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De Claudel à Thomas Bernhard…

Jusqu’au 26/02 aux Déchargeurs (75), Salomé Broussky propose Le pain dur de Paul Claudel. Une pièce de jeunesse, sans concession sur les méfaits de l’argent. Sans oublier Le jour se rêve, le ballet de Jean-Claude Gallotta et Maîtres anciens de Thomas Bernhard.

Déterminée, exaltée, la jeune et belle Lumir n’en démord pas : pour la cause, la libération de la Pologne, quoiqu’il en coûte il lui faut récupérer l’argent ! Harcelant sans répit Turelure, ce parvenu méprisant et convaincu que tout s’achète et se vend, pour qu’il lui rende cette somme de 20 000 francs… Tout est pourri au royaume de Coufontaine : l’affection entre père et fils, l’amour entre amants, la tendresse entre fille et père. La morale, la foi, les hautes valeurs de justice et liberté pour lesquelles on prétend se battre ? Rien ne résiste à l’appât du gain, à l’attrait de l’argent, il est nouveau dieu qui terrasse toute religion ou louable utopie. « La force du Pain dur ? C’est un thriller métaphysique où le langage est à fois poétique et abrupt (…) J’ai été saisie par la portée universelle du propos, par les manipulations imbriquées les unes dans les autres, par la noirceur des personnages », témoigne Salomé Broussky, la metteure en scène. « Tous sont à la fois antipathiques et très humains. Chacun veut triompher, sans considération pour autrui ». Un décor minimaliste, des costumes rougeoyants d’avidité, un quatuor de comédiens à l’éloquent phrasé pour un Claudel déroutant.

De la noirceur claudélienne à l’optimisme chorégraphié, il n’y a qu’un pas dansé à mettre dans ceux de Jean-Claude Gallotta à l’heure où Le jour se rêve ! En trois temps et trois mouvements, trois tableaux entrecoupés par deux solos du maître de ballet, le spectacle s’emballe et éblouit le public. Subjugué par les costumes multicolores jusqu’à la peau dénudée, le rythme endiablé, la prestance des dix interprètes, femmes et hommes à parité pour nous conter heurts, malheurs et bonheurs de notre planète… Au cœur de cet hommage au mythique et regretté Merce Cunningham, portés par la musique de Rodolphe Burger le rocky, danseurs et danseuses rivalisent de talent. Entre sauts déliés, pas chaloupés, entrelacs amourachés, duos collés-serrés et figures groupées, ils nous invitent à bouger, résister, laisser tomber comme eux masques et convenances. Laisser libre cours, au final, à notre imaginaire pour qu’explose de l’un à l’autre spectateur le plaisir de faire figure commune : un moment de total bonheur, transfiguré par les corps et les sons, baigné de lumières que l’on aimerait à jamais voir briller !

Un spectacle qui, à n’en point douter, laissera de marbre le vieux Reger assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne : jamais il ne lèvera la jambe, pas même le petit doigt ! Le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, il tue le temps à déverser son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… De nouveau sur la scène parisienne des Déchargeurs en raison d’un succès mérité, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’aux travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

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Palestine, entre guerre et paix

Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’échangeur (93), Bernard Bloch présente La situation. Jérusalem – Portraits sensibles. Construite sur une soixantaine d’entretiens avec des habitants, une pièce de théâtre bien plus riche qu’un grand discours pour appréhender le conflit israélo-palestinien.

Le dramaturge et metteur en scène Bernard Bloch nous interroge une nouvelle fois sur le conflit israélo-palestinien. Avec le spectacle Le voyage de D. Sholb et son récit 10 jours en terre ceinte (Ed. Magellan & Cie), il nous contait le voyage d’un juif athée sillonnant la Palestine avant de rendre visite à sa famille en Israël. Sa dernière pièce de théâtre, La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, est tirée de son séjour en 2016 quand, deux mois durant, il a interrogé soixante habitants de Jérusalem. En ressortent des paroles fortes qui, si elles rappellent les grandes dates du conflit israélo-palestinien – le partage de 1947, la guerre des Six Jours de 1967, les accords d’Oslo de 1993 -, nous plongent au cœur du problème : dans le vécu des uns et des autres, dans les rancœurs guerrières comme dans les espoirs pacifistes.

B., journaliste français, se rend à Jérusalem dans une école qui compte 50% d’élèves juifs et 50% d’élèves arabes ; tous les cours sont bilingues et tous les enseignants travaillent en duo : un Israélien juif et un Israélien arabe. Si cette expérience prouve qu’un vivre ensemble est possible, rien n’est gagné et tout n’est pas perdu. B. profite de sa visite pour interroger les habitants qui, tour à tour, témoignent. Sur le plateau, une tente au fond, des cages à oiseaux qui chantent parfois, des chaises de jardin multicolores où une dizaine de personnages prennent successivement place : le directeur d’une école mixte, une Tunisienne qui a trouvé refuge en Israël après la décolonisation, un intellectuel palestinien, des convertis au judaïsme, une jeune musulmane… Les positions, tranchées ou non, plurielles, difficiles, nous font percevoir un conflit qui dure depuis plus de soixante-dix ans à hauteur d’hommes.

Loin des a priori, on prend la mesure de « la situation », de sa cruauté comme de sa complexité, des raisons du conflit comme des possibilités d’en sortir, à l’instar d’un des personnages qui déclare : « Ce que je voudrais c’est qu’on arrête de sacrifier nos enfants, qu’on arrête de fourrer dans le crâne des Arabes que pour exister, il faut mourir ; dans celui des juifs, que le monde entier veut leur mort et qu’il faut qu’ils tuent pour ne pas être tués ». On ressort du spectacle un peu moins largués pour appréhender la paix… Amélie Meffre

La situation. Jérusalem – Portraits sensibles, de Bernard Bloch. Du 07 au 12/02, au Théâtre de L’Échangeur (59 avenue du Général de Gaulle, 93170 Bagnolet).

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Koltès et les damnés de la vie

Du 3 au 19/02, aux Amandiers de Nanterre, le metteur en scène Ludovic Lagarde propose Quai Ouest. Une pièce de Bernard-Marie Koltès, le dramaturge disparu en 1989. Une œuvre emblématique qui fait entendre le chant d’une humanité à bout de souffle.

Un hangar dans une zone portuaire abandonnée. Devenue le domaine de squatteurs et marginaux, trafiquants en tout genre, clandestins promis au refoulement… Le jour s’y lève, « d’une manière si étrange, si antinaturelle, se glissant dans chaque trou de la tôle » qu’il en devient, dans son basculement de l’aube au crépuscule, un des personnages à part entière de Quai Ouest, donné en novembre à la Comédie de Clermont-Ferrand.

Avec cette pièce emblématique du répertoire de Koltès (1948-1989), Ludovic Lagarde s’est placé loin de tout réalisme, composant, grâce à la scénographie d’Antoine Vasseur, un univers presque fictionnel, avec des projections d’images de cieux et d’océans en fond de scène. Interprétés par des comédiens de haute voltige, les personnages – Koch (Laurent Poitrenaux), Monique (Christèle Tual), Charles (Micha Lescot), Cécile (Dominique Reymond), Rodolfe (Laurent Grévill), Claire (Léa Luce Busato), Fak (Antoine de Foucauld) et Abad (Kiswendsida Léon Zongo) – deviennent des archétypes mettant à distance tout stéréotype sur « le marginal » ou « le capitaliste », creusant les nuances de gris plutôt que le noir et blanc des rôles et des situations.

