Au théâtre de Montreuil (93), Eva Doumbia présente Chasselay et autres massacres. Une fresque historique sur le carnage de « tirailleurs sénégalais » par l’occupant nazi, un spectacle d’une grande force créatrice. De la terre ocre d’Afrique à la campagne rhodanienne, un devoir de mémoire pour peau noire.
Sur le vaste plateau du Théâtre Public de Montreuil, l’image s’incruste. Poignante, surprenante, émouvante : moult rangées de tombes aux noms parfois méconnus, inconnus qui s’affichent grand écran, que la récitante psalmodie au son du tambour… En vérité, 188 stèles couleur ocre àChasselay, un cimetière peu ordinaire à une quinzaine de kilomètres de Lyon. Un mausolée comme on n’en voit jamais en terre de France, on le nomme « Tata » au pays du Sahel en langue mandingue, l’enceinte fortifiée et sacrée où reposent les anciens et les guerriers morts au combat…
Le 20 juin 1940, les jours d’avant et d’après dans la région lyonnaise, l’armée allemande a tué 188 tirailleurs « sénégalais », qui ne l’étaient pas tous malgré l’appellation commune, d’aucuns originaires de bien d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest (Côte d’Ivoire, Guinée, Mali…) enrôlés de gré ou de force par la puissance coloniale, envoyés en première ligne comme chairs à canon. Tués, fusillés ? Certes mais plus encore, massacrés, mutilés, déchiquetés, achevés à coups de baïonnettes, écrasés sous les chenilles des tanks roulant sur les corps. Un carnage, une boucherie, un crime de guerre. Dans l’ouvrage de l’historien Julien Fargettas, des photographies retrouvées l’attestent : le massacre des tirailleurs du 25e Régiment de Tirailleurs Sénégalais a été commis par deux chars de la 2e section de la 3e compagnie du 8e régiment de Panzer, intégrés à la 10e Panzerdivision.
Les soldats blancs, prisonniers, sont transférés à Lyon, les nègres voués à la disparition : dans l’idéologie nazie raciste et raciale, la peau noire et dégénérée ne doit faire trace. Loin des commémorations officielles, horrifiés, les habitants de Chasselay en décident autrement. Malgré l’opposition du gouvernement de Vichy, en novembre 1942, la terre ocre de Dakar acheminée par avion colore la nécropole érigée sur le sol français. Terres mêlées, sangs mêlés pour mémoire, pour ne jamais oublier l’épopée de ces hommes, jeunes, exilés de contrées lointaines pour libérer la « gauloise patrie » !
Il est souvent malaisé de faire Histoire sur les planches d’un théâtre. Parcours didactique, prise de tête, accumulation de propos autorisés et bienséants, litanie de leçons plus ou moins moralisantes… Avec tact et talent, l’auteure et metteure en scène Eva Doumbia, fille d’une mère normande et d’un père malinkè, évite le piège. Hommes et femmes prennent chair, sang et sens sur le plateau, la chronologie est bousculée, palabres entre frères africains et dialogues entre les membres des familles autochtones s’entrechoquent, les doutes des uns avec la frayeur des autres. La suspicion et la crainte à l’égard de ces soldats à peau noire sous treillis aux couleurs nationales s’entremêlent dans la conscience d’aucuns qui leur témoignent pourtant fraternité et solidarité. L’inconnu, ici comme ailleurs, hier comme aujourd’hui, fait peur.
La poésie, la musique, le rythme des mots et chants transcendent la douleur, l’horreur, la terreur. Nulle copie fade de la réalité, au cœur de l’inénarrable, de l’inimaginable, la beauté des images, la profondeur des paroles partagées, la chaleur des baisers échangés… Éblouissante Mata Gabin en narratrice inspirante et tenue aux couleurs vives déambulant entre-tombes, époustouflant Lionel Elian à l’accordéon, émouvant Lamine Soumano aux doigts pinçant les cordes de son ensorcelante kora et tous les autres protagonistes, religieuses du couvent et paysannes, d’une présence mémorable.
En ces heures où intégrisme et racisme putréfient insidieusement les consciences et les médias, où le mot exclusion supplante souvent celui de compréhension, où le rejet de l’autre l’emporte volontiers sur la main tendue, une page trop méconnue encore d’une histoire commune magnifiée par la performance artistique, un beau temps fort offert aux jeunes générations. Yonnel Liégeois, photos Fréderic Iovino
Chasselay et autres massacres, Eva Doumbia : jusqu’au 24/01, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. CDN de Montreuil, 10 place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.70.48.90). Les 19 et 20/03 au CDN de Normandie-Rouen, du 05 au 07/05 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon.
Au Théâtre 14, à Paris, Dominique Pitoiset présente A love suprême. Une pièce de Xavier Durringer, disparu en 2025, écrite pour l’actrice Nadia Fabrizio. Un spectacle bouleversant, Bianca la stripteaseuse au cœur si pur et simple.
De Xavier Durringer, mort trop tôt le 4 octobre 2025, Dominique Pitoiset met en scène A love suprême, une pièce écrite sur commande pour l’actrice Nadia Fabrizio. Une première version avait eu lieu en 2018. À présent, strictement épurée, la représentation s’avère littéralement bouleversante, car on y entend résonner à nouveau la voix d’écorché vif de l’auteur, portée par une interprète qui en sublime chaque inflexion. Après trente-deux ans de bons et loyaux services dans un peep-show de Pigalle sous les yeux d’innombrables voyeurs, Bianca est virée par les tenanciers de la boîte. Place aux jeunesses à la chair fraîche ! Ni syndicats ni convention collective dans ce métier de nuit, où elle exhibait son corps devant des hommes invisibles.
Ainsi que l’écrit Dominique Pitoiset dans une étincelante déclaration liminaire, Bianca revient sur son existence de « lumpenprolétaire du fantasme » au fil d’un soliloque obsédant. Femme sans homme, Bianca au cœur pur et simple n’a d’amour que pour son fils, à qui elle a payé des études de médecine. Bianca n’a pas la langue dans la poche. Bianca n’avait pas de poche, dansant nue en priant Sainte Rita, dans ces années 1980 et 90 à Pigalle, dont elle brosse, au cours de sa confession pudique, un paysage sociologique criant de vérité, où l’on retrouve, ici et là, deux ou trois figures d’alors errant dans les années sida, du Moulin Rouge au Palace. Nadia Fabrizio distille, avec un art subtil, chaque mot d’une partition où la crudité du verbe le dispute à la tendresse de l’auteur pour sa créature. Flaubert a pu dire : « Madame Bovary c’est moi. » Durringer n’aurait-il pas pu prétendre être Bianca ?
Il fut encore au mieux de son réalisme poétique, non loin de Jacques Prévert, illustre résident de Pigalle dont le sirop de la rue coulait dans les veines. Avec Bianca, gamine de province qui rêvait d’être artiste (l’étant devenue à sa façon), Xavier Durringer a donné naissance à un type de femme inoubliable, issue de la marge sociale, qui en dit si long sur la pleine page dont nous sommes gavés. Rangeant les strings et la perruque blonde de Bianca dans un sac en plastique, de toute sa sensibilité gracieuse dûment chorégraphiée, Nadia Fabrizio entre ainsi dignement dans la mémoire des spectateurs. Ce soir-là, de grand froid, ils lui ont offert huit rappels chaleureux en criant bravo. Cela console du chagrin de la perte de Xavier, dont l’esprit demeure vivant. Jean-Pierre Léonardini
A love suprême, Dominique Pitoiset : jusqu’au 24/01, les mardi – mercredi et vendredi 20h, jeudi 19h, samedi 16h. Le Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.45.49.77).
Professeure de lettres et conteuse, Alice Mendelson s’est éteinte le 4 janvier 2025. Publiés pour la première fois en 2021, ses vers donnent lieu au spectacle L’érotisme de vivre, un récital de Catherine Ringer. Ils voyagent comme de puissants antidotes contre le blues.
Tant d’hommes m’ont plu/Même ceux qui ne me plaisaient pas/Sauf ceux qui étaient beaux, trop beaux, juste à regarder/Excepté toi… et toi…/Même toi, et toi/Surtout toi... Ce soir de février 2022, au Théâtre d’Auxerre (89), la chanteuse Catherine Ringer, longue tresse sur le côté, déclame des poèmes d’Alice Mendelson avec la poétesse Violaine Boneu en robe somptueuse, accompagnées au piano par Grégoire Hetzel. Au milieu du public venu en nombre, l’autrice, 96 ans, assiste à la création de L’érotisme de vivre, une performance tirée du premier recueil de ses poésies au titre éponyme qui vient d’être publié aux éditions Rhubarbe. La découverte est jouissive, tant l’écriture d’Alice Mendelson est une ode aux plaisirs de la vie. Dès lors, le spectacle du duo Ringer-Hetzel, mis en scène par Mauro Gioia, peut tourner. De Montréal à Genève, Sète à Mulhouse, Bischwiller à Istres, Paris…
Tes mots, tes bras, loin de moi, bien en cercle./Debout, je m’y glisse./Le monde y est bien rond. Alice Mendelson écrit des poèmes depuis sa jeunesse et voilà qu’à plus de 90 ans, certains sont édités, joués et chantés. Il faut dire qu’elle a le talent d’aller de l’avant. Une fois à la retraite, la professeure de français qui a écumé bien des lycées se forme à l’art du conte auprès de Pascal Quéré. Il devient son confident d’un passé pas toujours joyeux. Il exhume avec elle documents et photos pour élaborer un album en 2017, La petite qui n’est pas loin, découvre ses poèmes et les fait connaître. Des amitiés croisées relaieront la découverte, telle celle de la comédienne et chanteuse Catherine Ringer dont le père Sam Ringer, ancien déporté, était copain avec Alice. L’an passé, c’est avec son ami l’historien Laurent Joly, spécialiste de l’antisémitisme sous Vichy, qu’elle signe Une jeunesse sous l’Occupation.
