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Marivaux, magistral confident !

En tournée nationale, d’Albi à Saint-Étienne, Alain Françon propose Les fausses confidences. De l’excellence de la mise en scène à la qualité d’interprétation, une fulgurante plongée dans l’œuvre de Marivaux. Et de se pâmer, aussi, à la beauté de cette langue française du XVIIIème siècle.

Quelle finesse du geste et des déplacements, remarque-t-on d’abord, quelle éloquence et prestance de cette bande de comédiens, se dit-on ensuite, quelle beauté que cet imparfait du subjonctif, pense-t-on enfin, énoncé si naturellement dont collégiens et lycéens du troisième millénaire ignorent les subtilités de langage… Pour conclure, avant même d’avoir finalisé cet article : un chef d’œuvre que ces Fausses confidences dans la mise en scène d’Alain Françon, pressez-vous au théâtre de Brive ou sur les autres lieux de tournée, adultes ou grands enfants, chacun en ressortira content !

Bien sûr, il est encore question d’amour dans cette pièce écrite en 1737, avec Marivaux on ne badine pas de ces choses-là, mais il faut ouvrir grand les yeux pour mesurer les audaces de l’auteur. Ne craignant point de bousculer codes et principes en cette période prérévolutionnaire où germe l’esprit des Lumières : d’une fausse confidence l’autre, ce sont les valets et servantes qui mènent la danse, maîtres et maîtresses pris au piège de leurs subterfuges, la lutte des classes avance masquée sous les pavés royaux… D’autant que le combat féministe s’enracine en la maison de grande bourgeoisie, un vrai conflit de génération lorsque la fille de bonne famille se refuse à un mariage arrangé, préférant les élans du cœur pour un garçon désargenté à la particule et au titre de comtesse ! Que d’aucuns, exégètes plus ou moins patentés et inspirés, n’y voient que bavardage et marivaudage, c’est se voiler la face pour mieux édulcorer le propos du sulfureux Marivaux, minauder sur les tourments amoureux au détriment des querelles de l’esprit, endormir les consciences rebelles à l’ordre dominant !

Dorante éprouve une passion dévorante pour Araminte. Las, sans le sou, conquérir le cœur de la belle est une entreprise fort illusoire ! Par bonheur, Dubois son ancien valet a offert ses services à la dulcinée, deux pieds dans la maisonnée pour mieux tirer les ficelles et conduire son ancien maître à bon port… Ne comptez point sur l’auteur de ces lignes pour vous dévoiler manigances et stratagèmes, vous révéler confidences et rebondissements, soyez assuré que Marivaux manie le suspense avec dextérité pour conclure en beauté : un langoureux baiser entre Araminte et Dorante (alerte à la police des mœurs, c’est la fille qui en a l’initiative !), le retrait du dépôt de plainte intentée par le comte, la mère acariâtre renvoyée à ses confitures…

Pas une minute d’ennui en 1h45 de représentation, du plateau à la salle plaisir et bonheur de jouer sont communicatifs, l’humour est aussi au rendez-vous ! Fervent érudit du théâtre de Marivaux, sans artifice ni fioriture, d’une main de maître Alain Françon conduit sa troupe à l’essentiel : du geste et de la voix, faire vivre le texte plutôt que le jouer ou d’en jouer. Toutes et tous à saluer pour leur prestation de grande classe et haute précision : en particulier Georgia Scalliet en Araminte pétillante d’élégante justesse, Pierre-François Garel en un Dorante amoureux transi et introverti, Dominique Valadié en mère pince-sans-rire et femme d’affaires intéressée, Gilles Privat en un Dubois expert en coups fourrés. Et, cerise sur ce gâteau déjà fort délicieux, la langue, mais quelle langue à savourer, à déguster : une écriture fine et léchée, un phrasé ciselé à pâmer son auditoire. Les fausses confidences ? Un vrai bonheur, vous dis-je ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Les fausses confidences : Les 15 et 16/01 à la Scène nationale d’Albi. Du 22 au 26/01 au Théâtre Montansier, Versailles. Les 30 et 31/01 à l’Opéra de Massy. Les 12 et 13/02 au Théâtre Saint-Louis, Pau. Les 25 et 26/02 à la Maison de la culture d’Amiens. Du 04 au 06/03 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire. Du 18 au 21/03 au Théâtre du Jeu de Paume, Aix-en-Provence. Du 25 au 29/03 au Théâtre municipal de Caen. Du 02 au 05/04 à Bonlieu, Scène nationale d’Annecy. Du 08 au 11/04 à la Comédie, CDN de Saint-Etienne

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Culture, le naufrage programmé

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2025 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.

Radios et télés le claironnent, l’État est en déficit ! Pas les actionnaires du CAC 40 dont les dividendes s’élèvent à 72 milliards d’euros, ni les grands patrons de l’industrie française dont les profits atteignent 153,6 milliards d’euros pour 2024… Ce ne sont pas quelques communistes ou gauchistes attardés qui révèlent ces chiffres, encore moins deux ou trois écologistes contrariés, juste divers économistes et journalistes de la presse spécialisée. En conséquence, au gré de gouvernants qui valsent plus vite que leur ombre, étoiles filantes qui dégainent au fil du temps et des vents, les décisions s’affichent : faibles augmentations des salaires et des retraites, hausse des étiquettes dans la santé, les transports et les biens essentiels ( électricité et eau), dotations des villes et régions au régime sec.

Les premiers budgets à couler ? Ceux de la culture, de l’enseignement et de la santé… Avec effets immédiats en certaines collectivités ! Christelle Morançais, présidente de la région Pays de Loire et amie d’Édouard Philippe, n’a pas fait dans la dentelle. Un sinistre cadeau de Noël à ses administrés, le 20 décembre : 82 millions d’euros d’économies dès 2025, et 100 millions à l’horizon 2028 ! Les coupes sombres ? Culture, sport et vie associative (4,7 millions d’euros en moins en 2025, -10,59 millions en 2028), enseignement secondaire (– 17,5 millions), formation (– 11,03 millions)… « On nous demande de prendre pour modèle le monde de l’entreprise, en nous traitant d’incapables qui ne savent pas dépenser l’argent public », dénonce Catherine Blondeau, la directrice du Grand T. Lourdes les conséquences, de Saint-Nazaire à Laval, d’Angers à La Roche-sur-Yon : pas moins de 2400 emplois et 43% des structures menacés à court terme !

Rédacteur en chef au quotidien Le Monde, Michel Guerrin le précise dans sa chronique en date du 27 décembre. « Si la présidente de la région Pays de la Loire a fait voter à une large majorité un budget culturel en baisse de 73%, il n’y a pas qu’autour de la Loire que la culture est coupée en morceaux. La baisse va de 20% à 30% en Ile-de-France. Autour de 10% en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Un peu moins en Auvergne-Rhône-Alpes ou en Nouvelle-Aquitaine ». Il n’empêche, « Christelle Morançais fait passer Laurent Wauquier, l’ex-président d’Auvergne-Rhône-Alpes, qui a fortement amputé la culture en 2022, pour un enfant de cœur » !

Co-animateur d’une compagnie théâtrale au Mans, le romancier Daniel Pennac ne décolère pas. « Un tel budget veut tout simplement dire que culture et sport sont du luxe« , commente l’auteur de la saga Malaussène. « Que les théâtres ferment, que les festivals meurent, que les libraires, les acteurs, les techniciens n’aient plus les moyens de travailler et que la musique se taise, nous irons beaucoup mieux, voilà ce que nous dit Christelle Morançais ». Dans une tribune au quotidien Le Monde, le comédien Philippe Torreton ne mâche pas ses mots. « Cette personne insinue en un élan populiste que ne bouderait pas Donald Trump que le monde de la culture ne serait qu’une niche de gens gâtés qu’il serait grand temps de confronter au réel, afin, dixit, qu’ils se réinventent ».

De la beauté du monde à sa compréhension

Des décideurs qui feignent d’ignorer combien l’écosystème culturel rapporte à la nation, avec les emplois qu’il crée, l’activité économique qu’il génère… Selon les calculs de l’Insee et les études du ministère de la Culture, en 2013 les activités culturelles contribuaient sept fois plus au PIB français que l’industrie automobile avec 57,8 milliards d’euros de valeur ajoutée par an ! Plus grave au delà des chiffres, réduire la culture à peau de chagrin, c’est amputer la jeunesse en ses capacités d’agir, de réfléchir et de penser à la beauté du monde, les priver des outils essentiels à la compréhension et à la transformation de leur humanité, réduire tous les citoyens au vil statut d’animal sans conscience… « Tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude », déclarait déjà en 1951 Albert Camus, prix Nobel de littérature ! « La société marchande couvre d’or et de privilèges les amuseurs décorés du nom d’artistes et les pousse à toutes les concessions ». Ils sont légion, intellos médiatiques et spécialistes auto-proclamés, à squatter les plateaux télé !

Avec force et vigueur, Chantiers de culture désavoue ces fossoyeurs de l’esprit et leur politique d’austérité. En harmonie avec tous les acteurs de la cité, amoureux des arts et lettres. Fidèle au propos d’Antonin Artaud : « Pas tant défendre une culture dont l’existence n’a jamais sauvé un homme du souci de mieux vivre et d’avoir faim que d’extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim », affirmait avec conviction l’écrivain dans Le théâtre et son double. Yonnel Liégeois

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Ariane Mnouchkine et ses dragons

Au théâtre du Soleil, à la Cartoucherie (75), Ariane Mnouchkine présente Ici sont les dragons. La première époque, 1917 la victoire était entre nos mains, « d’un grand spectacle populaire inspiré par des faits réels »… Une plaidoirie imagée en faveur de l’Ukraine, une leçon d’histoire fort appuyée.

