Aux éditions Espaces 34, Michel Simonot a publié Traverser la cendre. Un texte d’une puissante force tragique, aujourd’hui mis en scène par Nadège Coste. Entre les lignes et sur le plateau, la mise en abîme de la Solution finale fomentée par les nazis.
Michel Simonot a écrit Traverser la cendre, un texte d’une intensité tragique hors du commun, judicieusement mis en scène par Nadège Coste qui anime, dans la région Grand-Est, la Cie des Quatre Coins. Il revient à l’actrice Laëtitia Pitz d’énoncer, froidement, ce poème brûlant tissé de cris sourds et de documents irréfutables, lequel parvient, en une heure de temps scénique, à tout signifier de l’univers concentrationnaire organisé par les nazis.
Une citation a offert à Michel Simonot la clé idéale de son dessein. Elle est de Heiner Müller (1929-1995). N’affirmait-il pas que « le dialogue avec les morts n’a pas le droit de se rompre tant qu’il ne restitue pas la part d’avenir qui a été enterrée avec eux »? Au début, dans un espace savamment neutre, qui sera imperceptiblement soumis à des variations lumineuses (Emmanuel Nourdin), Laëtitia Pitz est assise, côté jardin, devant une petite table où sont rangés des papiers. Chemin faisant, la voici debout, elle se tient droite, mince silhouette couronnée de cheveux blonds, sans gestes intempestifs, au cours de l’exercice permanent d’une retenue exemplaire. Ce qui compte essentiellement est ce qui sort de sa bouche. Ce qu’elle formule va du « tu » au « je », depuis l’évocation d’un corps humilié, brisé, rampant sous les coups, jusqu’à l’adresse au martyr imaginé : « Je t’ai cherché, trouvé dans les décombres. Je te dis “tu“ pour que tu puisses dire “je“ ».
La partition s’étoffe d’informations concrètes, sur les responsables désignés de la solution finale, l’abjecte hiérarchie des étoiles aux couleurs multiples imposées sur les hardes, les actes de résistance ici et là, l’horrible besogne assignée aux Sonderkommandos chargés de sortir les cadavres des fours crématoires, les longues marches meurtrières vers la fin de la guerre… Ainsi, tout est reconnu et rapporté de la géhenne historique qui a souillé à jamais le XXe siècle, en un bouleversant mouvement, à la fois divinatoire et de remémoration, avec la participation assumée, ici et là, de paroles d’Edmond Jabès, Samuel Beckett, Jacques Derrida ou Paul Celan, tandis que la musique du compositeur Gilles Sornette, sensiblement spectrale, contribue à l’imprégnation du dol monstre infligé à l’humanité tout entière. Jean-Pierre Léonardini
Le 16 novembre 2024, ce fut grande affluence au théâtre des Amandiers (92) pour Ouvrir les cahiers de doléances ! Cinq auteurs, à la demande du directeur Christophe Rauck, se sont penchés sur ceux écrits par les habitants de Nanterre. Leurs pièces lèvent le voile sur des revendications populaires encore jamais rendues publiques et nous replongent dans le mouvement mal éteint des Gilets jaunes.
La lecture de ces pièces s’est accompagnée de débats avec des historiens et journalistes et d’un film documentaire, Les Doléances, d’Hélène Desplanques.
Des dizaines de milliers de pages, couvertes de mots manuscrits, de slogans, de déclarations, signées ou anonymes : près de 20 000 cahiers enfouis dans les archives départementales ou nationales, le plus grand sondage de l’histoire avec plus de 600 000 contributeurs… Noham Selcer, dans 2937W60, raconte sa visite aux archives par un froid après-midi d’hiver. « Le bâtiment des archives des Hauts-de-Seine a été inauguré le 2 avril 1979. Il s’agit d’une construction d’un étage accolée à une construction de sept étages, les deux reliés par une sorte de passerelle. Le public, c’est-à-dire moi quand je m’y suis rendu n’a accès qu’au bâtiment d’un étage où se trouve la salle de consultation […] J’ai demandé aux archivistes de m’apporter le document 2937W60 : Cahier du grand débat national de la commune de Nanterre 2019et me suis assis sur une chaise bleue […] De l’autre côté de la passerelle, 24km d’archives rangées dans des classeurs de tailles variables. Plusieurs personnes travaillent chaque jour à cet ordonnancement et cette conservation […] Elles refusent de vous donner l’accès à certains documents si vous n’avez pas votre dérogation ». Et pour les cahiers de doléances, il en fallait une. Noham Selcer nous dévoile ce qu’il a exhumé – du meilleur comme du pire – avec une précision d’archiviste, un brin d’humour, beaucoup de surprises et d’émotions : « On s’attend à certaines choses. On désire lire certaines choses. On espère lire certaines choses […] Pas vrai ? »
Dans Et toi, tu y étais sur les ronds-points ?, Penda Diouf fait parler un de ces papiers : « Les archives, c’est un peu le mouroir, la voie de garage. J’aurais imaginé une fin plus festive, plus animée comme l’ambiance sur les ronds-points. Mais c’est dans le silence épais qu’on nous a installés […] Peu connaissent notre existence, au milieu de ces étagères de documents. […] On nous regarde avec déférence. Une lettre au Père Noël sans étoile qui brille dans les yeux/ Sans l’espoir d’être un jour exaucé ». Une colère sourde s’exprime dans la phrase titre, qui revient comme un leitmotiv sous la plume incisive de l’autrice, des mots d’après tempête : « Je demande /Je propose/ Mais qu’est-ce que je reçois ? » Et, dans le dernier chapitre, s’entend « La révolte » : « Ma rage est combustible/ Il suffirait d’une allumette, d’un briquet/ Pour tout recommencer/ Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? »
Comme en réponse à Penda Diouf, Christophe Pellet met en scène, dans La Fin d’un Gilet jaune, les retrouvailles d’un groupe de personnes liées par cette lutte passée. Sont-ils prêts à repartir sur les ronds-points ? Laurent, ouvrier, 59 ans ne voit pas le bout du tunnel : « Il y a quelque chose de bloqué. Je ne sais pas si j’aurais envie d’y revenir ». Son fils, 22 ans, sans espoir d’un avenir meilleur, s’est tourné vers l’extrême-droite. Fabien, 30 ans, lui, se dit toujours d’attaque : « C’est là, en moi. Toutes ces images, elles bouillonnent à l’intérieur de moi. Ce que nous avons vécu est plus important que ce que je croyais ». Quant à Sarah, professeure à la retraite, elle milite aux Soulèvements de la Terre. Cette pièce en demi-teinte donne un nom et une épaisseur existentielle à celles et ceux qui se sont engagés ensemble malgré leurs différences.
Constance de Saint-Rémy va droit au but : Le Jeu démocratique met face à face un député et une auxiliaire de vie en fin de carrière. Se considérant comme une citoyenne trahie, elle a séquestré le jeune élu dans sa cuisine, pour qu’il l’écoute et l’entende enfin : « Pourquoi suis-je à découvert le 15 du mois sans un excès, un écart, un plaisir ? J’ai passé ma vie à me casser le dos et à m’occuper des autres. Pourquoi se tuer au travail quand ce travail ne rapporte ni rentabilité, ni sécurité, ni dignité ? » Comment renouer le dialogue entre « représentants » et « représentés », se demande l’autrice dans ce coup de gueule salutaire, écrit au nom de tous ceux dont elle a lu les doléances et qui n’ont pas été entendus. À travers cette femme, c’est la colère et le dépit d’un peuple qui s’exprime en direct.
VIOLENCES(La vie est à nous) de Claudine Galea, inspiratrice de cette commande aux auteurs, est un tête-à-tête poignant entre deux femmes. L’une (le peuple en colère) a rédigé ses doléances, l’autre (l’écrivaine) est chargée de les rapporter. « Qu’est-ce que vous pouvez en faire ?/ j’ai fait quoi de mes mots ?/ ils ont fait quoi de mes mots ? », dit la première. « Qu’est-ce qui NOUS reste ? Nos cris nos poings nos ongles nos dents notre fureur ? Vous voudriez gommer la violence ? Vous avez une grande gomme ? Une gomme vaste comme la colère comme l’injustice comme le mépris comme l’insulte comme la boue comme la haine comme le reniement ? » « Quand je vous lis, je suis émue et en colère », lui réplique la femme de lettres. « Nous ne sommes pas du même côté, je n’ai pas fréquenté les ronds-points […] QUI JE SUIS pour parler de vous sans être à votre place pourquoi j’ai envie de parler de vous ? Nous vous regardons vous nous regardez vous ne nous regardez plus ça ne sert à rien nos regards sur vous vos regards sur nous vous n’avez plus confiance en nous et moi je n’ai plus confiance dans ma confiance ». De part et d’autre des barrières sociales, comment partager ? Telle est la question que doivent se poser le théâtre et ses artistes.
Rendez les doléances !
Pour Rémy Goubert, président de l’association Rendez les doléances !, la confiscation de l’expression populaire est « un gâchis terrible » : « Beaucoup de gens disent “je propose, je demande“ et, d’une doléance à l’autre, se construit un espace commun de dialogue ». Étudiant en droit, il milite pour que ces écrits soient rendus publics. Même combat pour Fabrice Dalongeville, fil rouge du documentaire d’Hélène Desplanques, Doléances. Lassé d’attendre une publication qui ne vient pas, le maire du village d’Auger-Saint-Vincent, dans l’Oise, prend la route avec la réalisatrice. Cela les mènera en Creuse, en Meuse, en Gironde, et même jusqu’à l’Assemblée nationale… Une enquête en forme de road movie où l’on rencontre auteurs de doléances et collectifs de citoyens qui se battent pour que ces textes soient enfin reconnus. Seront-ils finalement entendus ?