C’est l’histoire d’un drame et d’un miracle, écrit-elle. Et de nous raconter son enfance dans le 18e arrondissement de Paris. Fille unique de parents juifs polonais qui ont fui les pogroms, elle grandit rue Damrémont au-dessus du salon de coiffure familial. Son père Icek, sympathisant communiste, s’occupe des hommes. Sa mère, Sura-Laya, qui rêvait d’être cantatrice, coiffe les femmes. La boutique tourne bien jusqu’à ce que le gouvernement de Vichy pourchasse les juifs. Dénoncé par un concurrent (on découvre les courriers envoyés au Commissariat général aux Questions Juives), son père, arrêté en 1941, périt à Auschwitz. Avec sa mère, elle échappe à la Rafle du Vel’d’Hiv de juillet 1942, alertées par des voisines. Elles se cacheront en zone libre. Alice, du haut de ses 18 ans, entre en résistance à Limoges. De retour sur Paris à la Libération, sa mère, très affaiblie, bataille pour récupérer ses biens, tandis que le délateur de son mari est acquitté. Dans son épilogue, Alice Mendelson écrit :Vivre pour tous ceux qui n’ont pas eu le droit de vivre, telle a été ma philosophie de vie, de ma longue vie, pleine et heureuse.
Dans mon appartement, mon Ermitage, sans sortir ou presque, je m’amuse à vivre. Dans l’entretien Alice Mendelson, une façon de vieillir, diffusé sur You Tube, son ami Pascal Quéré l’interroge. Alors âgée de 91 ans, Alice nous fait visiter son appartement, nous révèle ses deux postes d’observation tels la grande fenêtre de sa salle de bain : c’est le grand Rex !Elle nous livre non sans humour ses recettes pour parer les difficultés liées au grand âge : monter dans une voiture, se laver les doigts de pieds… Elle n’occulte pas les moments de flottement mais souriante, elle évoque son capital : son ivresse de vivre. Comme dans son poème, À mes petits :
J’ai mal à l’épaule droite, au rein à droite, au genou droit, au talon droit… Quelle chance d’avoir un côté gauche ! Le coeur est à gauche. Quelle chance d’avoir un côté droit ! Mes yeux voient mal, mais encore… Mon nez reçoit les arômes. Ma main emboîte ton épaule. Mon sourire accueille ta silhouette dans la porte… Quelle chance d’avoir un corps tout entier !
« Vivre, parler et écrire, peut-être même aimer aussi. Avec ça, je crois que je fais le plein. (…) C’est être aux aguets de ce qui va pouvoir être vécu et écrit autrement pour que l’étonnement fondamental soit constamment renouvelé. Là, j’ai livré mon secret final », lâche-t-elle dans un grand éclat de rire. Alice Mendelson a une sacrée philosophie de vie :pour bien vieillir, il faut avoir le vice de la joie. « Sa joie de vivre, son sourire lumineux, son espièglerie ne seront pas oubliés », assure Catherine Ringer. L’érotisme de vivre ? « Ses mots, ses poèmes vibreront encore dans les pages de ses livres et par ma bouche ». Amélie Meffre
« Sensuelle et résolument joyeuse, la poésie d’Alice Mendelson est un manifeste éclatant de la poésie comme acte de vie, d’amour et d’audace. De ses textes irradie un chant passionné qui célèbre l’érotisme, le goût des hommes, des couleurs, des instants et des mots. Une poésie fougueuse, espiègle, du désir et de la volupté » (L’érotisme de vivre et autres poèmes : textes choisis et présentés par Catherine Ringer. Points poésie, 156 p., 10€80).
L’érotisme de vivre, Catherine Ringer, Grégoire Hetzel au piano et Mauro Gioia à la mise en scène :Le 17/01, Tulle – Scène nationale L’Empreinte. Le 21/01, Toulouse – Halle aux Grains & Orchestre national du Capitole. Le 23/01, Grand Pic Saint-Loup – Théâtre La Scène. Le 30/01, Lomme – Maison Folie Beaulieu. Le 31/01, Deauville – Les Franciscaines. Le 05/02, Sainte Luce sur Loire – Théâtre Ligéria. Le 11/02, Le Havre – Théâtre le Normandy. Le 16/02, Paris – Théâtre de la Ville. Le 19/03, Vaulx en Velin – Centre culturel Charlie Chaplin.
Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), Victor de Oliveira présente Kumina. Exilé, il nous entraîne sur les pas d’un homme qui se souvient. Un parcours qui rejoint celui de tant d’êtres humains arrachés à leur terre natale, mêlant ses mots à ceux des poètes pour raconter une histoire commune. Paru sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.
Le récit pénètre d’emblée dans les méandres d’une âme d’enfant dont l’existence se fige le jour où, avec sa famille, le petit garçon embarque vers l’inconnu. Victor de Oliveira, natif du Mozambique, développe une écriture très personnelle à partir de son vécu, « à partir de cet endroit du déracinement, de l’exil, de la perte de repères », dit l’auteur et comédien. Après des études théâtrales à Lisbonne, puis au Conservatoire national de Paris, il s’aguerrit, en France et au Portugal, auprès des meilleurs metteurs en scène (Wajdi Mouawad, Stanislas Nordey). Il met à présent son talent de comédien au service de Kumina, son deuxième solo.
Le premier, Limbo, joué à Lisbonne puis à Paris au Théâtre national de la Colline, a reçu en 2022 le prix du meilleur texte et meilleur spectacle de la Sociedade Portuguesa de Autores. De son professeur au Conservatoire, Mario Gonzalez, il a retenu l’importance du travail corporel. Au rythme d’une écriture nerveuse, il se tient immobile, comme à l’arrêt, sous tension d’une course suspendue. Comme un gamin paralysé entre la peur des tirs entendus au loin et un faisceau de questions sans réponses : « On va aller où papa ? Où ? […] Pourquoi je n’ai pas envie de courir aujourd’hui ?/ Pourquoi tout m’ennuie terriblement ?/ Que dois-je dire, faire, comprendre ? »
La marche comme métaphore
Kumina, c’est l’histoire d’un homme empêché par l’exil, dès l’enfance, de jouer, de courir, de ressentir, de pleurer, qui va du petit garçon tout en interrogations à l’homme qui tangue sur ses pieds, entre ici et là-bas. Le saut vers des terres inconnues est un vertige infini, malgré une vie recommencée, voire réussie, ailleurs. Sa rencontre avec d’autres destins, semblables au sien, le remet en mouvement et lui fait retrouver une sensibilité en jachère pour enfin donner libre cours à ses larmes ravalées depuis tant d’années. L’acteur sort alors de son immobilité, sa gestuelle se fluidifie, sa prose se libère pour évoquer les naufragés haïtiens, les esclaves africains déportés aux Amériques, les migrants d’aujourd’hui, sombrant aux portes de l’Occident sur leurs embarcations de fortune…
Tout un peuple de fugitifs chahutés par l’Histoire. « Qu’ai-je en moi qui me dépasse,/ et qui s’installe au seuil de mon être,/ lorsque je fonds en larmes désemparé ? », se demande le comédien. Cette solidarité, comme une étincelle, rebranche le personnage à ses racines : il entend en rêve les esprits invoqués par sa grand-mère restée là-bas et désormais décédée, il retrouve l’élan confisqué de son enfance.
Une Babel décoloniale
Pour traduire ce surgissement, à mesure que le corps de l’interprète se délie, les langues se superposent et se mélangent, émaillant le texte français. Kumina fait ainsi le lien entre l’Afrique et l’Europe, mais aussi avec l’Amérique, dont l’histoire est intimement liée à l’Afrique. À une berceuse de sa grand-mère, en langue changa du Mozambique, succède une incantation vaudou en créole d’Haïti. Résonnent, en portugais, la belle prose de Fernando Pessoa et, en anglais, des poèmes de Kamau Brathwaite, auteur de la Barbade, chantre des souffrances du peuple africain dans de nombreux recueils dont Rights of Passage (1967), Masks (1968), Islands (1969) ou RevHaïti publié en français par Mémoire d’encrier.
