Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), Frédéric-Bélier Garcia met en scène Les enivrés. Un texte du dramaturge russe Ivan Viripaev, avec quatorze personnages en proie à leurs délires et à leur ivresse. La vedette ? L’alcool, plus encore ses vapeurs !
Sur la piste, la scène, l’esplanade, bref, sur l’espace qui s’offre à la vue des spectateurs, installés sur des gradins au niveau du sol ou en hauteur, comme s’ils étaient à leur fenêtre, une épaisse couche de neige poudreuse. C’est la nuit, il fait froid. Successivement plusieurs lieux sont proposés, dans le désordre, et jamais vraiment définis : la rue, une salle des fêtes déglinguée, un salon, qu’importe. Une femme entre en scène, dans une combinaison dorée, scintillante. Elle ne dit rien ou presque. Elle tangue, s’affale, roule en boule, la prestation est impeccable. Drôle et inquiétante.
Elle n’est pas la vedette de ces Enivrés, seulement un des quatorze personnages qui peuplent cette aventure hors du commun mise en scène par Frédéric-Bélier Garcia, le directeur du théâtre de la Commune d’Aubervilliers. C’est l’alcool la vedette, et plus encore ses vapeurs… Écrit en 2014 par Ivan Viripaev (publié aux Solitaires intempestifs), progressivement le texte se déploie. Porté par des individus qui se croisent, se découvrent et se livrent. L’amour, la sincérité, la vie, Dieu, les passions ou encore la fidélité font partie des échanges. Ou plutôt de discours figés dans la brume alcoolique sans lendemain. Chacun, venant de nulle part et y retournant.
Liens rompus avec la Russie
Souvent présenté comme « metteur en scène russe », Ivan Viripaev a pris fermement position contre l’invasion de l’Ukraine par son pays de naissance. Il a fait une mise au point en 2021 dans la revue polonaise Kultura, déclarant alors avoir « rompu toutes relations avec la Russie ». Plusieurs théâtres russes, mis sous pression par le pouvoir central, ont déprogrammé ses pièces. Un tribunal moscovite l’a condamné par contumace, en décembre 2023, à huit ans de prison pour « propagation de fausses informations fondée sur la haine politique ». Un an plus tôt, le dramaturge avait obtenu la citoyenneté polonaise. Ses pièces, traduites dans une trentaine de langues, sont jouées dans de nombreux théâtres.
En 2019, Frédéric Bélier Garcia avait créé au théâtre de la Tempête Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre. Un texte étonnant, à la fois absurde et aux résonances psychologiques. Les Enivrés est de la même veine. Le chaos dure deux heures et l’on ne voit pas le temps passer. La mise en scène se déroule sur un terrain délabré. Elle est à la fois sobre et luxueuse. Les comédiens sont à la hauteur du projet. Il convient de les citer tous : Cheik Ahmed Thani, Ana Blagojevic, Geoffrey Carey, Sébastien Chassagne, Vincent Deslandres, Oussem Kadri, Jin Xuan Mao, Marie Mangin, Christophe Paou, Polina Rebel Pshindina, Marie Schmitt et Pierre-Benoist Varoclier.
Pour le directeur et metteur en scène du centre dramatique national d’Aubervilliers, « ce n’est pas l’affirmation de la phrase qui compte, mais le mouvement de la pensée qu’il faut saisir ». Il en propose une illustration joyeusement enfiévrée et par bonheur entièrement déglinguée. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage
Les Enivrés, Frédéric-Bélier Garcia : jusqu’au 03/10 à 20h. Théâtre de la Commune, 2 rue Édouard-Poisson, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.33.16.16).
Aux Presses universitaires de Rennes, Laure Pitti publie Algériens au travail, une histoire (post)coloniale. Fondant son enquête sur une somme d’archives et d’entretiens, la sociologue illustreles liens étroits entre capitalisme et colonialisme. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°381), un article de Frédérique Letourneux.
Centrée sur les travailleurs algériens embauchés par Renault dans son usine de Billancourt du début des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, cette enquête sociologique est une contribution importante à l’historiographie critique des Trente glorieuses. En s’appuyant sur une importante somme d’archives du personnel, de tracts syndicaux et d’entretiens biographiques, la sociologue Laure Pitti rejoint les ambitions de la micro-histoire : illustrer à partir d’une enquête restreinte à un groupe d’ouvriers au sein d’une usine, les liens étroits entre le capitalisme et le colonialisme. Avec Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, elle éclaire ainsi la manière dont la phase d’expansion industrielle que connaît la France durant ces années-là va de pair avec une hiérarchisation raciale de la main-d’œuvre ouvrière qui va perdurer bien après l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Une main d’œuvre à bas prix
Il faut dire que l’usine Renault de Billancourt est à plus d’un titre emblématique : elle concentre à elle seule une part importante des migrants algériens. Au milieu des années 1950, elle emploie près du dixième des « Nord-Africains » au travail dans le département de la Seine. Pour les dirigeants de la Régie de l’époque, le choix est jugé rationnel d’un point de vue économique : la main d’œuvre immigrée coûte moins cher que l’automatisation. La sociologue montre ainsi de quelle manière ces travailleurs algériens sont cantonnés à des postes d’ouvriers spécialisés, affectés systématiquement aux ateliers réputés les plus pénibles (tôlerie-emboutissage, fonderie, etc.) au nom de prédispositions jugées naturelles, voire biologiques.
Pour autant, l’ouvrage de Laure Pitti montre dans une dernière partie de quelle manière, ces ouvriers dominés socialement et racialement investiront des espaces de résistance politique et syndicale. Leur répertoire d’action évoluera avec le contexte, d’abord en résistance anticoloniale jusqu’en 1962, puis en dénonciation des conditions de travail dans le mouvement de Mai 68. Frédérique Letourneux
Algériens au travail, une histoire (post)coloniale, Laure Pitti (PUR, 350 p., 25 €). À lire aussi, émouvant et passionnant, Atelier 62 : le témoignage de l’historienne Martine Sonnet, Son père, Armand, travailla seize ans aux forges de Renault-Billancourt.
« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 381, un remarquable dossier sur Pourquoi apprendre ? La curiosité, moteur de l’existence et deux passionnants sujets (Se former ou périr ? un article de Frédérique Letourneux sur l’accès à la formation professionnelle, Penser la banalité du viol le portrait de la chercheuse Manon Garcia par Martine Fournier). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Sous l’égide de la Scène nationale de Maubeuge (59), en l’atelier Renaissance, la compagnie Dérézo présente Par les bouches. Un spectacle atypique pour quelques convives privilégiés, où se mêlent senteurs des mets et parfums des mots. Un buffet pour gourmets et gourmands, entre saveurs gastronomiques et plaisirs littéraires.
Une quarantaine de convives, ni plus ni moins… Deux longues tablées face à face, une serveuse Madame M (comme j’m la bonne chère, pas la publicité décadente de la télévision…) et un serveur Monsieur R (comme je Respire huiles et épices…), Mathilde Velsch et Robin Le Moigneen tabliers bigarrés et bizarrement toqués à la manière de tout maître aux fourneaux ! Face à chaque invité, veillent au grain verre à pied et gobelet, une belle assiette et de mystérieuses fioles en surplomb. Jouez hautbois, résonnez musettes, s’ouvre le bal imaginaire des couteaux et fourchettes. Pour et Par les bouches, la première dégustation est avancée : jeux de langues et jeux de mots vont alors s’enchaîner, près d’une heure durant.
Follement alléché, succombant à la tentation, Chantiers de culture l’a testé mais aucune lubrique potion ni dessous de table ne l’obligeront à dévoiler le menu. Il restera bouche cousue, c’est la surprise de la cheffe ! Miske Alhaouthou, d’origine comorienne, mêle avec délice sucré et salé, doux ou épicé, petites gâteries et grosses bouchées. Le bonheur n’est plus dans le pré, c’est celui du palais où nez et bouche sont élus prince et princesse d’honneur, seigneurs des senteurs ! Au royaume des gourmets et gourmands, chauds ou froids défilent mets et boissons aux multiples arômes, à chacune et chacun de découvrir et savourer leur texture, leur origine, leur goût : de la betterave au chocolat, de la cardamone au piment, de la châtaigne à la noisette, des huiles diverses aux sauces colorées… Un vertige culinaire, dans la bonne humeur et la convivialité où chaque convive a droit à la parole en aparté, est incité à partager découvertes et affinités avec voisine ou voisin de tablée !