La grande prêtresse du Soleil, Ariane Mnouchkine, ne faillit pas à la règle ! Imperturbable malgré la fraîcheur des rafales de vent en ce dimanche après-midi, fidèle au poste, elle déchire encore et toujours les billets à l’entrée du théâtre… Sous la grande halle, chaleur et bortsch ukrainien réconfortent les spectateurs. Une foule bigarrée, les habitués en quête de leur place et les néophytes à la découverte du lieu. De ci delà, de grandes boîtes aux couleurs jaune et bleu accueillent les dons en faveur du peuple assailli par les troupes russes : pour acheter des drones de reconnaissance, non pour tuer, est-il précisé en préambule à la levée de rideau.

Hiver oblige, les brumes enneigées ont envahi le vaste plateau, dévoilant alors en fond de scène un visage familier du petit écran, celui de Vladimir Poutine ! Que la meneuse de troupe, alias Ariane Mnouchkine sous les traits de la comédienne Hélène Cinque, s’empresse d’accuser de tous les maux, de maudire et d’injurier… Le ton est donné, aujourd’hui comme hier, la Russie est l’empire du mal, de la Révolution de février 1917 à l’invasion de l’Ukraine en février 2022. Certes, nous aurons bien divers tableaux décrivant famines et servitudes sous le règne du tzar. Nobles et nantis n’en n’ont cure, le peuple est ulcéré, la révolte gronde. L’essentiel de la démonstration est ailleurs : illustrer, à la limite de la caricature (Staline n’est encore qu’un troisième couteau fort discret en cette première « époque »), comment Lénine et Trotsky ont détourné la colère du peuple à leur cause. Dans le seul intérêt de la prise du pouvoir par les Bolcheviks, deux pantins et marionnettes de l’Histoire ridiculisés sous leurs masques de scène.

Certes, l’Ukraine a déjà revendiqué indépendance et liberté en ces années-là. Certes, la magicienne des lieux manœuvre avec talent la geste de la troupe, le ballet des décors sur roulettes, le souffle épique qui anime le plateau durant plus de deux heures de représentation. Les images sont belles, costumes et musiques aussi. Las, les propos des personnages sont traités à l’état de slogans, leurs caractères à peine esquissés. L’argumentaire est lacunaire, privé de toute aspérité et complexité. Au mitan de la représentation, amoureux du travail de la gente dame, d’aucuns échangent leurs réflexions. Amères, voire sévères (trop ?) quand l’ennui l’emporte sur l’enthousiasme… Le premier épisode d’un « grand spectacle populaire inspiré par des faits réels » s’achève, le public l’honore d’applaudissements nourris. D’une tirade l’autre, « en harmonie avec Hélène Cixous » selon l’habituelle formule, Ariane Mnouchkine s’est improvisée éphémère chroniqueuse à l’inspiration poétique tarie et à l’esprit critique contrarié. Espérons qu’au déroulé des futures « époques », pour l’heure toujours en gestation, le Soleil soit vraiment un peu plus au zénith ! Yonnel Liégeois, photos Lucile Cocito

Ici sont les dragons : jusqu’au 27/04/25. Du mercredi au vendredi à 19h30, le samedi à 15h et le dimanche à 13h30. Le théâtre du Soleil, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.43.74.24.08).

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Les débuts de Jackson Pollock

Jusqu’au 19/01/25 à Paris, le musée Picasso expose Jackson Pollock, les premières années. L’occasion de découvrir les différentes sources d’inspiration du peintre américain entre 1934 et 1947. Juste avant qu’il ne devienne mondialement connu pour ses « drippings » qui révolutionnèrent la peinture.

De Jackson Pollock (1912-1956), on connaît principalement les grandes toiles exécutées à même le sol avec les techniques du « pouring » (déversement) et du « dripping » (égouttement), qui consistent à laisser couler la peinture sur la toile. Impressionnantes de dynamisme, leurs compositions ne doivent rien au hasard car l’artiste connaissait fort bien la peinture. L’exposition au musée Picasso qui retrace les débuts de sa courte carrière, une vingtaine d’années, le démontre. Les premières salles nous rappellent les années de formation de l’artiste américain.

The She-Wolf (1943), Huile, gouache et plâtre sur toile

Né dans l’Ouest du Wyoming en 1912, il déménage en Arizona et en Californie avant de s’installer à New York en 1930. Là, il suit les cours de Thomas Hart Benton, grand peintre réaliste de la vie quotidienne de Middle West, chef de file de l’école régionaliste américaine. C’est un pays meurtri par la Grande dépression que Jackson Pollock sillonne d’est en ouest avec son frère aîné, Charles, également peintre. Ils peignent alors les sorties d’usine et le travail des champs. Il découvre aussi les muralistes mexicains qui séjournent aux États-Unis, tel Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros, dont il intègre l’atelier en 1936.

L’influence de Picasso

Exposer les œuvres de Pollock au musée Picasso se justifie d’autant plus que le peintre espagnol sera très important pour l’artiste américain. Il le découvre à la fin des années 1930. Fasciné par le grand tableau antifasciste, Guernica, exposé en 1939 à la Valentine Gallery de New York, il découvre l’ensemble de son œuvre la même année lors de la rétrospective Picasso : Forty Years of His Art, que lui consacre le musée d’art moderne de la ville (MoMa). Le peintre John Graham, convaincu du talent de Jackson Pollock, l’initie à l’art du maître du cubisme et organise une exposition en 1942, American and French Paintig, confrontant des grands noms de la scène parisienne (Picasso, Matisse, Braque, Derain) aux Américains (Stuart Davis, Walt Kuhn, Lee Krasner et Jackson Pollock). Sa toile Birth y est montrée. Elle évoque une sorte de totem fait de fragments de figures déformées. Un an auparavant, Pollock a pu visiter la vaste exposition du MoMa consacrée aux arts naïfs américains, Indian Art of the United States, qui le marquera durablement.

De multiples inspirations

En observant les premières peintures de Jackson Pollock, on est fasciné par les influences mêlées qui s’y déploient. Face à ses toiles, Mask ou The Roy, on devine les différentes sources qui ont façonné le peintre : le cubisme, les fresques mexicaines mais aussi la culture indienne. Sans oublier le surréalisme. Dans les années 1940, fuyant le nazisme, artistes et penseurs s’exilent à New York, André Breton-Max Ernst-Claude Lévy-Strauss-Roberto Matta, qui renforcent la vogue pour l’anthropologie, les arts extra-occidentaux et la psychanalyse. Pollock rencontrera ainsi plusieurs membres du mouvement surréaliste et suivra une cure psychanalytique auprès de Joseph Henderson, de l’école jungienne, pour soigner son alcoolisme. Une partie de l’exposition est consacrée à la présence des surréalistes aux États-Unis comme aux dessins psychanalytiques de Pollock.

Mask (1941), Huile sur toile

Sa peinture mêle de plus en plus la figuration et l’abstraction, parfois comme une manifestation de son inconscient. À propos de sa toile, The She-Wolf (La louve), il déclare « qu’elle a vu le jour parce qu’il fallait que je la peigne. Si j’essayais d’en parler, d’explique l’inexplicable, je ne ferais que la détruire ».

Vers la consécration

Les dernières salles de l’expo sont dédiées à l’ascension du peintre. Ainsi, en 1943, la collectionneuse Peggy Guggenheim, qui vient d’ouvrir sa nouvelle galerie Art of this Century, lui consacre sa première exposition. L’artiste, encore peu connu, y présente des œuvres figuratives, inspirées des procédés automatiques du surréalisme au vocabulaire mythologique complexe. La mécène lui commande ensuite Mural, une peinture pour le vestibule de son appartement de Manhattan. Un tournant pour Jackson Pollock qui abandonne peu à peu la figuration pour se plonger entièrement dans l’expressionnisme abstrait. Bientôt, il utilisera la technique du « dripping » et créera d’immenses toiles, en versant directement la peinture sur la surface picturale clouée au sol. « Au sol, je suis plus à l’aise, je me sens plus proche du tableau, j’en fais davantage partie », dira-t-il, « de cette façon je peux marcher tout autour, travailler à partir des quatre côtés et être littéralement dans le tableau. C’est une méthode semblable à celle des peintres indiens de l’Ouest qui travaillent sur le sable ».

The Key (1946), Huile sur lin

À travers une centaine d’œuvres rassemblées, l’exposition du musée Picasso-Paris nous fait pénétrer dans le laboratoire de Jackson Pollock. Passionnant. Amélie Meffre, © Pollock-Krasner Fondation/ADAGP, Paris 2024

Jackson Pollock, les premières années (1934-1947) : jusqu’au 19/01/25, du mardi au dimanche, de 9h30 à 18h. Fermé le 01/01/25. Musée national Picasso-Paris, 5 rue de Thorigny, 75003 Paris (Tél. : 01.85.56.00.36). Catalogue de l’exposition (Flammarion/Musée national Picasso-Paris, 208 p., 39€).

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Pas de pétanque au ghetto !

