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Drôle de climat à Orsay !

Jusqu’au 15/07, le musée d’Orsay (75) propose 100 œuvres qui racontent le climat. Un parcours où peintres et sculpteurs, mais aussi naturalistes, invitent le public à mesurer la fragilité de notre environnement. Entre accélérations technologiques, essor des transports et urbanisation rapide.

Rosa Bonheur, Labourage nivernais

La société actuelle est en train de se rendre compte d’une réalité déjà connue depuis au moins cinquante ans : la température moyenne de la planète augmente inexorablement, cette montée est due en majeure partie à l’activité humaine[1]. Le musée d’Orsay, dans une volonté de sensibiliser le public, propose un parcours à travers le Musée et même au-delà, avec des prêts d’œuvres dans d’autres musées. On ne peut qu’admirer le projet. Non seulement l’idée de faire parcourir le musée autour d’un thème aide à désenclaver les salles « stars », mais le sujet lui-même est capital pour notre avenir. Si un tel projet parait essentiel face à une politique de déni devenue volontairement destructrice, il semble pourtant se contenter avant tout de répéter de bons sentiments qui finissent par devenir des lieux communs.

Un parcours essentiel

L’opportunité du parcours se fait particulièrement sentir lorsqu’est révélée une authentique politique de destruction volontaire d’informations : soit un déni volontariste voire obscurantiste[2]. Derrière cette exposition, l’idée principale est de rappeler que l’époque qu’englobe la collection du musée représente précisément ce moment dans l’histoire où la France se transforme, passant d’une société essentiellement agraire à une société industrielle. Les bouleversements économiques, culturels, politiques ou sociaux qu’avait vécus la France sont formidables. Le double sens de ce mot (le glissement de terrible à admirable) est bien transcrit dans la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola. Il ne pouvait cacher son admiration face à l’explosion féérique des grands magasins dans Au Bonheur des Dames ni sa colère face à la misère des mineurs dans Germinal.

Claude Monet, Le Pont du chemin de fer à Argenteuil

Le choix des œuvres que propose le Musée d’Orsay souligne cette transformation dans toute sa diversité. Cela se voit dans les différents artistes qui, malgré leurs sensibilités plastiques divergentes, ont tous été marqués par ce phénomène. Ainsi, le parcours nous donne à voir aussi bien des tableaux de Rosa Bonheur, Gustave Moreau et Camille Pissarro que des sculptures de Jean Carries ou François Pompon. Toute la force de ce parcours atypique découle du fait qu’il nous fait traverser l’intégralité du musée et découvrir l’ensemble des galeries. Les sujets présentés font valoir l’étendue des transformations, avec des images d’ouvriers anonymes en même temps que le célèbre portrait de Louis Pasteur, des scènes bucoliques et des paysages urbains, des hommes et des bêtes.

Un projet décevant

Le problème d’un tel parcours ? Il n’y pas de contextualisation. Les images sont autant de prétextes pour nous parler de situations actuelles, le plus souvent sur un ton culpabilisant et moralisateur. Le buste de mineur de Carrière est une occasion de nous rappeler les gaz à effet de serre dus au charbon[3]. Le célèbre portrait de Pasteur peint par Albert Edelfelt (1854-1905), est présenté pour parler du surpeuplement actuel, ce qui sous-entend qu’il serait dû aux découvertes de l’homme scientifique. Le cartel à côté d’un autre tableau le décrit ainsi :

Devant une serre, une jeune fille cueille des fleurs ou des fruits dans un potager où se mêlent diverses espèces. Contrairement à la monoculture, vulnérable aux maladies et aux parasites et fortement dépendante des pesticides, des cultures diversifiées permettent de limiter leur propagation. En alternant les espèces, il est possible de réduire la contagion généralisée des plantes par les pathogènes.

Il n’est même pas utile de préciser le tableau puisqu’à partir de la deuxième phrase, ce cartel pourrait s’appliquer aussi bien aux Coquelicots ou bien aux Iris dans son jardin de Monet qu’au tableau véritable. Pourquoi telle œuvre plutôt que telle autre ? Quel est le lien entre le sujet de l’œuvre et la préoccupation du parcours ? Plus grave encore, quel est le lien avec l’époque du musée ? Les textes du parcours évoquent les préoccupations contemporaines sans s’interroger des attitudes antérieures. Et pourtant, il existait une préoccupation de la destruction de l’environnement liée à l’industrie. Tout le mouvement romantique anglais, dès le milieu de XVIIIe siècle est une réaction à l’industrialisation. Hawkeye, le héros du Dernier des Mohicans, fustigeait les colons dans leurs « pratiques dispendieuses » (wasty ways) qui est en somme une des premières mises en garde. Le Walden (1854) de Henry David Thoreau tient un discours similaire. Il suffit de lire Les Rêveries du promeneur solitaire (1782) pour découvrir que le problème n’échappe pas au monde francophone…

Constantin Meunier et J. Petermann, Puddleurs au four, dit aussi Puddleurs sortant la loupe

Le discours des artistes de l’époque que recouvre le Musée d’Orsay démontre qu’ils étaient clairement conscients des enjeux. L’artiste et critique anglais John Ruskin (1819–1900), face aux couleurs industrielles, militait pour l’exploration de la nature dans la compréhension des couleurs. On aime bien dire que les Impressionnistes peignent la modernité. Mais à voir les œuvres de plus près, on voit clairement qu’ils disent : la modernité, oui, mais à quel prix ? Sisley, ce maître de l’eau, peint la Seine en crue. Monet peint un champ de coquelicots comme pour préserver la vue d’une nature vouée à disparaître. Ce monde moderne les fascinait. Monet se rendait à Londres précisément pour voir les couleurs du ciel altéré par la pollution. Mais à la fin de sa vie, il crée un havre de paix à Giverny. Si la nature était avant tout soumise au service de l’homme, on ne peut nier qu’elle fut une véritable préoccupation qui traverse le siècle et qui se traduit dans l’art.

