Archives de Tag: Société

Dîtes-le avec des fleurs…

Les 14 et 15/12, à Montluçon (03), Patrick Pineau met en scène Les Hortensias. La pièce de Mohamed Rouabhi nous plonge au cœur d’une maison de retraite pour comédiens. En compagnie d’une bande d’interprètes chevronnés, un miracle de charme et de tact. Sans oublier, jusqu’au 23/12 à La Colline (75), Anne-Marie la beauté.

Mohamed Rouabhi a écrit les Hortensias, pièce que Patrick Pineau (Cie Pipo) met en scène. Voici une abbaye dont la scénographie (Sylvie Orcier) dessine élégamment les voûtes devenue maison de retraite pour comédiens, site historique parcouru, au début, par des groupes de visiteurs. On songe à la maison des artistes, ce refuge de Couilly-Pont-aux-Dames que Constant Coquelin, créateur du Cyrano de Rostand, fonda en 1903. On se rappelle la Fin du jour (1939), le film de Duvivier qui en pareilles circonstances alignait au générique Louis Jouvet, Michel Simon, Victor Francen, Madeleine Ozeray. La carte de visite des interprètes (Louis Beyler, Monique Brun, Olivier Perrier, Claire Lasne-Darcueil, Annie Perret, Mohamed Rouabhi lui-même, Marie-Paule Trystram, Aline Le Berre, Ahmed Hammadi-­Chassin…) n’a rien à envier à ceux-là. Voilà un effectif d’acteurs lestés d’expériences multiples au service d’une écriture vive, apte à créer des situations et des personnages riches de sens, tout en gardant à chacun sa part d’énigme et d’épaisseur intérieure.

Rouabhi et Pineau retrouvent le secret, trop souvent perdu au théâtre, de l’attention aux êtres en jeu, à leurs affects les plus sensibles. Certes, ils jouent sur le velours avec des artistes d’aussi haute volée. Voyez Monique Brun, en cougar et Marilyn d’Ehpad parée comme une châsse, chantant Happy Birthday Mr. President au maire du patelin qui n’en revient pas. Et Louis Beyler aux grands gestes, anar d’avant-scène et ses quatre vérités jetées à tout vent, Olivier Perrier en homme de sentiment qui a de la bouteille… Comme on s’attache à tous, à tour de rôle, dans cette comédie humaine en deux heures vingt, où l’intrigue est si fine, puisque seul importe le temps du souvenir. On joue à la belote, on se dispute un peu, on se souvient…

Les Hortensias, c’est un miracle de charme, de tact et de savoir-faire en toute simplicité apparente. Distribution copieuse, épaulée par des amateurs recrutés, avec en prime la découverte du jeune talent de Nadine Moret en femme de ménage râleuse et en petite fille modèle. Jean-Pierre Léonardini

Bourges (8 et 9/03/2022), Chalon-sur-Saône (24 et 25/03), Le Havre (30 et 31/03), Grenoble (du 6 au 8/04), Perpignan (21 et 22/04), Lyon (Théâtre des Célestins, du 11 au 15/05). Le texte est publié chez Actes Sud.

à voir aussi :

Incroyable André Marcon, surprenant de justesse sous les traits d’Anne-Marie la beauté, une comédienne à la retraite, toute sa vie confinée dans des petits et seconds rôles ! Qui nous conte, en ce jour d’obsèques, les heures de gloire de Gisèle, son amie d’enfance et grande copine de scène qui, elle, connut succès et notoriété tout au long de sa carrière… Un monologue, écrit et mis en scène par Yasmina Reza, qui laisse entendre les difficultés et incertitudes du métier d’acteur, une démystification salvatrice de l’image de la star.

Avec finesse et drôlerie, sur la scène de la Colline, André Marcon endosse son travestissement de femme avec un naturel désarmant, une performance d’interprétation que le Syndicat de la Critique salua à sa juste valeur en mars 2020 en lui attribuant le prix du meilleur comédien. Un rôle de composition qu’il assume jusqu’au bout des ongles, le geste sûr pour rectifier son maquillage en femme avertie, le galbe de jambe presque convaincant assis sur la méridienne, la voix joliment posée pour déclamer quelques vérités, cocasseries et vacheries aussi. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Rideau rouge

Tout va bien !

Assise à sa petite table devant une tasse de café et un journaliste, interlocuteur imaginaire, la belle Hélène se raconte… Une enfance insouciante, le sentiment diffus pourtant de se sentir différente, des parents tout à la fois aimants et déroutants : à part ça, Tout va bien Mademoiselle ! Jusqu’au jour où l’on lui détecte un staphylocoque, hospitalisée dans l’urgence, diagnostiquée en insuffisance rénale. De sa jeunesse jusqu’à aujourd’hui, le quotidien d’Hélène est alors rythmé au gré des dialyses et greffes de rein successives, accidents cardiaques et complications intestinales… Autant d’épisodes existentiels traversés avec gravité mais non sans humour, ponctués de révélations familiales inattendues dont nous tairons les soubresauts !

Avec gourmandise, sous la houlette du metteur en scène Christophe Garcia, Marie Rémond mord à pleines dents dans la biographie d’Hélène Ducharne. S’identifiant avec naturel à l’héroïne du podcast Superhéros conçu par Julien Cernobori, avant tout attachée de presse dans la vraie vie. Une professionnelle à l’oreille bienveillante chez qui bonne humeur, courtoisie et intelligence de cœur ne laissent rien paraître de son tumultueux parcours. Un spectacle d’une infinie tendresse, émouvant et drôle tout à la fois. Y.L.

Jusqu’au 19/12, au Théâtre du Rond-Point. Du 18 au 21/01/2022, à la Comédie de Reims (51). Du 22 au 26/02, aux Bernardines de Marseille (13).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge

Joséphine Baker, l’âme ressuscitée

Jusqu’en janvier 2022, au Théâtre de Passy (75), Xavier Durringer met en scène Joséphine B. Au lendemain de l’entrée au Panthéon de Joséphine Baker, résistante et franc-maçonne, militante de la fraternité et contre le racisme, un spectacle éblouissant avec deux interprètes d’exception : Clarisse Caplan et Thomas Armand. Comme au music-hall d’antan, une salve d’applaudissements.