Au théâtre du Rond-Point (75), Olivier Veillon propose On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie. Un solo au parfum de yiddishland, où Éric Feldman convoque les fantômes de son enfance. Pour nous raconter avec humour et tendresse, sans pathos, les séquelles de la Shoah qu’il porte en lui.

Ce titre qui vient de loin – plaisanterie d’un rescapé de la rafle du Vel’ d’Hiv’ adressée à un rescapé du ghetto de Varsovie, sur un terrain de boule parisien -, donne le ton de ce seul en scène, où le comédien nous conte ses démêlés intimes avec la vie. Il énonce les traumatismes de l’Holocauste qui minent les survivants et leur descendance sur plusieurs générations. Une contamination que l’écrivain yiddish Isaac Bashevis Singer compare à celle de la bombe atomique. Assis côté jardin, sur une chaise qu’il ne quittera guère, quelques carnets de notes sur une petite table à ses côtés, Éric Feldman présente un à un les membres de sa nombreuse famille. Venus de Pologne, ses grands-parents rêvaient de la France de Victor Hugo et d’Émile Zola, ils ont eu celle de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Ses propres parents, oncles et tantes, furent des « enfants cachés », sauvés par miracle…

Seul en scène mais habité

Son récit, en forme de conversation à bâtons rompus avec le public, est tissé d’anecdotes et de bons mots qui reflètent le pessimisme résilient de ces « malades des camps », terme du psychanalyste et écrivain Gérard Haddad.  « La vie ne vaut rien mais rien ne vaut la vie », dit un oncle. Un autre nous apparaît, filmé avec un cigare, imitant Serge Gainsbourg qui fut son moniteur dans un foyer pour orphelins juifs : il s’appelait alors Lucien Ginsburg. Ce même tonton devint G.O. au Club Méditerranée, conçu par Gérard Blitz comme un anti-camp de concentration. Sous la plume alerte d’Éric Feldman, tous ces personnages sont bien vivants, et émouvants, quand il prend pour eux l’accent yiddish et nous chante quelques berceuses de cette langue en voie de disparition, tout comme ces derniers témoins de l’Holocauste.

« À quoi penses-tu ? », lui demande une femme, dans le silence d’après l’amour. « À Hitler », répond-il. Rires du public, bien sûr, pris à revers. Mais l’auteur comédien manie le paradoxe et retourne la situation, pour revenir sur l’assassin de masse qui a tué non seulement un peuple mais aussi une culture et une langue (le yiddish). De même, il plaisante sur la psychanalyse ou le yoga, qui l’ont personnellement sorti de ses idées noires, pour dire ensuite, le plus sérieusement du monde, avec Thomas Mann, que Freud est l’« ennemi véritable et essentiel  » d’Hitler : « le philosophe  qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s’en tenir ».  Ah, rêve le comédien, si Hitler, qui aimait tant sa maman Clara, avait rencontré le médecin des âmes, son compatriote et contemporain… Et pour conjurer la tragédie, il manie le Witz, cher à Sigmund, en pimentant son texte de mots d’esprit et lapsus soigneusement dosés.

Du je au nous

Après avoir tourné pendant des années avec Ça ira, Fin de Louis, de Joël Pommerat, Éric Feldman est confronté aujourd’hui à la solitude du plateau, mais il a su trouver une belle complicité avec le public, qu’il balade entre rire et émotion. On entend, au-delà de cette autofiction, l’histoire des victimes collatérales des guerres et génocides. Sans prendre part aux polémiques actuelles sur le conflit israélo-palestinien et sur les questions d’antisémitisme telles qu’elles sont dévoyées aujourd’hui, le spectacle, dépassionné et profondément humaniste, traite des traumatismes profonds causés par tout crime de masse. Mireille Davidovici, photos Patrick Zachmann

On ne jouait pas à la pétanque dans le ghetto de Varsovie, Olivier Veillon et Éric Feldman : jusqu’au 22/12, le vendredi à 20h, le samedi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le 31/01/25 au théâtre des Bains Douches, Le Havre (76). Le 04/02/25 au théâtre de la Madeleine, Troyes (10).

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De la démocratie à l’usine…

Chez Gallimard, Axel Honneth a publié Le souverain laborieux, une théorie normative du travail. Comment permettre une participation plus active des citoyens aux décisions qui les concernent, alors que le travail occupe l’essentiel de leur vie ? En introduisant plus de démocratie dans son organisation, explique le philosophe. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°374), un article de Thierry Godard.

Célèbre pour sa théorie de la reconnaissance, Axel Honneth aborde dans ce nouveau livre un thème social central, celui du travail. Il est vrai qu’on peut s’interroger sur le fait que, même en régime démocratique, la liberté et l’égalité s’arrêtent le plus souvent aux portes du monde professionnel. On le justifie le plus souvent en arguant que le monde économique obéit d’abord à des règles d’efficacité, et que le débat d’idées n’y a pas vraiment sa place. Qui plus est, le salarié est maintenu dans un lien de subordination contractuel. Or c’est justement le point problématique pour Axel Honneth. Cette subordination pose une limite à l’exercice politique de la démocratie, à l’heure où celle-ci semble bien douter d’elle-même.

Des tentatives de penser la démocratie dans le travail ont cependant existé, qu’Axel Honneth analyse afin de pointer leurs avancées comme leurs faiblesses. C’est notamment le cas de la théorie marxiste de l’aliénation, qui entend mener vers une pleine réalisation des capacités de l’individu. C’est également celui des théories coopératives et auto-gestionnaires, expérimentées notamment sur la côte Est des États-Unis au 19e siècle. Depuis l’économie a changé, l’automatisation, la délocalisation et la financiarisation ont instauré de nouveaux modes de production. Il s’agit donc de penser le travail tel qu’il est aujourd’hui et selon ce qu’il implique sur le plan des rapports de pouvoir.

Les ouvriers de la Cofrablack, photo Dominique Delpoux

Comme le résume le philosophe, « la possibilité et la capacité de prendre part aux pratiques de formation publique de l’opinion et de la volonté dépendent décisivement, pour les membres de la société, de leur intégration et de la manière dont ils sont intégrés dans le processus de reproduction sociale régi par la division du travail. » Or, si le temps de travail a été en diminuant durant plusieurs décennies, on assiste aujourd’hui à une intensification de l’activité salariée. Elle résulte, d’une part, de l’apparition d’une couche de travailleurs pauvres qui doivent combiner plusieurs activités pour avoir des revenus suffisants. À cela s’ajoute l’effacement de la frontière entre vie professionnelle et vie privée, le numérique jouant ici un rôle fondamental puisqu’on peut travailler partout et tout le temps.

Dans ces conditions, si l’individu travailleur et l’individu citoyen doivent connaître le même processus de renforcement de leur engagement, ce ne peut se faire sans une participation et une coopération réelle des salariés. Ces capacités doivent être entretenues par une diversification des tâches pour les emplois les moins valorisés et un entraînement à s’exprimer et s’affirmer dans les discussions. C’est donc à une forme de cogestion qu’appelle Axel Honneth. Ce qui suppose, on en convient, un vaste changement de système. Thierry Jobard

Le souverain laborieux, une théorie normative du travail, d’Axel Honneth (Gallimard, 288 p., 23€)

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’offre une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Relier les différentes sciences humaines pour éclairer le sens de l’aventure humaine et repenser nos manières d’être ensemble », précise la directrice de la rédaction, « faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons, bien sûr, très vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Lacrima, petites mains et grosses larmes

Sur la scène du Tandem à Douai (59), Caroline Guiela Nguyen présente Lacrima. Le récit choral de ces ouvrières et ouvriers de l’ombre, ces couturières, modélistes, brodeurs au savoir-faire exceptionnel. Fierté et souffrances de chacune et chacun, dialogues justes, une totale réussite.

Du boulot, du travail, il en est question dans Lacrima, la nouvelle création de Caroline Guiela Nguyen,la directrice du Théâtre national de Strasbourg. Le créateur d’une maison parisienne de haute couture est choisi par la princesse d’Angleterre pour réaliser sa robe de mariage. Dans l’atelier sis 22 rue Saint-Honoré, le défi est de taille tant les exigences princières d’outre-Manche sont légion. À commencer par le délai, dix mois. La robe de la princesse représente « 4 688 heures de travail avant la tragédie », précise ce texte qui s’affiche sur un tableau. De Paris à Mumbai, en Inde, en passant par Alençon, dans l’Orne, Lacrima raconte la mondialisation et l’exploitation de la classe ouvrière, ici et ailleurs. Sur le plateau métamorphosé en atelier, tables, tissu, broderies, fils et aiguilles, mannequins, ordinateurs et ciseaux sculptent les contours d’un espace multidimensionnel. En quelques secondes, nous voici plongés dans l’ambiance quasi religieuse de cet open space parisien où l’artisanat côtoie les outils high tech les plus innovants. Ici, tout le monde se vouvoie, de la première d’atelier à la jeune stagiaire. C’est une grande famille, mais la hiérarchie est de mise.