Affiche du film Les Doléances d’Hélène Desplanques
Romain Benoit-Levy, historien et membre d’un collectif de recherche sur les cahiers de doléances de la Somme pointe « la distance considérable des gens avec les élus. Ils parlent de l’État en connaissance de cause, avec des données précises. C’est un matériau politique d’une richesse époustouflante. Il y a dans ces cahiers, comme en 1789, l’imaginaire d’une révolution à venir ». Si l’on recoupe toutes les propositions qui sont faites, ajoute-t-il, il y aurait de quoi élaborer un programme consensuel : « Rétablissement de l’ISF. Augmentation réelle du SMIC et des bas salaires. Plus de justice sociale. Indexation des retraites sur le coût de la vie. Référendum d’initiative citoyenne. Pas de mépris, du respect pour le peuple ». Il souligne que les questions migratoires arrivent largement derrière les autres. Penda Diouf, Claudine Galea, Christophe Pellet, Constance de Saint-Rémy, et Noham Selcer ont injecté de l’humain à ces mots lancés comme bouteilles à la mer et restés en souffrance. Mireille Davidovici
Créations présentées au théâtre des Amandiers, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 01.46.14.70.00) : 2937W60 – Noham Selcer Et toi, tu y étais sur les ronds-points ? – Penda Diouf La Fin d’un Gilet jaune – Christophe Pellet Le Jeu démocratique– Constance de Saint-Rémy VIOLENCES(La vie est à nous) – Claudine Galea Les Doléances – film d’Hélène Desplanque
Entre mythe et conte, Pauline Sales propose Les deux déesses, Penda Diouf La grande ourse. De Déméter à Perséphone, une histoire de famille dans l’univers des dieux qui bouscule le temps présent pour la première pièce, une histoire de mère qui se transforme en ourse en vue de vaincre l’adversité pour la seconde… Deux belles propositions.
Il était une fois Déméter, la déesse de la terre et Zeus son frère, roi de l’Olympe ! Au firmament des dieux, morale et liens consanguins n’ont point cours : l’un viole l’autre selon son bon plaisir, Perséphone est conçue… Plus tard, entre monts et vallées fertiles, une vieille dame croupit en son ehpad. Bloquée dans son fauteuil roulant, elle se souvient. Du temps d’antan, au temps de sa jeune vie de mère et des liens complices noués avec sa fille jusqu’à ce que le dieu des enfers, Hades, la viole et la kidnappe… Entre la cité des morts et la maison des mourants, mythe et réalités, avec Les deux déesses Pauline Sales orchestre avec talent le passage d’un monde à l’autre.
Le mythe originel, moult fois visité par les sociologues et les féministes, la metteure en scène l’enracine dans l’aujourd’hui avec des interrogations fort contemporaines : les rapports parents-enfant, l’avenir de la planète, la place des anciens dans la cité… Humour et sérieux rivalisent de pertinence, les trois comédiennes sont épatantes d’audace et de culot ( Clémentine Allain en Déméter jeune, Claude Lastère en Perséphone, Elisabeth Mazev en Déméter âgée), la partition musicale insuffle plaisir et gaité au jeu de la troupe. Un bonheur total à se poser de bonnes questions sans se prendre la tête !
Le plaisir est renouvelé avec La grande ourse, la pièce de Penda Diouf mise en scène par Anthony Thibault. Au départ, une banale anecdote : une maman jette par terre un papier de bonbon. Un geste déplacé qui n’échappe pas à la police arrêtant la coupable qui accuse à tort son fils, la condamnant à une peine peu enviable, l’humiliation personnelle et collective au regard de tous… Une sentence qui plonge le père dans l’incompréhension et la folie, qui ébranle la mère jusqu’à la déchéance morale avant qu’elle n’invoque les puissances ancestrales et ne renaisse sous l’apparence et la force d’une ourse ! Un conte moderne joliment instruit, magnifiquement interprété par Armelle Abibou, des couleurs et saveurs venues d’ailleurs avec ce griot aux accents du Sénégal psalmodiant ses incantations de mauvais augure au-devant de la scène. Face à une société policée à outrance et sous haute surveillance, une interpellation radicale : en quel monde voulons-nous aimer, danser et chanter ? Yonnel Liégeois
Les deux déesses, Pauline Sales : un spectacle joué jusqu’au 01/12 au TGP de Saint-Denis (93). Le 17/12 à l’Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge. Le 19/12 au théâtre Jacques Carat, Cachan. Le 14/01/25 à L’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Les 05 et 06/02/25 à la MC2, Maison de la Culture de Grenoble.
La grande ourse, Penda Diouf et Anthony Thibault : Du 07 au 17/12, du mardi au dimanche. MC93, 9 boulevard Lénine, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.72.72). Le 10/04/25 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 18/04 au 3T, Scène conventionnée de Châtellerault.
Au Théâtre 14 (75), Karelle Prugnaud présente Moins que rien. Eugène Durif signe le livret, Bertrand de Roffignac est un Woyzeck hors norme. Un trio haut de gamme, une mise en abîme vertigineuse du texte de Büchner. Une performance scénique époustouflante.
Georg Büchner est mort en 1837. Il avait 23 ans. Le dramaturge et poète allemand, qui a étudié la médecine, nous aura légué quelques-unes des plus belles pièces du répertoire : la Mort de Danton écrite en 1835, Léonce et Lénaen 1836 et Woyzeck, sa dernière pièce inachevée, écrite quelques mois avant de mourir. Près de deux siècles ont passé. Ses pièces, portées par une écriture au scalpel, nous interpellent par leur modernité, leur force de conviction révolutionnaire tant au niveau de la langue que des idéaux qu’il ne cesse de remettre en jeu. Heiner Müller disait à son propos qu’il était « né avec les paupières arrachées. Il regardait le monde sans jamais essayer de fermer les yeux ». Büchner est un enfant des Lumières. En 1834, il corédige un texte à destination des paysans de Hesse intitulé Paix aux chaumières ! Guerre aux châteaux !, un pamphlet qui déclenchera une vague de répression contre ses auteurs et obligera Büchner à fuir l’Allemagne pour se réfugier à Strasbourg.
D’après une histoire vraie
Woyzeck s’inspire d’un fait divers réel. Le 2 juin 1821, Johann Christian Woyzeck, soldat de l’armée allemande, assassine dans une rue de Leipzig sa maîtresse et mère de leur enfant, Johanna Christiania Woost. L’expertise psychiatrique du docteur Clarus, à charge, aura raison de la défense du prévenu, qui plaidait l’irresponsabilité mentale. Woyzeck sera condamné à mort et exécuté en place publique. C’est la lecture de ce rapport d’expertise qui inspirera Büchner. Woyzeck est un simple troufion, un type qui entend des voix, harcelé par sa hiérarchie militaire, qui en fait son souffre-douleur. Sa solde ne suffisant pas, il accepte de se soumettre à des expérimentations scientifiques menées par le médecin de la garnison. Son supérieur abuse de la femme de Woyzeck et lui « offre » quelques pièces ou une paire de boucles d’oreilles pour la peine. Un geste de folie ? Un féminicide ?
La pièce originelle est constituée d’une série de tableaux comme autant de pièces d’un puzzle éclaté auquel il manquera toujours un morceau. Eugène Durif la remet sur le métier et écrit un monologue librement inspiré de cette matrice. Moins que rien est une mise en abîme vertigineuse du texte qui plonge dans les entrailles de la grande muette et d’une psychiatrie bas de gamme au service de l’ordre et du pouvoir. Quel qu’il soit. Dès les premiers instants, on est tétanisé par l’irruption sur le plateau d’une poignée de soldats qui exécutent les gestes du quotidien dès le réveil. Sur fond de rock metal, ces hommes n’ont plus rien d’humain, obéissant au doigt et à l’œil à des ordres muets mais pressants, oppressants. Parmi eux, Woyzeck, maladroit, qui se prend les pieds dans le seau, se vautre sur un sol de plus en plus glissant. « Oui mon capitaine ! » hurle-t-il, les yeux hagards. « Oui mon capitaine ! », un capitaine qui le soumet à la question « Où sommes-nous ? ».
Dans cette garnison de province à l’aube du XIXe siècle ? Dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, qui voyait les hommes partir à l’assaut sous la menace d’officiers obsédés par la victoire ? Dans les locaux de la Gestapo ? À Alger, quand les paras français s’adonnaient à la gégène ? Dans la prison irakienne d’Abou Ghraib lors de la guerre d’Irak ? À Guantanamo ? Toutes ces images refont surface à la seule vue de cette première scène, terrible, terrifiante. Woyzeck est alors interrogé, seul. Il se doit de répondre à l’interrogatoire du docteur, qui cherche « la vérité ». Woyzeck va alors être plongé dans un aquarium vertical qui va se remplir d’eau jusqu’au bout, jusqu’à le faire avouer un crime dont il ne se souvient pas, ou par flash-back. Côté jardin, un écran sur lequel sont projetées des images de vidéosurveillance démultipliées à l’infini, façon poupées gigognes.
La mise en scène de Karelle Prugnaud est d’une inventivité et d’une audace folles. Son dispositif scénique, la musique volontairement éprouvante (concoctée par Kerwin Rolland), sa direction d’acteur nous font éprouver la violence mentale et physique à l’œuvre sur le plateau. Elle orchestre cette partition sans se plier aux codes de la bienséance : son théâtre dérange parce qu’il laisse entrevoir la face sombre de l’humanité. Rien n’est laissé au hasard dans cette mise en scène qui permet au spectateur d’expérimenter en temps réel la mécanique de l’oppression. On savait Bertrand de Roffignac, découvert dans Ma jeunesse exaltée d’Olivier Py, capable de repousser les limites. Dans la peau de Woyzeck, il les explose, donnant à son personnage une humanité alors même qu’il est en proie à des pulsions morbides incontrôlables. « Nous les moins-que-rien, on est aussi de chair et de sang. Mais que ce soit ici ou là-haut, le même malheur d’être né », murmure-t-il. Un spectacle sous tension, un théâtre pour dire la cruauté du monde, de notre monde. Marie-José Sirach, photos Vahid Amanpour
Moins que rien, Georg Büchner – Eugène Durif – Karelle Prugnaud : jusqu’au 07/12, du mercredi au vendredi à 20h, le jeudi à 19h et le samedi à 16h. Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77)
Au théâtre de l’Essaïon (75), Marie Sauvaneix met en scène Looking for Jaurès. Lorsqu’un comédien entend des voix, ça déménage sur les planches ! Avec Patrick Bonnel, plus vrai que nature sous les traits de l’emblématique tribun.