Kumina devient la chambre d’écho d’un même chant d’exil, renouant les fils de l’histoire postcoloniale pour éclairer la quête personnelle de l’auteur interprète : « Il faut tenir, coûte que coûte tenir toujours./ Aller de l’avant, toujours./ Chantant, criant, vociférant,/ Depuis 1492,/ Hommes, femmes, enfants,/ Chantant, criant, vociférant./ Et Cristobal Colon, Napoléon et tous les autres, Se tenant la main et regardant,/ Les petits corps noirs qui coulent lentement ». Le texte s’emballe et tout fusionne, dans une dernière incantation pour le repos de ses ancêtres : Hottentots, Bochimans, Macua, Marave, Nsenga, Pimbwe, Muanis, Chona, Tsonga, Ronga, Angoni, Chope… Un spectacle qui se déploie à la mesure de l’écriture sensible de Victor de Oliveira. Mireille Davidovici
Kumina, Victor de Oliveira : jusqu’au 17/01 à 20h, le samedi à 18h. Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN La Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11). Du 26 au 29/03, Théâtre do Bairro Alto (Lisbonne, Portugal).
Au théâtre national de La Criée, à Marseille (13), Mathilde Aurier présente 65 rue d’Aubagne. Suite à la tragédie, huit morts dans l’effondrement de deux immeubles insalubres en 2018, l’auteure et metteure en scène donne la parole aux témoins et survivants. Un récit puissant et émouvant, fort de dignité et de solidarité.
Allongée sur son lit d’infortune, Nina semble reposée, tranquille. Une chambrée calme, colorée… Jusqu’à ce que les images, les cris et bruits resurgissent en mémoire. « Le jour où c’est arrivé, j’ai vu la poussière et j’ai pensé : il neige. Regarde, Chiara, il neige… Les flocons recouvrent les toits ». Qui parle ainsi : Zania, Fatih, le fantôme de Chiara victime de l’effondrement, la jeune Nina, par miracle absente de chez elle ce 5 novembre-là ? Peu importe, 65 rue d’Aubagne, les voix se font chorale sur la scène de la Criée pour pleurer, dénoncer, crier. Mais aussi s’entraider, protester, accuser…
Trois semaines avant la tragédie, sous couvert d’un rapport d’expertise pour le moins douteux, le maire a autorisé la réintégration des habitants du 63 et 65 rue d’Aubagne. Circulez, il n’y a rien à voir… Contrairement aux autres grandes métropoles de France, le centre-ville de Marseille est encore occupé par une majorité de citoyens de milieu populaire. Des logements et bâtiments vétustes et insalubres, dont la municipalité fait peu de cas, autorisant cinquante ans durant location et occupation par des familles sans grandes ressources, immigrées ou non, personnes âgées ou jeunes étudiants. Un cancer dans la pierre, au point que la mairie de Marseille, au lendemain de la catastrophe, se voit contrainte d’évacuer plus de 4000 personnes habitant des immeubles en péril. Inertie, incompétence, complicité frauduleuse ?
La douleur est vive, qui s’empare du plateau. L’émotion aussi, quand témoins et survivants crient leur colère au goût de poussière, quand les bouches s’ouvrent au bord de l’asphyxie, quand la solidarité l’emporte sur la mort et le déni des responsabilités. Un théâtre documenté qui dénonce l’incurie des pouvoirs publics et la mauvaise foi carnassière des propriétaires, un théâtre coup de poing porté par une jeune troupe aux talents certains, un théâtre citoyen qui ne copie pas mais sublime la réalité, aussi sordide soit-elle, par l’acte créateur. Du pathos au poétique, du rire aux larmes, le spectacle dit « vivant » honore magnifiquement son appellation : réveiller ou éveiller les consciences, sous le laid offrir le beau de la solidarité humaine, donner à voir, partager et entendre le quotidien d’hommes et femmes qui osent dignement relever la tête et se tenir debout au cœur de l’irréparable. Yonnel Liégeois, photos Clément Vial
65 rue d’Aubagne, Mathilde Aurier : jusqu’au 18/01, le mercredi à 19h, les jeudi et samedi à 20h, le vendredi à 09h30 (séance scolaire) et 19h, le dimanche à 16h. La Criée, Théâtre national de Marseille, 30 Quai de Rive Neuve, 13007 Marseille (Tél. : 04.91.54.70.54). Du 03 au 05/02, tournée en partenariat avec l’université Aix-Marseille.
Le 16 janvier à Cosne-sur-Loire (58), à l’affiche du Garage théâtre, Gérard Morel propose un concert exceptionnel. Tout, sauf prise de tête… Ludique, poétique, utopique ! Une scène atypique de la décentralisation, un artiste emblématique de la tradition française chansonnière : encensé par nombre de critiques, adoré par ses pairs du music-hall, adoubé par un vaste public.
Pourtant, entre bonhomie légendaire et gouaille familière, Gérard Morel demeure méconnu des grands médias et des plateaux télé. Peu importe, depuis des décennies il a conquis un auditoire fidèle. « Il a cette délicatesse de plume, de cœur et d’expression qui le conduit à insuffler de la légèreté aux choses lourdes, pesantes ou pénibles, à donner des couleurs au banal », témoigne Philippe Meyer, l’ancien animateur de l’émission La prochaine fois je vous le chanteraisur France Inter. « Il nous donne l’impression – quelquefois vraie, quelquefois fausse – que la vie, la nôtre, pourrait avoir la grâce, la bonne humeur, la santé, la vitalité, la poésie, l’inattendu, la franchise et le goût de l’amitié qui truffent ses chansons ».
Citoyens de Navarre et du Morvan, peuple de la ville ou des champs, offrez-vous ce grand moment de convivialité et de fraternité. Tels de vrais loups affamés, rejoignez la tanière de la compagnie La Louve! C’est pas cher et ça peut rapporter gros, c’est au chapeau… En paroles et musique, au final d’un concert qui se transformera en fantasque « auberge espagnole », une belle soirée chansonnière et poétique.Yonnel Liégeois
Gérard Morel, le 16/01 à 20h30.Le Garage Théâtre,235 Rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).
J’adore Gérard Morel. Il a une science de l’écriture, une science des mots, de l’inattendu, inimitable. Vraiment je l’aime, voilà !
Anne Sylvestre
Le vrai vrai bonheur, c’est rare ! Le donner vraiment en cadeau, c’est rare ! Et avec en plus un formidable sourire, un grand humour et une belle complicité humaine, c’est encore plus rare ! Et dans un genre difficile : la chanson. Et de ce genre dit « mineur » (mineur de fond, oui !), il en fait un art majeur. Qui fait tout ça ? Gérard Morel.
On dirait que tous les grands de la chanson française, de la grande « tradition », lui ont donné un baiser en lui disant : « Vas-y petit, vas-y Gégé !… » Et il y va le Gérard ! Le bonheur intégral je vous dis ! Le bonheur, il le crée et le partage, et alors naissent le rire, la joie, la gaieté, l’émotion, le commun de nous tous… Jean-Louis Hourdin
Pour définir Gérard, on pourrait citer tout ce qu’il n’est pas : un fort-en-gueule, un vitupérateur, un péremptoire. Il ne fait pas la leçon, ni la morale, ni la gueule. Jamais. Il a mieux à faire. En l’occurrence, des chansons. Des chansons de toutes sortes, drôles, douces, facétieuses, bienveillantes, coquines, tendres, comme s’il en pleuvait, des chansons marrantes, comme s’il en pleurait. Des chansons tirées au cordeau, aussi précises que fantaisistes, aussi délicates que déconneuses.