À Alençon, les dentellières détiennent un savoir-faire inestimable, transmis de génération en génération. Ce sont elles qui auront le privilège et la lourde tâche de restaurer le fameux voile de mariée en dentelle précieusement conservé parmi les trésors de la couronne d’Angleterre. Quand on sait que 1 cm² représentait autrefois une journée de travail, la confection du voile avait nécessité dix années. À Mumbai, on trouve les meilleurs brodeurs au monde. Un seul homme est capable de broder les milliers de perles de nacre qui se superposeront au voile. Mais sa vue déclinant, il ne pourra aller au bout de son ouvrage… Derrière la fierté d’avoir été choisies, derrière cet amour du travail bien fait, derrière ces techniques ancestrales transmises au fil des siècles, ces petites mains sont la proie de commanditaires qui n’hésitent pas à leur imposer des cadences infernales, des coûts sans cesse au rabais et des normes « éthiques » d’un cynisme effroyable.

Carole Guiela Nguyen parvient à rendre palpables la fierté et la souffrance de chaque ouvrière, les dialogues sonnent juste, sonnent vrais. Actrices et acteurs sont au diapason de cette œuvre chorale. Tout est fluide dans les dialogues, dans les changements spatio-temporels qui s’opèrent à vue, avec le soutien d’une vidéo qui ne vient jamais entraver la parole. La metteuse en scène imprime un rythme, un souffle, ne laissant jamais le spectateur sur le bord de la route. Même si l’histoire intrafamiliale du couple dans l’atelier parisien dénote avec le reste par son côté pièce rapportée, Lacrima lève le voile sur les coulisses de la haute couture, sans accroc. Marie-José Sirach, photos Jean-Louis Fernandez

Lacrima : les 18 et 19/12 au Tandem, le mercredi à 19h30 et le jeudi à 20h30. Scène nationale d’Arras-Douai, Place du Barlet, 59 500 Douai (Tél. : 09.71.00.56.78).

Odéon – Théâtre de l’Europe, Paris, du 7/01 au 06/02/25. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 13 au 21/02. Théâtre national de Bretagne, Rennes, du 26 au 28/02. Les Théâtres de la Ville de Luxembourg, les 14 et 15/03. Théâtre de Liège (Belgique), les 20 et 21/03. Madrid, Centro dramatico nacional, du 28 au 30/03/25. Montréal, Festival TransAmériques, du 22 au 25/05/25.

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Bryan Polach, les planches comme un ring

Sur les planches du Grand Parquet (75), Bryan Polach présente Violences conjuguées. L’acteur, metteur en scène et cofondateur de la compagnie Alaska explore la reproduction des violences familiales et sociétales. Pour révéler des liens dérangeants mais libérateurs.

« Je suis un peu comme certains poissons qui ne peuvent respirer que dans le mouvement ». Même assis à une table de café, Bryan Polach semble sur un plateau. Ou sur un ring. Regard aux aguets qui embrasse celui de ses interlocuteurs, mouvement imperceptible du corps qui pourrait aussi bien vous planter là. Une impatience qui vient de loin et qu’il a appris à apprivoiser. Sa vie d’acteur, auteur, metteur en scène commence au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, dont il sort diplômé en 2004. Il se lance vite sur les planches et garde le souvenir mémorable d’avoir monté, en 2007, avec Léonie Simaga, Malcom X, un texte coup de poing de Mohamed Rouabhi ; puis l’Extraordinaire Voyage d’un cascadeur en Françafrique, coécrit avec Karima El Kharraze.

En 2016, il fonde la compagnie Alaska avec la dramaturge et autrice féministe décoloniale Karine Sahler, à partir d’une charte contre les discriminations de genre, d’origine et de handicap. Il a lui-même bataillé et s’est construit avec un bras qui ne veut pas répondre. « Cette question de l’altérité a traversé tout mon parcours de comédien et de non-comédien ». Au théâtre, au cinéma ou à la télévision, le jeu reste toujours un défi pour lui. Et une philosophie. Il pratique les arts martiaux – judo, boxe française – et le yoga Iyengar. Des outils pour se débarrasser de souvenirs encombrants de l’enfance et analyser la question de la violence et du rapport à l’autre : « Comment vit-on ensemble ? Comment fait-on corps, famille, nation ? » Il a toujours trouvé problématique la représentation de la violence au théâtre et voulu explorer « l’explosivité et la dangerosité des corps, leur vulnérabilité aussi ».

 Cela a donné Violences conjuguées, un texte puissant et troublant qu’il a écrit et interprété en 2017, à partir d’entretiens avec sa mère maltraitée par son père, et qu’il a repris comme on reprend le fil d’une conversation avec soi-même. Dans un lycée de Châteaudun en mai 2024, en Eure-et-Loir, laissant les élèves émus et estomaqués. Elle aurait dû se dérouler à la maison d’arrêt, mais la grève du personnel, déclenchée après l’attaque d’un convoi pénitentiaire dans l’Eure, a mis fin abruptement aux ateliers qu’il menait avec des détenus. Le spectacle donné ensuite en Avignon, lors du festival : un rendez-vous qu’il ne fallait manquer sous aucun prétexte, tant la puissance organique de son récit percute le spectateur ! Il en a cherché et trouvé le rythme et le souffle sous le regard de Bintou Dembélé, icône de la scène hip-hop : « Elle aussi travaille sur la mémoire du corps, sur les images que cela provoque chez l’interprète. Elle m’a apporté une légitimité à bouger ». On a du mal à croire que ce passionné de rythmes et de rap – il a monté et écrit les textes du duo Les Indics – ait besoin d’être conforté, mais on croit à l’affinité élective des rencontres.

Comme celle de Bertrand Sinapi, auteur et metteur en scène d’Après les ruines, une fiction-documentaire kafkaïenne dans laquelle a joué Bryan Polach. Il y interprète un personnage d’exilé confronté à la recherche d’un asile en Allemagne : « Un spectacle très concret sur la brutalité de l’arrachement à un pays, une famille. Une histoire écrite au plateau à partir de la collecte de paroles de réfugiés ». La violence traverse aussi 78.2 (l’article du Code pénal définissant les conditions des contrôles d’identité), la dernière pièce de la compagnie Alaska. Créée en 2021 à partir d’archives – celles des émeutes de 2005 et celles de la mort d’Adama Traoré – et après plus de deux années d’immersion à Clichy-sous-Bois et Mantes-la-Jolie auprès d’habitants, de policiers, de chercheurs et de militants associatifs, 78.2 interroge le fonctionnement, ou le dysfonctionnement, de la justice.

Toujours en mouvement et en action, Bryan Polach semble ne jamais s’arrêter. Créant à l’automne, à la Maison de la culture de Bourges où il est artiste associé, Ce qu’on a de meilleur, de Ludovic Pouzerate. Une pièce entre fiction et réalité qui revient sur la résistance de maraîchers en lutte contre un projet d’autoroute et la destruction de l’environnement. Sur la séquence politique actuelle, il peine à trouver ses mots. « Je fais partie d’une génération qui a des convictions mais qui ne s’est pas beaucoup battue ». En colère face « à la confiscation de la parole par les médias et au renversement idéologique qui absout donc le Rassemblement national de son antisémitisme pour ainsi faire de la France insoumise le vrai danger pour la démocratie ». Propos recueillis par Marina Da Silva

Violences conjuguées : du mercredi 11 au samedi 14/12, à 19h. Le Grand Parquet, 35 rue d’Aubervilliers, 75018 PARIS (Tél. : 01.40.03.72.23).

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Les doléances des sans voix

Le 16 novembre 2024, ce fut grande affluence au théâtre des Amandiers (92) pour Ouvrir les cahiers de doléances ! Cinq auteurs, à la demande du directeur Christophe Rauck, se sont penchés sur ceux écrits par les habitants de Nanterre. Leurs pièces lèvent le voile sur des revendications populaires encore jamais rendues publiques et nous replongent dans le mouvement mal éteint des Gilets jaunes.

La lecture de ces pièces s’est accompagnée de débats avec des historiens et journalistes et d’un film documentaire, Les Doléances, d’Hélène Desplanques.

Des dizaines de milliers de pages, couvertes de mots manuscrits, de slogans, de déclarations, signées ou anonymes : près de 20 000 cahiers enfouis dans les archives départementales ou nationales, le plus grand sondage de l’histoire avec plus de 600 000 contributeurs… Noham Selcer, dans 2937W60raconte sa visite aux archives par un froid après-midi d’hiver. « Le bâtiment des archives des Hauts-de-Seine a été inauguré le 2 avril 1979. Il s’agit d’une construction d’un étage accolée à une construction de sept étages, les deux reliés par une sorte de passerelle. Le public, c’est-à-dire moi quand je m’y suis rendu n’a accès qu’au bâtiment d’un étage où se trouve la salle de consultation […] J’ai demandé aux archivistes de m’apporter le document 2937W60 : Cahier du grand débat national de la commune de Nanterre 2019 et me suis assis sur une chaise bleue […] De l’autre côté de la passerelle, 24km d’archives rangées dans des classeurs de tailles variables. Plusieurs personnes travaillent chaque jour à cet ordonnancement et cette conservation […] Elles refusent de vous donner l’accès à certains documents si vous n’avez pas votre dérogation ». Et pour les cahiers de doléances, il en fallait une. Noham Selcer nous dévoile ce qu’il a exhumé – du meilleur comme du pire – avec une précision d’archiviste, un brin d’humour, beaucoup de surprises et d’émotions : « On s’attend à certaines choses. On désire lire certaines choses. On espère lire certaines choses […] Pas vrai ? »

De gauche à droite : Constance de Saint-Rémy, Christophe Pellet, Claudine Galea, Noham Selcer, Penda Diouf. Phot. © Géraldine Aresteanu