Copie à corriger

Le projet fut réalisé dans la précipitation, le résultat s’en ressent. Il n’y a aucun lien entre les œuvres et les sujets évoqués (sauf dans le caractère illustratif des premiers), mais surtout aucune considération des réalités de l’époque. La révolution industrielle avait déclenché une révolution sociale dont il était difficile de mesurer les contours. Mais à la suite de l’exode rural, on s’est retrouvé avec une densification de la population et une mauvaise répartition des richesses, un déséquilibre autant écologique qu’économique et social. A l’époque, on n’en voyait que les conséquences immédiates d’insalubrité : une hygiène insuffisante, des crises sans précédent de santé publique. Même si les solutions trouvées en ce temps-là nous semblent aujourd’hui qu’une fuite en avant, on ne pouvait ignorer que l’environnement n’était pas en mesure d’encaisser les bouleversements. Par manque de contextualisation historique et tel qu’il a été pensé, ce parcours entre 100 œuvres qui racontent le climat ne nous apprend rien d’autre que ce que nous savons déjà, il ne nous permet pas vraiment de mesurer l’ampleur de la menace climatique. Un parcours à enrichir donc, entre réflexion et culture. Francis Mickus

100 oeuvres qui racontent le climat : Jusqu’au 15/07, du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi de 9h30 à 21h45. Musée d’Orsay, Esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris (01.40.49.48.14). Le catalogue de l’exposition (240 pages., 100 illustrations, 35€).

[1] Nous datons à partir de 1945, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la nouvelle ère géologique, dénommée « l’anthropocène » qui pense que l’activité humaine entraine des transformations climatiques de la planète.

Honoré Daumier, Adolphe Victor Geoffroy-Dechaume, Émigrants

[2] Pour plusieurs raisons qui ne se limitent pas au déni climatique, les gouvernements actuels mènent une campagne aussi violente que systématique contre le monde universitaire allant de coupes sévères dans les budgets de fonctionnement (40% de réduction dans le budget de la bibliothèque centrale à la Sorbonne) à des ingérences dans les politiques éducatives et scientifiques des institutions. On peut cependant saluer la résistance qui se met en place.

René Billotte, Paysage à la porte d’Asnières

[3] Ce qui finalement crée une fausse opposition entre les préoccupations écologiques et sociales, que l’on retrouve dans l’œuvre de Dickens ou dans Les Misérables de Hugo. Même Marx avait évolué : si au départ il était chantre du progrès technologique, il avait par la suite compris que l’exploitation ouvrière et l’exploitation écologique étaient liées.

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Makbeth, un magistral délire

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Louis Arene et Lionel Lingelser présentent Makbeth. Avec un K à la place du C, par le Munstrum Théâtre, une version brillante et délirante d’une des pièces les plus célèbres de William Shakespeare.

Obus, grenades et mines explosent sans répit. Flashs aux éclats aveuglants et fumée âcre percent la nuit poisseuse. Les corps se démembrent puis gisent, désormais sans vie. Le vacarme des bombes s’insinue au plus profond des êtres, comme une symphonie au-delà du funèbre. Avec des allers-retours, dans un trouble émotionnel, entre les landes de l’Écosse médiévale et les guerres contemporaines. Devant un public capturé jusqu’au fond des fauteuils, c’est ainsi que démarre le nouveau spectacle du Munstrum Théâtre. Après sa création à Châteauvallon, scène nationale du Var, Makbeth fait escale à Lille, avant une tournée qui s’annonce copieuse.

La pièce se signale avec un « k » pour la distinguer de l’originale signée William Shakespeare. En 1972, Eugène Ionesco avait proposé une réécriture à sa sauce tragi-burlesque de cette pièce du Britannique et prolifique auteur. Macbett prenait alors deux « t » finaux. Ici, Louis Arene et Lionel Lingelser proposent une adaptation très personnelle de cette œuvre ultime publiée quelques années après la mort de l’auteur en 1616. Macbeth est incontestablement l’œuvre la plus sombre de Shakespeare, l’une des plus célèbres aussi, avec son lot de meurtres et de désespoirs nés dans la pensée confuse de dictateurs fous. Une pièce qui, pour le Munstrum, résonne sinistrement avec « la douleur du monde actuel ».

Malice, humour et hémoglobine

Pour Lucas Samain, qui signe l’adaptation, voilà « l’histoire d’une ambition dévorante qui s’accomplit dans un premier meurtre et en entraîne d’autres en cascade ». Macbeth s’est emparé du pouvoir. Son règne dictatorial s’épuise dans le sang. Sur scène, bien après les formidables combats du début, voilà le temps des intrigues et des meurtres en solo. Le fil du récit parfois se distend, au risque d’égarer, et l’on aurait aimé un peu moins de longueurs. Mais l’équipe avait prévenu, il ne s’agit pas d’une énième lecture du Macbeth original. La démesure, le décor débridé, le grand-guignol qui ont fait la marque de fabrique de la compagnie depuis sa création en 2012 sont avec malice et humour au rendez-vous. Makbeth est d’évidence une des éclosions fortes de ce printemps.

Mentionnons la musique originale et les créations sonores de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen. Louis Arene, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Lionel Lingelser, Anthony Martine, François Praud, et Erwan Tarlet ? Les comédiens sont tous parfaits en simples soldats face à la mitraille, en sautillant fou du roi, en traîtres vengeurs, en rois et reine assoiffés de puissance et pris à leur propre piège sans autre issue que leur trépas. Makbeth, juché sur la tour d’arbitre d’un match de tennis, n’est plus au final habillé richement que de sa couronne. Avec le corps recouvert du bout des orteils à la pointe des cheveux d’une matière écarlate et gluante. Son épouse a rejoint les mondes parallèles de la folie. Sans illusion, il contemple encore un instant son œuvre barbare et sanglante. Vraiment, le Munstrum sait magnifier le rouge vif. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, Louis Arene et Lionel Lingelser : du 10 au 13/06, les mardi et mercredi à 20h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h.Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Malakoff, Scène nationale du 05 au 07/11. Théâtre Varia, Bruxelles du 12 au 14/11. Théâtre du Rond-Point, Paris du 20/11 au 13/12. Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’est mosellan les 05 et 06/03/26. La MC2, Grenoble les 11 et 12/03.