Le spectacle est éblouissant, par l’effet d’une conjugaison de talents concourant à une entreprise d’amour partagé à l’égard de Joséphine Baker, une admirable figure d’artiste et de femme à l’auréole intacte. Son âme revit avec éclat sous nos yeux. « La première comédie musicale à deux », disait quelqu’un l’autre soir à la sortie de Joséphine B ! C’est vrai. Louons d’emblée les interprètes.

Dans cette évocation concrète de la vie de Joséphine Baker, l’apparition de Clarisse Caplan, qui l’incarne en toute sensibilité frémissante, est un bonheur. On voit la fillette misérable et battue née dans le Missouri qui, dans sa fuite éperdue, traverse la chiennerie du monde pour enfin devenir l’idole familière de Paris et au-delà, résistante émérite, mère adoptive au cœur si grand et fervente militante de la cause noire aux États-Unis au côté de Martin Luther King. Clarisse Caplan a la grâce. De naissance. En haillons, frottant le sol, plus tard en reine de revue – bon dieu, sa danse des bananes à la fin ! – le corps blasonné, les paillettes, les jambes interminables, royale (costumes à la hauteur, de Catherine Gorne), c’est toujours le même être d’innocence fervente qu’elle dessine. À demi-nue, on note sa pudeur, un humour qui met à distance le malheur et l’espoir.

Avec elle, ex aequo, Thomas Armand change d’apparence en un éclair (vieille femme blanche méchante, amant voyou, gigolo, imprésario, peintre épris, boy de revue…). C’est lui qui chante J’ai deux amours… Et quel panache ! De formidables danses endiablées les unissent (chorégraphie sacrément inventive de Florence Lavie) devant des panneaux changeants et des lumières raffinées (Orazio Trotta, Éric Durringer, Raphaël Michon). On entend par bouffées les voix de Bessie Smith et Billie Holiday (son et bruitages divers de Cyril Giroux). La souffrance noire (Rosa Parks surgit dans un dialogue) s’inscrit dans le texte comme un palimpseste, au sein de la légèreté de touche d’une partition verbale sobre, émaillée de saillies savoureuses.

Xavier Durringer émeut son monde sans pathos. On est tellement conquis qu’on applaudit chaque numéro. Comme au music-hall d’antan. Secret perdu en un éclair retrouvé. Cet article est un exercice d’admiration. Jean-Pierre Léonardini

Du jeudi au dimanche, jusqu’au 02/01/22 (19h en semaine, 16h le dimanche) : Théâtre de Passy, 95 rue de Passy, 75016 Paris.

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Musique/chanson, Rideau rouge

Les chaussettes de Berthe

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

C’est une fâcheuse manie : dès que nous abordons le secteur du vêtement, nous sommes en face de l’importation massive, sinon abusive, de produits peu écologiques et surtout synonymes de coût du travail au rabais. Rares sont les productions qui, à l’inverse, sont exportées depuis la France vers des pays d’Asie. 

Parmi les exceptions figure cette drôle de marque, Berthe aux Grands pieds. Régis, correspondant des Carnets et fondateur de cette entreprise, nous invite à nous pencher sur le cas de cette pépite du savoir-faire français. La fameuse Berthe était le surnom attribué à Bertrade de Laon, épouse de Pépin le Bref et mère de Charlemagne. Bertrade serait née avec un pied bot, ce qui expliquerait le surnom. 

La marque, quant à elle, fut déposée en 1990. Elle désigne une gamme de chaussettes, bas, collants, pulls et sneakers qui respecte le 100% Made in France. Dès sa création, cette chère Berthe s’est associée à la Manufacture Perrin pour réaliser ses articles. Cette manufacture de bonneterie, fondée en 1924, est une entreprise du Patrimoine Vivant installée à Montceau-les-Mines (71). Les premières commercialisations eurent lieu sur les marchés d’Angers et de Nantes où se situe l’atelier de création.

Une première collection de chaussettes est lancée en 2003 avec la manufacture qui emploie 100 personnes. L’année suivante, c’est au tour d’une ligne de bas de se répandre sur le marché national avec l’appui d’une entreprise familiale nîmoise qui compte 25 salariés. Viendront ensuite les pulls et la sneaker Berthe dont la production est réalisée par une entreprise d’Angers, La Manufacture.

Pour résumer, cette production 100% française fait travailler 300 personnes. Label de qualité, elle s’exporte en Europe, aux USA et donc en Asie. Philippe Bertrand

Poster un commentaire

Classé dans Rencontres

Claire Nouvian, la honte et le dégoût

Dans les colonnes du Monde en date du 26/11, la militante écologiste Claire Nouvian livre ses réactions au propos de Nicolas Hulot. à la veille de la diffusion d’Envoyé spécial sur des violences sexuelles, l’ancien ministre a nié les faits, dénoncé le procès médiatique et la parole désormais « sacrée » des femmes.

Je me suis endormie avec un sentiment de honte. Honte de la réaction de Nicolas Hulot face aux accusations d’agressions sexuelles contenues dans le reportage d’Envoyé spécial diffusé le 25/11 sur France 2. J’ai honte pour lui et je me dis que c’est un comble. Que nous, les femmes, les jeunes filles, les petites filles, soyons sommées, par la loi du silence qui a régné dans la société jusqu’à #metoo, et qui sévit encore, de laisser se refermer sur nous le poison de la honte qui nous colonise lorsque nous sommes victimes de prédateurs sexuels, et que ce soit de nouveau nous qui portions pour eux la honte à laquelle ils n’ont pas accès.

J’ai honte que Nicolas Hulot ait préempté l’espace médiatique pour renverser les perspectives et prendre le rôle de victime. Son indignité, sa lâcheté, sa posture, voilà les réelles « salissures ». Pas seulement envers les femmes qui dénoncent des actes brutaux, mais envers toutes les femmes, notamment celles qui prennent leur courage, leurs blessures et leurs appréhensions à deux mains pour exposer l’intime meurtri dans l’espace public. Pas parce qu’elles souffrent de l’excès de narcissisme qui s’abat sur notre contemporanéité, mais par cohérence et intégrité morales, dans le seul but de faire progresser la société et de réviser jusqu’à la tolérance zéro les seuils d’acceptabilité des dominations sexistes et des violences sexuelles. Je me suis endormie avec un sentiment de honte et me suis réveillée avec un sentiment de dégoût.

