tout juste un peu plus de trente ans, était mûr pour entrer dans la catégorie des grands metteurs en scène européens. Celle de l’excellence artistique et qui, de ce fait, est quasiment intouchable.

 

 

Une belle promotion qui ressemble au passage d’une division à l’autre, pour parler en termes footballistiques comme le veut l’actualité ! On tremble pour Julien Gosselin qui mérite mieux, quoi que l’on pense de son travail, que ce « chemin » tracé à son insu. Et en faire le premier de cordée de notre activité théâtrale est encore plus dérisoire. Au demeurant, il est tout de même permis de se poser la question de la validité d’un tel enthousiasme, sans doute palpable le soir de la première auprès d’un public de professionnels, mais qui était déjà quelque peu retombé le lendemain auprès d’une assemblée plus mélangée. Question d’intensité de la représentation qui s’étire (c’est le bien le terme) sur dix heures, les deux dernières ayant été rajoutées à l’ultime moment dans l’hésitation de l’équipe de création pas prête pour ce final. C’est d’autant plus paradoxal que le spectacle pourrait paraître calé (fixé) dans l’exacte mesure où les deux premières parties sont des vidéos du jeu des acteurs volontairement cachés ou à peine visibles, écrasés qu’ils sont par les écrans géants qui mangent la scène et attirent inéluctablement notre regard. Il faudra attendre cinq heures et demi pour que le théâtre tel qu’on l’entend traditionnellement fasse de timides apparitions pour s’installer à la fin dans le bel espace scénographique aménagé par Hubert Colas, simplement parce que l’équipe n’a sans doute pas eu le temps de la travailler comme elle l’entendait et reste dès lors dans l’approximation vivante du jeu : oserais-je dire que cette partie-là est la plus intéressante parce qu’aussi la moins cinématographiquement spectaculaire ? Quand on pense que certains faisaient la fine bouche l’an passé devant le trop de vidéos dans le superbe spectacle de Franck Castorf…

Sont-ce les mêmes qui se réjouissent aujourd’hui de ce qu’ils peuvent voir sur écran à la Fabrica où se donne le travail de Julien Gosselin ? On pourra toujours louer le savoir-faire théâtral de Julien Gosselin, reste à déterminer ce qu’il entend par théâtre… On s’apercevra aussi qu’il est en train de mettre en place un système de fabrication déjà largement perceptible dans 2666 d’après Bolano présenté ici même il y a deux ans. En ce sens, cette trilogie de Don Delillo, montée de toute pièce par ses soins puisqu’il signe l’adaptation des trois livres de l’auteur écrits à des dates différentes (1977, 1991 et 1982), se situe dans l’exact prolongement de 2666 avec les mêmes procédés narratifs (qui, espérons-le ne deviendront pas des tics). Se voulant d’une grande fidélité au texte qu’il suit à la lettre – ce qui n’empêche pas les contresens comme dans 2666 – Julien Gosselin illustre à sa manière les propos de l’auteur, se permettant tout de même quelques petites embardées ici et là. Sa fidélité, ou pseudo fidélité, se traduit par l’énonciation par un comédien ou une comédienne d’une partie du texte sur fond de musique martelant le rythme de manière obsessionnelle, de quoi enfoncer le spectateur dans un état cataleptique, ou encore en faisant défiler le texte original (traduit par Marianne Véron) sur l’écran, ce qui à la limite pourrait se penser comme l’aveu d’une incapacité à trouver une résolution théâtrale à la prose de l’auteur… Ce qui demeure néanmoins, c’est encore et toujours l’obsession de l’image.

C’est bien sûr l’aspect purement romanesque des œuvres présentées, c’est-à-dire ce qui se joue à la surface des choses, qui intéresse Julien Gosselin. C’est par cet aspect – une sorte de miroir qui renvoie à nos propres petites histoires, enfin celle d’un certain milieu – que les spectacles du collectif « Si vous pouviez lécher mon cœur » attirent le public. C’est patent dans la première partie du spectacle consacrée à Joueurs où l’œil de la caméra se plaît à suivre les évolutions et la désagrégation d’un couple – elle travaillant dans l’une des Twin Towers, lui, trader dans le même immeuble, avant de se retrouver embarqué dans une « autre » vie à la suite de sa rencontre avec une ancienne hôtesse de l’air- avant que le film, pardon, le spectacle, ne s’engage sur d’autres sentiers plus complexes et intéressants que la description de la vie oiseuse des intéressés… Nous sommes dans les années soixante-dix… Mao II et Les Noms sont heureusement d’une autre tonalité chez Don Delillo, comme chez Gosselin, qui retrouve avec la dernière œuvre les vertus du théâtre laissant enfin respirer ses comédiens à l’instigation de Frédéric Leidgens. Des comédiens dont on dira qu’ils répondent avec talent aux exigences de leur metteur en scène, tout en opérant en un vase clos… étouffant. Jean-Pierre Han

Joueurs, Mao II, Les Noms d’après Don Delillo. Mise en scène Julien Gosselin. La Fabrica, jusqu’au 13 juillet à 15 heures (durée : 10 heures).

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L’Aquarius : Taubira sur le pont !

Dans une tribune publiée par le Jdd en date des 16-17/06, Christiane Taubira, l’ancienne ministre de la Justice, dénonce l’inaction de l’Europe et l’hypocrisie de la France face aux dérives de l’Aquarius en Méditerranée. Un retour sur l’Histoire et un regard lucide sur l’accueil des migrants, dont Chantiers de culture se fait l’écho.

 

Janvier 1939. Barcelone tombe aux mains des franquistes, auxquels fascistes et nazis ont prêté main-forte. Ils sont un million, en noir et blanc sur les photos d’alors, à traverser les Pyrénées. Des combattants républicains et surtout des femmes, des enfants, des hommes ordinaires, et Antonio Machado, qui repose à Collioure. Ni le choc esthétique du Guernica de Picasso, ni L’Espoir, de Malraux, ni les écrits brûlants de Camus, ni Les Grands Cimetières sous la lune, de Bernanos, pas plus que les lettres de Simone Weil n’adouciront leur sort. Ils sont regroupés, isolés, mal nourris. L’inactivité, le désespoir, les conditions d’hygiène, l’hiver ont raison de nombre d’entre eux. Tandis que le gouvernement pérore, des associations organisent la solidarité. « Du lait pour les enfants d’Espagne », disent alors les affiches. La collecte va bon train. Des bénévoles s’activent, comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ces réfugiés espagnols seraient 600.000 à être restés dans leur patrie d’accueil. Qui alléguerait aujourd’hui qu’ils l’aiment moins que ceux qui y naquirent par hasard?

Boat people. Deux mots secs. Pour dire l’effarement devant les images. De frêles embarcations, surchargées, photographiées de haut, comme perdues au mitan d’une mer sans rivage. En 1975, ils viennent de loin, du Vietnam et du Cambodge. Ils échappent aux représailles de fin de guerre ou fuient les Khmers rouges du « Kampuchéa démocratique ». Ils sont des dizaines de milliers. Cette fois, le gouvernement laisse la Croix-Rouge et le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés organiser leur accueil en France. D’autres associations viennent à la rescousse. Comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ces réfugiés vietnamiens et cambodgiens firent ici leur vie et leurs enfants. Qui alléguerait que…?

La guerre d’Algérie prend un tournant. Décisif. Ils reviennent, les mains nues et pour la plupart inconsolables. Ils sont français, certes, mais partis depuis longtemps ou nés là-bas. Ils sont pieds-noirs, harkis, d’abord quelques milliers. De Gaulle et Peyrefitte sont inquiets, persuadés que la tâche est insurmontable. Où trouver du travail, des logements, des écoles ? Ils seront un million en trois ans. Regroupés, maltraités, livrés au froid et à l’inaction. Les services sociaux sont débordés. Des bénévoles… comme sur l’Aquarius aujourd’hui. Ils ont refait leur vie. Leurs enfants ont grandi. Avec des souvenirs, un peu d’amertume, beaucoup de fierté et une grande combativité. Qui alléguerait que… ?