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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Valentina, une histoire de cœur

Au théâtre des Abbesses (75), Caroline Guiela Nguyen présente Valentina : une enfant roumaine se fait interprète pour sa mère, venue se faire soigner en France. D’un battement de cœur l’autre, la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire.

Avec les outils du conte et aux frontières du documentaire, Caroline Guiela Nguyen nous entraine dans le parcours tortueux qui mène une jeune Roumaine à jouer les interprètes pour sa mère malade, venue se faire soigner en France. La fillette de neuf ans est confrontée à une série d’épreuves, à l’école comme à l’hôpital, dont elle sortira non sans encombres. Après des pièces chorales, comme Lacrima dont l’action a lieu au cœur d’un atelier de haute couture à Paris, de dentelle à Alençon et de broderie à Mumbaï, Carolyne Guiela Nguyen se focalise sur un récit plus intime, présenté en ouverture des Galas du Théâtre national de Strasbourg, qu’elle dirige depuis 2023.

Exil et santé

Ce nouveau festival rassemble dans tous les lieux du TnS « des artistes qui ont créé leurs spectacles avec des personnes dont les trajectoires de vie n’ont pas encore rencontré nos plateaux ». Y fut programmé Marius, d’après Marcal Pagnol, créé par Joël Pommerat avec des détenus. Dans le même esprit, Valentina est joué par une mère (Loredana Iancu) et sa fille Angelina (en alternance avec Cara Parvu), rencontrées parmi des personnes de la communauté roumaine et rom venues passer des auditions pour le projet. La metteuse en scène souhaitait explorer une langue latine, proche du français, mais pas suffisamment pour être comprise quand il s’agit de parler de pathologie complexe, de patient à médecin. La pièce est née d’une rencontre avec l’association Migrations Santé Alsace qui favorise l’accès des populations exilées aux soins de santé, notamment grâce à des interprètes. C’est là qu’elle a appris que, « faute de professionnels pouvant assurer la traduction, les familles avaient recours à leurs propres enfants ».

« Il était une fois », annonce une voix off qui accompagnera les épisodes de Valentina. Mais cet appel à l’imaginaire et au merveilleux est vite rompu par une question bien réelle. Comment, une fois arrivée en France avec sa fille, la maman va-t-elle se débrouiller pour se faire entendre du médecin et saisir ses explications ? Arrivera-t-elle a faire réparer son cœur qui flanche ? Après de vaines tentatives par gestes ou traductions de son téléphone, elle n’a d’autre solution que de s’en remettre à Valentina qui a vite appris le français à l’école. La fillette est alors confrontée à la gravité de la maladie maternelle et se sent également obligée de mentir à l’école pour couvrir ses absences et garder secret l’état de sa mère. La tâche est trop lourde pour la petite : elle est prise au piège de ses propres mensonges, sa mère la voit dépérir sans rien y comprendre, isolée dans sa langue. Seul un miracle pourra sauver la situation. Il advient par la magie  de l’amour et la narration se boucle sur un happy end.

Du conte au documentaire

Le réalisme de la mise en scène, appuyé par la présence constante d’une caméra qui projette en gros plan les faits et gestes des comédiens, entre en contradiction avec l’univers du conte. D’autant que les battements de cœur qui, au plateau, soulignent les émotions des personnages, tirent la pièce vers le pathos. La féérie a du mal à opérer. Pour autant, on se laisse davantage convaincre par l’aspect documentaire du projet. Il renvoie à des histoires bien réelles : face au droit fondamental de se soigner que les institutions publiques devraient leur garantir par souci d’égalité, certaines personnes allophones n’y ont pas accès faute d’interprètes. Les questions de langue et de traduction sont l’autre fil rouge qu’on peut suivre pour apprécier ce spectacle.

La metteuse en scène s’y entend à passer d’un idiome à l’autre, à faire valser les sonorités chez les acteurs. Les mots s’entrelacent et se mêlent aux accents des violons de Marius Stoian et Paul Guta, deux autres Roumains embarqués dans cette aventure. On entre en sympathie avec Loredana Iancu, parfaite en femme vaillante et mère dévouée. Angelina Iancu pétille de malice et d’intelligence : elle excelle dans son rôle d’interprète simultanée et de petite menteuse, jouant avec nuance et retenue les épreuves que traverse l’héroïne. Chloé Catrin, tour à tour cardiologue et directrice d’école, incarne la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Valentina, Caroline Guiela Nguyen : jusqu’au 15/06, du lundi au samedi à 20h (relâche le jeudi), le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 16/09 au 03/10, TNS de Strasbourg. Du 08 au 12/10, Célestins de Lyon. Valentina ou la vérité est paru chez Actes-Sud-Papiers.

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Montreuil en plein travail

Jusqu’au 19/07 à Montreuil (93), le Centre Tignous propose Quel travail ?. Une exposition collective qui offre une plongée artistique au cœur du monde ouvrier et de ses représentations. En dialogue, des œuvres de Charles Pollock et de quatre artistes contemporains. Sans oublier, le 07/06, une performance musicalo-littéraire autour du texte À la ligne, feuillets d’usine de Joseph Pontus.

L’exposition Quel travail ? fait dialoguer les portraits de travailleurs des années 1930, réalisés par Charles Pollock*, avec des œuvres contemporaines. Presque cent ans plus tard, le photographe Jean-Louis Schoellkopf réalise lui aussi des portraits de travailleurs. Des photographies faites sur différents sites de production, textile-chimie-électrique, de Mulhouse… Suivant son protocole habituel, il invite les ouvriers à poser librement avant d’installer sa chambre moyen format numérique sur trépied. Un nouveau visage de l’usine apparaît, aseptisé et coloré, où prennent place des femmes.