Les cahiers prennent la parole

Dans Et toi, tu y étais sur les ronds-points ?, Penda Diouf fait parler un de ces papiers : « Les archives, c’est un peu le mouroir, la voie de garage. J’aurais imaginé une fin plus festive, plus animée comme l’ambiance sur les ronds-points. Mais c’est dans le silence épais qu’on nous a installés […] Peu connaissent notre existence, au milieu de ces étagères de documents. […] On nous regarde avec déférence. Une lettre au Père Noël sans étoile qui brille dans les yeux/ Sans l’espoir d’être un jour exaucé ». Une colère sourde s’exprime dans la phrase titre, qui revient comme un leitmotiv sous la plume incisive de l’autrice, des mots d’après tempête : « Je demande /Je propose/ Mais qu’est-ce que je reçois ? » Et, dans le dernier chapitre, s’entend « La révolte » : « Ma rage est combustible/ Il suffirait d’une allumette, d’un briquet/ Pour tout recommencer/ Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? »

Comme en réponse à Penda Diouf, Christophe Pellet met en scène, dans La Fin d’un Gilet jaune, les retrouvailles d’un groupe de personnes liées par cette lutte passée. Sont-ils prêts à repartir sur les ronds-points ? Laurent, ouvrier, 59 ans ne voit pas le bout du tunnel : « Il y a quelque chose de bloqué. Je ne sais pas si j’aurais envie d’y revenir ». Son fils, 22 ans, sans espoir d’un avenir meilleur, s’est tourné vers l’extrême-droite. Fabien, 30 ans, lui, se dit toujours d’attaque : « C’est là, en moi. Toutes ces images, elles bouillonnent à l’intérieur de moi. Ce que nous avons vécu est plus important que ce que je croyais ». Quant à Sarah, professeure à la retraite, elle milite aux Soulèvements de la Terre. Cette pièce en demi-teinte donne un nom et une épaisseur existentielle à celles et ceux qui se sont engagés ensemble malgré leurs différences. 

Constance de Saint-Rémy va droit au but : Le Jeu démocratique met face à face un député et une auxiliaire de vie en fin de carrière. Se considérant comme une citoyenne trahie, elle a séquestré le jeune élu dans sa cuisine, pour qu’il l’écoute et l’entende enfin : « Pourquoi suis-je à découvert le 15 du mois sans un excès, un écart, un plaisir ? J’ai passé ma vie à me casser le dos et à m’occuper des autres. Pourquoi se tuer au travail quand ce travail ne rapporte ni rentabilité, ni sécurité, ni dignité ? » Comment renouer le dialogue entre « représentants » et « représentés », se demande l’autrice dans ce coup de gueule salutaire, écrit au nom de tous ceux dont elle a lu les doléances et qui n’ont pas été entendus. À travers cette femme, c’est la colère et le dépit d’un peuple qui s’exprime en direct.

VIOLENCES (La vie est à nous) de Claudine Galea, inspiratrice de cette commande aux auteurs, est un tête-à-tête poignant entre deux femmes. L’une (le peuple en colère) a rédigé ses doléances, l’autre (l’écrivaine) est chargée de les rapporter. « Qu’est-ce que vous pouvez en faire ?/ j’ai fait quoi de mes mots ?/ ils ont fait quoi de mes mots ? », dit la première. « Qu’est-ce qui NOUS reste ? Nos cris nos poings nos ongles nos dents notre fureur ? Vous voudriez gommer la violence ? Vous avez une grande gomme ? Une gomme vaste comme la colère comme l’injustice comme le mépris comme l’insulte comme la boue comme la haine comme le reniement ? » « Quand je vous lis, je suis émue et en colère », lui réplique la femme de lettres. « Nous ne sommes pas du même côté, je n’ai pas fréquenté les ronds-points […] QUI JE SUIS pour parler de vous sans être à votre place pourquoi j’ai envie de parler de vous ? Nous vous regardons vous nous regardez vous ne nous regardez plus ça ne sert à rien nos regards sur vous vos regards sur nous vous n’avez plus confiance en nous et moi je n’ai plus confiance dans ma confiance ». De part et d’autre des barrières sociales, comment partager ? Telle est la question que doivent se poser le théâtre et ses artistes.

Rendez les doléances !

Pour Rémy Goubert, président de l’association Rendez les doléances !, la confiscation de l’expression populaire est « un gâchis terrible » : « Beaucoup de gens disent “je propose, je demande“ et, d’une doléance à l’autre, se construit un espace commun de dialogue ». Étudiant en droit, il milite pour que ces écrits soient rendus publics. Même combat pour Fabrice Dalongeville, fil rouge du documentaire d’Hélène Desplanques, Doléances. Lassé d’attendre une publication qui ne vient pas, le maire du village d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, prend la route avec la réalisatrice. Cela les mènera en Creuse, en Meuse, en Gironde, et même jusqu’à l’Assemblée nationale… Une enquête en forme de road movie où l’on rencontre auteurs de doléances et collectifs de citoyens qui se battent pour que ces textes soient enfin reconnus. Seront-ils finalement entendus ?

Affiche du film Les Doléances d’Hélène Desplanques

Romain Benoit-Levy, historien et membre d’un collectif de recherche sur les cahiers de doléances de la Somme pointe « la distance considérable des gens avec les élus. Ils parlent de l’État en connaissance de cause, avec des données précises. C’est un matériau politique d’une richesse époustouflante. Il y a dans ces cahiers, comme en 1789, l’imaginaire d’une révolution à venir ». Si l’on recoupe toutes les propositions qui sont faites, ajoute-t-il, il y aurait de quoi élaborer un programme consensuel : « Rétablissement de l’ISF. Augmentation réelle du SMIC et des bas salaires. Plus de justice sociale. Indexation des retraites sur le coût de la vie. Référendum d’initiative citoyenne. Pas de mépris, du respect pour le peuple ». Il souligne que les questions migratoires arrivent largement derrière les autres. Penda Diouf, Claudine Galea, Christophe Pellet, Constance de Saint-Rémy, et Noham Selcer ont injecté de l’humain à ces mots lancés comme bouteilles à la mer et restés en souffrance. Mireille Davidovici

Créations présentées au théâtre des Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00) :
2937W60 – Noham Selcer
Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? – Penda Diouf
La Fin d’un Gilet jaune – Christophe Pellet
Le Jeu démocratique– Constance de Saint-Rémy
VIOLENCES (La vie est à nous) – Claudine Galea
Les Doléances – film d’Hélène Desplanque

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Galia, la vie et la liberté

Au théâtre de la Tempête (75), Carole Thibaut propose Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad. Créé au CDN de Montluçon (03), un hymne à la fraternité et à la liberté : en ce dernier soir, fratrie et amis rassemblés évoquent le passé d’une région et les réalités de la vie.

En compagnie de leur metteure en scène Carole Thibaut, la troupe des Îlets a répondu présent. Ils sont venus, ils sont tous là, la mamma va mourir, il y a tant d’amour et de souvenirs, elle va mourir la mamma ! Pourtant, l’ambiance n’est pas triste. En ces dernières heures, famille et amis, copains et voisins se sont donné rendez-vous autour de son magistral fauteuil : trônant au centre de la scène, jusqu’à son dernier souffle Galia Libertad inondera de sa bienveillance les vivants qui l’entourent ! Un tapis de pétales comme chemin de vie, guirlandes et bouquets de fleurs pour les senteurs, bon vin et bonne humeur pour ce dernier repas, comme l’aurait chanté le grand Jacques…

Théâtre dans le théâtre, fiction au choc de la réalité ! La belle dame d’un âge avancé et à la mort annoncée, bien sûr, n’a jamais existé, il n’empêche, les amis sont bien là à l’entourer, la congratuler, la remercier de sa grande bonté. Présents surtout pour se souvenir, conter et nous raconter leur fabuleuse histoire. Celle d’une région au centre de la France, hier prospère et fière de ses bastions industriels et de la solidarité ouvrière, envieuse de ses paysans qui savaient encore arpenter leurs terres et caresser leurs bêtes. L’hiver était rude, certes, dans la campagne bourbonnaise mais l’amour était encore dans le pré. « La pièce raconte les retrouvailles d’un petit groupe d’amis et de proches venus rendre hommage à Galia Libertad », commente Carole Thibaut, l’auteure et metteure en scène.

Une fresque historique qui décortique, déroule et dévoile sur trois générations « comment le cours des événements sociaux, culturels et politiques influencent la destinée des êtres jusqu’aux parts les plus intimes de nos vies ». Sur scène, pas de tristesse mais de la tendresse pendant plus de deux heures de spectacle, aucun regret, hormis quelques pointes de rancœur pour les nantis et les loups de la finance qui assèchent les territoires de l’intérieur à coup de plans sociaux et condamnent à la désespérance les peuples de la campagne, rien que des coups de cœur partagés, assumés entre jeunes et vieux, les gamins et les anciens.

Comme aurait pu le signifier le regretté Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais, un spectacle qui allie la grande histoire au singulier de chaque existence, le local au global, l’universel au particulier… Un goûteux festin de rires échangés, les mots du quotidien sublimés par la poésie des planches quand ils sont psalmodiés par des comédiens au subtil talent ! Monique Brun, Antoine Caubet, Mohamed Rouabhi, Valérie Schwarz et tous les autres à citer… Avec une mention particulière, avouons notre coup de cœur, en direction d’Olivier Perrier dans son monologue d’une grandiose envolée, authentique producteur de whisky en terre montluçonnaise et ancien directeur du Centre dramatique du temps où chevaux, vaches et cochons squattaient la scène, du temps où il se nommait Les Fédérés. Un bien joli nom qui illustre à merveille le sens profond du futur à construire selon les vœux de Galia : point d’avenir pour l’humanité sans fraternité, solidarité et liberté. Yonnel Liégeois

Un siècle – Vie et mort de Galia Libertad : du 05 au 15/12, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le théâtre de La tempête, Route du Champ de manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36).