Avec un entêtement farouche, une obstination tenace, Gérard a décidé de ne pas traiter du méchant, du violent, du dégueulasse, du merdeux. Gérard préfère raconter le beau, le doux, le tranquille, le fragile. Ce qui dénote, de nos jours, un caractère sacrément fort. Il trousse une berceuse pour endormir la fille d’un bon copain, il compose un blason pour vanter la gorge de sa bien-aimée, il chante le chat, la prunelle des yeux de celle qu’il aime. Il n’est pas de ceux qui donnent des mots d’ordre, des sentences, des préceptes, des instructions. Il a quand même un slogan, une devise, une morale : Vive la caillette ! Personnellement, je souscris. François Morel
Gérard Morel, c’est tout un univers, à son image, doux, tendre, drôle et pétillant, plein de saveur et de bonheur de vivre (…) Un spectacle de Gérard Morel, c’est un petit monde idéal. On a envie de monter sur scène et de dire voilà, c’est là que je veux vivre. Et même si c’est pas vrai, l’espace d’un moment on s’est laissé prendre au jeu et on y a cru. Et ça fait vraiment du bien. Isabelle Jouve, La Marseillaise
Ses concerts, loin des mini fretins, sont d’opulents festins, composés de plats de résistance toujours ludiques et philosophiques, agrémentés de condiments aux saveurs de bossa-nova, valse, java, ou blues, et cuisinés à la meilleure crème sachant lier tous ses ingrédients. Denys Laboutière, Médiapart
Morel est un poète, un sacré. Un de ceux qui, dans la nudité d’une interprétation (voix, guitare) sans artifice aucun, vous emporte dans ses textes coquins, dans la jouissance d’une chanson bien faite, aux formes désirables, l’œil satisfait de tant d’audaces appréciées, la commissure des lèvres trahissant le bonheur prodigué. Michel Kemper, Le Progrès
Morel est un homme de mots, de ceux qu’on assemble en bouquet : sous les roses, les piquants sont bien là, tranchants. Un sacré bon moment de rigolade et de tendresse… Des chansons qui deviennent vite des compagnes chaleureuses et fortes en gueule, des vers à l’équilibre funambulesque, où la liberté souffle à grands poumons ! Yannick Delneste, Chorus
Il tord les mots, les tirebouchonne, les assaisonne, les habille, les invite à son bal poétique, offrant au public des séances de joie et d’émotion. Force est de reconnaître que Gérard Morel est un chef cuisinier étoilé de la chanson française. Jean-Rémi Barland, La Provence
Au théâtre de La Flèche (75), le metteur en scène Benoît Lepecq présente Homère Kebab. Interprétée par Melki Izzouzi, la pièce suit à la trace un jeune algérien contraint de fuir son pays. Une belle découverte humaine et sensible.
C’est la nuit. Froide et humide. Quelque part dans la jungle. Pas celle colorée et bruissante de l’Afrique lointaine, mais celle des proches rives de la mer du nord. À Calais. Pas loin du terminal du tunnel sous la Manche et de son ballet grinçant de camions et de navettes ferroviaires. Quelque part, dans un recoin de ce nulle part encadré de barrières gardées par des policiers, une baraque à frites. Et plus précisément encore, un Kébab. Sur le plateau, voilà deux chaises et un grand sac de plastique pour tout décor. Les lumières et la bande-son (conçues par Jean-Charles Levesque) complètent le dispositif. Sans doute que la jungle de Calais n’est pas plus triste. La mise en scène efficace est de Benoit Lepecq. Lequel est également l’auteur de cette pièce.
Un footballeur qui refuse le diktat religieux
Le personnage essentiel se nomme Ulysse (comme le héros de la mythologie). On ne verra jamais l’autre protagoniste, pas plus que l’on ne l’entendra. Ulysse se raconte à l’homme invisible, « le kébabier », nommé Homère (comme le poète de la Grèce antique). Ulysse se nomme en vérité Rida, selon son état civil. C’est un migrant. Venu tout droit de son Algérie natale. « Homère Kébab n’est pas une pièce politique, c’est un conte philosophique qui parle d’un homme pris dans les affres d’une histoire qui le déplace », explique l’auteur. Ulysse/Rida était un footballeur acharné, avant-centre dans la fameuse équipe des Fennecs. Un jour, il a refusé de rentrer dans le moule du diktat religieux rigoriste. Rapidement, il n’a eu d’autre issue, pour sauver sa vie, que de traverser la Méditerranée. Direction l’Angleterre.
Melki Izzouzi (actuellement dans Andromaque, au Gémeaux parisiens) est cet Ulysse. À la fois charmeur, désabusé, volontaire… Il découvre l’aridité de l’exil forcé, et les doutes de la solidarité. Le tout avec pudeur, lucidité et humour. Ce seul en scène pose aussi, à sa façon, la question des sans-papiers en route vers de meilleurs rêves. Une belle découverte humaine et sensible. Gérald Rossi, photos Emmanuel de Saint Leger
Homère Kebab, Benoît Lepercq : jusqu’au 11/03, les mercredis à 19h. La Flèche, 77 rue de Charonne, 75011 Paris (Tél. : 01.40.09.70.40). Le texte de la pièce est édité chez L’Harmatan.
Au théâtre des Amandiers nouvellement rénové, jusqu’au 24/01 à Nanterre (92), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et frictions, le choc de deux mondes : celui des adultes et celui d’adolescentes en rébellion. Un spectacle étrange et déroutant.
Sur la grande scène du Théâtre des Amandiers, superbement rénové et agencé au terme de quatre ans de travaux, le trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.
D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…
Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !
Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat
Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : jusqu’au 24/01, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 18h30 et le dimanche à 15h30. Théâtre des Amandiers-CDN, 7 Avenue Pablo Picasso, 92000 Nanterre (Tél. : 06.07.14.81.40/06.07.14.47.83).
Du 11 au 15/02 : L’Azimut, Théâtre de la Piscine, Châtenay-Malabry (92). Les 19 et 20/02 : Théâtre de l’Agora, SN d’Evry et de l’Essonne (91). Les 04 et 05/03 : Espaces Pluriels, scène conventionnée de Pau (64). Les 24 et 25/03 : Maison de la Culture, SN de Bourges (18). Les 08 et 09/04 : Le Canal, Théâtre du Pays de Redon (35). Du 14 au 18/04 : Comédie de Genève (Suisse). Les 23 et 24/04 : Palais des Beaux-Arts, Charleroi (Belgique). Les 29 et 30/04 : Maison de la Culture, SN d’Amiens (80). Les 05 et 06/05 : Les Salins, SN de Martigues (13.) Du 20 au 22/05 : Le Bateau Feu, SN de Dunkerque (59). Du 03 au 18/06 : TNS, Théâtre National de Strasbourg.
Acteur, metteur en scène, pédagogue, Pierre Vial s’est éteint le 20/12, à l’âge de 97 ans. Il fut, au fil de sa longue vie, un homme de théâtre complet. Lors de la cérémonie civile le 29/12 au crématorium du Père-Lachaise, lui furent témoignées affection et gratitude.
Son fils, Nicolas, lui-même acteur, ses petits-enfants, Jeanne Vitez, Clément Hervieu-Léger, actuel administrateur de la Comédie-Française, partenaires et anciens élèves se sont succédé pour dire admiration et respect à l’endroit d’un artiste comptable d’une infinité de rôles marquants en tout genre et de mises en scène en relief. Sa vocation naquit après avoir vu Louis Jouvet dans Knock, sous la direction de Charles Dullin. Après le conservatoire, ce fut l’éblouissement, au vu d’Helene Weigel jouant Brecht au Théâtre des Nations. De 1961 à 1963, il fait partie du Théâtre quotidien de Marseille. Il y rencontre Antoine Vitez. Une amitié constante s’ensuivra, du Théâtre des Quartiers d’Ivry à Chaillot, puis à la Comédie-Française. Il a été vingt ans durant dans l’illustre maison : devenu le 512e sociétaire, jouant dans 93 pièces et donnant 58 lectures.
Au cours de la cérémonie au Père-Lachaise, on a pu entendre à nouveau sa voix de stentor, dans le rôle de l’Annoncier du Soulier de satin, de Claudel, ce magistral souvenir dû à Vitez. On peine à relater, ici, l’existence en son entier d‘un homme qui a tant œuvré dans ce qu’on nommait, jadis, la décentralisation, aux grandes heures du service public du théâtre. De 1970 à 1976, succédant à Jean Dasté, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne. Il fut un enseignant efficace, à la bonhomie assumée, à ce titre aimé et jamais oublié. Maintes fois élu par les metteurs en scène importants de son époque, la liste est impossible à dresser ! Son jeu se caractérisait par une sorte d’humour spécifique, dont le cinéma et la télévision surent faire usage. Il pouvait aller jusqu’à la sorte de rondeur inquiétante propre aux clowns anglais. Avec ça, fin diseur, apte à distiller tous les sucs contradictoires de ses partitions verbales.
Pour ma part, entre tant de souvenirs épars de sa présence en scène, je retiens son Polonius, dans Hamlet de Shakespeare, monté en 1983 par Antoine Vitez, au Théâtre national de Chaillot. N’est-ce pas ainsi que les acteurs ne meurent pas vraiment, survivant en notre mémoire ? De surcroît, Pierre Vial, en son temps, fut à tous égards un citoyen vigilant et un homme bon, comme on n’ose plus dire en cette période de brutalité sans frein. Jean-Pierre Léonardini
Toujours à l’affiche en 2026, Jacques Osinski présente L’amante anglaise. Dans une mise en scène dépouillée, le texte de Marguerite Duras sublimé par un trio d’acteurs talentueux : Sandrine Bonnaire, Arnaud Simon, Grégoire Oestermann.