La parole des femmes n’est pas « sacrée »

C’est moche, un humain qui ne prend pas ses responsabilités. C’est odieux quelqu’un qui non seulement n’a pas le courage de se rencontrer soi-même, d’affronter le face-à-face avec sa conscience et de demander pardon, mais qui s’enferre dans la violence. Nicolas Hulot a montré qu’il n’avait pas la plus infime disposition à l’empathie pour accueillir le ressenti des femmes qui expriment leur traumatisme et leur navigation solitaire dans la société, chargées de cette « connaissance » indicible d’un oppresseur à qui la vie offrait tous les projecteurs, les sourires et les soutiens, laissant s’enfoncer dans une ombre toujours plus épaisse celles qui daigneraient défier le mythe…

Et ce qui me taraude depuis hier, c’est l’estocade de Nicolas Hulot contre la libération de la parole sur les violences de genre. En répétant à Elise Lucet que la parole des femmes serait devenue « sacrée », il a insinué qu’elle était désormais intouchable et qu’elle pouvait porter en elle l’injure, l’accusation aveugle, le procès d’intention, en un mot toute l’injustice qui est précisément ce que cette parole libérée cherche à combattre. Cette inversion rhétorique est d’une grande perversité.

Non. La parole des femmes est loin d’être sacrée. Non, on ne vit pas un moment d’inversion des privilèges qui donnerait désormais aux femmes la même impunité que celle dont ont joui les hommes jusqu’à présent et qu’elles utiliseraient désormais pour se venger et les accuser à tort et à travers.

Elisende Coladan, la clarification

Si Nicolas Hulot pensait s’en tirer avec le moins de casse possible en tirant en premier dans les médias, il risque surtout de déclencher une tempête et de convaincre toutes celles qui n’ont pas osé témoigner jusqu’ici de le faire. Précisément par souci de justice. Précisément parce que leur parole n’est pas sacrée, mais qu’elle est encore dénigrée par de telles réactions. Voilà ce que génère une société qui donne un blanc-seing de domination aux hommes : des monstres d’égocentrisme à qui tout est dû, qui évoluent pour certains d’entre eux vers un comportement toxique sans aucune aptitude à la remise en cause, sans aucune tendresse envers l’humanité tout entière portée dans chaque individu.

Il est temps de rappeler, pour toutes les femmes et les jeunes filles, pour tous les hommes merveilleux qui nous entourent, nous soutiennent et embellissent nos vies, la clarification que nous a proposée la thérapeute féministe Elisende Coladan. Non, les hommes se comportant en prédateurs ne sont pas pris d’un excès de folie ou de violence inexpliquée. Non, ils ne cherchent pas à séduire. Non, nous n’avons pas affaire à des cas isolés de pervers déviants dans une société saine, mais bien à des « enfants sains du patriarcat » à qui licence a été donnée de posséder, dominer, humilier et violenter.

Le mal est systémique, et le nommer, c’est commencer à changer. Merci à Sylvia, Cécile, Maureen, ainsi qu’aux autres femmes d’avoir eu le courage de témoigner. Claire Nouvian

Claire Nouvian est la fondatrice de l’association Bloom pour la protection des océans. Elle est lauréate 2018 du prix Goldman pour l’environnement.

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Condor, l’envol des bourreaux

Jusqu’au 28/11, la metteure en scène Anne Théron propose Condor à la MC93 de Bobigny. Créée au TNS de Strasbourg, la pièce de Frédéric Vossier dissèque jusque dans l’intime les ravages de cette guerre sans nom orchestrée au Chili par Pinochet et la CIA.

En 1975, le général Pinochet est au pouvoir depuis deux ans à la suite d’un coup d’État qui met un terme à l’expérience d’un socialisme démocratique au Chili. Mais cela ne lui suffit pas. Les premières arrestations, les tortures, les assassinats dans son pays, rien n’assouvit sa soif d’éradiquer toute velléité révolutionnaire et syndicaliste. Il faut étendre la répression à l’échelle d’un continent. Avec l’appui des services secrets de l’Argentine, du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Paraguay, le soutien financier et logistique des USA, l’opération Condor pratiquera en toute impunité une politique de terreur ciblée contre tous les opposants. La vérité éclatera en 1992 et sera confirmée en 2000, lors du déclassement des documents de la CIA concernant le Chili…

Frédéric Vossier a grandi avec la mémoire de cette histoire de ce côté-ci de l’Atlantique, quand de grands mouvements de solidarité avec les peuples d’Amérique latine étaient légion. Puis il s’est interrogé et a travaillé sur la mécanique à l’œuvre de ces politiques de terreur qui nécessitent de fabriquer des tortionnaires capables de torturer, d’assassiner de sang-froid, sans la moindre trace d’humanité. Si l’aspect historique est esquissé, Frédéric Vossier a délibérément choisi de recentrer son propos sur la mémoire traumatique. En mettant face à face, dans un huis clos terrible et oppressant, un frère – tortionnaire – et une sœur – torturée, violée –, il s’attache à éclairer la mécanique qui advient au cœur même de la cellule familiale quand les protagonistes ont choisi des chemins radicalement opposés.

C’est la sœur qui provoque la rencontre, quarante ans après, qui pousse la porte de cet appartement-bunker aux murs gris, à l’ameublement spartiate, où vit, terré, ce frère. Elle est fébrile mais ne tremble pas, trouve la force de lui faire face, de le regarder, sans ciller. Lui est droit dans ses bottes, un brin arrogant, toujours à l’affût, une arme à portée de main. Elle est une survivante, une femme blessée à la mémoire trouée qui voudrait se défaire de ce passé qui lui colle à la peau et ne cesse de la hanter. Entre cauchemars et réalité, elle avance à tâtons, avec ses blessures intérieures comme autant de cicatrices à ciel ouvert. Lui semble figé dans le temps, même posture dominatrice que d’antan, comme si le vent de l’Histoire n’avait pas soufflé, comme si rien, à l’extérieur, n’avait bougé. Elle aussi a une arme. S’en servira-t-elle ?