Surgie des catacombes de l’Essaïon, tantôt doucereuse tantôt impérieuse, en tout cas puissante et stimulante, s’élèvera bientôt une voix passée à la postérité ! Et pas n’importe laquelle, celle d’un emblématique tribun, celle d’un infatigable défenseur des opprimés et des oppressés… Et justement Jean-Patrick l’est fortement, oppressé, sur ce plateau de cinéma où il bafouille son texte, rate encore la scène après moult prises. Insatisfait de sa prestation qu’il boucle au forceps, mécontent surtout des minables rôles qu’on lui propose après cinquante ans de carrière. Shooté au mauvais café, insomniaque, furieux contre lui et la marche du monde, un peu timbré tout de même au plus fort de ses angoisses d’intermittent du spectacle, il se prend à rêver et à entendre une autre musique que celle de ses délires existentiels.
Celle d’un homme à la barbe blanchie, au ventre joliment rebondi, au chapeau bien arrondi et au poing solidairement brandi… Qui se prétend Jaurès et l’invite à jouer son personnage, d’une toute autre envergure que ses piètres rôles de composition ! Une voix insistante, au point que le comédien en mal de reconnaissance endosse au final le costume de l’emblématique tribun. Avec force persuasion, il se mue en conteur du parcours familial et philosophique, social et politique, de l’incontournable défenseur de la cause du peuple, de l’infatigable souteneur de la lutte des ouvriers, de l’inoubliable orateur à la parole républicaine ! De Toulouse à Paris, résonne alors l’accent du midi.
Puissant, envoûtant, le propos n’a perdu ni force ni vigueur ! Faisant résonner, d’un espace de pierres confiné à un au-delà les frontières, les valeurs de fraternité et de solidarité entre les hommes, l’enjeu du combat contre capitalisme et nationalisme intimement mêlés, la force de la paix entre les peuples… Certes, ils ont tué Jaurès, notre bon Maître, pourtant ses actes et discours affichent une étonnante modernité. Encore plus, à n’en point douter, lorsque Patrick Bonnel, pleinement converti avec bonhomie et naturel en cette figure de haute stature, boucle sa prestation en déclamant le fameux Discours à la jeunesse: dans un monde en désespérance, un regain d’optimisme et d’avenir pour notre humanité ! Avec humour et sans prise de tête doctorante, un spectacle de belle facture qui invite à la réflexion, à la lecture et à l’engagement. Yonnel Liégeois
Looking for Jaurès : Jusqu’au 30/01/25, les mercredis et jeudi à 19h. Du 04/02 au 01/04/25, les mardis à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Aux éditions La Fabrique, Jacques Rancière publie Au loin la liberté, essai sur Tchekhov. Le philosophe s’interroge : l’art d’écrire révèle-t-il la capacité à dire la vérité des choses ? Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°373, novembre 24), un article de Léo Fabius.
Que peut la littérature ? Dans ce court et vif essai, le philosophe Jacques Rancière aborde le problème à partir d’une lecture croisée de plusieurs nouvelles de l’écrivain russe Anton Tchekhov. Ce qui l’intéresse n’est pas l’engagement personnel de Tchekhov, ni la manière dont l’écrivain aborde la société et ses structures au fil de ses récits. Dans la veine d’un précédent essai (Politique de la littérature, 2007), Jacques Rancière assigne à un certain art d’écrire la capacité de dire la vérité des choses, « à la manière dont les fossiles ou les stries de la pierre portent leur histoire écrite ».
Chez Anton Tchekhov, cette vérité porte l’empreinte de la servitude. C’est elle qui marque les corps et les esprits des personnages. Mais la servitude est moins l’effet d’une force étouffante venant du dehors qu’une habitude ancienne inscrite chez chacun, comme une atmosphère diffuse qu’on respire. C’est le cas chez Laptev, héros de la nouvelle Trois années. Destiné aux succès insignifiants de la vie bourgeoise, il prend soudain conscience que la vraie vie est ailleurs : « Il n’y avait qu’un portillon à ouvrir, commente Jacques Rancière, mais Laptev ne l’a pas franchi ». Pourtant, il aurait pu. C’est le genre de situation qui intéresse le philosophe. Pour un temps, la mécanique de la servitude est suspendue et tout se conjugue au conditionnel : quelque chose pourrait arriver. Il n’y a pas de raison à cette interruption et il n’y a pas lieu de la comprendre. Ce qui importe, c’est qu’elle ait lieu – même si elle se solde apparemment par un échec. Car elle manifeste alors une faille dans la fausse nécessité de la servitude, « qui ne se laisse plus oublier ».
Le livre est construit de manière à suivre, d’un chapitre à l’autre, le déroulement d’une sorte d’intrigue philosophique : que peut bien la littérature si la servitude se confond avec l’air qu’on respire ? Tchekhov, montre Jacques Rancière, n’est jamais là où on croit pouvoir l’investir d’un message ou d’un rôle. C’est l’antileçon de cette « politique de la littérature ». Léo Fabius
Le dossier du n° 373 de Sciences Humaines s’intéresse à la mécanique de l’addiction et sur les moyens de reprendre le contrôle. Cigarette et vin, drogues et comportements compulsifs : de l’accoutumance au sevrage… Sans oublier l’entretien avec Robert Darnton, l’historien américain spécialiste du siècle des Lumières qui décrypte l’humeur des révolutionnaires de 1789. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois
Au théâtre de la Bastille (75), l’auteur et metteur en scène Davide Carnevali présente Portrait de l’artiste après sa mort. Fort d’un récit captivant, le comédien Marcial Di Fonzo Bo revient en Argentine sur les traces d’un musicien disparu au temps de la dictature. Entre fiction et réalité, le devoir de mémoire.
D’abord, le titre. Énigmatique, intrigant. Portrait de l’artiste après sa mort. Seul sur scène, dans un décor en construction, une sorte de studio tout ce qu’il y a de plus simple, Marcial Di Fonzo Bo regarde les techniciens s’affairer. Au-dessus de lui, un écran sur lequel s’affiche le plan de Palermo, l’un des quartiers les plus en vogue de la capitale argentine. Sur un tableau accroché à une cloison, on peut lire : Argentine, 1978. Un jour, Marcial reçoit une lettre en provenance du ministerio de Justicia y Derechos humanos, avenida Sarmiento 329, Buenos Aires, Argentine. Son prénom est mal orthographié, Marzial, un z à la place du c. Mais l’adresse est bonne. Le courrier évoque la réaffectation d’un appartement sis Avenida Luis Maria Campero 726, à Buenos Aires, dont Marcial aurait hérité d’un oncle, un certain Jorge Luis Di Fonzo. Marcial n’a jamais entendu parler d’un tel oncle.
Avec Davide Carnevali, l’auteur de la pièce, ils décident de se rendre à Buenos Aires pour tenter de comprendre l’affaire. Pour Marcial, argentin de naissance, français d’adoption, c’est un retour au pays natal dans des conditions étranges. Quant à Davide Carnevali, il tombe malade à peine arrivé et ne sortira pas de l’appartement, plutôt glauque, qu’ils ont loué sur Airbnb. Marcial, seul sur scène, nous conte cette histoire. On est tout ouïe. Le récit va s’articuler autour d’un Argentin, un certain Luca Misiti, compositeur, pianiste, disparu sans laisser de traces le 25 juin 1978, le jour de la finale de la Coupe du monde que remporta l’Argentine face aux Pays-Bas. Où l’on découvre avec Marcial que Misiti fut le dernier occupant de l’appartement de l’oncle Di Fonzo. L’appartement est resté en l’état : vieille radio posée sur le plan de travail de la cuisine, fauteuil, table basse et son cendrier en cristal, tapis. Seul le piano, dont on devine l’emplacement, n’est plus là. Enfin, pas tout le temps là. L’histoire de Misiti fait écho à celle de Schmidt (sans la lettre d), dont le musicien argentin avait retrouvé les partitions, un pianiste juif allemand lui aussi porté disparu alors qu’il s’apprêtait à fuir la France de Vichy.
Entre réalité et fiction
Le récit vertigineux auquel nous convie Marcial Di Fonzo Bo se déploie sur plusieurs échelles spatio-temporelles, dans une superposition où passé et présent s’entrecroisent sans que jamais le spectateur ne perde le fil d’Ariane de cette intrigue. Cette histoire fait même ici un détour par la bataille d’Alger, les méthodes employées par quelques officiers français ayant inspiré leurs « homologues » argentins. Dans l’appartement de Misiti, aucune trace du vieil oncle de Marcial. C’est comme si personne n’avait habité là depuis ce 25 juin 1978. Marcial imagine la scène. Et nous avec. Une vieille Ford rouge aux vitres enfumées. Un flic en civil, visage caché par des lunettes noires. Les cris de détresse de Misiti se confondent avec les cris de joie des supporters argentins. La Ford démarre, direction l’Esma, l’École de mécanique de la marine, qui fut un centre de torture. C’est de là que décollaient les avions pour jeter les corps des prisonniers au-dessus de l’océan. Tous les indices concordent pour enrichir le récit. Pourtant, où est la vérité dans cette histoire ? Toute ressemblance avec des personnages ayant existé est voulue, assumée, revendiquée. On est à la fois troublé par ce récit où fiction et réalité ne cessent de se renvoyer la balle. Y a-t-il eu jamais un Misiti ou un Di Fonzo habitant Avenida Luis Maria Campero, 726, Buenos Aires ? Le spectateur se prend au jeu.
