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Si Bussang m’était conté…

Jusqu’au 14/09, à Bussang (88), le Théâtre du peuple fête son 130ème anniversaire. D’une saison l’autre, un bel été vosgien quand comédiens, villageois et citadins investissent la cathédrale de bois. D’un roi nu à une belle bête, plaisir et bonheur des planches.

Au cœur de la forêt vosgienne, cathédrale laïque en bois depuis 1895, 130 ans d’histoire, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, où chaque année le public s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène lors de la représentation. La metteure en scène, comédienne et directrice du lieu, Julie Delille invite le public à entrer en résonance, à faire relation avec les autres. Comme le proposait Édouard Glissant, le regretté poète – romancier et philosophe antillais, il importe ainsi de « se changer en échangeant sans se perdre ni se dénaturer » ! Encore plus et mieux en ce cent-trentième anniversaire : « Aucune fête digne de ce nom ne peut exister sans la joie d’être ensemble, sans celle de la rencontre et de l’échange », affirme avec conviction la metteure en scène et comédienne », et d’ajouter « au milieu de multiples célébrations, nous croiserons dès la mi-juillet un roi aussi tyrannique que ridicule, inspiré par quelques-uns de ce monde. À la tombée des nuits d’août, une mystérieuse bête nous emmènera pour un voyage au cœur de la forêt sauvage ».

Le Roi nu, la pièce écrite par Evgueni Schwartz en 1934 en Union soviétique c’est aussi bien Staline qu’Hitler ! La pièce, jamais jouée du vivant de l’auteur, a depuis connu un triomphe mondial. Et ironiquement, elle n’en est que plus actuelle, tant tel ou tel dirigeant a aujourd’hui la tentation de jouer les apprentis-sorciers, notamment de l’autre côté de l’Atlantique… « Le tyran est un bouffon : il fait le show, danse sur Village People, sature les écrans et pour humilier constamment, la vulgarité en bandoulière », commente Sylvain Maurice, le metteur en scène. « Prisonnier de son reflet, il finit dans le plus simple appareil, nu comme un ver. Schwartz déshabille littéralement la tyrannie avec autant de poésie que de férocité, il est notre contemporain ». Au fil des décennies, l’évidence s’impose, le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à ces coups de cœur et coups de folie que nous offre ce lieu unique en son genre. Héritage fabuleux des fondateurs : Maurice Pottecher surnommé le « Padre », son épouse l’actrice Camille de Saint-Maurice prénommée affectueusement tante Cam, Pierre Richard-Willm à la direction artistique du Théâtre du Peuple !

1895, une date symbolique ! L’année d’une double naissance, celle du Théâtre du Peuple et celle de la CGT, la double aventure des prémisses d’un « théâtre élitaire pour tous » et de « l’éducation populaire » initiée par les bourses du travail. Plusieurs années durant (voir les archives du théâtre, ndlr), sous l’égide de l’Union départementale des Vosges et de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale, chaque été des centaines de salariés ont goûté aux délices de Bussang, une représentation suivie d’un débat avec le « Grand témoin » invité par le journal. En témoigne le regretté Jack Ralite dans la revue Frictions, lors du 120ème anniversaire. Bussenets, citoyens d’ici ou d’ailleurs, que la fête commence, le bonheur est dans le pré ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Le roi nu, Sylvain Maurice : jusqu’au 30/08, du jeudi au dimanche à 15h. Je suis la bête, Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

À lire : Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe). Théâtres en lutte et Politiques du spectateur, par Olivier Neveux (Éditions La Découverte).

À écouter : « Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (France Culture, La fabrique de l’histoire. 1ère diffusion : 02/11/2016).

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La justice, selon Tanguy Viel

Au théâtre 11-Avignon (84), Emmanuel Noblet met en scène Article 353 du Code pénal. Le polar de Tanguy Viel, avec Vincent Garanger dans le rôle d’un meurtrier face à un juge d’instruction. Le coupable n’est peut-être pas celui qu’on croit. Un procès à décharge instruit dans une langue incisive et rythmée.

Pourquoi Martial Kermeur a-t-il tué Antoine Lazenec ? Il ne nie pas son acte et ne cherche pas à se justifier. Les preuves sont irréfutables : hors champ, avant l’entrée en scène des comédiens, on aura entendu le corps de la victime tomber à la mer, lors d’une partie de pêche dans la rade de Brest. Devant le juge qui l’écoute en silence, attentif, et le relance de temps à autre, l’homme va dérouler son histoire. De sa plume bien trempée, dans Article 353 du Code pénal, Tanguy Viel évoque la vie de ce cinquantenaire discret sur qui les déboires se sont accumulés. Réduit au chômage à la suite de la fermeture de l’arsenal de Brest, il vivote comme gardien d’un domaine municipal. Sa femme l’a quitté et il vit avec son fils Ce dernier, furieux d’avoir vu son père mordre à l’hameçon du promoteur véreux, va tenter de se venger en s’en prenant au bateau que Lazenec s’est payé avec le fruit de son forfait.

Un polar breton

En quelques traits de plume, l’escroc est campé : « cow-boy » envoyé par « la providence » avec sa grosse voiture, ses souliers pointus et sa chemise à col ouvert, sans cravate. Antoine Lazenec réussit à tromper son monde en vendant du rêve avec un projet immobilier mirobolant : la construction d’une station balnéaire dans la rade de Brest. De quoi séduire les habitants dans ce coin du Finistère, marqué en ces années 1980 par la désindustrialisation et abandonné des pouvoirs publics. « On était comme aimantés par le futur », dit Kermeur qui, lui, y laissera sa prime de licenciement, et l‘estime de son fils. Un soir de beuverie et de vent, le maire, qui a cédé à « ce fumier » le château, domaine municipal, et engagé de l’argent public dans l’affaire, met fin à ses jours. Pour Kermeur, la coupe est pleine, il décide d’« ostraciser » le scélérat.

 Vincent Garanger, veste de cuir et tenue modeste, fait profil bas devant l’élégante stature du juge (Emmanuel Noblet), mais, une fois lancé, il s’embarque, imperturbable, dans un récit circonstancié. Il cherche ses mots, hésitant. Le romancier les lui donne, ils sont sans apprêt mais bien pesés, et traduisent un regard lucide sur les choses et les gens.  « C’est la mer qui me l’a demandé », dit l’homme à propos de son acte tragique. Dans Article 353 du Code pénal, l’océan est omniprésent. Ses tempêtes, ses eaux troubles, ses rochers sombres battus par les vagues reflètent les états d’âme de Kermeur. Les ambiances marines apportent un éclat de poésie aux longues phrases sinueuses de ce personnage d’habitude taiseux. La rade de Brest, cet « océan moins l’océan », apparaît brièvement sur l’écran en fond de scène, derrière un décor qui évoque « un non chantier », les ruines du château qui a été rasé pour construire « Les Grands Sables ».