Plongée dans une mémoire en lambeaux

La confrontation, orchestrée de main de maître par la metteuse en scène Anne Théron, est d’une puissance hypnotique. Pour jouer cette partition, deux immenses acteurs, Mireille Herbstmeyer et Frédéric Leidgens. Tous deux rendent palpable l’indicible, l’inaudible. Leurs voix, leurs intonations, les mouvements de leurs corps laissent entrevoir leurs déchirures. Les fantômes de l’Histoire planent tandis que des images brouillées surgies d’un autre temps sont violemment projetées sur le mur. Condor est une plongée en apnée dans une mémoire en lambeaux et entendre cette parole-là est nécessaire. Une parole qui permettra à la sœur de quitter ce bunker et « enfin écouter le chant des oiseaux sans que celui-ci soit l’annonce d’une nouvelle journée de sévices ». Marie-José Sirach

Jusqu’au 28/11 à la MC93, à Bobigny. Du 26 au 29/04/2022 à l’Olympia, CDN de Tours.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Rideau rouge

Le tribunal des planches

Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Le 28 octobre, Chantiers de culture prenait position et s’interrogeait : « Aux plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? » Par un communiqué de presse en date du 19 novembre, le Syndicat de la critique s’exprime enfin. Chantiers de culture s’était engagé à publier leur réponse. Yonnel Liégeois

Nous, Syndicat professionnel de la Critique Théâtre, musique et Danse, sommes résolument du côté de celles et ceux qui dénoncent les violences et les discriminations faites aux femmes. Le mouvement #MeTooThéâtre a révélé l’ampleur du phénomène et a permis de briser, enfin, le mur du silence.

Nous affirmons la nécessité d’en finir avec un système patriarcal et sexiste qui prévaut encore aujourd’hui et n’épargne aucune sphère de la société. La justice ne peut plus rester sourde aux paroles des victimes. Il y a urgence d’une prise en charge des femmes qui osent parler. Ce combat, juste et légitime, émancipateur pour tou.t.e.s les individu.e.s a besoin de la mobilisation de toutes et tous, pas d’entretenir la division et la suspicion à l’égard des critiques et des journalistes qui font leur travail. Chacun est libre d’assister ou pas à une représentation du spectacle de Wajdi Mouawad. Et d’écrire sans s’auto-censurer. Nul ne peut s’ériger en gardien de la morale ni se substituer à la justice.

Le combat pour l’égalité, pour la diversité, au théâtre et partout ailleurs, est urgent et nécessite l’adhésion du plus grand nombre. Nous vivons dans un pays où le débat, la controverse, l’échange, la liberté, le respect de la parole d’autrui sont le socle de notre démocratie. Le Syndicat professionnel de la critique dramatique, musique et danse regrette certaines positions extrémistes qui peuvent se révéler contre-productrices pour la cause des femmes. Si la colère est légitime, elle ne doit pas nous aveugler.
Olivier Frégaville-Gratian d’Amore, Président du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse
Marie-José Sirach, Vice-présidente Théâtre du Syndicat Professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge

Un plateau de marionnettes

Les artistes des arts de la marionnette et arts associés s’inquiètent pour la diffusion de leur spectacle à Paris : le plateau du théâtre Mouffetard ne répond plus à leurs attentes. Ils lancent un appel aux pouvoirs publics pour la création d’un nouveau lieu.

Nous sommes des artistes, compagnies et collectifs de théâtre dont la particularité est le travail avec la marionnette et l’objet. Basés en région ou en Île-de-France, nous présentons régulièrement nos spectacles dans les Scènes Conventionnées, les Scènes Nationales, et les Centres Dramatiques Nationaux pluridisciplinaires sur l’ensemble du territoire. Nous représentons cette génération de marionnettistes qui porte le renouvellement de ces pratiques, souvent en lien avec d’autres arts.

Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette est pour nous un lieu incontournable par son engagement historique pour cet art et sa localisation au cœur de Paris. Nous y jouons nos spectacles, nous y déployons nos démarches artistiques, nous entretenons des relations fortes et engagées avec son équipe et avec les nombreux spectateurs curieux ou amateurs de ses formes artistiques singulières. Il est le lieu de visibilité parisienne des Arts de la Marionnette et accompagne ses évolutions permanentes et ses métamorphoses qui renouvellent aujourd’hui la scène du théâtre contemporain. À ce titre, les arts de la marionnette sont présents dans les lieux et festivals emblématiques du paysage culturel français. Certains d’entre nous ont joué ces dernières années des formes d’envergures dans divers festivals nationaux et internationaux, dont le IN du Festival d’Avignon.

Aujourd’hui, nous sommes nombreux, en région à jouer nos spectacles dans des structures qui nous accueillent au sein d’équipements adaptés à nos pratiques (…) Nous constatons avec regret qu’à Paris, le plateau du Mouffetard ne correspond plus aux ambitions esthétiques de nos spectacles. Trop de contraintes techniques nous obligent à renoncer à y présenter nos créations ou à les adapter en réduisant leur forme initiale. Les marionnettistes, membres du Conseil d’administration (…), alertent régulièrement sur les carences importantes en terme de sécurité et d’accessibilité, en particulier l’absence d’un accès PMR dans le théâtre.

Au moment où nous nous réjouissons de la mise en place du Label Centre National de la Marionnette (…), nous ne pouvons que déplorer le fait que le théâtre Mouffetard ne soit plus en adéquation avec la diversité, l’ampleur et les exigences de la création actuelle. Nous pensons nécessaire qu’un lieu d’envergure se déploie au cœur de Paris pour pouvoir être le reflet de cette créativité et permettre au public parisien de profiter des nombreuses créations qui voient le jour au sein des régions (…) Nous pensons qu’il est pertinent de faire connaître cette démarche collective engagée vers la Ville de Paris et le ministère de la Culture.

Yngvild Aspeli, Johanny Bert, Claire Dancoisne, Emilie Flacher, Laurent Fraunié, Renaud Herbin, Alice Laloy, Michel Laubu, Bérangère Vantusso, Elise Vigneron, Delphine Bardot et Santiago Moreno, Camille Trouvé et Brice Berthoud, Benjamin Ducasse, Valentin Pasgrimaud, Hugo Vercelletto, Isabelle Yamba et Arno Wögerbauer.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Théorème(s), libre est Pasolini !