La bouche, reine invitante pour ce spectacle atypique aux étranges couleurs, exhale aussi des parfums singuliers. Fille et garçon, serveurs attentionnés, les deux pétillants comédiens ne se contentent point de passer les plats. Tour à tour, pendant ou entre les services, ils déclament des propos d’hier ou d’aujourd’hui, mi-figue mi-raisin, entre humour et sérieux. De la Psychanalyse de la gourmandise de Gisèle Harrus-Reverdi aux Propos du cannibalisme Tupinamba d’Hélène Clastres, de Claude Olievenstein avec son Écrit sur la bouche au Pourquoi Sorcières ? de Xavière Gauthier, de Vous faîtes voir des os du ténébreux poète d’antan Scarron à L’os dans la gueule du crocodile ou Le phallus du psychiatre Nicolas Dissez… Et d’autres encore, écrits divers et variés qui titillent les papilles sur les multiples interprétations (culturelles, géographiques, politiques, linguistiques, éthiques…) de ce que l’on appelle communément goût, qui pimentent la sauce de ce récital gastro-littéraire qu’il fallait penser et imaginer !
Metteur en scène de la compagnie Dérézo sise à Brest, fervent attablé comme ses acolytes, Charlie Windelschmidt a déjà goulûment mitonné quelques savoureux plats artistiques : Le petit déjeuner,Apérotomanie… À chaque fois, un hymne à la dive bouche, solide-liquide-volatile-expressive, qui tente ainsi de mettre l’eau à la bouche d’un public peu habitué à franchir la porte des théâtres, de le convaincre à ne point faire la fine bouche mais à mettre les bouchées doubles pour oser le premier pas. Du théâtre de rue d’un nouveau genre assurément, à table bien évidemment ! Une totale et vraie réussite, quand la culture se partage et se déguste aussi plaisamment. Yonnel Liégeois, photos Dérézo
Par les bouches, Charlie Windelschmidt : les 20 (12h30 et 20h) et 21/09 (12h30 et 19h) à l’atelier Renaissance (Place de l’Industrie, 59600 Maubeuge). Les 04 et 05/10 à la Communauté de commune Beauce et Perche, Illiers-Combray (28). Du 10 au 12/10 à L‘Atelier à Spectacle, scène conventionnée de Dreux-Vernouillet (28). Le 17/10 au Centre culturel Henri Queffelec, Gouesnou (29). Le 14/12 à la Commune de Bannalec (29). Du 11 au 13/03/26 au théâtre Liburnia, Libourne (33). Le 25/04/26 à l’espace Keraudy, Plougonvelin (29).
Aux mêmes dates qu’à Maubeuge (les 20 et 21/09), en partenariat avec le Forum antique de Bavay (2 Allée Chanoine Henri Bievelet, 59570 Bavay), dans le cadre des Journées du patrimoine, à 9h30 ou 11h, la compagnie Dérézo vous invite à sonPetit déjeuner (gratuit, sur réservation).
Le 20/09, sur France 2 à 20h30, c’est le retour des Rencontres du Papotin ! D’abord journal atypique, le Papotin est le fruit d’une aventure peu banale. Initié par l’éducateur Driss El Kesri, chaque semaine il donne la parole à de jeunes autistes de la région parisienne. Sans langue de bois, dans l’écoute et le respect.
Le Papotin ? Avant tout, un journal atypiquefondé par Driss El Kesri, éducateur à l’hôpital de jour d’Antony (92). Il y a plus de trente ans déjà que l’aventure a débuté… Aujourd’hui, la conférence de rédaction hebdomadaire rassemble des jeunes d’une quinzaine d’établissements de la région parisienne pour mener à bien, et dans la gaieté, l’accouchement de leur journal. Julien Bancilhon, psychologue, est désormais le rédacteur en chef de cette petite entreprise de concertation qui ne connait pas la langue de bois ! Bien au contraire, la leur est verte, les questions décomplexées, les interventions déconcertantes de naïveté et parfois percutantes de vérité : une fraîcheur oubliée ou censurée par nos esprits trop formatés.
Chacun a ses thèmes de prédilection, ses obsessions, ses interrogations récurrentes qui, au final, composent un patchwork brut de décoffrage, poétique et drôle. Fidèle au poste, Arnaud est présenté affectueusement par Driss comme le « 1er Papotin », c’est ensemble qu’ils ont conçu le journal à ses débuts : un personnage attachant, très calme et réservé, gérant avec une extrême courtoisie ses questions sur l’âge, le tutoiement ou la permission éventuelle de « renifler les doigts de pied » d’une fille… Assis à sa gauche, Thomas, un beau brun rieur d’une vingtaine d’années, serre fort sa chérie Diane.
Les prises de parole se succèdent, les sentences fusent « les femmes sont moins fortes que les hommes ! », avec une réponse immédiate « Ah ! vous ne connaissez pas ma mère ! ». Un éclat de rire général, qui n’atteint pas Esther, jeune femme brune au regard noir et inquiet : c’est la portraitiste du groupe, elle demande à toute personne l’autorisation de la dessiner. . Très vite on en vient au sujet à la « Une » du prochain numéro, l’interview du lendemain. La première personnalité à s’être volontairement soumise à cette expérience fut Marc Lavoine, compagnon de route depuis le début, co-auteur avec Driss el Kesri de l’ouvrage Toi et moi on s’appelle par nos prénoms- le Papotin, livre atypique.
Nombreux sont celles et ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de cette interview corrosive, sans filet : Jacques Chirac, Barbara, Philippe Starck, Christiane Taubira, Renaud, Ségolène Royal, Thomas Pesquet, Josiane Balasko, Denis Lavant, Angèle, Grand Corps Malade… En l’attente du prochain invité qu’ils doivent rencontrer, personnalité culturelle-politique-scientifique, à chaque fois l’excitation est à son comble. Pour Arnaud, une question cruciale : « Driss, tu crois que je pourrai le tutoyer ? », « sans doute, il faudra lui demander ». Nicolas annonce « qu’il mettra un costume » et Johan, comme à son habitude, préparera un discours politique blindé de chiffres et de détails. Dans la salle, un groupe de jeunes, élèves du lycée Expérimental de Saint-Nazaire, n’ont pas perdu une miette des échanges. Peut-être, deviendront-ils des adultes plus tolérants et plus ouverts dans leur vie au quotidien…
La conférence de rédaction s’achève, le groupe se disperse. Alors, une évidence s’impose : ces jeunes autistes communiquent sans faux semblants ni tabous, s’écoutant mutuellement et se respectant. En fait, tout le contraire de la façon de faire des gens dits « normaux », pourtant censés ne pas avoir de problèmes de communication. Chantal Langeard
Le 20/09, c’est Valérie Lemercier qui ouvre la quatrième saison des Rencontres du Papotin ! Récompensée par plusieurs César, l’actrice, réalisatrice et humoriste, navigue depuis plus de trente ans entre comédie populaire et élégance décalée. Les rencontres du Papotin sont diffusées un samedi par mois à 20h30 sur France 2 et en replay sur France TV.
Au Théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905, pour proposer une intense réflexion sur l’idée de violence. Du théâtre « philosophique », magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe ! Sans oublier Ceci n’est pas une religion, de et avec Élodie Emery, à la grande halle de La Villette.
Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux !
Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau. Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus résonneront bien plus tard dans les réflexions de Camus au cœur du conflit algérien, une pièce qui n’est pas sans faire écho aux conflits qui agitent aujourd’hui notre planète, tant en Ukraine qu’en Palestine.
Dans un autre registre, plus léger et drolatique, en recherche d’un juste équilibre de sa vie, Élodie Emerydévoile sa quête et son enquête autour du bouddhisme et de ses dérives. Ceci n’est pas une religion reprend sur scène le travail journalistique qu’elle a conduit sur les sévices sexuels, attentats à la pudeur et viols, commis au sein de certaines communautés. En particulier celle dirigée par le maître lama Sogyal Rinpoché… Un gourou très proche du dalaï-lama, au courant de ses méfaits depuis des décennies mais silencieux jusqu’à leur révélation fracassante risquant de nuire à son image médiatique…
De la plume à la scène, mêlant quête personnelle et recherche de la vérité, la journaliste livre son témoignage avec force conviction et humour. Un « seule en scène » comme suite logique et bien menée de son documentaire réalisé avec Wandrille Lanos, récompensé de deux prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité), finaliste du prestigieux prix Albert-Londres ! Une conférence-confession publique bienvenue, invitant chacune et chacun à la vigilance dans sa quête éperdue de spiritualité et de bien-être. Yonnel Liégeois
Les justes, Maxime d’Aboville : du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).
Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery : salle Boris Vian jusqu’au 13/09, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. La grande halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). Les 20 et 21/01/26 à Wolubilis, Bruxelles.
Aux éditions la Bouinotte, Sylviane Van De Moortele publie Maternité(s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc. En 2018, l’annonce de sa fermeture provoque une immense émotion parmi la population de la sous-préfecture de l’Indre (36). Entre heures glorieuses et moments d’épuisement, un récit palpitant.
Dans son ouvrage Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele entraîne le lecteur au cœur d’une mobilisation, sans doute jamais connue dans la sous-préfecture de l’Indre. Elle décrit la succession des événements à partir de la création, en juin 2018, du collectif « cpasdemainlaveille », qu’elle suit pas à pas. L’existence de ce mouvement répond d’abord à une frustration. « Un constat s’impose : ce qui ne leur convient pas dans les manifestations statiques telles que celle du 18 juin, c’est que cela ne se voit pas. Il y a des discours mais rien ne permet aux participants présents d’exprimer leur colère. Seuls les élus et les organisateurs ont droit à la parole ». L’acte fondateur de la mobilisation ? L’invitation à la population d’assister à un simulacre d’accouchement sur la voie publique ! Une mise en scène provocatrice qui vise à marquer les esprits.