Rappelons la matrice : Kock, un homme d’affaires désabusé, a décidé de venir se suicider là, sans que sa secrétaire qui l’accompagne en Jaguar ne parvienne à l’en dissuader. On ne saura ce qui l’y pousse. Le désespoir d’une vie remplie d’argent mais vidée de toute substance ? Des malversations dont il devrait rendre compte ? Face à lui, Charles, avec ses complices Fak et Abad, survit et fait vivre sa famille de deals et petits délits. Sa mère est sans travail et sans horizon depuis longtemps. Son père, abîmé par les guerres coloniales, le méprise. Sa petite sœur, il ne va pas hésiter à la vendre à Fak, qui en pince pour elle. Abad, réfugié africain que Charles a aidé, ne prononcera pas un mot de toute la pièce mais aura celui de la fin, tuant Kock à la kalachnikov. Deux univers se font front. Maurice et Monique, en représentants symboliques du capitalisme et de la colonisation. Et cette petite foule de l’ombre, en quête d’argent, d’armes, de came et de sexe.

Bernard-Marie Koltès avait conçu Quai Ouest lors d’un voyage à New York en 1981, où il avait découvert les ghettos du Bronx et de Harlem. C’est la fin des utopies des années 1970, de « la marge » comme espace de subversion sociale ou de source de créativité. Le capitalisme financier se déploie et flamboie. En faisant se télescoper ces deux mondes, Koltès remet au centre du jeu la lutte de classe et les rapports de domination. Mais plutôt que de montrer un affrontement binaire – il écrivait à propos de la pièce : «  c’est l’histoire de la désagrégation d’un milieu par un corps étranger » –, il montre un processus. Dans cette mise en scène transcendante, Ludovic Lagarde en exalte la déchéance et la beauté. Marina Da Silva

Quai Ouest, jusqu’au 19 février au Théâtre des Amandiers de Nanterre. Rencontre le 16 février avec l’équipe artistique après la représentation. La pièce est éditée aux Éditions de Minuit.

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Benoit, aux portes de l’enfer !

Du 2 février au 18 mars, au Théâtre de l’Atelier (75), le metteur en scène Jean-Louis Benoit se la joue à Huis clos ! Dans la célèbre pièce de Jean-Paul Sartre, si « l’enfer, c’est les autres », il est autant chargé d’humour que pavé de cruelles intentions. Un spectacle d’une intransigeante lucidité, servi par de remarquables comédiens.

Prévenant, le garçon d’étage accueille Garcin avec bienveillance : en ce lieu où il résidera désormais à tout jamais, nul souci matériel et nul besoin de brosse à dents ! Une pièce au sobre décor, copie parfaite d’un plateau de théâtre, habillée de trois imposants canapés de couleur différente et pourvue d’un éclairage permanent… Une assignation à résidence, un Huis clos sans objet de torture ou brasier incandescent, à première vue la terre d’enfer se révèle d’une extraordinaire banalité, d’un éternel ennui. C’est sans compter sur l’intrusion des autres, un espace à partager indéfiniment avec deux mortelles de la même heure, une cohabitation obligée pour le pire et le meilleur.

Surtout pour le pire ! Garcin, Estelle et Inès ne tarderont pas à en faire l’expérience. Un trio de morts-vivants auquel les spectateurs, mais aussi voyeurs venus là de leur plein gré, s’identifient aisément : un journaliste qui se prétend pacifiste, une employée des postes qui s’affiche ouvertement homosexuelle, une jeune bourgeoise qui se révèle femme infidèle… Trois personnages d’une humaine condition, sans aspérité apparente ni choquante au cœur de leur singularité, hormis que chacun semble tout connaître de l’autre, que le temps des faux-semblants est irrémédiablement révolu. Entre les trois protagonistes, la guerre de séduction est déclarée, fusent les tirs croisés au gré des alliances de circonstance. L’heure de vérité a sonné. Bas les masques et les petits arrangements avec la réalité, les excuses à vil prix pour s’afficher de bonne vertu, les alibis de pacotille pour s’exonérer de ses actes : Garcin, lâche fuyard, a été fusillé par les combattants, Inès a séduit la femme de son cousin qui s’en est suicidé, Estelle a noyé l’enfant qu’elle a eu avec son amant !

Le réquisitoire est implacable, le jugement incontournable. Pour chacun des locataires, c’est alors vraiment l’enfer quand l’un déchire l’image dont l’autre s’est affublé, met à nu les vraies motivations de ses agissements, balaie d’un mot les justifications de complaisance dont il se pare. Écrite en 1943, la pièce de Jean-Paul Sartre se révèle d’une incroyable modernité, d’une redoutable pertinence. Fort de sa réflexion sur le déterminisme nourrie de la fréquentation assidue de Hegel et de Heidegger, le philosophe propose là une belle illustration de sa théorie : à chacun d’user de sa liberté, en pleine connaissance de cause et en toute lucidité, sans dépendre du regard ou du jugement des autres pour poser ses actes ! « L’enfer, c’est les autres, une expression mal comprise », précise Sartre en 1965. « On a cru que je voulais dire que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c’étaient toujours des rapports infernaux. Or, c’est autre chose que je veux dire ». Et de poursuivre : « Il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu’ils dépendent trop du jugement d’autrui. Cela ne veut nullement dire qu’on ne puisse avoir d’autres rapports avec les autres. Ça marque simplement l’importance capitale de tous les autres pour chacun de nous ».

Un propos limpide sur les planches, entre humour et cruauté une pensée en actes dont Jean-Louis Benoit éclaire avec maestria les attendus : tout mot, regard et déplacement sont posés à leur juste place ! Une joute verbale, physique et sentimentale, que le metteur en scène orchestre de main de maître, un Huis clos servi par un quatuor d’interprètes époustouflants de naturel, de spontanéité et de sensualité. Aussi démoniaque soit-elle, comme nous y invite Sartre « benoitement », non seulement il est autorisé de rire ou de compatir à cette peu banale descente aux enfers, il est surtout vivement recommandé de l’applaudir  ! Yonnel Liégeois

Huis clos, pas une pièce intello !

« Il est indispensable d’écarter l’idée que Huis clos est une pièce didactique », affirme Jean-Louis Benoit, « elle n’est même pas une pièce « intellectuelle » si l’on entend par là que seuls les mots comptent et font sens. Les personnages de Sartre, morts et relégués en Enfer, s’empoignent, se battent, se caressent, se désirent, s’enlacent, s’embrassent…Ils sont avant tout des corps incarnés, bien « vivants ». Je tiens beaucoup à ce que l’énergie féroce qu’ils déploient tout au long de leurs confrontations soit jouée avec passion…et humour. Car Sartre s’amuse à puiser dans le vaudeville, à détourner les codes du théâtre de boulevard ».

« Je veux faire connaître la « bonne santé » de cette pièce où l’on ne renonce jamais, où l’on ne s’ennuie jamais », poursuit le metteur en scène. « L’acharnement que nos trois « cadavres » mettent dans la lutte à vouloir préserver leur intégrité est de toute beauté. Car chacun sait que le « vrai mort » est celui qui abandonne, que celui qui subit la vie est perdu, que renvoyer aux autres l’image qu’ils attendent de vous est un enfer. Rien de tout cela n’est abstrait. Rien de tout cela ne nous est étranger ».

« La scène de théâtre ? La métaphore d’un Enfer où l’on « joue » sous de multiples regards correspond au point de vue que j’ai sur la pièce de Sartre. Comme les personnages de Huis clos, les acteurs sont forcément regardés. Lorsque Garcin, Inès ou Estelle se penchent sur leur passé, c’est sur le public qu’ils le font. Sur les « vivants », sur nous qui savons « jouer » dans notre société une infinité de rôles. Des rôles comiques bien souvent : au terme de la pièce, Jean-Paul Sartre écrit que Garcin, Inès et Estelle, sachant qu’ils sont destinés à être toujours ensemble, partent dans un grand éclat de rire… ».

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Picasso, l’indésirable

Jusqu’au 13 février, à Paris, le Musée national de l’histoire de l’immigration propose « Picasso, l’étranger ». L’exposition, exceptionnelle, révèle comment l’artiste espagnol fut surveillé en France durant plus de quarante ans. Elle tombe à point nommé à l’heure où pullulent les discours xénophobes.