À l’orée de la décennie 1990, la guerre des Balkans jette sur les routes d’Europe des colonnes silencieuses et accablées, invariablement composées d’enfants au regard étonné, de femmes qui s’obstinent à rester propres et dignes, d’hommes qui tentent de brider l’humiliation de n’être qu’un parmi d’autres dans une foule. Ils sont nombreux à être repartis, dès l’ombre de la paix revenue.

 

Il n’est pas question de dire ici qu’il est simple d’accueillir. Il ne s’agit ni d’enjoliver, ni de banaliser, ni même de dédramatiser. Ce n’est pas un conte. La population augmenta par pics et il en résulta sans doute des pressions sur les services publics, il fallut partager, il y eut des tensions. Mais le fait est : la société ne s’est ni effondrée ni même affaiblie. Elle absorba une part du monde et s’en épanouit, dans sa langue, sa gastronomie, ses arts, ses artisanats, sa littérature… Non, il ne s’agit pas de banaliser. Les époques ne sont pas comparables, les personnes ne sont pas interchangeables, les histoires ne sont pas semblables. Il ne s’agit pas de dédramatiser. Oui, ce sont des drames qui se déroulent sous nos yeux. Drames de la guerre et des bombardements auxquels parfois nous prenons part. Drame des dictatures. Drame de la misère et de la pauvreté. Drame des bouleversements climatiques que notre consumérisme accélère. Drame de l’inefficacité de nos gouvernements martiaux contre les criminels de la traite des personnes.

L’Europe avait une occasion d’exister, de retrouver son magistère éthique sur une scène internationale pleine de fracas, où prospèrent la crânerie, la fourberie, l’ivresse de l’impunité, le désarroi. Elle avait l’opportunité et la capacité de prouver que ses chartes et conventions ne sont pas que chiffons de papier. Ce faisant, elle acquérait l’autorité morale pour impulser cette « gouvernance mondiale des mobilités humaines », urgente et indispensable, dont, avec d’autres, Mireille Delmas-Marty a exposé le bien-fondé. Au lieu de cela, la panique gagne. La chancelière recule, l’Italie bascule, et chez nous, la parole officielle fait des gammes sur la misère du monde après des trémolos sur les personnes sans abri et les personnes réfugiées qui, en quelques mois, étaient censées ne plus se trouver à la rue. Chez nous encore, des porte-parole font dans le marketing de l’oxymore avec la « fermeté-humanité ». Chez nous toujours, des ministres font dans l’anglicisme de l’indécence sur le shopping et le benchmarking. Quand ce n’est pas carrément le silence… Pendant ce temps, dans toute l’Europe, cette impuissance fait la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Espagne, notre lueur… Christiane Taubira

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Mai 68 : Maurice Grimaud, un Préfet de police en alerte

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Préfet de police à Paris de 1966 à 1971, succédant au sinistre Maurice Papon, Maurice Grimaud (1913-2009) s’est imposé comme l’une des grandes figures de l’époque. Autant par sa détermination à éviter violences et bavures policières en mai 68 que par son sens du dialogue. Un grand serviteur de la République (1) qui nous raconta en exclusivité, quelques mois avant sa disparition, sa journée du 13 mai. Un témoignage de haute teneur, Chantiers de culture l’offre à ses lecteurs.

 

Mai 68 ne fut pas une succession ininterrompue d’affrontements entre jeunes et policiers comme on serait tenté de le croire en visionnant aujourd’hui les images conservées par les médias. Dans le récit que j’en ai fait quelques années plus tard (2), j’ai indiqué que nous avions eu à faire face, pendant ces six longues semaines, à « seulement » neuf journées ou nuits de grande violence. Le 10 mai fut la première et en a gardé durablement le nom de « nuit des barricades ». La violence y atteignit des paroxysmes, marquant une rupture inquiétante avec les manifestations relativement « modérées » des jours précédents.

Le franchissement de ce palier, qui devait donner une toute autre dimension à la « révolution » de Mai 68, mérite qu’on revienne sur ses causes. Deux circonstances fortuites contribuèrent à transformer en drame ce qui aurait pu et dû se limiter à un affrontement du type de ceux des journées précédentes. La première fut la fâcheuse décision du Premier ministre, Georges Pompidou, de maintenir son voyage en Afghanistan qui le tiendra éloigné de la France pendant les dix premières journées, décisives à bien des égards, de cette crise majeure de la Vème République. La seconde résulte de la première et l’aggrave : l’intérim du Premier ministre était assuré par un homme des plus estimables, monsieur Louis Joxe, garde des Sceaux, que ses précédentes fonctions n’avaient guère préparé à cette lourde tâche et qui ne se sentait pas l’autorité d’un vrai chef de gouvernement. Place Beauvau, le nouveau ministre, Christian Fouchet, n’avait ni l’expérience ni l’autorité de Roger Frey, auquel il avait succédé quelques mois plus tôt. Il en résulta un sensible flottement dans la gestion des événements. Monsieur Pompidou aurait sans doute évité ces tergiversations et pris rapidement, dans cette nuit mouvementée, les décisions apaisantes qu’attendaient les étudiants : la réouverture de la Sorbonne et la libération de leurs camarades condamnés à des peines de prison. Ce qu’il fit dès son retour à Paris, le lendemain, mais c’était trop tard.

La dramatisation de la nuit des barricades eut un autre effet de grande conséquence : la constitution d’un front de solidarité entre les étudiants, les leaders d’une gauche jusque-là aussi désorientée que le gouvernement, et les formations syndicales soucieuses de n’être pas débordées par leurs plus jeunes éléments. Son éclatante démonstration fut le grand défilé unitaire du 13 mai qui conduisit plus de 200 000 manifestants, de la gare de l’Est à Denfert-Rochereau, ce que l’on n’avait pas vu à Paris depuis plusieurs décennies. Cette journée, elle-aussi, était chargée de dynamite, un rien eut pu la faire exploser. Nous avions toutes les raisons de le redouter : une immense foule, très disparate, est à la merci de provocateurs comme il s’en est tant rencontré dans la longue histoire des troubles et des révolutions en France et dans le monde. Une certaine sagesse partagée évita ces redoutables dérives. D’abord, le contact put être établi avec les leaders les plus raisonnables du mouvement syndical. J’eus moi-même, à sa demande, un long entretien avec un leader du SNES (Syndicat national de l’enseignement supérieur) qui partageait mes soucis et nous convînmes de garder le contact tout au long de la journée.

On connut cependant un moment de réelle inquiétude lorsque l’équipage d’un véhicule de Police-Secours, conduisant à l’hôpital un jeune accidenté de la circulation et traversant la place Denfert-Rochereau, fut agressé par un groupe de jeunes. Le brigadier avait demandé de l’aide par radio et déjà une équipe armée d’une compagnie républicaine de sécurité volait au secours de leurs camarades. Pierre Cot (3), qui se trouvait parmi les leaders politiques du grand cortège, m’avait aussitôt appelé pour me dire que les responsables s’engageaient à assurer la sécurité du véhicule de Police-Secours. Une intervention armée pouvait avoir les plus graves conséquences, on rattrapa de justesse l’équipe envoyée en renfort. Le moment délicat restait celui de la dislocation du cortège. Surexcités par le succès, les plus entreprenants lancèrent le mot d’ordre « À l’Élysée ! ». C’était l’assurance d’affrontements redoutables. Daniel Cohn-Bendit, vrai leader du mouvement étudiant et le plus populaire, sut sagement détourner ses troupes vers le Champ de Mars pour de plus calmes occupations. On dut pousser dans les deux camps un grand soupir de soulagement. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

(1) Je ne suis pas né en mai 68, souvenirs et carnets 1934-1992 (éditions Taillandier). Outre son parcours de citoyen et de grand « commis » de l’État, du brillant élève du lycée Henri IV au directeur de cabinet de Gaston Defferre, Maurice Grimaud a publié son agenda d’alors, au jour le jour, des événements de Mai 68 : un moment d’histoire, conté sur le vif par un grand témoin !