Dès lors le collectif n’aura de cesse de redoubler d’imagination pour inventer des formes d’actions percutantes. Un seul objectif : visibiliser la protestation, en attirant les médias. Parmi les expressions les plus frappantes, la très visuelle présence des Servantes Écarlates lors d’initiatives publiques. Des femmes défilent, vêtues de capes rouges, la tête baissée et couverte d’une coiffe. Des personnages inspirés d’un livre de science-fiction où les femmes sont des esclaves sexuelles, exclusivement réservées à la reproduction. Depuis, les Servantes Écarlates symbolisent la lutte pour la condition féminine. Assurer un service de qualité pour les accouchements relève en premier lieu du respect de la santé et du droit des femmes. Exigence pour la future maman, le bébé à venir, et… le papa ! Moult raisons pour que la défense d’une maternité de proximité soit une revendication portée tant par les femmes que par les hommes.
Aussi retrouvera-t-on les unes et les autres au coude à coude dans toutes les actions. Ensemble, elles et ils décideront d’investir les locaux de la maternité suite au cadenassage de la salle d’accouchement. Une occupation jour et nuit, qui durera onze jours. En décembre 2018, temps fort de la mobilisation avec la Marche des oreilles qui mènera les manifestants du Blanc à Paris. Symboliquement, les marcheuses et marcheurs veulent offrir à Macron des oreilles, puisqu’il ne les entend pas. « En trois semaines tout était prêt pour le départ. Les compétences des uns et les réseaux des autres ont été fortement sollicités. Il a d’abord fallu cerner un itinéraire qui passerait obligatoirement par Châteauroux et Orléans (les deux cités administratives de référence pour l’Indre) et le tronçonner en portion de vingt à trente kilomètres, distance journalière réalisable pour des marcheurs non émérites, trouver pour chaque journée de marche un lieu abrité pour la halte du déjeuner de midi et surtout, une ville ou un village qui accepte d’héberger l’équipée pour l’étape du soir ».
L’opération sera sans doute l’une des plus médiatisées, suscitant un vaste soutien de l’opinion publique et l’intervention de nombreux responsables politiques. Dans le livre de Sylviane Van de Moortele, elle reste cependant une action parmi tant d’autres. C’est précisément cette multitude d’interventions, relatées avec précision, qui donne toute sa force à un ouvrage enrichi de nombreux témoignages, pris sur le vif. Des personnes impliquées dans cette bataille expriment leur ressenti. Enthousiasme, colère, espoir, déception. Toute une palette de sentiments partagés par des hommes et des femmes fermement décidés à obtenir gain de cause.
Maternité (s) en colère montre à quel point ce mouvement a soulevé des enjeux dépassant le simple cas de la maternité du Blanc. Un collectif de citoyens sans « chef » a fait l’expérience d’un fonctionnement démocratique. Il a prouvé qu’il était possible de gérer des organisations lourdes, de se faire entendre des médias et des dirigeants, de porter des revendications touchant une grande partie de la population française ( développement des territoires ruraux, présence des services publics), de dénoncer les double langages et les mensonges des gouvernants, d’élaborer des propositions.
Si au final, la maternité ne fut pas réouverte, l’expérience accumulée tout au long de ce mouvement n’est pas sans suite. Elle a donné naissance à Carte Blanche qui « s’installe en lieu et place du quartier général de cpasdemainlaveille dont il est l’émanation directe. Ici naît un projet collectif et citoyen porté par des habitants à qui on a confisqué un service public majeur, mais qui n’ont jamais accepté la défaite ». Loin d’être l’album nostalgique d’une cause perdue, le livre ouvre des réflexions pour la construction d’une démocratie réinventée et d’une citoyenneté active. N’est-ce pas l’urgence du moment ? Philippe Gitton
Maternité (s) en colère, le combat pour la maternité du Blanc, Sylviane Van de Moortele (232 p., 21€). Éditions La Bouinotte, 26 rue de Provence, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.60.08.06). Les photos sont issues de différents sites : Transrural intitiatives, Organisez-vous et le quotidien régional La Nouvelle République.
Au théâtre de la Pépinière (75), Benoît Giros met en scène La disparition de Josef Mengele. Adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez, au titre éponyme, le comédien Mikaël Chirinian décrit et dénonce avec passion la fuite en Amérique du Sud du nazi Josef Mengele, bourreau du camp d’Auschwitz. Le récit, glaçant, de la traque d’un personnage ignoble.
Des photos et quelques affiches sur le mur du fond assurent un décor minimaliste, complété par deux chaises, et quelques jeux de lumière. Cela suffit. La création sonore est d’Isabelle Fuchs. Mikaël Chirinian, également adaptateur du roman biographique d’Olivier Guez (prix Renaudot 2017), est face au public, avec passion. La Disparition de Josef Mengele n’est pas une gentille pièce de théâtre historique. Elle est le récit d’une fuite, puis d’une traque. Celle d’un personnage ignoble. Jusqu’en 1945, le docteur Josef Mengele est un dignitaire nazi. Dans le camp d’Auschwitz, il se livre à de monstrueuses expériences sur les corps d’humains vivants.
À la chute du Reich, il prend la fuite. Il est rapidement interpellé mais, sa véritable identité étant dissimulée, il passe entre les mailles du filet de la justice. Commence alors une fuite d’une quarantaine d’années en Argentine, au Paraguay, au Brésil, bénéficiant à chaque fois de solides complicités pour rester aussi bien caché que possible. De nombreux nazis ont trouvé refuge et appui dans ces contrées où l’extrême droite a souvent pignon sur rue. La mise en scène de Benoît Giros est sobre, le récit glaçant. La traque se resserre, progressivement. Les services secrets israéliens sont sur ses traces. Le fils du nazi ne lui accorde aucun pardon, accentuant sa solitude.
C’est une banale noyade qui mettra fin en 1979 à la vie du médecin bourreau, dans la région de São Polo. L’individu est enterré sous une fausse identité. Ce n’est qu’en 1985 que ses restes sont exhumés, les analyses confirmant alors l’identité réelle du nazi. Une pièce coup de poing, toujours utile. Gérald Rossi, photos Jean-Philippe Larribe
La disparition de Josef Mengele, Benoît Giros : jusqu’au 15/11, les mardi et mercredi à 21h. Le lundi à 21h, jusqu’au 22/12. La Pépinière théâtre, 7 rue Louis le Grand, 75002 Paris (Tél. : 01.42.61.44.16).
En ce mois d’août finissant, entre inédits ou rééditions en poche, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Juste avant la rentrée littéraire où 485 nouveaux ouvrages sont annoncés à la devanture des librairies… D’un village oublié (Véronique Mougin) à la guerre d’Algérie (Florence Beaugé), d’un meurtre ignoble (Jurica Pavicic)à une parole libérée (Anouk Grinberg) … Pour finir avec un jeune enragé (Sorj Chalandon) et de subtiles saveurs (Erri De Luca). Yonnel Liégeois
Le dialogue est vif, souvent complice. Magrit est une jeune épousée, son homme est parti à la guerre, elle fait son marché rue de la Roquette, à Paris… Marguerite, de son vrai prénom, est la grand-mère de Véronique Mougin, la romancière bien connue des lecteurs et abonnés aux Chantiers de culture ! Dans son dernier ouvrage, À propos d’un village oublié, elle redonne vie à son aïeule pour nous conter une bien belle histoire entre l’horreur et l’humour. Trente-huit chapitres en autant de petits actes de résistance au quotidien, des dialogues finement ciselés où la grand-mère se permet d’interpeller la romancière d’un air enjôleur et cavalier…
En ces heures tragiques où le gouvernement de Vichy a décrété la traque des Juifs de France, enceinte Magrit court tous les dangers : femme, émigrée hongroise, juive, communiste… Échappant à la grande rafle de 1942, réfugiée en zone libre, elle est recueillie dans un petit village de la Drôme. Qui organise une chaîne de solidarité pour la cacher, l’héberger, la soigner et la nourrir avec ses enfants ! « Mes voisines, et le pasteur bien sûr, le fermier, plus la secrétaire de mairie… », témoigne Magrit la revenante. Et bien d’autres, pour qui bonté et générosité ne prêtaient point à débat. Une galerie de portraits en ces temps troublés, auxquels la plume alerte de Véronique Mougin redonne vie et couleurs, un acte de foi en l’humanité partagée.