Portrait de l’artiste après sa mort tient de la contre-enquête et d’une course-poursuite contre l’oubli, celui qui efface de nos mémoires l’Histoire. Combien de Misiti ou de Schmidt sont-ils tombés dans les limbes de l’Histoire ? Les spectateurs sont pris à témoin. Mieux, ils sont totalement immergés dans ce qui se joue sous leurs yeux. Le piano semble le seul témoin de la scène d’enlèvement. Les notes jaillissent de l’instrument sans que personne n’en joue. Les fantômes des disparus hantent cet appartement. Un appartement témoin soudain transformé en musée que les spectateurs, invités à monter sur le plateau, vont alors visiter. En 2023, l’Esma est devenue musée de la Mémoire de l’Argentine. Le texte de Davide Carnevali est créé pour être adapté à tous les pays en fonction des acteurs qui l’interprètent. Le théâtre prend soudain tout son sens : il ne parle pas au nom d’une personne en particulier mais de tous ceux qui sont passés entre les mains de la dictature, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Marie-José Sirach, photos Victor Tonelli
Portrait de l’artiste après sa mort (France 41-Argentine 78) : jusqu’au 27/11, 20h30. Théâtre de la Bastille, 76 rue la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14). Les 15 et 16/01/25, au CDN de Montluçon. Du 20 au 22/02, au Théâtre de Liège (Belgique). Du 26/04 au 07/05, au Quai-CDN d’Angers. Le texte est publié aux Solitaires intempestifs.
De l’écrit à la scène, Fernando Pessoa livre toutes les facettes de son personnage. Avec Nicolas Barral et son roman graphique L’intranquille Monsieur Pessoa, avec la mise en scène de L’intranquillité signée de Jean-Paul Sermadiras. La notoriété du petit employé de Lisbonne, enfin universellement reconnue.
Fernando Pessoa (1888-1935), petit employé à Lisbonne, fut reconnu sur le tard poète d’envergure universelle. Sous le titre L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral publie un roman graphique de belle venue : un jeune pigiste suit à la trace l’écrivain qui crache du sang, afin d’en rédiger la nécrologie avant son décès. Le trait est vif, l’intrigue ingénieuse. Lisbonne est vue en couleurs de mélancolie. Barral invente que deux « hétéronymes » de l’écrivain (si souvent caché sous des identités fictives) lui demandent des comptes.
Au Théâtre de la Ville-Sarah Bernhardt, Robert Wilson, grand imagier devant l’Éternel, a montré Pessoa – Since I’ve been me, en anglais, français, italien, portugais. Sept interprètes de haut vol, de classe internationale, Maria de Medeiros en tête, ressassent en quatre langues (Pessoa était polyglotte) des sentences frappantes de celui qui affirmait : « La solitude me désespère, la compagnie des autres me pèse ». La gravité du propos est contrebalancée par des séquences virevoltantes, héritées de la parade de music-hall anglo-saxon. Par deux fois, une sorte de prodigieux diorama nous rappelle que Wilson reste le maître de l’enluminure moderne.
L‘hommage à celui qui eut le front de dire que « la littérature est la preuve que la vie ne suffit pas » a commencé pour moi en octobre, à la Station-Théâtre à La Mézière, sur la route de Rennes à Paimpol. Gwenaël de Boodt, poète qui a de l’or dans les mains, a transformé ce bâtiment prosaïque où l’on faisait le plein, en un théâtre chaleureux. Ce soir-là, la Compagnie du passage, dans une mise en scène de Jean-Paul Sermadiras, présentaitL’intranquillité avec deux espèces de clowns métaphysiciens et péripatéticiens, Olivier Ythier et Thierry Gibault. Ils distillent avec art les réflexions aiguës de l’homme à part qui fouille sa conscience. Ils boivent sec (c’est joué), Fernando Pessoa souffrait de cirrhose. On dirait des Pensées de Pascal, mais sans Dieu. Voilà un dialogue vertigineux mené par deux maîtres comédiens, dans une petite forme qui vise très, très haut. Et l’on entend, ici encore, la voix exquise de Maria de Medeiros. Jean-Pierre Léonardini
L’intranquille Monsieur Pessoa, Nicolas Barral (Dargaud, 136 p., 25€). L’intranquillité, Jean-Paul Sermadiras : jusqu’au 29/11 au 100, 100 rue de Charenton, 75012 Paris (Tél. : 01.46.28.80.94). Le Livre de l’intranquillité (624 p., 29€) est publié chez Christian Bourgois éditeur.
Au théâtre de la Colline (75), Jacques Rebotier présente Six pieds sous ciel. La captation des rumeurs du monde, restituées par trois « musiciennes parlantes ». Une étrange symphonie parlée où l’on retrouve la verve et la fantaisie de ce grand amoureux de la langue.
Jacques Rebotier, l’homme de théâtre poète et compositeur, s’est amusé à capter les rumeurs du monde environnant et les restitue ici dans une partition pour trois « musiciennes parlantes ». Elles apparaissent coiffées de cerveaux protubérants, corps imbriqués les uns dans les autres, monstre à six pieds et trois têtes au babil de nourrisson affamé. Une boite vocale, en guise de maman, leur propose biberon et câlin : à condition d’appuyer sur la bonne touche. Cette étrange figure se défait, laissant apparaître un trio clownesque aux habits colorés. La bleue, la jaune et la verte, mais c’est d’une seule voix qu’elles enchainent des bribes de phrases. À ce « langage cuit » selon l’expression de Robert Desnos, composé de paroles banales glanées au hasard des cafés, des trottoirs, du métro, des réseaux sociaux ou sur une plage de Normandie, se superpose une bande-son : extraits d’émissions télévisées et reportages sportifs, hauts-parleurs de gare, annonces du métro, slogans publicitaires, jingles d’ordinateur et sons de téléphones mobiles. Entre les séquences, organisées autour de diverses thématiques, les interprètes circulent sur le plateau avec des valises à roulettes.
Leurs déplacements erratiques, parfois un peu longs, apportent des respirations dans ce trop-plein sonore. Jacques Rebotier est parti à la « chasse aux phrases », les a montées et moulinées à l’aune d’une musique sortant d’une seule et multiple bouche. Il a transcrit en notes et rythmes ces interpellations ruminations, bribes de dialogues ou pensées intérieures. « Y’a d’la viande, dans le poisson », « J’aime bien la musique mais j’aime pas l’écouter », « Et le bien-être animal des chiens qui s’ennuient ? », « Offre soumise à condition… », « Validez votre panier. », « Tournez à gauche puis tournez à gauche. » (…) Vous avez atteint votre destination ». Dans ce cadavre exquis d’idiotismes, générés par l’I.A. ou les humains, la langue de bois des politiques trouve sa place. Les déclarations d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal, Bruno Le Maire ou de Rachida Dati nous paraissent dérisoires, mises sur le même plan que réclames, commentaires sportifs, instructions de boites vocales, de GPS… Dans un bruit de vaisselle brisée, on entend que « La France est un magasin de porcelaine, il faut la protéger… ». Plus loin, « J’ai sauvé l’économie française, j’ai sauvé les usines, j’ai sauvé les restaurateurs, j’ai sauvé les hôteliers, … J’ai sauvé Renault, j’ai sauvé Air France …». Où il est question aussi des naufragés en Méditerranée : « Les gardes-côtes tunisiens, si ce sont des noirs, ils ne se déplacent pas… ».
Machines parlantes et bruits de la nature
Parmi ces voix multiples, proférées à l’unisson par les interprètes ou enregistrées, au milieu de ces machines parlantes, nous parviennent d’abord faiblement, puis de plus en plus fort, les bruits de la nature, et les rumeurs animales : chants d’oiseau, feulement, grognement… L’humain n’est-t-il pas qu’une espèce parmi les autres ? Et les trois interprètes trouveront enfin au repos, couchées sous les nuages, à l’écoute de toutes ces bêtes. On se souvient que, dans Contre les bêtes, Jacques Rebotier dénonçait avec humour l’hypocrisie devant l’effondrement de la biodiversité et prenait la défense de la cause animale. Un spectacle qui, depuis sa création en 2004 à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon n’a cessé d’être présenté au public. Dans Six pieds sous ciel, ce n’est plus le sujet central : il s’en prend ici à notre environnement artificiel et aux machines qui ont envahi nos vies jusqu’à nous décerveler. Tels des robots, Anne Gouraud, Aurélia Labayle, Émilie Launay Bobillot, toutes musiciennes, débitent une langue morte. Elles sont toujours parfaitement synchrones, drôles et touchantes.
En chef d’orchestre inspiré, Jacques Rebotier a dirigé ce chœur au métronome, portant attention au grain de la langue, aux intonations, jusqu’à l’échelle des syllabes et des phonèmes. Dans cette étrange symphonie parlée d’1h15, on retrouve la verve et la fantaisie de cet amoureux de la langue, grand Prix de la poésie Sacem en 2009. Après des études de composition musicale au Conservatoire national à Paris, il fonde en 1992 la compagnie VoQue, « ensemble de musique et compagnie verbale ». Il a depuis signé de nombreux spectacles au théâtre et à l’opéra, publié une trentaine de livres dont Litaniques, Le Dos de la langue et Description de l’omme aux éditions Gallimard… Il n’hésite pas aussi à mettre en lumière d’autres poètes, telle l’Ode à la ligne 29 de Jacques Roubaud, mis en scène en 2012 au théâtre des Bouffes du Nord. Mireille Davidovici
Six pieds sous ciel : jusqu’au 24/11, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h, le jeudi 21/11 à 14h30 et 20h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tel. : 01.44.62.52.52). Du 22 au 24/01/25, à Châteauvallon-Liberté – Scène nationale de Toulon (83). Le théâtre de Jacques Rebotier est édité aux Solitaires intempestifs.