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Ailleurs, partout : un film à découvrir !

Au cinéma MK2-Bibliothèque (75), le 01/12 à 13h40, est projeté Ailleurs, partout d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter. Réalisé à partir d’images de caméras de surveillance, le film retrace le parcours de Shahin, un jeune Iranien parti pour l’Angleterre. Un usage original de l’image et du son, étonnant et bouleversant. Entrée gratuite, sur inscription, dans le cadre du festival Vrai de Vrai.

J’ai vu une première fois le film Ailleurs, Partout au  Lavoir Numérique de Gentilly, en  mai passé. Je l’ai beaucoup aimé. Il m’a beaucoup touché, profondément bouleversé. Pourtant il ne cherche pas  à nous subjuguer, à nous laisser submerger par l’émotion. Au contraire, il nous délivre de ces pièges en renouvelant et en élargissant nos capacités d’attention, de présence, notre vocabulaire sensible. Il nous rend « voyant ». Tout est là, bien en germe dans le réel mais encore nous faut-il  le voir et saisir pour s’y rendre présent. Ce cinéma-là le fait excellemment. On marche et piétine sur tant de débris que l’on n’imagine même pas ce qui pousse, germe. Ce n’est pas un film qui nous la fait à l’estomac : ni sentimentalisme, ni pathos ni même d’empathie du moins comme on l’entend trop souvent, mais plutôt l’écoute.

Qu’est ce que voir, écouter vraiment le monde d’aujourd’hui, y  compris et peut-être même dans ces déchets (récupération sublime des images des caméras dites de sécurité), dans les plis des déserts urbains ? Ici, ces déchets nous disent des choses belles et dures, ils parlent. Il se dégage une poésie nouvelle, inédite, qui ouvre sur une  joie spacieuse. Qui  a dit que le bonheur était  gai ?, relevait  un jour  Godard. La joie,  c’est autre chose encore. Elle se révèle dans la parole, cette espèce de foi en la parole et l’écoute du monde jusque dans sa respiration, ses silences,  ses spasmes… Le monde n’est pas muet. Il est riche de virtualités, pour autant qu’on s’y rende présent. Juste une présence, juste le pur accompagnement sur le chemin. Je considère Ailleurs, partout comme un très grand film. Il change  notre regard sur le monde parce qu’il  fait du  cinéma de notre temps avec les images-mêmes que ce monde produit et qu’habituellement  on ne voit pas vraiment. Et pourtant elles en disent des choses !

Ce film n’est pas un documentaire ou, justement, il l’est  pleinement parce que c’est aussi une création plastique. Pas dans l’ornement, le décor ou l’accompagnement musical… La poésie est une poignée de main, de mémoire, affirme Paul Celan. Au cœur de ce film, tout est dans le regard que la caméra porte, dans  le montage des images, dans le phrasé et le ton, le grain des voix. Jean-Pierre Burdin

Ailleurs, partout (2020, 63mn, couleur), d’Isabelle Ingold et Viviane Perelmuter : projection gratuite le 01/12 à 13h40, dans le cadre du Festival Vrai de Vrai 2024. Cinéma MK2-Bibliothèque (128 / 162 avenue de France, 75013 Paris).

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Dictature à domicile

Au théâtre de la Bastille (75), l’auteur et metteur en scène Davide Carnevali présente Portrait de l’artiste après sa mort. Fort d’un récit captivant, le comédien Marcial Di Fonzo Bo revient en Argentine sur les traces d’un musicien disparu au temps de la dictature. Entre fiction et réalité, le devoir de mémoire.

D’abord, le titre. Énigmatique, intrigant. Portrait de l’artiste après sa mort. Seul sur scène, dans un décor en construction, une sorte de studio tout ce qu’il y a de plus simple, Marcial Di Fonzo Bo regarde les techniciens s’affairer. Au-dessus de lui, un écran sur lequel s’affiche le plan de Palermo, l’un des quartiers les plus en vogue de la capitale argentine. Sur un tableau accroché à une cloison, on peut lire : Argentine, 1978. Un jour, Marcial reçoit une lettre en provenance du ministerio de Justicia y Derechos humanos, avenida Sarmiento 329, Buenos Aires, Argentine. Son prénom est mal orthographié, Marzial, un z à la place du c. Mais l’adresse est bonne. Le courrier évoque la réaffectation d’un appartement sis Avenida Luis Maria Campero 726, à Buenos Aires, dont Marcial aurait hérité d’un oncle, un certain Jorge Luis Di Fonzo. Marcial n’a jamais entendu parler d’un tel oncle.

Avec Davide Carnevali, l’auteur de la pièce, ils décident de se rendre à Buenos Aires pour tenter de comprendre l’affaire. Pour Marcial, argentin de naissance, français d’adoption, c’est un retour au pays natal dans des conditions étranges. Quant à Davide Carnevali, il tombe malade à peine arrivé et ne sortira pas de l’appartement, plutôt glauque, qu’ils ont loué sur Airbnb. Marcial, seul sur scène, nous conte cette histoire. On est tout ouïe. Le récit va s’articuler autour d’un Argentin, un certain Luca Misiti, compositeur, pianiste, disparu sans laisser de traces le 25 juin 1978, le jour de la finale de la Coupe du monde que remporta l’Argentine face aux Pays-Bas. Où l’on découvre avec Marcial que Misiti fut le dernier occupant de l’appartement de l’oncle Di Fonzo. L’appartement est resté en l’état : vieille radio posée sur le plan de travail de la cuisine, fauteuil, table basse et son cendrier en cristal, tapis. Seul le piano, dont on devine l’emplacement, n’est plus là. Enfin, pas tout le temps là. L’histoire de Misiti fait écho à celle de Schmidt (sans la lettre d), dont le musicien argentin avait retrouvé les partitions, un pianiste juif allemand lui aussi porté disparu alors qu’il s’apprêtait à fuir la France de Vichy.

Entre réalité et fiction

Le récit vertigineux auquel nous convie Marcial Di Fonzo Bo se déploie sur plusieurs échelles spatio-temporelles, dans une superposition où passé et présent s’entrecroisent sans que jamais le spectateur ne perde le fil d’Ariane de cette intrigue. Cette histoire fait même ici un détour par la bataille d’Alger, les méthodes employées par quelques officiers français ayant inspiré leurs « homologues » argentins. Dans l’appartement de Misiti, aucune trace du vieil oncle de Marcial. C’est comme si personne n’avait habité là depuis ce 25 juin 1978. Marcial imagine la scène. Et nous avec. Une vieille Ford rouge aux vitres enfumées. Un flic en civil, visage caché par des lunettes noires. Les cris de détresse de Misiti se confondent avec les cris de joie des supporters argentins. La Ford démarre, direction l’Esma, l’École de mécanique de la marine, qui fut un centre de torture. C’est de là que décollaient les avions pour jeter les corps des prisonniers au-dessus de l’océan. Tous les indices concordent pour enrichir le récit. Pourtant, où est la vérité dans cette histoire ? Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est voulue, assumée, revendiquée. On est à la fois troublé par ce récit où fiction et réalité ne cessent de se renvoyer la balle. Y a-t-il eu jamais un Misiti ou un Di Fonzo habitant Avenida Luis Maria Campero, 726, Buenos Aires ? Le spectateur se prend au jeu.

Portrait de l’artiste après sa mort tient de la contre-enquête et d’une course-poursuite contre l’oubli, celui qui efface de nos mémoires l’Histoire. Combien de Misiti ou de Schmidt sont-ils tombés dans les limbes de l’Histoire ? Les spectateurs sont pris à témoin. Mieux, ils sont totalement immergés dans ce qui se joue sous leurs yeux. Le piano semble le seul témoin de la scène d’enlèvement. Les notes jaillissent de l’instrument sans que personne n’en joue. Les fantômes des disparus hantent cet appartement. Un appartement témoin soudain transformé en musée que les spectateurs, invités à monter sur le plateau, vont alors visiter. En 2023, l’Esma est devenue musée de la Mémoire de l’Argentine. Le texte de Davide Carnevali est créé pour être adapté à tous les pays en fonction des acteurs qui l’interprètent. Le théâtre prend soudain tout son sens : il ne parle pas au nom d’une personne en particulier mais de tous ceux qui sont passés entre les mains de la dictature, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Marie-José Sirach, photos Victor Tonelli

Portrait de l’artiste après sa mort (France 41-Argentine 78) : jusqu’au 27/11, 20h30. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Les 15 et 16/01/25, au CDN de Montluçon. Du 20 au 22/02, au Théâtre de Liège (Belgique). Du 26/04 au 07/05, au Quai-CDN d’Angers. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.

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Balzac, la descente aux enfers

Au théâtre de la Tempête, le Nouveau Théâtre Populaire propose Notre comédie humaine. Un triptyque audacieux, et décoiffant, d’après Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Du vrai théâtre populaire qui fait du grand romancier notre contemporain.