En créant une version décalée et réjouissante de son œuvre, Pierre Maillet célèbre Pier Paolo Pasolini avec Théorème(s). Librement inspiré du roman et de  Qui je suis, un texte inédit et inachevé, le metteur en scène donne la mesure de la puissance de création du poète, romancier, essayiste et cinéaste.

À sa sortie en salle en 1968, critique au vitriol de la bourgeoisie italienne que réalise Pier Paolo Pasolini,  Théorème fait scandale. En même temps paraît le roman du même nom, comme pour en ancrer le scénario sulfureux. Il y est question d’un mystérieux visiteur, un « jeune homme beau comme un Américain » (à l’écran, Terence Stamp, éblouissant), qui arrive dans une famille milanaise oisive et névrosée « dans un état qui ne connaît pas la critique ». Le père, Paolo, est un riche industriel qui trompe sa femme à tout-va. Lucia l’épouse se découvre elle-même un désir de sexualité frénétique. Tout comme le fils aîné, Pier, artiste en éclosion, leur fille de 14 ans, Odetta, qui souffre de troubles du comportement, et même la bonne Emilia. Offrant son corps à tous, tel un Christ rédempteur des temps modernes, le mystérieux jeune homme produit en chacun un bouleversement et une désintégration totale. Dans la remise en cause de son existence futile, le père ira jusqu’à céder son usine à ses ouvriers. La bonne se prendra pour une sainte et fera des soupes d’ortie et des miracles.

Interrogations politiques et existentielles

Librement inspiré du roman et de  Qui je suis, un texte inachevé découvert après la mort de Pasolini par son biographe Enzo Siciliano , avec le collectif Les Lucioles Pierre Maillet adapte et met en scène une pétulante version de Théorème, qu’il met au pluriel : Théorème(s). Dans ce pluriel, il y a des éléments biographiques et artistiques qui donnent la mesure de la puissance de création de Pasolini – poète, romancier, essayiste et cinéaste – et du niveau d’interpellation d’une société conservatrice qui sort à peine de son épopée fasciste.

Le spectacle est introduit par des extraits de films cultes ou moins connus : outre Théorème, les Ragazzi, Uccellacci e uccellini, l’Évangile selon saint Matthieu, Enquête sur la sexualité, etc. Puis, c’est Pierre Maillet qui prend lui-même en charge les interrogations politiques et existentielles de Pasolini exprimées dans Qui je suis, qu’il commence à écrire en 1966 lors de son premier séjour à New York, épuisé par les différentes attaques et procès dont il est l’objet en Italie.

La nudité comme un élément esthétique

Saluons la scénographie de Nicolas Marie et sa création d’une boîte-miroir qui s’efface pour laisser la place au jeu des acteurs à l’avant-scène, ou s’ouvre sur l’écrin des pièces de la maison qui serviront également d’écrin à la découverte de l’amour des uns et des autres. Et surtout, le jeu chorégraphié et distancié de cette formidable bande d’acteurs – Arthur Amard, Alicia Devidal, Luca Fiorello, Benjamin Kahn, Frédérique Loliée, Marilu Marini, Thomas Nicolle, Valentin Clerc, Simon Terrenoire, Elsa Verdon, Rachid Zanouda –, tous aussi épatants les uns que les autres. Ils font s’emboîter avec brio et humour la trame maîtresse que constitue Théorème(s) avec d’autres scènes et apparitions de personnages – Ninetto, les Ragazzi, etc. – pasoliniens. Cela donne des scènes décalées, savoureuses et drôles, où la nudité est explorée comme un élément esthétique. On aime aussi la construction musicale : les Marionettes, de Christophe, Scuola di ballo al Sole, d’Ennio Morricone, Sarà Perché Ti Amo, de Ricchi e Poveri, Glass Spider (2018 Remaster), de David Bowie, ou l’Adagio, de Johann Sebastian Bach…

« Le désir, la foi, la liberté »

Refaire Théorème aujourd’hui, c’est pour Pierre Maillet montrer « une œuvre qui, comme tous les grands textes, traite de la condition humaine et de ce qui la constitue : le désir, la foi, la liberté ». Et «  alors que les sirènes du nationalisme et des extrémismes de tous bords se font réentendre », montrer que « le conte philosophico-érotique de Pasolini reste toujours aussi pertinent ». En assumant une mise en scène en décalage, même si le parti pris de la comédie évacue un peu la brûlure politique pasolinienne, il parvient à restituer la puissance et la beauté, et surtout la totale liberté de l’œuvre. Marina Da Silva, photos Jean-Louis Fernandez

Théâtre National de Bretagne, Rennes, du 9 au 13/11. Comédie de Colmar, CDN Grand Est Alsace, les 3 et 4/03/2022. Théâtre de Nîmes, Scène conventionnée, les 15 et 16/03. Théâtre Sorano, Toulouse, du 12 au 14/04.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Littérature, Rideau rouge

Cassiers et ses belles leçons de ténèbres

Du 05 au 14/11, à la maison de la culture de Seine-Saint-Denis Bobigny, Guy Cassiers propose Antigone à Molenbeek+Tirésias. Un spectacle d’une rare intensité allégorique, une écriture en deux volets dus à l’écrivain belge néerlandophone Stefan Hertmans et à la romancière et rappeuse britannique Kae Tempest. Du théâtre musical à haute exigence intellectuelle.

Guy Cassiers dirige le Toneelhuis d’Anvers depuis 2006. Déjà comptable de nombreuses réalisations théâtrales et ­lyriques d’envergure, il présente à la MC93  Antigone à Molenbeek + Tirésias (1). La version française d’un spectacle en deux volets d’une rare intensité allégorique, textes respectivement dus à l’écrivain belge néerlandophone Stefan Hertmans et à la romancière et rappeuse britannique Kae Tempest. Il y va, en quelque sorte, dans les deux cas, d’un aggiornamento de l’antique sphère tragique, mesurée à l’aune contemporaine. Ce sont deux monologues sous la forme de récits. L’Antigone d’à présent se prénomme Nouria. Étudiante en droit, elle réclame aux corps constitués celui, pulvérisé dans un attentat-suicide, de son frère cadet, combattant de Daech. Elle ne veut qu’inhumer celui dont on lui refuse les restes. Elle investit la morgue de nuit. On l’arrête, on l’emprisonne, on lui passe la camisole de force… Ghita Serraj prête à la personne de Nouria la grâce de l’innocence têtue propre au droit du sang, au fil d’une partition verbale franchement descriptive, d’une juste tenue littéraire.