Des petites aux grandes pages d’Histoire, les une éclairant les autres, les éditions du Passager clandestin ont eu la bonne idée de rééditer l’ouvrage de Florence Beaugé, Algérie, une guerre sans gloire. L’ancienne journaliste au quotidien Le Monde fut en charge de la couverture des pays du Maghreb des années 2000 à 2015. « Il faut avoir lu ce livre pour mieux comprendre quelle guerre « sans gloire » mena en effet la France en Algérie pour tenter d’empêcher son indépendance », précisent Malika Rahal et Fabrice Riceputi dans leur préface à ce document initialement paru en 2005. Qui s’ouvre avec la publication de l’entretien avec Louisette Ighilahriz, une militante en faveur de l’indépendance qui dénonce les sévices, torture et viol, dont elle fut victime en 1957. Pour se poursuivre avec Massu, Bigeard et Aussaresses, les trois généraux qui furent en charge de la « pacification » du territoire… Jusqu’à l’affaire du poignard du lieutenant Le Pen perdu lors d’une opération dans la Casbah, modèle identique à celui en usage chez les Jeunesses hitlériennes ! Entre doutes et découragements, accusations mensongères et procès retentissants, la journaliste relate aussi ses difficultés à mener à bien son travail d’enquêtrice. Un ouvrage éclairant et percutant, à l’heure où diverses voix s’élèvent pour nier les « Oradour sur Glane » commis en Algérie, pourtant certifiés par moult historiens reconnus.
De duplicités en mensonges, d’actes ignobles en silences complices, la recherche de la vérité est aussi affaire de sens au cœur de Mater dolorosa, le roman de Jurica Pavicic. Split, station balnéaire de luxe en Croatie, entre nouveaux riches et pauvreté héritée de l’ex-Union soviétique… Dans les décombres d’une usine désaffectée, gît le corps d’une toute jeune fille, mortellement agressée et violée. Aux premières images de l’assassinat retransmises aux actualités télévisées, le doute n’est point de mise pour Katja et Ines, mère et fille ! Un policier quelque peu désabusé devant la faillite de son pays, mène l’enquête. Talent reconnu et récompensé par de multiples prix (prix du polar européen et grand prix de littérature policière pour L’eau rouge), Jurica Pavicic mêle avec talent ces trois voix, trois univers et trois consciences prises dans l’étau de pensées contradictoires : protéger, dénoncer, oublier ? Mieux encore, l’auteur croate, sous couvert d’une banale enquête policière, plonge son lecteur dans une réalité sociale où s’affichent sans nuance les disparités entre nantis et petit peuple, corruptions et débrouilles pour la survie. Riche d’une langue superbement maîtrisée dans la traduction d’Olivier Lannuzel, le quatrième ouvrage de Pavicic paru en France, lourd et puissant.
D’autres agressions et viols, d’autres histoires atterrantes, une autre femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent (le grand dramaturge Michel Vinaver) et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation.
Colonie pénitentiaire pour mineurs de Belle-Île-en-Mer, les jeunes supportent de moins en moins leurs conditions de détention. Gamins des rues embastillés pour des pacotilles, enfants turbulents ou non désirés menacés de « maison de redressement » par la famille, ils végètent entre la violence des surveillants et celle parfois des plus grands de la chambrée. La prison agricole, un euphémisme pour ne pas user du mot bagne, fermera ses portes en 1977. Près de cinquante ans plus tôt, en 1934, une mutinerie éclate, cinquante-six jeunes se révoltent et s’enfuient. Gendarmerie, insulaires et touristes se mettent en chasse, une récompense de 20 francs pour chaque capture. Recueilli par un jeune couple de marins, un seul échappe à la traque : Jules « la teigne » ! Livre d’apprivoisement et d’apprentissage, roman de la réhabilitation et de la réconciliation avec le monde des adultes, amitié entre gens de la mer et amour retrouvé de la gente humaine, L’enragé est un hymne à la bonté partagée, d’un regard ou d’une parole. Après Le quatrième mur et Enfant de salaud, la longue épopée d’un gamin invité un jour dans les brumes matinales de Belle-Île à « desserrer le poing », jeune résistant de 28 ans fusillé en 1942 par la Gestapo.
Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité, que de cuisine : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre.
À propos d’un village oublié, de Véronique Mougin (Flammarion, 196 p., 20€). Algérie, une guerre sans gloire, de Florence Beaugé (Le passager clandestin, 381 p., 14€). Mater dolorosa, de Jurica Pavicic (Agullo éditions, 396 p., 23€50). Respect, d’Anouk Grinberg (Julliard, 144 p., 18€50). L’enragé, de Sorj Chalandon (Livre de poche, 432 p., 9€90). Récits de saveurs familières, d’Erri De Luca (Gallimard, 250 p., 18€).
Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.
Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.
De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier
« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humainesun lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Jusqu’au 23/08, se déroule à Uzeste (33) la 48ème Hestejada. Un festival créé en 1978 par le musicien Bernard Lubat, une initiative artistique qui privilégie improvisation et convivialité. Loin de la culture standardisée, mêlant sans vergogne innovations musicales et palabres sociales en pays de Gascogne.
Bientôt quinquagénaire, la 48ème Hestejada (fête au village, en gascon) bat de nouveau le rappel à soixante kilomètres de Bordeaux, dans la commune d’Uzeste. Coorganisé avec la CGT d’Aquitaine depuis le bicentenaire de la Révolution française en 1989, un festival qui ne ressemble à aucun autre, une « mine d’art à ciel ouvert » aussi déjantée que le dénommé Lubat Bernard, percussionniste de renommée internationale mais pas seulement, multi-instrumentiste et jazzman émérite, fondateur du festival et maître œuvrier de la compagnie Lubat de Jazzcogne…
Le signataire du Manifeste des œuvriers dévoile l’événement en un langage fleuri dont il est coutumier : « La Cie Lubat et ses artistes œuvriers associés ne perdent ni leur temps ni leur talent à la pro-duction de spectacles déclarés marchandisants télessivants ! Improètes distingués en libertés, esprits critiques en situation critique, ils risquent leur existence sur l’audacieux fil de l’inventé de l’exploré de l’expérimenté de l’exigé, minoritaires bien ou mal compris ! », commente le batteur-persifleur en son propos « jazzgasconnant » et cognant fort singulier, à jamais déroutant pour les non-initiés ! Rien que çà au programme mais pas seulement, avec une féérie d’étoiles musiciennes, conteuses, chanteuses ou débatteuses dans le ciel de Gascogne jusqu’au 23 août :André Minvielle, Juliette Caplat Dite Kapla, Zabou Guérin, Lucile Marmignon, Louis Sclavis et Benjamin Moussay, Marc Perrone, Margot Auzier, François Corneloup, Fabrice Vieira… Sans oublier, le 22/08, l’hommage à Eddy Louiss !
« C’est quoi l’art ? C’est ce qui n’existe pas, c’est pour ça qu’il faut l’inventer », ose proclamer le musicien émérite, multi instrumentiste à tout vent et contre courant, génial producteur de sons et rimeur de mots.
Qui m’aime se suiveUrgent créer, criait l’autre Sauve qui veut la vie… À la recherche du contre-temps perdu Et comme disait Thélonius Monk, compositeurimprovisionnaire d’en base « Le jazz c’est la liberté… pensez-y ! » Bernard Lubat
Outre représentations théâtrales, récitals chansonniers et concerts de jazz (de la clarinette aux percussions, de la trompette à l’accordéon…), avec Alain Delmas (un entretien en date de 2023) à la baguette, l’un des responsables régionaux de la CGT et président d’Uzeste musical, comme de coutume temps forts et débats sont à l’affiche de cette 48ème Hestejada : l’exposition des dessins du regretté Gilles Defacque (« Pour l’exposition tu leur diras bien (…) que c’est pas morbide, bien sûr il y a l’hôpital, il y a la mort mais c’est le processus créatif qui ne peut pas s’arrêter. C’est pas morbide. C’est pas un hommage« ), clown poétique et fondateur du Prato à Lille, cet incroyable Théâtre international de Quartier. Sans oublier les diverses rencontres autour de la guerre en Ukraine et en Palestine, la conférence-débat sur Syndicalisme européen et extrême droite à l’ombre de la traditionnelle cabane du gemmeur (ouvrier chargé de récolter la sève des pins), l’hommage rendu au cinéaste Jean-Pierre Thorn, infatigable filmeur des réalités et luttes sociales, des usines et des immigrés ainsi que celui à Jack Ralite autour de Mon alphabet d’existence, son ultime ouvrage publié aux éditions Arcane 17.
D’ici d’en poètes et paysans cultivateurs de culture artistisans techniciens œuvriers chercheurs créateurs pionniers passeurs transformateurs faux menteurs… Pour une colère joyeuse dans un océan d’indifférence généreuse… Le village comme écrin et ses habitants comme partenaires solidaires salutaires Humour humeur humanité humidité !
Pour une lutte à vie à vivre éperdue d’avance d’enfance… Ni d’avant ni d’arrière-garde mais bien plus tôt d’avant les gardes… Bio diversité créatrice artistique culturelle sociale éducative… Ne pas confondre éducation populaire et démagogie participative Ne nous laissons pas simplifier, enfumer, entuber, marchandiser !