Pablo Picasso, à l’aube de ses 19 ans, vient à Paris pour l’Exposition universelle de 1900 qui présente une de ses œuvres. On mesure la précocité de son talent dès l’entrée de l’expo « Picasso, l’étranger » avec deux petits paysages superbes peints à l’adolescence, en même temps que ses déboires avec la police française. En 1901, il est fiché comme « anarchiste surveillé », son dossier d’étranger et le premier rapport d’un commissaire l’attestent. Comme le souligne l’historienne Annie Cohen-Solal, commissaire de l’exposition et auteure de Un étranger nommé Picasso, l’artiste débarque « dans une France xénophobe à peine sortie de l’affaire Dreyfus ».

En décembre 1912, à l’Assemblée nationale, des députés attaquent les « ordures » cubistes. Contrairement au député Marcel Sembat qui prend la défense de la liberté de l’Art, quel qu’il soit… Le peintre espagnol figure sur la liste des « ordures » (on admire au passage son « Homme à la mandoline » de 1911), tout comme les expatriés qu’il côtoie. Tel le galeriste Daniel-Henry Kahnweiler, qui œuvre à l’essor de ce mouvement. Parce qu’il est de nationalité allemande, il verra ses biens séquestrés par l’État français en 1914 et son stock d’œuvres, dont certaines signées Picasso, dispersé lors de ventes aux enchères.

Surveillance rapprochée
Alors que nombre de ses amis dont Georges Braque et André Derain sont dans la tourmente de la Première Guerre mondiale, Picasso diversifie ses approches. En 1917, Serge Diaghilev, fondateur des Ballets russes, l’engage pour les décors et les costumes du ballet « Parade » qui fera scandale. On découvre ainsi l’incroyable costume cubiste du Manager français imaginé par l’artiste. Ses tracas avec l’administration française continuent : à Royan (Charente-Maritime) où il s’est replié en 1939 pendant la drôle de guerre, le commissaire de police local le convoque. Peint deux ans plus tôt, son « Guernica », symbole de la lutte contre les fascismes qui circule dans les musées, le met en danger.

Républicain espagnol, « artiste dégénéré » pour les nazis en passe d’occuper la France, Picasso demande la naturalisation française le 3 avril 1940. Bien que fortement appuyée, elle sera rejetée après le rapport d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui nous est donné à entendre via une bande son. Elle fait froid dans le dos. A la Libération, Picasso adhère au Parti communiste français comme nombre d’artistes et se lie d’amitié avec Maurice Thorez. On découvre les scènes filmées des deux familles en vacances dans le sud comme les tableaux de Vallauris ou de la baie de Cannes des années 1950.

Célébré dans les musées français, après avoir mangé de la vache enragée des années durant, l’artiste mondialement reconnu s’installe dans le Midi avec le statut de « résident priviégié » renouvelable tous les 10 ans. Une fois encore, le Musée de l’histoire de l’immigration nous offre une exposition d’exception, tant dans les œuvres que dans les archives rassemblées, en nous révélant le paradoxe Picasso : un artiste devenu icône, traqué pendant plus de quarante ans par les autorités françaises. Amélie Meffre

Picasso, l’étranger. Jusqu’au 13/02 au Musée national de l’histoire de l’immigration, 293 Avenue Daumesnil, 75012 Paris.

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Trois voix venues d’ailleurs…

Trois seul en scène, trois voix venues d’ailleurs, trois interprètes de haute volée : Denis Lavant au Lucernaire, Léonore Chaix à la Girandole et François Clavier aux Déchargeurs ! Au service parfois d’auteurs envoûtants, tels Samuel Beckett et Thomas Bernhard.

Noir de scène, juste une lumière fantomatique, sur un corps immobile se détachent les traits lunaires d’un visage… Après Cap au pire et La dernière bande, Denis Lavant poursuit sa quête insatiable des mots de Samuel Beckett. L’image, ainsi se nomme le spectacle mis en scène par Jacques Osinski. Un texte de l’illustre irlandais auquel se greffent quatre « foirades » (Un soir, Au loin, Un oiseau, Plafond), écrites en français et publiées dans les années 80, au final ce n’est donc pas une mais cinq images projetées sur la scène parisienne du Lucernaire ! Plus et mieux que des mots, dans la pénombre fourmillent en fait des centaines d’impressions verbales venues frapper notre imaginaire… Corps statufié dans le rai de lumière, seule bouge la bouche du récitant éclairant les fulgurances poétiques du dramaturge. Prenante, envoûtante, la parole ainsi proférée résonne dans les profondeurs de notre intimité où s’entrechoquent sensations et émotions. Un hymne à la beauté langagière, aux confins de l’épure, un grand tout avec presque rien, sinon les magiques lumières de Catherine Verheyde !

Seule en scène elle-aussi, auteure et interprète, Léonore Chaix nous fait craindre le pire, confessant tout de go qu’elle est Femme à qui rien n’arrive ! Au temps d’antan, bien avant la pandémie, en compagnie de sa complice Flor Lurienne, la comédienne nous avait déjà littérairement conquis avec son éloquent et désopilant « strip texte » Déshabillez-mots ! En fond de scène aujourd’hui, la loge du théâtre de la Girandole à Montreuil (93) faiblement éclairée et transformée en table de cuisine où trônent deux ou trois kilos de pommes de terre, au-devant une chaise seule et solitaire où siègent les peurs et fantasmes de la femme d’intérieur… Un texte totalement déjanté, mis en scène par Anne Le Guernec, où l’héroïne d’infortune doit faire face à des servitudes et démons bien contemporains : la banalité de tâches quotidiennes, frustrantes et répétitives, orchestrées par ordinateur devant lequel la volonté humaine a capitulé… Connectée à l’oncle Tati où l’humour le dispute à l’absurde, l’illustration philosophico-délirante d’une existence prétendument branchée et pourtant consumée de solitude.

Assis sur la banquette de la salle Bordone du Musée d’art ancien de Vienne, le regard fixe et figé face à L’homme à la barbe blanche, la toile du Tintoret, les mains tremblantes plus que mouvantes, le vieux Reger déverse son ire et sa haine : de la nation autrichienne, de l’état autrichien, de l’art d’état, de l’art tout court, de la religion et du politique, du beau et du laid au final ! Maîtres anciens ? Un roman sulfureux de Thomas Bernhard paru en 1985, subtilement mis en scène par Gerold Schumann et superbement interprété par le grand François Clavier, au sens propre comme au figuré… Sur la scène parisienne des Déchargeurs, tension et attention du public ne faiblissent point, emporté par cette logorrhée mortifère à laquelle échappe seule l’épouse défunte du réputé musicologue qui, depuis plus de trente ans et tous les deux jours, vient se poser là devant le même tableau. La dénonciation acerbe d’une société autrichienne gangrénée de relents xénophobes jusqu’à la vision de tous les travers contemporains, du bien-pensant au mieux-disant, des poncifs éculés sur la geste esthétique aux propos véreux de politiciens décervelés. La mise en abîme aussi d’une existence solitaire, condamnée à la vacuité quand le désir de vie chute aux enfers d’une société sans espoir ni utopie. Yonnel Liégeois

L’image : jusqu’au 23/01, au théâtre du Lucernaire. La femme à qui rien n’arrive : jusqu’au 24/01, au théâtre de la Girandole (chaque lundi, du 31/01 au 28/03). Maîtres anciens : jusqu’au 29/01, au théâtre des Déchargeurs.

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Myriam Boyer, une riche nature

Aux éditions du Seuil, Myriam Boyer publie Théâtre de ma vie. Rien de plus passionnant que les mémoires d’acteurs : savoir d’où ils viennent, pour mieux éprouver de quoi ils se sont nourris. Afin qu’ils puissent, tels qu’en eux-mêmes, se révéler sur scène ou à l’écran.