(2) En mai, fais ce qu’il te plaît (éditions Stock).

(3) Ministre de l’Air en 1936 dans le gouvernement de Léon Blum, sous le Front populaire. Député de gauche à Paris, battu lors des élections législatives de juin 68.

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Luciano Travaglino, un artista perfetto !

L’œil est vif, le regard malicieux et empreint de générosité. Luciano Travaglino ? L’homme est petit de taille, mais grand par le talent, inversement proportionnel à sa modestie ! Qui dirige à Montreuil (93), avec Félicie Fabre, le théâtre de La Girandole.

 

Son talent est multiforme : il est à la fois metteur en scène, chanteur, musicien, mime, acteur de théâtre ou artiste de la Commedia dell’arte. Mêlant tour à tour le Français, l’Italien et les dialectes Lombardo-piémontais ou Vénitien ! Il préside avec intelligence et bonhommie aux destinées du théâtre de La Girandole à Montreuil, banlieue limitrophe de Paris, très dynamique culturellement.

Sa renommée dépasse largement le périphérique parisien. Il faut dire qu’à l’instar d’Obélix, Luciano est tombé tout petit dans la marmite artistique… « J’ai grandi avec un oncle pianiste qui était aveugle. À partir de trois-quatre ans, il me mettait à côté de lui. Je crois que j’ai appris à chanter avant de parler ! À l’école maternelle, chez les bonnes sœurs, on faisait du théâtre, on chantait. Après, je fus enfant de chœur, je pouvais faire des effets spéciaux avec l’encens, la clochette…. Donc j’ai baigné là-dedans et le curé était un passionné de cinéma, de théâtre et un conteur extraordinaire ! Rien qu’en écoutant ses sermons, c’était déjà une leçon de théâtre ». Comme on le voit, quelques bonnes fées se sont penchées discrètement sur le berceau du petit Luciano pour lui inoculer le virus du spectacle.

 

Vers l’âge de 9-10 ans, avec son cousin il construit un petit théâtre dans le grenier pour y monter des saynètes. Ils font venir leurs copains contre monnaie sonnante et trébuchante… Quelques années plus tard, ils voient plus grand : dans le grenier d’une ferme, avec un tourne disque, ils présentent des soirées cabaret-théâtre. Las, il n’y a pas que le plaisir dans la vie. Ayant arrêté ses études très tôt, Luciano travaille comme menuisier avec son père, il apprend ensuite à réparer les radios et les télévisions. « À mon retour de l’armée, je me suis mis à mon compte et je gagnais très bien ma vie. J’étais fan d’un groupe qui s’appelait « I Gufi ». Ils étaient quatre, habillés en noir, un peu comme les Frères Jacques, ils avaient un répertoire de chansons farfelues qui me plaisait bien ».

Parmi eux, un comédien qui avait fait l’Academia filodramatica di Milano, le Conservatoire des arts dramatiques… Le virus dormant  se réactive et Luciano prend le téléphone. C’est la période des auditions, il faut préparer un morceau en prose, un poème et un extrait d’une pièce de théâtre. Ce sera « En attendant Godot », Beckett lui porte chance : il est pris ! Il parcourt chaque jour en voiture les trente-cinq kilomètres qui séparent Milan de son village natal, Gravellona. Après le cursus de deux ans, il en sort en 1976, auréolé du premier Prix !

 

Aussi gratifiant soit-il, un premier prix de conservatoire ne fait pas vivre. Il trouve quelques engagements à Turin, puis à Rome. Entre chaque engagement, il revient au village et reprend son travail …alimentaire, cela pendant deux ans. Mais Luciano garde en tête le choc d’une découverte faite à Milan : muni d’une carte d’entrée gratuite, il allait régulièrement au théâtre, un soir il vit le Mime Marceau. « Je fus ébloui par la précision du geste, l’expressivité du visage… Je me suis dit : Whaouh, je veux faire pareil ! Le conservatoire m’avait beaucoup apporté au niveau de l’expression orale, mais il n’y avait aucun travail sur la gestuelle. Et toute mon aisance sur scène en tant qu’amateur, je l’avais complètement perdue ! J’étais tout raide, il n’y avait que la tête et la voix, je n’avais plus de mains ni de bras… J’avais besoin de retrouver mon corps ». Cette année-là, Marceau ouvrait une école à Paris, le jeune homme se renseigne également sur les écoles Decroux et Jacques Lecoq. Il  choisit ce dernier, son enseignement ne se limitant pas au mime. Il réussit le passage en seconde année mais il a englouti toutes ses économies, il ne peut plus payer. De retour en Italie pour les vacances, il annonce la bonne et la mauvaise nouvelle : il ne peut pas continuer. Son frère lui propose de lui prêter l’argent nécessaire. Ignorant que ce geste ne sera pas seulement une aide professionnelle, il lui permettra de faire une rencontre décisive pour son futur.

Lors de cette seconde année chez Jacques Lecoq, en 1980 il fait la connaissance de Félicie Fabre. Après un diplôme de littérature moderne, la jeune femme a suivi une formation à l’école du cirque d’Annie Fratellini avant d’intégrer le Théâtre-Mouvement de Jacques Lecoq. Ils ne se quitteront plus, vivront et travailleront ensemble. Luciano améliore son Français, Félicie apprend l’Italien… Ils montent des spectacles qu’ils interprètent, fondent en 1981 la compagnie de La Girandole (un nom compréhensible dans les deux langues : ce qui scintille et brille, la guirlande…) pour pouvoir les diffuser en France et en Italie. Ils se partagent entre les deux pays pendant plusieurs années puis ils s’installent à Paris pour scolariser leur fille aînée. Ils se complètent artistiquement. Si la palette de Luciano est plus vaste, Félicie est une comédienne d’une rare finesse, pouvant alterner des rôles graves avec des personnages d’irrésistible godiche. Avec eux deux, on passe du rire aux larmes. Leurs auteurs de prédilection ? Dario Fo (le magnifique « La lune et l’ampoule »), Ruzzante, Eduardo de Filippo, Pirandello, Pasolini (« Uccellacci e Uccellini ») mais aussi Feydeau, Victor Hugo, Andrée Chedid…

 

Très vite, il leur faut un lieu pour répéter, stocker costumes et décors. Ils achètent un loft à Montreuil en 1991, qu’ils transforment en un chaleureux espace culturel. Le Théâtre de la Girandole ouvre ses portes au public en 2007, il devient très vite un lieu de rencontre convivial où l’on sert thé à la menthe, pâtisseries ou potage revigorant avant ou après le spectacle. Accueillant de jeunes compagnies, organisant des débats entre artistes et public, Luciano et Félicie sont aussi des passeurs, soucieux de donner accès à tous à des spectacles intelligents et populaires à la fois.

Le dernier projet mené à bien par le couple d’artistes est la mise en place en 2010 d’une décentralisation estivale nommée « Théâtre de Verdure ». En étroite collaboration avec la municipalité de Montreuil, ils ont investi et réhabilité une parcelle des anciens « Murs à Pêches » où ils migrent et s’installent dès les beaux jours. Les cultures de pêches en espaliers à Montreuil remontent  au XVIIème siècle et cette production fruitière, qui couvrait 300 hectares en 1907, a perduré sur une quarantaine d’hectares jusqu’aux années 1970. Une grande partie des murs à Pêches furent ensuite détruits, lorsqu’en 2003 huit hectares furent classés par le ministère de l’Environnement. La Girandole a trouvé là un lieu idéal, touchant directement des quartiers moins favorisés de la ville. Avec un programme intitulé « Sous les Pêchers la Plage », se succèdent concerts, théâtre, marionnettes, clowns et… bals. Allora, festeggiamo ! Chantal Langeard

À voir aussi :

– Jusqu’au 30/06 partout en France, le Festival de caves : cette originale expérience de théâtre « souterrain », initiée à Besançon par le pétulant Guillaume Dujardin à la direction artistique, mérite vraiment le détour ! Un décor, une atmosphère et une intimité créative à nul autre pareil, un ravissement atypique à ne vraiment pas rater… Dont « La méduse démocratique », d’après Robespierre-Saint Just- Sophie Wahnich, interprétée par Damien Houssier dans une mise en scène d’Anne Monfort et « Deux mots » de Philippe Dorin, avec Anne-Laure Sanchez dans une mise en scène de Monique Hervouët. Yonnel Liégeois

– Jusqu’au 30/06, au Théâtre 14 (75), Le mémento de Jean Vilar : sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Y.L.