Claire Lannes a vraiment perdu la tête ! En assassinant sa cousine sans raison, en découpant le corps, en dispersant les divers morceaux dans les trains de passage à proximité de sa maison. Tous, sauf la tête de la malheureuse victime dont elle refuse encore de révéler la destination… D’abord une pièce de théâtre, Les viaducs de la Seine-et-Oise, ensuite un roman L’amante anglaise qu’elle transforme enfin en une nouvelle pièce de théâtre au tire éponyme, Marguerite Duras par trois fois a mis l’ouvrage sur l’établi. Pour une œuvre finale d’une concision extrême, à la langue policée, d’une incroyable puissance narrative, d’une interrogation explosive inégalée à la conscience de chacune et chacun. Une fois encore, elle qui récidivera en 1985 avec peu de discernement dans l’affaire Grégory, la romancière s’est inspirée d’un fait divers réel et sanglant : Amélie Rabilloud tuant son mari en 1949, dépeçant le corps et d’un pont jetant les morceaux dans les trains en partance.
En scène à tour de rôle, trois personnages en quête d’identification ou d’explication : Pierre le mari, Claire l’épouse meurtrière et l’interrogateur surgi de nulle part, venu d’ailleurs… Qui cherche à savoir le pourquoi plus que le comment, à comprendre ce geste capital dont personne ne soupçonnait l’issue fatale. Un couple banal, sans histoires comme l’atteste la rumeur coutumière, la cousine Marie-Thérèse hébergée pour vaquer aux affaires familiales. C’est Pierre qui a sollicité les services de cette dernière, son épouse préférant rêvasser au jardin et lire des illustrés bas de gamme après avoir fait son lit, la seule tâche ménagère dont elle s’acquitte. L’amour a-t-il existé un jour entre ces deux-là, pourquoi l’a-t-il épousée ? Certes, belle elle était, certes il l’a désirée, fort et souvent, mais encore ? Rien de plus, cohabitant alors par contrainte et habitude, lui s’épanchant de maîtresse en maîtresse, elle s’émerveillant toujours de son premier amour, « l’agent de Cahors » son amour de jeunesse. Et Marie-Thérèse dans l’histoire, la victime expiatoire ? « Une grosse vache, sourde et muette » amoureuse de la cuisine en sauce et des ouvriers portugais logeant dans les environs !
Installé dans les premiers rangs du public, se levant subitement, sans papier mais petit stylo en main, l’interrogateur (Arnaud Simon) questionne d’abord le mari. Doucement, calmement, puis de plus en plus intensément jusqu’à le rejoindre sur scène, lui debout à son côté droit l’autre assis sur une banale chaise devant le rideau du théâtre toujours baissé. La scène se répétera à l’identique, sa haute stature cette fois flanquée sur la gauche de la protagoniste. Pourtant, s’imposera une différence spatiale, capitale…
L’époux n’a rien vu venir, il dormait lorsqu’eurent lieu l’agression, puis le dépeçage dans la cave, à 4h du matin. Sa femme ? Une folle, une éthérée avec qui il fait chambre à part depuis longtemps, qui parle peu ou pas, égarée parmi les fleurs du jardin dont « la menthe anglaise » qu’elle apprécie beaucoup, bercée par la lecture de vulgaires illustrés qu’il prend malin plaisir à confisquer et déchirer. Pierre (Grégoire Oestermann) ? « Un petit bourgeois méprisable », comme le confessera Duras à propos de la figure de son personnage, petit fonctionnaire au ministère des finances. Méprisant à l’égard de Claire son épouse, avouant des envies de meurtre dont une éducation moralisante retient le geste, un être mesquin et falot, se vantant de ses tromperies régulières, se plaignant surtout des tics et tocs de sa femme qui ternissent son existence. Jamais compatissant, encore moins avec feu la cousine presque devenue une esclave domestique au fil du temps.
Durant près d’une heure, Pierre ne bougera pas de sa chaise. Comme à l’accoutumée, Jacques Osinski se joue d’une mise en scène aux frontières de l’austérité : face à une réalité pour le moins ensanglantée, une gestuelle presque désincarnée ! Seuls les mots et maux dits prennent chair devant nos yeux effarés. Puissance subversive du langage, « ce n’est pas un hasard, je crois, si j’arrive à Duras après avoir beaucoup arpenté l’œuvre de Beckett », reconnaît Osinski, « ils ont en commun le questionnement sur la langue, un certain rapport de leurs personnages à l’attente et à l’enfermement ». Une claire évidence, lorsqu’apparaît Claire Lannes, l’épouse et meurtrière, alias Sandrine Bonnaire… Une apparition, oui, lorsqu’elle surgit du fond de scène d’un pas contenu et s’avance dans un silence de mort, hormis les grincements du rideau de fer qui s’élève ! Un air froid, venu de la beauté nue des profondeurs du théâtre, envahit la salle, fige corps et cœurs. Le temps suspendu, l’émotion retenue, le temps qu’elle se pose à son tour sur cette banale chaise, le regard droit et les deux mains plaquées sur les cuisses. Le temps d’un vertige, sublime apparition, la grande comédienne de retour au théâtre.
Face aux questions de l’interrogateur, durant une heure aussi, elle n’expliquera rien de son geste. Heureuse pourtant de s’exprimer, de rompre enfin le silence, surtout et avant tout d’être écoutée… Du fond au devant de la scène, le chemin est court certes mais il semble aussi interminable, illustration d’une vie qui s’est étirée dans la grisaille et la froideur. Alors, il est temps de se poser, de parler.
Au tribunal on juge, au théâtre on écoute, on l’écoute. Et de parler de ce mari qu’elle n’accable même pas, de cette Marie-Thérèse qu’elle n’appréciait guère, de cet amour premier qu’elle n’a jamais oublié, cet amour ancien qu’on oublie jamais, d’Antonio le portugais qui venait de temps en temps couper du bois et qui, s’il l’avait bien voulu… Rien de tout cela pour justifier l’acte injustifiable, la banalité du quotidien, le terne d’une vie qui s’enferre dans la noirceur de l’existence. Et pourtant, seule à l’évocation de ces riens, certes des trois fois rien mais deux-trois éclairs fugitifs sur les amours perdues et le parfum des fleurs, s’éclaire le visage d’un sourire rédempteur, se détachent-s’élèvent et s’ouvrent deux mains en quête d’un impossible ailleurs. Pathétique et sublime Sandrine Bonnaire, d’un regard et de quelques futiles gestes évocateurs, capable d’incarner pareil talent ! C’est beau, c’est fort, c’est puissant. Fascinant et envoûtant.
Au côté de Claire, la Sandrine déjà meurtrière dans La cérémonie, le film de Claude Chabrol, deux comédiens qui n’ont rien à lui envier en présence et puissance : Arnaud Simon et Grégoire Oestermann. Le premier en interrogateur scrupuleux mais respectueux, démarche et geste lents, la voix toute à la fois ferme mais engageante, silhouette imposante mais nullement envahissante. Il est l’accoucheur des consciences, compatissant mais sans faux semblant, ni juge ni complice. Le second, qui ouvre la séance des questions, doit s’acquitter d’une lourde tâche : apprivoiser et happer l’attention d’un public qui attend « la Bonnaire » d’un œil averti ! Sans décor ni costume mirobolant pour éventuelle diversion… Piteux pantin, regard et profil bas, le propos embrouillé et coupable face à son évidente duplicité, il y parvient avec succès. Àleur façon et sur divers tons, trois marquantes solitudes qui alertent chacun sur une possible descente aux enfers, un possible passage à l’acte meurtrier. Yonnel Liégeois, photos Pierre Grosbois
L’amante anglaise, Jacques Osinski : du 6 au 8/01, CDN de Lorient. Le 17/01, Bagnères-de-Bigorre. Du 20 au 22/01, Amiens. Les 24 et 25/01, Aurillac. Les 27 et 28/01, Dole et Lons-le-Saunier. Les 29 et 30/01, Bourg-en-Bresse. Le 31/01, Saint-Priest. Le 01/02, SN de Roanne. Le 03/02, Thonon-les-Bains. Le 04/02, Pessac. Le 05/02, Agen. Le 06/02, Sarlat. Les 10 et 11/02, SN d’Alès. Le 12/02, Nimes. Le 13/02, Lattes. Le 14/02, Pertuis.
Aux éditions du Lys bleu, Alain Courret publie Philomène, une valse à trois temps. Un roman de science-fiction qui mêle politique, questions religieuses et sociales. Paru dans le quotidien La Nouvelle République, un article de Sophie Lavergne.
Rien n’était prémédité et pourtant aujourd’hui, Philomène, son héroïne, le fait vraiment valser dans le monde de l’écriture ! Alain Courret a pas mal parcouru la France : Toulouse, la Dordogne, la Lozère… Il vit depuis quelques années à Mézières en Brenne où il coule une retraite paisible auprès de sa femme et de sa famille proche. Professionnellement, il s’est consacré aux autres : avec son diplôme d’éducateur spécialisé, il a dirigé des instituts thérapeutiques d’éducation prioritaire (ITEP) mettant ses compétences au service des jeunes. Puis il consacre une partie de sa carrière à l’aide aux victimes au sein d’un centre d’hébergement et de réinsertion sociale. « C’est lors d’un temps de convalescence, immobilisé sur une chaise, que je me mets à écrire », confie Alain. « Je vis ce moment de pause comme un intervalle entre un avant et un après et c’est de ce ressenti que naît mon nom d’auteur Alain Tervalle ».
