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Provost et sa Bonne épouse

Après plusieurs films consacrés à l’émancipation féminine, le cinéaste Martin Provost persiste et signe avec La Bonne Épouse. Une comédie corrosive, portée par un trio d’actrices époustouflant : Juliette Binoche, Noémie Lvovsky, et Yolande Moreau.

 

C’est avec joie que l’on s’engouffre à nouveau dans les salles de cinéma après les films ou séries, parfois de très bonne qualité, vus sur un poste de télévision ou un écran d’ordinateur durant les trois mois de confinement. Cet enthousiasme est renforcé par la découverte du dernier film de Martin Provost, La Bonne Épouse, une comédie rythmée et acide sur les écoles ménagères d’avant 1968.

L’enseignement dans ces établissements où l’on apprenait aux jeunes filles à tenir leur foyer et servir leur mari sans moufter est le prétexte à tout dynamiter. Paulette Van Der Beck, la patronne des lieux (campée par Juliette Binoche), y enseigne avec élégance et ardeur comment tenir son foyer et satisfaire son mari (François Berléand). Mais la mort de celui-ci, la rencontre avec un amour de jeunesse et la ferveur de Mai 68 qui gronde à bas bruit vont faire vaciller ses principes.

Une époque pas si lointaine

Bien sûr, le scénario s’amuse de scénettes aujourd’hui totalement obsolètes, comme les cours de couture en vue de la constitution d’un trousseau, ou bien de certaines valeurs morales inculquées telles que celle la disponibilité totale et discrète de la femme au foyer à son mari et à ses enfants. Pourtant, l’époque n’est pas si lointaine où les femmes eurent enfin accès à un chéquier et à leur autonomie financière (1975).

À sa façon, légère, le film renvoie à l’urgence d’une prise de conscience sociale de la violence dont sont victimes les femmes. Pour preuve, l’analyse terrifiante du documentaire Féminicides de Lorraine de Foucher réalisé à partir d’une longue enquête du journal Le Monde. La domination masculine est donc loin d’être terminée…

La comédie, le rythme

Bien sûr, il y eut précédemment Le Ventre de Juliette (2003), Séraphine (2008), Où va la nuit (2011), Violette (2013) et Sage Femme (2017), des films aux tons différents qui ont constitué une œuvre déjà tournée vers l’émancipation féminine. Mais Martin Provost s’offre ici la légèreté de la comédie. Sans évacuer les zones d’ombres de la période, le récit fait le pari d’un rythme endiablé avec des scènes hilarantes, des répliques qui fusent… et le plaisir des actrices et des acteurs.

Ce plaisir, Juliette Binoche, Noémie Lvovsky et Yolande Moreau ne le cachent pas. Toutes trois incarnent avec tendresse des personnages féminins stéréotypés, tels que la bourgeoise un peu « prout-prout », la religieuse rigide, la sœur frustrée. En face, François Berléand et Édouard Baer relèvent vaillamment le défi en gent masculine dépassée. À la fois comédie musicale et plaidoyer émancipateur, la dernière scène du film insuffle une énergie qui force à bouger. Dominique Martinez

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La culture, avant… et après ?

Salles de concert et cinémas, musées et théâtres : à compter du 22 juin,tout est « déconfiné » désormais ! Une décision plus virtuelle que réelle, pourtant, en raison des consignes sanitaires et d’une fin de saison artistique… Tandis qu’au tableau s’affichent les chiffres clés de l’économie culturelle, artistes et professionnels s’interrogent : quid de la culture, demain ?

 

Des chiffres, pas des lettres…

– Selon l’étude de France créative et EY en date de novembre 2019, l’ensemble du secteur pèse 91,4Mds€ de revenus totaux. Sa valeur ajoutée (47,5 Mds€ en 2017) équivaut à 2,3% du PIB. Un poids comparable à celui de l’industrie agro-alimentaire et 1,9 fois plus important que celui de l’industrie automobile.

– 1,3 million de personnes ont exercé en 2018 une activité, directe ou indirecte, principale ou ponctuelle, dans un secteur culturel ou créatif. La moitié seulement (635 700 personnes) en ont retiré leur revenu principal.

– La part de professionnels de moins de 30 ans est plus élevée que la moyenne de la population active (22,6% contre 18,8% en 2018). Elle est aussi devenue plus féminine et plus représentative de la diversité française : 43% de femmes en 2015, contre 30% en 1991.

– Le territoire français est maillé par des infrastructures culturelles essentielles à la vie des territoires : en 2016, 1450 communes bénéficiaient d’une salle de spectacle ou d’un festival, 850 accueillaient un musée. Le spectacle vivant, les musées ou le patrimoine irriguent une très grande variété d’activités économiques locales, en particulier dans le champ du tourisme.

… la crise, pendant et après

Outre sa richesse inestimable pour l’humain et le citoyen, le secteur culturel est un atout majeur dans le développement économique d’une nation. D’où le malaise croissant devant le silence assourdissant du ministère de la Culture à l’heure de la crise du coronavirus… Rompu le 30 avril par l’appel d’artistes et professionnels au Président de la République. Suivi, le 6 mai, de l’intervention télévisée d’Emmanuel Macron qui annonce une « année blanche » dans le cadre des droits des intermittents du spectacle.

Depuis, les commentaires abondent : « Le secteur de la culture prudent après les annonces d’Emmanuel Macron », titre le quotidien Le Monde. « Discours de Macron pour la culture : aide-toi et l’État t’aidera ! », écrit Télérama. Sans omettre les réactions des artistes : Ariane Mnouchkine (« Je ressens de la colère devant la médiocrité, les mensonges et l’arrogance de nos dirigeants »), Stanislas Nordey (« Je n’attendais pas le New Deal »), Jean-Michel Ribes (« Mr le Président, donnez-nous des rames, nous nous chargerons d’affronter la tempête »).

La culture, demain ?

Festivals d’été annulés, salles de spectacle et de concert toujours fermées pour cause de mesures sanitaires strictes… Alors que le « déconfinement » total est programmé en ce 22 juin, doutes et peurs, questions et incertitudes taraudent artistes et professionnels du secteur : quid de la culture, demain ? De la MC93 de Bobigny au T2G de Gennevilliers, du Théâtre du Nord à la Comédie de St Etienne, qu’ils soient soutiers du spectacle vivant ou directeurs de structures labellisées, tous le reconnaissent. À demi-mots ou à découvert : le malaise autant que le mal-être, voire la colère, sont profonds entre gouvernants et intermittents. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, en date du 14 juin, n’a fait que creuser le fossé : des milliards pour l’industrie de l’automobile, aucune mesure concrète pour la culture, le mot prononcé seulement deux fois dans une banale énumération ! Le secteur de la culture n’échappe pas au questionnement généralisé : le monde d’après sera-t-il semblable ou différent, sinon pire, à celui d’avant ?

Personne n’est dupe, ce n’est point seulement affaire de masques et de jauge à respecter ! Jouer ou applaudir avec ou sans, instaurer ou non la distanciation physique, des critères importants mais pas déterminants… Comme en bien d’autres secteurs économiques, la crise du coronavirus met à nu la faillite d’une politique inaugurée il y a trois décennies : sans souffle ni moyens, sans utopie ni perspectives ! Le saupoudrage catégoriel ( la culture à l’hôpital, la culture à l’entreprise, la culture en milieu carcéral…), un Pass culture pour les jeunes et un tarif réduit pour le troisième âge n’ont jamais construit un projet culturel à haute teneur éducative et artistique ! Comme il semble loin le temps où l’on parlait d’exception culturelle, où l’on affirmait urbi et orbi que la culture n’est pas une marchandise comme les autres face aux prétentions de l’OMC…

Les chantiers ouverts par Jack Lang au temps de la Mittérrandie, les États généraux de la culture initiés en 1987 par Jack Ralite ? Des utopies bannies de l’imaginaire collectif au nom de l’immédiateté, de l’efficacité, de la rentabilité ! Déjà en 2018, plus de 200 personnalités du monde des arts et du spectacle s’interrogeaient : « nous ne sommes pas disposés à laisser les logiques marchandes et mercantiles envahir le monde de l’art et de la culture et prendre progressivement le pas sur le service public de la culture sans agir. Nous ne souhaitons pas laisser aux seuls gestionnaires le pouvoir de décider seuls de l’avenir de tous. Nous ne pouvons plus attendre, dans « l’attitude stérile du spectateur » selon Aimé Césaire, sans mot dire et sans agir, la fatale issue de notre silence. Il signe un péril majeur pour les arts et la culture, l’ensemble de ses professionnels et de ses publics ».

Outre les coupes budgétaires et la baisse des subventions, désormais l’État, comme bon nombre de collectivités territoriales, exigent de leurs « prestataires » culturels de se conformer aux règles de l’entreprise privée, de se plier aux aléas du mécénat, de privilégier expositions ou spectacles qui remplissent les caisses, d’accorder des loisirs aux masses à défaut de les ouvrir à d’inavoués désirs : la survie du parc du Puy du Fou vaut bien un Tartuffe ou une Flûte enchantée ! De la colère du monde du spectacle, fort de la complicité présidentielle, monsieur le vicomte Philippe-Marie-Jean-Joseph Le Jolis de Villiers de Saintignon se moque. De sa retraite ministérielle, Aurélie Filippetti s’époumone, « on ferme le Festival d’Avignon mais cet individu d’extrême droite pourra continuer à faire l’apologie de son révisionnisme historique » ! Une décision et des réactions à mourir de rire, illustration parfaite d’un profond vide de la pensée… À ce stade de la réflexion, au risque d’user encore de ce terme, Chantiers de culture s’autorise la publication, hilarante, du billet d’Ève Beauvallet, notre consœur du quotidien Libération :

Revenons un peu sur la « distanciation ». Pas sociale, mais brechtienne – cet effet d’étrangeté produit sur le spectateur, visant à rompre le pacte de croyance en ce qu’il voit. Un exemple type a été donné le 20 mai, lorsqu’à l’occasion d’un conseil de Défense réuni à l’Elysée, le chef de l’État a poussé en faveur de la réouverture rapide – elle sera effective le 11 juin – du Puy du Fou, célèbre parc à thème médiévo-zemmourien de Vendée, fondé par une bonne relation d’Emmanuel Macron, Philippe de Villiers. Voici alors que les acteurs de la culture, et en particulier les directeurs des grands festivals sommés d’annuler leurs événements jusque mi-juillet, échangèrent des regards incrédules pour savoir si, mortecouille, cela relevait ou non de l’hallucination. Aurélie Filippetti leur a confirmé qu’ils avaient bien compris le coup de théâtre : il s’agit bien, selon l’ex-ministre de la Culture, d’un « passe-droit monstrueux […] Copinage relevant de la trahison la plus totale des idéaux républicains, Liberté-Égalité-Fraternité ».