Béatrice Duport, quant à elle, n’a cessé d’enfreindre l’interdiction de pénétrer dans cet univers longtemps réservé aux hommes. Ses pièces, proches du ready-made, issues d’un monde industriel en Picardie ou au Mali, sont transformées puis déplacées dans un lieu d’exposition. Elles ouvrent ainsi un espace entre monde industriel et monde artistique, deux mondes qu’elle tente d rapprocher. Pauline Pastry rappelle la vitalité du monde ouvrier qui s’est développé à Montreuil à la fin du 19ème siècle et avec lui des manifestations politiques et culturelles. Avec son installation Les ateliers du diable, la jeune plasticienne évoque les soirées ouvrières qui ont eu lieu à cette époque, avant-garde des futures universités populaires.

Quant à Isabelle Rèbre, la commissaire de l’exposition, elle a réalisé une installation qui évoque les fresques murales réalisées par Pollock. Intitulée Le bout de la chaîne, elle met en scène un ramasseur de canettes dans les rues de New York aujourd’hui, entassant des sacs sur un charriot au milieu d’une foule indifférente. Une totale immersion dans un plan séquence projeté sur un mur de cinq mètres, repris en boucle comme les gestes répétitifs de l’homme. Un thème d’exposition original, prompt à mettre au travail l’œil du visiteur ! Yonnel Liégeois

Quel travail ?, Isabelle Rèbre : jusqu’au 19/07, les mercredi et jeudi de 14h à 18h, le vendredi de 14h à 21h, le samedi de 14h à 19h. Centre Tignous d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Réservation : cactignous@montreuil.fr

Autour de Joseph Pontus, le 07/06 à 20h et 21h30 : Accompagné au saxophone par Geoffroy Gesser, Bernard Bloch lit des extraits du texte À la ligne. Feuillets d’usine (Folio Gallimard, 288 p., 8€50) de Joseph Pontus. Dans ce récit autobiographique, le poète devenu ouvrier raconte son quotidien d’intérimaire dans les conserveries de poisson et abattoirs bretons. Le bruit, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, les souffrances du corps s’accumulent inéluctablement. Entrée libre, réservation obligatoire.

Rencontre avec Francesca Pollock, le 14/06 de 16h à 17h : Fille de Charles Pollock, elle est l’auteure de Mon Pollock de père (Verdier, 192 p., 10€). Trente ans après la mort de son père, elle cherche à renouer le dialogue avec celui qui fut le premier peintre de la famille. Dans un récit intime, elle tente de percer son mystère, où il est question d’art et de fraternité. Une signature aura lieu à l’issue de la rencontre. Entrée libre, réservation obligatoire.

*Charles Pollock a d’abord développé une œuvre figurative engagée, influencée par les muralistes mexicains et les préoccupations sociales de son époque. Frère ainé de Jackson Pollock, ses portraits d’ouvriers, réalisés lors de la Grande Dépression aux États-Unis, témoignent de la précarité des travailleurs et d’une époque marquée par des mutations économiques profondes. Ces dessins et peintures réalistes, souvent éclipsés par ses œuvres abstraites de la maturité, font ici l’objet d’une relecture essentielle.

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La Commune de Paris, 150 ans (8)

Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Pendant soixante-douze jours, le peuple de Paris va vivre libéré de ses chaînes. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père Lachaise… Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LE MASSACRE DU PÈRE-LACHAISE

Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.

Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.

Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.

Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.

Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.

En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, in Les amies et amis de la Commune de Paris 1871

Le Mur des Fédérés

Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.

En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.

Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Un grand  rassemblement festif est d’abord organisé en matinée, Place de la République : animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. Ensuite, vers 14h, le cortège se met en marche, direction le cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois

À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants : un site à consulter, la vie musicale en cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.

À lire : La Commune de Paris, sous la direction de Michel Cordillot (Éditions de L’Atelier), La Commune au présent de Ludivine Bantigny (Éditions de La Découverte), Commune de Paris La franc-maçonnerie déchirée d’André Combes (éditions Dervy) et Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (éditions Rivages/Noir).

À consulter : le blog de Michèle Audin. Elle est l’auteure de cinq ouvrages sur la Commune. Deux fictions chez Gallimard, Comme une rivière bleue et Josée Meunier, 19 rue des Juifs, et trois livres historiques chez Libertalia (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux et Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871). La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, propose un nouveau décompte des morts de la Semaine sanglante, allant jusqu’à « certainement 15 000 morts ».

À admirer : La dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.

À voir :  La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.

À suivre : Des événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, Emmanuel Macron, il ne participera à aucune manifestation liée à la Commune. Il rendra hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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Navel, un prolétaire à l’esprit libre

Nouvellement réédité, aux éditions L’échappée paraît Passages, le livre de Georges Navel. Ouvrier vagabond, l’écrivain et poète (1904-1993) fuyait la tristesse de l’usine pour une vie de travaux de plein air. Ami de Jean Giono et de Colette, reconnu par les historiens du social, le personnage était hors du commun. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°378, mai 2025), un article de Régis Meyran.

Tour à tour manœuvre, ajusteur, terrassier, correcteur d’imprimerie et apiculteur, Georges Navel fut parallèlement un auteur publiant à la NRF et dans L’Humanité, un temps pressenti pour le Goncourt. Passages est un roman sur les illusions et désillusions de l’enfance et de l’adolescence. Il s’ouvre sur des descriptions poétiques et enchantées de la nature et de la vie rurale dans un petit village lorrain. On y suit les travaux quotidiens de la maisonnée pauvre des Navel, le père à l’usine et au café pour y noyer la souffrance du labeur, la mère à la cueillette et au potager avec ses treize enfants à élever. Tout cela est vu à travers les yeux innocents d’un gamin, qui dans le même temps s’émerveille des promenades aux champignons le long de la Moselle, des altiers militaires allant à cheval sous sa fenêtre, des jeux avec les papillons et les libellules près du ruisseau dans la langueur de l’été. Mais le récit signe aussi, et surtout, le passage à l’adolescence et à l’âge adulte du jeune Georges, suscitant de l’amertume et rendant plus forts la nostalgie et le souvenir de l’enfance.