Fragilisée par un AVC, Philomène bascule dans un univers où visions et réalités s’entremêlent. Poussée par ses hallucinations, elle se lance dans une quête vertigineuse autour d’un mystérieux livre de prophéties. Entre politique, religion et finance, le suspense s’intensifie, brouillant sans cesse la frontière entre rêve et vérité. Mais jusqu’où peut-on vraiment se fier à son esprit ?
Si le temps marque une pause pour ce nouvel écrivain né, la vie et tous ses tumultes commence pour son héroïne, Philomène qui, dans une valse à trois temps, va voir sa vie défiler à l’envers par un rajeunissement. Même si cette histoire évolue à contre temps, elle n’en reste pas moins d’actualité avec une approche politique, où la question de la religion est évoquée, et avec les tourments de la maladie.
« J’ai toujours été passionné de science-fiction et de fantastique et à travers cet ouvrage, c’est un message optimiste que je veux faire passer. Cette aventure dangereuse que vit Philomène transmet aussi de belles valeurs sur l’amitié et la famille. » Sans trop croire en son talent, en mars dernier, il envoie son manuscrit à une dizaine d’éditeurs en région parisienne et obtient trois réponses positives. C’est finalement la maison d’édition Le lys bleu à qui il accordera sa confiance pour l’accompagner dans cette nouvelle aventure. Sophie Lavergne
Philomène, une valse à trois temps, Alain Tervalle (Le lys bleu, 404 p., 25€).
Sur la scène du Volcan, au Havre (76), François Gremaud propose Carmen.. L’opéra de Bizet revisité, avec un point final qui en fait toute la subtilité ! Accompagnée par cinq musiciennes virtuoses, la cantatrice et comédienne Rosemary Standley chante et conte, avec force humour et talent, les amours tumultueuses de la célèbre gitane.
D’abord, il y eut Phèdre !, avec un point d’exclamation. Ensuite, Giselle…, avec trois points de suspension. Désormais, il nous faut entendre Carmen., avec un point c’est tout. Un point au final, c’est presque rien certes, mais ce n’est pas rien et c’est même déjà beaucoup pour François Gremaud, le petit Suisse égaré en territoire hexagonal ! Trois héroïnes au destin funeste, entre théâtre-ballet-opéra, trois chefs-d’œuvre chacun en leur genre revisités pour la bonne cause : rendre proches et vivants ces classiques du répertoire pour les néophytes, en proposer un regard neuf et décalé pour les amateurs éclairés… La bande à Gremaud excelle en la matière !
Après Phèdre ! superbement incarnée par le fantasque Romain Daroles, il y eut donc Giselle (aux trois points de suspension…), interprétée par Samantha van Wissen : non pas le fameux ballet écrit par Théophile Gautier, mais la pièce à l’humour acidulé de l’inénarrable helvète ! Accompagnée de quatre jeunes musiciens virtuoses (violon, harpe, flûte et saxophone), la danseuse et comédienne nous contait avec humour et grâce la genèse de ce fameux ballet créé en 1841, sommet de l’art romantique. Une performance de haute volée pour celle qui devait danser et parler sans jamais perdre le souffle, endosser tous les personnages de l’œuvre, dialoguer avec la musique et le public entre entrelacs et entrechats…
Aux quatre instruments précédemment cités, s’ajoutent désormais la plainte et la tonicité du populaire accordéon pour cette Carmen. nouvelle génération sous les traits de Rosemary Standley, une superbe et détonante incarnation ! Pantalon bouffant, elle prête sa voix avec le même aplomb à son brigadier don José transi d’amour comme au toréador don Escamillo. Nous contant les prémices tumultueux à la création de l’opéra, jugé scandaleux pour l’époque, interprétant avec maestria les airs aujourd’hui mondialement connus… « De la même manière que pour Phèdre !, j’ai souhaité faire entendre l’alexandrin, je veux faire entendre le verbe de Carmen », confie François Gremaud, « Rosemary travaille respectueusement la partition originale, pour ensuite retrouver la liberté absolue ».
Revue et corrigée par François Gremaud pour le livret, Luca Antignani pour la musique, femme libre et libérée, la gitane et cigarière de Bizet impose sa puissance de caractère et de vie, bravant jusqu’à la mort ces hommes qui tentent de l’emprisonner dans leur jalousie maladive. Nous voilà de retour au premier jour de la création sur le plateau de l’Opéra-Comique en 1875, Séville sur scène et Alphonse Daudet dans la salle : entre humour et tragédie, bel canto et féminicide, une Carmen. à subjuguer vraiment le public, point final ! Yonnel Liégeois
Carmen., de François Gremaud : les 07 et 08/01 au Volcan, Le Havre. Le 10/01 à la Maison de la culture de Tournai (Belgique). Le 20/01 au Théâtre de Gascogne, Mont-de-Marsan. Le 22/01 à L’Avant-Scène, Cognac. Le 23/01 à L’Odyssée, Périgueux. Le 03/02 au Quai, CDN d’Angers. Du 05 au 07/02 au Cratère, Scène nationale d’Alès. Le 03/03 aux 2 Scènes, Scène nationale de Besançon. Le 05/03 au Grand R, Scène nationale de La Roche-sur-Yon. Le 06/03 à l’espace culturel Capellia, La Chapelle-sur-Erdre. Le 17/03 à la Chapelle des Sablons, Neuilly. Du 19 au 21/03 au Zef, Scène nationale de Marseille en partenariat avec la Criée, Théâtre national.
Jusqu’au 19/01, sur France tv, Sylvain Maurice présente Le roi nu d’Evguéni Schwartz. Pour son 130èmeanniversaire, une pièce à l’affiche du Théâtre du Peuple de Bussang (88)à l’été 2025. Sous couvert de bouffonnerie, une impitoyable satire du despotisme aux accents fort contemporains. Dans une mise en scène détonante, mêlant comédiens professionnels et amateurs.
Incroyable mais vrai, l’amour s’épanouit au plus près des cochons ! D’un seul regard Henri, le jeune porcher, est tombé amoureux d’Henriette, la princesse… Une affaire de cœur peu banale, qui n’arrive qu’aux autres, comme surgie d’une histoire de fées et lutins dont s’empare le dramaturge russe Evguéni Schwartz (1896-1958), à la source de trois contes d’Andersen, pour composer son Roi nu en 1934. Las, ainsi en a décidé son père en ce temps où les femmes n’ont ni droit à la parole ni pouvoir sur leur destinée, la demoiselle bien née est promise à un individu peu recommandable, un roi pourtant, mais un despote sans foi ni loi !
Le metteur en scène Sylvain Maurice prend l’argumentaire au pied de la lettre. Une bouffonnerie, ce Roi, qui s’affiche grandeur nature sur le vaste plateau du Théâtre du Peuple. Le ton est donné d’entrée, lorsque la troupe de comédiens envahit l’espace, chacune et chacun affublés d’un groin du plus bel effet ! Une bouffonnerie donc, certes, mais pas que… Derrière le rire bienvenu et partagé par le public d’emblée conquis, avance masquée une satire impitoyable des rapports sociaux, la soumission d’un peuple aux desiderata complètement déjantés d’un despote qui n’aspire qu’à assouvir de vulgaires penchants, entouré d’une cour où courtisans- ministre des bons sentiments-général et bourgmestre ne sont que pleutres et pitoyables flatteurs. Un pays où l’on brûle tous les ouvrages, même les livres de cuisine, où la bêtise a force de loi quand on décrète que le « juif » est banni hors du royaume alors que « l’hébreu » y est bienvenu !
La comédie se déploie ainsi, trois heures durant, l’énergie débordant du plateau pour squatter les balcons où, de part et d’autre, sont nichés les deux musiciens. Une partition musicale totalement intégrée au déroulé de la supercherie que le jeune porcher, secondé par son ami Christian, met en œuvre pour gagner la main de sa belle. Le roi, plus outrancier que débile, dont le paraître l’emporte sur l’être, dont les intérêts particuliers l’emportent sur ceux de la Nation, rêve de bonnes bouffes et beaux costumes, s’amuse d’histoires ridicules que lui narre son fou de la Cour : à se demander, vraiment, lequel des deux est le vrai bouffon ! Sous couvert de dérive au réalisme socialiste alors en vigueur, Staline censurera la pièce. Nul n’est dupe : le Roi nu illustre l’opposition à toute forme de despotisme ou de tyrannie, du totalitarisme soviétique au fascisme allemand. Écrite en 1934, l’œuvre ne sera jamais jouée du vivant de Schwartz, il faut attendre 1960 pour que la censure soit levée.