Quelque temps avant la création de cette devise, les royalistes étaient engagés dans la sanglante guerre de Vendée. Est-ce par sympathie monarchiste qu’ Emmanuel Macron dépose aujourd’hui cette offrande aux pieds du Disneyland de la droite identitaire ? Ou, plus prosaïquement, pour adresser un gros « fuck » à tous ces snobinards du théâtre public en même temps qu’une pichenette sur l’oreille de son Premier ministre, Edouard Philippe, puisque ce dernier préférait, paraît-il, temporiser l’annonce ? Nous voilà en tout cas propulsés, comme jadis Jean Reno et Christian Clavier dans le blockbuster gaulois les Visiteurs, en un autre temps, dont on ne sait encore s’il correspond au « monde d’après » ou plutôt au monde de bien, bien avant – soit cette époque d’il y a plusieurs siècles où les privilèges étaient vraiment « okay ». Alors que l’ensemble du secteur culturel pourrait sombrer dans une précarité border Jacquouille-la-Fripouille, on en viendrait à croire que les personnages du film de Jean-Marie Poiré n’inspirent plus seulement l’esthétique du parc à thème vendéen mais aussi la politique du chef de l’État.

Le 17 février 2020, dans un assourdissant silence médiatique, Aurore Bergé, l’ancienne élue LR et nouvelle députée En marche, remet au premier Ministre le rapport que lui avait commandé Matignon Émancipation et inclusion par les arts et la culture. Avançant 60 propositions pour « permettre à chaque citoyen de ressentir l’émotion que provoque la rencontre avec les œuvres et les artistes » à l’heure, selon ses dires, d’un amère et double constat 60 ans après la création d’un ministère de la Culture : « la persistance du sentiment que la culture exclut, en étant réservée à la petite minorité de privilégiés qui en détiennent les codes par héritage […] Ensuite, le décalage entre la réalité de la vie artistique et culturelle sur les territoires, foisonnante d’initiatives et d’occasions de partage grâce à l’engagement des acteurs culturels locaux, et la manière dont l’État appréhende cette réalité, se faisant toujours prescripteur quand on l’attend davantage pilote et soutien de ces actions ». Outre la remise en  cause en termes feutrés de la culture comme service public, de l’éducation culturelle et artistique à l’école à la relance de la mission « Culture et Monde du travail », des recommandations formulées depuis des décennies et qui, en ces temps de tourmente sociale et économique majeure, une nouvelle fois demeureront vœux pieux ! Yonnel Liégeois

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Vargas Llosa, une peste libertine !

Prix Nobel de littérature en 2010, Mario Vargas Llosa publie en 2015 Les contes de la peste. Une pièce de théâtre inspirée du Décaméron de Boccace qui avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. À lire en ces temps de pandémie, une œuvre sous le signe d’un humanisme élégamment libertin.

 

Pour rester dans l’air du temps, il faut évoquer, du grand écrivain Mario Vargas Llosa (né au Pérou en 1936, naturalisé espagnol, libéral « éclairé », prix Nobel de littérature en 2010, ses œuvres romanesques étant dans la Pléiade depuis 2016), la pièce de théâtre intitulée Les contes de la peste. De son propre aveu, il s’agit d’un exercice de réécriture libre à partir du Décaméron de l’érudit toscan Boccace (1313-1375), ouvrage composé de 1350 à 1355. Il avait assisté à la terrible peste noire qui ravagea Florence en 1348. Il mettait en jeu dix jeunes gens (sept femmes, trois hommes) de la société aisée de la ville qui, ayant fui le fléau, se retrouvent luxueusement confinés dans une vaste demeure à la campagne. Dix jours durant, ils se racontent des histoires qui ne parlent que d’amour, du conjungo (mariage) à l’adultère, de sensualité et de fidélité, d’idylle et de tragédie, car chez Boccace, si on meurt, c’est d’amour seulement. En 1971, déjà, Pasolini tirait du Décaméron un film truculent, doté d’une forte densité érotique. Sur ce chapitre, en moins plébéien, Vargas Llosa est marquis, Les contes de la peste ne le cèdent en rien.

C’est conçu pour cinq acteurs. À charge pour eux, de scène en scène, de changer souvent de peau, multipliant maints personnages au gré de situations modifiées : Boccace vieux, le duc Ugolin (prénom dantesque), Pamphile, Philomène et Aminta, « êtres de pure invention », nous dit l’auteur dans une brillante préface, extrêmement précise quant à ses intentions. « Ainsi la littérature, le théâtre et les arts défendent-ils l’être humain contre la déréliction provoquée chez lui par des menaces comme la peste noire », affirme-t-il. Voilà une pièce bien faite, comme on ne dit plus volontiers, placée sous le signe d’un humanisme élégamment libertin, écrite de main de maître dans une langue subtilement claire.

Elle offre à d’éventuels interprètes d’incessants jeux de rôle en relief. Les Contes de la peste  ont permis à Vargas Llosa de renouer avec le théâtre, y compris in person, puisque, en janvier 2015, dans un théâtre de Madrid, il a tenu le rôle d’Ugolin, « aristocrate célibataire, adepte de la chasse et de l’aventure, qui a nourri un amour impossible pour une femme qu’il a sûrement inventée » et qui continue d’être « le creuset de ses fantasmes, de ses appétits cachés et avec laquelle il ne cesse de jouer ». On verrait bien un jour Les contes de la peste à la Comédie-Française. Jean-Pierre Léonardini

Les contes de la peste de Mario Vargas Llosa, traduction de l’espagnol par Albert Bensoussan (Gallimard, collection « Le manteau d’Arlequin ». 162 p., 18€).

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Christiane Taubira, femme de Guyane

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Christiane Taubira. L’ancienne Garde des sceaux, native de Cayenne en Guyane, s’adresse à une jeune femme sans abri. Inquiète de la vulnérabilité des personnes sans domicile.

à lire, commander ou télécharger : Nuit d’épine, Baroque sarabande, L’esclavage racontée à ma fille.

 

Cayenne, hello Julie

Avant tes mots, c’est ta moue puis ton sourire puis une légère raideur vertébrale qui me répondent… m’auraient répondu. Car je ne peux plus passer te voir. C’est ainsi depuis plus de quatre mois maintenant. Je vis à des milliers de kilomètres. Ici, nous n’avons pas besoin de guetter un printemps capricieux. Il fait beau toute l’année. Et ce n’est pas un cliché. Même les deux saisons pluvieuses sont traversées, tous les trois ou quatre jours, d’après-midis ardemment ensoleillées. D’ailleurs depuis quelques temps, ici comme partout, le temps fait comme il veut.

Les météorologistes eux-mêmes semblent désorientés. Et je peux te dire que le Covid n’a rien à y voir. C’était déjà comme ça des mois avant ce fléau. C’est étonnant la vie des mots ! Il n’y a pas si longtemps, disons quoi, vingt, trente ans – pour toi qui n’étais pas née, évidemment, ça fait un siècle – donc il n’y a pas si longtemps, calamité était un mot plus fort que fléau. Calamité suggérait une plus grande diversité de dégâts. Je ne crois pas que ça ait à voir avec son genre… féminin. Je pense plutôt que ses sonorités courtisaient l’imagination bien davantage que ne sait le faire le fléau. Assurément, ce n’est pas tout à fait ainsi que le dit le Dictionnaire historique des mots, d’Alain Rey. Mais les savants proposent, les langages populaires disposent. 

Je te disais donc, chère Julie, que les météorologistes perdent le nord. Ou plutôt le sens des marées. Il faut dire que c’est à vue d’œil que la mer se livre à des foucades. Elle se retire loin, très loin, laisse remonter puis durcir pendant des heures, d’immenses étendues de vase parcourues ça et là d’entailles plus tendres, presque liquides, où les aigrettes, ces oiseaux au plumage immaculé qui volent en escadrilles, se régalent de larves jusqu’au retour de l’eau. Chez nous, l’eau de la mer est marron car elle reçoit les alluvions de l’Amazone. Cela fait près d’un an déjà que la mer joue à ça. Il n’y aucune raison pour que les choses aient changé ces deux dernières semaines. Je crois plutôt que cela va durer encore une bonne année et que nous verrons revenir plus tôt que d’habitude la mangrove de palétuviers.

Mais je suis incorrigible avec mes digressions ! Ce n’est pas de la mer que j’avais prévu de te parler. Je voulais juste te dire que je pense très fort à toi. Et à quelques autres, ici et chez toi. Je me demande ce que tu deviens. J’avais renoncé à te convaincre. Par respect pour ton choix de liberté. Mais je n’ai jamais cessé d’en être inquiète. J’ai admis ce choix dès la nuit de notre première rencontre. J’accompagnais une maraude du SAMU. Tu ne voulais pas être hébergée. Admettre ne signifie ni comprendre ni accepter.

Julie ? Julie ???? Tu réponds ?! 

Je repasserai. Je reviendrai dans cet angle de rues. Et ta moue et ton sourire et ta raideur m’accueilleront. Dis-moi oui. Christiane Taubira

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Le coronavirus, en quête d’un nom

Pasteur et la rage, Kock et la tuberculose, Calmette et le BCG, Yersin et la peste… Une épopée scientifique contée par Patrick Deville dans Peste et choléra. Qui pour le coronavirus, le (ou « la », selon l’Académie française toujours en retard d’un débat sur l’usage courant) covid-19 ?

 

Le théâtre, qu’Artaud rêvait semblable à la peste, est aujourd’hui bêtement malade du coronavirus. Des soins palliatifs ont été annoncés. La voilà bien, pour paraphraser la psychanalyse, la clôture de toute représentation. Pascal estimait que « le malheur des hommes vient d’une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre ». Sauf le respect dû à l’auteur des Pensées, on voudrait bien l’y voir, le nez à la fenêtre depuis deux mois. De santé délicate, n’était-il pas « à risque » ?

