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Prissac, le village aux trois musées

Machinisme agricole, facteur rural, espace Gutenberg : trois musées regroupés sur un même lieu, le village de Prissac (36). Dans le parc naturel de la Brenne, voilà un site qui mérite le voyage. Et même plusieurs, tant est riche le contenu de ces expositions.

Trois musées ? À vrai dire, il faudrait peut-être nommer le site les quatre musées ! La salle d’accueil, ouverte en 2019 et située dans une maison traditionnelle berrichonne, vaut bien plus qu’un rapide coup d’œil. Au rez-de-chaussée, sont présentés une multitude d’objets du quotidien, utilisés en partie fin du XIX ème et début du XX ème siècle. Lit, poussette, machine à coudre, phonographe, torréfacteur de café, cuisinière, coiffes, vaisselle… On ne compte plus tous ces témoins d’un autre temps ! Le voyage se poursuit à l’étage où sont placés les outils des sabotiers et plusieurs modèles de sabots. Dans les pièces attenantes, une scène de traite de vache a été reconstituée ainsi que le nécessaire pour la fabrication du fromage.

Le tour de l’habitation accompli, les visiteurs sont invités à traverser la cour. Qui accueille deux belles sculptures en bois, un homme au chapeau et une tête de chien, taillées à la tronçonneuse par Patrick Van Ingen, exploitant agricole à la retraite. D’autres créations de l’artiste, tel un ours impressionnant, trônent dans le village de 586 habitants. En quelques pas, se franchit le passage qui conduit aux musées, regroupés dans une immense bâtisse.

Celui du machinisme agricole, le plus ancien ouvert en 1986, est le fruit du travail d’un habitant du village. Pierre Cotinat, mécanicien agricole à partir de 1948, a récupéré des pièces destinées à la casse. L’objectif ? Montrer aux nouvelles générations les matériels utilisés par le passé. Environ 500 pièces sont visibles. Un ensemble exceptionnel constitué, notamment, par 47 tracteurs aux marques emblématiques : Mac Cormick, Massey Fergusson, Deutz, Renault. Commercialisés pour l’essentiel aux premières décennies du XX ème siècle, ils succèdent aux moyens plus rudimentaires : charrues tirées par des bœufs ou des chevaux. Viennent ensuite les ancêtres des moissonneuses batteuses. Des machines actionnées par la force animale, comme cette trépigneuse fonctionnant au pas d’un cheval. C’est une véritable immersion au cœur des techniques qui ont conduit aux futurs équipements modernes.

Place ensuite au service public de la poste avec son fidèle représentant, le facteur, sans doute le plus apprécié de la population ! Personne indispensable dans les campagnes, il est présent dans tous les esprits. Il fut immortalisé par Jour de fête, le film de Jacques Tati tourné dans l’Indre en 1949 à Sainte-Sévère, est-il rappelé sur le site. François Würtz et André Ballereau, deux postiers de la Direction départementale de l’Indre, ont eu l’idée de dédier un musée au facteur rural (…) Ils ont regroupé véhicules, sacoches, boîtes aux lettres, documents (affiches, photos, instructions) et divers matériels. Depuis 1994, date de la création de la première salle d’exposition, l’association Les amis du facteur rural poursuit le travail de collecte.

En 1997, un espace consacré à la création et aux progrès de l’imprimerie est ajouté aux deux précédents musées. Outre la collection de grosses machines, démonstration à l’appui, les techniques primaires d’assemblage des signes sont expliquées aux visiteurs qui mesurent ainsi tout l’apport de l’invention de Gutenberg en 1450 : une révolution dans la reproduction de textes, jusque-là confiée aux moines copistes payés à la lettre. Tout comme l’impact de la linotype utilisée jusqu’en 1997. D’un musée à l’autre, forts d’un accueil et d’un parcours à l’esprit convivial, les visiteurs éprouvent un authentique plaisir à contempler tous ces objets et matériels, témoins de l’évolution des modes de vie. Philippe Gitton

Musées de Prissac : de 14h30 à 18h les mercredi-jeudi et vendredi, de 10h à 12h et 14h à 18h les samedi et dimanche. Avec animations chaque samedi d’août, de 10h30 à 11h30. 33 Route de Bélâbre, 36370 Prissac (Tél. : 02.54.25.06.85, ou mairie de Prissac : 02.54.25.00.10). Courriel : museesdeprissac@gmail.com

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La pomme de terre a la frite !

Belges, Françaises, Russes ? L’origine des frites, c’est toute une histoire ! Si la question est sujette à controverses, ce plat du Plat Pays est aussi une pomme de concorde outre-Quiévrain. Un élément phare du patrimoine national, qui a déclaré la Journée internationale de la frite belge à la date du 1er août. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Julia Hamlaoui

Les frites ? Un plat de Belgique, bien sûr. Eh bien, détrompez-vous, les frites n’y sont pas nées. Mais vous n’êtes pas seul à être tombé dans le panneau, tant l’histoire de leur origine est objet de controverses et de vives revendications. Nos voisins d’outre-­Quiévrain ont longtemps cru dur comme fer – et certains n’en démordent pas aujourd’hui – en être les inventeurs. Et pour cause : l’historien belge Jo Gérard a rendu cette thèse célèbre, via une publication de 1984, où est relatée sa découverte d’un manuscrit de 1781 racontant comment les habitants de Namur faisaient frire des pommes de terre en forme de petits poissons, pour remplacer ceux qu’ils n’avaient pu pêcher dans la Meuse lors d’hivers particulièrement rigoureux. Une « pratique (qui) remonte déjà à plus de cent années », y est-il précisé, soit à 1680. La conclusion est sans appel : les Namurois ont été les premiers à cuisinier des frites.

Mais cette démonstration est « aussi fantaisiste que hâtive », tranche l’historien belge de l’alimentation Pierre Leclercq dans une série à la RTBF sur les « grands mythes de la gastronomie ». Le fameux texte parlerait de pommes de terre rissolées. Rien à voir donc avec les bâtonnets ! Pourtant, cette histoire, « principal argument en faveur de la paternité belge de la frite, (…) a fini par entrer dans la conscience collective. Et ce malgré les travaux d’historiens sérieux qui la discréditent complètement », poursuit le spécialiste. Autre hypothèse en vogue, notamment parmi les Belges au début du XXe siècle : une origine russe. L’idée serait née d’un coup marketing, explique notre spécialiste sur le site de l’université de Liège. À l’époque, « le paquet de frites dont on se délectait chaque année à la foire portait ­l’énigmatique nom de “russe” », rebaptisé ainsi par M. Fritz, un forain, pour surfer sur « l’immense vogue médiatique suscitée par la guerre de Crimée ».

Mais où est la vérité alors ? En fait, la frite serait parisienne. « Dans les années 1780, des vendeuses de beignets frits de pommes de terre s’installent sur le Pont-Neuf, à Paris. Il semble bien que ces marchandes soient les premières à avoir plongé des tranches de pomme de terre dans une friture, probablement aux environs de 1800 », affirme Pierre Leclercq. Cette « pomme Pont-Neuf » deviendra bâtonnet. Trente ans plus tard, le plat en cornet serait même devenu « le symbole de la cuisine populaire parisienne », cité dans de nombreux romans, pièces de théâtre ou chansons. L’appellation « french fries » aurait dû nous mettre sur la piste, pensez-vous. Erreur. L’expression viendrait en fait d’un dialecte irlandais dans lequel « french » signifie « coupé en morceaux ». Sans rapport avec la France : un piège dans lequel est tombée la droite américaine qui, pour punir l’Hexagone de son opposition à la guerre en Irak en 2003, avait rebaptisé les frites les « freedom fries ».

Si l’origine belge est aujourd’hui la plus répandue, c’est que, après avoir été introduits par M. Fritz, qui avait fait ses armes à Montmartre puis fondé la toute première baraque à frites à Liège, les bâtonnets dorés sont devenus une institution chez nos voisins. Le pays ne compte pas moins de 5000 fritkots (baraques à frites) et la spécialité affirme ses spécificités : deux bains de cuisson dans de la graisse de bœuf et à déguster avec de la mayonnaise, s’il vous plaît. Les Belges en sont si toqués qu’en 2016 une radio de Bruxelles s’est même lancée dans une mission spatiale : envoyer le premier « paquet de frites » dans l’espace grâce à un ballon-sonde. Un succès !