Sur la couverture du livre Théâtre de ma vie, on la voit toute jeunette, avec un rond visage souriant aux yeux de marrons chauds sous une frange bien peignée, une fleur à la main au bord des lèvres. Belle et fraîche image de santé. Il lui en a fallu, depuis sa naissance en 1948 à La Mulatière, banlieue proche de Lyon, fille d’un père maquereau qui battait la mère, la Berthe, à qui Myriam Boyer rend un hommage fervent. Elle eut le courage de divorcer et plaça l’enfant chez les sœurs, dans l’orphelinat où manger à sa faim. La scène familiale revient souvent dans le récit. Puis c’est Paris, les « couloirs de la honte » aux studios des Buttes-Chaumont, dans l’attente de petits rôles qui grandiront peu à peu, tandis que les patronnes des bistrots du coin veillent sur son rejeton, Clovis Cornillac, enfant de la balle s’il en est.

Elle tourne dans Il pleut toujours où c’est mouillé, de notre regretté camarade Jean-Daniel Simon. Elle sera successivement choisie par Agnès Varda, Bertrand Blier, Claude Sautet, François Ozon, entre autres, dans des rôles propres à sa riche nature de femme de cœur et de caractère. Au théâtre, souvenir personnel, elle fut à Nanterre sous l’œil implacable de Chéreau, dans Combat de nègre et de chiens de Koltès, la bouleversante petite Parigote perdue en Afrique entre Michel Piccoli et Philippe Léotard. De ce dernier et de Patrick Dewaere, grands brûlés devant l’Éternel, Myriam Boyer brosse d’émouvants portraits. Avec le grand cinéaste communiste américain John Berry (1917-1999), ce fut en 1975 le coup de foudre. La gamine de La Mulatière, à l’anglais hésitant, put à son bras croiser à loisir le gratin d’Hollywood (Orson Welles, Kirk Douglas, Burt Lancaster…) et d’abord Jules Dassin, Joseph Losey et Martin Ritt, qui avaient eux aussi subi le maccarthysme.

Myriam Boyer, qui ne cède rien, revient sur le conflit – soldé à son profit – avec Niels Arestrup et la Gaîté-Montparnasse, lors de Qui a peur de Virginia Woolf ? Juste compensation symbolique, elle obtint un Molière pour son interprétation dans la pièce d’Edward Albee. Ce sont là quelques pistes glanées dans un livre attachant, franc du collier, dans lequel la femme et l’actrice se livrent sans fard. Jean-Pierre Léonardini

Théâtre de ma vie, de Myriam Boyer, écrit avec Hélène Rochette. Le Seuil, 187 p., 18€.

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L’hôpital au bord du gouffre

Confrontés à une cinquième vague épidémique, les personnels de santé sont épuisés par deux ans de crise sanitaire, écœurés par les fausses promesses du « Ségur ». Le 11 janvier, ils entendent dénoncer les fermetures de lits et les restructurations qui mettent à mal l’ensemble de l’offre de soins dans le secteur public.

Au centre hospitalier intercommunal Alençon-Mamers, dans l’Orne, les personnels sont à bout. « Notre hôpital part en lambeaux », écrit l’intersyndicale (FO-CGT). En grève contre la fermeture de services et la dégradation de l’offre de soins, les agents poussent un cri de détresse et appellent à une journée de mobilisation le 11 janvier. Depuis le début de la pandémie, les conditions de travail ne cessent de se dégrader, les hôpitaux font face à une vague de mises en disponibilité et de démissions sans que les services RH ne parviennent à recruter. « On manque de 43 équivalents temps plein à Alençon. Pour conserver l’ouverture de nos urgences à Namers, les infirmières ont accepté des heures sup et ont repoussé leurs congés. Mais les agents sont épuisés et en colère, la solidarité, ils en ont marre… », constate Pascal Lamarche, délégué syndical CGT des hôpitaux ornois. Depuis le début de la crise sanitaire, 38 lits de soins ont été supprimés à Mamers, 37 à Alençon. Malgré un recours accru à l’intérim et aux heures sup, environ 20 % des lits seraient fermés sur tout le territoire, estime le Conseil scientifique. De l’aveu même du gouvernement, le nombre de postes vacants chez les personnels paramédicaux serait en hausse d’un tiers depuis l’automne 2019.

Urgences saturées

À l’hôpital pédiatrique parisien Necker, des lits sont fermés faute de personnel et les urgences pédiatriques sont saturées. « C’est chaotique. Les collègues nous alertent sur le fait qu’ils sont rappelés sur leurs repos récupérateurs, ils découvrent qu’ils sont au planning du jour au lendemain. Ils se sentent méprisés et traités comme des pions », constate Marie-Rita Pokoudiby, déléguée syndicale CGT de l’hôpital. Et c’est toute la chaîne de l’hôpital qui est impactée par la saturation des services. « Le temps d’attente est passé d’une à deux heures à six-huit heures aux urgences pédiatriques. On déprogramme des opérations sur des petits, faute de personnels, avec des pertes de chances pour les enfants. Il y a un énorme malaise humain… », témoigne-t-elle. C’est moins la reprise du Covid que le manque d’attractivité de l’hôpital qui affecte les établissements. « Il y a une angoisse, une amertume et une grande colère chez les soignants. L’absentéisme est en hausse et on va avoir encore des départs. Les anesthésistes vont dans le privé pour des salaires deux à trois fois plus élevés. Plein de services d’urgences ferment temporairement ou définitivement dans les petits hôpitaux, alors qu’arrive la cinquième vague », alerte Philippe Bizouarn, médecin anesthésiste au CHU de Nantes et membre du Collectif Inter-Hôpitaux.

Au CHU de Dole (39), la direction veut fermer le service de chirurgie d’urgence début 2022. « Le manque de personnel est un prétexte. La chirurgie d’urgence ne rapporte pas assez par rapport à la chirurgie ambulatoire. Mais les CHU les plus proches sont à 45 kilomètres. Si un accouchement se passe mal ou si on a un accident de la route, les patients qu’on devra opérer en urgence vont devenir quoi ? On va les laisser mourir ? » s’indigne Jean-Philippe Zante, secrétaire du syndicat de l’hôpital. Alors que la médecine de ville ne suit plus, les fermetures de petits services d’urgences entraînent un afflux dans les grands CHU. De 180 accueils par jour, les urgences de Rennes sont passées à 200 entrées en moyenne, avec une pénurie de personnel à gérer. « On se retrouve parfois seule avec vingt-cinq patients qui ont besoin de soins imminents », témoigne ainsi une aide-soignante, un brassard “En grève” sur le bras. « Les gens qui arrivent, on les prévient qu’ils sont là pour la journée. On fait des examens à des patients sur des brancards, dans les couloirs. Quand on craque, on va dans les toilettes pour pleurer… Si ça continue on va avoir le dégoût de notre métier.».

Maltraitance institutionnelle

Face à la cinquième vague, l’état d’esprit des soignants n’est plus le même qu’au début de la pandémie. L’absence de reconnaissance a beaucoup découragé. « Ils ont donné de leur personne et sont essorés », constate Virginie Fachon, déléguée CGT du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (09). Ici comme ailleurs, les fausses promesses du « Ségur » ont déçu. « Ce n’était pas la reconnaissance attendue. 183 euros d’augmentation, c’est dérisoire… », fait-elle savoir. La gestion gouvernementale calamiteuse de la crise sanitaire porte une lourde responsabilité dans la fuite des personnels, fatigués de se sacrifier depuis tant d’années. « Ils ont l’impression de ne plus avoir les moyens de bien faire leur travail, déplore Céline Claude, déléguée syndicale à l’hôpital de Lons-le-Saunier (39). L’obligation vaccinale a été la goutte d’eau. Après les avoir applaudis, on les a montrés du doigt. D’où leur colère ».