Dans le but de s’ébrouer un peu du côté de l’espoir au sein du marasme, on doit évoquer la haute figure énigmatique et bienfaisante du bactériologue né en Suisse Alexandre Yersin (1863-1943). De nombreux ouvrages lui ont été consacrés, le dernier en date, sauf erreur, étant le « roman sans fiction » – selon la formule de son auteur, Patrick Deville – intitulé Peste et Choléra, qui obtint le Goncourt des lycéens et fut couronné par le prix Femina.

Yersin, confrère de Pasteur, découvrit en 1894 le bacille de la peste (il porte son nom : Yersinia pestis) et le vaccin pour s’en prémunir. Une place du 13ème arrondissement de Paris lui est dédiée. Solitaire, quasi un ermite, planteur d’hévéa, ce grand voyageur, avant tout en Asie (au Vietnam, où il fonda un Institut Pasteur, il fut considéré comme « un bouddha vivant ») est le prototype du savant imaginatif et opiniâtre dont le XIXème siècle honora l’image avec ferveur.

Bousculant avec art la chronologie, Patrick Deville inscrit Yersin dans un récit foisonnant, au fil duquel l’on reconnaît aussi bien – entre maints protagonistes d’une période fertile en découvertes et explorations en tout genre – le légendaire Louis Pasteur évidemment, le chercheur allemand Robert Kock (1843-1910) qui mit à jour la bactérie de la tuberculose, Albert Calmette (1863-1933) qui inventa contre elle le BCG, ainsi que le maréchal Lyautey, Arthur Rimbaud ou James Joyce… Qui donnera son nom au covid-19 ? Stéphane Harcourt

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Covid, regards rétrospectifs sur l’après !

Le covid-19 plonge la communauté humaine divisée en un désarroi  universel. Qui a des antécédents flagrants dans l’imaginaire… Penseurs, écrivains et cinéastes en ont déjà témoigné.

 

Depuis Ponce Pilate, on ne s’est jamais autant lavé les mains… À part ça, c’est à toute heure que l’effroi, distillé par d’intarissables canaux, s’insinue en chacun, où qu’il se trouve sur la planète infectée, le pire étant qu’on s’habitue aux annonces aléatoires les plus baroques, fussent-elles aussitôt démenties ou mises au conditionnel. En France, n’a-t-on pas entendu suggérer que le défilé du 14 juillet, vieux rite républicain mangé au mythe, pourrait ne pas être uniquement martial ? Après les armées de terre, de ciel et de mer, après la Légion au pas compté, les gendarmes, les pompiers et la police, serait enrôlée la cohorte des médecins, infirmiers, aides-soignants, suivis des éboueurs et des caissières de Carrefour, tous personnels qui sauvent l’honneur du pays au risque de leur vie au cœur du désastre. Ne pas oublier les fossoyeurs en fin de cortège ! Le covid-19 a déchiré l’espace-temps d’un coup de hachoir. Ci-gît dans les limbes la société d’avant. Ah ! Boire une bière au soleil à la terrasse d’un café en plaisantant avec les amis… Un monde vieux, masqué, sans avenir, sinon celui d’une surveillance généralisée, avec survol de drones mouchards et téléphones mobiles espions. Le Big Brother d’Orwell multiplié par cent. Une ère vide, d’un prosaïsme encore plus terrifiant, sans joie, dans des villes désertes la nuit sans âme qui vive. J’exagère ? A peine.

Rien ne rassure de ce que répandent les informations sur les écrans. Les médecins, consultables à merci dans les journaux télévisés, pas d’accord entre eux, font part de leurs doutes quant à l’essence inexplicable du virus. Un seul émerge, rendu au rang d’icône, le professeur Raoult de Marseille, dont le portrait géant a supplanté, sur un haut mur de la Corniche, face à la mer, l’effigie de Zinédine Zidane. À la Ciotat, on fabrique des bougies parfumées à l’image de Saint Raoult et dans « la vieille cité phocéenne » – comme dit la presse locale – on redécouvre l’industrie savonnière en produisant un « savant de Marseille » avec sa silhouette en relief. Sur les chaînes privées, les blouses blanches étatsuniennes sont plus que jamais de rigueur dans le style « amour et bistouri » (Greys’Anatomy, Urgences, The Resident). Au secours, docteur House ! Nous pouvons au moins, par skype, pratiquer par vidéo-consultation, face à notre toubib, l’anamnèse ; ce bien beau mot précieux signifiant l’autobiographie de nos antécédents médicaux de patients virtuels anxieux.

Les chercheurs cherchent mais n’ont encore rien trouvé. D’une puissance militaro-industrielle à l’autre, on se renvoie la balle toxique. La Chine ment-elle ? Dans ses campagnes, ne décèle-t-on pas une promiscuité coupable avec des animaux bizarres ? Le pangolin, tiens, dont, paraît-il, sont friands les ressortissants de « l’empire du Milieu » (l’expression remonte au XIXème siècle, lorsque les Anglais signèrent avec l’empereur Xianfeng le traité mettant fin aux guerres de l’opium). Certes, la Chine n’est plus un empire, en dépit du fait que son dirigeant suprême, Xi Ping, est élu à vie. Les Chinois goûtent la viande du pangolin en préservant ses écailles à des fins thérapeutiques traditionnelles, notamment pour un genre de Viagra archaïque. Le pangolin, braconné à outrance, serait près de l’extinction. Va-t-on la souhaiter ? On se rappelle soudain ce film de 1962, Mondo Cane (chien de monde), fabriqué par l’italien Gualtiero Jacopetti, lequel, en une suite de brefs documentaires, donnait à ricaner devant des pratiques culturelles exotiques censées aberrantes, sous l’effet d’un voyeurisme ethnocentriste délirant. Trump au front de taureau persiste dans le déni, supprime en éructant l’allocation des États-Unis à l’Organisation mondiale de la santé. Ses partisans, la bave aux lèvres, klaxonnent en faveur de la reprise du travail, quand les pauvres tombent par milliers. En Pologne, le parti calotin met à profit le virus pour prêcher l’arrêt immédiat de l’interruption de grossesse. En Inde, des populations de miséreux affamés se traînent dans des égouts à ciel ouvert en guettant leur fin massive inéluctable. On prévoit que la famine va toucher 250 millions d’êtres humains…

Et l’on scrute à satiété ces images où des espèces de scaphandriers, revêtus des pieds à la tête d’une armure de plastique, se penchent sur des corps en réanimation au bord de l’apnée éternelle. Un seul mot vient aussitôt à l’esprit : science-fiction, surtout qu’au moment où l’on en est de la pandémie, se pose avec acuité la question d’un futur immédiat, quand bien même nous n’en sommes qu’au début de la catastrophe annoncée. Nous voici donc sommés d’envisager sur le champ « le monde d’après ».

La science-fiction n’est-elle pas véritablement issue du XIXème siècle, dans l’élan né de l’idée de progrès, fût-ce au prix de l’exploitation infernale d’innombrables multitudes ouvrières – soit l’invention du prolétariat – accompagnée de l’expansion coloniale ? L’Allemand Leibniz (1646-1716), qui fut à la fois philosophe, mathématicien et philologue, avait auparavant décrété que « le temps présent est gros de l’avenir ». Hegel puis Marx s’en souvinrent. Au plus fort de l’ère scientiste, Jules Verne apparut comme l’incontestable messie populaire d’un avenir gros des plus surprenantes aventures. Quelques titres des Voyages extraordinaires de cet écrivain si prolifique suffisent à ranimer la flamme de son souvenir d’anticipateur émérite : Vingt mille lieues sous les mers, De la Terre à la Lune, Voyage au centre de la Terre, Autour de la Lune, la Maison à vapeur, etc. On cite moins souvent son roman Sans dessus dessous, de 1889, six ans avant sa mort : il y met facétieusement en doute sa foi en les expériences imaginaires de techniques destinées à domestiquer la non-indifférente nature, dont on voit de nos jours qu’elle se rebelle avec violence. Il y va fort. Les membres de l’équipe internationale des artilleurs du Gun-Club de Baltimore, des mathématiciens, se sont mis en tête, à l’aide d’un canon monstrueux (la Grosse Bertha de 14-18 semblerait à côté une minable pétoire) d’expédier un méga-projectile destiné à redresser l’axe de rotation de la Terre, afin de le rendre perpendiculaire à l’écliptique, lequel, il faut le préciser, n’est autre que le grand cercle représentant la projection, sur la sphère céleste, de la trajectoire annuelle apparente du Soleil sur la Terre. Vaste programme, conçu dans le but de rendre possible l’extraction du charbon des zones arctiques. Une grossière erreur de calcul met fin à ce projet fou qui, par suite de l’aplatissement de la Terre aux pôles, aurait eu pour conséquences, entre autres menus inconvénients, d’assécher totalement l’Atlantique Nord et la Méditerranée, ainsi que d’élever l’archipel des Açores à la hauteur de l’Himalaya.

Entre l’utopie et la science-fiction, il est une sorte de cousinage maudit, lequel se résout dans la dystopie, qui a généralement trait, de nos jours, à la déshumanisation par la science. L’utopie – le mot vient du titre de l’ouvrage de l’érudit anglais Thomas More qui fut décapité en 1535 – tend à l’invention d’une société idéale où les hommes vivraient en harmonie suivant des lois justes, grâce à une organisation sociale dûment adaptée. On sait le rôle de l’utopie dans l’histoire des révolutions. Lénine, par exemple, qui disait « Il faut rêver », lisait la Cité du Soleil, du moine dominicain Tommaso Campanella (1568-1639), lequel prônait une république philosophique héritée de Platon, égalitaire, socialisante, où la polygamie obéirait à des critères astrologiques et où les sodomites marcheraient la tête en bas… Plus tard, Charles Fourier, en qui Marx et Engels virent une figure du « socialisme critico-utopique », théoricien de « l’attraction passionnée » (impulsion fournie par la nature avant toute réflexion) aura la faveur d’André Breton, qui composera son Ode à Charles Fourier. N’est-ce pas face aux échecs irrémédiables de la pensée utopique, mise en demeure devant la réalité brute de la cité politique à transformer, que s’engendre la dystopie ? Ils sont légion, ceux qui la pratiquent à l’heure du néo-libéralisme hégémonique, du transhumanisme agissant et autres joyeusetés. N’y a-t-il pas, notamment, Michel Houellebecq et Boualem Sansal, grand dénonciateur de la menace islamiste ?