Mais malgré les « brettes » entre nations sur son origine, la frite est facteur d’unité au pays du surréalisme. Alors que les tensions entre la Wallonie, la Flandre et Bruxelles ont donné lieu, à l’orée des années 2010, à l’une des plus longues crises politiques d’Europe, avec 541 jours sans gouvernement, la patate les a réunies. Chaque communauté l’a classée à son patrimoine, et dès 2014 la Belgique a annoncé son intention de la faire candidater au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. En attendant que la démarche aboutisse, il en fut ainsi pour la bière en 2016, le 1er août a été déclaré « Journée internationale de la frite belge ». Alors, bon appétit, bien sûr ! Julia Hamlaoui

Deux fritures, une fois !

Comme leur origine, la recette des frites est l’objet de multiples querelles. Épluchées ou avec la peau ? À laver, avant ou après la découpe ? À frire à l’huile ou à la graisse de bœuf ? En une ou deux cuissons ? Et la vapeur, vous y avez pensé ? Bref, il existe presque autant de façons de faire les frites que d’amateurs prêts à les savourer. Mais si elles sont nées à Paris, il faut reconnaître que les Belges sont passés maîtres dans l’art du bâtonnet doré. Alors, pour célébrer comme il se doit la Journée internationale de la frite belge, le 1er août, suivez ces quelques conseils :

Abandonnez les surgelées et munissez-vous d’un bon couteau. N’oubliez pas de choisir une variété adaptée, comme la bintje.

Lavez les pommes de terre avant de les éplucher. Vous pouvez aussi garder la peau, mais c’est moins traditionnel.

Taillez des tranches de 1 à 2 cm d’épaisseur, puis des bâtonnets de même dimension.

Rincez les frites encore crues à l’eau froide pour éliminer l’excès d’amidon (afin qu’elles ne collent pas entre elles à la cuisson) et séchez-les bien (pour plus de croustillant).

Chauffez la graisse de bœuf (aussi appelée « blanc de bœuf ») à 140 °C et plongez vos frites pour un premier bain de 4-5 minutes (temps de cuisson à adapter selon la quantité).

Laissez reposer durant au moins 30 minutes sur un papier absorbant.

Plongez-les dans un deuxième bain ! De nouveau pour 4-5 minutes mais à 180 °C cette fois, en les secouant de temps en temps pour les aérer.

Égouttez, salez immédiatement au sel fin, n’oubliez pas la mayonnaise et dégustez !

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Avignon, ultimes surprises

Lors de cette ultime semaine de festival, Avignon (84) offre encore quelques belles surprises. Dont L’Espèce humaine, Les grandes espérances, La couleur des souvenirs ou Dracula Lucy’s Dream, d’après l’œuvre de Bram Stoker.

Dracula, comte et vampire, né de l’imagination de Bram Stoker en 1897, n’est pas un monstre bavard. Et ça tombe bien, car Yngvild Aspeli, comédienne, marionnettiste et directrice artistique de la compagnie Plexus Polaire, en propose une version sans paroles. Mais pas sans émotions. Comme à son habitude, la metteure en scène norvégienne fait montre de diversité créatrice, en mêlant pantins à taille humaine, masques, illusions, vidéos inondant le plateau avec bonheur, bruitages et acteurs qui démultiplient les personnages. Le roman de Bram Stoker a connu depuis sa publication plusieurs aventures, plusieurs traductions, plusieurs adaptations, et le cinéma ne s’en est pas privé. Ici, Yngvild Aspeli s’oriente principalement sur le personnage féminin, d’où le titre Dracula Lucy’s Dream que l’on peut traduire par « Le rêve de Lucy ». Laquelle se débat contre « un démon intérieur » représenté par Dracula. Mais on peut extrapoler le délire.

Domination, dépendance, addiction… sont au programme, comme les apparitions et les dents pointues. Cette adaptation de l’œuvre de l’écrivain irlandais, créée en décembre 2021 au Théâtre des Quartiers d’Ivry s’apprête à partir en tournée en France, mais aussi au Danemark avant le Canada et les États-Unis. Notons que si le sang coule à flots (enfin pas vraiment, mais on imagine) l’humour n’est pas en reste non plus. Finalement, Dracula aura la fin que l’on sait. Seul un pieu planté dans le cœur d’un vampire peut mettre fin à son existence maléfique. Lucy ne parviendra pas à se libérer autrement de cette emprise diabolique. Les comédiens manipulateurs Dominique Cattani, Yejin Choi, Sebastian Moya, Marina Simonova, et Kyra Vandenenden font partager un envoûtement magique et contagieux.

Robert Antelme est un survivant, dans le sens le plus total du mot. Interné par les nazis dans les stalags de Buchenwald puis de Dachau, il a été sauvé par la libération, à quelques jours d’une mort certaine. Membre actif de la Résistance, il a 26 ans quand il est arrêté par la gestapo en juin 1944. En 1939 il avait épousé l’écrivaine Marguerite Duras qui raconté son retour dans La Douleur.

L’espèce Humaine, le seul livre de Robert Antelme, est un récit douloureux. L’ignominie dont il parle est une tranche de son vécu. Du sien et de ses camarades prisonniers, morts ou rescapés. Mise en scène par Patrice Le Cadre, Anne Coutureau, à qui l’on doit aussi l’adaptation, interprète cette parole unique, sur la pensée d’hommes qui s’imaginaient supérieurs à d’autres, issus dont ne sait quelle autre race. Ce texte brulant, est d’une utilité toujours absolue.

L’humour anglais, c’est, avec l’air de rien, dire beaucoup pour rire. Charles Dickens, qui publie dès 1860 son 13e romanLes grandes espérances, a usé de cet artifice pour développer aussi des thèmes chers comme la défense des droits des enfants, des femmes… en passant par ses combats pour l’éducation pour tous. Il est considéré comme le plus grand romancier de l’époque victorienne et connut un gros succès populaire dès ses premiers ouvrages. La compagnie Mamaille, dans une adaptation d’Hélène Géhin a voulu, en 75 minutes, donner vie à l’un de ses ouvrages les plus célèbres. À destination de tous les publics. L’histoire de Pip, contée également par Augustin Bécard, et June McGrane, dans la mise en scène de Laurent Fraunié est au centre de l’aventure, menée avec quelques masques, un décor original et beaucoup de bonne humeur. 

Cette douzième pièce, La couleur des souvenirs, que Fabio Marra a écrite, qu’il met en scène et joue, est un moment de tendresse. Ses partenaires, Dominique Pinon, et Catherine Arditi, en frère et sœur, lui, perdant progressivement la vue et elle tentant de venir à son secours, sont remarquables. Les reste de la distribution est à la hauteur; citons donc Sonia Palau, Floriane Vincent, Aurélien Chaussade. Vittorio est un artiste peintre méconnu, qui, on le découvre vite, s’est transformé en faussaire. Exhumant quelques tableaux de grands maitres… Que l’on croyait perdus à jamais. Le margoulin marchand d’art qui revend ces toiles après les avoir fait authentifier, le roule dans la farine du mensonge sans qu’il en soit réellement conscient. Seule certitude pour Vittorio, il perd la vue. Et son exécrable caractère n’arrange rien. Gérald Rossi

Dracula Lucy’s Dream : jusqu’au 24/07, à 09h30 à La Manufacture.

Les grandes espérances : jusqu’au 25/07, à 14h30 à La Caserne des pompiers.

La couleur des souvenirs : jusqu’au 26/07, à 21h30 au Théâtre des Halles.

L’espèce humaine : jusqu’au 29/07, à 17h35 au 3 Soleils.

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D’Avignon à Hollywood, paroles de femmes

Au Festival d’Avignon, les spectacles se conjuguent au féminin. Plus loin, de l’autre côté de l’océan, à Los Angeles, l’actrice Fran Drescher a donné le top d’une grève historique des acteurs américains. Là-bas comme ici, les femmes prennent la parole.