La tempête sous un crâne

Vincent Garanger donne chair à un flot déchainé de paroles, alternant avec la froideur d’un compte rendu judiciaire. Sans ajouter d’effets de style au texte, le comédien devient ce monsieur tout le monde marqué par la malchance et les effets de la désindustrialisation. On entend dans son long monologue, la frustration des laissés pour compte de la société, leur colère rentrée, prête à exploser. La confession chargée de douleur d’une personne coupable d’avoir cru aux promesses mensongères d’un spéculateur illustre la fracture entre les gens de la France périphérique et une élite déconnectée où l’argent et l’arrogance font loi. Le juge saura-t-il l’entendre ? Selon l’article 353 du code de procédure pénale : « La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus (…) La loi ne leur pose que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : avez-vous une intime conviction ? ».

Pour sa part, à l’unanimité, le public a tranché. Article 353 du Code pénal interroge la notion de culpabilité et incite à découvrir les romans de Tanguy Viel. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Article 353 du Code pénal, Emmanuel Noblet d’après le roman de Tanguy Viel : jusqu’au 24/07 à 21h45, relâche le 18/07. les 20 et 21/02, à 20h. Théâtre 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Christoph Marthaler au sommet !

Sur la scène de la FabricA d’Avignon (84), Christoph Marthaler propose Le sommet. Le grand metteur en scène suisse allemand a imaginé une histoire perchée dans les hauteurs où défilent les grands de ce monde. Lorsque six protagonistes haut-perchés se rassemblent, une satire cinglante qui mêle théâtre, musique et chant.

On raconte qu’en Suisse, les très très riches ont tous un chalet dans les alpages pour se préserver de la pollution des vallées surpeuplées et respirer l’air frais de la montagne. Les chefs d’État et de la finance se plaisent à organiser des sommets à Davos pour décider du sort des peuples. Les alpinistes rêvent de sommets toujours plus hauts. On parle de sommets de la littérature et on connaît tous dans notre entourage une personne prête à tout pour parvenir au sommet de la hiérarchie. En allemand, « sommet » se dit « Gipfel », mot qui désigne aussi une viennoiserie, un croissant. C’est à partir de toutes ces combinaisons possibles du mot « sommet » que Christoph Marthaler a imaginé ce spectacle, créé à Vidy-Lausanne dans le cadre du festival Tempo forte, dans une forme plus resserrée (plus simple et adaptable à tous les théâtres) tout aussi burlesque que grinçante.

Sur le plateau, l’intérieur d’un refuge des plus sommaires. Deux lits superposés, des bancs, un extincteur, un téléviseur antédiluvien, un micro-ondes, un téléphone mural de secours, des dossiers bien alignés et là, posé devant, un rocher miniature, petit sommet en carton-pâte. Tout est rangé, scrupuleusement ordonné. Un tout jeune homme, probablement le gardien des lieux, est allongé sur un banc. On entend une musique d’ascenseur mais c’est par un passe-plat que débarquent les uns après les autres les personnages. Ils ne se connaissent pas, prennent place sagement, s’observent du coin de l’œil, tentent de communiquer mais ne se comprennent pas. Ça parle italien, allemand, français, anglais. Le gardien sort son accordéon et joue le début de la Symphonie inachevée de Schubert. Plus tard, ils danseront au son d’un folklore autrichien.

Un huis clos aux bruits calfeutrés

Que viennent-ils faire dans ce refuge ? On les regarde classer des dossiers sortis de nulle part, se croiser, s’éviter. Chacun donne l’impression de savoir ce qu’il doit faire. Tous tournent autour de ce petit sommet en carton-pâte. Qui sont-ils ? Des fonctionnaires internationaux, des agents secrets, des skieurs perdus dans la tempête, des fous échappés dans la nature, des chefs d’État réunis en conclave, des VIP cherchant les frissons de l’altitude ? Que font-ils là ? Christoph Marthaler ne nous laisse pas le loisir de répondre. On pense être parvenu à identifier la scène quand elle se métamorphose sous nos yeux. Tous chaussent leurs skis, tombent les uns sur les autres et s’emmêlent dans une mêlée inextricable. Énième et grotesque métaphore d’un sommet où la mécanique se déglingue au fil des changements de situation, les skieurs redevenant des dirigeants populistes, toujours prêts à tirer la couverture à soi. Les accessoires s’invitent dans cette sarabande et dessinent une partition sonore totalement foutraque.

Les mots se perdent, se répondent, provoquant des malentendus savoureux. Alors on chante, une chanson ou un air d’opéra, toujours à contretemps, à contre-emploi. Rien de mieux qu’un chœur pour créer un peu d’harmonie même si, ici, la musique ne se contente pas d’adoucir les mœurs, ce serait trop facile. Les déplacements des acteurs-chanteurs – Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer et Graham F. Valentine – sont millimétrés dans une chorégraphie au cordeau où chaque geste, chaque mouvement, aussi lent et retenu soit-il, casse le rythme. Dans ce huis clos, les bruits du monde parviennent calfeutrés, étouffés. Les dirigeants en tenue d’apparat posent pour la photo de famille, l’air suffisant et content d’eux quand bien même ils n’ont rien résolu du grand bazar du monde, bien au contraire.

Derrière le burlesque et le grotesque, le metteur en scène signe une satire grinçante des grands de ce monde, montre du doigt cette comédie du pouvoir, les dégâts provoqués par des décisions prises au sommet, leur silence complice devant les crimes de guerre en Ukraine, en Palestine ou ailleurs, leurs amitiés avec les marchands d’armes. Marthaler fait là son contre-sommet. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

Le Sommet, Christoph Marthaler : jusqu’au 17/07, 13h00. La FabricA, 11 rue Paul Achard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14). Les dates de tournée : MC93, Maison de la Culture de Bobigny, du 3 au 9/10. Théâtre National Populaire de Villeurbanne, du 7 au 12/11. Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, du 18 au 20/11. TnBA, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 3 au 5/12. Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux, les 10 et 11/12.

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La soif, une bière, la mort…

Au théâtre 11-Avignon (84), Sophie Langevin présente Ce que j’appelle oubli. Un texte fort de Laurent Mauvignier, une magistrale interprétation de Luc Schiltz… La mort d’un homme, scandaleuse, pour une canette de bière bue dans un rayon de supermarché. Un fait divers innommable, une invitation à la révolte et à la vigilance.

Qui est-t-il ? Un sdf, un sans-le-sou, banalement un mort de soif… Nul ne sait, sinon qu’il a saisi la canette de bière, l’a décapsulée, en a bu une gorgée… Pas deux, une seule, les quatre vigiles ne lui ont pas laissé le temps de l’apprécier : encerclé, ceinturé, conduit dans la réserve du magasin, roué de coups, abandonné mourant dans une mare de sang. Pas une nouvelle de science-fiction, une histoire authentique, parmi des dizaines d’autres un fait divers survenu à Lyon en 2009 : mort pour rien, pour une canette, la moins chère à l’étal des boissons !

Des brutes à la force vicieuse

Dans la semi-obscurité, surgi de derrière le rideau semblable à celui de l’entrepôt des supermarchés, un visage dans un éclair de lumière, une musique qui bruisse au lointain. L’homme raconte. Un soliloque sans fin, comme la phrase qui court sans ponctuation de la première à la dernière page de l’ouvrage de Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 60 p., 11€). Respiration haletante, silences angoissants, la silhouette joue à cache-cache derrière la tenture en lamelles de plastique. L’homme raconte l’engrenage fatal, son frère semble-t-il, les coups de poing et de pied qui pleuvent sur le corps terrassé, les râles, les gémissements. La voix se veut monocorde, sans pathos superflu, les faits rien que les faits : l’inhumanité personnifiée, quatre brutes qui s’acharnent sur un individu sans défense. Sans raison, détenteurs d’un maigre pouvoir qui n’autorise pas à tuer, fiers de leur force vicieuse.