Dans Tirésias, Valérie Dréville, actrice ô combien essentielle, distille avec une douceur ineffable une violente parole d’excès, qui met en jeu les métamorphoses du devin mythologique, garçon d’aujourd’hui devenu femme, puis homme aux yeux crevés par Héra, l’épouse jalouse d’un Zeus chasseur de femmes impénitent… Un sacré texte, où la marge sociale immédiate s’écrit hardiment dans l’Olympe retrouvé, à grand renfort de métaphores crues, lesquelles débouchent sur d’amères prophéties quant à l’état du monde. C’est, à deux reprises, la même scénographie (Charlotte Bouckaert) d’une boîte noire avec micros et écrans propices aux gros plans du visage ou des mains des deux interprètes, escortées par le Quatuor Debussy jouant, de Dmitri Chostakovitch, les déchirants quatuors à cordes n° 8, 11 et 15. On aime la digne austérité de ce théâtre musical, son exigence intellectuelle, son vertige d’art maîtrisé à l’usage de nos temps déraisonnables, par bonheur exorcisés en deux heures quinze d’horloge. Jean-Pierre Léonardini

(1) Grande tournée ensuite : Rennes, Strasbourg, Cergy-Pontoise, Valence, Valenciennes, Amiens, Vidy-Lausanne, Aix-en-Provence.

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Rideau rouge

Justice sur les planches

Des voix déplorent ou dénoncent la présence de Bertrand Cantat et Jean-Pierre Baro à l’affiche du Théâtre de la Colline. Chantiers de culture s’exprime et livre sa position.

Après avoir publié la tribune de Wajdi Mouawad, le directeur du théâtre, le magazine Transfuge a reproduit la mise au point du metteur en scène Jean-Pierre Baro. Créateur de la musique du prochain spectacle mis en scène par Wajdi Mouawad, Bertrand Cantat ne sera ni sur scène ni dans le public au Théâtre national de la Colline. Quant à Jean-Pierre Baro, invité pour une mise en scène en ce même lieu, le procureur de la République a classé sans suite le dossier d’accusation de viol. À ce jour, un collectif de personnalités impliquées dans le spectacle vivant a élaboré et rendu public, soutenue par près de 1500 signataires, une série de propositions en faveur de la parité et pour la prévention contre violences et harcèlement.

Dans semblable contexte, Chantiers de culture rappelle, si besoin était, qu’il est solidaire de combats aussi essentiels que celui de l’égalité entre les femmes et les hommes, celui de la lutte contre les violences et toute forme de harcèlement. Il demeure aussi fidèle à des règles de justice fondamentales, des principes républicains incontournables : quel que soit son crime ou délit, hors d’éventuelles contraintes ou restrictions judiciaires, toute personne condamnée est libre d’exercer son métier à l’heure de sa levée d’écrou, aucun citoyen ne peut s’arroger le pouvoir d’imposer une peine à quiconque. à chacune et chacun de réagir selon ses convictions, de se rendre ou non au théâtre.

La presse se satisfait d’exposer les faits, arguant le « pari risqué de Wajdi Mouawad » qui apparaîtrait inaudible face au diktat des réseaux sociaux… à notre connaissance, seul notre confrère Olivier Frégaville-Gratian d’Amore a clairement réagi sur son site : « Étant dans un état de droit, une démocratie, les uns ont droit à une réinsertion – tous comme les détenu.e.s inconnu.e.s mis en scène par Py ou Preljocaj (Didier Ruiz aussi, ndlr)– , les autres celui de ne pas les entendre, les écouter, les voir ». Aux autres plumes de la critique dramatique et au Syndicat de la critique, leur organisme représentatif, aussi discrets que silencieux, la question est ouvertement posée : quid de règles de justice fondamentales, de principes républicains incontournables ? Chantiers de culture publiera leurs réponses. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge

Le TNP, Vilar et Vitez

En cette année 2021, en décalage d’un an pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célèbre le centième anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP. Dans Bref, le journal du théâtre, le critique dramatique Jean-Pierre Léonardini tente d’élucider les affinités secrètes entre Jean Vilar et Antoine Vitez.

Au sortir souhaitable d’une pandémie qui a endeuillé le monde et secoué par chez nous la société tout entière, il importe de reprendre des forces morales. Dans cette perspective, Jean Bellorini et le TNP font œuvre pie, dans la mesure où – pour continuer d’aller de l’avant autant que faire se peut – il est judicieux de louer les grands hommes d’hier et d’évoquer des éléments du passé pour envisager un demain bénéfique, quand bien même, depuis leur départ, une cascade de bouleversements socio-politiques n’a cessé de modifier le paysage national.

On se rappelle cette citation fameuse de Jean Vilar, l’inventeur du Festival d’Avignon et du Théâtre National Populaire à Chaillot : « Le théâtre est une nourriture aussi indispensable que le pain et le vin. Le théâtre est donc, au premier chef, un service public, tout comme le gaz, l’eau, l’électricité ». Le gaz, l’eau et l’électricité ne sont-ils pas intégrés désormais dans la sphère égoïste du privé ?

Antoine Vitez, le 1er mai 1981, deux mois avant d’exercer officiellement les fonctions de directeur du Théâtre National de Chaillot, rédigeait un court manifeste justement intitulé « La nostalgie de l’avenir ». On peut y lire cette fière définition de sa mission : « C’est un trait français : chacun de nos théâtres nationaux a sa vocation définie ; Chaillot poursuit une aventure théâtrale commencée en 1920 et tout attachée à la résolution de cette énigme que le théâtre, tel un sphinx, pose à chaque génération d’artistes : quelle forme trouver qui exprime un rapport nouveau avec un nouveau public ? Jean Vilar, en son temps, sut y répondre ».