La programmation de la 77 e édition du Festival d’Avignon s’annonçait féminine et féministe. Julie Deliquet est la deuxième femme à être programmée dans la Cour d’honneur, le lieu emblématique du Festival depuis sa création. D’autres femmes sont présentes : Pauline Bayle, la Brésilienne Carolina Bianchi, la Canadienne Émilie Monnet, Anne Teresa De Keersmaeker, Bintou Dembélé, Clara Hédouin, la Polonaise Marta Gornicka, Rébecca Chaillon, Patricia Allio, Maud Blandel… L’Antigone de Milo Rau est interprétée par l’actrice et activiste autochtone Kay Sara. À Hollywood, la prise de parole de Fran Drescher qui annonce la grève historique des acteurs états-uniens fait trembler les nababs des studios, de Los Angeles à New York. En Iran, en Afghanistan, les femmes ne renoncent pas, malgré la mort qui les guette.

À mi-parcours du Festival, les bruits du monde ne s’arrêtent pas au pied des remparts d’Avignon. Tous les soirs, des milliers de familles se promènent dans les rues de la ville, assistent aux spectacles rue de la République, achètent pour les gamins des ballons de baudruche qui clignotent, des glaces de toutes les couleurs et croisent des amateurs qui courent au théâtre. Les rues comme les salles font le plein. Il y a ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, qui n’y vont pas encore. Mais qui sont là, quand même. « Courage », est-il écrit au fronton de la Maison Jean Vilar. Ne pas baisser les bras, ne pas renoncer face aux divisions, face à une extrême droite dont la parole est omniprésente, envahissante, trolle les réseaux sociaux. On coupe son smartphone et on court voir le film, magnifique, de Nanni Moretti Vers un avenir radieux. Parce qu’il est des films, comme des pièces, qui vous redonnent du courage.

On a vu l’Écriture ou la vie au Théâtre des Halles, adaptée du livre éponyme de Jorge Semprun, mise en scène par Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre. On est embarqué par la puissance des mots, par la pensée en alerte de Semprun. On a vu Tomber dans les arbres, de et mise en scène par Camille Plocki. Elle raconte la vie, l’engagement de son grand-père, qui n’était autre que l’historien Maurice Rajsfus, rescapé de la rafle du Vél’d’Hiv, fondateur de l’Observatoire des libertés publiques. Formidable spectacle, joyeux, frondeur, un hommage à ce grand-père qui détestait la police, « comme tout le monde, non ? » s’amuse-t-elle à dire, et ravive ses idéaux révolutionnaires. Le spectacle s’est joué jusqu’à ce dimanche à la Factory. Il sera repris à Paris aux Déchargeurs, nous y reviendrons plus longuement.

On a vu Angela (a Strange Loop) et All of It. Deux propositions, différentes, qui mettent en scène chacune l’itinéraire d’une femme. L’Angela de Susanne Kennedy est un pur produit des réseaux sociaux, une influenceuse qui s’exhibe et parle à ses followers. Elle a basculé dans un autre univers, totalement virtuel, où le réel s’est dissous dans les limbes d’un monde aux contours factices. À ses côtés, un frère, une mère. Les mots sont rares, les voix robotiques (les acteurs parlent en play-back sur leur propre voix préenregistrée), un petit peuple de plastique – on songe au Plastic People de Frank Zappa – qui vit dans un appartement en Formica made in Ikea. Un doudou-loup, d’une voix calme et posée, intervient par écran interposé tout du long. Cela dit le narcissisme poussé jusqu’à son paroxysme, la perte d’humanité. Spectacle étrange, ésotérique même s’il ne laisse pas indifférent.

Alistair McDowall s’est glissé dans la pensée la plus intime de trois femmes et a composé trois monologues mis en scène par deux membres du Royal Court Theatre de Londres, Vicky Featherstone et Sam Pritchard. All of It est un spectacle d’une grande tenue, d’une très grande sobriété, porté par une actrice au jeu impressionnant, Kate O’Flynn. On est happé par cette histoire qui déroule la vie d’une femme, à travers le temps, avec des mots simples qui racontent son émancipation, son désir de vivre. All of It remet le théâtre au centre, la parole, la pensée, au féminin, singulier et pluriel. Marie-José Sirach

All of It : jusqu’au 23/07, à 19h00, Théâtre Benoît XII, 12 rue des teinturiers, 84000 Avignon.

Antigone in the Amazon : jusqu’au 24/07, à 21h30. L’Autre Scène du grand Avignon – Vedène, avenue Pierre de Coubertin, 84270 Vedène.

L’écriture ou la vie : jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

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François Clavier, un maître !

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au théâtre Artéphile, François Clavier interprète Maîtres anciens. Adaptée du sulfureux roman de Thomas Bernhard, une pièce à la logorrhée mortifère contre la société autrichienne. Au final, contre tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant.

Impassible, immobile, assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le vieux Reger semble pétrifié, statue taillée dans le marbre : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! La pièce Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré…

Dans l’enceinte de l’Artéphile, tension et attention du public ne faiblissent point. Comme subjugué, débordé, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle seule échappe l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. L’acerbe dénonciation d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

Maîtres anciens : avec François Clavier, adaptation et mise en scène de Gerold Schumann. Jusqu’au 26/07, à 18h20 (relâche le 20/07). Théâtre Artéphile, 5bis-7 rue Bourg Neuf, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.03.01.90).

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À l’Ouest, bien du nouveau…

Jusqu’au 24/07 en Avignon, au Théâtre de la Manufacture, le collectif Bajour propose À l’Ouest. Un spectacle sur les souvenirs, les joies et traumatismes de cinq existences fracassées. Où le tragique le dispute au comique, quand l’enfance part en fumée face au temps qui passe.

En la salle de la Manufacture, une tablée fort joyeuse et turbulente accueille le public avant même l’extinction des feux ! Nul ne se doute encore que prochainement la scène va s’embraser pour plonger les spectateurs dans la stupeur et la douleur… Ils sont frères et sœurs, cinq jeunes gens demeurés de grands enfants à squatter la maison délaissée par les parents. Une fratrie amoureusement liée entre prises de bec et clins d’œil affectueux, jeux de société et oisiveté bien organisée. Une existence banalement ordinaire dans l’insouciance et la légèreté, que viendra déjà perturber leur jeune voisin. Avant la catastrophe annoncée, l’incendie de la maison où périssent deux membres de la famille.

Une tragédie qui bouscule tous les codes, consume le temps d’avant comme le temps présent, enflamme les esprits au point de confondre l’hier et l’aujourd’hui, fait tanguer la mémoire entre le souvenir des disparus et les incertitudes du lendemain ! Les scènes se mêlent et se chevauchent, faisant fi de l’instant entre le bonheur d’avant et la douleur du maintenant… De la table des plaisirs au garage où le magnétophone a enregistré les voix disparues, d’un air enjoué de pipeau aux tristes regards sur le tapis de cendres, le collectif Bajour conduit le public avec audace au travers de moult émotions, jouant du comique au tragique sans crier gare. Un réelle performance pour agencer ainsi la douleur du partir au bonheur du vivre ensemble, la dévastation du mourir à la force génératrice du souvenir. Une vie à en perdre ses repères, à se retrouver À l’Ouest, au sens propre comme au figuré…

Qu’on ne s’y méprenne, l’on rit beaucoup et d’un rire sain, récurrent et à bon escient au fil de l’histoire peu banale qui nous est contée. Comme si le rire était d’une urgence vitale pour plonger, sans transition et sans issue de secours, dans l’enfer du brasier où mots et dialogues sont chargés d’une puissante évocation émotionnelle. Comment surmonter l’effroi de la perte et de l’absence sans la présence réconfortante du souvenir, sans ce présent recomposé à la lumière du passé ? L’épreuve du deuil oblige chacune et chacun à retisser le temps suspendu et à jamais envolé dans les fumées mortifères. Il faut du talent, un bien grand talent, pour manier ainsi l’humour et l’horreur dans un même souffle, sans pause ni répit durant une heure trente de représentation, emportant le public dans un feu d’émotions. Un superbe travail d’improvisation pour accoucher d’une oeuvre magistralement bien construite qui offre autant à rire qu’à pleurer et penser. Qu’on se le dise et l’applaudisse surtout, avec cette bande de comédiens à l’imagination débordante, à l’ouest il y a vraiment du nouveau ! Yonnel Liégeois

À l’Ouest : jusqu’au 24/06, à 11h20 (relâche le 19/07). Théâtre de la Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.12.71).