Une mort impensable, inconcevable, à l’abri des regards, dans l’indifférence générale… L’homme égrène quelques souvenirs, des bribes de vie de la victime, livre au public quelques moments de petits bonheurs qui ont ponctué une existence anodine. Non, vraiment, rien ne justifie une mise à mort aussi ignoble, une telle tragédie ! La mort d’un anonyme sans doute, peut-être un autre jour, une autre fois un moins que rien ou un sans dent osera le même geste certes répréhensible, la banalité d’un larcin à cent sous… Mort pour un rien, hier comme demain, la soif de vivre ne compte donc pour rien ? Juste un vivant assoiffé, en manque d’argent… Tout vivant a sa place, même parmi des vivants autrement plus nantis et arrogants. L’homme poursuit son soliloque, interloqué devant un tel déferlement de violence, une telle haine. Luc Schiltz est impressionnant de vérité dans son rôle de narrateur, la gravité de la voix se mêlant judicieusement à l’accompagnement musical de Jorge de Moura, notes ou sons stridents comme des râles ou des cris.

Piquée au vif de la chair, maux et mots balancés tels des uppercuts au visage des spectateurs, la mise en scène de Sophie Langevin se révèle d’une puissance bouleversante. Le public est happé, hanté par les dits, non-dits et silences, submergé d’impuissance, d’incompréhension tout autant que de révolte, devant l’inconsolable. Avec cette vérité lancinante, incontournable : meurtre solitaire – crime collectif – génocide planétaire, quels que soient les justificatifs ou formes dont elle se pare, la barbarie est irrémédiablement condamnable. L’humanité partagée, une belle devise à ne jamais oublier ! Yonnel Liégeois, photos Bohumil Kostohryz

Ce que j’appelle oubli, Sophie Langevin : jusqu’au 24/07 à 11h45, relâche le 18/07. Théâtre 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).

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Vladimir, Estragon et… Godot !

Au théâtre des Halles, en Avignon (84), Jacques Osinski présente En attendant Godot. Le metteur en scène s’empare de la pièce la plus célèbre de Samuel Beckett en insufflant à ses personnages une humanité désespérée autant que fantastique. Un plaisir durable pour le spectateur, une salle debout !

Décor. Un arbre sec comme une trique. Un gros caillou usé par le temps. Et le ciel, traversé de nuages sombres, avant que la lune ne fasse une entrée brumeuse. Le metteur en scène Jacques Osinski (scénographie de Yann Chapotel), magnifie le matériau brut et le verbe. Il a choisi la version que Samuel Beckett valida en 1984, en ligne directe avec la mise en scène de l’auteur à Berlin en 1975. Insufflant une bonne dose de malice, Samuel Beckett expliquait qu’il avait écrit ce Godot en un temps où « il ne connaissait rien au théâtre ». La pièce date de 1948, elle fut publiée en 1952, aux éditions de Minuit à Paris. Elle est la plus célèbre du dramaturge d’origine irlandaise.

Rangée un peu vite sur le rayonnage du théâtre de l’absurde, elle pose toujours des questions. Même si l’on ne croit plus guère que Godot, dont on ne sait finalement rien, viendra un jour. Pourtant subsiste un doute. Jacques Osinski avait déjà monté La dernière bande, Cap au pire, l’Image et Fin de partie. Avec une partie de l’équipe fameuse que l’on retrouve ici. Jacques Bonnaffé est Vladimir et Denis Lavant Estragon, Jean-François Lapalus est le soumis Lucky, Aurélien Recoing étant le maître Pozzo. Celui-là même qui donne un os à ronger à qui a faim. Celui qui boit du vin à la barbe des autres. Sur l’écran, apparaît Léon Spoljaric Poudade, en jeune messager. La machine fonctionne comme une horloge suisse.

Chacun est à la place qui lui convient. Et tous participent de la même fête des mots et de leur sens. Avec une bonne dose d’humour. En attendant Godot peut être une longue attente. Car il faut tenir la durée de la pièce. Ici, deux heures quinze, bon poids. Mais elle peut aussi se révéler source d’un plaisir durable pour le spectateur : au moment des longs saluts, une salle debout ! Gérald Rossi, photos Pierre Grosbois

En attendant Godot, Jacques Osinski : jusqu’au 26 juillet, 21h00. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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Charlotte Delbo, la survivante

Au théâtre de la Scala d’Avignon (84), Marie Torreton présente Prière aux vivants. Le récit de Charlotte Delbo, résistante et rescapée des camps de la mort : dans la nuit d’Auschwitz, la solidarité entre femmes et une lueur d’espérance au cœur de l’inhumanité. Entre horreur et douceur, un spectacle d’une rare puissance.

Seule une petite lumière pour éclairer la scène de la Scala… Une femme s’avance, belle dans le clair-obscur, le visage serein. Les mots s’échappent, d’abord timidement, pour s’envoler ensuite en un flot continu. Prière aux vivants ? Un long monologue, comme l’interminable appel du matin dans la cour d’Auschwitz, le corps dans le froid et les pieds dans la neige. Et Charlotte Delbo (1913-1985) de se réciter Le Misanthrope pour résister, ne pas sombrer ! L’ancienne assistante de Louis Jouvet, au théâtre de l’Athénée, se souvient tandis que des femmes tombent d’épuisement à ses côtés, d’autres sélectionnées et emportées sur le chemin du crématoire.

« Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs aux autres inimaginable, c’est difficile de revenir.

Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs qui n’est nulle part, c’est difficile de revenir. Tout est devenu étranger dans la maison pendant qu’on était dans l’ailleurs.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort, c’est difficile de revenir et de reparler aux vivants.

Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand on revient de là-bas et qu’il faut réapprendre, c’est difficile de revenir ».

De la trilogie Auschwitz et après, le titre de la pièce emprunté à Prière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, Marie Torreton a puisé des images qui racontent l’horreur absolue, l’innommable. Pour les confier au plus près du public, sobrement, sans pathos superflu… Un contraste saisissant entre la douceur de la voix et la violence insoutenable des faits et gestes qui nous sont narrés : promiscuité et insalubrité des baraquements, faim et soif qui taraudent les organismes, odeur de la mort et des fumées qui s’élèvent dans le ciel.

« Je vous en supplie, faites quelque chose. Apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillé de votre peau, de votre poil. Apprenez à marcher et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin. Que tant soient morts, et que vous viviez sans rien faire de votre vie ».

De temps à autre, la comédienne esquisse un geste, se rapproche et plonge son regard dans celui des spectateurs. L’émotion à fleur de peau, alors reprennent vie les visages des compagnes d’infortune de Charlotte Delbo, Viviane et Lulu, Cécile et les autres. Solidaires dans l’enfer du camp, certaines condamnées à une mort annoncée, toutes dont la survivante a fait promesse de perpétuer le souvenir.