– Jusqu’au 01//07, au Théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, L’établi : l’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Y.L.

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Mai 68 : Jacques Kraemer, le théâtre entre en scène

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Metteur en scène et auteur dramatique, Jacques Kraemer balade son aérienne stature depuis de nombreuses décennies sur tous les tréteaux de France. De ses débuts jusqu’à ce mois de Mai 68 où il dirige le Théâtre Populaire de Lorraine, il nous conte son épopée. La parole d’un homme de théâtre pétri de convictions.

 

Moi qui ne conserve rien, j’ai miraculeusement retrouvé mon agenda de l’année 1968. À partir de cet objet, de mes souvenirs, de documents et livres, et d’une forte impression laissée en moi par un travail avec des étudiants marseillais sur L’École des Femmes de Molière, j’ai entrepris en 2007 une sorte d’anamnèse sur mon année 1968 ! Pendant que nous étions en tournée dans le Sud-Ouest de la France avec un spectacle de Michel Vinaver et qui devait déboucher, quarante ans plus tard en mai 2008, sur la création de ma pièce, Agnès 68

À partir de ce même agenda, j’ai même entrepris de composer un vrai-faux journal de mon année 68 ! Il s’agissait pour moi de comprendre mes trente premières années (j’avais trente ans en mai 68), de tenter de me remémorer celui que j’étais il y a quelques décennies, de prendre autant que possible la mesure du chemin parcouru depuis, de constater mes évolutions. Ceci, afin de voir si j’avais su réaliser plus ou moins un accord avec l’époque. Je sais, comme l’écrivait le poète de mes amis, Maurice Regnaut disparu, « qu’au mieux, tu seras de ton temps ».

En mai 68, je dirigeai le Théâtre populaire de Lorraine, que j’avais fondé en 1963. J’étais très engagé. Politiquement, militant du Parti communiste français. Théâtralement, dans la voie d’un théâtre populaire appuyé sur les idées de Brecht, visant à s’inscrire dans un mouvement révolutionnaire et  gagner un public nouveau, notamment celui des vallées industrielles mosellanes. Nous tournions avec Le Menteur de Corneille que j’avais mis en scène dans les villes de notre région. La grève générale, à laquelle nous nous sommes associés, nous a fait arrêter la tournée. La troupe, constituée en une sorte d’équipe autogérée, a alors entrepris de donner des petits spectacles d’intervention sur l’actualité dans les usines sidérurgiques occupées par les grévistes auxquels il s’agissait d’apporter le soutien actif des comédiens.

Cette rencontre avec le public ouvrier allait avoir de profondes répercussions, particulièrement pour moi, puisqu’elle marque ma naissance à l’écriture théâtrale, avec ma première pièce, Minette la bonne Lorraine, une parabole sur les mines de fer et la sidérurgie qui allait devenir un des spectacles emblématiques de l’après Mai 68.

En ce qui me concerne, je rejoignis les gens de la décentralisation théâtrale rassemblés au Théâtre de la Cité de Villeurbanne, futur TNP en mars 1972, dirigé par Roger Planchon. Nous allions vivre, du 21 au 25 mai, de fiévreuses journées de remises en question de la pensée et de la pratique théâtrales, une oreille collée au transistor pour suivre heure par heure l’évolution de la situation politique chaotique. Ce fut une activation formidable de la pensée et une libération de la parole, comme l’ont constaté tous ceux qui vécurent ces journées mémorables. Le 25 mai, nous avons signé un Manifeste qui est entré dans l’histoire du théâtre. Avec l’impératif éthique de maintenir le cap des théâtres publics vers la conquête de spectateurs qui ne sont pas spontanément concernés par l’art théâtral, ceux que nous avons appelés « le non-public ».

C’est cet idéal de générosité et d’intelligence qui continue, cinquante ans après, à inspirer jour après jour l’action théâtrale de ma compagnie. Ici et maintenant. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

Retour sur expérience

Une réflexion que poursuit à sa façon Jacques Kraemer dans un court texte, avare de pages mais riche de convictions, un entretien conduit par le critique Karim Haouadeg ! « Un phare dans la nuit profonde » invite le dramaturge à revisiter son parcours et sa trajectoire à la lumière de ce qu’il advient aujourd’hui. De la

Opal, une enfant d’ailleurs

fondation du Théâtre Populaire de Lorraine en 1963 jusqu’à l’installation de sa compagnie à Mainvilliers (28) en 2013, de ses déboires avec la censure aux coupes de subvention érigées en sanction, l’acteur de la décentralisation se remémore plus de cinquante ans de pratique théâtrale. Pour conclure, avec la même fougue et la même force de persuasion, qu’il aspire encore et toujours à « proposer le théâtre d’art le plus exigeant et novateur à un public toujours plus large, toujours plus populaire »… Un Sisyphe des temps modernes qui présente sa nouvelle création, « Opal, une enfant d’ailleurs », du 07 au 09/06 à La Forge de Nanterre (92) et du 06 au 21/07 à la Salle Roquille d’Avignon ! Y.L.

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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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Mai 68 : Jacques Aubert, que s’est-il vraiment passé ?

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Que s’est-il vraiment passé en Mai 68 ? C’est un peu tiré par les cheveux, mais je peux vous en parler savamment. À l’époque, je tenais un salon de coiffure sur le Boulevard Saint-Germain. En fait, tout a commencé avec l’invention de l’effilage au rasoir qui eut pour effet une augmentation du prix de la coupe de cheveux. Ce qui entraîna une désertification des salons de coiffure, ce qui eut pour conséquence une augmentation de la longueur des cheveux des plus démunis, et en premier lieu des jeunes, qu’ils fussent étudiants ou pas.

Les ouvriers, en ces temps-là, propres sur eux et cravatés, ne cédèrent pas à cette tentation. Voulant rester les oreilles dégagées, ils réclamèrent que les employeurs prissent en compte l’augmentation du merlan*. Le patronat s’y refusa, arguant qu’il ne pouvait être tenu responsable du dynamisme capillaire de la classe ouvrière. Une réponse qui engendra un certain mécontentement chez les salariés de tout poil. Chez les étudiants aussi, la grogne allait crescendo. Les loustics ne comprenaient pas qu’on leur interdise le dortoir des filles, vu qu’eux-aussi avaient besoin du peigne démêlant pour leur tignasse. Si certains recteurs allèrent jusqu’à dire qu’il s’agissait là d’un prétexte, la suite ne tarda pas à démontrer qu’ils se mettaient le bigoudi dans l’œil. De Gaulle, qui présidait la France depuis une dizaine d’années et qui était chauve, ne comprit pas la nature du conflit et au lieu d’envoyer les tondeuses, il déploya ses CRS. Qui, la tête trop près du casque, ne trouvèrent rien de mieux que d’empoigner les jeunes par les cheveux pour leur crêper le chignon !