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Femme et arabe, libre !

Jusqu’au 24/07 en Avignon (84), au Théâtre de la Manufacture, Anne-Laure Liégeois présente Harems. Une adaptation réussie de l’œuvre de la sociologue marocaine Fatema Mernissi, pour qui le monde n’est pas un harem ! Féministe et politique, une parole portée à la scène sans fioriture mais avec beaucoup de justesse.

Il faut savoir gré à Anne-Laure Liégeois de redonner la parole à la célèbre sociologue marocaine, Fatema Mernissi, disparue il y a un peu moins d’une dizaine d’années à Rabat, en 2015. Sa vie durant, dans ses nombreux ouvrages, tout comme dans ses conférences à travers le monde, Fatema Mernissi s’était évertuée à porter la parole des femmes qui, à bien y regarder, dépassait largement l’immense territoire du monde musulman. Son œuvre dépasse aussi la simple sphère théorique pour aborder des rivages purement littéraires et fictionnels comme en témoigne par exemple son livre le plus connu d’un large public, Rêves de femmes.

C’est dans ce livre que l’autrice précise qu’elle est « née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à 5 000 km à l’ouest de La Mecque, et à 1 000 km au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens », incipit entièrement, et à juste raison, repris par Anne-Laure Liégeois dans le très habile montage qu’elle a opéré dans l’œuvre de Fatema Mernissi, parvenant ainsi à jouer sur tous les tableaux, celui du combat féministe comme sur celui quasiment fictionnel. C’est déjà, de ce point de vue, une première réussite du spectacle dont le titre Harems met avec justesse l’accent sur l’une des thématiques essentielles de l’écrivaine. Ce terme apparaît dans les titres de nombre de ses livres, du Harem et l’Occident au Harem politique en passant par Le monde n’est pas un harem ! Le terme, on le voit, est plus qu’emblématique dans son œuvre, Fatema Mernissi allant même jusqu’à interroger les fantasmes aussi savoureux que déplorables que le mot aura déclenché dans nos sociétés occidentales…

Du harem aux contes des Mille et une nuits, la liaison est toute trouvée et Anne-Laure Liégeois ne rate pas l’occasion pour suivre le parcours. Pour en décrire les connotations, bien sûr éminemment (et subtilement) politiques, la metteure en scène a fait appel à deux comédiennes marocaines, Amal Ayouch et Sanae Assif, « sagement » assises derrière une table pour se partager la parole de Fatema Mernissi. Elles le font sans fioriture et avec beaucoup de justesse. Anne-Laure Liégeois y ajoute de très subtiles touches qui font théâtre avec trois fois rien, mais qui mettent véritablement en lumière la force d’une pensée plus que jamais nécessaire. Jean-Pierre Han

Fatema Mernissi, Harems : jusqu’au 24/07, à 13h00 (relâche les 12 et 19/07). La Manufacture, 2bis rue des Écoles, 84000 Avignon (tél. : 04.90.85.12.71).

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Jorge Semprun, l’écriture ou la vie

Jusqu’au 26/07 en Avignon (84), au Théâtre des Halles dirigé par Alain Timar, Hiam Abbass et Jean-Baptiste Sastre présentent L’écriture ou la vie. Une adaptation du livre de Jorge Semprun, au titre éponyme, où l’écrivain tente d’exorciser la mort après son expérience des camps de concentration, à Buchenwald. Un spectacle poignant, percutant, pour qu’explose la vie.

Chapelle du Théâtre des Halles, un espace confiné, à l’image de la promiscuité qui régnait dans les baraquements de la mort… La faucheuse avance masquée, comme les comédiens au visage d’une blancheur marbrée, encagés entre les murs de pierre. Seuls de minces éclats de lumière scintillent dans les yeux des protagonistes, éclairent la noirceur du temps qui nous est conté. D’un moment l’autre, ils surgissent de derrière de hauts fourneaux, peut-être, hauts rouleaux de carton pliés ou déployés à convenance, aux couleurs sombres ou vives selon l’inspiration de la jeune plasticienne Caroline Vicquenault. Qui partage la scène avec deux immenses comédiens, la palestinienne Hiam Abbass et le hongrois Geza Rohrig, interprète principal du film Le fils de Saul, Grand prix au festival de Cannes 2015 et Oscar 2016 du meilleur film étranger.

De l’une et l’autre, la voix porte, tantôt tonnante et puissante, tantôt chantante ou chuchotante, pour clamer la fureur de vivre de celui qui ne cessera de « remuer le passé, mettre au jour ses plaies, purulentes, pour les cautériser avec le fer rouge de la mémoire ». Une mission salutaire, L’écriture ou la vie, à laquelle se résout Jorge Semprun (1923-2011), matricule 44904, après de longues années de silence sur son expérience mortifère. « Le XXème siècle fut certainement l’un des siècles les plus violents de l’histoire », commente Jean-Baptiste Sastre, le bouillonnant metteur en scène. Celui qui promène son imaginaire explosif des communautés Emmaüs à la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, des enfants de Naplouse aux détenus de la prison de Toulon ne pouvait à son tour se taire plus longtemps, à la vue de ce mal au monde qui survit à Auschwitz… Avec ce travail de création sur l’œuvre de Semprun, il tente de répondre à l’interrogation portée par l’auteur en personne : comment raconter une vérité peu crédible, comment susciter l’imagination de l’inimaginable ? « En travaillant la réalité, avec un peu d’artifice ! ».

Jean-Baptiste Sastre et Hiam Abbass en sont convaincus : à l’heure où les survivants glissent dans le silence de l’Histoire, « si parler est impossible, se taire est interdit ! ». D’où ce devoir de mémoire qu’ils font leur, quand le fascisme prend couleur de la haine raciale, du fanatisme, de la purification ethnique et des nationalismes exacerbés. Futilité ou espoir ? Sur le décorum cartonné du final, planant au-dessus d’une large ligne colorée rouge-sang, le vol noir des corbeaux a cédé la place à l’aile blanche d’une colombe. Yonnel Liégeois

L’écriture ou la vie, de Jorge Semprun : avec Caroline Vicquenault, Geza Rohrig, Hiam Abbas et Jean-Baptiste Sastre également co-metteurs en scène. Jusqu’au 26/07, à 11h00 (relâche les 13 et 20/07). Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).

De Châteauvallon à Toulon

De la production de L’écriture ou la vie par le théâtre Liberté de Toulon à l’explosion de son Festival d’été qui s’ébroue au grand air sur la pinède de Châteauvallon jusqu’au 26/07, la scène nationale du Var au double visage fourmille de créations et de projets. Pour les petits et grands, de la danse du Nederlands Dans Theater aux dialogues musicaux des fantasques Fromager-Laloux, De l’Opéra national du Rhin avec On achève bien les chevaux à l’Opéra de Toulon avec le Mozart-Requiem de Bartabas… Charles Berling, le directeur des lieux, metteur en scène et comédien, n’en démord pas, il veut encore croire que le bonheur est contagieux ! L’interprète de Léon Blum, une vie héroïque a inscrit à l’éphéméride de la prochaine saison, de mars à mai 2024, un temps fort sur la thématique « Oh ! Travail… ». Souffrance, labeur ou émancipation : que pouvons-nous espérer aujourd’hui du travail ? Une question, parmi d’autres, qui surgira d’un spectacle à l’autre, en salle ou en plein air, sur les scènes du Châteauvallon-Liberté.

Châteauvallon : 795 chemin de Châteauvallon, 83192 Ollioules. Le Liberté : Grand Hôtel, place de la Liberté, 83000 Toulon. Tél. : 09.80.08.40.40.

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Jean Moulin, celui qui a dit non

Arrêté en juin 1943, atrocement torturé par la gestapo sous les ordres de Klaus Barbie, Jean Moulin décède le 8 juillet lors de son transfert en Allemagne. La célébration du 80ème anniversaire de sa mort braque les projecteurs sur cette grande figure de la Résistance. Par-delà l’image du personnage mythique, s’impose surtout la stature de celui qui osa dire non à Vichy et à l’occupant nazi.