Musique, cinéma, théâtre mais aussi réflexion-question-confrontation… Uzeste ? Un lieu privilégié, unique en son genre, où se croisent artistes et chercheurs, universitaires et travailleurs : un festival vraiment pas comme les autres ! Yonnel Liégeois
La 48ème Hestejada : du 17 au 23/08. Uzeste Musical visages villages des arts à l’œuvre, 18 rue Faza, 33730 Uzeste (Tél. : 05.56.25.38.46) – uzeste.musical@uzeste.org).
Œuvriers et Ouvriers
Le swing des œuvriers, de Jean-Michel Leterrier avec la complicité d’Alain Delmas (coédition NVO/IN8, 248 p., 25€), est un bel ouvrage, tant par la photographie que par le texte, qui relate les trois décennies de fréquentation/création entre le festival d’Uzeste et la CGT de la Gironde ! « Le compagnonnage s’est vivifié année après année, les artistes se conjuguant aux ouvriers pour donner naissance aux œuvriers, fabuleux exemples de créolisation », soulignent les deux auteurs. De chapitre en chapitre, entrecoupés de portraits aussi savoureux que cocasses des têtes d’affiche comme des « petites mains » à la réussite du chantier, Jean-Michel Leterrier et Alain Delmas dressent avec allégresse l’aventure culturelle de l’organisation syndicale. Des bourses du travail en 1892 jusqu’à l’élaboration de la « Charte de la lecture à l’entreprise » en 1981…
Plus tard, lancée conjointement par l’UD CGT des Vosges et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y aura l’invitation d’un « Grand Témoin » aux représentations du Théâtre du Peuple à Bussang (88) dans les années 2000… Sans oublier les initiatives à chaque festival d’Avignon (84) et à celui de la BD d’Angoulême (16), la présence forte de la CGT des Ardennes au Mondial des Marionnettes de Charleville-Mézières (08), la participation au Printemps des Poètes à Paris et au festival de la poésie de Lodève (34) « Les voix de la Méditerranée »… Sans compter les multiples invitations au siège de la centrale syndicale à Montreuil (93) à des rencontres-débats avec écrivains-comédiens ou plasticiens, l’organisation de plusieurs colloques « Travail-Culture-Syndicat » sous l’égide de la Commission confédérale Culture animée en son temps par Jean-Pierre Burdin puis Serge le Glaunec, eux-aussi singuliers œuvriers d’Uzeste et d’ailleurs dont les portraits manquent à l’appel ! En supplément d’âme, le livre s’enrichit d’un DVD symbolisant le mariage heureux entre texte-image et son !
Le manifeste des œuvriers, de Roland Gori/Bernard Lubat/Charles Sylvestre (coédition Actes Sud/Les liens qui libèrent, 80 p., 9€50), affiche et décline le retour à l’œuvre du désir sous toutes ses formes lorsqu’il sonne aux portes de l’existence : la vie de l’humain qu’on soigne, qu’on éduque, à qui on rend justice, qui s’informe, qui se cultive, qui joue, qui s’associe, qui se bat, fort de la solidarité qui s’offre à qui sait la chercher. Ce manifeste revendique la place de l’homme au centre des activités de production et de création pour lutter contre la normalisation technocratique et financière.
Le 31 juillet 1914, rue du Croissant à Paris, Raoul Villain assassine Jean Jaurès. Ses obsèques sont organisées le 4 août. La veille, l’Allemagne a déclaré la guerre à la France. Aux éditions Fayard, Gilles Candar et Vincent Duclert ont publié Jean Jaurès. L’ouvrage de référence, la somme incontournable sur ce géant du socialisme, autant homme d’action que de réflexion.
Le 31/07 à 11h, comme chaque année, le directeur du quotidien L’Humanité invite le public à se rassembler devant le Bistrot du Croissant, anciennement Café du Croissant, pour un hommage à Jaurès, le fondateur du journal
Jaurès ? Plus qu’un roc, pour paraphraser la célèbre tirade de Cyrano, il personnifie le gigantisme même de la pensée politique, sociale et philosophique ! Rien n’échappe à la sagacité du professeur de philosophie, à l’élu du Tarn, au défenseur des ouvriers de Carmaux ou de Decazeville : qu’il s’agisse de l’enseignement des enfants, des droits de douane sur les céréales, de l’avenir des retraites ouvrières ou du statut des délégués mineurs… Jean Jaurès, signé Gilles Candar et Vincent Duclert, nous plonge dans une authentique saga. Le décryptage d’une personnalité hors du commun, d’une figure profondément enracinée dans l’imaginaire collectif du peuple de France.
« Son assassinat, le 31 juillet 1914 au Bar du Croissant à Paris, y est pour beaucoup », confirme Gilles Candar, professeur d’histoire à l’E.N.S. (École normale supérieure) et président de la Société d’études jaurésiennes depuis 2005. « Une mort à l’image de celle des grands tragiques grecs, qu’il aimait beaucoup… La guerre de 14-18, et la grande boucherie qui va suivre sa disparition, donneront sens à la vie et à la vérité de Jaurès : son combat pour la paix, son engagement politique enraciné dans un profond humanisme. Las, au fil des décennies, il deviendra aussi ce totem que l’on exhibe, mais que l’on ne lit plus : le culte a fait place à l’étude ! ». Le vrai travail sur l’œuvre et la pensée de Jaurès ne débutera en fait que dans les années 50-60. Grâce à une génération d’historiens tels que Maurice Aghulon, Ernest Labrousse, Jean Maîtron, Rolande Trempé et surtout la regrettée Madeleine Rebérioux…
La biographie que signent Candar et Duclert nous livre d’abord des éléments éclairants et déterminants sur l’enfance de Jaurès : le petit Jean, issu d’un milieu bourgeois désargenté, n’est pas un gamin de la ville, le monde rural est pour lui la première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson ! Ensuite, au fil des pages, l’ouvrage nous permet surtout de déceler comment se construit, s’affine et mûrit la pensée du futur tribun. La force et grande qualité de Jaurès ? « Être en permanence capable de se renouveler », souligne Gilles Candar. « Il refuse de se laisser enfermer là où on l’attend, il refuse de s’installer dans un socialisme convenu ou dans un socialisme de dénonciation. Il aurait pu faire une belle carrière de grand républicain, or il se veut avant tout un homme libre ». Jaurès, l’enfant à la tête farcie des héros de Plutarque et qui vit au carrefour des milieux rural et urbain, élargira son univers en partant à la découverte d’un milieu ouvrier qui n’était pas le sien d’origine : celui des mineurs de Carmaux, celui des ouvriers du textile dans le Nord.
Jean-Claude Drouot : Jaurès, une voix, une parole, une conscience. Théâtre de la Bourse du travail, festival d’Avignon 2023
Il fait alors le choix de s’adresser à un électorat ouvrier, mais sans jamais s’y enfermer : un monde certes encore minoritaire en cette fin de XIXème siècle, mais un monde d’avenir qui, pour lui, s’imposera comme une force essentielle dans le développement de l’économie et de la société. « Aux yeux de Jaurès, cette minorité détient les clefs de l’avenir », confirme l’historien. « C’est ainsi d’ailleurs que Jaurès le patriote, en s’intéressant au sort des ouvriers allemands après l’annexion de l’Alsace-Lorraine, forge sa conscience internationaliste ! L’humanisme de Jaurès se caractérise ensuite par cette capacité à joindre vision politique à vision de l’être : chez lui, le politique est toujours très lié au philosophique, au métaphysique. C’est d’ailleurs ce regard profondément humaniste qui le fait bouger, avancer, qui le démarque de bien des socialistes de son temps. En particulier, à l’heure de l’affaire Dreyfus ».
Le lecteur de Jean Jaurès éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à découvrir cette pensée en train de se faire, au sens fort du terme, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact du quotidien et des soubresauts de l’actualité : de la « question sociale » à l’urgence des réformes à mettre en œuvre sous une IIIème République foncièrement conservatrice, du débat sur la loi de séparation de l’Église et de l’État à la défense de l’école laïque, de l’unification des courants socialistes aux idéaux de justice à l’heure de l’affaire Dreyfus, de la grande cause de la paix à la veille de l’embrasement guerrier de l’Europe… « Jaurès est avant tout un homme politique qui ne prétend pas détenir un système tout fait. Pour le trouver, il va lire, rencontrer d’autres gens, changer d’avis : une pensée en mouvement en quelque sorte, ce qui en fait toute la richesse parce qu’elle se construit au cœur des évolutions et des contradictions d’une société. Le Jaurès d’hier s’inscrit fortement dans le monde d’aujourd’hui où nous sommes revenus des grands systèmes idéologiques. D’où l’intérêt de retrouver la pensée d’un homme tout à la fois génial, ouvert et en recherche constante ». Candar et Duclert y parviennent avec brio et talent dans cette magistrale biographie qui ambitionne de « rapprocher, synthétiser, résumer ou suggérer l’immense connaissance, toujours fragmentée, sur Jaurès », lui qui désirait « aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat ».