Dernière heure : les 20 et 21/11, le CDN de Montluçon (03) présente Port-au-Prince&sa douce nuit. Une pièce de l’auteure haïtienne Gaëlle Bien-Aimé, mise en scène par Lucie Berelowitsch. Un couple pris dans les tourments d’une ville et d’un pays au bord du chaos : un texte puissant, une sublime interprétation. La pièce sera reprise du 06 au 22/03/25 au Théâtre 14 (75), les 15 et 16/04 à Bayonne (64), les 24 et 25/04 à Vire (14). Yonnel Liégeois
Jusqu’au 31/12, au Fort d’Aubervilliers (93), Bartabas présente Femmes persanes, cabaret de l’exil. Le théâtre équestre Zingaro, entre musiques-chants et danses, rend hommage à ces femmes d’antan, fières cavalières et amoureuses à l’égal de l’homme. Un spectacle d’une puissante force et beauté, tant humaine qu’artistique.
Sous l’enceinte chaude et colorée du théâtre équestre, au Fort d’Aubervilliers, la piste circulaire et ensablée libère l’entrée des protagonistes : chevaux, ânes et mulets… Point de fouet ou de meneur de revue, le dialogue entre la bête et l’humain est instauré depuis fort longtemps. En ce lieu, on se parle à l’oreille, murmure et complicité sont rituel institué ! Les équidés, premières et sublimes vedettes à l’écoute de Bartabas, le maître des lieux. Leur robe, unie ou tachetée, rivalise de beauté avec les costumes des artistes, acrobates et danseuses, musiciennes et chanteuses. La musique s’envole, comme le corps des cavalières sur la croupe de leur monture, sublime harmonie entre prouesses physiques et lignes mélodiques.
Au temps d’antan, au temps d’avant, du temps de cette civilisation scythe fondée sur le matriarcat, l’enfant né recevait le nom de sa mère, la femme s’avançait debout sur sa monture à l’égal de l’homme, la poétesse chantait à visage découvert la beauté du monde et les plaisirs de la passion amoureuse… Elles étaient afghanes ou iraniennes, Persanes belles et rebelles ! Aujourd’hui, artistes en exil, sur la cendrée elles font entendre cris de colère et chants d’amour, convoquant les vers les plus beaux de leur tradition écrite ou orale. Au centre de la piste, une petite chaise d’écolier, image pathétique qui nous renvoie à la situation dramatique de ces filles, jeunes ou pas, interdites de tout enseignement et exclues de toute vie publique. Entre danseuse soufie en robe rouge sang, cohorte d’oies qui traverse l’espace, enivrantes musiques et chants envoûtants, numéros équestres d’une haute prestance, une bande de piteux mollahs enrubannés caracole à dos d’âne.
Un hymne à la femme libre et fière, voltigeuse écuyère qui révèle au public ensorcelé ses talents et qualités, un orchestre d’instruments traditionnels qui scande les mélodies d’un monde détaché de tout dogme mortifère. Un spectacle d’une incroyable beauté, d’une puissante force évocatrice, symbole du jour bienvenu où femmes et hommes chevaucheront à égalité le futur de l’humanité. Yonnel Liégeois
Femmes persanes, cabaret de l’exil : jusqu’au 31/12, les mardi-mercredi-vendredi et samedi à 19h30, le dimanche à 17h30. Le Théâtre équestre Zingaro, 176 avenue Jean Jaurès, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.39.54.17).
Au théâtre de la Tempête, le Nouveau Théâtre Populaire propose Notre comédie humaine. Un triptyque audacieux, et décoiffant, d’après Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes d’Honoré de Balzac. Du vrai théâtre populaire qui fait du grand romancier notre contemporain.
Lucien, jeune provincial sans fortune, rêve de monter à Paris pour y atteindre la gloire littéraire. Balzac raconte ses aventures dans deux romans clef de la Comédie Humaine, Illusions perdues (publié entre 1837 et 1843) et Splendeurs et Misères des courtisanes(paru entre 1838 et 1847). Le collectif Nouveau Théâtre Populaire (NTP) présente l’épopée de Lucien dans trois mises en scène de styles différents, mais dans une scénographie unique qui évolue au cours des événements. Ce qui donne lieu, si l’on veut assister à l’intégralité, à six heures trente de théâtre, dont 1h d’intermèdes et 1h d’entr’acte. Le premier spectacle correspond au début d’Illusions Perdues, Les deux poètes, qui prend la forme légère d’une opérette : Les Belles Illusions de la jeunesse. Le deuxième est une satire politico médiatique, récit des tribulations de Lucien dans la jungle parisienne, tiré du deuxième chapitre du roman, Un grand homme de province à Paris. Enfin Splendeurs et Misères, adaptation de Splendeurs et misères des courtisanes, est un sombre drame policier sur fond de spéculations financières.
En préambule, et lors des deux entr’actes, le public est invité à partager des intermèdes en résonnance avec les trois pièces. Les comédiens jouent, chantent, déambulent avec des textes de Balzac ou d’autres auteurs de l’époque. Une traversée onirique de l’œuvre qui accompagne les dérives de Lucien dans la jungle de Paris. Il est peut-être préférable de voir cette trilogie dans sa continuité chronologique, mais chaque pièce, opérette, comédie, tragédie fonctionne de manière indépendante.
Les Belles illusions de la jeunesse adaptation et mise en scène d’Émilien Diard-Detœuf
La troupe nous accueille en chanson devant le décor en carton pâte d’un petit théâtre de province : « Soyez les bienvenus dans nôtre co co co comédie humaine (…) Le ciel est un théâtre et le monde une scène. Nous faisons des chansons des livres les plus longs… ». Honoré de Balzac, sous les traits de Frédéric Jessua, vient situer l’action et les personnages de son roman. Nous sommes à Angoulême, en 1821, au temps de la Restauration. Perchée sur son rocher, la ville haute abrite la noblesse et le pouvoir, en bas, au bord de la Charente, chez les roturiers, on fait du commerce et de l’argent. En haut, la belle Madame de Bargeton (Elsa Grzeszczak ) s’ennuie auprès de son vieux mari (Joseph Fourez) entourée de quelques courtisans : le fat et hypocrite Sixte du Châtelet (Flannan Obe), et une cohorte de médisants interprétés par Francis du Hautoy, Kenza Laala et Morgane Nairaud. Entichée de littérature, elle cherche à jouer les muses. Lucien (Valentin Boraud) deviendra son protégé.
En bas, le poète en herbe, enrage de ne pouvoir percer dans le monde : il est pauvre et sa mère, née de Rubempré, a perdu sa particule en épousant le pharmacien Chardon. Il trouve un soutien moral auprès de son ami David Séchard (Émilien Diard-Detœuf), imprimeur et inventeur et de sa sœur Eve (Morgane Nairaud), blanchisseuse. Accompagné par Sacha Todorov au piano, ce petit monde va nous faire vivre, en chansons, une double idylle : Anaïs de Bargeton s’enfuit à Paris avec Lucien Chardon espérant l’aide d’une cousine, la Marquise d’Espard ; Eve épouse David. La musique de Gabriel Philippot met en valeur la finesse des paroles. Les arrangements puisent aux sources de l’opérette d’Offenbach à Gershwin. Le compositeur a aussi dirigé les chanteurs et le chœur des Angoumoisins, friands de qu’en dira-t-on, la ville d’Angoulême étant, comme Paris par la suite, une composante de cette histoire. Le metteur en scène signe un livret habile et malicieux. Derrière une apparente légèreté, avec Balzac, il critique férocement une société désuète, engluée dans ses préjugés de classe.
Illusions perdues adaptation et mise en scène de Léo Cohen-Paperman
Changement de décor : débarrassé de son petit théâtre provincial, le plateau se résume à des gradins. En haut de la pyramide, trône la noblesse, en la personne de la Marquise d’Espard (Kenza Laala), entourée de ses courtisans dont Madame de Bargeton et Sixte du Châtelet. Honoré de Balzac prend ici l’habit d’un cuisinier de gargote et observe son héros dans l’arène du monde littéraire et médiatique. L’auteur de La Comédie humaine sait de quoi il parle, pour avoir fréquenté les milieux qu’il évoque de sa plume impitoyable : salons mondains, cénacles littéraires, cercles libéraux ou royalistes. Le Balzac cuisinier expose en quelques mots la situation politique sous Louis XVIII, c’est le règne du « en même temps » : les Libéraux correspondent pour nous à la Gauche, et les Monarchistes, la Droite. Autour de lui, s’agite une multitude de personnages, comme dans une fourmilière : éditeurs, écrivains, auteurs dramatiques, actrices…
Le fils du pharmacien, pour défaut de particule, sera rejeté par la cousine de Madame de Bargeton et relégué dans une mansarde, en attendant qu’un décret du Roi lui rende le titre de noblesse de sa mère: de Rubempré. Sûr de son talent, Lucien va se battre et trouvera succès et fortune dans le journalisme. Le provincial idéaliste aura tôt fait de se déniaiser et d’apprendre les ficelles d’un métier corrompu. Grâce à la toute puissance de la presse, on peut arriver à ses fins, à condition de n’avoir aucun scrupule. Il rencontre le succès, l’amour de la belle Coralie, qui triomphe au théâtre. Mais cela n’aura qu’un temps, « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude », écrit Balzac, « il leur faut de rudes leçons avant de reconnaître l’étendue de la corruption humaine ». Plus dure sera la chute et, ayant tout perdu, il ne restera à l’ambitieux qu’à mettre fin à ses jours. Suite au prochain spectacle…
Par son esthétique, la pièce nous plonge dans le monde contemporain, avec ses couleurs criardes, son amour du fric, son culte de la jeunesse, ses lumières aveuglantes et ses musiques électroniques assourdissantes. Sous l’œil amusé et les commentaires cinglants du Balzac vendeur de frites, le héros navigue entre plusieurs milieux : on reconnaît dans ses voisins d’infortune – qu’il finira par trahir- les gauchistes d’aujourd’hui, la salle de rédaction pourrait être celle du journal Libération… Mais il n’atteindra jamais les hautes sphères de la société présidées par la Marquise d’Espard. Une juste et divertissante traduction de notre comédie contemporaine.