En ce mois de juin 1940, le spectre de la défaite militaire cède le pas à la débâcle. Le gouvernement de Vichy ordonne aux fonctionnaires de se replier. Alors en poste à Chartres, celui qui fut en 1937 le plus jeune préfet de France décide de rester en place. Premier acte d’insoumission à l’égard du régime de Pétain, premier geste héroïque devant l’envahisseur : face au commandant allemand qui veut le contraindre à signer un document relatant les prétendues exactions des troupes françaises, Jean Moulin préfère se trancher la gorge plutôt que d’obtempérer ! De retour en sa préfecture, tentant vaille que vaille d’assurer la légitimité républicaine au fil des semaines, il est révoqué de sa charge le 2 novembre par le ministre de l’Intérieur.

« Bien avant les heures noires de l’occupation allemande, puis celles de la clandestinité, Moulin a déjà eu le temps de prouver ses convictions républicaines », précise l’historienne Christine Levisse-Touzé, directrice du musée Jean-Moulin à Paris jusqu’en 2017. « Fils d’un professeur d’histoire engagé dans le combat politique au côté des radicaux-socialistes, l’enfant qui naît à Béziers le 20 juin 1999 est à bonne école. En réponse aux vœux de son père et en dépit de ses goûts affirmés pour le dessin et la peinture, il entreprend des études de droit et se destine alors à une carrière dans la préfectorale ». Sous-préfet du Finistère, il n’hésite pas à saluer en 1932 la victoire électorale du Cartel des Gauches. En 1936, directeur de cabinet de Pierre Cot, ministre de l’Air dans le gouvernement du Front Populaire présidé par Léon Blum, c’est lui qui organise l’aide clandestine aux Républicains espagnols : recrutement des pilotes et envoi d’avions civils et militaires… « Dès cette époque, dans ses tâches de haut fonctionnaire comme dans les cabinets ministériels auxquels il participe, Jean Moulin révèle aux yeux de tous, qu’ils soient amis ou adversaires politiques, ses grands talents d’administrateur et son attachement indéfectible aux valeurs de la république », insiste l’historienne.

Entre ici, Jean Moulin ! André Malraux, 1964

Que faire après l’épuration décrétée par Pétain ? D’emblée, Moulin entend poursuivre le combat. Réfugié à Lisbonne, après avoir noué de premiers contacts avec les réseaux de résistance d’Henri Frenay et d’Astier de La Vigerie et au terme de moult péripéties, il s’envole enfin pour Londres dans la nuit du 19 au 20 octobre 1941. « Loin d’être un gaulliste patenté, comme beaucoup de républicains et d’hommes de gauche, Jean Moulin éprouvait une méfiance certaine à l’égard des militaires, encore plus à l’encontre d’un général que l’on taxait de sympathie maurassienne », nous affirmait en 1999 de source autorisée l’ancien secrétaire de « Rex » puis « Max » dans la clandestinité, le regretté Daniel Cordier, Alias Caracalla devenu ensuite historien avisé. Que représente alors de Gaulle, aux yeux de celui qui n’a même pas entendu l’appel du 18 juin ? L’officier rebelle condamné à mort par Pétain pour désobéissance, l’homme qui refuse de capituler pour l’honneur et la patrie… Le chef de la France Libre, après sa première rencontre avec Jean Moulin le 25 octobre, perçoit très vite les qualités de l’ancien préfet. Sans arrière-pensée, il le désigne comme son « représentant et délégué du Comité national pour la zone non directement occupée de la métropole » à l’heure où un avion le parachute sur le sol français le 1er janvier 1942.

Jusqu’au 21 juin 1943, date de son arrestation à Caluire dans la banlieue lyonnaise, fort de l’autorité conférée par le général et au prix de dialogues incessants et parfois tumultueux entre les divers chefs des réseaux clandestins, Jean Moulin réussit l’impossible. Il assoit le général Delestrain à la tête de « l’Armée secrète », il fédère les divers mouvements de résistance des zones Nord et Sud et les forces vives du pays, syndicales et politiques, au sein du « Conseil de la Résistance » dont la séance inaugurale se tient à Paris le 27 mai 1943. « Le parlement officiel dans la France occupée », souligne Daniel Cordier, « un fait majeur et unique dans l’Europe d’alors qui dotera les combattants de l’ombre d’une structure efficace et d’une représentation nationale. C’est ce rôle de fondateur, plus que l’image de martyr liée aux circonstances tragiques de sa mort, qui justifie l’entrée de Jean Moulin au Panthéon en 1964 comme symbole de la Résistance », souligne l’historien. « Gabriel Péri ou Danielle Casanova y auraient tout autant leur place, la figure de Moulin s’impose comme celle qui a réconcilié la France libre et la France captive, les Français de l’extérieur et ceux de l’intérieur. Un symbole fort, au demeurant : celui d’un homme de gauche, un citoyen du Front populaire luttant pour l’avènement d’une république sociale ».

Autant de raisons qui, paradoxalement, ouvriront en grand la porte aux affabulations et calomnies de toutes sortes sur la personnalité de Jean Moulin. Les premières graves accusations sortent de la bouche même de résistants avec la publication en 1977 de L’énigme Jean Moulin, livre dans lequel Henry Frenay, l’ancien chef du réseau Combat, traite l’envoyé de de Gaulle de « crypto-communiste ». Une accusation dénuée de tout fondement historique, qui scandalisera la majorité des acteurs de ce temps mais qui contribuera désormais à alimenter le fiel de la rumeur jusqu’à faire de Moulin pas moins qu’un agent soviétique… « Au nom de la collusion supposée, tous les adversaires des valeurs républicaines défendues par la Résistance, Liberté-Egalité-Fraternité, y ont trouvé matière pour alimenter rancœur et nostalgie », constatait Daniel Cordier qui n’a cessé de s’interroger sur le pourquoi des attaques répétées à l’encontre du personnage. « Quoiqu’on ait pu en dire au lendemain de la Libération, il faut reconnaître au préalable que la Résistance ne fut l’affaire que d’une minorité de Français. Aussi, est-il difficile à un peuple de s’identifier à un héros alors que majoritairement il n’a pas fait acte de résistance. Ensuite, les hommes de gauche se reconnaissent avec peine en l’un des leurs qui s’est rallié à de Gaulle tandis que ceux de droite le considèrent encore comme un adversaire politique. Enfin, pour tous les nostalgiques du Maréchal et de Vichy, Moulin n’est rien moins qu’un traître qui a ruiné la politique de collaboration engagée pour relever la France ».

Au regard des générations futures et face aux falsificateurs de l’histoire, s’impose pourtant la figure héroïque et exemplaire de Jean Moulin : contre vents et marées, jusqu’au péril de sa vie, un ardent défenseur de la République et de ses valeurs fondamentales. Yonnel Liégeois

Les catacombes de Daniel Cordier

Auteur déjà d’une somme aux éditions Lattès, Jean Moulin, l’inconnu du Panthéon, Daniel Cordier (1920-2020) publia un document aussi explosif qu’incontournable. Avec Jean Moulin, la République des catacombes, il livre d’abord une chronique passionnante, loin du mythe et des affabulations, de ce que furent pour les hommes de l’ombre les années de la Résistance quand le devoir d’improvisation se jouait allègrement de la loi du secret. Une époque où l’opposition clandestine à l’occupant se construit au cœur des conflits de personnes et des combats idéologiques entre chefs de réseaux, partisans ou adversaires de de Gaulle. Un regard avisé sur la Résistance des chefs qui n’édulcore en rien celle des militants, humbles saboteurs ou anonymes « boîtes aux lettres » qui mettaient chaque jour leur sécurité et leur vie en péril. Un livre qui se révèle au fil des pages vibrante leçon de démocratie quand des hommes et des femmes n’hésitent pas à débattre parfois violemment sur la conduite à tenir au cœur même de la tourmente.