Outre leur plongée érudite dans le corpus jaurésien, Gilles Candar et Vincent Duclert s’aventurent sur des terres d’histoire plus mouvantes, mais pas moins passionnantes : qu’en est-il de « Jaurès au XXème siècle … et au XXIème » ? Près d’un siècle après sa panthéonisation (23/11/1924), « en ascension constante au sein de la gauche française à la fin du XXème siècle, Jaurès se retrouve même au cœur des campagnes pour l’élection présidentielle de 2007 et de 2012», soulignent les auteurs. Or, il est aujourd’hui bien plus qu’une référence à la solde des hommes politiques : « un personnage d’aventure, un héros de roman ou de bande dessinée, joué au théâtre ou au cinéma, une chanson de Brel revisitée par le groupe Zebda, une affiche d’Ernest Pignon-Ernest, un souvenir fugace mais essentiel d’un moment de la conscience humaine ». Le chapitre « Jaurès, du roman national à l’histoire problème » l’atteste, il faut attendre 1959 et la création de la Société d’Études Jaurésiennes (SEJ) pour que se construise une authentique recherche universitaire, scientifique et historique, surtout collective, autour de Jaurès… En 2009, cinquante ans plus tard est publié Les années de jeunesse, le premier volume des « Œuvres » suivi de neuf autres dont « Le Pluralisme culturel », l’un des seuls à ne pas être chronologique et paru en 2014, l’année du centenaire.
Richesse du verbe et de la plume, intelligence hors norme, profondeur d’esprit et rigueur philosophique : autant de qualités qui nous font aimer Jaurès, « notre bon Maître », qui nous incitent à le (re)lire et (re)découvrir ! Avec une valeur fondamentale qui en assoit la stature : sa haute conscience morale. Dans les pas de Jaurès assurément, « il est temps de réfléchir à la dignité politique au XXIème siècle », concluent d’une même voix les deux historiens. Yonnel Liégeois
À lire : Jaurès, la parole et l’acte, de Madeleine Rebérioux. Les années de jeunesse, 1859-1889, de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar : l’éminente et regrettée historienne signe la préface à l’édition des œuvres de Jaurès. Le monde selon Jaurès, de Bruno Fuligni qui, à travers citations-réflexions et extraits de discours replacés dans leur contexte, invite à découvrir la pensée vivante d’un orateur et d’un chercheur hors-pair. Jean Jaurès ou le pari de l’éducation, sous la direction de Gilles Candar et Rémy Pech : historiens, juristes, philosophes et théoriciens de l’enseignement décryptent la pensée jaurésienne en matière d’éducation.
En six épisodes, le quotidien Le monde consacra sa série d’été au Chevalier de Saint-George. Aux éditions Actes Sud, en mars 2025, Alain Guédé publiait Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart. Passionné de musique classique, l’ancien journaliste du Canard Enchaîné se consacre à la réhabilitation du « Mozart noir » et « Nègre des Lumières », injustement ignoré des musicologues patentés.
Alain Guédé voue une passion immodérée pour Mozart ! Jusqu’à ce qu’il découvre que le virtuose s’est fortement imprégné, lors de ses séjours à Paris alors place forte de la création musicale, du courant de la symphonie concertante ainsi que de l’École de violon parisienne, jusqu’à ce qu’il écoute le premier enregistrement des musiques de Saint-George réalisé par l’Orchestre de chambre de Bernard Thomas. Pour lui, une révélation, « une musique absolument magnifique et très expressive, avec un sens de la ligne mélodique qui confine au génie ». Entre le dossier des fausses factures de la Chiraquie et celui de l’extrême-droite qu’il suit pour Le Canard, le discours de Le Pen en mai 96 sur l’inégalité des races fut pour le journaliste un choc terrible. « Dès le lendemain, je décidai d’écrire pour montrer qu’un « noir » était capable de création littéraire et artistique, que déjà au XVIIIème siècle un nègre pouvait être aussi un génie ! » Et de publier alors la première biographie du Maestro…
En ce mois de mars 2025, fort des recherches conduites par la section historique de l’association Le concert de Monsieur de Saint-George, trône en librairie Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, sa biographie revisitée dans une édition revue et augmentée, nouvelle couverture et nouveau titre. Un personnage hors du commun que ce Chevalier, une véritable célébrité de son temps choyée par les grands comme par les petites gens, homme de cour comme des faubourgs, un génie aux multiples facettes : brillant cavalier et meilleur escrimeur du royaume de France, galant danseur et fatal séducteur, violoniste virtuose et talentueux compositeur, chef d’orchestre adulé par les foules parisiennes… Un fils d’esclave qui s’impose par ses seuls talents, le premier homme de couleur initié franc-maçon au sein de la loge des Neufs Sœurs du G.O.D.F. !
Le seul tort de l’enfant né en Guadeloupe en 1739 ? Être mulâtre, fruit des amours interdites entre une esclave sénégalaise débarquée des cales d’un navire négrier et un riche propriétaire terrien installé aux Antilles. La chance de sa vie ? La fierté que Guillaume-Pierre Tavernier de Boulogne éprouve pour un fils aux talents précoces. Quoique métis, le petit d’homme est donc confié dès son retour en métropole aux meilleurs précepteurs et bénéficie de l’éducation d’ordinaire réservée aux rejetons de l’aristocratie de sang et de rang. À l’aube de ses vingt ans, il brille par ses qualités de corps et d’esprit ! Il dirige le Concert des amateurs puis la société des concerts de L’Olympique, considérés comme les meilleurs d’Europe.
À Londres, il se bat en duel contre le chevalier d’Eon, avant de s’engager corps et âme pour la Révolution Française : il crée alors un régiment de Noirs et de métis, la légion de Saint-George, qui combat sur les frontières du Nord. Bien avant, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette dont il fut le maître de musique, Louis XVI envisage en 1776 de le nommer à la direction de l’Académie royale de musique, le futur Opéra de Paris. Un « Noir » dans le fauteuil de Lulli et de Rameau ? À la nouvelle, quelques divas mal embouchées orchestrent une véritable cabale contre le « demi-nègre », déclarant publiquement dans un placet que « leur honneur et la délicatesse de leur conscience ne leur permettraient jamais d’être soumises aux ordres d’un mulâtre ».
La polémique enfle. À l’égal de la querelle des « Bouffons » hier et de la future « bataille d’Hernani » demain… Des jardins de Versailles à ceux du Palais-Royal, elle embrase le tout-Paris jusqu’à ce que le roi recule devant l’ampleur de la contestation. « Cet épisode constitue sans doute la première grande affaire de racisme de la société moderne », souligne Alain Guédé, le biographe du Chevalier et fondateur de l’association qui se bat pour la réhabilitation de sa mémoire et de son œuvre. Pour le journaliste du Canard Enchaîné, « c’est le premier interdit professionnel de l’histoire liée à la discrimination raciale ». Et d’affirmer qu’avec l’affaire Saint-George, le monde civilisé est invité pour la première fois à répondre à une question de fond : quand on ne les réduit pas à l’état de bétail ou de domestique, les Noirs peuvent-ils développer les mêmes qualités que les Blancs ?
Face à Saint-George, la réponse ne prête même pas à débat : homme des Lumières, franc-maçon éclairé, ardent défenseur de la Révolution Française en 1789, il composera au total 12 symphonies, 25 concertos pour violon, un concerto pour clarinette, 18 quatuors à cordes et divers opéras, déclenchant les passions à la direction d’orchestre et imposant un style musical qu’on finira par confondre avec celui de Mozart, son contemporain. C’est peu dire de la grandeur et du talent du personnage ! « Les valeurs dont Saint-George est porteur sont des valeurs qu’il nous faut continuer à défendre », reprend Alain Guédé. « Saint-George est un personnage fabuleux, tant pour son humanisme que pour sa musique. C’est pourquoi notre association se bat pour réhabiliter sa mémoire et inviter à la (re)découverte de cet oublié de l’histoire pour cause de racisme ». Une victime de la double peine au lendemain de sa mort en 1799 : il est banni des manuels, tant par les historiens que par les musicologues, lorsque le perfide Napoléon rétablit l’esclavage en 1802 ! Le nègre des Lumières, « Voltaire de la musique » selon l’abbé Grégoire, « Watteau de la musique » selon La Laurencie, s’enfonce alors dans une nuit de deux siècles.