Dans la mise en scène épurée de Vincent Garanger, Marie Torreton épouse avec délicatesse les maux et mots de la rescapée. Une parole murmurée qui force le respect, une précieuse invitation à écouter, dans un silence haletant, celle qui se remémore et se récite incessamment 57 poèmes pour rester debout, qui sans la poésie aurait sombré dans une nuit sans fin mais en est revenue… Un voyage au bout de la nuit dont il est pourtant difficile de revenir, « quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort ». Du temps d’avant au temps présent, jaillit alors la lumière pour éclairer notre devenir, faire face à l’adversité et chanter la fraternité. Un spectacle d’une rare puissance. Yonnel Liégeois, photos Thomas O’Brien.

Prière aux vivants, Marie Torreton : jusqu’au 27/07 à 10h10, relâche les 14-21/07. Théâtre de la Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).

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Une étrangère en Avignon

Au Balcon d’Avignon (84), Jean-Baptiste Barbuscia présente l’Étrangère. Une pièce librement inspirée de L’étranger, le roman d’Albert Camus publié en 1942. Presque aussitôt érigé en mythe littéraire transcendant, Roland Barthes saluant l’avènement d’une « écriture blanche », soit allusive, purgée de tout pathos.

Jean-Baptiste Barbuscia, jeune auteur de son état (c’est là son quatrième texte), a imaginé d’ingénieuses variations autour de « l’affaire Meursault », anti-héros par essence, meurtrier par inadvertance. La jeune étudiante impertinente (Marion Bajot) d’un professeur de lettres aux cours peu fréquentés (Fabrice Lebert) va l’entraîner, au nom de la figure épisodique de Marie Cardona, maîtresse de Meursault l’indifférent, dans une enquête préalable au procès, dont nous allons avoir sous les yeux les attendus proprement théâtraux. Au fil d’un jeu à deux très subtil, au cours duquel l’une et l’autre (tour à tour avocat, policier, complice présumé, juge ou concierge) auront à changer de personnage en un clin d’œil…

C’est-à-dire qu’est ainsi imagée, incarnée corps et âme en somme, dûment théâtralisée, la situation initiale conçue par le romancier. Si Camus n’est pas pris au pied de la lettre, son esprit demeure, dans un geste éperdu de reconnaissance. La fidélité à sa pensée est à voir dans le vif élan vers la lucidité qui circule tout au long de la représentation, jusque dans les traits d’humour à l’heure actuelle, par exemple lorsque l’enseignant désarmé s’essaie au slam, devant la jeune fille qui le met en boîte aussi sec.

Dans ce théâtre aux proportions proprement humaines, un peu moins de 200 places, la scène se peuple et se dépeuple vite d’accessoires habilement maniés par le duo des protagonistes (table, chaise, lampe de bureau, tableau où épingler les suspects de l’affaire…). Un drap blanc pour signifier le sable de la plage où Meursault, sous le soleil aveuglant, a tiré quatre balles sur L’arabe, devient, hâtivement replié, un cadavre de tissu. On doit à Sébastien Lebert d’élégantes vagues de lumière, judicieusement rythmées grâce à l’arrangement musical de Benjamin Landrin. De la sorte, le caractère concret de la scène ne jure donc nullement avec l’abstraction sous-jacente du texte. Jean-Pierre Léonardini

L’étrangère, Jean-Baptiste Barbuscia : jusqu’au 26/07 à 13h30, relâche les 10-17 et 24/07. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Py, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).

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Sisyphe, sur le mont d’Avignon

Au théâtre Transversal d’Avignon (84), Pierre Martot présente Le mythe de Sisyphe. Les dieux ont condamné Sisyphe à rouler un rocher jusqu’au sommet de la montagne pour retomber, toujours. Entre le tragique et l’absurde, la mise en espace magistrale de l’ouvrage d’Albert Camus.

Enveloppé d’un long manteau, feuillets en main, l’homme entre en scène. L’air grave dans la semi-obscurité, une petite table sur sa droite, le regard plongé dans celui du public… Pierre Martot, incroyable défi, s’est emparé du Mythe de Sisyphe, l’emblématique essai d’Albert Camus publié en 1942. Rien à voir avec de la philosophie dans le boudoir, un texte d’une haute intensité sur la condition humaine, le chaos et la révolte !

Le tragique et l’absurde

Qui est-il ce Sisyphe, dont le nom est inscrit dans l’imaginaire collectif ? Pour avoir trahi la parole des dieux, le fils d’Éole est condamné à remonter de toute éternité un rocher qui ne cesse de retomber du haut de la montagne… Une histoire bien enracinée dans la mythologie grecque dont Camus s’empare, à l’heure où Hitler sème la mort sur le continent européen : de l’antiquité à l’aujourd’hui, la condition humaine se réduit-elle donc au tragique, à l’absurde, à l’impossible d’un à-venir ? Comme l’existence de Sisyphe, l’homme est-il condamné à une vie de désespoir, le chaos en seule perspective ?

Tantôt parole susurrée, tantôt voix rugissante, tantôt fulminant bras levés, tantôt courbé et agenouillé sous le poids d’un symbolique rocher, sur les pas de Camus Pierre Martot invite à la révolte ! Nulle résignation, le salut de l’homme est dans l’action. C’est la première fois que ce texte de l’auteur de L’étranger est porté au théâtre : une première magistrale, qui exige du spectateur écoute et attention soutenues. De l’obscurité animale, il faut nous soustraire, avance l’écrivain philosophe, pour accéder à « la clarté blanche qui éclaire chaque objet dans la lumière de l’intelligence ». Plus fort encore, affirme-t-il, il nous faut imaginer Sisyphe heureux, il nous faut trouver et emprunter le chemin de la révolte, le seul « qui mène aux visages de l’homme, celui qui donne son prix à la vie et lui restitue sa grandeur ». Quels que soient nos échecs, les obstacles à surmonter, « la lutte pour gagner les sommets suffit à remplir un cœur d’homme ». Une incroyable ligne de vie, une belle leçon de philosophie ! Yonnel Liégeois

Le mythe de Sisyphe, Pierre Martot en collaboration avec Jean-Claude Fall : jusqu’au 26/07 à 12h10, relâche les mercredis. Théâtre Transversal, 10-12 rue d’Amphoux, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.17.12).

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Un oiseau à la mer !

En tournée dans les centres de vacances de Bretagne, la metteure en scène Lisa Guez présente Loin dans la mer. Librement inspiré du conte d’Andersen, La petite sirène, un spectacle superbement interprété par l’originale bande de comédiens de l’Oiseau-Mouche.

Elle en rêve, la petite sirène, de cette belle paire de chaussures à talons ! Pour s’en aller, Loin dans la mer, rejoindre la terre ferme, retrouver son prince qu’elle a sauvé de la noyade et dont elle est tombée amoureuse… Un projet ambitieux, si l’amour a vocation à soulever des montagnes, pour l’heure il provoque bien des remous et des vagues. Au fond des mers, son audace surprend, étonne, désarçonne ses amis et proches. Les uns approuvent le projet fou de la petite sirène et l’encouragent, les autres s’interrogent et la mettent en garde : que sait – elle du monde des humains ? Que penser de ce garçon dont elle a juste entrevu le visage ? Prise aux filets de ses rêves et des belles histoires que ne cesse de lui conter la grand-mère des poissons, elle s’obstine et mord de plus belle à l’hameçon : quitter les bas-fonds et faire enfin surface !