Parmi ceux qui ont été suspendus, beaucoup ne souhaitent plus revenir. « Une collègue aide-soignante partie travailler à l’usine m’a dit : quand je sors à 21 heures, à 21 h 05 je suis dans ma voiture et j’ai tous mes week-ends. J’ai gagné en sérénité… », confie la déléguée. Une désaffection qui ne se limite pas aux personnels en poste, les étudiants aussi font défection. D’après le gouvernement, 1 300 étudiants infirmiers auraient ainsi démissionné depuis 2018. « Ce chiffre est sous-estimé. Les étudiants ont été très sollicités lors de la crise, au détriment de leur formation. Et les personnels n’ont pas le temps de les encadrer dans les services. Certains sont écœurés et préfèrent arrêter… », déplore Mathilde Padilla, présidente de la Fédération nationale des étudiant·e·s en soins infirmiers (Fnesi).

Privatisation rampante

Le 4 décembre, dix organisations syndicales – excepté FO et la CFDT, signataires du « Ségur » – ont appelé aux côtés des collectifs Inter-Blocs et Inter-Urgences à des rassemblements pour réclamer des moyens pour l’hôpital et demander l’arrêt des fermetures de lits. « On a atteint un effet de seuil, le système est en train de s’effondrer. On a traversé la crise du Covid car les personnels ont tenu, les étudiants ont interrompu leurs études, les retraités sont revenus… Sauf que tout le monde est épuisé et on a 150 000 à 200 000 infirmiers qui ont abandonné le métier », analyse Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’association des médecins urgentistes de France (Amuf) et membre du Collectif Inter-Hôpitaux. Pour l’urgentiste, « il y a une stratégie du gouvernement de laisser le champ libre au privé lucratif. Avec un hôpital public dégradé, qu’on gardera juste pour les pauvres ».

Pour contrecarrer ce projet, la coordination réclame une revalorisation des salaires et la création de 100 000 emplois. « Pour que ça change, il va falloir de grosses mobilisations. On va avoir besoin du soutien de toute la population », affirme Asdine Aissiou, délégué syndical à l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière. Et pas uniquement aux balcons et fenêtres pour une énième salve d’applaudissements. Cyrielle Blaire

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Giordano Bruno, une parole libre

La saison théâtrale ouvre l’année nouvelle avec deux belles créations. D’abord Le souper des cendres, ensuite Fuir le fléau… Des propos de l’hérétique Giordano Bruno mort sur le bûcher en 1600 à ceux d’illustres contemporains, autant de paroles libres à déguster.

Sur les planches du théâtre parisien de la Reine Blanche, il n’en démord pas Giordano Bruno ! Sous les traits de Benoit di Marco, le prêtre natif de Naples en 1548 affirme encore et toujours que la planète terre n’est pas l’alpha et l’oméga de la cosmologie, qu’elle tourne autour du soleil et non l’inverse… Pour n’avoir jamais renié ses idées, condamné par l’obscurantisme de Rome, il meurt sur le bûcher de l’Inquisition le 17 février 1600. Pourtant théologien et scientifique reconnu à la Cour de France, il avait publié en 1584 son fameux Banquet de cendres, adapté à la scène par Laurent Vacher sous la forme d’un Souper. Un personnage qui fascine de longue date le metteur en scène, impressionné par la force de conviction de l’homme de foi qui milite avec obstination pour une parole libre, affranchie de tout dogmatisme religieux.

D’une voix douce, presque chuchotant parfois sur les notes de la contrebasse de Philippe Thibault (ou de Clément Landais, en alternance), Benoit di Marco habille d’humble humanité les propos du prêtre contestataire. Tournant autour de l’instrument de musique comme entre les murs de son cachot en attente de la sentence, confiant dans ses démonstrations envers et contre ses bourreaux enferrés dans des conceptions d’un autre temps. Plus prompts à infliger tortures et mort tragique aux prétendus « hérétiques » qu’à écouter des baroudeurs de la pensée d’une modernité déconcertante.

Plongée dans la lecture du Décaméron de Boccace quand la peste ravage l’Italie au XIVème siècle, à l’heure où les théâtres sont contraints à la fermeture en 2020 en raison de la pandémie, c’est en fait à douze auteurs contemporains que la metteure en scène Anne-Laure Liégeois fait appel et passe commande pour Fuir le fléau : Nathalie Azoulai, Rémi De Vos, Leslie Kaplan, Philippe Lançon, Marie Nimier, Laurent Mauvignier… « Il fallait absolument que les théâtres continuent à être visités, que résonnent les mots d’auteurs contemporains dits par des comédiens bien vivants ». Le mot d’ordre ? Narrer des fléaux de diverse nature, réels ou imaginaires, tragiques ou comiques ! Douze monologues et six récitants pour « un spectacle déambulatoire répondant à toutes les contraintes sanitaires et racontant une histoire sur ce que l’on fuit pour le fuir mieux ».

Par petits groupes, déambulant d’un lieu l’autre, les spectateurs s’en vont alors à la rencontre de chacun des six comédiens (Alvie Bitemo, Vincent Dissez, Olivier Dutilloy, Anne Girouard, Norah Krief et Isis Ravel), dépositaires de ces paroles inédites en cette soirée-là. Qu’ils distillent au plus près des auditeurs, à distance requise, chaque expression du visage à déchiffrer, chaque mot percutant de plein fouet sa cible… De « l’épluche-con » au soin de ses cheveux quand les coiffeurs ont porte close, du voisin du dessus qui brave le confinement à coup de bruits et cris incessants à l’infortunée voyageuse bloquée dans un pays étranger, se décline un théâtre de l’intime, magistralement mis en partition. C’est poignant, souvent hilarant, toujours envoûtant ! Yonnel Liégeois

Le souper des cendres : jusqu’au 15 janvier à Paris, au Théâtre de la Reine-Blanche. Fuir le fléau : du 10 au 12/01 au Havre, du 13 au 15/01 à Châtenay-Malabry, les 21 et 22/05 à Mulhouse.

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois, hors toute connivence théâtrale manifeste, qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !!!

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Italie, la rancune morbide

Les 5 et 12 janvier, la justice française doit examiner les demandes d’extradition de dix anciens militants italiens accusés de terrorisme dans les années 70, dites « années de plomb ». Dans les colonnes du quotidien Le Monde, le grand écrivain Erri De Luca, lui-même ancien de Lotta continua, dénonce cet acharnement judiciaire.

Il s’agit d’une poignée d’Italiens, français de cœur depuis plus de la moitié d’une vie, qui défendent leur cause auprès de la magistrature française. Ils ont été accueillis en France dans le lointain XXe siècle à la condition de dire un adieu définitif aux armes. Ils l’ont respectée. Ce ne sont pas des clandestins, ils ont une résidence légale. Ils ont été accueillis par le président Mitterrand car il existait une loi spéciale en Italie selon laquelle la seule déclaration d’un délateur, appelé collaborateur de justice, suffisait pour être arrêté et soumis à une détention préventive pouvant aller jusqu’à cinq ans, sans procès. Aucune preuve de ces dénonciations n’était requise. En outre, on était condamné pour délit d’appartenance à un groupe armé, sans entrer dans les responsabilités individuelles. Une personne qui avait hébergé un fugitif partageait la même responsabilité. J’arrête par manque de place.

Le président Mitterrand et ses successeurs ont confirmé le droit à la résidence des réfugiés italiens. La France a confirmé son statut spécial de nation d’accueil des réfugiés politiques. C’est sa supériorité morale et mondiale qui en fait une terre d’asile. En Italie, on entend souvent parler du droit des parents des victimes à voir punis les responsables de leurs deuils. Ce droit leur a été refusé par l’Etat italien. Deux collaborateurs de justice, par exemple, l’un appartenant aux Brigades rouges et l’autre à Prima Linea, ont avoué être coupables d’une vingtaine d’homicides. Dès qu’ils ont été arrêtés, ils ont dénoncé tous les deux des dizaines de membres de leurs organisations. Tous les deux ont été intégrés dans des programmes de protection sans purger de peine de détention, mais au contraire rétribués et pourvus d’une nouvelle identité.