Un vrai défi à relever désormais pour l’association Le concert de Monsieur de Saint-George qui organise moult manifestations en l’honneur du Chevalier : permettre à un public mélomane ou non de goûter aux grandes œuvres du répertoire, réhabiliter la mémoire d’un artiste de haute stature, signifier à chacun que la couleur de peau n’est pas une référence sur l’échelle du talent, affirmer haut et fort qu’en chaque petit d’homme sommeille un Mozart blanc, noir ou basané, qu’il est interdit d’assassiner… « La vie du Nègre des Lumières invite quiconque à prendre son destin en main », souligne avec force conviction Alain Guédé, « chacun est invité à se battre, comme Saint-George l’a fait durant la Révolution Française, pour un idéal de fraternité et de liberté ». Yonnel Liégeois
Monsieur de Saint-George, un rival de Mozart, par Alain Guédé ( éd. Actes Sud, 352 p., 24€50). Le concert de Monsieur de Saint-George, 172 boulevard Vincent Auriol, 75013 Paris (Tél : 06.80.64.02.50).
En tournée jusqu’à l’automne, les Mécanos sortent Usures, leur premier album. Ces dix chanteurs, percussionnistes et stéphanois, reprennent et réinventent les chants de lutte en occitan et en français. Les Mécanos ? Un plein de vitamines garanti !
Musicien de formation, Sylvère Décot avait envie de chanter en occitan, la langue de ses grands-parents. On lui a alors parlé d’un groupe de copains du côté des Monts du Pilat qui bringuaient en reprenant des chants traditionnels du coin. Il les a rencontrés et le groupe s’est peu à peu monté. « Au début, on était quatre, maintenant, on est dix », explique-t-il. « Nous sommes nés au sud de Saint-Etienne à la frontière de l’Occitanie venant d’un milieu ouvrier ou paysan. Nous voulions parler de là d’où nous venions et défendre l’idée de classes sociales ». Parmi les membres des Mécanos dont la moyenne d’âge avoisine la trentaine, peu étaient musiciens à la base, certains étaient boulanger, menuisier ou employé à la poste. Beau parcours, depuis quatre ans ils sont tous devenus professionnels, intermittents du spectacle.
Pour célébrer la mémoire ouvrière comme les luttes actuelles, ils réaménagent les chants traditionnels comme « Les Canuts » d’Aristide Bruant et en inventent d’autres qu’ils chantent en français et en occitan. « Deman matin me levarai pas/Me’n anirai pas trabalhar » (Demain matin je ne me lèverai pas/Je ne m’en irai pas travailler). « Avec le titre Demain matin, on a imaginé la réaction des ouvriers de la manufacture d’armes fraîchement installée au lendemain de la fusillade du Brûlé en 1869, encore présente dans la mémoire des Stéphanois », explique Sylvère Décot. « Face à cette répression de la grève des mineurs de La Ricamarie qui a fait 14 morts, on les a imaginés refusant de fabriquer des munitions qui servaient à tuer leurs confrères ».
« Vènon coma lo tronaire que baronta/Dins lo boès tot es pasmens tant tranquile » (Ils viennent comme le tonnerre qui gronde/Dans le bois tout est pourtant si tranquille). Avec « Tronaire » (le tonnerre), leurs voix s’élèvent contre la déforestation qui sévit un peu partout et notamment dans le Massif central. « Et le monde subit les décisions des riches et leur soif de profit». Les Mécanos sont aussi un peu métallos. Outre les éléments classiques de batterie, ils fabriquent de nouveaux instruments faits de clés, de bidons ou de pots d’échappement. Leurs voix savamment mêlées sont rythmées par des trouvailles de percussions, ce qui inscrit leur polyphonie dans la modernité et la rend joyeuse et dansante même si les sujets sont graves. Dès le départ, le groupe s’est frotté au réel en allant dans les prisons, les écoles, les maisons de retraite où les aînés ont partagé leurs souvenirs. Des rencontres qui nourrissent leur répertoire et leur réflexion. Sylvère se souvient ainsi d’une Ardéchoise qui racontait ne pas oser parler « patois » tellement il paraissait « pouilleux »…
En 2023, ils ont participé à un projet sur la mémoire industrielle à Chazelles-sur-Lyon et Feurs (42). Tels des ethnologues, ils ont mené l’enquête auprès des musées et des médiathèques pour élaborer des chansons qu’ils ont travaillées avec les élèves de deux collèges pour créer un spectacle sur place. Maintenant, les voilà embarqués pour deux ans sur un projet à Givors (69) où fut implantée l’usine Fives-Lille qui fabriqua des charpentes métalliques ou le moteur des avions Hispano. Ils récolteront les témoignages des anciens ouvriers sur leurs grèves et leurs métiers. Et de créer alors livret sonore et podcasts, ensuite un concert spectacle… Comme l’on dit en occitan, boulégan ! Amélie Meffre, photos Wilfried Marcon
Usures, les Mécanos (L-EMA, L’Eclectique Maison d’Artistes / InOuïe Distribution). Les Mécanos en tournée
En marge du festival d’Avignon (84), syndicats et professionnels du secteur font part de leur inquiétude et de leur colère. Les mesures budgétaires préconisées par François Bayrou vont aggraver une situation déjà critique. Du fait, notamment, de la rigueur imposée aux collectivités locales par l’État.
« En quel temps sommes-nous donc, qui voit des artistes jetés aux lions », écrivait le poète Robert Walser (1878-1956). En entendant l’autre jour cette phrase dans le spectacle du Théâtre du Radeau, on est saisi de vertige tant la question du poète résonne avec les temps actuels. Quelle est donc cette époque où l’on assiste, silencieusement, au démantèlement de ce contrat tacite, à la fois éthique, politique et social, qui a fait de la France le pays de l’exception culturelle ? Il flotte dans les rues d’Avignon un sentiment d’impuissance et de sidération qui l’emporte sur la colère pourtant à fleur de peau, qui n’attend qu’une étincelle pour jaillir. Mais les temps sont durs. Chacun essaie de passer entre les gouttes, de sauver sa peau, de gagner sa vie.
Ce sont d’abord les compagnies de théâtre qui ont lourdement payé la facture des premières coupes budgétaires. Ce sont pourtant elles qui sont en première ligne, sur le terrain, le fameux territoire tant vanté par madame la ministre, au plus près des habitants, dans les écoles, les centres sociaux, les Ehpad, les villages, les quartiers. Et même les campings, Rachida Dati n’a rien inventé. C’est aussi tout le travail de médiation, d’éducation populaire, celui qui forme les spectateurs de demain, des citoyens émancipés, qui est mis à mal. Et désormais, les structures – scènes labellisées, centres dramatiques – sont, elles aussi, impactées par des choix économiques d’une violence inouïe, loin des impératifs de la création et de l’action culturelle.
Une étude vient confirmer les pires des projections. Celle de l’Association des professionnels de l’administration du spectacle (Lapas) qui indique une baisse moyenne de diffusion des spectacles de 33 % entre les saisons 2023 et 2025. Une tendance qui se confirme avec une chute prévisible aux alentours de 57 % pour la saison prochaine. L’étude estime que près de 20 % des compagnies pensent arrêter leur activité d’ici trois ans et constate que le nombre d’artistes au plateau diminue : de 4,2 comédiens en moyenne, il tomberait à 3,6 la saison prochaine. On y lit aussi que 75 % des compagnies ont revu à la baisse leurs projets.
Des motivations idéologiques et électoralistes
La liste est longue des coups fatals portés à la culture. L’arrêt de la part collective du passe Culture, gérée par l’éducation nationale, décidé sans aucune concertation, a provoqué la suspension immédiate de projets en milieu scolaire. Ghislain Gauthier, responsable de la CGT spectacle, lors d’une conférence de presse à la Bourse du travail d’Avignon, a rappelé «les 96 millions en moins l’an dernier pour la création, les 50 millions en moins sur le ministère de la Culture cette année », auxquels il convient d’ajouter « les coupes massives opérées par certaines collectivités : celles des Pays de Loire ou du département de l’Hérault, mais aussi celles plus discrètes mais tout aussi impactantes de la région Île-de-France qui a amputé son budget culture de 20 % ». Le responsable syndical parle « d’un effondrement le plus souvent motivé pour des raisons idéologiques ». Et même électoralistes pourrait-on ajouter, avec la perspective des élections municipales qui se dérouleront dans un an.
Ces chiffres qui affectent profondément l’art, la création et le service public de la culture sont à mettre en regard avec d’autres, tout aussi significatifs. Le gouvernement a décidé d’économiser 40 milliards sur le budget 2026 de la nation en rognant, entre autres, sur la culture, les retraités, les chômeurs, la santé… Que représentent ces 40 milliards au regard du coût annuel des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises ? Une commission d’enquête, conduite par les sénateurs Fabien Gay (PCF) et Olivier Rietmann (LR), vient de révéler une absence de transparence et de contrôle total de ces aides généreusement distribuées aux entreprises. Quand on aime, on ne compte pas, non ? Ainsi apprend-on qu’Auchan a bénéficié de 1,3 milliard d’euros d’allégements de cotisations sociales et de 636 millions d’euros d’aides fiscales, que Michelin a empoché 32,4 millions d’exonérations de cotisations sociales, 40,4 millions de crédit d’impôt recherche et que STMicroelectronics a perçu 487 millions d’aides diverses ; 211 milliards offerts au patronat, 40 milliards d’économies de l’autre… Le vis-à-vis est édifiant. Vertigineux.