Entre le monde d’en haut et celui d’en bas, comédiens et comédiennes (Marie-Claire Alpérine, Dolorès Dallaire, Chantal Foulon, Frédéric Foulon, Kévin Lefebvre) s’en donnent à cœur joie pour dépeindre les deux univers. Passant de l’humour à la tendresse, du rire aux larmes au fil des aventures de l’héroïne : contrainte de céder aux injonctions de la sorcière, condamnée à perdre la langue pour accéder à la forme humaine, incapable alors de raconter l’histoire de son amour transi à l’amoureux enfin retrouvé ! Une mise en scène inventive et enjouée, des lumières savamment dosées, quelques effets nuageux pour imager l’écume des vagues et la douceur des embruns qui colorent l’espace scénique…

Sise à Roubaix, composée d’artistes professionnels handicapés mentaux ou psychiques, la troupe de l’Oiseau-Mouche fait preuve d’un grand talent à nous conter cette histoire à l’inspiration et aux interrogations bien contemporaines : les chemins tortueux de l’amour entre fantasmes et vie réelle, entre le quotidien et l’imaginaire ? Le respect de la différence entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, les accidentés de la vie et les prétendus bien-portants ? Le droit de chacun à la parole, à s’exprimer quels que soient sa place et son statut ? Une tempête d’émotions, plaisir garanti aux quarantièmes rugissants, un spectacle pétillant de créativité ! Qu’on se le dise, la compagnie de l’Oiseau-Mouche fourmille de qualités. Auxquelles nous avions déjà goûté lors de Bouger les lignes-Histoires de cartes, la création de Bérangère Vantusso.

Un plaisir renouvelé, lorsque la chorégraphe Julie Desprairies avait ouvert la saison avec un spectacle de belle intelligence et de haute créativité : de la cave au grenier, un périple poético-ludique, à forte dose humoristique, des lieux où ils chantent, répètent et jouent. L’un dansant en un langoureux déshabillé, l’autre psalmodiant tirades et vers avec force conviction, l’une jouant à la transformiste dans la réserve des costumes, l’autre déclamant divers couplets allongée sur le lit du studio de résidence des artistes de passage. Avec un final du plus bel effet, comique garanti : porte du garage ouverte, une partie de la troupe se donnant en spectacle en pleine rue, déambulant entre voitures et poubelles stationnées sur le trottoir ! Aussi, n’hésitez point si vous êtes dans les parages, osez l’envol, franchissez la porte, une sacrée bande d’allumés, garçons et filles sous leur plumage et maquillage, vous accueillera de son plus bel imaginaire ! En outre, cerise sur le gâteau, avec un menu varié en cas de grande faim, le restaurant du Colibri partage son nid.

Fondée en 1978, unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil des saisons et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre l’artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Enfin, l’ancrage dans le territoire déborde la région Nord. L’objectif ? Bouger les lignes, brouiller les pistes, rebattre les cartes en Avignon, comme à Paris et à l’étranger, au sujet de la pluralité artistique.  Yonnel Liégeois

Loin dans la mer, écriture et mise en scène de Lisa Guez. Tournée dans les centres de vacances de la CCAS : le 07/07 à Baden, le 08/07 à Bénodet, le 10/07 à Plonévez-Porzay, le 11/07 à Trégastel, le 12/07 à Morgat. L’Oiseau-Mouche, 28 avenue des Nations Unies, 59100 Roubaix (Tél. : 03.20.65.96.50).

La Petite sirène brûle d’une flamme impossible pour le prince qu’elle a sauvé du naufrage. Elle sacrifie sa voix pour avoir des jambes et une chance d’être aimée. Loin dans la mer questionne la douleur d’un amour rejeté, le désir et la peur d’être différent. L’adaptation du conte prend toute sa force dans l’interprétation des comédiens de l’Oiseau-Mouche. Cette troupe d’acteurs permanents, en situation de handicap, formés à toutes les expériences et esthétiques de la scène, reste une utopie. On le découvre encore dans cette création puissante et subtile. Marina Da Silva, critique dramatique

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La patte de Feydeau

Au théâtre Le Lucernaire (75), Florence Le Corre et Philippe Person mettent en scène Un fil à la patte. Le premier grand succès populaire de Georges Feydeau. Avec des comédiens endiablés issus de l’école parisienne du théâtre du Lucernaire.

Fernand de Bois-d’Enghien n’est pas un joli coco. Mais il a belle allure, il sait embobiner femmes et familles. Pour preuve, ce soir il doit épouser la charmante et désabusée Viviane Duverger, fille de la baronne du même patronyme. Mais parce que ce Bois-d’Enghien est un couard, il ne dit rien à son amante du moment, la belle et charmante Lucette Gautier, chanteuse de son état et réellement amoureuse du bonhomme. Voilà pour l’intrigue de ce Fil à la patte, premier succès populaire de Georges Feydeau. Pour peu que la mécanique soit bien huilée, il faut dire que la pièce est une succession de gags et de quiproquos d’une drôlerie absolue. La mise en scène de Florence Le Corre et Philippe Person, de facture certes classique, développe tous les atouts du succès. Avec ce Fil, le théâtre parisien du Lucernaire propose un spectacle rafraîchissant jusqu’à la fin du mois de juillet.

Un vaudeville haut de gamme

Le soir de notre venue, les personnages, plus ébouriffants les uns que les autres, étaient interprétés par Nina Bard-Bonnet, Faïrouzou Anli, Julien Jansen, Julien Bottinelli, Jean-Gérald Dupau, Alexandre Jaboulet, Mathilde Réchaux, April Civico et Théo Brugnans. Trois équipes jouent en alternance, tous issus de l’école du Lucernaire, que dirige Philippe Person. Personne ne rechigne à la peine, et le succès est au rendez-vous. Feydeau, qui se plaisait à raconter qu’il pourrait bien être le fils de Napoléon III – ce que lui aurait dit sa mère née Leokadia Bogusława Zalewska – plutôt que celui de l’écrivain Ernest Feydeau, a toujours écrit des farces. Après quelques années sans éclat au théâtre, l’auteur renoue avec le succès dès 1886 avec Tailleur pour dames. Viendront ensuite d’autres pièces toujours reprises comme Monsieur chasse, Le système Ribadier, La dame de chez Maxims, etc… Mais déjà, Un fil à la patte possède tous les ingrédients du style « vaudevillesque », caractérisé par des situations sans grande profondeur psychologique. Les maris (cocus) y sont légion, comme les épouses sans complexe, et des pièces comme On purge bébé ou bien encore Mais ne te promènes donc pas toute nue en sont de beaux exemples.