Lucien, jeune provincial sans fortune, rêve de monter à Paris pour y atteindre la gloire littéraire. Balzac raconte ses aventures dans deux romans clef de la Comédie Humaine, Illusions perdues (publié entre 1837 et 1843) et Splendeurs et Misères des courtisanes (paru entre 1838 et 1847). Le collectif Nouveau Théâtre Populaire (NTP) présente l’épopée de Lucien dans trois mises en scène de styles différents, mais dans une scénographie unique qui évolue au cours des événements. Ce qui donne lieu, si l’on veut assister à l’intégralité, à six heures trente de théâtre, dont 1h d’intermèdes et 1h d’entr’acte. Le premier spectacle correspond au début d’Illusions Perdues, Les deux poètes, qui prend la forme légère d’une opérette : Les Belles Illusions de la jeunesse. Le deuxième est une satire politico médiatique, récit des tribulations de Lucien dans la jungle parisienne, tiré du deuxième chapitre du roman, Un grand homme de province à Paris. Enfin Splendeurs et Misères, adaptation de Splendeurs et misères des courtisanes, est un sombre drame policier sur fond de spéculations financières.

En préambule, et lors des deux entr’actes, le public est invité à partager des intermèdes en résonnance avec les trois pièces. Les comédiens jouent, chantent, déambulent avec des textes de Balzac ou d’autres auteurs de l’époque. Une traversée onirique de l’œuvre qui accompagne les dérives de Lucien dans la jungle de Paris. Il est peut-être préférable de voir cette trilogie dans sa continuité chronologique, mais chaque pièce, opérette, comédie, tragédie fonctionne de manière indépendante.

Les Belles illusions de la jeunesse adaptation et mise en scène d’Émilien Diard-Detœuf

La troupe nous accueille en chanson devant le décor en carton pâte d’un petit théâtre de province : « Soyez les bienvenus dans nôtre co co co comédie humaine (…)  Le ciel est un théâtre et le monde une scène. Nous faisons des chansons des livres les plus longs… ». Honoré de Balzac, sous les traits de Frédéric Jessua, vient situer l’action et les personnages de son roman. Nous sommes à Angoulême, en 1821, au temps de la Restauration. Perchée sur son rocher, la ville haute abrite la noblesse et le pouvoir, en bas, au bord de la Charente, chez les roturiers, on fait du commerce et de l’argent. En haut, la belle Madame de Bargeton (Elsa Grzeszczak ) s’ennuie auprès de son vieux mari (Joseph Fourez) entourée de quelques courtisans : le fat et hypocrite Sixte du Châtelet (Flannan Obe), et une cohorte de médisants interprétés par Francis du Hautoy, Kenza Laala et Morgane Nairaud. Entichée de littérature, elle cherche à jouer les muses. Lucien (Valentin Boraud) deviendra son protégé.

En bas, le poète en herbe, enrage de ne pouvoir percer dans le monde : il est pauvre et sa mère, née de Rubempré, a perdu sa particule en épousant le pharmacien Chardon. Il trouve un soutien moral auprès de son ami David Séchard (Émilien Diard-Detœuf), imprimeur et inventeur et de sa sœur Eve (Morgane Nairaud), blanchisseuse. Accompagné par Sacha Todorov au piano, ce petit monde va nous faire vivre, en chansons, une double idylle : Anaïs de Bargeton s’enfuit à Paris avec Lucien Chardon espérant l’aide d’une cousine, la Marquise d’Espard ; Eve épouse David. La musique de Gabriel Philippot met en valeur la finesse des paroles. Les arrangements puisent aux sources de l’opérette d’Offenbach à Gershwin. Le compositeur a aussi dirigé les chanteurs et le chœur des Angoumoisins, friands de qu’en dira-t-on, la ville d’Angoulême étant, comme Paris par la suite, une composante de cette histoire. Le metteur en scène signe un livret habile et malicieux. Derrière une apparente légèreté, avec Balzac, il critique férocement une société désuète, engluée dans ses préjugés de classe.

Illusions perdues adaptation et mise en scène de Léo Cohen-Paperman

Changement de décor : débarrassé de son petit théâtre provincial, le plateau se résume à des gradins. En haut de la pyramide, trône la noblesse, en la personne de la Marquise d’Espard (Kenza Laala), entourée de ses courtisans dont Madame de Bargeton et Sixte du Châtelet. Honoré de Balzac prend ici l’habit d’un cuisinier de gargote et observe son héros dans l’arène du monde littéraire et médiatique. L’auteur de La Comédie humaine sait de quoi il parle, pour avoir fréquenté les milieux qu’il évoque de sa plume impitoyable : salons mondains, cénacles littéraires, cercles libéraux ou royalistes. Le Balzac cuisinier expose en quelques mots la situation politique sous Louis XVIII, c’est le règne du « en même temps » : les Libéraux correspondent pour nous à la Gauche, et les Monarchistes, la Droite. Autour de lui, s’agite une multitude de personnages, comme dans une fourmilière : éditeurs, écrivains, auteurs dramatiques, actrices…

Le fils du pharmacien, pour défaut de particule, sera rejeté par la cousine de Madame de Bargeton et relégué dans une mansarde, en attendant qu’un décret du Roi lui rende le titre de noblesse de sa mère: de Rubempré. Sûr de son talent, Lucien va se battre et trouvera succès et fortune dans le journalisme. Le provincial idéaliste aura tôt fait de se déniaiser et d’apprendre les ficelles d’un métier corrompu. Grâce à la toute puissance de la presse, on peut arriver à ses fins, à condition de n’avoir aucun scrupule. Il rencontre le succès, l’amour de la belle Coralie, qui triomphe au théâtre. Mais cela n’aura qu’un temps, « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude », écrit Balzac, « il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine ». Plus dure sera la chute et, ayant tout perdu, il ne restera à l’ambitieux qu’à mettre fin à ses jours. Suite au prochain spectacle…

Par son esthétique, la pièce nous plonge dans le monde contemporain, avec ses couleurs criardes, son amour du fric, son culte de la jeunesse, ses lumières aveuglantes et ses musiques électroniques assourdissantes. Sous l’œil amusé et les commentaires cinglants du Balzac vendeur de frites, le héros navigue entre plusieurs milieux : on reconnaît dans ses voisins d’infortune – qu’il finira par trahir- les gauchistes d’aujourd’hui, la salle de rédaction pourrait être celle du journal Libération… Mais il n’atteindra jamais les hautes sphères de la société présidées par la Marquise d’Espard. Une juste et divertissante traduction de notre comédie contemporaine. 

Splendeurs et Misères adaptation et mise en scène de Lazare Herson-Macarel

Ce troisième volet commence par la fin d’Illusions perdues : Lucien va se jeter à l’eau quand sort de l’ombre un mystérieux personnage, Carlos Herrera. On apprendra à la fin qu’il s’agit d’un ancien forçat déguisé en prêtre espagnol, mieux connu des lecteurs de Balzac sous le nom de Vautrin. L’abbé lui promet de retrouver gloire et fortune à Paris, s’il lui obéit aveuglément. Un pacte luciférien liera désormais leur destin. Et c’est en enfer que ce Méphisto entraine Lucien. « En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer ». C’est sur ce bal masqué que s’ouvre Splendeurs et misères des courtisanes. Lucien y tombe amoureux d’Esther, sublime courtisane. Manipulée par l‘abbé Herrera, qui cherche de l’argent pour son protégé, elle se sacrifiera en vendant ses charmes au Baron de Nucingen. Une lutte à mort s’engage entre les hommes de main du Baron et ceux de Carlos Herrera, pour mettre la main sur l’argent de la prostituée. Après avoir cédé aux avances de Nucingen, Esther se suicide quand elle apprend le mariage de son amant avec une fille de bonne famille. Lucien et Carlos sont arrêtés, soupçonnés de l’avoir assassinée. Lucien se pend aux barreaux de sa cellule. Le vieux forçat, lui, court toujours….

La pièce se déroule dans la pénombre du plateau complètement dépouillé. Les comédiens, telles des ombres, traversent ce Paris fantomatique. Réduite à l’os, l’intrigue de Splendeurs et misères des courtisanes se concentre sur quelques personnages, le roman en compte 273 ! Sans commentaires ni détours anecdotiques, l’action se résume à de courts dialogues entrecoupés d’affolantes courses poursuites, de violents règlements de compte, de sauvages étreintes amoureuses… Kenza Laala incarne une Esther quasi mystique, enflammée par l’amour et le désir d’expier pour sa mauvaise vie. N’est-ce pas le sort réservé par les écrivains de l’époque à leurs héroïnes ?  Magnifique performance à fleur de peau, comme celle de Philippe Canales en Vautrin ou de Valentin Boraud (Lucien Chardon de Rubempré). Dans cet univers de film noir, Clovis Fouin joue le dindon de la farce : l’obscur Frédéric de Nucingen. Pour l’ambiance, un personnage – la mort ? –  interprète une complainte de Kurt Weill « Au fond de la Seine, il y a de l’or, /Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. /Au fond de la Seine, il ya des morts. Au fond de la Seine, il ya des larmes (…) Belle trouvaille. Par une mise en scène très visuelle et chorégraphiée, Lazare Herson-Macarel a voulu traduire une « descente aux Enfers » à travers les différentes couches de la société parisienne, en référence à La Divine Comédie de Dante, dont Balzac a détourné le titre pour sa Comédie humaine.