Splendeurs et Misères adaptation et mise en scène de Lazare Herson-Macarel
Ce troisième volet commence par la fin d’Illusions perdues : Lucien va se jeter à l’eau quand sort de l’ombre un mystérieux personnage, Carlos Herrera. On apprendra à la fin qu’il s’agit d’un ancien forçat déguisé en prêtre espagnol, mieux connu des lecteurs de Balzac sous le nom de Vautrin. L’abbé lui promet de retrouver gloire et fortune à Paris, s’il lui obéit aveuglément. Un pacte luciférien liera désormais leur destin. Et c’est en enfer que ce Méphisto entraine Lucien. « En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors et dans le foyer ». C’est sur ce bal masqué que s’ouvre Splendeurs et misères des courtisanes. Lucien y tombe amoureux d’Esther, sublime courtisane. Manipulée par l‘abbé Herrera, qui cherche de l’argent pour son protégé, elle se sacrifiera en vendant ses charmes au Baron de Nucingen. Une lutte à mort s’engage entre les hommes de main du Baron et ceux de Carlos Herrera, pour mettre la main sur l’argent de la prostituée. Après avoir cédé aux avances de Nucingen, Esther se suicide quand elle apprend le mariage de son amant avec une fille de bonne famille. Lucien et Carlos sont arrêtés, soupçonnés de l’avoir assassinée. Lucien se pend aux barreaux de sa cellule. Le vieux forçat, lui, court toujours….
La pièce se déroule dans la pénombre du plateau complètement dépouillé. Les comédiens, telles des ombres, traversent ce Paris fantomatique. Réduite à l’os, l’intrigue de Splendeurs et misères des courtisanes se concentre sur quelques personnages, le roman en compte 273 ! Sans commentaires ni détours anecdotiques, l’action se résume à de courts dialogues entrecoupés d’affolantes courses poursuites, de violents règlements de compte, de sauvages étreintes amoureuses… Kenza Laala incarne une Esther quasi mystique, enflammée par l’amour et le désir d’expier pour sa mauvaise vie. N’est-ce pas le sort réservé par les écrivains de l’époque à leurs héroïnes ? Magnifique performance à fleur de peau, comme celle de Philippe Canales en Vautrin ou de Valentin Boraud (Lucien Chardon de Rubempré). Dans cet univers de film noir, Clovis Fouin joue le dindon de la farce : l’obscur Frédéric de Nucingen. Pour l’ambiance, un personnage – la mort ? – interprète une complainte de Kurt Weill « Au fond de la Seine, il y a de l’or, /Des bateaux rouillés, des bijoux, des armes. /Au fond de la Seine, il ya des morts. Au fond de la Seine, il ya des larmes (…) Belle trouvaille. Par une mise en scène très visuelle et chorégraphiée, Lazare Herson-Macarel a voulu traduire une « descente aux Enfers » à travers les différentes couches de la société parisienne, en référence à La Divine Comédie de Dante, dont Balzac a détourné le titre pour sa Comédie humaine.
Le Nouveau Théâtre Populaire, qui fait sa première apparition sur une scène parisienne, ravit le public par son approche cohérente de l’œuvre, passant du kitsch d’époque à une fable tragique où les personnages ne sont plus que les fantômes d’un cauchemar. La troupe est née à l’été 2009 dans un jardin de Fontaine-Guérin, village de mille habitants au cœur du Maine-et-Loire. Elle y construit un théâtre de plein air pour y monter en peu de temps des grands classiques de la littérature dramatique, en pratiquant un tarif unique (5€ la place). En 2020, elle décide de faire une première création « hors les murs » avec une trilogie de Molière Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché). Aujourd’hui, une soixantaine de créations plus tard, le NTP compte 21 membres permanents, au fonctionnement démocratique stipulé dans son manifeste : « Nous prenons les décisions collectivement : par consensus, vote à bulletin secret ou à main levée… Nous présentons toujours plusieurs pièces, mises en scène par différents membres de la troupe… Tous les membres de la troupe participent à plusieurs spectacles ». Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage
Notre comédie humaine : jusqu’au 24/11, du mercredi au vendredi à 20h, l’intégrale les samedi et dimanche à 15h. Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champs de Manœuvre, 75013 Paris (Tél. : 01.43.28.36.36). Du 11 au 14/12, Le Quai-CDN d’Angers (49). Du 29/01/25 au 01/02, Théâtre de Caen (14).
Le Ciel, la nuit et la fête (Le Tartuffe / Dom Juan / Psyché) : du 15 au 18/01/25, Le Trident-Scène nationale de Cherbourg (50). Du 22 au 25/01, Théâtre de Caen (14). Du 5 au 8/02, La Commune-CDN d’Aubervilliers (93).
Dans la cadre du Festival d’Automne 2024 et de la saison de la Lituanie en France, au théâtre du Rond-Point (75) s’est donné Have a Good Day ! Un opéra pour vocalises de caissières, bip de scanners, lumières de supermarché et agent de sécurité… Un original chant choral face à nos sociétés de consommation !
Les cliquetis des caisses enregistreuses font entendre leur petite musique. Si les divers produits défilent à grande vitesse sur le tapis, aucune étiquette ne résiste à la décodeuse électronique ! Lumières blafardes de grande surface, crépitations incessantes des scanners : bien alignées derrière leurs machines en parfait état de marche, tenue de circonstance en chemisier blanc et tablier bleu, les dix salariées ne chôment point. Quand le capitalisme affiche la note finale, ça déménage dans les rayons et les caissières donnent de la voix ! Sous l’œil vigilant de l’agent de sécurité qui accueille le public, se révélant plus tard pianiste émérite à l’ouverture de cet original opéra en provenance de Lituanie.
Petits pois, salade et fromage blanc, haricots verts et tomates, concombres et ravioli… Il est rare, voire exceptionnel, de note en note – deci delà – de la en si, qu’un livret d’opéra livre une longue liste de courses pour alimenter ou abreuver les cordes vocales des récitants. Des récitantes en l’occurrence, délivrant de magnifiques vocalises à la gloire du filet de merlan ou du rôti de veau ! Certes, mais loin d’être un hymne à la consommation, Have a Good Day ! met avant tout en partition les dures conditions de travail des caissières : des horaires décalés et hachés, des journées harassantes dans le bruit incessant, des embauches aux heures sombres du petit matin pour des fins de service parfois au noir de la nuit tombée, des « bonjour, merci, bonsoir, bon après-midi » en code de civilité inlassablement répétés, la fatigue des transports qui alourdit les yeux à l’aller comme au retour du bus.
D’article en article, de lignes mélodiques chantées en chœur ou entrecoupées de solos, le trio créateur (Vaiva Grainytė au livret, Lina Lapelytė à la direction musicale et Rugilė Barzdžiukaitė à la mise en scène) nous offre, sous couvert de grands airs et d’une belle partition, une image fort désabusée et déconcertante de nos sociétés de consommation et de l’exploitation éhontée qui en découle. Entre humour et réalisme, musique et poésie, guettons le retour prochain en terre hexagonale de nos héroïques, et lyriques, caissières ! Yonnel Liégeois
Transposant au théâtre un jeu vidéo, Alice Laloy proposeLe ring de Katharsy où deux adversaires s’affrontent via des avatars pilotés en direct. Un match où les danseurs acrobates, marionnettes humaines, sont manipulés par des joueurs omnipotents. Une fascinante performance créée au TNP de Villeurbanne.
Après Pinocchio (live) où, à l‘inverse du conte de Carlo Collodi, des corps vivants d’enfants étaient transformés en pantins et Death Breath Orchestra, Alice Laloy poursuit,avec sa chorégraphe Stéphanie Chêne et le compositeur Csaba Palotaï, une recherche sur « la qualité corporelle et sonore de présences hybrides mi-humaines, mi-marionnettes ». Dans Le ring de Katharsy, six interprètes deviennent les avatars de deux joueurs acharnés, soumis à leurs pulsions guerrières. « Stéphanie et moi, nous avons mis au point les règles du jeu, qui ont été notre principe d’écriture, notre filtre poétique, permettant d’accueillir un langage visuel, sonore, atmosphérique et des figures », dit Alice Laloy. En piste, une chanteuse-cheffe d’orchestre (Katharsy), deux acteurs-chanteurs (les joueurs), un porteur et six circassiens, contorsionnistes, acrobates et/ou danseurs (les avatars).
« Bienvenue au Ring de Katharsy » s’inscrit en lettres lumineuses, en fond de scène. Le gril du théâtre abaissé au ras du sol se lèvera dans un grincement mécanique marquant le début de la partie. Sur le plateau gris règne une légère vapeur quand deux comédiens apportent une collection de pantins de taille humaine sur des chariots, corps avachis et enveloppés de vêtements grisâtres. Ils les manipulent avec précaution, tels les soigneurs d’un match de boxe. Ces images ne sont pas sans rappeler les œuvres monochromes aux gris irréels du plasticien belge Hans Op de Beeck, un univers à la fois mélancolique et déshumanisé où les images reflètent l’absurdité tragicomique de notre condition postmoderne.