Lors de la Grande Guerre, l’exaltation des premiers jours laisse peu à peu la place à une indicible peur de la mort. Son village se situant proche de la ligne de front, il observe les soldats agonisants et ce qui reste des champs de bataille. Puis il est envoyé par la Croix-Rouge, avec d’autres petits, loin du front, en Algérie : il y côtoie le monde colonial – un instituteur guindé, un gardien de prison placide – et voue une admiration aux fiers « indigènes » avec qui il ressent une proximité, peut-être de classe. Le retour se fait à Lyon, où sa famille a été évacuée, et où il apprend le métier d’ajusteur. Sur les pas de son grand frère, il fréquente le milieu anarcho-syndicaliste, suit les cours de l’université syndicale, défile pour le 1er mai derrière le drapeau noir. Esprit rebelle à toute idéologie, il mènera ensuite une vie itinérante. Déserteur du service militaire, il rejoindra l’armée républicaine dans la guerre d’Espagne en 1936.

« J’admire les livres de Georges Navel, la réalité est maniée de main de maître. Elle est nue et crue, c’est incontestable (…) mais le fait vrai est mélangé à la lueur. On trouve l’exemple à chaque ligne et toutes ces lueurs font courir le phosphore romanesque sur une réalité plus vraie que la vérité (…) C’est un travail de héros grec : nous sommes dans les Travaux et les Jours d’un Hésiode syndicaliste ». Jean Giono

Outre sa qualité poétique, l’intérêt historique et sociologique de cette œuvre s’avère considérable. Le lecteur touche du doigt la condition des prolétaires, la vie des campagnes et dans les forges, où un accident pouvait vite mener à se faire scier la main, à chaud – sans anesthésie, par un infirmier peu formé. Des sociologues, de Georges Friedmann à Philippe Ganier, ont noté que la vie de Georges Navel était exemplaire d’une classe en transition, entre une économie rurale déclinante et une société industrielle de production standardisée. Passages ? Un livre empreint du regret romantique d’une impossible vie paysanne autosuffisante, du refus d’une existence épuisante et répétitive à l’usine. Un magnifique hommage, aussi, à la condition ouvrière. Régis Meyran

Passages, de Georges Navel (L’Échappée, 384 p., 22 €). Les autres ouvrages de Georges Navel : Travaux (Folio Gallimard, 256p., 8€50), Parcours (Gallimard, 240 p., 13€), Sable et limon (Préface de Jean Paulhan. Gallimard, 516p., 26€), Chacun son royaume (Préface de Jean Giono. Gallimard, 326p., 22€), Contact avec les guerriers (Plein Chant, Bassac, 208 p., 18€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule : entièrement pensée et rénovée, pagination augmentée et maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 378, un remarquable dossier sur les récits (Face au chaos du monde, pourquoi en avons-nous besoin ?) et un sujet en hommage à Emma Goldman (1869-1940), l’anarchie au féminin : « Allez manifester devant les palais des riches, exigez du travail. S’ils ne vous en donnent pas, exigez du pain. S’ils vous refusent les deux, prenez le pain » ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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Guerre d’Algérie et propagande tenace

Dès que pointe un espoir de reconnaissance des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, une nouvelle polémique enflamme le débat et la propagande se met en branle. Jean-Marie Le Pen, un para respectable ? Jean-Michel Apathie, un révisionniste ? La guerre chimique, une chimère ? Les travaux des historiens démontrent le contraire. Il est temps de stopper les surenchères.

« La bataille d’Alger », film de Gillo Pontecorvo (1966)

« Chaque année, en France, on commémore ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ? », déclarait Jean-Michel Apathie le 25 février sur RTL. Suspendu d’antenne, il a décidé de quitter la radio, non sans explications. « J’ai été roulé dans le mépris et l’injure par le « Bolloréland ». Cyril Hanouna m’a insulté, c’est un réflexe. Pascal Praud m’a insulté, c’est corporate », écrit-il sur le réseau X. « Jean-Michel Apathie a eu l’audace extraordinaire de faire une comparaison qui ne choque absolument pas les historiens », déclarait le 6 avril Fabrice Riceputi dans l’émission La Dernière sur Radio Nova. L’élève de Pierre-Vidal Naquet, auteur récemment de Le Pen et la torture. Alger 1957, l’histoire contre l’oubli (Le Passager clandestin, 2024) sait de quoi il retourne. « Il y a avec l’Algérie une pathologie française spécifique, de tout ça les gens ont eu comme récit une mythologie qui date de l’époque coloniale ». Fabrice Riceputi démonte sans mal « la théorie des torts partagés », mettant sur le même plan les crimes commis par les indépendantistes et ceux perpétrés par un État surpuissant. Comme lui, ils sont nombreux à avoir dénoncé et rétabli les faits : Pierre Vidal-Naquet, Jean-Luc Einaudi, Benjamin Stora, Alain Ruscio, Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault et tant d’autres. Torture, viols, meurtres, enlèvements perpétrés par l’armée française et couverts par les autorités de l’époque sont largement avérés.

En 1999, le terme de guerre qualifia enfin les crimes commis par l’armée françaises. Les événements médiatiques ont suivi. Il faut lire à ce propos Algérie, une guerre sans gloire de Florence Beaugé qui vient de reparaître au Passager clandestin. Elle y détaille par le menu – et ça remue les tripes – ses six ans d’investigations dès 2000 pour informer les lecteurs du Monde des atrocités commises en Algérie. Le témoignage de Louisette Ighilahriz sur les sévices et les viols qui l’ont à jamais traumatisée fera boule de neige. La journaliste interroge les généraux Aussaresses, Bigeard, Massu et ça rue dans les brancards. Jean-Marie Le Pen intente des procès à tout va à l’encontre des médias qui relatent ses atrocités. « Le Monde » n’y échappe pas. Les responsables du journal comparaissent avec Florence Beaugé qui a retrouvé le poignard égaré dans la Casbah d’Alger en pleine Bataille par l’ancien para. Un couteau des jeunesses hitlériennes avec une croix gammée et un fourreau siglé « J.M.Le Pen, 1er RP ».  Henri Alleg, auteur de La Question, fait sa déposition et déclare : « Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l’Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne ».

