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Livres en fête

À l’occasion des fêtes, entre poire et fromage, il est parfois bienvenu de déguster un bon livre. En vue d’un cadeau original pour Noël, Chantiers de culture vous propose une sélection d’ouvrages. De tout genre, petit ou grand format, petit prix ou non. Yonnel Liégeois

La maison vide, Laurent Mauvignier : Prix Goncourt 2025, La maison vide se lit telle une saga, forgée entre les deux guerres du siècle précédent. Une habitation familiale abandonnée depuis plus de vingt ans, dont l’auteur pousse enfin la porte et franchit le seuil d’un pas hésitant. Entre halo de poussières et housses blanches sur les meubles, peu de traces du passé : un piano trônant majestueusement dans le salon, une commode au revêtement de marbre brisé, des photos aux personnages effacés ou déchirés… Et de nous conter, alors, sur près de 800 pages, l’histoire de trois femmes asservies à la puissance masculine en terre rurale, prisonnières d’une morale héritée d’un pouvoir religieux omnipotent ! Jeanne-Marie, Marie-Ernestine et Marguerite ? Trois figures dont l’auteur ravive l’existence presque servile, effacées devant la figure imposante de l’homme, seul décideur du futur : de la prospérité du domaine comme de l’époux promis à leur fille. La première tout juste bonne à repriser les chaussettes, la seconde à l’hypothétique carrière de pianiste fatalement interrompue par son père, la troisième à la recherche de renseignements sur son mari prisonnier de guerre tondue à la Libération pour avoir couché avec un allemand… Un roman sur la mémoire, les oublis volontaires, les apparences à sauver, les secrets de famille autant que sur les mutations d’un siècle agonisant. Derrière le silence des murs, au-delà de l’opprobre et de la honte, Laurent Mauvignier se fait passeur d’histoires, la petite comme la grande, donnant chair et sang à d’obscures héroïnes, niées ou reniées au fil de leur existence (Les éditions de Minuit, 752 p., 25€00).   

Verhoeven, Pierre Lemaitre : Il est des auteurs qui ont existé, d’une plume de maître, bien avant qu’ils ne soient couronnés de retentissants prix littéraires ! Prix Goncourt 2013 avec Au revoir, là-haut, Pierre Lemaitre s’inscrit dans cette lignée. Son héros d’alors, promu au début des années 2000 ? Camille Verhoeven, commandant à la célèbre Brigade criminelle, sa particularité ? Chauve et mesurant pas plus d’1m45… Il n’empêche, respecté de ses hommes, encensé par sa hiérarchie, c’est un fin limier qui est parvenu à éclaircir nombre d’affaires criminelles. Jusqu’à ce jour où sont découverts dans une maison abandonnée en lisière de Courbevoie deux cadavres : deux jeunes femmes torturées, tuées, dépecées… Du Travail soigné, au propre comme au figuré, titre du premier roman de ce volume qui en compte trois autres, AlexRosy&JohnSacrifices. Pour chacune des histoires, pistes intrigantes ou déroutantes, Lemaitre entraîne son héros au cœur de l’horreur absolue, de la misère humaine la plus sombre, de la dépravation mentale la plus cynique et calculatrice. Pris dans les filets d’une écriture nerveuse aux rebondissements inattendus dont Chantiers de culture se gardera bien de vous en révéler les attendus, le lecteur se découvre comme hypnotisé, happé dans les arcanes du cerveau de Verhoeven. Qui, bien sûr, résoudra l’énigme à chaque fois, au détriment de sa vie personnelle et amoureuse, il en paiera un tribut sanguinolent. Quatre romans policiers pour le prix d’un, un ouvrage véritablement à (re)découvrir, d’une maîtrise absolue et d’une plume finement ciselée (Le livre de poche, 1193 p., 21€90).