Déguisés en tisserand, les deux amis Henri et Christian proposent leurs services à la Cour : offrir au roi un habit d’apparat dont seuls les sujets intelligents pourront apprécier la splendeur : vraiment un costume qui détonnera dans la garde-robe totalement ubuesque du monarque ! Alors que tous, pitoyables flatteurs, s’inclinent devant la prétendue beauté du tissu, le subterfuge explose à la face du peuple : nu, le roi nu est voué au ridicule, à la vindicte populaire, au bannissement. « La force de l’amour a vaincu tous les obstacles, nous saluons votre colère légitime contre ces murs lugubres », proclame au final Christian. Les amoureux sont libres de leurs sentiments, la foule peut alors entonner son chant de victoire :
Courtisans et intrigants,
Nous vous rendrons moins fringants, Vous tremblez pour vos carrières
Donc vos cœurs ne sont pas clairs
Nous, nous n’avons peur de rien
Si nous avons la victoire, Nous en tirerons la gloire
Si jamais c’est la défaite, On nous coupera la tête
Non, nous n’avons peur de rien
Faites travailler vos têtes, Faites travailler vos cœurs
Et vous ferez la conquête De la joie et du bonheur
Que la terre soit en joie,
Nous avons chassé le roi !
Comédiens professionnels et amateurs, dans un bel ensemble, s’en donnent à cœur joie. De Denis Vemclefs, l’ancien directeur des affaires culturelles de la ville de Montreuil (93) désormais à la retraite au flamboyant et inénarrable Manuel Le Lièvre dans le rôle-titre… Un véritable esprit de troupe qui explose de talent à l’ouverture des lourdes portes du fond de scène, selon la tradition du Théâtre du Peuple : la beauté de la forêt vosgienne, chemin de fuite pour le roi déchu ! Où l’on pourrait écrire sur une banderole accrochée aux branches « toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas coïncidence fortuite », tellement le propos de Schwartz est prémonitoire : Bolsonaro, Poutine, Trump…
L’ancien directeur du Centre dramatique national de Sartrouville (78) se réjouit d’avoir proposé la pièce d’Evguéni Schwartz au choix de Julie Delille, la première femme nommée à la tête du Théâtre du Peuple. « D’abord parce que c’est une pièce de troupe, formidable illustration de la relation comédiens professionnels et amateurs qui sied à Bussang depuis sa création ! Ensuite, parce que Le roi nu est fort inspirant pour décrypter le monde actuel : un roi cowboy profondément ignare, une prise de pouvoir par des personnages sans scrupules où la vulgarité se marie à l’arrogance ». Mieux encore, selon le metteur en scène, cette pièce a le mérite de rendre la parole au peuple, sans méchanceté gratuite, par la seule force du rire…
« Le rire au théâtre n’est pas déshonorant, c’est une façon de se ressaisir et de se révolter, le public comprend la supercherie fomentée par les facétieux Henri et Christian, avec Schwartz le rire est roi ! ». Sylvain Maurice en est convaincu, « Brecht aurait ajouté une morale à son propos », rien de tout cela avec cette pièce : contre l’antisémitisme et le racisme, contre tout despotisme, « le rire offre lucidité et intelligence au public, c’est un rire de connivence ». Et de saluer dans la foulée l’antre de Bussang qu’il faut apprivoiser avec son plan incliné, sa jauge de 800 places, surtout la puissance symbolique de ce lieu qui ambitionne de faire peuple depuis 130 ans !
Fidèle à ses principes, Sylvain Maurice habille la scène de mille couleurs, s’empare avec jubilation et conviction de ce petit chef d’œuvre d’humour et de contestation politique. Sans forcer le trait, s’adressant à l’intelligence du public qui n’est pas dupe, sans artifice superflu qui encombre ailleurs moult scènes pour masquer la vacuité du propos : juste quelques praticables sur roulettes, carrés ou rectangles de lumière multicolores, diction et subtilités d’interprétation parfaites, une direction d’acteurs au cordeau. « Par l’art, Pour l’humanité » selon la devise inscrite au fronton de la scène, un plaisir unanimement ovationné pour ce 130ème anniversaire : jubilez, jubilons ! Yonnel Liégeois
Le roi nu, Sylvain Maurice : avec Nadine Berland, Maël Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Manuel Le Lièvre, Hélène Rimenaid ainsi que les comédiennes et comédiens amateurs : Michèle Adam, Flavie Aubert, Astrid Beltzung, Jacques Courtot, Hugues Dutrannois, Betül Eksi, Éric Hanicotte, Igor Igrok, Fabien Médina, Denis Vemclefs, Vincent Konik, et les musiciens Laurent Grais, Dayan Korolic. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).
André Markowicz, traducteur du Roi nu
Le 26 juillet, j’étais à Bussang où le Théâtre du Peuple propose une mise en scène de Sylvain Maurice du Roi Nu d’Evguéni Schwartz (1896-1958) que j’avais traduit, il y a quasiment vingt ans, pour Laurent Pelly (…) Le Théâtre du Peuple – Maurice Pottecher fête son jubilé, ses 130 ans – cent trente ans de ferveur, de cette grande utopie réalisée (et donc pas une utopie mais une réalité), d’un théâtre fait par les gens du pays, – 130 ans de théâtre populaire. Partout, il y avait des petites annonces, des affiches, des petites guirlandes qui entouraient les tilleuls de l’allée (…), « Jubilons ».
C’était, de fait, jubilatoire, de voir ce spectacle avec des acteurs formidables (certains d’entre eux, les jeunes (Mael Besnard, Mikaël-Don Giancarli, Heléne Rimenaid… mes anciens élèves au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique) et Manuel Le Lièvre qui joue le Roi nu, Nadine Berland et tous les amateurs. Une mise en scène qui va crescendo : de la naïveté délibérée, soulignée de l’amour coup de foudre entre la princesse et le porcher, vers la farce menaçante de la princesse et du petit pois, jusqu’à la fin grandiose, réellement impressionnante, du Roi nu… Le bien que ça fait de voir du monde sur scène… Le bien que ça m’a fait de voir cette pièce dans cette mise en scène. Je le dis d’autant plus joyeusement que je n’avais jamais travaillé avec Sylvain Maurice (…) J’ai tout découvert le 26 juillet, et j’ai été très, très touché d’entendre le texte respecté à la lettre. Surtout, j’ai été tellement touché par cette pièce écrite, et interdite, en 1934.
Il faut s’imaginer ce que c’était que 1934 en URSS. On sortait juste des grandes famines (le Holodomor en Ukraine, – au moins 4 millions de morts – sans doute plus – ; mais aussi partout dans l’URSS (2 millions de morts au Kazakhstan), des millions partout ailleurs (de la Biélorussie à la Volga, des provinces du Nord à celles de Sibérie), pour briser la résistance non pas des Ukrainiens ou des Kazakhs, mais celle des paysans, pour écraser la paysannerie – et les millions et les millions de déportés, ces millions de morts dans la déportation. Et, en même temps, la prise en main définitive de l’appareil du Parti par Staline après l’assassinat de Kirov, – et la terreur qui ne faisait que grandir. Et puis, du point de vue l’art, une doctrine unique, celle du Réalisme socialiste, pour peindre la « construction de l’homme nouveau » non pas telle qu’elle était, mais telle qu’elle devait être. Terreur sur terreur.
Au milieu de cette terreur, Schwartz écrivait des contes pour le théâtre et il était l’ami des « Obérious » – Daniil Harms (qui est cité dans « Le Roi nu »), Alexandre Vvédenski, Nikolaï Oléïnikov – tous les trois assassinés –, de Nikolaï Zabolotski (dont la vie fut détruite par les camps). En 1940, répondant à une enquête journalistique, il écrivait : « J’écris de tout, sauf des dénonciations ». Vous imaginez le cran qu’il faut pour écrire cette phrase ?… Et il allait aider la famille d’Oléïnikov et celle de Zabolotski, de jour en jour. « Le Roi nu », donc, c’est un conte, ou plutôt l’assemblage de trois contes d’Andersen (La princesse et le porcher, la princesse et le petit pois et Le roi nu). C’est un texte joyeux, ironique, et tout à fait terrible, une espèce de fête jubilatoire contre la dictature : en 1934, il n’y avait pas que Staline, si vous vous souvenez. Il y avait Mussolini, et il y avait Hitler. Et les allusions aux deux sont nombreuses. Mettre sur les planches un conte d’Andersen quand il s’agit de construire le socialisme… Oui, le courage qu’il faut pour ça.
Ce qui caractérise le théâtre de Schwartz, c’est ça : une position civique très claire – et sans compromission, ou plutôt avec le moins de compromission possible, et quelque chose d’autre, surtout : une ironie, à la fois triste et gaie (très juive, finalement, – enfin, disons très ashkénaze), et quelque chose d’autre encore, que je pourrais appeler la bienveillance. Parce que, dans l’horreur du temps, ce qui manque le plus, et ce qui demande le plus grand courage, c’est la douceur, la gentillesse (…) Monter cette pièce aujourd’hui, le plus simplement possible (nous savons que c’est le plus difficile, d’être simple), est aussi jubilatoire que tragique, et voir Manuel Le Lièvre jouer le Roi qui impose une telle terreur autour de lui que personne n’ose lui dire que, d’habits sur lui, il n’y en a juste pas du tout, – quel pincement au cœur. Sans même qu’il soit besoin de forcer, juste une seule fois : au lieu de « c’est moi le roi », il chante « I am the king », et vous voyez qui vous savez… Sauf que personne, à lui, ne vient lui dire qu’il est tout nu, et que, les nôtres, de Rois nus, ils restent sur leurs trônes et dans nos têtes. Parce que, c’est ça la différence entre le conte et la vie. Le conte, par définition, se termine toujours bien. André Markowicz
Le roi nu d’Evguéni Schwartz, une traduction d’André Markowicz (Les solitaires intempestifs, 160 p., 16€).