Un jeu diabolique
Une fois sur pied, ces humanoïdes s’animent sous les ordres cinglants de deux joueurs : « avance, recule, prend, attaque, tourne, pivote, esquive, frappe… », martèlent-ils, de plus en plus excités au fil des cinq manches de ce match effréné. Commence un ballet sidérant. Les pions se déplacent comme des automates, corps marionnettiques, visages impavides. Leurs gestes saccadés sont rythmés par les voix des champions, les scores lumineux et sonores s’affichent sur les écrans de chaque adversaire. Une immense figure juchée sur une estrade, au lointain, préside le jeu. Telle une divinité, majestueuse et mystérieuse, elle règne sur le ring, annonce les sets, compte les points et encourage les joueurs de ses chants éthérés.
« Black Friday », clame la diva et, tandis que s’inscrivent les noms des « pions » de chaque camp, des oripeaux tombent des cintres. C’est à qui s’en emparera et s’en revêtira le premier, tout en empêchant ses ennemis de mettre la main dessus. Ce qui donne lieu à de joyeuses bagarres où les danseurs acrobates s’emberlificotent bras et jambes dans les vêtements. Vision ironique des pulsions consuméristes. Deuxième épreuve, « Click and collect » : les deux équipes se disputent avidement le contenu d’un même colis. Dans la session « Living room », c’est la mêlée pour s’asseoir sur un grand fauteuil qui ne contient que cinq personnes, le sixième restera en rade… D’autres meubles tombent du ciel puis, au fil du jeu, de nouveaux objets à se disputer.
Effet de miroir
Plus le duel avance, plus la tension monte entre les joueurs jusqu’à l’hystérie, plus leurs avatars sont à la peine et deviennent maladroits, parfois au bord de la révolte… On sent le système prêt à se détraquer. L’atmosphère se tend aussi du côté du public, captivé par l’action menée avec une précision extrême par des interprètes virtuoses. Difficile de ne pas se prendre au jeu. Cruels, drôles et décalés, ces comportements prêtés aux humains et à leurs avatars sont comme un miroir tendu à notre société, par le prisme duquel s’opère une critique de la société de consommation, de l’exploitation capitaliste, du totalitarisme. On pense à l’esclavage du travail à la chaine décrit dans les Temps modernes de Charlie Chaplin. Surtout, en la personne des champions, on voit les maitres absolus d’un bataillon qui obéit aux ordres sans rechigner. Les avatars eux-mêmes sont manipulés de telle sorte qu’ils sont prêts à s’accaparer manu militari tout ce qui leur tombe sous la main.
En déplaçant la catharsis propre au théâtre vers celle que peut susciter le jeu vidéo, Alice Laloy laisse entendre que quelque chose pourrait bien déborder, si un grain de sable venait gripper la machine. Sous le joug de leurs manipulateurs omnipotents, les avatars rompront-ils leurs chaines ? Cette question, sans trêve, nous tient en haleine pendant une heure trente. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin
Le Ring de Katharsy : Le 14/11, Le Bateau-Feu-Scène nationale de Dunkerque. Du 20 au 29/11, Théâtre national de Strasbourg. Du 5 au 16/12, T2G–Théâtre de Gennevilliers, Festival d’Automne à Paris. Les 9 et 10/01/25, La rose des vents–Scène nationale Lille Métropole Villeneuve d’Ascq. Du 26/02 au 01/03, Théâtre Olympia-CDN Tours. Les 13 et 14/03, Malakoff-Scène nationale, Festival Marto. Les 20 et 21/03, Théâtre d’Orléans–Scène nationale. Les 3 et 4/04, Théâtre de l’Union-CDN du Limousin. Les 9 et 10/04, La Comédie de Clermont-Ferrand-Scène nationale. Du 23 au 26/11, Théâtre de la Cité-CDN Toulouse Occitanie.
Au théâtre de l’Essaïon (75), Jean-Baptiste Artigas met en scène et interprète La Chute. Une adaptation, signée Jacques Galaup, du roman d’Albert Camus. La saveur d’un spectacle qui incite à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine.
Comment rendre la densité et la complexité d’une telle œuvre au théâtre, même si elle se prête à la mise en scène grâce à sa forme orale et monologuée ? L’adaptation respecte la chronologie de La chute, ce court roman publié en 1957 peu avant la mort accidentelle d’Albert Camus. Il nous fait entrer dans les méandres d’un cerveau torturé qui expie, dans l’exil, une faute originelle. On ne saura le fin mot de l’histoire que dans la deuxième partie du spectacle. Un narrateur, Jean-Baptiste Clamence, prend à partie le client d’un bar d’Amsterdam, le Mexico City, et se confesse à lui en cinq temps sans laisser l’autre placer un mot. Une posture qu’on trouvait déjà dans L’Étranger(1941) et qui nous enferme dans un récit univoque. Seul en scène devant un fauteuil vide (présence-absence de son interlocuteur), Jean-Baptiste Artigas se saisit de ce personnage inquiétant, un habitué de ce bar qui se dit « juge-pénitent ».
Il se met volontiers au piano pour ponctuer les épisodes de cetteChutesur des airs de Thelonious Monk, Fats Waller, Duke Ellington, ou encore de Jacques Prévert et Joseph Kosma avec Les Feuilles mortes… Jean-Baptiste Clamence, un ancien avocat parisien à succès, homme à femmes impénitent, est tombé de haut quand, un soir, une jeune femme croisée sur un pont de Paris s’est jetée à la Seine, sans qu’il soit intervenu. Alors, commence son inexorable « chute » : il prend lentement conscience de l’inanité de son comportement passé et se réfugie dans les brumes nordiques, le monde interlope des bars à marins et les vapeurs de genièvre. Le début de la pièce s’attarde trop sur les années glorieuses du personnage mais le comédien endosse avec brio son égoïsme bravache. Il faut attendre la deuxième partie pour entrer dans le vif du propos d’Albert Camus, teinté de culpabilité judéo-chrétienne et d’un âpre jugement sur l’indifférence générale aux souffrances du monde.
Dans sa mise en accusation de l’homme moderne, préoccupé de lui-même, en « juge pénitent » Clamence clame dans le désert. « Le portrait que je tends à mes contemporains devient un miroir. Couvert de cendres, m’arrachant lentement les cheveux et disant “j’étais le dernier des derniers”. Alors, je passe du “JE” au “NOUS”. Plus je m’accuse et plus j’ai le droit de vous juger ». Derrière son héros, Albert Camus fustige ses « confrères parisiens » et humanistes professionnels en réponse à leurs critiques mais chacun de nous, humains du XXIème siècle, en prend pour son grade… Jean-Baptiste Artigas accompagne son personnage jusqu’au bout de sa chute : du freluquet sûr de lui au repenti cynique, il rend parfaitement l’humour glacial du texte où Camus allège le procès à charge de l’auteur contre lui-même et son milieu.
Nous entendons aussi la saveur de cette prose, en particulier les paysages qui reflètent les états d’âme du narrateur. Des rues de Paris au crépuscule où « le soir tombe sur les toits bleus de fumées, le fleuve semble remonter son cours », au no man’s land du Zuyderzee : « Une mer morte, perdue dans la brume, on ne sait où elle commence, où elle finit (…). Voilà n’est-ce pas, le plus beau des paysages négatifs ! Voyez à notre gauche ce tas de cendres qu’on appelle ici une dune, la digue grise à notre droite, la grève livide à nos pieds et devant nous la mer couleur de lessive, le vaste ciel où se reflètent les eaux blêmes. Un enfer mou, la vie morte, l’effacement universel ».
Sourd l’envie du spectateur à (re)lire cette perle de la littérature contemporaine ! Mireille Davidovici
La chute, d’après Albert Camus : jusqu’au 06/01/25, le dimanche à 18h, le lundi à 19h. L’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).
Résistante, poète et journaliste, Madeleine Riffaud est décédée à Paris le 6 novembre. Celle qui refusa toujours de se considérer comme une héroïne fut pourtant une grande dame : résistante dès l’âge de 18 ans, torturée et condamnée à mort par les nazis, amie d’Aragon et d’Eluard, de Vercors et de Picasso, journaliste et envoyée spéciale de La Vie Ouvrière puis de L’Humanité en Algérie et au Vietnam, victime des attentats de l’OAS… Un parcours exceptionnel, une infatigable combattante jusqu’à la dernière heure : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin ». Yonnel Liégeois
« Je ne suis pas un symbole. Je ne suis pas une femme extraordinaire. Ce que j’ai fait, des centaines d’autres, des milliers dans le monde, l’ont fait. Et vous le pouvez aussi ».
Madeleine Riffaud
La sentinelle d’un siècle de tempêtes
« Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats. Madeleine Riffaud, poétesse, résistante, ancienne journaliste à l’Humanité, est décédée ce mercredi 6 novembre. Elle était un personnage de roman, à l’existence tramée par la lutte, l’écriture, trois guerres et un amour. Une vie d’une folle intensité, après l’enfance dans les décombres de la Grande guerre, depuis ses premiers pas dans la résistance jusqu’aux maquis du Sud-Vietnam.
Il avait fallu la force de conviction de Raymond Aubrac pour qu’elle accepte de témoigner de son action dans la Résistance – « Je suis un antihéros, quelqu’un de tout à fait ordinaire. Il n’y a rien d’extraordinaire dans ce que j’ai fait, rien du tout », insistait-elle dans le documentaire que lui consacra en 2020 Jorge Amat, Les sept vies de Madeleine Riffaud.