Récits de saveurs familières, Erri De Luca : Nous connaissions les recettes culinaires du regretté catalan Manuel Vasquez Montalban distillées dans les aventures de son fameux détective Pepe Carvalho, il nous faut désormais savourer les Récits de saveurs familières du napolitain Erri De Luca ! « Aux tables où j’ai grandi, on ouvrait grand son appareil oropharyngé pour recevoir une bouchée consistante, l’exact opposé d’un picorage », nous avoue l’auteur dès la préface. Un recueil de nouvelles qui sentent bon le terroir, recettes familiales ou plats servis dans les osterie populaires de Naples ou de Rome. Du plus loin des odeurs et saveurs, Erri De Luca se souvient : du ragù de sa grand-mère Emma, du pique-nique en montagne, des descentes de police à l’heure des repas partagés avec les camarades de Lotta Continua, de la gamelle sur les chantiers du bâtiment… De l’usage du sel à la tarte aux fraises, de l’assiette de pâtes sur les pentes de l’Himalaya à la vive dans la soupe de poisson, l’auteur se fait passeur de recettes, conteur à la langue épicée. Pendant que mijotent les délices sur le réchaud, poétique et littéraire, la plume du convive émérite nous parle autant de la vie, de l’enfance à l’aujourd’hui, de l’amour à l’amitié, de la solidarité à la fraternité, que de cuisine : c’est appétissant, c’est gouleyant comme la madeleine de Proust, un bon carré de chocolat, une belle sardine à l’huile ! Entre chaque chapitre, les commentaires et conseils du nutritionniste Valerio Galasso, en fin de recueil la liste des recettes rassemblées par Alessandra Ferri. Un ouvrage à déguster, feu vif ou doux, par tous les gourmands de mots, celles et ceux qui confessent une grande faim de vivre (Gallimard, 250 p., 18€).

Anthologie de la poésie gazaouie d’aujourd’hui, Abdelllatif Laâbi et Yassin Adnan : Gaza, y a-t-il une vie avant la mort ? Tel est le sous-titre de ce recueil aux accents aussi poétiques que tragiques. Les mots de Rifaat al-Aareer, mort sous un bombardement israélien en décembre 2023, ouvrent cette anthologie où la poésie se dresse en rempart contre la négation de l’humain, la barbarie à visage découvert quand des milliers de femmes et d’enfants succombent à l’avancée des chars ou sous les balles meurtrières. La poésie comme une « arme miraculeuse » selon la formule d’Aimé Césaire… « Si je dois mourir, que ma mort soit porteuse d’espoir et qu’elle devienne une histoire ! », conte Rifaat le poète, et avec lui vingt-cinq autre voix gazaouies (12 hommes et treize femmes) résonnent pour que le vers survole les frontières, brise le silence du monde, tende la main vers d’autres humains : juste une main, « pas plus qu’une main dont je compterais les doigts pour oublier ce temps mauvais, une main qui puiserait l’eau du fleuve pour créer une nouvelle vie », supplie Husam Maarouf, natif de Gaza en 1981. Et la poétesse Shorouq Mohammed Doghmosh de défier la mort, « Laisse-moi une occasion, ô mort, de vivre de mon vivant une seule nuit d’amour » ! Une lecture ou méditation à poursuivre avec Que ma mort apporte l’espoir, poèmes de Gaza et Palestine en éclats, une anthologie de la poésie palestinienne féminine. La saveur des mots contre la froideur des maux (éditions du Point, 208 p., 10€80).