Quant à la science-fiction proprement dite, en son « âge d’or » aux États-Unis, qui va de 1938 à 1949, riche d’auteurs devenus classiques (Ray Bradbury, Clifford D. Simak, A.E. Van Vogt, L. Sprague de Camp…) comme chez ses continuateurs, elle ne rayonne pas d’optimisme, car on ne peut transporter ailleurs, fût- ce sur une planète lointaine, que de l’humanité en état perpétuel de péché terrestre. Le film somptueux de Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, sorti en 1968, année utopique – le romancier et futurologue britannique Arthur C. Clarke a contribué au scénario – constitue sans conteste l’apogée littéral du genre. Dans le feu d’artifice d’effets spéciaux grandioses escortés par le poème symphonique aux accents tellement prophétiques d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Richard Strauss, ce chef-d’œuvre cinématographique expose et épuise, en somme, tous les thèmes de rigueur : l’évolution de la technologie, l’intelligence artificielle, la perspective d‘une vie extra- terrestre. Passons, en glissant, sur le module du Space Opera, du type Star Wars, de George Lucas et sur Mad Max, western postapocalyptique de l’australien George Miller, prétextes à de juteuses franchises commerciales, quelles que puissent être leurs vertus spectaculaires. Le film de Kubrick, lui, constitue bel et bien une odyssée de l’espèce. À son début surgit une horde de singes anthropoïdes. Ils découvrent avec stupeur un monolithe noir tombé du ciel. Enigme compacte, sujette à pas mal d’interprétations. Allez savoir. A chacun sa vérité hypothétique. Pierre philosophale originelle ?, bloc minéral d’essence prométhéenne ?, fragment géométriquement découpé de la pierre noire de la Mecque ? En 2001, justement, les tours du World Trace Center n’étaient-elles pas anéanties au nom d’Allah ?

Le poète Fernando Pessoa a défini l’homme comme « un singe avec une montre ». Il n’a pourtant pu voir le film de Franklin Schaffner sorti en 1968, encore, la Planète des singes, d’après un roman de Pierre Boulle. Astronaute, le capitaine Taylor amerrit sur une planète aux mains de singes évolués. Ils ont réduit en esclavage des humains arriérés. Sous la protection de deux chimpanzés amicaux, Taylor, poursuivi par Zaïus, un orang-outan cruel qui est ministre des sciences, découvre les vestiges d’une civilisation humaine avancée… Au championnat des dystopies, la palme revient au roman de l’anglais Aldous Huxley, le Meilleur des mondes (1931) qui dépeint une société où les castes inférieures sont fécondées in vitro, en série (comme les Ford T), tandis que les membres des castes supérieures, les Alpha, sont grands, beaux, intelligents. Huxley remet ça en 1948 avec Temps futurs. En 2108, après la 3ème guerre mondiale qui a pris fin depuis plus d’un siècle, un chercheur en botanique venu de la Nouvelle-Zélande miraculeusement épargnée, découvre, dans Los Angeles atomisée, une société dominée par un clergé vêtu de peaux de bêtes vouant un culte au démon Bélial, autrement dit le seigneur des mouches, lequel se retrouve dans le roman de William Golding, Sa majesté des mouches (1954), dont Brook fit un film neuf ans plus tard ; où l’on voit sur une île un groupe d’adolescents naufragés passer de la barbarie à la tyrannie. Au chapitre de l’espoir relatif, on inscrit Malevil (1972) roman de Robert Merle : six survivants, dans un château, s’efforcent de recréer l’humanité avec les maigres moyens du bord, après une explosion, supposée atomique, survenue le dimanche de Pâques 1977 !

Que sera notre « monde d’après » le covid-19 ? Chi lo sa ? Sans nul doute le théâtre d’âpres luttes, à imaginer en tous sens, sous le sceau du « principe espérance ». Jean-Pierre Léonardini

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Andrevon, de l’utopie à la dystopie

Auteur de science-fiction, Jean-Pierre Andrevon publie une anthologie des dystopies. Un genre explorant les scénarios les plus pessimistes à venir. Pour mieux s’en prémunir…

 

Cyrielle Blaire – Qu’est-ce qu’une dystopie ?

Jean-Pierre Andrevon – Une histoire qui met en scène une société où les gens sont coincés dans des cases et doivent obéir à un ordre supérieur : politique, militaire, religieux. C’est un genre qui dérive de son contraire, l’utopie. Aux XVIe et XVIIe siècles, des auteurs comme Thomas More ont essayé de créer des sociétés idéales où les gens seraient tous égaux. Mais c’était aussi des sociétés contraignantes. Dès qu’on voulait réguler la vie des gens, les rendre heureux sans leur consentement, on dérivait vers la dystopie. Les récits d’anticipation explorent un futur qui part du présent. Ce sont des leçons.

C.B. – Reconnaissance faciale, intelligence artificielle, drones… Les nouvelles technologies sont-elles un vivier pour la science-fiction ?

J-P.A. – On vit une accélération technologique, avec le tout-connecté, notamment. On est espionné par son frigo, qui nous dit : « Va vite acheter du lait ! » La dystopie entre dans le réel. C’est inquiétant, car cela ira forcément avec une restriction des libertés. Plus les moyens de contrôler les individus, de les surveiller, seront technologiques, et donc invisibles, moins on aura besoin d’armée ou de police dans la rue. Le roman qui a tout vu, c’est 1984, de George Orwell.

C.B. – L’élection de Trump a fait exploser les ventes de 1984

J-P.A. – Orwell avait compris que pour tenir les gens sous sa coupe, il fallait inventer un danger ailleurs, une guerre mystérieuse, afin que les gens marchent comme un seul homme. Le personnage principal essaie de se révolter, puis il est peu à peu pris dans l’engrenage. À la fin de 1984, le héros, Winston Smith, nous dit: « Maintenant, j’aime Big Brother ». La dystopie, c’est une société acceptée par les gens. On ne se rend pas compte qu’on est manipulés, contraints. Des Allemands, au milieu de Berlin en ruines, continuaient à soutenir Hitler. Et des milliers de gens ont pleuré à la mort de Staline.

C.B. – Les récits d’anticipation recèlent une dimension de critique sociale ?

J-P.A. – Oui, d’ailleurs le genre était à ce sujet plutôt optimiste. Puis, tout a changé avec Hiroshima, la Shoah… Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, décrit une société où l’on a éliminé l’écrit et où l’on brûle les livres. La série La Servante écarlate joue sur la peur de la stérilité des femmes, sur l’emprise de la religion. Ces histoires sont basées sur le réel, elles donnent l’impression aux gens qu’ils vivent dans un monde qui peut rapidement basculer vers la dystopie. Les gens aiment se faire peur, comme l’enfant qui se couche dans le noir. On a toujours craint que la Terre se retourne contre nous. La science-fiction a beaucoup exploité la fin de la civilisation, celle de l’homme. Souvent, dans ces récits, un personnage se révolte et en entraîne une poignée d’autres.

C.B. – Avec l’épidémie qui oblige au confinement, les gens se rendent compte qu’ils ont besoin de « faire société » ?

J-P.A. – Le réflexe de s’enfermer serait la pire des choses. Le darwinisme nous l’enseigne : ce ne sont pas les plus forts qui résistent, ce sont les plus organisés. Les abeilles dans la ruche ou les loups qui vivent en meute. La solidarité et l’entraide sont essentielles, on commence à s’en rendre compte. Autour de ces thèmes, on peut relire Malevil de Robert Merle ou Ravage de René Barjavel. Après un cataclysme, une poignée de gens survivent et essaient de reconstruire une société meilleure. Les pires évènements entraînent toujours des choses positives. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

De la dystopie :

Contrôle social par les écrans, dictatures, apocalypses nucléaires, catastrophes climatiques, sélection eugénique, abrutissement des masses par le consumérisme… Du roman Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley (1932) à la série télé Black Mirror (2011-2019), les auteurs d’anticipation se sont emparés depuis un siècle de la dystopie pour tendre à notre présent un miroir angoissant. Et nous mettre en garde contre les futurs indésirables. À lire : Anthologie des dystopies […], de Jean-Pierre Andrevon (éditions Vendémiaire, 348 p., 26€).

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Yasmina Khadra, propos déconfinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Yasmina Khadra. Né en Algérie, l’écrivain s’adresse à sa mère décédée. Souvenirs d’instants de grâce, désarroi face au temps qui sépare les êtres qui se sont aimés.

à lire, acheter ou télécharger : Natif du Sahara algérien, ancien commandant en charge de la lutte contre les groupes djihadistes durant la guerre civile, Yasmina Khadra quitte l’armée en 2000 pour se consacrer exclusivement à l’écriture. Des nouvelles, des polars, des romans couronnés de nombreux prix littéraires : Morituri, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat, Dieu n’habite pas La Havane

 

Paris, ma chère petite maman

Durant des jours, je fus confiné chez moi à cause du coronavirus. L’enfermement est devenu une habitude, pour moi. Je sors rarement. Le temps parisien ne se prête guère à un enfant du Sahara qui ne reconnaît le matin qu’à sa lumière éclatante et qui a toujours rangé la grisaille du côté de la nuit. Je suis en train de terminer un roman. Le seul que j’aurais aimé que tu lises, toi qui n’as jamais su lire ni écrire. Un roman qui te ressemble sans te raconter et qui porte en lui le sort qui a été le tien.

Je sais combien tu aimais la Hamada où tu adorais traquer la gerboise dans son terrier et martyriser les jujubiers pour quelques misérables fruits. Eh bien, j’en parle dans mon livre comme si je cherchais à revisiter les lieux qui avaient compté pour toi. Je parle des espaces infinis, des barkhanes taciturnes, des regs incandescents et du bruit des cavalcades. Je parle des héros qui furent les tiens, de Kenadsa et de ses poètes, des sentiers poussiéreux jalonnés de brigands et des razzias qui dépeuplaient nos tribus. C’est toi qui m’as donné le courage de m’attaquer enfin à cette épopée qui me hante depuis des années. Je craignais de n’avoir pas assez de souffle pour aller au bout de mon texte, mais il a suffi que je pense à toi pour que mes peurs s’émiettent comme du biscuit.