Les ouvriers, c’est congénital, dès qu’il voit un cogne taper sur quelqu’un, fusse-t-il jeune, instruit et velu, ça les défrise ! Bientôt, au comble de la protestation, les étudiants cabossés refusèrent d’aller en cours et les prolos, mécontents et colériques, n’allèrent plus travailler non plus. De Gaulle, dans l’espoir de mater tout ça, mit son képi sur sa tête et s’en alla voir le Général Massu qui, bien qu’il ait lui-aussi la boule à zéro, possédait quelques chars. La tentation fut grande d’envoyer deux trois obus sur les gueux, mais vu qu’il ne sortait plus rien des usines et que si l’on massacrait les prolos, il n’en sortirait pas d’avantages, le patronat préféra négocier. C’est Georges Pompidou, un moins chauve que les autres et Premier ministre, qui s’en chargea. À Grenelle, ce fut « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette ».

La broussaille sourcilleuse d’un Pompidou n’empêcha point Jojo, Séguy le syndicaliste tout rougeaud qu’il était, de frisoter de la tonsure sur un avenir meilleur et il fallut lui céder du terrain. Entre autres choses, il obtint l’augmentation de la prime de coiffure pour tous et les étudiants, même mal coiffés, furent autorisés à tenir les filles par la main. C’est alors que De Gaulle eut du cran ! Rappelant qu’à la Libération lui-aussi avait eu la raie sur le côté, il demanda aux gens s’ils l’aimaient encore. Il se trouva une majorité, dont les cheveux s’étaient dressés sur la tête à la vue des barricades, pour dire que oui, au fond, oui, ils l’aimaient encore et ce fut la fin de 68. À partir de là, chacun eut les cheveux qu’il voulait et la maison L’Oréal, qui fabriquait des shampoings, devint la plus riche entreprise du monde. Jacques Aubert

*À la grande époque des perruques, les coiffeurs qu’on appelait « perruquiers » devaient poudrer les dites perruques pour en masquer la crasse (on n’utilisait pas d’eau pour ne pas décranter la perruque). Les coiffeurs vaporisaient abondamment la poudre sur le client qui se masquait le visage avec une sorte de cornet en papier. Résultat ? Le coiffeur se retrouvait tout « enfariné ». Comme les petits poissons prêts à frire, les fameux merlans !

 

68, année érotique

Tel est le titre du documentaire de Claude Ardid et Philippe Lagnier, diffusé le 25/05 à 22h25 sur France 3 ! Avec le plaisir d’y découvrir la contribution de notre ami Jacques Aubert : « J’y fais une apparition mais je ne sais si c’est pour mes connaissances sur le sujet ou, justement, pour mon absence de connaissances… En fait, je ne sais rien et pour moi aussi, ce sera la surprise. Si je fus filmé et interviewé longuement, chez moi et à la fête de l’Huma, j’ignore ce qu’au montage le réalisateur a décidé de garder. Et, surtout, ce qu’il a bien voulu retenir de tout ce que j’ai raconté… ! ».

En tout cas, l’affiche s’annonce alléchante à la lecture de la présentation qu’en fait la chaine publique. « Une autre révolution a eu lieu en 68 : celle des mœurs. Virginité, fidélité, mariage : les tabous d’après-guerre sont bousculés. Les slogans politiques ont été oubliés, mais l’émancipation sexuelle est restée. Des Français anonymes racontent leur « année 68 ». Ils étaient étudiants, lycéens ou déjà dans la vie active. Leurs témoignages se mêlent aux archives pour restituer l’ambiance de l’époque. Une belle rétrospective, riche en témoignages souvent drôles, parfois bouleversants, qui permet de réaliser le chemin parcouru jusqu’à aujourd’hui et les combats menés. Des récits relatés avec une grande liberté de parole et de nombreuses images d’archives transportent le téléspectateur au cœur de cette époque fascinante ». Cul nu ou pas, seul(e) ou à plusieurs, squattons divans et canapés pour mater la petite lucarne ! Et gageons que 2018 s’affiche aussi comme un bon cru érotique, envers et contre Jupiter… Yonnel Liégeois

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Mai 68 : Dominique Grange, la voix des insurgés

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

« Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné », « Les nouveaux partisans »… Tous les acteurs de Mai 68 les ont fredonnées, ils se souviennent encore de ces chansons mythiques composées et interprétées aux portes des usines par Dominique Grange. Cinquante ans après les faits, la rebelle au cœur rouge nous conte pourquoi elle continue de lutter, guitare en bandoulière.

 

Je me souviens de la façon dont « ça » a commencé… Un appel du chanteur Lény Escudero à la radio : « Eh, les artistes, o.k., c’est la grève générale, mais vous ne croyez pas que nous, les chanteurs, sommes des privilégiés ? Si on mettait nos petites chansons au service de cette lutte… Une « grève active », en somme ! ».

Depuis plusieurs jours, ça chauffait au Quartier Latin et je me demandais ce qu’une chanteuse comme moi pouvait bien aller faire parmi les étudiants. Quelle était ma place dans ce mouvement naissant qui chaque jour s’étendait davantage ? À l’époque, je chantais dans des cabarets rive gauche, tel le mythique « Cheval d’Or », fondé par l’ami Léon Tcherniak qui y accueillit nombre de jeunes chanteurs devenus célèbres depuis. Je venais juste d’enregistrer un 45 Tours produit par Guy Béart chez Temporel. Mais lorsque j’ai entendu l’appel de Lény, ça n’a pas traîné : j’ai pris ma guitare et j’ai foncé à Renault-Billancourt, où déjà les soutiens commençaient d’affluer. Je ne devais plus rentrer chez moi ces quelques semaines qu’allait durer le « Mouvement « , saisie par l’élan révolutionnaire inattendu de ce joli mois de Mai 68.

À partir de là, du Comité de grève active à Bobino au Comité Révolutionnaire d’Agitation Culturelle à la Sorbonne (CRAC), je n’ai plus rien fait d’autre que chanter partout : usines occupées, tris postaux occupés, facs occupées…Bientôt, nous nous sommes retrouvés nombreux, « chanteurs rive gauche » pour la plupart, à répondre à l’appel des comités de grève, portant nos chansons d’une usine à une autre, loin de l’effervescence du Quartier latin, au fin fond des banlieues : Bois-Colombes, Issy-les-Moulineaux, Gennevilliers, Poissy, et d’autres… Lorsque le carburant venait à manquer, des grévistes nous offraient parfois un jerrycan de quelques litres d’essence. Pour que nous puissions repartir vers une autre usine en lutte. Solidaires.

Comment accepter le « retour à la normale », après ces semaines de dialogue et de fraternité avec ceux qui toujours écrivent l’Histoire, prêts à lutter jusqu’à la mort s’il le faut, n’ayant rien à perdre, capables d’ébranler le pouvoir, voire de le prendre, parce qu’ils sont les véritables créateurs des richesses : les ouvriers ! Comment ne pas se souvenir qu’à la fin des concerts de soutien, souvent improvisés dans les cantines, nos conversations avec les grévistes se prolongeaient et qu’au-delà des revendications, c’étaient aussi leurs aspirations à la révolution prolétarienne et à l’abolition de la société de classes qui s’exprimaient…

Je ne peux pas ne pas témoigner du fait que ces échanges-là ne plaisaient guère aux permanents syndicaux…Certains nous désignaient même parfois la sortie de façon assez musclée, nous rappelant que nous étions venus pour chanter et non pour causer politique avec les grévistes ! Déjà la « reprise » s’amorçait, à l’horizon des Accords de Grenelle… Il fallait faire rentrer dans le rang les plus récalcitrants, j’entends par là les éléments les plus combatifs de la classe ouvrière, ceux qui, prêts à aller « jusqu’au bout », refusaient d’avance toute capitulation. Aussi, à force de participer avec ces « irréductibles » à des discussions qui mettaient en avant la lutte de classe et le renversement de l’état capitaliste, certain(e)s d’entre nous furent bientôt stigmatisés comme de dangereux « aventuristes » et interdits de séjour dans les usines occupées, via un petit communiqué venimeux publié dans l’Huma ! En 69, j’abandonnai ma « carrière » de chanteuse pour « m’établir » dans une usine de conditionnements alimentaires comme « O.S. » sur machine.