Le pingouin, Andrei Kourkov : En manque de progéniture et en mal d’écriture, l’écrivain-journaliste Victor Zolotarev cohabite avec Micha, un pingouin recueilli au lendemain de la fermeture du zoo de Kiev. Las, il lui faut gagner quelques subsides pour acheter le poisson nécessaire à la survie du volatile qui déambule avec nostalgie de la baignoire au frigo ! Les récits et nouvelles de Zolotarev n’emballent plus trop les éditeurs, sa plume se tarit, son imagination se dessèche jusqu’à ce jour où le rédacteur en chef d’un grand quotidien ukrainien lui fait une étrange proposition… Nous n’en dirons pas plus sur Le pingouin, ce roman d’Andreï Kourkov au succès intercontinental, plongez avec délectation dans cette aventure rocambolesque qui navigue entre comique de situation et absurde de propos. De l’humour déjanté au réalisme social et politique tourmenté, au coeur d’un pays en proie au chaos, un romancier de grand talent, lauréat du prix Médicis étranger en 2022 pour Les abeilles grises, dont les autres récits d’une même veine sont aussi à déguster (L’oreille de Kiev, L’ami du défunt, Laitier de nuit…), tous disponibles chez le même éditeur (Liana Levi, 270 p., 11€).

Respect, Anouk Grinberg : Des agressions et viols, des histoires atterrantes, une femme bien vivante, Anouk Grinberg… Pas un roman, le témoignage bouleversant d’une magnifique comédienne à la destinée fracassée dès sa plus jeune enfance : une parole qui force le Respect ! Avec Metoo, elles sont nombreuses à dénoncer les propos et/ou actes qu’elles ont subi sur les plateaux de cinéma ou dans les coulisses des théâtres. Rompant le silence qui la ronge depuis des décennies, Anouk Grinberg prend la plume pour raconter, dénoncer, accuser. Son objectif ? Plonger sans œillères ni détours au cœur du mal, « exploser le tombeau où j’étais endormie« … Dans un climat familial délétère, un père trop absent et une mère au lourd passif psychiatrique, la gamine subit un premier viol à ses sept ans. Avec des conséquences désastreuses : le dégoût de soi, la chute dans l’autodestruction, la « cage de honte. Ça dure quelques minutes pour l’homme et une vie entière pour la femme ». Pire, la relation toxique qu’Anouk Grinberg déroule ensuite avec le cinéaste Bertrand Blier, qu’elle décortique au fil des films et pages tournées. « Je me jetais dans la gueule du loup, parce que c’est ça aussi les gens qui ont été agressés étant enfant. Ils ont été tordus à l’âge où ils devaient se former. Quelque chose fait qu’ils vont aller au-devant du danger, ils vont le minimiser, ils vont se raconter des salades » : adulée pour ses rôles au cinéma ou au théâtre, niée et broyée dans l’intimité ! D’une sincérité à fleur de peau, entre noirceur des maux et lucidité des mots, un livre poignant sur les chemins de la libération et de la réparation (éditions Julliard, 144 p., 18€50).

Désert, déserts, Marie Gautheron : Pour qui a déjà foulé les sables du désert, du Sahara algérien à celui du Maroc ou de Tunisie, ce beau livre de Marie Gautheron, Désert/déserts – Du Moyen Âge au XXIème siècle, se révèlera tout bonheur ! L’historienne de l’art nous offre une fantastique balade, érudite certes mais point académique, entre l’ascète religieux égaré dans les dunes, le chevalier Croisé errant à dos de dromadaire, le colonisateur en quête d’un champ d’action ou de bataille. Marie Gautheron explore et révèle tous les secrets que recèlent ces vastes étendues imbues de solitude aride ou de beauté foudroyante, des mythologies les plus anciennes aux figures emblématiques du temps présent (Charles de Foucauld, Théodore Monod, le Petit Prince de Saint-Exupéry, la Dune cinématographique…) : en littérature, en musique, en peinture. De la révélation divine du mont Sinaï au promeneur solitaire dans les pas de Rousseau, de l’exotisme à la David à l’engouement occidental pour le bleu des Touaregs… Le regard veut tout embrasser et unifier alors que le titre même du livre, désert au singulier et au pluriel, nous invite et nous incite au contraire à démultiplier notre regard sur des contrées diverses, aux histoires radicalement singulières. D’une époque l’autre, le désert aura figure du Mont Ventoux de Pétrarque, de la forêt de la Divine Comédie de Dante, de l’austérité protestante en l’abbaye de Port-Royal, de l’île de Robinson Crusöé. Enfin, n’interdisant pas l’imaginaire romantique mais bousculant tout fantasme bien enraciné, il importe d’affirmer que le désert fut de tout temps, sinon source d’inspiration et de silence, terre peuplée pour s’afficher aujourd’hui territoire industriel et tribut de guerre. Notre représentation du désert, et son imagerie, a évolué au fil des siècles, Marie Gautheron en fait un inventaire éblouissant, superbement illustré. Franchement, en fin de réveillon, n’hésitez vraiment pas à vous offrir cette belle tranche de désert ! (Gallimard, 539 p., 35€).