Les mœurs sont légères dans le vaudeville et les portes claquent souvent. C’est ainsi que Bois-d’Enghien se retrouve en caleçon (long) sur le palier de son appartement avec la clé à l’intérieur. Mais ces morceaux de bravoure ne sont cependant pas dénués de critique. Car c’est bien la société de son temps que vilipende gentiment l’auteur. En montrant que c’est l’argent et le brillant du paraître dans le beau monde qui guide la plupart des protagonistes. En fait, seule Lucette est sincère et donc malheureuse dans cette aventure. Gérald Rossi, photos Raphaei Marchand

Un fil à la patte, Florence Le Corre et Philippe Person : jusqu’au 27/07, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 17h. Théâtre Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).

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Brenne, épicerie cherche bénévoles

Sise à Vendœuvres (36), l’épicerie sociale mobile de Brenne cherche de nouveaux bénévoles. En particulier, un chauffeur de bus. Pour l’association, il s’agit de pérenniser la mise à disposition de produits alimentaires, destinés aux personnes en grande difficulté financière.

Créée en 2022, l’épicerie sociale vend des produits fournis par la Banque Alimentaire de Châteauroux. Aujourd’hui, ces distributions reposent pour l’essentiel sur l’investissement de quatre bénévoles, auxquelles se joignent ponctuellement d’autres bonnes volontés. Des chauffeurs notamment. Un nombre très insuffisant au regard de la demande, ce sont environ 200 personnes qui bénéficient de l’aide alimentaire. « Une personne supplémentaire est absolument nécessaire pour le mercredi à Vendœuvres et un chauffeur pour conduire le bus », résume une responsable de la première heure. La conduite de ce véhicule est très importante pour récupérer la marchandise à Châteauroux, indispensable aussi pour aller chercher les personnes résidant dans les villages plus isolés.

Si la fonction de l’épicerie est de fournir de la nourriture à bas prix, elle joue également un rôle social. Ainsi, elle est intervenue pour aider une personne en grande précarité. « Elle n’avait plus aucun revenu. Suite à nos démarches et à l’assistance des employées de la Brenne box, on a pu régler une partie de ses problèmes », explique une bénévole La réalité sociale sur laquelle s’investit l’épicerie révèle des situations d’extrême solitude, et parfois de détresse morale. À l’écoute du témoignage, il est aisé de comprendre que les moyens humains sont indispensables pour apporter assistance et soutien. D’autant que l’ambition de l’association est d’élargir son champ d’action à d’autres initiatives, notamment culturelles.

L’accès au service de l’épicerie dépend des revenus. Il est donc impératif d’établir une demande auprès d’une assistante sociale. Elle évaluera le « reste à vivre » en fonction duquel la personne est bénéficiaire de l’aide ou pas. Philippe Gitton

L’épicerie sociale mobile de Brenne : distribution le mercredi à Vendœuvres (de 7h30 à 12h00 et de 13h30 à 15h30), le jeudi à Martizay et Azay-le-Ferron (une semaine sur deux, de 08h00 à 12h30). Les marchandises sont vendues entre 10 et 20 % du prix réel (Rens. : 07.60.41.77.21).

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Vilar, Avignon et le TNP

En 2021, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célébrait le 100ème anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP fondé par Firmin Gémier en 1920. Jean Vilar en assumera la direction à compter de 1951. Auparavant, il crée en 1947 la première Semaine d’art dramatique en Avignon.

Louisette s’en souvient encore, elle n’a pas oublié ce rendez-vous fixé à Chaillot en cette année 1952 ! La direction du TNP, le Théâtre National Populaire, cherchait des « petites mains » bénévoles pour mettre sous bande Bref, le journal à destination des abonnés. Élève en secrétariat dans un collège technique parisien, elle reçoit l’invitation par l’intermédiaire de son professeur de français. Une aubaine pour les demoiselles en quête de sortie et d’aventures…

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Ce jour-là, ce n’est point Jean Vilar, hospitalisé, qui accueille le bataillon de jeunes filles, mais l’acteur fétiche de la troupe, la star internationale, Gérard Philipe… « Vous imaginez la surprise et le choc pour nous, les gamines, être accueillies par une telle personnalité ! », raconte Louisette avec émotion. Par-delà l’anecdote, ce souvenir ravive surtout cette conviction forte, ligne de conduite du TNP : la proximité de la troupe avec le public, le respect du spectateur en toutes circonstances. L’aventure théâtrale du jeune Sétois débute en fait en 1932, lorsqu’il arrive à Paris pour ses études. Il assiste à une répétition de « Richard III » au Théâtre de l’Atelier et s’inscrit dans la foulée au cours de Charles Dullin… De l’apprentissage du métier de régisseur puis de comédien, tant au théâtre qu’au cinéma, avant de se risquer à la mise en scène, Vilar ne désarme pas. Son talent s’impose enfin aux yeux de tous en 1945 avec la création de « Meurtre dans la cathédrale », de T.S. Eliot, au Vieux Colombier.

Le théâtre populaire ? En 1831 déjà, Victor Hugo en appelait aux bienfaits de l’art pour tous ! « Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion », écrit le chantre des « Misérables ». À Bussang, un petit village dans la forêt vosgienne, Maurice Pottecher ose l’expérience en 1895 avec la création de son Théâtre du Peuple. Au Palais du Trocadéro à Paris, Firmin Gémier fonde le TNP en 1920, qui périclite rapidement, faute de moyens. En 1945, le temps de la Libération n’est pas un vain mot. Sous l’impulsion de Jeanne Laurent, une grande dame du futur ministère des Affaires culturelles créé par Malraux en 1959, la décentralisation théâtrale est en marche. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête de Chaillot, qu’il ariel2rebaptise immédiatement TNP et qu’il inaugure avec « Le Cid » de Corneille et la création de « Mère Courage » de Brecht. À cette date, le grand Sétois n’est plus un inconnu. Depuis cinq ans déjà, il dirige à Avignon ce qui n’était au départ qu’une Semaine d’art dramatique. « Une idée de poète », puisque c’est René Char et son ami Christian Zervos, grand amateur d’art qui prépare une exposition de peinture, qui lui proposent en 1947 de reprendre « Meurtre dans la cathédrale » dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Refus poli de Vilar habitué des petites scènes, qui se ravise ensuite pour tripler la mise : trois créations, sinon rien ! À Zervos alors d’opiner du chef, il n’a pas les moyens d’une telle ambition… Sollicité, le maire communiste et ancien résistant Georges Pons, ose relever le pari ! Le festival d’Avignon est né.

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Chargée de la gestion des abonnés du TNP dès 1956, dont les relations avec les comités d’entreprise, la regrettée Sonia Debeauvais, rencontrée en 2015, se souvenait de Vilar, « un grand patron à l’autorité naturelle, aux qualités exceptionnelles ». À cette époque, des usines de l’aéronautique, des banques ou de chez Renault, les salariés arrivent par cars entiers à la représentation ! Avec une salle de 2 300 places, Chaillot était un monstre qu’il fallait nourrir ! « Nous avons compté jusqu’à 35 000 abonnés, soit 370 000 places à l’année », se souvient l’épouse de l’ancien consul de France en Iran. « Nous entretenions un véritable rapport de connivence avec les CE, les amicales laïques de banlieue et les associations. Pour Vilar, il y avait cette volonté délibérée de rejoindre tous les publics. Avec une éthique forte : rendre claire une pièce, sans vouloir s’en emparer ou la détourner à son profit. Pour moi, j’ai l’impression d’avoir collaboré à une aventure extraordinaire, probablement unique en son genre : permettre à tous l’accès à la culture ! »
e-8acroxsamv7sv-1De ses rencontres et débats à l’entreprise, Sonia Debeauvais témoigne qu’il s’agissait pour les CE d’une véritable action militante. « Où la CGT était fort préoccupée du contenu idéologique de la pièce, la considérant plus comme un objet de combat que comme un outil de libération ». Las, constatait déjà l’ancienne employée du TNP, « notre société a glissé vers le divertissement, les CE désormais semblent plus travailler avec les agences qu’avec les théâtres, ils sont plus préoccupés de billetterie que d’action culturelle ».