L’expérience vécue en mai 68 dans les usines en grève a fait basculer ma vie. Et si aujourd’hui j’ai repris ma guitare, c’est pour transmettre ce qui me paraît essentiel : la mémoire contre l’oubli, la résistance contre la soumission. J’ai choisi mon camp, « Guerrillera » de la chanson, engagée à perpétuité ! ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

À écouter

« Notre longue marche », un CD de 19 chansons, des anciennes aux plus récentes. « Des lendemains qui saignent », un CD de 10 chansons pour dénoncer « le grand abattoir de 14-18 » et dire encore une fois non à la guerre. « N’effacez pas nos traces », un CD de 15 chansons sorti pour le 40ème anniversaire de Mai 68. Avec livret et pochette illustrés à chaque fois par le dessinateur Tardi, son compagnon. Un florilège de chansons emblématiques, mais aussi de nouvelles compositions à découvrir, telles les superbes « Droit d’asile » ou « Petite fille du silence ». Des albums à offrir ou à s’offrir, bouches déliées et poing levé ! Y.L.

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Mai 68 : Henri Krasucki, retour sur événement

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture revisite en laissant la parole, au fil des semaines, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

Henri Krasucki, futur secrétaire général de la CGT de 1982 à 1992, participa en mai 1968 aux négociations de Grenelle. En mai 1998, il nous recevait en son HLM parisien pour témoigner sur les grandes questions qui marquèrent ce chaud printemps. Entre l’évocation de grands airs d’opéra et le souvenir des camps d’extermination gravé sur son avant-bras, un long dialogue savoureux et chaleureux. Vingt ans plus tard, ses propos n’ont perdu ni saveur ni verdeur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

 

Yonnel Liégeois – En charge de la politique revendicative de la CGT en mai 68, vous étiez aux premières loges lors des événements qui ébranlèrent la France

Henri Krasucki lors des discussions de Grenelle, Georges Pompidou alors premier ministre

de cette époque. Quelle appréciation globale en retirez-vous ?

Henri Krasucki – Mai 1968 fut un événement d’une portée immense, d’une richesse extraordinaire dans son contenu. La plus grande grève de notre histoire, entre huit à dix millions de grévistes unis sur un ensemble de revendications sociales, économiques et de libertés, mais non sur un bouleversement politique. Un mouvement étudiant de masse, porteur d’aspirations justifiées dans sa grande majorité. Un bouillonnement d’idées dans toute la société qui a porté loin. L’une des plus grandes victoires revendicatives, après 1936 et la Libération. Un échec politique de la gauche. Contraint de reculer au plan social, De Gaulle a su, par une manœuvre habile, utiliser l’absence d’une alternative crédible d’union à gauche que refusaient François Mitterrand et ses alliés et la crainte qu’inspirait une image fausse de Paris à feu et à sang favorisée par les outrances des extrémistes et la violence de la répression. Mais la vie n’avait pas dit son dernier mot, loin s’en faut.

 

Y.L. – A défaut de prévoir la révolte qui allait exploser, perceviez-vous les signes

Georges Séguy, à la tribune des Renault de Billancourt

avant-coureurs d’une crise en gestation ?

H.K. – Personne n’a prévu ni ne pouvait prévoir une pareille explosion. Ces choses-là fonctionnent comme des forces de la nature et jamais une grève générale, illimitée, ne se décrète. Mais les signes avant-coureurs étaient bien visibles pour nous avec les fortes grèves des mois précédents et même davantage. Un fort mécontentement s’accumulait dans le monde du travail en raison du blocage de toute politique sociale, des attaques contre la Sécurité sociale et d’une atmosphère monarchique dans les entreprises. Loin d’être de génération spontanée, l’explosion, engendrée par la violence de la répression contre les étudiants et encouragée par la réussite de la grève nationale du 13 mai et ses manifestations, résulte de cette accumulation de mécontentements et d’actions.

 

Y.L. – Au plus fort de la paralysie du pays, doit-on parler d’une rencontre

A la Une de La Vie Ouvrière en 68, le magazine de la CGT

manquée ou d’une impossible rencontre entre étudiants et travailleurs ?

H.K. – Je crois plutôt qu’il faille parler d’une rencontre manquée. La masse des étudiants était mobilisée sur des objectifs dont la CGT était solidaire. En bien des villes de province, la rencontre a eu lieu et une sympathie réciproque s’est forgée entre étudiants et salariés. À Paris, les tentatives irréalistes et dangereuses de ceux qui se sont instaurés les porte-parole des étudiants au plan national ont rendu difficiles les conditions d’une vraie rencontre et c’est dommage. Il a fallu, en urgence, éviter des risques qui auraient pu conduire à une tragédie nationale si les travailleurs n’avaient gardé leur sang-froid avec la CGT. Ce qui ne dispense, aujourd’hui, aucun protagoniste, aucune des organisations concernées, à s’interroger sur ce qui lui revient.

 

Y.L. – Peut-on dire que Mai 68 a fait sauter des blocages, a produit au sein de la CGT des avancées significatives ?

H.K. – Il faudrait avant tout parler du « significatif » bilan social qui va beaucoup plus loin que le « Constat de Grenelle » ! Pour la CGT, Mai 68 représente un mouvement de tous les salariés, une étape nouvelle dans la conduite démocratique des luttes. Avec une ouverture extraordinaire sur le débat et la prise de parole, la conscience aiguë de se sentir maître de son mouvement, un foisonnement fantastique d’initiatives individuelles et collectives. C’est le temps où des questions nouvelles élargissent le champ syndical. Ces événements ont aussi bousculé la vie interne de la CGT en lui insufflant une vie et un style démocratiques plus intenses. « La grève aux grévistes, le syndicat aux syndiqués avec et pour l’ensemble des salariés », y a-t-il quelque chose de plus actuel encore ?

 

Y.L. – En quoi, selon vous, l’esprit de 68 anime encore les grands débats d’aujourd’hui ?

H.K. – 1968 et les temps, les expériences qui ont suivi. Cette période est synonyme d’un formidable changement de mentalités dont nous n’avons toujours pas fini de mesurer les conséquences. Dans bien des domaines, qu’il n’est pas possible d’énumérer ici. Un élargissement du champ d’activité du syndicalisme. Une émergence des problèmes que l’on appelle « de société ». La force de l’exigence de l’égalité des femmes. L’un des grands problèmes de l’activité syndicale, comme d’ailleurs de la vie au travail et dans la société, est la conjugaison de la démocratie directe et de la démocratie représentative. Le « je » et le « nous », l’affirmation de l’individu et la participation à tout ce qui est d’intérêt commun. Propos recueillis par Yonnel Liégeois.

 

Militants de 68

Dans sa livraison de juin (N°304), le mensuel Sciences Humaines consacre trois pages à Mai 68. Sous forme de chronique de livres, dont « Changer le monde- changer sa vie, enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France », paru aux éditions Actes Sud… Une somme de plus de mille pages, concoctée par un collectif d’une trentaine de sociologues et de politistes sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, quatre universitaires aux qualités reconnues. « Un ouvrage qui renouvelle en profondeur l’analyse des événements de 68 », écrit Anna Quéré, « loin, très loin de l’image d’Epinal d’un Mai 68 cantonné au milieu étudiant et au Quartier latin ». Un regard en profondeur et de longue haleine, à l’instar du « 1968, de grands soirs en petits matins » de l’historienne Ludivine Bantigny, une approche et une analyse fondées sur trois décentrements majeurs : géographique (régions et villes de province), chronologique ( de 1966 à l’élection présidentielle de mai 81) et biographique ( pas les leaders mais les militants ordinaires, la place des « établis » et du mouvement féministe). Loin des discours convenus, un portrait de groupe vivifiant, un ouvrage passionnant. Y.L.

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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Tours, « Viva il cinema » italien !

À la veille du printemps tourangeau, « Viva il cinema ! » offre un panorama de la production cinématographique italienne. Du 14 au 18 mars à Tours, la cinquième édition d’un festival atypique.