Grindadrap, Caryl Férey : L’auteur, unanimement salué pour Zulu situé en Afrique du Sud et Mapuche en Argentine, deux précédents romans noirs ancrés dans de sinistres réalités socio-politiques (apartheid et dictature), décline ici une toute autre partition. Caryl Férey nous entraîne sur les côtes des îles Féroé où la tempête a brisé le navire de militants écologistes opposés à la chasse aux baleines. Las, c’est le jour même où se déroule un autre sanglant rituel. « Les hommes tapent contre les coques dans un tintamarre de kermesse, s’époumonent dans des sifflets et des cornes de brume, poussant les cétacés vers le rivage, où les tueurs les attendent ». La mer rouge sang, orques et cachalots, des centaines de cadavres échoués... Les pêcheurs tonnent d’ivresse et de colère, prêts à en découdre avec les trublions « gauchistes » en désaccord avec leurs mœurs ancestrales et leurs coutumes, alors que les corps de certains matelots sont toujours prisonniers du bateau déchiqueté contre les rochers.  En outre, une mauvaise nouvelle se propage : la mort du chef local des pêches, probablement assassiné. La mer et la nature déchaînées, voies de circulation entravées et lignes de communication coupées, Soren Barentsen, le capitaine de police, doit s’employer d’urgence avant que la situation s’envenime et ne dégénère. Roman noir, mais surtout écologiste, d’une incroyable puissance évocatrice, de page en page Grindadrap, du nom de cette forme traditionnelle de chasse aux cétacés, harponne durablement son lecteur, incapable de lâcher la ligne ! (Gallimard, 384 p., 20€).

Une sortie honorable, Éric Vuillard : Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Une histoire qui donne à penser sur les spéculations et convoitises contemporaines, de Trump à Poutine, au regard des richesses économiques de l’actuelle Ukraine. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre ! (Actes Sud, 201 p., 18€50).

L’art de la joie, Goliarda Sapienza : D’un chapitre l’autre, un bonheur de lecture à savourer sans  modération. Près de 800 pages qui se dégustent à petites gorgées pour que dure la musique des mots : la joie, tout un art ! L’art de la joie ? Une histoire de femme écrite par une femme, Goliarda Sapienza… En 1976, écrivaine sicilienne méconnue, elle achève un volumineux roman, L’art de la joie. Consacré aujourd’hui comme une œuvre majeure de la littérature italienne, un classique, il ne sera jamais publié du vivant de son auteure. Un roman devenu culte qui nous  conte la vie  aventureuse, et amoureuse, de Modesta la sicilienne, née pauvre mais insoumise, éprise de son destin que nul ne peut lui imposer. Une saga à multiples rebondissements, haletante et poignante, qui nous plonge avec talent dans les soubresauts de l’Histoire, individuelle et collective : la femme et le peuple, libérés. Disponible jusqu’à fin mars 2026 sur ArteTV, ne manquez pas Désir et rébellion-« L’art de la joie » de Goliarda Sapienza, le superbe documentaire de Coralie Martin. Au travers d’extraordinaires archives qui restituent la voix bouleversante de l’écrivaine sicilienne disparue en 1996, un hommage lumineux à son destin et à son chef-d’œuvre « anarchiste » qui a triomphé de l’oubli près de vingt ans après sa mort (Le Tripode, 798 p., 14€50).