Témoin privilégié de cette époque et dépositaire de documents inédits, Daniel Cordier narre surtout, dans le menu et avec talent, l’action essentielle de Moulin. Et de Jacques Bingen, son successeur injustement oublié de l’Histoire, qui se suicida entre les mains de la Gestapo en mai 1944. Preuves à l’appui, il démonte enfin avec brio les faux procès intentés contre l’ancien préfet d’Eure-et-Loir et il n’hésite pas à instruire de nouveau l’affaire de Caluire pour conclure à la culpabilité de René Hardy. Plus qu’un manuel d’histoire, le témoignage poignant sur un passé récent qui n’en finit pas d’interpeller survivants d’hier et vivants du temps présent. Y.L.

La République des catacombes, de Daniel Cordier (Folio histoire, deux volumes, 976 p. et 896 p., 15€10 chacun). Une lecture à poursuivre avec La victoire en pleurant nouvellement paru, la suite d’Alias Caracalla, les mémoires de Daniel Cordier ( Folio, 400 p., 9€20. Préface de Bénédicte Vergez-Chaignon).

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Aragon, Picasso et… Staline

En ce 5 mars 1953, il y a 70 ans, les communistes du monde entier se sentent orphelins : le camarade Staline, le « petit père des peuples » est mort ! Directeur de l’hebdomadaire Les Lettres Françaises, Louis Aragon sollicite un dessin auprès de son ami Picasso. Scandale, profanation, désapprobation… Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°360, juillet 2023), un article de François Dosse, historien des idées et épistémologue.

Le 5 mars 1953, coup de tonnerre : on apprend la mort du « petit père des peuples », le camarade Staline. Le choc émotionnel, qui laisse les communistes du monde entier orphelins, est tel qu’il déborde de loin les rangs militants. Le jdanovisme bat alors son plein, avec sa conception de l’art prolétarien, sommé de répondre aux canons du réalisme socialiste. Le PCF a son peintre officiel : André Fougeron, qui représente une classe ouvrière en souffrance. Louis Aragon a soutenu ce choix et préfacé en 1947 un de ses albums de dessins : « André Fougeron, dans chacun de vos dessins se joue aussi le destin de l’art figuratif, et riez si je vous dis sérieusement que se joue aussi le destin du monde ».

La mort de Staline conduit pourtant Aragon à faire un pas de côté en demandant à son camarade Pablo Picasso un dessin du héros pour Les Lettres françaises, l’hebdomadaire culturel soutenu par le Parti communiste, qu’il dirige. Tandis que tous les communistes français pleurent la disparition de leur chef, Aragon attend avec impatience ce dessin de Picasso qui tarde à arriver. Quand Aragon en prend enfin connaissance, il découvre le portrait d’un Staline désacralisé ; ce n’est pas la représentation attendue, mais le journal en est au bouclage, il faut le porter à clicher. Aussitôt, le dessin fait scandale : on a porté atteinte à l’image de Staline ! Rien dans ce portrait ne renvoie à l’icône du communisme international. Dans les locaux mêmes où se fabriquent Les Lettres françaises, les rédacteurs de L’Humanité et ceux de France nouvelle dénonçent une agression intolérable.

Le 12 mars 1953, Pierre Daix, collaborateur d’Aragon tente de le joindre pour l’avertir, c’est Elsa Triolet qui répond : « Oh oui, je sais déjà ! J’ai déjà reçu des coups de téléphone d’injures… Mais vous êtes fous. Louis et vous, de publier une chose pareille ! — Mais enfin Elsa, Staline n’est pas Dieu le Père ! — Justement si, Pierre. » Quand Pierre Daix réussit à parler à Aragon, il le trouve en état de choc : « Je prends tout sur moi, petit, tu entends. Je t’interdis de faire quelque autocritique que ce soit. Toi et moi avons pensé à Picasso, à Staline. Nous n’avons pas pensé aux communistes », lui déclare-t-il. André Fougeron, qui qualifiera ce dessin de profanation, participe à cette fronde. Les lettres affluent de camarades scandalisés s’adressant à Auguste Lecœur, qui tient les rênes du Parti en l’absence de Maurice Thorez. L’émoi est tel que le 17 mars 1953, le secrétariat du Parti publie une déclaration sur ce qui est devenu une affaire : il désapprouve la publication du portrait. Tout en précisant qu’il ne remet pas en question les sentiments du grand artiste qu’est Picasso, dont chacun connaît l’attachement à la cause ouvrière, il regrette qu’Aragon ait permis cette diffusion. Tancé vertement, ce dernier, qui a pourtant fait preuve jusque-là d’une servilité exemplaire, vit si mal cette semonce qu’Elsa Triolet va trouver François Billoux, responsable des intellectuels au sein du Parti et lui demande s’il est possible d’agir pour son époux qui menace de se suicider : il aurait déjà fait plusieurs tentatives.

En définitive, l’affaire n’ira pas bien loin. Aragon s’en tirera avec une autocritique modérée, prenant la défense de Picasso, qui sera publiée dans L’Humanité le 29 avril 1953. La raison majeure de cette résolution rapide tiendrait au fait que, depuis Moscou où il est en convalescence, Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, a télégraphié sa désapprobation non du dessin, mais de la condamnation d’Aragon. François Dosse

Dirigées pendant près de vingt ans par Louis Aragon (de 1953 à 1972), Les Lettres Françaises sont désormais sous la responsabilité de l’écrivain et poète Jean Ristat. Jean-Pierre Han, critique dramatique et fondateur de la revue Frictions/théâtres-écritures, assume la rédaction en chef. Outre la littérature, le mensuel ouvre ses colonnes à tous les savoirs, artistiques et esthétiques : bande dessinée, cinéma, peinture, théâtre… Son ambition ? Devenir le grand journal culturel de notre temps.

Dans ce même numéro de juillet, Sciences Humaines propose un original dossier, fort instructif : Les pouvoirs de la musique. « Bien avant de savoir écrire, l’humanité chante, danse et tambourine ensemble pour communiquer, chercher l’accord et créer du commun », écrit dans son éditorial Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Trois femmes à la hauteur

Aux éditions Le Clos Jouve, Michel Sportisse publie Yannick Bellon, toute une tribu d’images. Une captivante monographie, d’une écriture chaleureuse et empathique, sur l’œuvre et la vie de la cinéaste et féministe. Avec de beaux portraits de famille, ceux de la sœur et de la mère, Loleh et Denise.

Quand Yannick Bellon (1924-2019) devient cinéaste dans les années 1950, on compte sur les doigts d’une main les femmes derrière la caméra. Il y a Nicole Védrès, laquelle a tourné en 1948 Paris 1900 (Yannick Bellon était son assistante), puis Agnès Varda, dix ans plus tard, avec son film la Pointe courte. Michel Sportisse, historien du cinéma, publie sous le titre Yannick Bellon, toute une tribu d’images, une captivante monographie sur celle qui, élève de l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec), finira par totaliser quelque quinze courts métrages de qualité, huit longs métrages marquants et quantité d’émissions exigeantes pour la télévision, sans compter ses travaux de monteuse, sa formation initiale.

Michel Sportisse analyse précisément, une à une, les œuvres de son héroïne, toutes inscrites dans l’ardent souci du réel de la documentariste ( Goémons, d’une durée de 23 minutes, sorti en 1949, fruit d’un filmage ardu dans une île perdue de Bretagne, fut couronné d’un grand prix à Venise), qu’on retrouve dans ses œuvres de fiction de longue haleine, dont la Femme de Jean (1974), Jamais plus toujours (1976), l’Amour violé (1978), l’Amour nu (1981), la Triche (1984) ou encore les Enfants du désordre (1989)… « L’enracinement réaliste » qu’évoque l’auteur va de pair avec un féminisme inspiré en exact rapport avec l’époque de la réalisatrice, qu’il s’agisse du couple, du cancer, du souvenir, du viol, de l’homosexualité ou de l’adolescence délinquante.

Remarquablement informé, d’une écriture chaleureuse et empathique, l’ouvrage brosse de surcroît un beau portrait de famille où sont dépeintes Loleh, la sœur magnifiquement actrice, et la mère, Denise, pionnière de la photographie, tendrement honorée dans le Souvenir d’un avenir. Et l’on croise, dans ces pages érudites et émues, les frères Prévert et le groupe Octobre, l’oncle Brunius, surréaliste impénitent, Jean Rouch, Claude Roy, Jorge Semprun, Henri Magnan, hommes à des moments aimés, tout un bel épisode de la vie intellectuelle et artistique de Paris où ont évolué ces trois femmes à la hauteur dûment ressuscitées. Jean-Pierre Léonardini

Yannick Bellon, toute une tribu d’images : Michel Sportisse, avec une préface d’Éric Le Roy, archiviste au Centre national du cinéma (CNC). Aux éditions Le Clos Jouve où sont déjà parus, du même auteur, des ouvrages sur les réalisateurs italiens Ettore Scola et Mauro Bolognini.