Rancune morbide

Les parents des victimes de ces homicides ont constaté la bienveillance de l’Etat envers les artisans de leurs deuils. A plus grande échelle encore, les membres de ces organisations ont eu de fortes remises de peine, profitant de la formule de dissociation, une simple abjuration. L’éventuelle extradition de ces vieux réfugiés en France n’a rien à voir avec le mot justice. En Italie, nous souffrons encore d’accusations embaumées conservées comme des reliques d’une époque lointaine. Les vies d’une dizaine de personnes âgées, d’environ 70 ans, ont leur place dans notre musée de cire, non dans une procédure judiciaire. Je ne crois ni ne veux croire que l’Etat de droit français consente à entretenir la rancune morbide d’un pays qui s’obstine à tenir en suspens des comptes clôturés et apurés depuis des décennies. Erri De Luca, photos Daniel Maunoury

Justice et trahison

Le napolitain Erri de Luca, ancien ouvrier immigré du bâtiment et emblématique auteur transalpin, ose un original et déconcertant détour sur son passé révolutionnaire avec Impossible. Sur un sentier des Dolomites, deux hommes : l’un chute, l’autre donne l’alerte… Membres du même groupe terroriste quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et ses camarades à la police ! Mort accidentelle ou meurtre prémédité ? Entre le jeune juge en charge du dossier et le suspect d’un âge avancé, « de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie », un face à face qui se joue en haute montagne.

Un interrogatoire musclé qui se mue en un virulent dialogue empruntant les chemins des plus hautes valeurs morales pour le militant sans rancœur ni esprit  de vengeance. Un livre stimulant où la pensée, dans une  langue vive et concrète, ouvre la voie à la  conquête des sommets entre certitude et conviction, préjugé et liberté, justice et trahison. À lire comme en écho, Le tour  de l’oie précédemment publié : l’imaginaire rencontre entre l’auteur et un improbable fils. Yonnel Liégeois

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En 2022, échec à la routine

À toutes et tous, lecteurs des Chantiers de culture, en cette période encore frappée de pandémie, meilleurs vœux pour 2022. Que cette année nouvelle soit pour vous riche de découvertes, de coups de cœur et de coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique ! Yonnel Liégeois

Bonjour, comment ça va ?… Bien souvent, l’interlocuteur a déjà tourné les talons avant même d’avoir écouté la réponse ! Il est ainsi moult gestes, paroles et actes que nous posons sans trop nous soucier de ce que nous faisons et disons. Par habitude, par convenance sociale, par routine… Jusqu’à ce qu’un jour la marche du monde, parfois incompréhensible-invraisemblable-inimaginable, bouscule, déroute, percute le déroulé de notre quotidien. Plongeant la planète dans le chaos, la douleur, la mort.

La peste, le choléra, la grippe espagnole… Des épidémies, notre terre en a connues en un passé plus ou moins lointain. Seule la littérature, médicale ou historique, le rappelle à notre bon souvenir. En un temps record, l’humain a cette extraordinaire faculté d’ignorer, d’oublier, d’effacer de sa mémoire ces traumatismes collectifs. Plus proche de nous, le sida qui a fait plus de 25 millions de victimes depuis 1981 et tue encore… Hormis les lanceurs d’alerte, les éveilleurs de conscience, l’homme en tire-t-il leçon ? Les faits sont têtus, la vérité cruelle… Quand le genre humain n’en finit plus de creuser sa tombe à Pretoria et à Bamako, de Paris à Londres, de New-York à New-Delhi le taux de l’action explose sur les places boursières.

Jamais les marchés financiers n’ont connu saison aussi florissante… Il n’y a pas si longtemps, pourtant, on nous prédisait l’effondrement de l’économie mondiale ! La routine, la force de l’habitude : est-il normal, logique, compréhensible, admissible, par exemple, que les brevets des vaccins ne soient toujours pas tombés dans le domaine public, que les états soient toujours contraints de négocier le prix de chaque dose vaccinale détenue par les laboratoires ? Futile, une nouvelle polémique enfle : le prix des autotests entre pharmacie et grande surface… La recherche médicale a un coût, chacun en convient, mais il est encore plus vrai et fondamental, essentiel, d’affirmer que la santé n’a pas de prix quand il s’agit de sauver une vie !

La force de l’habitude, la routine… Dans l’ordinaire de nos existences, la pandémie a bousculé nombre de nos pratiques : se serrer la main, s’enlacer ou s’embrasser ! Les étreintes fraternelles sont bannies, les chaînes de solidarité brisées, les gestes simples d’humanité exclus de notre quotidien. Un mauvais moment à passer pour les accrocs à la normalité, les mordus de la banalité… Un désenchantement pour les autres parce que ces rituels ainsi nommés, accolade-baiser-poignée de main, nous rappellent, en leur manque et absence même, leur force et puissance. Combien ils font la richesse et l’originalité de ce qui se joue entre hominidés, entre deux êtres amis ou amants !

Pas une marque de virilité ou de possession, pas l’affichage d’une supériorité ou d’une toute puissance quelconque sous couvert de sexe ou de genre. Non, juste les attributs d’une égalité affichée où chacune, chacun s’expriment en pleine liberté avec le respect qui lui est dû. Une exigence d’écoute et d’ouverture, d’attention à l’autre qui ne peut être routine ou évidence mais travail sur soi-même, qui nous invite en conscience à partager le toit et le couvert, à se donner et transmettre la vie les uns aux autres.

Le propre du rituel sur la routine ? Entre pudeur et vigueur, enchanter chacun de nos actes en les faisant advenir en pleine lucidité, mettre du sens là où d’aucuns ne voient que le répétitif et la fadeur de l’ordinaire. Par la force du rituel, l’œil éclairé sublime le regard formaté : l’ordinaire devient extra-ordinaire, la banalité l’exceptionnel, la routine l’unique et l’absolu ! Ainsi fut-il de notre humanité rassemblée autour de la table de vœux échangés aux douze coups de la nuit tombée. Le symbole d’une fraternité revivifiée en cette nouvelle année ! Yonnel Liégeois

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Vacances et lecture pour tous

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

En cette fin d’année, nous vous offrons des initiatives en provenance de tous les départements à commencer par une association récente qui s’inspire des premières écoles Etre, nées il y a 4 ans en France. Dans l’Allier, c’est Etre en Bourbonnais qui nous intéresse plus précisément pour l’aide qu’elle apporte aux jeunes en décrochage scolaire afin de les orienter vers les métiers de la transition écologique. Autre initiative, bien plus ancienne puisque lancée en 1984, l’association Asamla dont le but est de répondre aux besoins d’interprétariat médical et social. La visée globale est de faciliter l’intégration des populations immigrées.

Sans vouloir faire un catalogue d’âges et de générations, régulièrement je m’arrête sur ces jeunes qui créent des activités se voulant d’intérêt général. Je pense en particulier à Luca, 23 ans, créateur de la plateforme mobee travel qui permet aux personnes à mobilité réduite de partir en vacances avec tous les aménagements nécessaires et sans surcoût. La plateforme a recensé et vérifié plus de 30 000 hébergements pour leur accessibilité (hôtels, gîtes, villas, campings ou clubs vacances). L’utilisation est très simple : sur le site, vous tapez votre destination, puis les dates de réservation souhaitées et le nombre de voyageurs. Apparaissent alors les offres labellisées organisées en 4 paliers d’accessibilité. Le premier correspond aux logements accessibles à des personnes qui ont la possibilité de se déplacer seules, le quatrième et dernier palier aux personnes lourdement handicapées. Par ailleurs, la plateforme a adopté le principe de l’arrondi solidaire sur le prix du séjour qui est reversé à Handicap International.