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Laïcité, j’écris ton nom !

Le 3/7/1905, la Chambre des députés adopte la « Loi concernant la séparation des Églises et de l’État ». Ratifié le 9 décembre de la même année, un texte qui assure « la liberté de conscience » à tout citoyen et fonde le principe de laïcité. Une conquête de portée universelle, à préserver et promouvoir.

La loi de 1905 ? Plus de cent après son adoption, elle prête toujours à polémiques entre ses partisans et adversaires. 1795 et 1871 : déjà les révolutionnaires du 1er Vendémiaire an IV, puis les membres du Conseil de la Commune avaient tenté d’imposer « la séparation de l’Église et de l’État ». En vain. Aussi Victor Hugo pouvait-il s’enflammer en 1850 à la tribune de l’Assemblée Nationale, réclamant de sa voix de tribun « cette antique et salutaire séparation de l’Église et de l’État qui était l’utopie de nos pères, l’État chez lui et l’Église chez elle »…

Il faudra attendre 1905, au terme d’une autre bataille d’Hernani, en fait une véritable guerre de tranchées entre la République et le Vatican, pour que les vœux du poète soient exaucés. Ainsi fut long le chemin, et rudes les combats pour que, voté par les communistes, les socialistes et les démocrates-chrétiens du MRP, l’article premier de la Constitution française de 1946 proclame enfin que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale ». Une conquête capitale dans l’égalité et la liberté des consciences qui conduit Henri Pena-Ruiz, philosophe et maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, à écrire en ouverture de son Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal que vivre aujourd’hui dans un état laïc comme la France, « c’est un peu comme respirer l’air sans entrave. À la longue on n’y prend plus garde, on oublie même ce à quoi la laïcité, idéal de liberté et d’égalité, permet d’échapper » !

Voltaire, Montesquieu, Condorcet : croyants ou non, spiritualistes ou pas, au lendemain de la chute de la royauté fondée sur les trois principes intangibles « Un roi, une loi, une foi », les philosophes ne cesseront de faire entendre leur voix au bénéfice de la laïcisation de l’État. Philosophie des Lumières et Révolution française font cause commune pour « rendre la raison populaire », selon la célèbre formule de Condorcet qui, dans son fameux « Rapport sur l’instruction publique » plaide pour une école étrangère à tout principe confessionnel, un enseignement faisant le pari de l’intelligence et participant à la formation d’un citoyen libre et éclairé. Face au catholicisme dominant et au pape Pie VI qui condamne « les droits de l’homme, la liberté de conscience et l’égalité », les révolutionnaires de 1795 formulent la première loi de séparation entre l’État et les Églises. Une décision de courte durée puisque, dès 1801, Napoléon rétablit la règle du Concordat de l’Ancien Régime : le catholicisme est qualifié de « religion de la majorité des Français », de nouveau le trésor public finance les cultes et rétribue prêtres, pasteurs et rabbins.

1801-1905, cent ans après l’intermède napoléonien, la rupture finale est enfin consommée. Le peuple de France y est majoritairement favorable, y compris les protestants et la frange des catholiques libéraux. Entre temps, la IIIème République s’est installée aux commandes de l’État depuis 1870. Malgré l’écrasement de la Commune et le rejet de ses « lois laïques », la déconfessionnalisation de la vie publique est en marche : suppression de l’obligation du repos dominical en 1880, instauration de l’école primaire gratuite et laïque par Jules Ferry en 1882, rétablissement du droit du divorce en 1889, loi de 1901 sur la liberté des associations. Deux faits majeurs viendront en outre attiser les polémiques et exacerber les passions : l’affaire Dreyfus en 1894 et l’attitude intransigeante et rétrograde du pape Pie X qui conduit à la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Vatican en 1904. Aristide Briand, Ferdinand Buisson, Émile Combes et Jean Jaurès, les quatre figures de proue en faveur de la séparation, en sont intimement convaincus : en cette année 1905 s’ouvre « la lutte décisive entre la France moderne et les prétentions les plus exorbitantes de la théocratie la plus audacieuse et la plus aveugle », écrit Jaurès. Le 3 juillet, par 341 voix contre 233, la Chambre des députés vote en faveur de la loi de séparation des Églises et de l’État. Ratifiée par le président Loubet le 9 et publiée au Journal Officiel le 11 décembre 1905.