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Annie Ernaux, en mémoire

Jusqu’au 16/07, au Vieux Colombier (75), Silvia Costa présente Mémoire de fille. Avec force et délicatesse, trois comédiennes du Français portent à la scène l’impressionnant récit d’Annie Ernaux. Une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. 

L’été 1958 fut « celui du retour du général de Gaulle, du franc lourd et d’une nouvelle République (…) et de la chanson de Dalida Mon histoire c’est l’histoire d’un amour », écrit Annie Ernaux, dans les premiers paragraphes de Mémoire de fille. Ce livre, publié seulement en 2016, est un regard sur deux années de sa jeune existence, quand des milliers d’hommes étaient envoyés à la guerre en Algérie. La voix magique de Dalida enveloppe l’espace d’une couleur à la fois rayonnante et intime. Tout comme l’est la parole de l’autrice qui, dans ce récit, remonte le temps sur sa première expérience sexuelle. En quelques mots : monitrice dans une colonie de vacances cet été-là, presque amoureuse, elle se retrouve au lit avec un homme, le moniteur chef, à peine plus âgé, qui se conduit comme un crétin de macho dominant, quasi violent, quasi-violeur.

Pour la metteuse en scène Silvia Costa, à qui l’on doit aussi la scénographie (avec Thomas Lauret), les costumes et les lumières, il s’agit d’une recréation, après une première présentation en 2021 en Allemagne, avec d’autres interprètes. C’est sa première collaboration avec le Français, où l’on devrait la retrouver la saison prochaine salle Richelieu avec Macbeth, de Shakespeare. Ici, elle a choisi de confier le rôle aux trois sociétaires Anne Kessler, Coraly Zahonero et Clotilde de Bayser. Trois personnages qui n’en font qu’un, puisqu’il s’agit de raconter un fragment de la vie de cette demoiselle qui ne se nommait alors qu’Annie Duchesne, fille d’épiciers installés dans un quartier populaire de la petite ville normande d’Yvetot.

Les trois comédiennes n’incarnent pas chacune un âge différent de l’autrice, mais elles sont, successivement, comme un chœur, comme un reflet, comme une illustration du personnage. Et cela n’en est que plus impressionnant. Silvia Costa, en adaptant ce texte-récit, en suit la trame essentielle, c’est-à-dire une certaine chronologie, en respectant les questions posées, les interrogations d’alors et d’aujourd’hui. Prix Nobel de littérature en 2022, Annie Ernaux a longtemps « tourné » autour de cette aventure intime avant de s’en libérer du bout de sa plume. Mais ce « n’est pas un livre du regret, c’est un livre de dénonciation, peut-être celui où elle dénonce le plus directement la société patriarcale, la condition féminine », note Silvia Costa.

Le décor est aussi délicat qu’indéfini, et il se prête à l’imagination, tout comme la petite exposition d’objets présentée à l’entrée de la salle, lesquels, fournis par les comédiennes, sont comme des marqueurs du vécu intime du rôle. Les costumes sont des traces subtiles d’une époque mais aussi des sentiments et des rêves. Il faut aussi dire combien l’enveloppe sonore et musicale conçue par Ayumi Paul contribue à faire de cette Mémoire de fille une partition rare, douce, autant que bouleversée et bouleversante. Gérald Rossi

Mémoire de fille, d’Annie Ernaux : une mise en scène de Silvia Costa, jusqu’au 16/07 au Théâtre du Vieux Colombier (Comédie-Française), 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris ( tél. : 01.44.58.15.15).

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Le palmarès de la critique

Le 19 juin, à la Philharmonie de Paris, le Syndicat de la Critique a remis les prix décernés aux spectacles de la saison : Chloé Dabert pour la mise en scène du Firmament, le chorégraphe Thomas Lebrun pour L’envahissement de l’être (danser avec Duras), ex aequo pour le Grand prix musical Katharina Kastening avec Manru et Célie Pauthe avec L’annonce faite à Marie, Jean-Marie Hordé pour son livre Au cœur du théâtre 1989-2022 (éd. Les solitaires intempestifs).

Célébrer la création musicale, chorégraphique et théâtrale, rendre hommage à un parcours, consacrer une œuvre qui a su non seulement trouver son public, mais aussi séduire, toucher, émouvoir, marquer les esprits, fait partie de nos missions de journalistes, de critiques. C’est une joie chaque année renouvelée de pouvoir nous réunir le temps d’une cérémonie pour mettre en lumière une écriture, un geste, une vision. Depuis maintenant soixante ans, le Syndicat professionnel de la Critique de Théâtre, Musique et Danse a institué ce rituel, ce moment unique de partages et d’échanges. Ni la pandémie, qui a fragilisé le secteur et précarisé de nombreuses compagnies, de nombreux lieux, de nombreux artistes, de nombreux techniciens et de nombreux confrères, ni les grèves de cet hiver, ni les mouvements sociaux liés à une réforme des retraites particulièrement décriée, n’ont empêché notre institution, âgée de cent-cinquante ans, d’honorer ses engagements et de décerner ses prix.

Dans le contexte social, économique et mondial actuel, difficile de se réjouir. Les signes avant-coureurs d’une crise à venir de la culture et tout particulièrement du spectacle vivant sont au rouge. Face à l’inflation, à l’augmentation des factures énergétiques et de l’ensemble des charges, un changement de paradigme, une réflexion de fond sur les modes de production et de diffusion s’impose, que ce soit dans le secteur privé ou public. En raison d’une non-réévaluation, d’une baisse importante voire d’une suppression de leurs subventions, la plupart des établissements culturels et des compagnies sont confrontés à des choix drastiques. Après deux saisons pléthoriques, conséquence directe des confinements, force est de constater une réduction des programmations. De nombreux théâtres et salles de spectacle n’ont eu d’autres possibilités que de réduire la voilure, de renoncer à certaines productions, de diminuer leur soutien à nombre de créations. Le temps est à l’économie, aux budgets serrés, à une modification en profondeur des pratiques.

En résonance aux mutations de la société, un regard particulier des institutions, des syndicats et des structures artistiques, s’est porté sur le respect de la parité et l’ouverture sur la diversité. On en est loin, il suffit de se pencher sur le rapport de l’association des centres nationaux chorégraphiques pour s’en persuader. En 2022, Sur dix-neuf centres en France, seuls trois – faisant partie des moins bien dotés – ont une directrice. Le chemin est encore long. En tant qu’observateur, nous nous devons d’en faire écho, d’en suivre de près les évolutions. Le syndicat s’engage depuis plusieurs années en ce sens.

La situation est inquiétante mais pas désespérée. Dans le ciel assombri, des trouées laissent passer le soleil. Depuis que les spectateurs peuvent revenir sans contraintes dans les salles, ils sont de plus en plus nombreux à franchir le pas, à vouloir partager leur expérience, à privilégier les festivals, plus conviviaux, plus festifs. Ce n’était pas gagné. Les changements d’habitudes, la baisse du pouvoir d’achat, les réticences face à un virus qui reste aux aguets ont fait craindre le pire. Mais plus vibrant que jamais, l’art vivant n’a pas dit son dernier mot. Irremplaçable, non reproduisible ailleurs que dans le réel, dans le face-à-face unique entre un artiste et son public, il ne cesse de surprendre, de questionner, d’interroger l’état de nos sociétés. Porteur d’espoir, de joie, de tristesse ou de mélancolie, poétique ou lyrique, il est, à l’instar de la culture, dont il est un des éléments capitaux, une des pierres angulaires de nos démocraties et un indicateur de sa bonne santé.