C’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, la diplomatie continue à vaciller. Si en 2020, Emmanuel Macron charge Benjamin Stora de « dresser un état des lieux juste et précis » sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, il se fait vite girouette. Il accuse la nation algérienne de s’être construite sur « une rente mémorielle » et décide de réduire le nombre de visas accordés aux pays du Maghreb, en raison de leur « refus » de rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière. Maintenant, c’est la course à l’échalotte entre le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau qui menace de démissionner si le bras de fer faiblit sur la question, Laurent Wauquiez qui évoque la réouverture d’un bagne à Saint-Pierre-et-Miquelon quand le garde des Sceaux Gérald Darmanin veut expulser les prisonniers étrangers on ne sait où.

Pendant que les uns et les autres se tirent la bourre pour choper la première place sur le podium, France Télévisions déprogramme un documentaire sur l’usage des armes chimiques durant la guerre d’Algérie. Prévue mi-mars dans l’émission La Case du siècle sur France 5, l’enquête de Claire Billet et Christophe Lafaye Algérie, sections armes spéciales ne sera visible que sur le site de la chaîne, dans un premier temps. Elle révèle « un crime de guerre inconnu sauf de quelques spécialistes. Des milliers de Français ont utilisé des gaz contre des milliers d’Algériens. C’est une information majeure dont on parle très peu. On tape dans un édredon, c’est effrayant », dit Fabrice Riceputi. D’autant que si on ne peut toujours pas faire toute la lumière sur la tragédie de la colonisation française en Algérie, on laisse faire n’importe quoi dans les colonies actuelles, de la Nouvelle-Calédonie à Mayotte. Amélie Meffre

Fabrice Riceputi et ses confrères animent deux sites pour faire la lumière sur la colonisation passée et présente (histoirecoloniale.net) et sur les enlèvements lors de la Bataille d’Alger (1000autres.org).

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Wonnangatta, un polar métaphysique !

Aux Plateaux sauvages (75), jusqu’au 24/05, Jacques Vincey présente Wonnangatta. La pièce de l’Australien Angus Cerini, aux allures de western absurde, offre un singulier terrain de jeu au duo Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter.

Après avoir découvert l’écriture d’Angus Cerini avec L’Arbre à sang, mis en scène par Tommy Milliot en 2023, Jacques Vincey, qui aime les auteurs contemporains et les défis, s’attelle à Wonnagatta, l’épopée de deux hommes à la recherche d’un troisième, disparu, puis de son présumé meurtrier. À deux jours de cheval du bourg le plus proche, Harry est venu livrer son courrier à Jim Barclay, quand il rencontre Riggall. Les deux hommes trouvent la maison du fermier désertée, le lit défait, des vêtements épars et son chien, Baron, les yeux « brillants de faim et d’angoisse »… Suivant l’animal, ils tombent sur les restes de Jim, enterrés dans le lit de la rivière. Le crime réclame justice. Harry soupçonne Bramford, le valet de ferme, et embarque Riggall dans une dangereuse cavalcade à travers le bush australien, pour le débusquer.

Ce sont des hommes de peu de mots qu’incarnent Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter. Angus Cerini imbrique dans le dialogue des descriptions d’un paysage aussi rude que leurs paroles. Il faut aux comédiens une écoute constante l’un de l’autre, pour tenir le rythme de ces changements de régime narratifs : ils se donnent la réplique tout en décrivant, telles des didascalies, leurs faits et gestes, leur environnement. Ils évoquent aussi ciel, nuages, beauté des lieux traversés, embuches rencontrées… L’écriture d’Angus Cerini, à la fois musicale et rêche, est rendue par la remarquable traduction de Dominique Hollier. Cet étrange duo porte la violence d’un William Faulkner, et la poésie épique d’un Jim Harrison. La mise en scène, au fil du rasoir, établit une vraie complicité d’acteurs, un jeu physique sous tension permanente. Harry le leader entraine Riggall, consentant malgré lui, dans une vaine aventure. Une histoire d’hommes brutaux. Une histoire d’amitié et de vengeance. Pour Jacques Vincey, ce couple a quelque chose de Vladimir et Estragon dans En attendant Godot. « Une histoire vraie », précise l’auteur en sous-titre.

Pour le public australien, la pièce fait référence à un crime crapuleux non élucidé, qui défraya la chronique : en 1917, un fermier – Jim Barclay – est retrouvé mort dans une région montagneuse et isolée du bush, à Wonnangatta. Transposé en France, ce scénario apparaît comme une quête de vérité et de justice, où l’on en vient à questionner l’essence même du mal et de la cruauté humaine, dans une nature à la fois grandiose et hostile. Ces grands espaces auxquels se confrontent les deux protagonistes dans leur cavalcade ne sont figurés ici que par ce qu’ils en disent, à leur manière peu loquace. Se mêlent à leurs échanges lapidaires des descriptions imagées et de brèves considérations philosophiques. La puissance d’évocation du texte suffit à faire naître devant nous scènes macabres, prairies, plaines, montagnes infranchissables, tempête de neige, boue et brouillard… La bande son se charge des pépiements d’oiseaux, bourdonnement de mouches, hurlements des chiens sauvages, rugissement du vent, galops des chevaux.