Chaque fois que j’emprunte un chapitre comme on emprunte un passage secret, je perçois une présence penchée par-dessus mon épaule. Je me retourne, et c’est toi, ma maman adorée, ma petite déesse à moi. Je te demande comment tu vas, là-haut ? Tu ne me réponds pas. Tu préfères regarder l’écran de mon ordi en souriant à cette écriture si bien agencée dont tu n’as pas les codes. Je sais combien tu aimes les histoires. Tu m’en racontais toutes les nuits, autrefois, lorsque le sommeil me boudait. Tu posais ma tête sur ta cuisse et tu me narrais les contes berbères et les contes bédouins en fourrageant tendrement dans mes cheveux. Et moi, je refusais de m’assoupir tant ta voix était belle. Je voulais qu’elle ne s’arrête jamais de bercer mon âme. Il me semblait, qu’à nous deux, nous étions le monde, que le jour et la nuit ne comptaient pas car nous étions aussi le temps.

C’est toi qui m’a appris à faire d’un mot une magie, d’une phrase une partition et d’un chapitre une saga. C’est pour toi, aussi, que j’écris. Pour que ta voix demeure en moi, pour que ton image tempère mes solitudes. Toi qui frisais le nirvana lorsque tu te dressais sur la dune en tendant la main au désert pour en cueillir les mirages, toi qui ne pouvais dissocier un cheval qui galopait au loin d’une révélation divine, tu te sentirais dans ton élément dans ce roman en train de forcir et tu ferais de chacun de mes points d’exclamation un point d’honneur. Comment oublier l’extase qui s’emparait de toi au souk dès qu’un troubadour inspiré se mettait à affabuler en chavirant sur son piédestal de fortune ?

Pour toi, comme pour Flaubert – un roumi qui n’était ni gendarme ni soldat, rassure-toi – tout était vrai. Étaient vraies les légendes décousues, vraie la rumeur abracadabrante, vrai tout ce qui se disait parce que, pour toi, c’était cela le pouls de l’humanité. Quand il m’arrive de retourner à Oran, je vais souvent m’asseoir à notre endroit habituel et convoquer nos papotages qui se poursuivaient, naguère, jusqu’à ce que tu t’endormes comme une enfant.

C’était le bon vieux temps, même s’il ne remonte qu’à deux ans, deux ans interminables comme deux éternités. Nous prenions le frais sur la véranda, toi, allongée sur le banc matelassé et moi, tétant ma cigarette sur une marche du perron, et nous nous racontions des tas d’anecdotes en riant de notre candeur. Tu plissais les yeux pour mieux savourer chaque récit, le menton entre le pouce et l’index à la manière du Penseur.

Mon Dieu ! Que faire pour retrouver ces moments de grâce ? Quelle prière me les rendrait ? Mais n’est-ce pas dans l’ordre des choses que de devoir restituer à l’existence ce qu’elle nous a prêté ? On a beau croire que le temps nous appartient, paradoxalement, c’est à lui que revient la tâche ingrate de séparer à jamais ceux qui se chérissent. Ne reste que le souvenir pour se bercer d’illusions. Ma petite maman d’amour, depuis que tu es partie, je te vois dans toute grand-mère ! Qu’elles soient blondes, brunes ou noires, il y a quelque chose de toi en chacune d’elles. Si ce ne sont pas tes yeux, c’est ta bouche. Si ce n’est pas ton visage, ce sont tes mains. Si ce n’est pas ta voix, c’est ta démarche. Si ce n’est rien de tout ça, c’est l’émotion que tu as toujours suscitée en moi.

Et pourtant, partout où je vais, même là où il n’y a personne, c’est toi que je vois me faire des signes au fond des horizons. Tantôt étoile filante dans le ciel soudain triste que tu lui fausses compagnie, tantôt île de mes rêves au milieu d’un océan de tendresse aussi limpide que ton cœur, tu demeures mon aurore boréale à moi. Si je devais un jour te rejoindre, maman, je voudrais qu’il y ait une part de nous deux dans tout ce qui nous survivrait. Puisque seul l’amour sait nous raconter à ceux qui savent écouter. Yasmina Khadra

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Daniel Pennac, propos confinés

Au micro de France Inter, le journaliste Augustin Trapenard a lu la lettre de Daniel Pennac. L’écrivain, natif de Casablanca et vivant à Paris, s’adresse à une jeune femme croisée dans le métro avant le confinement. Pour célébrer les vertus libératrices de la lecture.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : la saga Malaussène, Merci, Comme un roman.

Paris, à une jeune fille qui lisait dans le métro

Ma toute belle,

Tu es, je crois, mon dernier souvenir de métro. De ces temps où nous pouvions nous déplacer tous ensemble, avant que corona ne nous enferme chez nous.

Ligne 6, tu étais assise en face de moi et tu lisais La guerre et la paix de Tolstoï. À en juger par l’épaisseur de ce qui te restait à lire, tu devais être en pleine bataille de Borodino. À cette seconde où le prince André attend l’explosion de l’obus qui tournoie en crachotant à ses pieds et qui le tuera. Tu pouvais avoir dix-huit ans. Dans tes yeux de lectrice, l’ardeur disait clairement que tu manquerais ta station. Tu lisais pour toi-même, tu lisais pour Tolstoï, mais tu lisais aussi contre le métro, contre le boulot, contre tout ce qui prétendait te priver d’être.

Ce que tu lisais je l’avais lu plus d’un demi siècle avant toi et je m’en souvenais encore. Est-ce la mort ? se demande le prince André en regardant l’obus fuser si près de lui. Et voilà que pour la première fois il s’intéresse aux herbes qui frémissent, à l’air qu’il respire. Voilà que pour la première fois peut-être, il se sent absolument vivant. Il ne veut pas mourir. Pourtant, à

l’officier qui, près de lui, se jette à plat ventre pour ne pas être blessé, il dit : Un peu de dignité, voyons ! Une phrase de ce genre. Et l’obus explose.

Eh bien voilà, ma pitchounette, l’obus a explosé. Il fallait nous y attendre. À force d’attiser le feu sous la cocotte minute, Boum ! On y a tous eu droit. Chacun confiné chez soi sur toute la surface de la planète, mais désireux de vivre encore, comme le prince André. Plus de boulot, plus de métro. Plus que soi. Et tous occupés à espérer.

À espérer quoi, au fait ?

Dans mon cas, à espérer que tu puisses un jour raconter ça à des enfants.

« Mes petits, dans les années 20, pendant ce foutu confinement dû au corona virus, j’ai découvert que la lecture sauvait de tous les enfermements. Un matin sur France inter, un type a raconté que le philosophe Antonio Gramsci lisait Kipling et Anna Karenine pour s’évader des prisons de Mussolini, que Soljénitsyne, l’auteur de L’archipel du Goulag, écrivait et lisait contre le bagne et le cancer, que le Chinois Dai Sijie s’était sauvé de son camp de rééducation en lisant Balzac, que, pour ne pas devenir fou, l’otage

Jean-Paul Kaufmann avait relu indéfiniment le deuxième volume de Guerre et Paix. Ce jour-là, les enfants, j’ai donné rendez-vous aux 28 locataires de mon immeuble pour deux heures de lecture quotidienne. Je me suis assise sur mon palier et je leur ai lu Cent ans de solitude, le roman de Gabriel Garcia Marquez. Une heure le soir, une heure le matin, juste avant qu’ils ne s’endorment et juste après qu’ils se réveillent. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce furent les cent plus belles années de nos vies, mais en tout cas ce ne fut pas du temps perdu ».

Voilà ma toute belle, je pense qu’un jour tu raconteras ça aux jeunes générations. En attendant, j’embrasse ton beau visage de lectrice. Vivent toi et ton futur. Daniel Pennac

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André Comte-Sponville, propos confinés

Lors de l’émission « Grand bien vous fasse » sur France Inter, dans la presse comme à la télévision, le philosophe André Comte-Sponville s’est exprimé sur la pandémie et notre société de l’après-confinement. Un propos peut-être déroutant, assurément interpellant… Que l’on en partage ou conteste les attendus, une matière à réflexion et débat.

En ces temps de confinement, à (re)lire, acheter ou télécharger : auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont le remarqué Petit Traité des grandes vertus, ainsi que d’un Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville fut élève de Louis Althusser et de Jacques Derrida. Agrégé et docteur en philosophie, il enseigna longtemps à  la Sorbonne avant de se consacrer exclusivement à l’écriture.

 

Il faut d’abord se rappeler que l’énorme majorité d’entre nous ne mourra pas du coronavirus. J’ai été très frappé par cette espèce d’affolement collectif qui a saisi les médias d’abord, mais aussi la population, comme si tout d’un coup, on découvrait que nous sommes mortels. Ce n’est pas vraiment un scoop. Nous étions mortels avant le coronavirus, nous le serons après. Montaigne, dans Les Essais, écrivait : « Tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant ». Autrement dit, la mort fait partie de la vie, et si nous pensions plus souvent que nous sommes mortels, nous aimerions davantage encore la vie parce que, justement, nous estimerions que la vie est fragile, brève, limitée dans le temps et qu’elle est d’autant plus précieuse. C’est pourquoi l’épidémie doit, au contraire, nous pousser à aimer encore davantage la vie. L’énorme majorité d’entre nous mourra d’autres choses que du coronavirus. Il faut quand même rappeler que le taux de mortalité, les experts en discutent toujours, mais c’est un ou deux pour cent. Sans doute moins quand on aura recensé tous les cas de personnes contaminées qui n’ont pas de symptômes. Est-ce la fin du monde ? C’est la question qu’un journaliste m’a récemment posée. Vous imaginez ? Un taux de létalité de 1 ou 2 %, sans doute moins, et les gens parlent de fin du monde. C’est quand même hallucinant !

Rappelons-nous ensuite que ce n’est pas la première pandémie que nous connaissons. On peut évoquer la peste, au XIVe siècle, qui a tué la moitié de la population européenne (24 millions d’habitants). Les médias, à juste titre, ont rappelé récemment que la grippe de Hong Kong dans les années 1960 a fait un million de morts. La grippe asiatique, dans les années 1950, a tué plus d’un million de personnes. Autant dire beaucoup plus qu’aujourd’hui dans le monde. On en est à 120 000 morts. En France, les 14 000 morts (près de 24 000 fin avril, NDLR) est une réalité très triste, toute mort est évidemment triste mais rappelons-nous enfin qu’il meurt 600 000 personnes par an en France. Le cancer tue 150 000 personnes en France. En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ? Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans ? 95 % des morts du Covid-19 ont plus de 60 ans. Je me fais beaucoup plus de souci pour l’avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.