Vilar et Vitez, les deux « V », comme disait Jack Ralite qui fut leur ami, ont eu des vies sensiblement parallèles et tous deux, à quelque vingt ans de distance, sont morts trop tôt, à l’âge de cinquante-neuf ans, après une somme harassante de créations et de rudes batailles à mener dans l’ordre de la pensée. L’un et l’autre ont voulu faire le théâtre de leur temps pour leur temps. Sans doute furent-ils les seuls, à des moments donnés, à pouvoir parler au nom de toute la profession de ce qu’on a pu nommer « le théâtre d’art », compte tenu, ici et là, du flou hasardeux de l’expression.

Dans le texte de Vitez plus haut cité, il écrivait encore ceci : « La grandeur du TNP, il y a quelque trente ans, était aussi là : on arrachait le théâtre à la dictature de la mode, on passait par-dessus la haie frivole des faiseurs d’opinion publique, pour parler au public lui-même – cela participait d’une recherche de la démocratie réelle – écho de tous les espoirs nés de la Résistance et du Front populaire. » C’est dans cette fraternité d’esprit résolument civique qu’il faut voir ce qui les rassemble. La formule de Vitez, d’un « théâtre élitaire pour tous », souvent mal entendue à l’époque, jugée en flagrante contradiction avec l’étendard claquant au vent du mot « populaire », – si sujet à caution dans son acception populiste au sens péjoratif – ne peut être opposée à la sentence de Vilar, selon laquelle « la culture, ce n’est pas ce qui reste quand on a tout oublié, mais au contraire, ce qui reste à connaître quand on ne vous a rien enseigné ». À l’échelle de nos jours, où l’éducation nationale apparaît d’emblée comme le révélateur de l’injustice criante, cette phrase ne devrait-elle pas être gravée au frontispice de chaque école communale ?

En 1941, c’est dans la proximité de Jeune France, où germeront les prémices d’un renouveau intellectuel d’après l’Occupation, que Vilar est recruté en qualité d’auteur par André Clavé (figure trop oubliée de la décentralisation) dans la Compagnie des Comédiens de la Roulotte. Vilar hésite d’abord à monter sur le plateau. Il écrit des pièces, dont Dans le plus beau pays du monde, partition délicatement libertine, très XVIIIème siècle, publiée il y a quelques années par L’avant-scène théâtre. Il vainc sa timidité native et, dans des rôles comiques, obtient un franc succès lors de tournées devant des publics authentiquement populaires dans les villes et villages de l’Anjou, de la Sarthe et de la Mayenne. En 1945, il joue et met en scène, au Vieux Colombier, Meurtre dans la cathédrale, de T.S. Eliot. Grand succès. Deux ans après, il « crée » Avignon. Vitez, en ses débuts tardifs, sera employé à Chaillot à des tâches hors scène. Il en souffrira un peu. Élève de Tania Balachova, comme tant d’autres, il passera notamment par le Théâtre Quotidien de Marseille, le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Avignon avec le même éclat, avant la voie royale qui le mènera de Chaillot à la tête de la Comédie Française.

Vilar avait pu organiser le public de Chaillot grâce à la ferveur d’associations culturelles militantes. Vitez, entrant au Français, s’inquiétera du « public virtuel » à conquérir. Il n’aimait pas le terme de « non public ». Au fil du temps qui change, par essence, il existe entre ces deux artistes de rigueur, hommes de l’être et non de l’avoir, des affinités secrètes restant à définir. Jean-Pierre Léonardini

Les 100 ans du TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini… Créé dès 1924, Bref devient en 1956 le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, il revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses du TNP.

– À découvrir : La programmation du TNP de Villeurbanne, dirigé par Jean Bellorini qui mettait en scène Et d’autres que moi continueront peut-être mes songes (interprété par la « troupe éphémère » du TNP, un spectacle nourri des textes de Firmin Gémier, Jean Vilar, Maria Casarès, Silvia Monfort, Gérard Philipe et Georges Riquier). Un magnifique spectacle, rehaussé par la beauté et la magie des costumes resurgis des réserves du TNP.

– À lire : Firmin Gémier et Firmin Gémier, héraut du théâtre populaire, de Catherine Faivre- Zellner. Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Profils perdus d’Antoine Vitez, de Jean-Pierre Léonardini.

– À fréquenter : la Maison Jean Vilar (8 rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04.90.86.59.64). Ouverte toute l’année comme lieu de recherches, elle organise une série d’initiatives (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace), en particulier durant le festival. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire, Rideau rouge

Pop et folk en Haute-Saône

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

C’est en Haute-Saône que nous conduit notre route, pour faire halte à Faucogney et la Mer (70). Ici, nous sommes à la limite des Vosges dans un territoire souvent appelé Vosges Saônoises qui partage avec le voisin le plateau des 1000 étangs. Le hameau de la Mer s’est greffé à la commune de Faucogney, 500 habitants. D’où le nom de Faucogney et la Mer… Si le décor naturel est somptueux, la vie culturelle est franchement dynamique.

Faucogney, dont la particularité est de comprendre autant d’habitants d’origine néerlandaise, suisse, allemande ou belge que française, possède un café-concert associatif qui fait envie. Il s’appelle Le Bon coin et il programme des musiciens qui viennent parfois de loin pour s’exprimer sur cette scène. Le café du Bon coin programme des conférences, des soirées contes et des événements musicaux comme le 16 octobre le concert de Western Europe entre folk américain et pop anglaise. La participation aux soirées est libre selon le principe adopté depuis l’ouverture du lieu. Le seul souci est de trouver le site du café qui est perdu au milieu des multiples références au site de vente du bon coin !

Plus surprenant encore, le festival Musique et mémoire qui, chaque été, fait la part belle à la musique baroque dans cette région des 1000 étangs et ce, depuis 1994. Ce rendez-vous est considéré comme un événement national de la scène baroque. Philippe Bertrand

Poster un commentaire

Classé dans Musique/chanson, Rencontres

De la castagne à la Tempête !

Jusqu’au 17/10, au Théâtre de la Tempête, Clément Poirée, le directeur du lieu, met en scène Catch. De la sueur, du sang et des larmes… C’est sonné et hilare que l’on ressort du théâtre où se donnent à voir tous les combats du monde contemporain.