À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2026 ! De 108 000 vues en 2015, Chantiers de culture en comptabilise près de 302 000 en 2025, toujours sans réclame ni publicité… Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique.
Décédé le 25 décembre 1977, il y a bientôt 50 ans, Charlie Chaplin réalisa en 1940 Le dictateur, son premier film parlant. Porteur d’un incroyable discours, un hymne à la liberté pour tous les humains, à la paix et l’espérance. Un morceau d’anthologie que Chantiers de culture offre à chacune et chacun en ce premier jour de l’année. Yonnel Liégeois
Je ne veux ni conquérir, ni diriger personne. Je voudrais aider tout le monde dans la mesure du possible, juifs, chrétiens, païens, blancs et noirs. Nous voudrions tous nous aider, les êtres humains sont ainsi. Nous voulons donner le bonheur à notre prochain, pas le malheur. Nous ne voulons ni haïr ni humilier personne. Dans ce monde, chacun de nous a sa place et notre terre est bien assez riche pour nourrir tout le monde. Nous pourrions tous avoir une belle vie libre mais nous avons perdu le chemin.
L’avidité a empoisonné l’esprit des hommes, a barricadé le monde avec la haine, nous a fait sombrer dans la misère et les effusions de sang. Nous avons développé la vitesse pour finir enfermés. Les machines qui nous apportent l’abondance nous laissent néanmoins insatisfaits. Notre savoir nous a rendu cyniques, notre intelligence inhumains. Nous pensons beaucoup trop et ne ressentons pas assez. Etant trop mécanisés, nous manquons d’humanité. Etant trop cultivés, nous manquons de tendresse et de gentillesse. Sans ces qualités, la vie n’est plus que violence et tout est perdu. Les avions, la radio nous ont rapprochés les uns des autres, ces inventions ne trouveront leur vrai sens que dans la bonté de l’être humain, que dans la fraternité, l’amitié et l’unité de tous les hommes.
Je dis à tous ceux qui m’entendent : Ne désespérez pas ! Le malheur qui est sur nous n’est que le produit éphémère de l’avidité, de l’amertume de ceux qui ont peur des progrès qu’accomplit l’Humanité. Mais la haine finira par disparaître et les dictateurs mourront, et le pouvoir qu’ils avaient pris aux peuples va retourner aux peuples. Et tant que les hommes mourront, la liberté ne pourra périr. Soldats, ne vous donnez pas à ces brutes, ceux qui vous méprisent et font de vous des esclaves, enrégimentent votre vie et vous disent ce qu’il faut faire, penser et ressentir, qui vous dirigent, vous manœuvrent, se servent de vous comme chair à canons et vous traitent comme du bétail. Ne donnez pas votre vie à ces êtres inhumains, ces hommes-machines avec des cerveaux-machines et des cœurs-machines. Vous n’êtes pas des machines ! Vous n’êtes pas des esclaves ! Vous êtes des hommes, des hommes avec tout l’amour du monde dans le cœur. Vous n’avez pas de haine, seuls ceux qui manquent d’amour et les inhumains haïssent. Soldats ! ne vous battez pas pour l’esclavage, mais pour la liberté !
Il est écrit dans l’Evangile selon Saint Luc « Le Royaume de Dieu est au dedans de l’homme », pas dans un seul homme ni dans un groupe, mais dans tous les hommes, en vous, vous le peuple qui avez le pouvoir : le pouvoir de créer les machines, le pouvoir de créer le bonheur. Vous, le peuple, en avez le pouvoir : le pouvoir de rendre la vie belle et libre, le pouvoir de faire de cette vie une merveilleuse aventure. Alors au nom même de la Démocratie, utilisons ce pouvoir. Il faut nous unir, il faut nous battre pour un monde nouveau, décent et humain qui donnera à chacun l’occasion de travailler, qui apportera un avenir à la jeunesse et à la vieillesse la sécurité.
Ces brutes vous ont promis toutes ces choses pour que vous leur donniez le pouvoir – ils mentent. Ils ne tiennent pas leurs promesses – jamais ils ne le feront. Les dictateurs s’affranchissent en prenant le pouvoir mais réduisent en esclavage le peuple. Alors, battons-nous pour accomplir cette promesse ! Il faut nous battre pour libérer le monde, abolir les frontières et les barrières raciales, en finir avec l’avidité, la haine et l’intolérance. Il faut nous battre pour construire un monde de raison, un monde où la science et le progrès mèneront vers le bonheur de tous. Soldats, au nom de la Démocratie, unissons-nous ! Charlie Chaplin
Rue de l’Échiquier, Denis Lemasson publie Les Colonies intérieures. Un ouvrage qui met au jour l’histoire de la Seine-Saint-Denis (93) : de la France des années 1930 qui fliquait ses « indigènes », jusqu’aux exactions de l’extrême droite actuelle. Un roman noir haletant.
« Les fantômes qui nous hantent sont les histoires qui n’ont pas encore été racontées. » Dans ce triangle de la banlieue, dont Bobigny est l’épicentre, les fantômes surgissent sans crier gare, au pied de la cité Karl Marx, du côté de l’ancienne gare de triage marquée au fer rouge de la déportation, à l’ombre de l’Hôpital franco-musulman (aujourd’hui hôpital Avicenne) ou le long du canal troué de friches. L’histoire commence à l’aube des années 1930. Dans un de ces cafés porte de la Villette où les travailleurs immigrés se retrouvent le soir pour partager une mauvaise piquette avant de repartir dans leurs baraquements d’infortune, de l’autre côté des fortifications.
De Daeninckx à Izzo, en passant par Fajardie et Manchette
Les discussions politiques vont bon train et l’idée d’indépendance portée par Messali Hadj se répand comme une traînée de poudre. Les autorités françaises surveillent de près ces « agitateurs » et créent en 1925 le SSPINA (Service de surveillance et de protection des indigènes nord-africains), chargé d’infiltrer la communauté algérienne. Très vite, naît l’idée d’un hôpital réservé aux « indigènes ». Inauguré en 1935, malgré l’opposition du maire communiste de Bobigny, l’Hôpital franco-musulman permettra d’exercer un flicage plus important de la population maghrébine.
Qui se souvient de cette histoire ? Ni Franck, agent de sécurité à Roissy-Charles-de-Gaulle, qui a grandi dans la cité Karl Marx, ni sa compagne, Zakia, infirmière à l’hôpital Avicenne. Ils viennent tout juste d’emménager dans leur petit pavillon de banlieue acheté à crédit, rue du 19-Mars 1962. Il n’y a pas de hasard et quand l’Histoire se rappelle à votre mémoire, mieux vaut essayer de ne pas prendre la tangente. On retrouve dans les Colonies intérieures tout le sel et la saveur des romans noirs des années 1980, de Daeninckx à Izzo en passant par Fajardie et Manchette. Dans ce récit mené comme une contre-enquête, Franck et Zakia se retrouvent au cœur d’une ville elle-même secouée par les soubresauts de l’Histoire. Pourquoi a-t-on tenté d’éliminer Franck ? Quels liens l’unissent à un certain Leroy, homme de l’ombre qui tire les ficelles des petites frappes de l’extrême droite locale ?
Franck et Zakia avancent en terre inconnue et tentent de recoller les morceaux d’un puzzle volontairement éclaté, de lever des secrets qui mettent à mal leur roman familial. Denis Lemasson dessine le portrait d’un territoire qui porte encore les stigmates d’une histoire parsemée de zones d’ombre. Loin des caricatures sur la banlieue, le récit résiste aux évidences, ne se contente pas de rester en surface mais va retourner ce coin de terre jusqu’à s’approcher au plus près de la vérité, d’un dénouement inattendu. On a affaire ici à une banlieue vivante, à des hommes et des femmes qui font face à l’adversité, qu’elle provienne des mafieux qui règnent sur le deal, de l’extrême droite qui rêve de prendre la ville « aux cocos » ou des promoteurs qui n’hésitent pas à mettre le feu aux campements de gitans…
Au fil des événements, Franck et Zakia avancent sans céder au chantage, aux menaces et à la peur. Ils sont les héritiers d’un passé douloureux qu’ils découvrent et transcendent pour écrire à leur tour l’histoire au présent de cette banlieue qui, comme ses habitants, mérite le respect. Marie-José Sirach