Il fallait évidemment empêcher que nos services de réanimation soient totalement débordés. Mais attention de ne pas faire de la médecine, ou de la santé, les valeurs suprêmes, les réponses à toutes les questions. Aujourd’hui, sur les écrans de télévision, on voit à peu près vingt médecins pour un économiste. C’est une crise sanitaire, ça n’est pas la fin du monde. Ce n’est pas une raison pour oublier toutes les autres dimensions de l’existence humaine. C’est une société, une civilisation qui demande tout à la médecine. En effet, la tendance existe depuis déjà longtemps à faire de la santé la valeur suprême et non plus de la liberté, de la justice, de l’amour qui sont pour moi les vraies valeurs suprêmes. L’exemple que je donne souvent, c’est une boutade de Voltaire qui date du XVIIIe siècle. Voltaire écrivait joliment : « J’ai décidé d’être heureux parce que c’est bon pour la santé ». Le jour où le bonheur n’est plus qu’un moyen au service de cette fin suprême que serait la santé, on assiste à un renversement complet par rapport à au moins vingt-cinq siècles de civilisation où l’on considérait, à l’inverse, que la santé n’était qu’un moyen, certes particulièrement précieux, mais qu’un moyen pour atteindre ce but suprême qu’est le bonheur.

Attention de ne pas demander à la médecine de résoudre tous nos problèmes. On a raison, bien sûr, de saluer le formidable travail de nos soignants dans les hôpitaux. Mais ce n’est pas une raison pour demander à la médecine de tenir lieu de politique et de morale, de spiritualité, de civilisation. Attention de ne pas faire de la santé l’essentiel. Un de mes amis me disait au moment du sida : « Ne pas attraper le sida, ce n’est pas un but suffisant dans l’existence ». Il avait raison. Aujourd’hui, je serais tenté de dire : « Ne pas attraper le Covid-19 n’est pas un but suffisant dans l’existence ».

Comment essayer de contrebalancer les inégalités après le confinement ? Comme hier, en se battant pour la justice, autrement dit en faisant de la politique. Personne ne sait si l’épidémie ne va pas revenir tous les ans, auquel cas je doute qu’on ferme toutes nos entreprises pendant trois mois chaque année. Arrêtons de rêver que tout va être différent, comme si ça allait être une nouvelle humanité. Depuis 200 000 ans, les humains sont partagés entre égoïsme et altruisme. Pourquoi voulez-vous que les épidémies changent l’humanité ? Croyez-vous qu’après la pandémie, le problème du chômage ne se posera plus ? Que l’argent, d’un coup, va devenir disponible indéfiniment ? « Cent milliards d’euros », dit le ministre des Finances, « c’est plus de dettes pour soigner plus de gens, pour sauver plus de vies ». Très bien. Mais les vies qu’on sauve, ce sont essentiellement des vies de gens qui ont plus de 65 ans. Nos dettes, ce sont nos enfants qui vont les payer.

Le Président, pour lequel j’ai beaucoup de respect, disait « la priorité des priorités est de protéger les plus faibles ». Il avait raison, comme propos circonstanciel pendant une épidémie. Les plus faibles, en l’occurrence, ce sont les plus vieux, les septuagénaires, les octogénaires. Ma priorité des priorités, ce sont les enfants et les jeunes en général. Qu’est-ce qu’une société qui est en train de faire de ses vieux la priorité des priorités ? Bien sûr, la dépendance est un problème majeur mais nos écoles, nos banlieues, le chômage des jeunes sont, à mon avis, des problèmes encore plus graves que le coronavirus. De même que le réchauffement climatique, la planète que nous allons laisser à nos enfants… Faut-il enfin rappeler que la malnutrition tue 9 millions de personnes chaque année dont, dans l’indifférence presque générale, plus de 3 millions d’enfants de moins de cinq ans ?

Le réchauffement climatique fera beaucoup plus de morts que l’épidémie. Ça n’est pas pour condamner le confinement, que je respecte tout à fait rigoureusement, c’est pour dire qu’il n’y a pas que le Covid-19 : il y a dans la vie et dans le monde beaucoup plus grave que le Covid-19 ! André Comte-Sponville

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Lucien Sève, une pensée en mouvement

Grand philosophe marxiste,Lucien Sève est décédé le 23 mars. Il laisse derrière lui une œuvre intellectuelle considérable et trop méconnue. À l’occasion des trente ans de l’écroulement du mur de Berlin, le 8 novembre 2019, il se confiait au journal L’Humanité sous la plume de notre confrère Pierre Chaillan. En hommage à cette grande figure intellectuelle que nous avons eu l’immense privilège de rencontrer, Chantiers de culture se fait humble passeur en proposant à ses lecteurs cet ultime entretien.

 

LE « COMMUNISME » EST MORT, VIVE LE COMMUNISME !

 

Pierre Chaillan – L’écroulement du mur de Berlin, le 9 novembre 1989, est présenté par les médias dominants comme « la mort du communisme ». Vous venez de publier Le Communisme ?, où vous affirmez au contraire sa pleine actualité. Comment comprendre alors ce qui s’est produit au XX e siècle ?

Lucien Sève – Pour résumer à l’extrême ce que j’expose dans ce livre, à partir d’un vaste retour critique inédit sur Staline et le stalinisme, je répondrai d’une phrase, mais qui appelle de longs justificatifs : ce qui est mort sous le nom foncièrement frauduleux de « communisme », fin 1989, avec la chute du mur de Berlin, puis, en 1991, avec l’effondrement de l’Union soviétique, n’avait en profondeur rien à voir avec le communisme en son authentique sens marxien. En 1917, la victoire de la révolution bolchevique en Russie a pu faire accroire que l’ère du communisme allait commencer. Mais, en 1921, une fois gagnée l’effroyable guerre civile déclenchée par les officiers tsaristes avec l’appui militaire des pays capitalistes, Lénine a la lucidité de comprendre que le passage de la Russie au socialisme, entendu comme première phase du communisme, est impossible avant longtemps pour cause de prématurité historique. Nous avons tout le pouvoir, dit-il, mais « nous sommes arriérés », « nous ne sommes pas assez civilisés », et le devenir à suffisance va demander des décennies. D’où le choix d’une politique, la NEP, tournée vers la longue maturation des pré-conditions matérielles et culturelles d’un vrai passage au socialisme. La mort de Lénine, en 1924, est une catastrophe. Staline se croit plus fort. Liquidant la NEP, violentant la paysannerie et les ouvriers, brutalisant ses opposants avant de les liquider, il va faire voir si le socialisme n’est pas possible à court terme… En fait, tournant le dos à Lénine qu’il en est venu à haïr, comme le montre le grand historien de l’URSS Moshe Lewin, il engage l’Union soviétique dans un national-étatisme étranger à la visée communiste marxienne, qu’il n’a jamais vraiment comprise et tient même pour pure utopie – j’en donne les preuves. Avec la lutte sanglante contre toute une part de la paysannerie et le succès des plans quinquennaux cher payé par les travailleurs, l’URSS s’engage dans ce que Lewin appelle « un développement sans émancipation ».

P.C. – La portée de la révolution d’Octobre, pourtant émancipatrice à travers le monde, se retrouve-t-elle alors condamnée ?

L.S. – L’origine révolutionnaire du régime, l’élimination des classes exploiteuses, la haine mortelle du capital international, le soutien passablement aveugle des forces révolutionnaires du monde entier donnent corps à ce faux-semblant dramatique que ce qui se construit à l’Est serait bien « le communisme », à l’école duquel doivent se mettre tous les partis de la III e Internationale – terrible méprise. Et qui s’étend après la Seconde Guerre mondiale : la funeste logique de stalinisation s’impose aux « démocraties populaires » d’Europe, aux révolutions de Pékin à La Havane, aux partis communistes du monde entier, ce qui n’empêche pas les avancées sociales des unes, ni les combats émancipateurs des autres, mais les limite et même les contredit très gravement. Et qu’est-ce qui rend donc cette logique si implacable ? C’est le couple d’une prématurité objective et d’une incapacité subjective. Prématurité : au siècle dernier, non seulement la révolution n’a lieu qu’en des pays à faible développement matériel et culturel, mais même dans les plus avancés, le monde du travail est loin encore d’être prêt à prendre en main le sort de tous. Incapacité : formés au stalinisme, les communistes n’ont nulle part vraiment appris à penser et agir en communistes au plein sens marxien du mot. Conclusion politique capitale, hélas trop peu comprise : ce qui est mort à la fin du siècle dernier sous le nom trompeur de « communisme » était étranger en profondeur au communisme, et c’est même de cela qu’il est mort.

P.C. – En quoi le communisme, en ce que vous appelez la « visée communiste marxienne », répond-il aux conditions d’aujourd’hui ?

L.S. – C’est bien toute la question, à laquelle va s’efforcer de répondre la deuxième partie de mon livre. Si l’échec général d’hier a pour raison de fond la prématurité du passage à la société sans classes, génialement annoncé par le Manifeste communiste, mais avec deux siècles d’avance sur l’histoire, alors la première et décisive question à se poser est celle-ci : le mouvement en direction du communisme vient-il enfin à maturité historique, de façon à la fois locale et globale ? J’estime que nous avons des raisons majeures de répondre oui, ce qui est d’immense conséquence pratique. Je ne peux faire plus ici qu’indiquer la logique de l’argumentation. D’abord, engager sans aucun délai la sortie du capitalisme devient une tâche mûre en ce sens que nous n’avons littéralement plus d’autre choix. La dictature mondiale du profit financier nous conduit à une proche catastrophe écologique, perçue de tous et à une non moindre catastrophe anthropologique incroyablement peu dite. Engager le passage à un post-capitalisme viable est devenu une question de survie pour le genre humain civilisé. À quoi s’ajoute la véritable entrée en folie suicidaire du système : le capitalisme de la « nouvelle économie » et des plateformes détruit le travail social, sacrifie l’économie réelle à sa boulimie de richesse virtuelle en constante menace d’éclatement, avoue de plus en plus ouvertement son caractère parasitaire et sa perte de justification civilisée, pousse l’idéologie californienne jusqu’à la prétention de régenter tout l’avenir humain sans l’aveu de personne – le gigantesque péril du XXI e siècle est moins le renaissant fascisme d’hier que la terrifiante omnipotence des nouveaux milliardaires. Ces deux raisons de juger mûre l’exigence de communisme sont aussi, hélas, des raisons d’envisager le pire : le capitalisme ne va pas s’effondrer de lui-même, il a encore la force de nous conduire tous à la mort, comme ces pilotes d’avion qui se suicident avec leurs passagers. Il urge d’entrer dans le cockpit pour nous emparer ensemble des commandes. Ici apparaît la troisième donnée, encore subalterne mais en essor très sous-estimée : des « déjà-là de communisme » potentiel ou même effectif se forment partout.