 

 

La Touraine ne fut pas au XXème siècle une région de forte immigration ouvrière italienne.  Contrairement à la Lorraine, où fut créé il y a 40 ans le Festival du film italien de Villerupt… Outre un renfort de main d’œuvre pour le bâtiment, il s’est agi plutôt, dit-on, d’une immigration estudiantine parfois suivie d’une intégration très complète : en témoigne l’émouvante histoire de la jeune réalisatrice Elisa Zampagni qui, tombée amoureuse, n’est jamais repartie ! Joua également un fort attrait des habitants pour la langue de Dante et la culture cinématographique transalpine, largement relayé par les professeurs de lycée et d’université. Notamment Louis d’Orazio, ancien professeur de cinéma au Lycée Balzac, qui organisa avec l’association Dante Alighieri des cours avec projection, en collaboration avec la cinémathèque Henri Langlois dirigée par Agnès Torrens. Le très attractif Centre d’Études sur la Renaissance attira quant à lui de nombreux enseignants et chercheurs italiens qui tissèrent des liens avec la région. Grâce à cette convergence des énergies et à l’appui éclairé de Jean Gili, créateur  du Festival d’Annecy, une première édition du Festival « Viva il cinema ! » vit le jour en 2014 réunissant 2300 spectateurs. En 2017, ils furent

« Il padre d’Italia », de Fabio Mollo

près de 7000, l’édition 2018  devrait voir ce nombre s’accroitre encore.

 

Au programme, des films récents non distribués en France, des hommages à des grandes figures du cinéma italien (les Frères Taviani, Gianni Amélio et Stefania Sandrelli), des invités (acteurs et réalisateurs)  et bien sûr la sélection des films en compétition… À l’affiche, parmi les cinq films en compétition, « Il padre d’Italia » en présence de son réalisateur Fabio Mollo qui propose  un joli film miroir de notre époque : une sorte de road-moovie social et sentimental où le jeune Paolo, trentenaire un peu immature et très affecté par la rupture avec son compagnon, prendra sous son aile une jeune femme enceinte qui lui demande de l’aide. Le voyage plein de péripéties à travers l’Italie le transformera en lui forgeant le caractère. L’interprétation de Luca Marinelli est d’une grande justesse. Le film a d’ailleurs séduit à Villerupt où il obtint en

« Lasciati andare », de Francesco Amato

novembre 2017 le prix du jury et du jury jeune.

Hors compétition, on notera la prégnance d’une thématique dans nombre de films : les relations intergénérationnelles, pas seulement au sein de la famille. Elles sont traitées avec la « patte italienne », à savoir un mélange subtil de tendresse, d’humour et de dérision. Dans « Lasciati andare (Laisse-toi aller !) », une comédie vitaminée de Francesco Amato, Toni Servillo prête son talent à un vieux psychanalyste aigri et égocentrique au bord de la dépression qui se voit incité à faire du sport après un pépin de santé. Ne s’imaginant pas confronté en salle de sport à de jeunes éphèbes musclés, il prend un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole très exubérante mais peu claire dans sa tête qu’il ne supporte pas au début. Finalement l’un avec la tête, l’autre avec le corps, ils se remettront sur pied mutuellement. Avec « Tutto quello che vuoi (Tout ce que tu voudras) », le réalisateur Francesco Bruni aborde un sujet qui a touché sa famille : la maladie d’Alzheimer. Entre un vieux poète atteint de la maladie et un jeune homme désœuvré, un transfert s’opérera : énergie et vitalité d’un côté, connaissances et

« Tutto quello che vuoi », de Francesco Bruni

transmission de l’autre, améliorant les perspectives de vie de chacun. Un film tendre et touchant sur un sujet délicat.

 

Gianni Amelio est l’un des réalisateurs à l’origine du renouveau du cinéma italien dès les années 7O-80. Il n’a cessé, depuis, de proposer des œuvres majeures sur des sujets sociétaux et parfois politiques. On lui doit notamment « Porte  aperte » et « L’America ». Le festival tourangeau nous propose son adaptation du roman posthume d’Albert Camus, « Le premier homme » avec Jacques Gamblin, et un film plus intimiste « La tenerezza (La tendresse) » dans lequel Lorenzo, homme mûr méfiant et introverti, parvient à nouer avec un jeune couple de voisins des relations chaleureuses qu’il n’a pas avec ses propres enfants avec lesquels il est en conflit. La tonalité du film est pleinement dans le titre et l’on retrouve la sensibilité et la subtilité de ce talentueux réalisateur. Dans « La vita in commune », Edoardo Winspeare  propose une comédie loufoque et grinçante sur un sujet sérieux : Filippo Pisanelli est le maire désabusé d’une commune au nom déprimant (Disperata…!). Passionné de littérature et de poésie, il donne des cours en prison. Il y fera une rencontre qui, contre toute attente, l’aidera à lutter contre

« Ernest-Pignon-Ernest et la figure de Pasolini », du collectif Sikozel.

les tentatives de bétonnage des côtes magnifiques de sa région, le Salento.

À l’affiche également, le dernier film des Frères Taviani, « Una questione privata (Une affaire personnelle) », avec le plaisir de revoir « Good Morning Babylonia » et surtout leur inoubliable « Notte di San Lorenzo »… Projections en présence de Paolo Taviani et de  son épouse, la costumière Lina Nerli qui a travaillé pour Francesco Rosi, Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio et Marco Ferreri. Elle a été récompensée par le « David di Donatello » des meilleurs costumes, l’équivalent de notre César français, pour « Habemus Papam » de Nanni Moretti. Parmi les films documentaires proposés, notons celui du collectif Sikozel consacré à « Ernest Pignon-Ernest et la figure de Pasolini » dans lequel l’artiste-plasticien fait participer les habitants d’Ostie, Matera et Naples à un travail de mémoire collective.

 

Dans ce programme très varié, chacun fera son choix. « Viva il cinema ! », encore jeune festival consacré au septième art transalpin, s’imposera sans nul doute dans les prochaines années. Pour l’heure, il est l’occasion, ludique et printanière, d’une originale balade culturelle au cœur de la Touraine. Chantal Langeard

 

À noter encore :

Dans le cadre du Printemps des Poètes, du 15 au 17/03 se déroule à Bezons (95) la septième édition du Festival Ciné Poème ! Trois jours durant, Poésie et Cinéma sont mis à l’honneur à travers une programmation riche, variée et accessible pour tous les âges. Le festival ouvrira avec Credo, une création de Tchéky Karyo, Zéno Bianu et Jean-Michel Roux. En marge des projections, les Prix Laurent Terzieff, Prix de la Jeunesse et Prix du Public seront décernés par un jury présidé par Marie-Christine Barrault.

Pour cette édition 2018, en hommage à Jackie Chérin, homme de culture, militant syndical et politique disparu en juin 2017, le Prix du public devient le Prix du public Jackie-Chérin. « C’est à cet ami que nous devons l’existence de Ciné Poème à Bezons. En tant que directeur du Printemps des Poètes, quand je lui ai confié mon rêve de créer un festival de courts métrages en lien avec la poésie », confie Jean-Pierre Siméon, « parce que je le savais l’esprit ouvert et si engagé dans la cause de l’art pour tous, Jackie immédiatement attentif a entrepris de persuader Dominique Lesparre, le maire de Bezons, du bien-fondé de cette aventure ». Et de poursuivre : « Il est certain que c’est grâce à des personnes comme lui, à l’engagement résolu, réfléchi et généreux, que l’on peut espérer en une politique de la culture qui ne soit pas que déclaration d’intention mais offre en actes et au risque de déplaire la chance d’un progrès collectif des consciences nourri de l’apport de l’art ».