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Pour Jean Vilar, le TNP est authentiquement un théâtre au public populaire, contrairement à l’affirmation de Jean-Paul Sartre en 1955 le qualifiant de « petit-bourgeois ». La réponse du régisseur de Chaillot est catégorique : « un public populaire n’est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. Ce n’est pas au TNP à refaire la société ou faire la révolution, il doit prendre le public populaire comme il est ». Et d’enfoncer le clou face aux reproches du philosophe, en affirmant que « le degré de popularité du TNP ne se mesure pas au pourcentage ouvrier de son public mais aux efforts concrets que nous ne cessons de faire pour amener au théâtre des masses de spectateurs qui, auparavant, n’y allaient jamais : prix réduit des places, suppression du pourboire et surtout, car c’est là un fait vraiment populaire, vastes associations de spectateurs ». Fort de cette conviction qu’il fera sienne, tant à Chaillot qu’en Avignon, « le théâtre est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité ».

En 1972, le TNP émigre à Villeurbanne sous la houlette de Roger Planchon et Patrice Chéreau. Aujourd’hui dirigé par Jean Bellorini, avec les mêmes convictions à l’heure où, sur tout le territoire national, moult festivals et créations culturelles tombent au champ d’honneur des coupes budgétaires. Yonnel Liégeois

LES CENT ANS DU TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini et l’agenda des événements autour de l’anniversaire… Créé dès 1924, Bref devient en 1956, sous la direction de Jean Vilar, le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, Bref revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses et l’actualité du TNP.

– À découvrir : La prochaine saison 25/26 du Théâtre National Populaire de Villeurbanne sous la direction de Jean Bellorini et applaudir, jusqu’au 28/06, I will survive, la nouvelle création de la compagnie Les chiens de Navarre.

– À lire : Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque. Le numéro 112 des Cahiers Jean Vilar.
– À visiter : la Maison Jean Vilar (8, rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04 90 86 59 64) est ouverte toute l’année. Lieu de recherches et de rencontres, elle organise une série d’initiatives durant chaque festival (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace).

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L’espoir de Valérie Lesort

Au théâtre de l’Atelier (75), Valérie Lesort propose Que d’espoir ! La mise en scène des textes du dramaturge israélien Hanokh Levin, disparu en 1999. Un propos toujours cru, un univers poétique et comique totalement imprévu.

Par définition, le genre cabaret est une succession de sketches, plus ou moins musicaux, plus ou moins emplumés, plus ou moins délirants, plus ou moins hors du temps. Que d’espoir !, mis en scène par Valérie Lesort, coche toutes les cases, et d’autres aussi. En s’emparant des textes écrits par Hanokh Levin (mort à 55 ans en 1999), elle surfe en parallèle sur l’humour de ces textes et sur l’amertume de la destinée humaine. Le dramaturge israélien a écrit de nombreuses pièces de théâtre, des romans et poèmes. Ainsi que des textes assez inclassables, comme ce Que d’espoir ! paru aux éditions théâtrales en 2007 dans la traduction française de Laurence Sendrowicz. « Hanokh Levin dépeint avec un humour décapant et une grande tendresse notre misérable condition humaine. Il explore, comme personne, nos angoisses existentielles, notre course effrénée derrière un bonheur chimérique », commente Valérie Lesort.

Sur la scène, Hugo Bardin, David Migeot, Céline Milliat-Baumgartner, en alternance avec la metteure en scène, sont tous excellents dans leurs rôles décalés et totalement déjantés. Sans oublier le remarquable Charly Voodoo au chant et au piano. Depuis 2015, le chanteur qui officie au cabaret parisien de Madame Arthur fait ici la démonstration de ses ondes positives pour ensorceler toute une salle. Tout ce petit monde bénéficie des étonnants costumes et prothèses multiples créés par Carole Allemand. Car si Que d’espoir ! doit beaucoup au texte des scènes qui se succèdent et au jeu de chacun, les tenues sont autant délirantes. Qu’il s’agisse des plus que généreuses poitrines féminines, des pectoraux masculins, ou des fessiers rebondis comme peuvent l’être ceux des peintures et sculptures du colombien Fernando Botero. Le tout dans des couleurs franches, vertes, jaunes, rouges… Des masques complètent le tableau avec des chevelures bien peignées qui pourraient faire penser à des personnages en plastique de la compagnie Playmobil sous ecstasy.

On croise des individus qui n’ont plus qu’un rapport distendu avec le sens commun. Tel ce client de l’hôtel demandant à la réception qui le bordera dans son lit, ou cette femme qui refuse de « passer le sel » et pique une crise reprochant à son mari d’être « tout ramolli », pas seulement dans son attitude d’homme courtois en public, mais au lit bien sûr ! Le sexe, comme d’autres thèmes, est source de plaisanteries imagées. Le propos est cru, sans ambiguïté, avec des urgences pipi-caca en prime. Impossible de ne pas rire devant ce burlesque assumé. Avec, dans le même viseur, un regard vers le bout du chemin inévitable pour tout un chacun. Le rire est réservé aux vivants ! Gérald Rossi, photos Frédéric Robin

Que d’espoir !, Valérie Lesort : jusqu’au 13/07, les mardi et jeudi, vendredi et samedi à 21h. Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).

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Pour l’art et la culture, tous debout !

Le 23/06, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), le Syndicat professionnel de la Critique a dévoilé son Palmarès 2024/2025. De médias divers et de tout horizon politique, par la voix de leur présidente, journalistes et chroniqueurs dramatiques ont réaffirmé leur attachement à un service public de l’art et de la culture

Il y a un an déjà, nous alertions, dénoncions les coupes qui menaçaient le budget de la culture et de la création. Ces inquiétudes sont désormais confirmées : de tous côtés, depuis les Régions, les Départements et jusqu’au ministère de la Culture, l’heure est au grand rabotage, aux économies tous azimuts. Les restrictions budgétaires n’épargnent personne, ni les théâtres, ni les festivals, ni les compagnies. Combien de créations en gestation, en suspens ? Combien de tournées écourtées quand elles ne sont pas tout bonnement annulées ? Les projections concernant l’emploi dans le domaine culturel mettent en péril le devenir des artistes et techniciens du secteur. Les économies envisagées par la ministre de la Culture affectent aussi l’audio-visuel public, tous les champs de l’éducation artistique.