P.C. – Des « déjà-là de communisme » ? Qu’entendez-vous par là ?

L.S. – Possibles technologiques gigantesques de bien-être pour tous, bourgeonnement multiple de rapports post-classes, irrésistible poussée d’émancipation humaine que domine l’entrée en scène des femmes, foisonnement d’initiatives des individus et des peuples pour prendre en main leur sort, et le nôtre à tous… On est encore bien loin du but, et pourtant, en un sens, il est à portée de main. Qu’est-ce qui manque tragiquement ? Je dirai : l’audace intellectuelle de juger venue l’heure d’engager pour de bon le passage au communisme, à rien de moins que le communisme. L’obstacle décisif n’est pas en l’adversaire mais en nous. La tâche vraiment cruciale d’aujourd’hui, c’est la prise de conscience. Un mois avant la chute du mur de Berlin, Mikhaïl Gorbatchev disait aux dirigeants de la RDA : « La vie punit sévèrement ceux qui prennent du retard en politique. » Propos de criante actualité pour nous aussi. Entretien réalisé par Pierre Chaillan

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Jean-Pierre Burdin, propos confinés

Consultant « Artravail(s)», Jean-Pierre Burdin fut conseiller confédéral Culture à la C.G.T. durant de longues années. Il tente d’inventer de nouvelles interactivités entre travail, recherches artistiques et scientifiques.

À la pause méridienne, nous avons déjeuné d’une langue de veau préparée hier au soir par mon épouse.  Une réalisation toute simple au bouillon avec carottes, poireaux, navets et accompagnée d’une bouteille de Bordeaux ! Offerte la semaine précédente par un ami, le jour où nous allions écouter ensemble une conférence de Bernard Cerquiglini, membre de l’OuLiPo et ancien recteur de l’Agence universitaire de la francophonie, auteur du succulent La Le ministre est enceinte Tout à fait convenable le vin, mais pas grand-chose à en dire tout de même, on en extrait peu d’esprit, très agréable à boire cependant. Café, ensuite, sur la terrasse et… pensée subite : en fin de confinement, ne pas oublier de commander du Cognac !

En parlant de confinement justement, une info : le ministre de l’Économie a sonné son collègue de la culture pour voir comment envisager l’autorisation, dans les conditions actuelles, de l’ouverture des librairies tout en respectant  les rigoureuses consignes sanitaires en vigueur. De mon point de vue, ce serait bien même si je redoute les effets indésirables d’une telle annonce sur la mobilisation générale en provoquant chez certains comme un relâchement des règles de précaution… Nous verrons bien, je constate cependant à la lecture de mes courriels que beaucoup demandent d’éviter absolument Amazone pour la commande de livres. D’ailleurs, Bruno Le Maire s‘interroge lui-aussi sur la place laissée à Amazone en cette période.

Bruno Le Maire est l’un des seuls ministres actuels à sortir de l’E.N.S. (section lettres). Il fut ensuite attaché au cabinet de Dominique de Villepin, alors aux Affaires étrangères. C’est son  premier poste politique d’État. Et je me souviens, il y a quelques années, d’une discussion avec l’ami Jean-Pierre Siméon, alors directeur du Printemps des Poètes, tandis que nous casse-croûtions ensemble au Sarah Bernard : Dominique de Villepin, pourtant Premier ministre, tenait à réunir encore assez souvent ses amis, poètes de tous bords, à Matignon… Bruno Le Maire était alors son directeur de cabinet.

Le normalien, et énarque, est auteur de plusieurs ouvrages, dont je n’ai lu aucun, mais pas par ostracisme, parfois  des romans ou récits dont certains ont été publiés dans la Blanche chez Gallimard. Ainsi le récent Paul, une amitié.  Le voilà donc sensible à la lecture, à l’écriture, aux livres. Le ministre de la Culture, quant à lui, égrène une histoire familiale qui peut ressembler au départ à celle de François Bon ! Mais la famille était plutôt concessionnaire Peugeot. Son père tenait  un garage familial, qu’il a d’ailleurs repris un temps … Au contraire de Bon et Le Maire, Franck Riester n’a rien tressé avec la littérature. Il a fait des études dans deux écoles de commerce, l’Institut supérieur de gestion et l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC).

D’où ce « petit » paradoxe : un ministre de l’Économie qui, dans la période, manifeste une certaine inquiétude pour le monde des livres et un ministre de la Culture qui ne songe même pas à son essor. Lui vit sans lire ! Jean-Pierre Burdin

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Et boum, là, Vian !

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait Boris Vian. Disparu en 1959 d’un malaise cardiaque, il n’avait que 39 ans ! Une date anniversaire, l’année d’un centenaire prétexte à rendre hommage à un auteur et créateur d’exception. Un incroyable homme-orchestre.

 

Seigneur de la Butte Montmartre où il avait élu domicile cité Véron à proximité de son compère Prévert, prince de St Germain dont il écumait les caveaux à musique, Boris Vian demeure encore trop méconnu du grand public. Sinon une chanson, « Le déserteur », un livre ensuite, J’irai cracher sur vos tombes, l’une et l’autre censurés par le pouvoir de l’époque…

Enfant terrible des lettres françaises, génial touche-à-tout, « les épithètes quasi homériques ne manquent pas pour le désigner », écrit Audrey Camus dans la préface du numéro que la revue Europe lui consacra en 2009. « Quoique auteur prolifique, il fut de son vivant connu davantage pour son personnage et ses provocations que pour ses écrits. Poésie, romans, nouvelles, théâtre, l’œuvre disparaissait derrière les scandales », poursuit l’éminente biographe. « Aujourd’hui encore, le plus souvent, l’attrait exercé par la personnalité de Boris Vian et la curiosité pour son singulier parcours tendent à prendre le pas sur l’attention portée à son œuvre littéraire. Or, cette œuvre mérite que l’on s’y intéresse de près ». Dilettante par nature et de vocation, il est prouvé que Vian ne fit rien de son vivant pour s’accommoder les éloges de ses pairs, littérateurs reconnus ou simples chroniqueurs. « Critiques, vous êtes des veaux ! », écrit-il dans la postface aux Morts ont tous la même peau ! Bienvenue au Collège de Pataphysique, dont il fut un éminent satrape, anarchiste pour les uns, anticonformiste inclassable pour les autres…

Il y a cent ans, le 10 mars 1920, naissait à Ville-d’Avray Boris, le futur Vernon Sullivan ! À n’en pas douter, Vian le premier se serait probablement moqué de ce chapelet de festivités qui, sous l’égide du ministère de la Culture et de la Ville de Paris, s’égrène en France mais aussi en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis. « Autour de la Cité Véron, qui conserve l’empreinte de Boris Vian, s’est constituée au fil des ans une confrérie complice où figurent désormais de jeunes Borissiens revendiquant un même esprit. Metteurs en scène de théâtre, comédiens, musiciens ou documentaristes, leur enthousiasme a contribué à faire du programme de ce centenaire un vrai feu d’artifices », écrit Vian le fils, Patrick. Et d’affirmer que toutes les facettes du personnage seront dévoilées : l’écrivain, l’auteur-interprète, le trompettiste, le scénariste, l’acteur, le peintre, le critique, l’ingénieur, le prince du jazz, de Saint Germain des prés, et de l’anagramme… Pour l’heure, une seule certitude en vue de satisfaire notre curiosité littéraire, picturale et musicale : devant la longue file d’attente, la visite programmée de « l’appartelier » du génial satrape en mai, ce joli mois de toutes les révoltes et de tous les espoirs !

Outre CD de chansons revisitées par des artistes contemporains, spectacles de théâtre et de cabaret, albums et hors-série publiés par divers journaux et magazines, une occasion à saisir parmi toutes ces publications, puisque c’est sûr, On n’y échappe pas ! « J’ai un sujet de roman policier que j’écris pour Duhamel (le directeur de la fameuse Série noire, la collection de romans policiers créée par Gallimard. NDLR), c’est un sujet tellement bon que j’en suis moi-même étonné et légèrement admiratif », confie Boris Vian. « Si je le loupe, je me suicide au rateloucoume et à la banane frite », ajoute-t-il avec humour. Las, boulimique de projets et souvent débordé par les échéances, le manuscrit s’ensommeille, il n’en a écrit que les quatre premiers chapitres lorsqu’il est terrassé par une crise cardiaque le 23 juin 1959 à l’âge de 39 ans. Une sombre histoire de meurtres en série… Frank Bolton, un jeune colonel de l’US Army de retour de la guerre de Corée avec une main en moins, n’en croit pas ses yeux au point d’en donner l’autre à couper : toutes ses anciennes conquêtes féminines disparaissent les unes après les autres ! Comme Vian était lui-même satrape au Collège de pataphysique, ses héritiers ont donc confié à six écrivains de l’ OUvroir de LIttérature POtentielle le soin d’achever le polar et d’y mettre un incroyable point final sous la jaquette des éditions du Scorpion d’antan ! Un fantasque roman familial à l’humour noir dont nous nous garderons bien de dévoiler la chute, agrémenté de moult références et clins d’oeil « vianesques » à décrypter de chapitre en chapitre.