La scénographie, minimaliste, de Caty Olive tire la pièce vers l’abstraction. Sans cesse creusé par les interprètes, transformé en un chaos sinistre à l’instar de leur déshérence, le plateau vide et gris est éclairé par une série de tubes néons. Sous ces lumières glauques et blafardes, rampent des nappes de brouillard. Le metteur en scène a choisi de privilégier la langue de l’auteur et de se focaliser sur ces deux cow-boys sortis d’un western métaphysique en noir et blanc, à la Jim Jarmush. « Notre travail consiste à faire entendre la pièce sans parti-pris formel qui viendrait résoudre les questions multiples, le grand trouble dans lequel nous plongent Harry et Riggal », confie Jacques Vincey. Merci à lui de nous faire découvrir Angus Cerini, auteur de nombreuses pièces souvent primées et montées hors d’Australie. Mireille Davidovici

Wonnangatta, Jacques Vincey : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 19h, le samedi à 16h30 et 20h. Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.40.31.26.35).

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Contes et fées, la démystification

Jusqu’au 24/05, à la Manufacture des Abbesses (75), Antoine Brin présente Et à la fin ils meurent. Plus précisément, « la sale vérité sur les contes de fées »… Une pièce inspirée par la bande dessinée de Lou Lubie qui rappelle combien, au fil du temps, les contes dits pour enfants n’ont pas toujours été de jolies histoires.

Nous voilà prévenus par le titre, Et à la fin ils meurent, autrement dit les héros des contes de fées ne sont pas éternels. Même si beaucoup d’entre eux ont eu plusieurs vies… Sur la scène, une tour de carton-pâte, un arbre ridicule et au milieu, la grille d’entrée d’un parc avec derrière, sans doute, un fabuleux château, annoncent les réjouissances. Entre vérité historique argumentée et blagounette potache. On le sait, les personnages de contes évoluent généralement dans un manoir, parfois dans une forêt… Même si le metteur en scène et adaptateur, Antoine Brin, a choisi de les installer d’abord où ils se trouvent, c’est-à-dire dans un imaginaire collectif. Tout en s’inspirant clairement de la BD éponyme de Lou Lubie parue en 2021.

Sa ferme intention, réussie ? Tordre le cou à quelques rengaines. Les personnages des contes ne sont pas des gentils. Enfin, selon les versions. Car au fil du temps, plusieurs auteurs se sont inspirés des mêmes histoires pour en livrer leur version intime. Et c’est là que l’on découvre, si on ne le savait pas déjà, que lesdits récits ne sont souvent pas à mettre entre toutes les oreilles. Car l’on s’y trucide de bon cœur. Dans des ambiances de corps de garde ou de soirées trop arrosées. Même les versions les plus édulcorées sont montrées du doigt. On pense par exemple au roi salement incestueux de Peau d’Âne, qui mériterait bien plus qu’une ritournelle (chez Jacques Demy) pour être propulsé sur de meilleurs rails.

Pour déconstruire ces quelques mythes de gentils contes à raconter avant de s’endormir, Pierre-André Ballande, Virgile Daudet, Clara Leduc (ou Eugénie Gendron) et Leïla Moguez endossent le rôle de conteurs, voire celui des personnages. Souvent dans un semblant de pagaille très drôle, ils disent et jouent les diverses versions, sans en cacher les angles salaces, gores, inconvenants, etc. Le jeu est assumé, à la façon de certains stand-uppeurs. L’énergie développée sur le plateau ne masque pas le projet : dénoncer une « prétendue naïveté » alors qu’il s’agit de violences, de perversions, de refoulements et de travers insupportables. Même si passent par là des magiciens, des princes charmants et quelques fées pas sages du tout. Gérald Rossi, photos Sabrina Moguez

Et à la fin ils meurent, Antoine Brin : jusqu’au 24/05, du mercredi au samedi à 19h. La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris (Tél. : 01.42.33.42.03).

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Vire roule À vif !

Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.

Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.

Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.

Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.

Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois

Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).

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Israël-Palestine, un autre jour…

À la Manufacture des Œillets (94), les 16-17 et 18/05, le Théâtre des Quartiers d’Ivry organise trois soirées autour des textes de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien (1941-2008). Avec, en outre, une rencontre-lectures autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Un regard décalé, poétique et musical, sur un conflit qui ensanglante le Proche-Orient depuis moult décennies. Yonnel Liégeois

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), à la Manufacture des Œillets les 16-17 et 18/05, David Ayala orchestre Un autre jour viendra : entre musique et chants, trois temps forts rythmés par les mots et vers de Mahmoud Darwich, figure de proue de la poésie palestinienne et porteur d’un message de paix. « Mon pays n’est pas une valise », dit l’un de ses célèbres poèmes. Il est la Voix de l’exil, la voix d’un peuple déplacé, contraint et meurtri. Né en Galilée aujourd’hui israélienne, Mahmoud Darwich est un phare pour tout le monde arabe et bien au-delà, une lumière reconnue dans le monde entier. Œuvre majeure de la poésie contemporaine, nostalgie d’une patrie perdue, les poèmes de Darwich ne contiennent ni hargne ni haine mais bien plutôt l’esprit d’une tolérance universelle.

Un autre jour viendra, David Ayala :  les 16 et 17/05 à 20h, le 18/05 à 16h. Avec un artiste invité à chaque représentation (la comédienne Blandine Bellavoir le 16/05, l’acteur et réalisateur franco-algérien Reda Kateb le 17/05, l’acteur Sofian Khammes le 18/05) et les artistes permanents Sophie Affholder, David Ayala, Hovnatan Avedikian, Jérôme Castel, Cécile Garcia-Fogel, Astrid Fournier-Laroque, Hervé Gaboriau, Bertrand Louis, Fida Mohissen, Vasken Solakian. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

Avec aussi une rencontre-lectures, le 17/05 à 15h, autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Le conflit israélo-palestinien suscite des divisions profondes au sein de la société, nourrissant la montée de l’antisémitisme, de l’islamophobie, ainsi que des tensions intercommunautaires et interfamiliales. Dans ce contexte, les théâtres publics sont investis d’une mission essentielle : offrir un espace de réflexion au-delà des simplifications. Leur rôle est de restituer la complexité de la situation. En présentant des textes issus de diverses sensibilités, israéliennes-palestiniennes-internationales, une rencontre animée par Jean-Pierre Han, le directeur de la revue Frictions/théâtre-écritures, qui invite à la réflexion plutôt qu’à l’adhésion à une vérité unique.