La culture, variable d’ajustement
L’austérité budgétaire imposée par l’État aux collectivités territoriales, jusqu’ici peu visible, éclate au grand jour. Ce sont elles qui assument le plus grand financement de la culture. Or la culture n’est pas une compétence obligatoire pour elles. De ce fait, estime Ghislain Gauthier, « dans une économie contrainte, la culture sert de variable d’ajustement ». CQFD. Au Théâtre-Opéra d’Avignon, à l’initiative du Syndeac (syndicat des employeurs du théâtre), une rencontre – « Quelle culture pour les municipales 2026 ? » – a réuni directeurs de structures, compagnies et élus. Les élus présents (le maire de Montpellier, l’élue à la culture de Dijon, et le président de la Fédération nationale des élus à la culture) se défendaient de toucher au budget culture ou à la marge. Si tous les élus ne sont pas à blâmer, l’étude publiée par l’Observatoire des politiques culturelles, début juillet, indique que 47 % des collectivités territoriales ont revu à la baisse les budgets culture. Dans cette enquête, il ressort que 58 % des régions, 63 % des départements, 36 % des communes, 25 % des métropoles et 36 % des agglomérations avouent une baisse qui varie d’un endroit à l’autre. Entre constat amer et inquiétudes légitimes devant le péril de l’extrême droite, difficile pour l’heure de dessiner une stratégie commune tant l’accablement est grand.
Les propos d’Huguette Bello, la présidente de la région de La Réunion, réveillent alors les esprits. « Parler de politique culturelle, ce n’est pas seulement parler de budget, d’équipement, de programmation. C’est parler de citoyenneté, de lien social, de justice », affirme l’élue à la tête de l’une des régions les plus pauvres de France. Et de poursuivre « quand on parle de culture dans une commune réunionnaise, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est un levier de survie démocratique. C’est ce qui permet de rester debout, de se dire qu’on compte, qu’on pense, qu’on rêve. C’est pourquoi nous avons donc fait à La Réunion un choix clair : la culture n’est pas une variable d’ajustement. C’est un acte politique (…) Si la culture est absente des programmes municipaux, alors c’est la démocratie qui se fragilise ». Marie-José Sirach
Le 20 juillet 1925, à Fort-de-France en Martinique, naissait Frantz Fanon. Le centenaire de la naissance d’une figure majeure du tiers-mondisme et de l’anticolonialisme, solidaire du combat du FLN en Algérie. Un personnage historique, médecin et essayiste, mis en lumière par le street artiste JBC avec sa fresque spectaculaire réalisée à Montreuil (93) ! Sans oublier le roman graphique Frantz Fanon signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, ainsi que la biographie Frantz Fanon, une vie en révolutions d’Adam Shatz.
Il fut l’ancêtre des « french doctors » en leur ajoutant une dimension révolutionnaire et littéraire. Un Français qui partage avec Jacques Derrida le paradoxe d’être davantage étudié dans les universités américaines que françaises. Il est vrai que Fanon, né Frantz à Fort-de France et enterré Omar Fanon à Aïn Kerma en Algérie, aura du attendre que soient à peu près cicatrisées les séquelles de la guerre d’Algérie pour retrouver droit de cité dans les facultés de l’hexagone.
Autant qu’un petit français de Martinique, c’est un futur républicain forcené qui naît en 1925, fils d’un fonctionnaire des douanes, franc-maçon comme l’est à l’époque la petite bourgeoise radicale-socialiste de l’île. L’élève du Lycée Victor-Schoelcher de Fort-de-France est aussi brillant que le sera l’étudiant, quelques années plus tard, de la Faculté de Médecine de Lyon. Entretenu pour expliquer son évolution, un mythe est à détricoter : il ne fut pas l’élève d’Aimé Césaire, poète et chantre de la négritude. En revanche, le lycéen de 17 ans, pas encore bachelier, rejoint clandestinement la Dominique en 1942 pour s’enrôler dans les Forces de la France Libre. Fanon entend défendre cette République qui, en 1848, a aboli l’esclavage. Le débarquement de l’Amiral Robert quelques mois plus tôt, avec 10 000 marins pour appliquer les lois de Vichy, achève de le convaincre. Sa candidature rejetée, il regagne le Lycée Schoelcher jusqu’en 1944.
À 19 ans, il peut intégrer le 5ème Bataillon de Marche des Antilles et arrive à Casablanca pour y attendre le débarquement de Provence. Au commencement, les notes du livret militaire ne sont guère brillantes. On passe de « soldat quelconque au mauvais esprit » à « élève brillant mais esprit militaire douteux » avant d’atteindre en avril 1944 « s’est révélé courageux et de sang-froid. Fait l’admiration de ses camarades. Blessé et cité ». C’est à Casablanca qu’il prend conscience de la société racialisée dans laquelle il est appelé à évoluer. Le camp y est divisé en trois sections : les Européens auxquels sont assimilés les 500 Antillais parce que citoyens français, les Arabes « indigènes » et enfin les « Sénégalais » qui regroupent tous les ressortissants de l’Afrique noire française. Son bataillon remonte le Rhône, atteint le Doubs en plein hiver avant Strasbourg qu’il est chargé de libérer. La propagande hitlérienne usant du « nègre qui violera vos femmes s’il n’est pas cannibale » a fait son œuvre. La population libérée craint ses soldats « de couleur ». Et l’attitude de la hiérarchie militaire, forcément blanche, en ajoute au désappointement dont il fait part à ses parents dans une lettre du 12 avril 1945 : « Aujourd’hui, il y a un an que j’ai quitté Fort-de-France. Pourquoi ? Pour défendre un idéal obsolète. Je doute de tout, même de moi… Je me suis trompé ». Cette confrontation à la vision du noir, même antillais, par le Français de métropole, l’ouvre à la réalité du fait colonial.
Retour à Fort-de-France en 1945, il y passe son bac. Lecture passionnée des philosophes Maurice Merleau-Ponty et Jean-Paul Sartre. Actif soutien à la candidature d’Aimé Césaire aux législatives. Il entre ensuite à la Faculté de Médecine de Lyon avant d’intégrer l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban en Lozère où il rencontre son maître de stage André Tosquelles et des pratiques de traitement en décalage avec la doxa de l’époque. En 1952, Frantz Fanon publie Peau noire, masques blancs : un essai vigoureux et volontiers satirique, dans lequel il interroge l’aliénation et les relations Noirs-Blancs. Nommé en 1953 médecin-chef d’une division psychiatrique de l’hôpital de Blida-Joinville en Algérie, il découvre un univers psychiatrique conformiste, mâtiné d’esprit colonialiste, ségrégant Européens et « indigènes ». Sa prise de conscience du fait colonial continue de se parfaire lorsqu’il doit traiter des tortionnaires de la police française. L’hôpital ayant hébergé clandestinement des combattants des deux organisations indépendantistes, l’Armée de libération nationale (ALN) et le Front de libération nationale (FLN), Robert Lacoste, gouverneur du territoire, expulse Fanon, croit-il, vers Paris.
Le militant anticolonialiste et tiers-mondiste rejoint en fait Tunis. Il y exerce son travail de psychiatre dans un hôpital déserté par les Français et devient ambassadeur du Gouvernement provisoire de la République algérienne. Il collabore à l’organe de presse du FLN, El Moudjahid, dont il devient l’un des principaux rédacteurs. En 1959, il publie L’an V de la révolution algérienne (aussi appelé Sociologie d’une révolution). En 1961, affaibli par une leucémie, il rencontre Jean-Paul Sartre à Rome pour trois jours de conversations ininterrompues. Dont le philosophe tirera la substance de la préface, tant souhaitée par Fanon, de son dernier ouvrage qui deviendra un classique mondial de la littérature politique de combat. Les damnés de la terre ? Un élément d’enseignement dans la plupart des universités américaines aujourd’hui. Frantz Fanon meurt aux États-Unis le 6 décembre 1961, quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie. Alain Bradfer
Les écrits de Frantz Fanon :Œuvres (Peau noire, masques blancs / L’An V de la révolution algérienne / Les damnés de la terre / Pour la révolution africaine. La Découverte, 800 p., 30€00). Écrits sur l’aliénation et la liberté (La découverte, 832 p., 18€00).
La fresque (voir photo ci-dessus) :l’œuvre du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du 160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.
Le film de Jean-Claude Barny (2024) :Fanon, avec Alexandre Bouyer (Frantz Fanon), Déborah François (Josie Fanon), Olivier Gourmet (Darmain), Stanislas Merhar (le sergent Rolland), Mehdi Senoussi (Hocine).
Toujours disponible sur le site de Radio France, les Grandes Traversées de France Culture : Frantz Fanon l’indocile, le podcast d’Anaïs Kein en cinq épisodes.
FANON, CIRIEZ ET LAMY
Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois
Frantz Fanon, le damné
Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.
Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.
Révolutionnaire fervent, écrivain passionné
Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.
Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. «Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon», écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini
Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.