Un festival de courts métrages vraiment atypique qui mêle et unit avec bonheur stylo et caméra, poésie et cinéma ! Yonnel Liégeois

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Pénélope Bagieu, une dessinatrice culottée

Dessinatrice de talent, avec Culottées, Pénélope Bagieu brosse le portrait de femmes qui ont bravé les normes sociales et marqué leur époque. En ce 8 mars, rencontre avec une auteure devenue incontournable dans l’univers de la bande dessinée.

 

 

Cyrielle Blaire – D’où vous est venue l’envie de réaliser les albums Culottées ?

Pénélope Bagieu – J’ai grandi en apprenant à me contenter du peu de modèles féminins qu’on me donnait à picorer, comme Marie Curie ou Jeanne d’Arc. L’histoire est écrite par les vainqueurs, qui sont souvent des hommes blancs. Comme si les femmes n’avaient participé à rien, qu’on oubliait leur engagement dans les combats et les mouvements populaires… Pourtant, il y en a énormément qui mériteraient à elles-seules un biopic ! Ce qui m’a vraiment touchée avec Culottées, ce sont les retours de lecteurs et lectrices très jeunes. À Angoulême, un petit garçon m’a même déclaré qu’il voulait étudier les volcans grâce à la vulcanologue Katia Krafft ! Depuis toutes petites, nous les femmes, nous avons appris à nous identifier à des héros masculins. Du coup, je suis ravie quand on me dit « mon fils a adoré Culottées ». Cela veut dire que l’album n’est plus perçu comme un livre sur des « héroïnes », mais sur des « gens cool ». Venir à bout du masculin neutre est l’objectif absolu.

 

Cyrielle Blaire – Un collectif de créatrices s’était insurgé, il y a deux ans, contre une liste 100% masculine présentée pour le Grand Prix d’Angoulême. Comment aviez-vous réagi ?

Pénélope Bagieu – Dans un premier temps, comme quelqu’un qui a intériorisé la misogynie. Je n’avais pas remarqué… Et puis cela m’a fait apparaitre tout ce qui allait de pair avec cette invisibilité des femmes dans la bande dessinée : les blagues, les petites remarques désespérantes des éditeurs, cette façon de toutes nous fourrer dans le même sac, le déni de l’influence des femmes… Alors que nous représentons un tiers des effectifs,

Co Daniel Maunoury

nous sommes toujours victimes du « syndrome de la Schtroumpfette ». Quand les jeunes générations voient que les femmes n’apparaissent pas dans les Grands Prix, cela donne l’impression que la BD n’est pas faite pour elles. Comment aspirer à devenir quelque chose qu’on ne voit pas ?

 

Cyrielle Blaire – Quelles sont les auteures de BD qui furent des références pour vous ?

Pénélope Bagieu – Marjane Satrapi, qui n’a jamais eu de Grand Prix ! Plein de gens ont découvert, grâce à Persepolis, que la BD n’était pas forcément des histoires d’aventures pour ados, mais aussi des récits forts et personnels. J’admire également beaucoup Catel, la dessinatrice d’Olympe de Gouges et Alison Bechdel, dont l’album Fun Home fut une gifle.

 

Cyrielle Blaire – Le marché de la BD est florissant. Pourtant, un tiers des auteurs vivent sous le seuil de pauvreté…

Pénélope Bagieu – On se demande où passe l’argent ! Alors que ce marché se porte si bien, c’est au minimum « étonnant » de voir qu’il y a de moins en moins de gens qui en vivent. Beaucoup d’auteurs sont obligés d’avoir un travail à côté ou bien d’arrêter la BD. On nous dit « vous vivez de votre passion, c’est déjà formidable ». Mais c’est un travail difficile qui s’exerce dans des conditions pires que précaires. La BD n’est pas subventionnée comme d’autres secteurs de la culture. Est-ce qu’on veut entretenir cette tradition française d’un pays d’auteurs ? Quand je lis que Macron se félicite à Davos que la France se soit « réconciliée avec le succès », j’ai envie de froisser le journal ! Ça veut dire quoi pour quelqu’un qui vient de perdre son boulot ? Le gouvernement est en train de tout casser, tout s’est durci. Je suis étonnée qu’on laisse passer toutes ces choses, alors qu’il y aurait largement de quoi mettre le feu. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

« Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent ». Deux tomes, 144 p. et 168 p., 19€50 et 20€50, Éditions Gallimard.

 

En savoir plus

Pénélope Bagieu est cosignataire de la tribune « Auteurs de BD en danger ». D’après une étude menée par les États généraux de la bande dessinée en 2017, 53% des auteurs gagnent moins de l’équivalent du SMIC et 36% vivent sous le seuil de pauvreté. Le ministère de la Culture a annoncé qu’il compenserait durant un an la hausse de la CSG. Une solution non pérenne qui n’a pas rassuré un secteur déjà très précarisé.

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Les Fralibs, de l’usine à la scène

Peu de chance de comprendre le titre de la pièce, 1336, si on omet de le lire en entier : 1336 (paroles de Fralibs). Le chiffre désigne tout simplement le nombre de jours de lutte – près de quatre années – des ouvriers de Fralibs contre la multinationale Unilever. Avant qu’ils ne parviennent à sauver leur usine en créant une coopérative et de préserver ainsi leurs emplois…

Un combat exemplaire pour ces ouvriers fabricant les sachets de thé Éléphant et Lipton, aimant par dessus tout leur travail, surtout avant l’aromatisation chimique des produits, alors que tous les discours actuels tentent de nous faire croire le contraire…  Philippe Durand, un comédien de l’équipe artistique du Centre dramatique national de la Comédie de Saint-Étienne, dirigé par Arnaud Meunier, a décidé d’aller à leur rencontre, de dialoguer avec eux sur leur lieu de travail, dans leur usine, et d’en tirer une matière propre à être racontée, en restant au plus près de la réalité.

Du théâtre documentaire en somme ? Pas vraiment, si on veut bien considérer que Philippe Durand entend œuvrer en deçà ou au-delà de cette forme théâtrale qui connaît de nos jours à plus ou moins juste titre un regain d’intérêt. Œuvrer en deçà, c’est-à-dire en refusant de vraiment faire théâtre des paroles recueillies (mais tout de même agencées et retravaillées, même si c’est le plus fidèlement possible à l’esprit des propos recueillis). Pas de décor donc, si ce n’est deux tables l’une derrière laquelle s’installera le comédien, l’autre sur laquelle sont disposés en pyramide les produits désormais sans arômes artificiels baptisés 1336. Un gros cahier sur la table, Philippe Durand lit donc sans vraiment jouer, dit-il, page après page, témoignage après témoignage, le texte du « spectacle » qu’il connaît pourtant par cœur. Pas de projecteur, salle et « scène » pareillement éclairées, aucun effet de « mise en scène » ou de jeu, Philippe Durand se permet tout juste de prendre l’accent marseillais, puisque cela se passe dans l’usine de Géménos, près de Marseille. C’est en somme la personne même de Philippe Durand qui est présente devant nous pour raconter cette histoire.

Il est là, juste devant le public assis en demi-cercle, passeur venu transmettre la parole de ces hommes et de ces femmes luttant avec une dignité incroyable (allant jusqu’à refuser des indemnités de 90 000 euros chacun pour abandonner leur combat…), faisant preuve d’un sens de l’humain peu commun.

Ce qui se dit est d’une force inouïe et l’on aurait presque envie de parler d’une force… dramatique, l’action se resserrant sur les figures des deux principaux protagonistes de la lutte, Gérard et Olivier, aujourd’hui président et directeur délégué de la Scop. Nous sommes bien au-delà d’une simple représentation théâtrale qui ne s’achèverait d’ailleurs pas puisque, les témoignages livrés, Philippe Durand reste avec les spectateurs. Très vite un dialogue s’instaure, qui concerne cette « aventure sociale » exemplaire qui se poursuit donc après la fin du conflit survenue mai 2014. Jean-Pierre Han

1336 (paroles de Fralibs) : Jusqu’au 31/05, au Théâtre de Belleville (75). Le texte est édité aux Éditions d’ores et déjà. Le site pour passer commande.

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