Rien ni personne n’est épargné. Cela ne s’arrête pas là. Des titres de la presse musicale ont mis la clé sous la porte, laissant sur le carreau un certain nombre de nos consœurs et confrères. Le service public de l’art et de la culture nécessite d’être revitalisé, pas maltraité, encore moins enterré. Les idées et les propositions ne manquent pas. Elles sont portées par les premiers concernés, les artistes eux-mêmes qui, loin de dépenser à tort et à travers, savent tenir un budget, eux. Toute cette année, avec leurs organisations syndicales, ils se sont mobilisés pour défendre un secteur pourtant indispensable à notre démocratie. Loin d’être d’affreux privilégiés, ils participent, de par leur engagement quotidien, à faire société, partout, dans l’ensemble du territoire.

Heureusement, notre ministre de la Culture a réponse à tout. Que penser de son “Plan camping”, dernière trouvaille en date de madame Rachida Dati ? Son “été culturel 2025” consistera par exemple, en Pays de Loire, en des séances de cinéma en plein air, l’organisation d’apéros-spectacles dans la région Grand-Est. Mais c’est bien sûr ! Que n’y-avait-on pensé auparavant ? On pourrait en rire si cela ne relevait pas d’un mépris à l’égard des artistes et du public, de la provocation et de la démagogie qui alimentent une petite musique populiste. Celle qui consiste à brouiller les cartes, faire croire que populaire et populiste, c’est la même chose. Il serait temps d’ailleurs que le Festival d’Avignon se transforme en plage géante sur les berges du Rhône, ce serait tellement plus chouette ! Même si, attention au dicton, sous la plage, les pavés… Marie-José Sirach, présidente du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse.

Le 62ème palmarès des Prix de la critique 2024/2025

• Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le procès de Jeanne, d’après les minutes du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 1431, conception Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

• Prix Georges-Lerminier (meilleur spectacle théâtral créé en région) 
Qui som ?, conception et mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, Compagnie Baro d’Evel (Festival d’Avignon)

• Meilleure création d’une pièce en langue française
Léviathan, de Guillaume Poix, mise en scène de Lorraine de Sagazan

• Meilleur spectacle étranger, ex aequo
Dämon, El funeral de Bergman, d’Angélica Liddell (Espagne)
Quatre murs et un toit, d’après des extraits de Bertolt Brecht, adaptation et mise en scène de Lina Majdalanie et Rabih Mroué (Liban/Allemagne)

• Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle dans un théâtre privé) 
Les Liaisons dangereuses, d’après Pierre Choderlos de Laclos, adaptation et mise en scène d’Arnaud Denis (Comédie des Champs-Élysées)

• Meilleure comédienne, ex aequo
Judith Chemla, dans Le procès de Jeanne, conception de Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne
Marina Hands, dans Le Soulier de Satin, de Paul Claudel, adaptation et mise en scène d’Éric Ruf, et Une Mouette, d’après La Mouette, d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène d’Elsa Granat

• Meilleur comédien
Vincent Garanger, dans Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d’Emmanuel Noblet

• Prix Jean-Jacques-Lerrant (révélation théâtrale de l’année) 
Daphné Biiga Nwanak, dans Absalon, Absalon !, d’après le roman de William Faulkner, adaptation et mise en scène de Séverine Chavrier

• Meilleure création d’éléments scéniques
Le Munstrum Théâtre (Adèle Hamelin, Mathilde Coudière Kayadjanian, Valentin Paul et Louis Arène), pour Makbeth, d’après la pièce de William Shakespeare, adaptation de Lucas Samain, en collaboration avec Louis Arène, mise en scène de Louis Arène

• Meilleur compositeur de musique de scène 
Camille Rocailleux, pour Le procès de Jeanne, conception de Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

• Meilleur livre sur le théâtre 
Le Théâtre Palestinien et François Abou Salem, de Najla Nakhlé-Cerruti (Éditions Actes Sud)

• Mention spéciale
La voix sur l’épaule–Dans les passées de François Tanguy, conversation avec Olivier Neveux, de Laurence Chable (Éditions Théâtrales) 

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Gatti, le souffle d’un décapité

Au lendemain du centenaire de la naissance d’Armand Gatti (1924-2017) et de la disparition soudaine de son fils Stéphane en mai 2025, il est urgent de découvrir Bas-relief pour un décapité (1949-1957), paru chez Marsa Publications. Au cœur de ce texte, comme par miracle exhumé, l’esprit à venir de l’œuvre immense, en maints domaines, respire déjà à grand souffle.

Armand Gatti est alors journaliste au Parisien libéré. Il a rendu compte des procès d’Oradour-sur-Glane, du camp du Struthof, de la Gestapo de Bordeaux, suivis d’une série d’articles sur les camps en Europe, « Malheur aux sans-patrie ». En 1954, il reçoit le prix Albert-Londres pour ses reportages intitulés « Envoyé spécial dans la cage aux fauves ». En trois introductions successives, Stéphane Gatti, son fils, précise les circonstances, l’enjeu et l’âme du livre écrit la nuit dans une mansarde du quai d’Anjou. Ce n’est pas une autobiographie, quand bien même tout ce qu’a vécu, et saisi Gatti, apparaît littéralement quintessencié à dessein, sous les étranges effets conjugués d’un regard froid et d’un lyrisme brûlant aux métaphores hardies.

Un livre qui étonne et subjugue

Gatti, fils d’émigrés piémontais, entre dans la Résistance à 19 ans, dans une ferme du maquis de Tarnac, en Corrèze. Arrêté, interné à Bordeaux au camp Lindemann, il s’évade au bout de six mois et revient à Tarnac où, recruté par les Britanniques, il devient parachutiste. Bas-relief pour un décapité redonne vie, par saccades, à cinq cadavres de fusillés qu’il a vus au bord d’une route. Il les baptise Golame, Elélic, Als, Bordoni, Seon. Dans la confusion des temps, les aiguilles de l’horloge peuvent se mouvoir à rebours (de 39-45 à 14-18, par exemple). Rien de l’infernale déraison de l’époque n’est passé sous silence, quand « Nuit et brouillard était la gangue d’un nouvel homme ». Le livre étonne, subjugue et convainc, au fil de courtes séquences hachées, puissamment évocatrices, au sein desquelles l’horreur côtoie un genre d’humour noir.

Le chapitre Théâtre aux armées, par exemple, met en jeu les figures de Rabbit le lapin, de Notre-Dame de Lourdes, d’un poilu de 1812… Chez Armand Gatti, les êtres, la non-indifférente nature et les choses sont égaux en droit. Les arbres dialoguent entre eux, la locomotive soupire et soliloque. Rien n’est passé sous silence, depuis les rafles d’hommes-rats jusqu’aux trains de la mort, la faim des détenus, la peur, les morts violentes, les corps en feu et l’angoisse du parachutiste quand « la chute est le seul moyen de retrouver la terre des ghettos ». Gatti est là tout entier dans cet embrassement du monde à sans fin refaire, qu’il hissera, dans son théâtre, à une hauteur cosmogonique. Sur la belle couverture du livre, il y a cinq photographies, dont celle où on le voit en très jeune homme aux yeux écarquillés, qui jamais ne cillera au spectacle de l’innommable dans tous ses états ! Jean-Pierre Léonardini

Bas-relief pour un décapité, Armand Gatti (éd. Marsa, 296 p., 20€).

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