Une invention, ensuite, qui va aider les enseignants. Trois professeurs des écoles en quartier sensible à Rennes ont testé pendant un an un traitement de texte pour apprendre à lire. Il s’appelle Ridisi et selon leur témoignage, les enfants de CP ont acquis un niveau de lecture proche de celui de CE2. Comme l’apprentissage de la lecture est une grande cause nationale en 2021 et 2022, nos correspondants ont inventé une méthode qui permet un gain de temps tout en différenciant les aptitudes de chaque enfant à l’apprentissage de la lecture. Cela se présente sous forme de grille sur laquelle chaque graphème (écriture du son) est associé à un pictogramme, le son ch par exemple à l’image du chat. Quand la création de la grille est terminée, elle s’adapte au traitement de texte qui apporte des éléments de lecture (grisement des lettres muettes ou soulignement des sons complexes et insertion des pictogrammes). Ce logiciel Ridisi sera proposé aux enseignants à la rentrée 2022.  Pour son développement, nos trois professeurs ont réalisé, et réussi, une campagne de financement. Philippe Bertrand

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José Valverde, un militant du théâtre

Le 17 décembre, nous a quitté José Valverde. Fils d’ouvriers espagnols immigrés, un œuvrier du spectacle vivant à moult facettes : comédien, metteur en scène, auteur et directeur de théâtre. De Drame à Toulon au théâtre de l’Essaïon, via le TGP de Saint-Denis, toute une vie en scène.

Nous apprenons, avec tristesse, la mort, à Paris, le 17 décembre, du comédien, metteur en scène, auteur et directeur de théâtre José Valverde. On n’ignore pas qu’il luttait vaillamment contre le cancer, ce, depuis des années. Il est resté fidèle, jusqu’à son dernier souffle, à son adhésion, à l’âge de 16 ans, au Parti communiste français.

Né à Paris, dans le 10e arrondissement, le 28 juillet 1932, fils d’ouvriers espagnols émigrés de la misère (son père, travaillant en Espagne dans une mine de plomb, dut parfois mendier pour survivre), José entrait à 17 ans à l’École de la rue Blanche avec, entre autres condisciples, les frères Roussillon, Jean-Paul et Jacques, Jean Rochefort, Annie Girardot, Claude Rich, Paul Préboist… Il a été l’assistant de Jean-Marie Serreau et a fait partie, à Tourcoing, de la troupe d’André Reybaz, au Centre dramatique du Nord, qui venait d’ouvrir. Au début des années 1950, il avait joué dans Drame à Toulon, la pièce de Claude Martin et Henri Delmas, écrite autour de la figure d’Henri Martin, le marin communiste, ancien résistant FTP, qui dit non à la guerre d’Indochine et fut condamné pour cela à la prison, lors d’un procès infâme. Dure et juste école, quand la police interrompait les représentations partout en France.

Le souvenir d’un homme affable

José avait commencé à mettre en scène dès 1959. En 1966, succédant à Jacques Roussillon, il est nommé directeur du Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Il y monte, notamment, les Trente Millions de Gladiator, de Labiche, Mère Courage, de Brecht, Kask, de Hans Günter Michelsen, Hop là, nous vivons !, d’Ernst Toller, la Politique des restes, d’Adamov. Je garde de ces réalisations le souvenir d’une belle exigence esthétique et d’un ferme maintien d’idée. Il s’oriente ensuite vers le désir d’une rencontre plus familière avec le public de Saint-Denis. Il quitte le TGP en 1975 et entame, deux ans plus tard, avec sa compagne Alida Latessa, sa belle aventure à Essaïon, poursuivie jusqu’en 2003. De cette cave médiévale voûtée, sise au 6, rue Pierre-au-Lard, dans le Marais, il fait une sorte de théâtre d’essai permanent à l’échelle intime, où il révèle maints auteurs et comédiens. José Valverde en tenait pour un théâtre où le politique, au grand sens, demeure au fond une affaire d’art.

Constant dans ses choix et ses amitiés, il laisse le souvenir d’un homme affable, dont l’élégance de principes ne fut jamais désavouée, jusque dans l’adversité. Le lundi 27 décembre, à 16 heures, on lui dira adieu au crématorium du Père-Lachaise. Jean-Pierre Léonardini

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Cadeaux pour jours de fête !

Tradition oblige, en ces jours de fête revient le temps des cadeaux. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Entre plaisir et désir, quelques gourmandises pour ré-enchanter les papilles !

Chanson : Joli duo pour célébrer Brassens

Dans le concert des célébrations du centenaire du génial Sétois, l’album de François Morel et Yolande Moreau, Brassens dans le texte, est un petit bijou. Les deux comparses s’emparent de 14 titres qu’ils déclament, chantent et jouent non sans humour. Dans leur reprise succulente de Fernande, Yolande commente les humeurs changeantes et bruyantes du mâle en rut quand, dans Hécatombe, elle se délecte à répéter à l’envi au brigadier : « Dès qu’il s’agit de rosser les cognes, tout le monde se réconcilie. » Sa voix se fait plus tonitruante pour nous livrer toute la force de La Complainte des filles de joie. Le duo sait aussi se faire plus tendre pour nous conter La Visite ou, pour rendre hommage à La Chanson pour l’Auvergnat. Grâce à leurs variations bien avisées, les paroles de Brassens se détachent, magistrales, on se régale ! Amélie Meffre

Brassens dans le texte, par François Morel et Yolande Moreau. Fontana, 14 titres, 15,99€.

Essai : Edouard Glissant, le Tout-Monde

Dix ans après sa disparition, Edouard Glissant n’en finit pas d’imposer sa haute stature, littéraire et philosophique, dans le paysage politico-culturel à l’échelle de la planète, pas seulement dans la sphère franco-antillaise… Une pensée à cent lieues des thématiques mortifères et ségrégationnistes qui agitent les média hexagonaux ! Contre les replis nationalistes, l’écrivain-philosophe et poète impose sa vision du Tout-Monde, seule en capacité de faire humanité à l’heure où s’exacerbent les discours sectaires. Avec Déchiffrer le monde, Aliocha Wald Lasowski nous offre une plongée foisonnante dans les idées et concepts de l’auteur d’une Philosophie de la relation. Qui invitait chacun à s’immerger toujours plus dans le « local » pour toujours mieux s’enraciner dans le « Tout-Monde ». Une pensée qui élève le particulier à l’universel, l’archipel en continent pour s’ouvrir au grand large de « l’emmêlement des cultures et des humanités ». Un vibrant plaidoyer en faveur de la créolité, une pensée de la politique qui devient poétique de la pensée quand l’altérité se révèle richesse en pluralité, quand la mondialisation s’efface devant la mondialité. Yonnel Liégeois

Edouard Glissant, déchiffrer le monde, d’Aliocha Wald Lasowski. Bayard éditions, 465 p., 21€90.

Roman : Les folies du père

Sorj Chalandon nous avait déjà cloués avec Profession du père où il racontait son enfance aux côtés d’un père mythomane et fort violent. Le film au titre éponyme de Jean-Pierre Améris, avec un Benoît Poelvoorde époustouflant, est une réussite. Le romancier nous happe cette fois en nous contant les dérives du paternel, résistant, collabo – voire SS –, dont il découvre l’incroyable cheminement alors que s’ouvre le procès de Klaus Barbie. « Mon père avait été SS. J’ai compris ce qu’était un enfant de salaud. Fils d’assassin. Et pourtant, face à lui, je suis resté silencieux. » En même temps qu’il nous relate les rebondissements du procès qu’il couvre comme journaliste, avec Enfant de salaud il nous livre le dossier, dégoté aux archives de Lille, du papa arrêté. Les deux événements ne furent pas concomitants dans la réalité et c’est la force du roman de nous plonger dans la noirceur de ces deux personnages comme dans la souffrance des témoins. Amélie Meffre

Enfant de salaud, de Sorj Chalandon. Editions Grasset, 332 p., 20,90€.

Chanson : Romain Didier, on s’en souviendra !