Disposé autour du ring, le public est d’emblée sommé de participer au spectacle et de réagir aux combats par tous les moyens, cris et injures comprises… Le couple de commentateurs l’y invite par un dialogue d’un cynisme sordide et d’une vulgarité très étudiée. Le duo d’acteurs (Louise Coldely et Joseph Fourez) est irrésistible ! Avec Catch, nous voici plongés dans un chaos de bruits et de fureurs face à un défilé de personnages caricaturaux qui servent un propos très clair sur les maux de notre société.

Point de mots ici pour le dire mais des coups et des hurlements, du sang et des larmes… Nous sommes confrontés à la violence archaïque des passions humaines sous couvert de farce hilarante. Les comédiens, dûment coachés par des professionnels du catch et les circassiens de l’Académie Fratellini, payent de leur personne. Aucune clé ne leur est épargnée : suplex, chokeslam ou coup de la corde à linge…

Les personnages se succèdent, archétypes des vices ou faiblesses de nos contemporains. Les dialogues, disons plutôt les invectives, crues et violentes à souhait, sont signées Hakim Bah, Koffi Kwahulé, Sylvain Levey, Anne Sibran et Emmanuelle Bayamack-Tam. Cette dernière est l’auteure de la très belle pièce à l’abordage précédemment à l’affiche de la Cartoucherie, également dans une mise en scène de Clément Poirée. Les affrontements se succèdent sous les huées. Le fragile Melancholia  fait face au redoutable Kaapital, capitaine d’industrie impitoyable. Kassnoisette, l’ado exaspérée prête à bouffer le monde et les vieux mâles qui le gouvernent, finira par émasculer l’odieux fornicateur Priapico.

Le paroxysme de la violence grandguignolesque ? L’exécution de l’abject et stupide Battery Pork qui cumule racisme et sexisme, passé tête la première dans la moulinette à saucisses… Tout ça, c’est pour de faux, comme disent les enfants, mais les thématiques soulevées sont bien réelles et d’actualité. Nous sommes happés par la force des mots et des images, conquis par la beauté des costumes de Hanna Sjödin. Une tempête à ne pas rater. Chantal Langeard

Poster un commentaire

Classé dans Rideau rouge

Pauline Bayle, illusions perdues

Jusqu’au 16/10, au Théâtre de la Bastille (75), Pauline Bayle propose Illusions perdues, une adaptation réussie du roman de Balzac. Une plongée vertigineuse dans la comédie humaine. Sans oublier Buster au CDN de Montreuil (93) et La plus précieuse des marchandises au Théâtre du Rond-Point (75).

Plus dure est la chute pour Lucien Chardon, Monsieur de Rubempré, celui qui avance masqué sous le nom de sa mère ! D’Angoulême à Paris, de la province à la capitale, les feux de la rampe se métamorphosent en incendies crépusculaires qui réduisent en cendres rêves et ambitions. Si Balzac se révèle maître des Illusions perdues en son magistral roman, la metteure en scène Pauline Bayle l’incarne avec fougue et passion, sensualité et dérision.

Le public installé en format quadri-frontal au Théâtre de la Bastille, seuls cinq comédiennes et comédiens à l’assaut d’un roman de 700 pages avec plus de 70 personnages… Une gageure relevée haut les corps par la troupe entre battement de cils et frappe de pieds, séduction et répulsion, petits bonheurs et grandes douleurs ! Lucien a commis un recueil de poésie auquel son égérie du jour, forte de ses relations et insatisfaite de la banale reconnaissance angoumoise,  promet plein succès dans les salons parisiens et la presse nationale. En ce XIXème siècle débutant, il est vrai que Paris brille de mille feux et bruisse de mille bruits : ceux de l’industrie naissante, de la population grossissante, de la presse toute puissante. La vie bouge et grouille autour de nos héros de papier, comme les spectateurs qui cernent et scrutent la scène où se joue l’avenir du poète.

En des plans serrés où les corps s’étreignent ou se bousculent, où les prétentions littéraires favorisent ou percutent les passions amoureuses, où les émotions transfigurent ou noircissent les visages, Pauline Bayle rend pleine mesure au roman fleuve de Balzac : les turpitudes de la gente politique, les compromissions des milieux journalistiques, la montée en puissance des affairistes, les ambitions affichées de prétendants à la palme littéraire… Nul décor sinon un sol de craie blanche, changements de costumes à vue, des répliques qui claquent à la face du spectateur, un rythme effréné et soutenu : argent et notoriété-sourires et baisers-cris et frayeurs-pleurs et sueurs nourrissent le quotidien de Lucien, le bel intrigant qui vend sa plume au plus offrant. De l’ascension à sa chute, l’illusion ne dure qu’un temps ! Un rôle-titre magistralement incarné par Jenna Thiam, entourée de partenaires au diapason de son interprétation. Yonnel Liégeois

à voir aussi

– Buster : Jusqu’au 12/10, au Nouveau Théâtre de Montreuil. En hommage à Buster Keaton, un ciné-concert mis en scène, et accompagné aux percussions, par Mathieu Bauer. Une association réussie entre comédiens, musiciens et historien : le célèbre film, La croisière du Navigator, est décortiqué par Stéphane Goudet tandis que Sylvain Cartigny et Lawrence Williams s’explosent à la guitare et au saxophone, que le fildefériste Arthur Sidoroff se joue de l’apesanteur ! Un grand moment cinématographique, artistique et musical. Y.L.

– La plus précieuse des marchandises : Jusqu’au 17/10, au Théâtre du Rond-Point. Une pièce de Jean-Claude Grimberg, mise en scène par Charles Tordjman. L’histoire incroyable d’un bébé recueilli par un misérable couple de bûcherons. Toute une famille entassée dans un train de marchandises en direction des camps d’extermination, un nouveau-né jeté du wagon pour échapper à son funeste destin… Sous forme de conte, la légèreté de la plume pour narrer ce qui relève de l’innommable, l’humour pour donner à voir ce qui relève de l’immontrable. Une plongée en humanité et fraternité partagées, la poésie comme arme ultime contre la barbarie. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Littérature, Rideau rouge