Rencontre-lectures : le 17/05 à 15h, avec Nasser Djemaï (directeur du TQI, le Centre dramatique national du Val de Marne), Margaux Eskenazi, Mohamed Kacimi, Hervé Loichemol, Laurence Sendrowiz. Lecture des textes par David Ayala, accompagné par Vasken Solakian (oud). Entrée libre sur réservation au 01.43.90.11.11, par courriel à reservations@theatre-quartiers-ivry.com

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Un Feydeau à tout casser

Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.

Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé (1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.

Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.

Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini

On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).

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Frantz Fanon, le damné

Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Une lecture essentielle à l’heure où s’affiche sur grand écran Fanon, le film de Jean-Claude Barny. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.

Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.

Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.

Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. « Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon », écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini

Frantz Fanon. Une vie en révolutions, d’Adam Shatz (La découverte, 512 p., 28€).

La fresque (voir photo ci-dessus) du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du  160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.

Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.

FANON, CIRIEZ ET LAMY

Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois

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Cadiot, un parfum de mélancolie

Au théâtre des Abbesses (75), Ludovic Lagarde présente Médecine générale. Pour sa 8ème collaboration avec Olivier Cadiot en plus de 20 ans, il adapte au théâtre le roman fleuve de l’écrivain. Dans ce passage du livre à la scène, Laurent Poitrenaux, qui fut de toutes leurs aventures, endosse avec brio le rôle du narrateur.

 À la mort de son demi-frère, Closure, artiste et écrivain, se remet en question et se lance dans une quête de soi existentielle. Après une série de déboires plus ou moins farfelus, il va tenter de « repartir à zéro » pour, selon les admonestations du défunt frangin, « conjointer son projet personnel et son projet social ». Pour affronter l’avènement du « 3e système cosmique », il opère ainsi une retraite dans un coin perdu de campagne et s’adjoint la compagnie de deux cabossés par la vie, comme lui. Il y a Mathilde (Valérie Dashwood), une anthropologue revenue au bercail, qui cherche ses repères après trente ans chez les Indiens d’Amazonie et Pierre (Alvise Sinivia) un orphelin sans feu ni lieu, musicien ouvert à toutes les expériences. Il est un peu l’innocent de la bande.

Dans la maison dont Mathilde a hérité, ils tentent de confectionner à trois un « manuel de survie » en milieu hostile. Dans un monde devenu illisible où menacent guerres et désastre écologique, ils constituent une sorte de laboratoire des idées. Maitre du jeu et des horloges, Closure régit leur quotidien. Entre narration, monologue intérieur en voix off et interprétation en direct, Laurent Poitrenaux s’impose en personnage tyrannique, égoïste et fantasque face à une Valérie Dashwood moins convaincante en Mathilde, plongée dans les archives d’une famille dysfonctionnelle pour remonter aux sources de son mal être. Il manipule Pierre, esprit vierge qui ne demande pas mieux que d’apprendre. Alvise Sinivia, qui assure par ailleurs la conception sonore du spectacle, joue avec justesse un jeune homme imperméable aux névroses de ses camarades et fait son petit bonhomme de chemin en bricolant des instruments de musique d’avant-garde quand il n’est pas au piano.

De séquence en séquence, le narrateur démiurge impose à ses personnages des questions pour meubler de réponses la maison vide. Sans que jamais rien ne soit jamais résolu. Ces interrogations ouvrent une quête spirituelle dès le Credo d’une messe de Haydn jouée en début de spectacle sur le grand piano noir, tel un cercueil, à l’enterrement de son frère. « Et homo factus est » (et il fut fait homme), dit le latin à propos de l’incarnation du Christ par l’intercession du Saint-Esprit… Cette question du divin et de la trinité, les comparses vont la commenter en une parodie cocasse : seul moment vraiment drôle du spectacle ! Bien d’autres thèmes sont abordés au fil du roman que feuillettent pour nous les artistes, sous la houlette de Laurent Poitrenaux par le talent duquel les choses les plus complexes se disent facilement, et s’éclairent… « Qu’est-ce qu’on va devenir ? » demande Closure, à la fin de la pièce. « On devient tout court », réplique Mathilde.

« Quel sera le résultat de l’expérience ? Quelles traces laissera-t-elle ? Peut-on dire de la pièce qu’elle en est le résultat ? Ou bien qu’elle est précisément l’expérience en train de se faire ? », s’interroge à son tour Ludovic Lagarde. Il appartiendra au spectateur d’y répondre si toutefois il réussit à trouver son chemin dans ce vagabondage bien mené à travers les 400 pages du livre, guidé par la scénographie simple et fonctionnelle d’Antoine Vasseur. Découpé dans sa profondeur par des panneaux successifs, l’espace permet de remonter dans les méandres tortueux de cette quête infinie du sens des choses entre passé et présent, philosophie et politique, conscient-inconscient-voire jusqu’au seuil du préconscient. Il permet aussi la projection des vidéos signées Jérôme Tuncer : pour simuler le voyage en train vers la campagne de Mathilde, faire surgir les arbres du jardin derrière les vitres et ouvrir aux rêveries.

Médecine générale est une expérience à tenter sans garantie qu’on ne s’y perdra pas. On peut aussi se plonger dans les ouvrages d’Olivier Cadiot. Auteur inclassable, il pousse l’art d’écrire aux confins de la prose et de la poésie dans une permanente recherche stylistique, philosophique et politique. S’y reflète la profonde mélancolie des temps présents sous des abords désinvoltes. Mireille Davidovici

Médecine générale, Cadiot et Lagarde : Jusqu’au 13/05, du lundi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Départs de feu, la dernière publication d’Olivier Cadiot, est disponible chez P.O.L.

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