Seul au piano, la guitare de Thierry Garcia en bandoulière, d’autres copains et coquins convoqués en studio, Romain Didier se souvient et nous revient ! Dix ans de silence sur microsillon, un 11ème album pour revisiter ses paysages intérieurs, 12 chansons à la frontière de l’intime et de l’universel… « Dix ans à nourrir mon besoin de création avec des spectacles, des gammes et de belles rencontres ». Celui qui hait les prédateurs, les assemblées viriles et la loi du plus fort nous conte et chante Le prince sans royaume, ce naufragé aperçu au journal du 13h alors qu’on regarde ailleurs ! Souviens-moi, telle est l’invite du fidèle compagnon de route du regretté Allain Leprest : une voix embuée de nostalgie, sans amertume cependant, juste le temps d’évoquer une chanson de Sylvie Vartan ! Yonnel Liégeois

Souviens-moi, de Romain Didier. EPM musique, 12 titres, 17€.

Essai : Ralite, ils l’ont tant aimé

«Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) ». Les premières lignes de la préface à Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, signée Jean-Pierre Léonardini, donnent le ton de cet hommage collectif et chaleureux. Journalistes, femmes et hommes de théâtre, élus, chercheurs, ils sont seize à tirer son portrait, pétri de souvenirs et de reconnaissance. Il faut dire que le grand Jack possédait bien des facettes et puis, une intelligence comme la sienne, c’est rare. L’ancien directeur du Festival d’Avignon, Bernard Faivre d’Arcier, le confirme : « […] passez une heure avec lui et vous aviez l’impression d’avoir conversé avec Victor Hugo, Jean Jaurès, Aragon ou René Char… » À propos du travail, alors qu’il fut ministre en charge de l’emploi, le psychologue Yves Clot rend à Ralite ce qui appartenait à Jack : « […] il pensait qu’il ne fallait pas hésiter à se “salir les mains” dans le monde actuel avec tous – syndicats et dirigeants – pour chercher les meilleurs arbitrages […] ». Au final, une bien belle révérence. Amélie Meffre

Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, collectif. Editions Le Clos Jouve, 140 p., 24€.

Roman : Marina la belle

Chez Marina, qui se rêve à la une des shows télévisés, il n’y a pas que la voix qui est belle et envoûtante : un corps à damner les saints du Vatican, une poitrine et des jambes à provoquer des accidents en chaîne dans les rues de Milan, une gouaille aussi à désarçonner les pires gigolos transalpins… Native de cette région montagneuse ravagée par la crise économique et la mort de l’industrie textile, la province alpine de Biella au nord de Turin, Marina ne rêve que d’une chose : fuir cette terre sinistrée, s’enivrer de paillettes à défaut du mauvais vin qui a ruiné sa famille. Une enfant de pauvres qui rêve de cette prospérité qu’elle n’a jamais connue, amoureuse pourtant d’un copain d’enfance qu’elle n’a jamais oublié et qui, fils de bourgeois révolté et en rupture de ban, ne songe qu’à élever des vaches de race dans un alpage déserté ! Un sulfureux récit que ce Marina Bellezza, hoquetant entre soubresauts des corps et colères de la nature, amours égarés et retrouvailles éperdues. Une langue puissante et colorée, ferme et rugueuse, le portrait d’une jeunesse en quête de rédemption face aux promesses d’une génération engluée dans la course à l’audimat et au profit. Signé de la jeune romancière italienne Silvia Avallone, déjà primée pour son premier ouvrage D’acier, un grand roman enragé et engagé, qui vous cogne à la tête et vous colle à la ceinture jusqu’à la dernière ligne. Yonnel Liégeois

Marina Bellezza, de Silvia Avallone, traduit de l’italien par Françoise Brun. Liana Levi, 542 p., 13€.

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Djemaï, l’œillet à la boutonnière

En 2020, l’auteur et metteur en scène Nasser Djemaï a pris la direction du TQI-La manufacture des œillets, le Centre dramatique national du Val-de-Marne. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry, créé en 1972 par Antoine ­Vitez, devient CDN en 2015 sous la direction d’Adel Hakim et Élisabeth Chailloux. Rencontre avec son nouveau directeur

Marina Da Silva – Quel a été votre parcours et quel est votre lien avec le TQI, avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux ?

Nasser Djemaï – Adel Hakim m’a accompagné dans mes premiers pas, dès 2004. J’ai présenté à Ivry, il y a dix ans, Une étoile pour Noël, le creuset de toutes les histoires que j’allais déployer au long des années. J’ai mis en scène Invisibles en 2013 au studio Casanova. J’ai été artiste associé dès la première saison du TQI et j’ai inauguré la salle Lanterneau avec Vertiges. J’avais un lien important avec Adel Hakim et Élisabeth Chailloux sur la façon de penser ce métier, aussi bien en ce qui concerne l’écriture que la mise en scène.

M.D-S – Comment avez-vous construit la saison 2021-2022 avec une pandémie qui a mis la création artistique à genoux ?

N.D – Nous avons démarré la saison en inaugurant « l’été culturel » et en investissant le site autrement, notamment en utilisant l’espace à l’air libre, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Nous disposons d’un outil fabuleux, sur près de 5 000 mètres carrés, pour organiser des concerts, du théâtre, de la danse, des lectures… Nous cherchons à nous associer aux autres théâtres sur le territoire : la Briqueterie, le Théâtre Jean-Vilar, le Studio Théâtre… Nous faisons face à une saison particulière et avons opté pour soutenir les créations qui n’avaient pu voir le jour et les spectacles qui avaient besoin d’être reprogrammés. Avec Anne-Françoise Geneix, ma codirectrice, nous avons ­posé les jalons de l’univers que nous voulons déployer. Quatre artistes sont ainsi associées à la saison : Tamara Al Saadi avec Istigal, élise Chatauret avec À la vie, Estelle Savasta avec Nous, dans le désordre et ­Pauline Bureau, dont nous sommes partenaires avec Pour autrui. Elles prennent à bras-le-corps des sujets de société pour en faire des fables contemporaines. Il s’agit d’une programmation poétique et politique, d’un théâtre en vibration avec le monde.

M.D-S – Quels sont les points marquants de votre programmation ?

N.D – Nous accueillons la Question, d’Henri Alleg, mise en scène par Laurent Meininger en décembre. Cela résonne pour nous avec les angles morts de l’histoire, les pages manquantes. Cela résonne aussi avec Invisibles, que je vais reprendre en janvier. Ces pièces mettent l’accent sur la notion de dominant-dominé qui traverse toute la saison. C’est la notion de dévoration qu’explorent Élisabeth Chailloux avec Hilda ou Jacques Vincey dans les Serpents, deux textes de Marie NDiaye. Ce sont des rapports de lutte de classe, de domination et de vampirisation. J’ai aussi repris  Peer Gynt, d’Ibsen, mis en scène par David Bobée, un texte inouï, une fable inépuisable dans une forme audacieuse qui peut être montrée à tous les publics.

M.D-S – Le TQI est aussi un lieu d’accueil pour des artistes en résidence, une maison des auteurs, un atelier théâtral. C’est une véritable ruche ?

N.D – Permettre aux artistes d’occuper les lieux et de présenter une proposition de travail est toujours plus parlant qu’un dossier d’intention. Je développe des formes itinérantes et de petites formes théâtrales qui ont vocation à aller dans les associations, les maisons de quartier, en milieu scolaire. La maison des auteurs, animée par Thierry Blanc, est un pilier du TQI et en irrigue l’activité, notamment l’atelier théâtral, dont nous présenterons les projets en juin.

M.D-S – Le TQI est reconnu pour accueillir des spectacles étrangers, dont ceux du Théâtre national palestinien. Qu’en est-il aujourd’hui ?

N.D – On est dans un entre-deux, avec des difficultés pour se projeter. Pour les spectacles étrangers, une des créations de la saison prochaine sera celle de Roland Auzet avec une troupe chinoise. Le Théâtre des Quartiers d’Ivry est aussi un théâtre du monde. C’est une notion centrale du projet, las encore clouée au sol par la pandémie. Propos recueillis par Marina Da Silva

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