À la Philharmonie de Paris ce 19 juin 2023, le temps fut à la fête. Mais en ce jour de célébration, et le palmarès en est le reflet, nous ne pouvons oublier la guerre qui se déroule aux portes de l’Europe, les drames féminicides qui trop régulièrement font la une de nos journaux. Nous ne pouvons non plus oublier que de grands noms des arts vivants et du journalisme nous ont quittés cette saison. Alors profitons d’être réunis pour avoir une pensée pour François Tanguy, Peter Brook, Jean-Louis Trintignant, Colette Nucci, Pascale Bordet, Kaija Saariaho, mais aussi pour Lucien Attoun, qui fut longtemps notre secrétaire général, Georges Banu, Philippe Tesson et Colette Godard.

Pour aujourd’hui, mais surtout pour demain, continuons à célébrer le théâtre, la danse et la musique, continuons à hanter les couloirs, les foyers, à user les sièges rouges ou bleus des salles de spectacle… Ensemble, alimentons toujours ce souffle vital qui fait de l’art un moteur pour changer le monde. Olivier Fregaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la Critique

Prix Théâtre

Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le Firmament, de Lucy Kirkwood, mise en scène de Chloé Dabert

Prix de la meilleure création d’une pièce en langue française
L’amour telle une cathédrale ensevelie, de Guy Régis Jr

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle présenté dans un théâtre privé)
Fin de partie, de Samuel Beckett, mise en scène de Jacques Osinski 

Prix du meilleur comédien
Gilles Privat dans En attendant Godot, de Samuel Beckett, mise en scène d’Alain Françon

Prix du meilleur livre sur le théâtre
Au cœur du théâtre 1989-2022, de Jean-Marie Hordé. Éd. Les Solitaires Intempestifs 

Prix du meilleur compositeur de musique de scène
Dakh Daughters pour Danse macabre, mise en scène de Vlad Troitskyi

Prix spécial
La Mort d’Empédocle (Fragments), de Johann-Christian-Friedrich Hölderlin, mise en scène de Bernard Sobel

Prix Musique

Grand Prix (meilleur spectacle musical de l’année) ex aequo
Manru, d’Ignacy Jan Paderewski, direction musicale de Marta Gardolińska, mise en scène de Katharina Kastening
L’Annonce faite à Marie, de Philippe Leroux, direction musicale Guillaume Bourgogne, mise en scène de Célie Pauthe

Prix Danse

Grand Prix (meilleur spectacle chorégraphique de l’année) 
L’envahissement de l’être (danser avec Duras), de Thomas Lebrun

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Antigone, une femme libre

Jusqu’au 2 juillet, à la Cartoucherie (75), le Théâtre du Soleil d’Ariane Mnouchkine propose la première édition de son festival Départ d’incendies. L’accueil de cinq jeunes compagnies, invitées à vivre « une expérience de partage, de poésie et d’école de la vie en troupe » : Les Barbares avec Mephisto d’après Klaus Mann, , la compagnie Populo avec Les aveugles de Maurice Maeterlinck, la compagnie Immersion avec Platonov d’Anton Tchekhov, le Théâtre de l’hydre avec sa création originale Macabre Carnaval. Sans oublier la compagnie Dyki Dushi dirigée par la metteure en scène suisse-romande Madeleine Bongard qui collabore depuis 2016 avec des artistes de plusieurs régions d’Ukraine : elle invite des comédiennes restées au pays et propose au public francophone une rencontre originale, au-delà des frontières, avec la création de Blach Hole, sur la ligne de front. Pour l’heure, Chantiers de culture ouvre ses colonnes à Sébastien Kheroufi, metteur en scène d’Antigone de Sophocle avec la compagnie La tendre lenteur. Yonnel Liégeois

Le point de départ de la création Antigone se trouve à Annaba, en Algérie. Après la guerre, mon père et ses frères décident de quitter leur pays natal pour une terre qu’ils pensent plus paisible, la France. Mes tantes, désireuses de se battre, restent en Algérie. Mon père terminera sa vie dans la chambre d’un centre d’hébergement d’urgence parisien, à Emmaüs, là où je passerai une partie de mon enfance.

Antigone, je suis bouleversé par Ismène. Tandis qu’Antigone lutte jusqu’à la mort pour ses idées, Ismène se range du côté de la vie. Ismène me rappelle mon père. À la fin de la pièce, nous ne savons plus rien d’elle, seule survivante de la famille des Labdacides. J’ose imaginer qu’elle s’exilera, qu’elle fuira pour échapper à la tyrannie, à l’horreur des guerres recommencées et aux tristesses répétées des frères qui s’entretuent. Ismène incarnera peut-être cette pulsion de vie qui pousse des femmes et des hommes à tout quitter quand ce tout n’est plus fait que de cadavres et de fantômes.

Quant à Antigone, elle est ces femmes que je n’ai pas connues, une tante restée au pays pour lutter, pour résister aux violences et aux misères de l’après-guerre. Elle est cette ardeur admirable, cette force libre qui s’enracine et qu’aucun homme, aucun diktat, ne pourra jamais faire ployer.

Lors de la création du spectacle, nous avons cherché à saisir l’humanité de cette pièce qui expose, à la lumière des sentiments, les raisons de vivre de chacun des personnages et à l’envers de celles-ci, les raisons de mourir. Nous avons chassé le manichéisme, il fallait atteindre les essences, donner vie à une langue commune, à sa poésie, au rituel du spectacle vivant, se livrer au concret du texte, succomber à la théâtralité. J’ai la chance de travailler avec les mêmes comédiennes et comédiens depuis plusieurs années. Pour Antigone, quatre nouveaux visages ont intégré la bande et ont permis la réalisation de nos désirs de théâtre. Quatre femmes rencontrées au Foyer Emmaüs de Saint-Maur-des-Fossés. Quatre forces venues d’ailleurs ayant connu l’exil. Des Ismène, des Antigone. Elles forment ici le Chœur du spectacle. Vive le théâtre ! Sébastien Kheroufi

Antigone, de Sophocle : Compagnie La tendre lenteur, dans une mise en scène de Sébastien Kheroufi. Les 20-21 et 22/06 à 20H, le 23/06 à 20H30, les 24/06 et 01/07 à 14H (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.74.24.08).

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Jean Moulin, portrait d’un résistant

Aux éditions Rue du monde, le romancier Didier Daeninckx et le dessinateur PEF publient Jean Moulin, les cent vies d’un héros. Le portrait d’une figure majeure de la Résistance, artiste et amateur d’art. Une victime de la barbarie nazie et de Klaus Barbie, le chef de la gestapo lyonnaise.

Il y a cette photo, prise en mars 1940 à Montpellier. Une photo iconique. Jean Moulin, appuyé contre un mur blanc, chapeau vissé sur la tête, écharpe nouée autour du cou, les mains glissées dans les poches de son manteau d’hiver, ne regarde pas l’objectif. Son regard est profond et inquiet. Partout, en Europe, le fascisme avance à grands pas. Allemagne, Italie, Espagne, la peste brune s’étend. Haut fonctionnaire, ayant connu les affres de la Première Guerre mondiale, Jean Moulin sait que le compte à rebours qui va plonger la France et l’Europe dans l’horreur a commencé.

Il va désobéir à Pétain, refuser de collaborer et rejoindre le général de Gaulle à Londres. Lequel lui confie la mission de réunir, d’unifier la Résistance française et, en février 1943, de créer le Conseil national de la Résistance. Jean Moulin est arrêté le 21 juin 1943 par la Gestapo, sous les ordres de Klaus Barbie. Atrocement torturé, il meurt lors de son transfert en Allemagne, le 8 juillet 1943. C’était il y a quatre-vingts ans.

Le récit de Didier Daeninckx démarre par l’enfance de Jean Moulin. Il brosse un portrait concis et précis de l’itinéraire d’un homme qui a dit non, dès son plus jeune âge : le portrait d’un homme courageux, audacieux, qui n’a jamais renoncé à ses idéaux de justice et de liberté. Les dessins de Pef font mouche à chaque page. Ils organisent le récit, lui apportent une dimension sensorielle et organique. Un ouvrage de très belle facture, nécessaire et utile, à mettre entre toutes les mains. Marie-José Sirach

Jean Moulin, les cents vies d’un héros, par Didier Daeninckx et PEF (éd. Rue du monde, collection Grands Portraits, 56 p., 18€).

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