Le Nouveau Théâtre Populaire, qui fait sa première apparition sur une scène parisienne, ravit le public par son approche cohérente de l’œuvre, passant du  kitsch d’époque à une fable tragique où les personnages ne sont plus que les fantômes d’un cauchemar. La troupe est née à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. Elle y construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature dramatique, en pratiquant un tarif unique (5€ la place). En 2020, elle décide de faire une première création « hors les murs » avec une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché). Aujourd’hui, une soixantaine de créations plus tard, le NTP compte 21 membres permanents, au fonctionnement démocratique stipulé dans son manifeste : « Nous prenons les décisions collectivement : par consensus, vote à bulletin secret ou à main levée… Nous présentons toujours plusieurs pièces, mises en scène par différents membres de la troupe… Tous les membres de la troupe participent à plusieurs spectacles ». Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

Notre comédie humaine : jusqu’au 24/11, du mercredi au vendredi à 20h, l’intégrale les samedi et dimanche à 15h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champs de Manœuvre, 75013 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 11 au 14/12, Le Quai-CDN d’Angers (49). Du 29/01/25 au 01/02, Théâtre de Caen (14).

Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché) : du 15 au 18/01/25, Le Trident-Scène nationale de Cherbourg (50). Du 22 au 25/01, Théâtre de Caen (14). Du 5 au 8/02, La Commune-CDN d’Aubervilliers (93).

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Plus dure, la chute !

Au théâtre de l’Essaïon (75), Jean-Baptiste Artigas met en scène et interprète La Chute. Une adaptation, signée Jacques Galaup, du roman d’Albert Camus. La saveur d’un spectacle qui incite à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine.

Comment rendre la densité et la complexité d’une telle œuvre au théâtre, même si elle se prête à la mise en scène grâce à sa forme orale et monologuée ? L’adaptation respecte la chronologie de La chute, ce court roman publié en 1957 peu avant la mort accidentelle d’Albert Camus. Il nous fait entrer dans les méandres d’un cerveau torturé qui expie, dans l’exil, une faute originelle. On ne saura le fin mot de l’histoire que dans la deuxième partie du spectacle. Un narrateur, Jean-Baptiste Clamence, prend à partie le client d’un bar d’Amsterdam, le Mexico City, et se confesse à lui en cinq temps sans laisser l’autre placer un mot. Une posture qu’on trouvait déjà dans L’Étranger (1941) et qui nous enferme dans un récit univoque. Seul en scène devant un fauteuil vide (présence-absence de son interlocuteur), Jean-Baptiste Artigas se saisit de ce personnage inquiétant, un habitué de ce bar qui se dit « juge-pénitent ».

Il se met volontiers au piano pour ponctuer les épisodes de cette Chute sur des airs de Thelonious Monk, Fats Waller, Duke Ellington, ou encore de Jacques Prévert et Joseph Kosma avec Les Feuilles mortes… Jean-Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien à succès, homme à femmes impénitent, est tombé de haut quand, un soir, une jeune femme croisée sur un pont de Paris s’est jetée à la Seine, sans qu’il soit intervenu. Alors, commence son inexorable « chute » : il prend lentement conscience de l’inanité de son comportement passé et se réfugie dans les brumes nordiques, le monde interlope des bars à marins et les vapeurs de genièvre. Le début de la pièce s’attarde trop sur les années glorieuses du personnage mais le comédien endosse avec brio son égoïsme bravache. Il faut attendre la deuxième partie pour entrer dans le vif du propos d’Albert Camus, teinté de culpabilité judéo-chrétienne et d’un âpre jugement sur l’indifférence générale aux souffrances du monde.

Dans sa mise en accusation de l’homme moderne, préoccupé de lui-même, en « juge pénitent » Clamence clame dans le désert. « Le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. Couvert de cendres, m’arrachant lentement les cheveux et disant “j’étais le dernier des derniers”. Alors, je passe du “JE” au “NOUS”. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger ». Derrière son héros, Albert Camus fustige ses « confrères parisiens » et humanistes professionnels en réponse à leurs critiques mais chacun de nous, humains du XXIème siècle, en prend pour son grade… Jean-Baptiste Artigas accompagne son personnage jusqu’au bout de sa chute : du freluquet sûr de lui au repenti cynique, il rend parfaitement l’humour glacial du texte où Camus allège le procès à charge de l’auteur contre lui-même et son milieu.

Nous entendons aussi la saveur de cette prose, en particulier les paysages qui reflètent les états d’âme du narrateur. Des rues de Paris au crépuscule où « le soir tombe sur les toits bleus de fumées, le fleuve semble remonter son cours », au no man’s land du Zuyderzee : «  Une mer morte, perdue dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit (…). Voilà n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez à notre gauche ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et devant nous la mer couleur de lessive, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, la vie morte, l’effacement universel ».

Sourd l’envie du spectateur à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine ! Mireille Davidovici

La chute, d’après Albert Camus : jusqu’au 06/01/25, le dimanche à 18h, le lundi à 19h. L’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Rossignol à la langue pourrie

Au théâtre de l’Essaïon (75), mise en scène par Guy-Pierre Couleau, Agathe Quelquejay interprète Rossignol à la langue pourrie. Un superbe spectacle dont Chantiers de culture avait rendu compte lors de sa création. Avec son aimable autorisation, nous publions le remarquable article de notre consœur Armelle Héliot, paru le 27/10 sur son Journal. Yonnel Liégeois

Jehan-Rictus porté au plus haut

Une interprète exceptionnelle, Agathe Quelquejay, qui aime le poète depuis l’adolescence, un metteur en scène ultra-sensible, Guy-Pierre Couleau, une salle faite pour l’intimité, l’Essaion. Un titre qui peut interloquer, Rossignol à la langue pourrie. Mais chacun reçoit au plus profond les poèmes, les visions d’un écrivain qu’il faut lire et relire sans cesse.

Quand on se rend chaque soir au théâtre et qu’enfin l’on a le privilège d’assister à un moment aussi sublime que ce Rossignol à la langue pourrie, on s’en veut d’avoir tant tardé. D’avoir raté un rendez-vous avec une heure bouleversante de théâtre, de poésie pure. Grandeur, beauté, sincérité, perfection de l’interprétation, tout, ici, subjugue.

Une heure dans une semi-pénombre, avec un éclairage très équilibré de flammes vacillantes dans leurs verres de différentes tailles. Une installation de Laurent Schneegans. Une heure en six mouvements séparés par de brèves, mais très prenantes, interventions de la musique, puisée avec pertinence dans les nappes mélancoliques de notre temps, voix sourdes et belles, déchirantes. Le titre des textes est projeté sur le mur. Tout est donné dans une fluidité enivrante.

Guy-Pierre Couleau est un metteur en scène au trait sûr. Il sait utiliser les espaces, décider des enchaînements, trouver les mouvements. Il dirige, comme un chorégraphe et musicien, Agathe Quelquejay, elle-même portée par le souffle profond de Jehan-Rictus. Les poèmes s’enchaînent en une fluidité fascinante, tandis que l’interprète, fine, frêle, magnifique, se plie aux passages. Les vêtements s’effacent, se complètent, dans un registre assez asexué, qui se clôt dans les plis d’une robe, sculpture fragile et pourtant majestueuse, dessinée par Delphine Capossela. 

C’est comme un chant qui ne finirait jamais. La langue inventive, la langue vraie du peuple, nous parvient avec une précision d’autant plus magnifique qu’Agathe Quelquejay a intériorisé ces textes depuis l’adolescence. C’est alors qu’elle a découvert Jehan-Rictus, c’est alors qu’elle s’est dit qu’un jour elle porterait ces textes sur scène.

Comment être à la hauteur de ce moment si haut, si beau, tellement accessible, en même temps. La suite des textes est finement organisée. Ils viennent du recueil Le Cœur populaireAinsi s’enchaînent « Les Petites baraques », « La Frousse », « Idylle », « La Charlotte prie Notre-Dame durant la nuit du réveillon », « Berceuse pour un Pas-de-Chance », « Jasante de la vieille », texte qui date de 1902.

« BONJOUR… C’est moi… moi ta m’man
J’suis là… d’vant toi… au cimetière
(Aujord’hui y’ aura juste un an
Un an passé d’pis ton affaire.)

 
Louis?
Mon petit… m’entends-tu seul’ment ?
T’entends-ty ta pauv’moman d’mère
Ta  » Vieille « , comm’tu disais dans l’temps

 
Ta  » Vieille « : qu’alle est v’nue aujord’hui
Malgré la bouillasse et la puïe
Et malgré qu’ça soye loin… Ivry ! »

Ecoutez ces « récits d’amour et de misère en langue populaire », écoutez Agathe Quelquejay, lisez Jehan-Rictus. Nombre de ses textes, de ses poèmes, sont accessibles gratuitement sur internet. Et les livres sont édités en formats très accessibles. Voyez ce spectacle qui nous entraîne au plus haut des sentiments humains et nous parle d’aujourd’hui même. Armelle Héliot

Rossignol à la langue pourrie, mise en scène de Guy-Pierre Couleau avec Agathe Quelquejay : jusqu’au 02/11, les vendredis & samedis à 21h. Du 08/11 au 04/01/25, les vendredis & samedis à 19h15. Du 10/01 au 02/02, les vendredis & samedis à 21h et les dimanches à 18h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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