La publication des œuvres romanesques de Vian, en deux volumes dans la célèbre collection de la Pléiade, lui rend aussi justice en quelque sorte. Un hommage mérité à ce baroudeur des lettres et à cet irrévérencieux homme-orchestre : ingénieur de formation et trompettiste par inadvertance, chansonnier sans vergogne et pataphysicien de bon aloi, traducteur et auteur de romans noirs, chroniqueur à Jazz-Hot comme aux Temps Modernes de Sartre, initiateur au jazz et à la littérature de science-fiction en France ! De ses Écrits de jeunesse aux ultimes Textes pataphysiques, de ses romans les plus célèbres ( L’écume des jours, L’arrache-cœur…) aux plus méconnus ( Les fourmis, L’herbe rouge…), de ses articles de presse à ses diverses chroniques jusqu’à sa mort en 1959, Vian se révèle formidable conteur. « Rien ne fait plus ou ne devrait plus faire obstacle à la prise de conscience de l’originalité profonde de son œuvre inclassable », souligne à juste titre Marc Lapprand dans la préface à cette édition nouvelle. Boris Vian ? Un amoureux de la langue à (re)découvrir, un franc-tireur du Verbe qui n’hésitait point à apostropher tous les « pisse-copies » : « Quand admettrez-vous qu’on puisse écrire aux Temps modernes et ne pas être existentialiste, aimer le canular et ne pas en faire tout le temps ? Quand admettrez-vous la liberté ? ». Yonnel Liégeois

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Dufresne, le roman des violences policières

Journaliste et documentariste, David Dufresne publie Dernière sommation aux éditions Grasset. Un premier roman qui scrute la répression policière sévissant durant la révolte des Gilets jaunes. Pour en interroger les motivations et les effets.

 

« #Allo @Place_Beauvau c’est pour un signalement »… Durant des mois, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le journaliste et documentariste David Dufresne a témoigné des violences policières subies par les manifestants. Un travail de recension, de vérification, de recoupements, lui permettant de documenter chacun des faits qu’il mentionne et décrit et pour lesquels il a n’a eu de cesse d’interpeler le ministère de l’Intérieur. Un travail minutieux, réalisé notamment à partir des témoignages reçus à son adresse, connue des militants, @DavDuf, et qui lui a valu le Grand Prix du journalisme de l’année 2019.

Avec Dernière Sommation, c’est par un roman et donc sous le mode de la fiction que David Dufresne choisit de scruter les pratiques policières lors de ce mouvement des Gilets jaunes qui a sidéré le pouvoir, de comprendre ce qui se joue dans la chaîne hiérarchique, de disséquer les rapports entre le politique et certains syndicats de policiers, d’analyser la montée en puissance de la répression, ce qui la motive, et ses effets. De témoigner des blessures visibles et invisibles infligées à tant de manifestantes et manifestants, des vies brisées. D’interroger une époque, à travers les yeux de son héros, Étienne Dardel, son double littéraire. Dardel, et des personnages tout aussi proches du réel : Vicky qui perdra une main, sa mère d’abord rencontrée à un rond-point et que le lepénisme a su – un temps ? – attirer. Des flics, aussi, du terrain à la salle de commandement. De ceux qui veulent en découdre et aller à l’affrontement à ceux qui se font déborder par les premiers ou aux formateurs qui tiennent aussi le rôle de révélateurs.

À qui s’adresse cette « Dernière sommation » ? Ceux qui auront subi matraques, grenades, LBD, n’auront guère entendu prononcer cette injonction avant que la répression s’abatte sur leurs corps. « Les mots ont un sens »répète dans le roman un patron de la préfecture de Paris qu’il finit par quitter. Les mots ont un sens. Et cette dernière sommation ressemble un peu ici à une alerte. Au moins une alerte aux lecteurs, pour peu qu’ils se soucient de démocratiedu respect et du droit des citoyens. Isabelle Avran

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Jeanneteau et Crimp font leur cinéma !

En prélude à une longue tournée, jusqu’au 1er février le Théâtre de Gennevilliers (92) propose Le reste vous le connaissez par le cinéma. Un texte de Martin Crimp, dans une mise en scène de Daniel Jeanneteau. La rencontre incongrue du mythe d’Oedipe avec un chœur d’adolescentes, pour interroger le monde dans lequel nous vivons. Original et percutant. Sans oublier Angélica Liddell à La Colline, Détails au Rond-Point et Nickel au CDN de Montreuil.

 

La seule question que l’on se posait, en juillet 2019, à la sortie de la représentation du spectacle de Daniel Jeanneteau au titre énigmatique, Le Reste vous le connaissez par le cinéma : pourquoi n’est-ce pas lui qu’Olivier Py a choisi pour faire l’ouverture du Festival d’Avignon dans la Cour d’honneur du Palais des papes ? En lieu et place du triste et prétentieux Architecture, il aurait donné de belle manière le « la » de quasiment l’ensemble de la programmation du festival, en dévoilant le fil rouge plongé dans l’Antiquité, notamment avec l’histoire des Labdacides et celle de la tragédie d’Œdipe en particulier. Et cela non pas dans une énième et très approximative variation sur le thème, mais à travers une véritable réécriture signée de Martin Crimp à partir des Phéniciennes d’Euripide, lequel reprenait à son compte les Sept contre Thèbes d’Eschyle.

Une réécriture qui souligne la place du chœur de jeunes femmes qui, chez l’auteur grec, viennent de Phénicie (disons le Liban actuel…) et qui, sous la plume de Martin Crimp, sont des « Filles » d’aujourd’hui plongées dans notre univers en pleine déréliction. Daniel Jeanneteau, qui a bien évidemment géré la scénographie, prend ce changement au pied de la lettre, et va même plus loin. Il lance sur le plateau quasiment nu – avec quelques tables et chaises d’une salle de classe pour tout ameublement – un chœur d’adolescentes issues de Gennevilliers, qui seront sur scène durant toute la représentation. Le présent de la représentation et ses questionnements, ce sont elles qui en sont les dépositaires, et il faut remercier Daniel Jeanneteau d’avoir eu cette idée majeure, même s’il n’est guère aisé de faire tenir dans le même état de tension des non-professionnelles durant tout le temps du spectacle. D’autant qu’elles sont très vite confrontées aux acteurs de la tragédie œdipienne, Jocaste, Tirésias, Créon, Œdipe, Étéocle, Polynice, Antigone… Et que les rôles sont tenus par des acteurs de tout premier plan à la personnalité forte et bien particulière : Dominique Reymond, Axel Bogousslavsky, Philippe Smith, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Solène Arbel ! Il n’est pas jusqu’aux rôles secondaires qui ne soient servis par d’excellentes comédiennes comme Stéphanie Béghain (la Gardienne, l’Officier-au-doux-parler) et Elsa Guedj.

Daniel Jeanneteau sait les tenir et leur laisser la bride sur le cou, tout à la fois. Sa direction d’acteurs est ici parfaite, d’une rare précision et maîtrise. Se développe alors un travail d’une belle subtilité dans les relations entre les personnages, entre personnages féminins (la figure de Jocaste superbement interprétée par Dominique Reymond) et personnages masculins, avec Œdipe yeux déjà percés, les deux frères, Étéocle et Polynice s’entretuant de manière sauvage, Créon, etc… Les ruptures et changements de jeu de Tirésias (Axel Bogousslavsky) nous plongent dans d’insondables abîmes et contribuent très subtilement au développement quasi musical de l’ensemble. N’oublions pas que Jeanneteau, une fois de plus, a collaboré avec l’IRCAM (avec Sylvain Cadars), alors qu’Olivier Pasquet signe la partition musicale, à la fois discrète et pourtant toujours présente, soutien indéfectible de l’ensemble de la représentation. Jean-Pierre Han

Du 7 au 15/02/20, au TNS – Théâtre National de Strasbourg. Du 10 au 14/03, au Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France. Les 20 et 21/03, au Théâtre de Lorient – Centre Dramatique National.

À voir aussi

– Au Théâtre de la Colline : Angélica Liddell jusqu’au 09/02, auteure-interprète-metteure en scène, dans Una costilla sobre la mesa : Padre et Una costilla sobre la mesa : Madre. Deux spectacles d’une beauté et d’une force incroyables ! Le premier, tableau naturaliste et dissection du corps physique, le second, chant choral et prière païenne… La comédienne et performeuse espagnole se livre à corps et à cris dans cette double évocation et sublime hommage à son père et sa mère disparus. Aucun faux-semblant sur scène, Angélica Liddell ne transige pas avec la réalité et son vécu, nourrissant son propos de ses lectures, de sa réflexion sur la vie et la mort, de ses rapports avec le politique et la religion. La mise à nu, au propre comme au figuré, de la perte, de la douleur, de l’absence, mise en terre et retour à la terre de corps aimés mais désormais putréfiés. Sur scène, des mots crus et des corps nus, la merde et l’urine comme ultimes preuves de ceux-là qui hier encore étaient vivants. Mais aussi le chant de Nino de Elche, puissant-déchirant-hallucinant et la danse d’Ichiro Sugae, envoûtante et tourbillonnante… En deux volets, une lamentation élevée au rang d’opéra mortuaire, hymne à la vie qui fuit et à la mort qui s’en vient, un spectacle d’une rare beauté et d’une incroyable émotion créatrice. Yonnel Liégeois

– Au théâtre du Rond-Point : la pièce de Lars Norén jusqu’au 02/02, Détails, dans une mise en scène de Frédéric Bélier-Lorca. Dix ans de la vie de quatre personnages, deux hommes et deux femmes qui s’aiment et se haïssent, se fuient et se retrouvent, se trompent et se mentent… Le feuilleton de la vie quotidienne quand luxe et aisance matériels ne comblent pas les manques de la vie amoureuse, quand la vérité des sentiments se fissure sous le vernis social. « Le tout est tragique, le détail est comique (…) Des choses minimes, des détails collectés minutieusement, des fragments de vie qui, une fois rassemblés, font une histoire », commente l’auteur. La mise à nu d’une société en déliquescence, tant dans ses relations intimes que dans ses rapports sociaux. Une pièce légère et profonde tout à la fois où, au cœur de la distribution, s’affiche une Isabelle Carré toujours aussi sincère et émouvante. Yonnel Liégeois.

– Au Nouveau Théâtre de Montreuil : dans une mise en scène de Mathilde Delahaye jusqu’au 01/02, la pièce Nickel, sur un texte signé aussi de Pauline Haudepin. Une œuvre originale, au sens plein du terme quand la représentation théâtrale s’efface presque à la confrontation du geste, de la danse et de la musique, quand le décor symbolique d’un acte à l’autre offre parfois plus de sens que la parole prononcée… Dans les bas-fonds d’une mine désaffectée, survivent des hommes et des femmes qui tentent de reconstruire autrement leur existence. Un à-venir fondé sur la liberté et la solidarité, sur l’accueil de l’autre et de la différence. Un spectacle nourri des danses et musiques urbaines en provenance des États-Unis, une tentative haute en couleurs et en sons pour imaginer le possible d’une société autre sur les ruines d’un monde en perdition. Yonnel Liégeois

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