Au crépuscule de sa vie, Madeleine Riffaud avait acquis une certitude : « Il n’y a aucune cause perdue, excepté celles qu’on abandonne en chemin »
« J’ai toujours cherché la vérité. Au Maghreb, en Asie, partout où des peuples se battaient contre des oppresseurs, confiait-elle. Je cherchais la vérité : pas pour moi, mais pour la dire. Ce n’est pas de tout repos. J’ai perdu des plumes à ce jeu. J’en ressens encore les effets dans mes os brisés. Mais si c’était à refaire, je le referais. »Ne jamais capituler, « réveiller les hommes » guetter dans l’obscurité la moindre lueur, aussi vacillante fut-elle : Madeleine Riffaud, reporter intrépide, poétesse ardente, fut dans sa traversée d’un siècle de tempêtes une sentinelle opiniâtre ». Rosa Moussaoui, L’Humanité du 6/11
Une héroïne de la résistance
Elle avait 18 ans en 1942. Engagée dans la Résistance au sein d’un groupe de Francs-tireurs et partisans (FTP), son nom était Rainer. Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre au matin, dans son appartement parisien, à l’âge de 100 ans. Avant d’être une journaliste, correspondante de guerre au Vietnam et en Algérie et une poétesse reconnue, elle fut une figure emblématique de la résistance à l’occupant nazi. Quoiqu’elle s’en défende, Madeleine Riffaud était une héroïne.
En 1944, dans les semaines qui suivent le massacre d’Oradour-sur-Glane (Haute-Vienne) perpétré le 10 juin par la division SS Das Reich, l’état-major de la Résistance FTP lance le mot d’ordre, « chacun son boche ». Le 23 juillet, un beau dimanche d’été, Madeleine tue sur un pont de la Seine – la passerelle Solférino – et en plein jour un sous-officier allemand. A bout portant. Deux balles dans la tête. « Ne pensez pas que c’était quelque chose de drôle. Ni quelque chose de haineux. Comme aurait dit Paul Eluard, j’avais pris les armes de la douleur(…) Il est tombé comme un sac de blé », écrira-t-elle par la suite.
Prise en quasi-flagrant délit par un chef de la milice qui se trouvait à proximité, elle est livrée à la Gestapo qui l’enferme rue des Saussaies. Là, pendant trois semaines, soumise à la question pour donner les noms des membres de son groupe, elle est torturée mais elle ne parle pas. Condamnée à mort, elle est incarcérée à la prison de Fresnes (Val-de-Marne)… Attachée, sans dormir, ni boire, ni manger, Madeleine Riffaud voit défiler devant elle des femmes et des hommes auxquels les SS font subir les pires sévices : une jeune femme à laquelle les tortionnaires coupent les seins devant son mari qu’ils vont ensuite émasculer, un jeune homme tabassé à mort à coups de barre de fer… « Ils me disaient, c’est ta faute si ces gens souffrent », se souvenait encore soixante-quinze ans plus tard Madeleine Riffaud. « J’étais sur le point de leur donner un petit quelque chose, mais si tu commences à parler, après tu balances tout », nous avait-elle raconté.
En 1954, une nouvelle guerre dont les autorités françaises refusent de dire le nom éclate au cœur de l’ex-empire colonial. L’Algérie s’enfonce à son tour dans un conflit qui prendra fin avec son indépendance en 1962. Envoyée spéciale de L’Humanité, Madeleine Riffaud couvre ces « événements ». Résolument aux côtés des partisans de l’indépendance, elle est visée par l’OAS, qui fomente un attentat contre sa personne en 1962 à Oran. Elle en réchappe au prix de mille contusions dont elle gardera des séquelles jusqu’à la fin de sa vie.
Madeleine Riffaud a fait en 2010 l’objet d’un documentaire réalisé par Philippe Rostan : Les Trois guerres de Madeleine Riffaud. Dans les toutes dernières années de sa vie, Madeleine Riffaud souffrait de cécité et son corps meurtri la renvoyait à ses douleurs. Yves Bordenave, Le Monde du 6/11
Résistante, journaliste et poétesse
La résistante Madeleine Riffaud est morte, mercredi 6 novembre, à l’âge de 100 ans, a annoncé son éditeur Dupuis, confirmant une information du quotidien L’Humanité, pour lequel elle fut correspondante de guerre. « Une héroïne s’en est allée. Son legs : tout un siècle de combats », a salué le journal, dans lequel elle a couvert les guerres d’Algérie et du Vietnam. Le 23 août, jour de ses 100 ans, Madeleine Riffaud avait publié le troisième et dernier tome de Madeleine, résistante (éditions Dupuis), ses mémoires de guerre en bande dessinée, avec Dominique Bertail au dessin et Jean-David Morvan au scénario.
Après la Libération, sans nouvelle de ses amis déportés, hantée par le souvenir des geôles, elle plonge dans la dépression comme elle le raconte dans On l’appelait Rainer. Touché par sa détresse, Paul Eluard la prend sous son aile, préface son recueil de poèmes Le Poing fermé, en 1945. Il l’emmène chez Picasso qui la peint – petit visage déterminé encadré par une chevelure brune et épaisse –, lui présente l’écrivain Vercors.
Elle débute comme journaliste à Ce soir, journal communiste dirigé par Aragon. Elle poursuit son travail à La Vie Ouvrière, elle couvre la guerre en Indochine où Ho Chi Minh la reçoit comme « sa fille ». Pour le quotidien L’Humanité, elle part en Algérie où elle échappe à un attentat de l’OAS (Organisation de l’armée secrète). Elle dénonce la torture pratiquée à Paris contre les militants du FLN (Front de libération nationale). Puis elle repart au Vietnam et couvre, pendant sept ans, la guerre. A son retour, elle travaille comme aide-soignante dans un hôpital parisien et dénonce, dans Les Linges de la nuit, vendu à un million d’exemplaires, la misère de l’Assistance publique. Franceinfo, le 6/11
Franc-tireuse de tous les combats
Résistante à 18 ans, poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, elle a vécu mille vies. Nous l’avions rencontrée chez elle, à Paris, en 2021. En août dernier, elle avait fêté ses 100 ans. Ce qui l’intéressait surtout, c’était de pouvoir célébrer les 80 ans de la libération de Paris, dont elle conservait un vif souvenir. Entrée en résistance à l’âge de 18 ans sous le nom de « Rainer », poétesse, reporter de guerre, amie d’Éluard et de Hô Chi Minh, Madeleine Riffaud semble avoir vécu mille vies, et survécu à toutes. Elle est morte ce mercredi 6 novembre. Atteinte de cécité depuis quelque temps, elle avait ouvert sa mémoire au scénariste Jean-David Morvan. Qui, depuis 2021, raconte avec Dominique Bertail son édifiant parcours dans une formidable série dessinée (Madeleine, résistante, éd. Dupuis).
La BD, dont le troisième tome est paru l’été dernier, donne à voir notamment comment elle avait été, à 19 ans, capturée après avoir abattu un sous-officier allemand, puis torturée par les miliciens français et la Gestapo. De l’un de ses bourreaux, qui la forçait à observer d’autres personnes se faire torturer, elle disait : « Il a déclenché quelque chose en moi. J’ai pensé : “Ah oui ! tu veux que je regarde, eh bien je vais le faire, et tout retenir, le moindre détail. Et si j’ai la chance de m’en sortir, je raconterai tout” ». Avec elle, une voix essentielle s’est éteinte. Juliette Bénabent, Télérama le 6/11
Hommage à Madeleine Riffaud
En 2023, le Centre d’histoire de la résistance et de la déportation, le CHRD sis à Lyon, consacrait une grande exposition en hommage à Madeleine Riffaud. Une exposition dédiée à un personnage au destin hors du commun, Madeleine Riffaud , jeune fille et résistante, poète et combattante, femme et monument, infatigable raconteuse d’histoires. Madeleine a croisé la route d’auteur attentifs et amoureux, le scénariste Jean-David Morvan et le dessinateur Dominique Bertail qui se sont assigné comme mission de faire le récit de ses 1000 vies.
A partir des planches originales de leur BD « Madeleine, Résistante », d’objets et de documents d’archives issus des collections personnelles de Madeleine Riffaud et de celles de grands musées de la Résistance français, l’exposition proposait de suivre le parcours de Madeleine et son engagement politique inébranlable, toujours d’actualité. Le CHRD, 14 avenue Berthelot, 69007 Lyon
Madeleine Riffaud et La Vie Ouvrière
En 1949, Madeleine Riffaud est engagée comme journaliste à La Vie ouvrière, l’hebdomadaire de la CGT tiré à un demi-million d’exemplaires et dirigé par Gaston Monmousseau, où elle avait publié son premier poème anticolonialiste dès novembre 1946 et où elle écrira jusqu’en 1958 (en 1956, elle sera nommée Grand reporter). Au printemps 1952, elle est envoyée en reportage en Algérie pour trois mois, dans le droit fil de ses enquêtes et articles publiés en 1951 sur les conditions de vie des travailleurs algériens en France métropolitaine. Ses reportages montrent le fossé entre la richesse des colons et la pauvreté des autochtones, entre le discours républicain enseigné à l’école et les inégalités sociales et civiques « insoutenables » constatées dans le pays. Son second voyage en Algérie a lieu en septembre 1954 pour couvrir le séisme d’Orléansville du 9 septembre 1954, qui fit 1250 morts et 3 000 blessés, où elle constate plus de secours aux habitants d’Orléansville que pour ceux des villages arabes alentour.
Son témoignage nourrit La Folie du jasmin – poèmes dans la Nuit coloniale, recueil de poèmes écrits de 1947 à 1973. En France, La Vie Ouvrière a lancé en arabe et en français un appel « à la solidarité avec nos camarades algériens ». Elle décrit les chaînes de solidarité, passant par les dockers de Marseille et d’Oran, pour apporter les dons du peuple français aux familles arabes touchées par le drame. Partie en Indochine, Madeleine Riffaud devient correspondante permanente du journal. En août 1958, elle intègre le quotidien L’Humanité, chargée de couvrir la guerre d’Algérie. Yonnel Liégeois