Cent vingt ans après son adoption, à droite d’abord mais aussi dans certains milieux extrêmes ou libéralistes, des voix s’élèvent encore et toujours pour réclamer une réinterprétation de la loi, voire sa révision. Leur argument de fond ? Le nouveau paysage religieux de France qui incite à prendre des mesures autres pour intégrer l’islam dans le jeu démocratique et républicain, telles que le financement de la construction de mosquées et la formation d’imams issus du territoire national… Au nom d’un principe de tolérance qui conduirait la société civile à s’adapter aux circonstances, d’aucuns en viennent donc à user d’un langage nouveau, à parler de « laïcité ouverte ». Selon le philosophe Henri Pena-Ruiz, « la laïcité n’a pas besoin d’adjectif, au risque de faire des concessions au communautarisme et de briser l’unité de la loi qui, en république, délivre des groupes de pression ». Le principe de laïcité, en son fond, dépasse en effet la question simpliste de l’adaptation d’une loi au regard d’une quelconque pratique religieuse ou de port de signes distinctifs à l’école. La remise en cause du principe républicain de laïcité s’appuie en fait sur la faillite sociale dont souffre le pays. Si la laïcité ne peut pas tout, elle appelle toutefois à des droits et des devoirs. Il serait donc temps, au nom même de la laïcité et non d’une fausse modernité, de réactiver, selon Pena-Ruiz, « les authentiques leviers de l’émancipation humaine : la lutte sociale et politique contre toutes les dérégulations capitalistes et pour la promotion des services publics, la lutte pour une émancipation intellectuelle et morale de tous afin qu’alors une conscience éclairée des vraies causes permette de résister aux fatalités idéologiques, la lutte pour l’émancipation laïque du droit afin que tous les êtres humains soient promus à une véritable autonomie éthique ».

Parce que la loi de 1905, prônant séparation des Églises et de l’État, n’est pas un particularisme accidentel de l’histoire de France, la laïcité constitue donc une conquête de portée universelle. À préserver, à promouvoir. À l’unisson de la conviction quasi prophétique de Jaurès, « La République française doit être laïque ET sociale, elle restera laïque parce qu’elle aura su rester sociale ». Yonnel Liégeois

À lire : Dictionnaire amoureux de la laïcité (Plon, 950 p., 25€), Qu’est-ce que la laïcité ? (Folio Gallimard, 352 p., 10€50), Histoire de la laïcité, genèse d’un idéal (Découvertes Gallimard, 144 p., 16€30) et Dieu et Marianne, par Henri Pena-Ruiz (PUF, 408 p., 19€50). Samuel Paty, un procès pour l’avenir, par Gaëlle Paty et Valérie Igounet (Flammarion, 240 p., 22€). J’ai exécuté un chien de l’enfer, par David Di Nota (Le Cherche Midi, 160 p., 16€). Les derniers jours de Samuel Paty, par Stéphane Simon (Plon, 240 p., 20€90). Faut-il réviser la loi de 1905 ?, sous la direction de Yves-Charles Zarka (PUF, 207 p., 19€). En finir avec les idées fausses sur la laïcité, par Nicolas Cadène (L’Atelier, 160 p., 13€50).

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Amants pour toujours

Aux éditions Le Clos Jouve, Stéphane Barsacq publie Dominique, suivi de Epectases de Sollers. Une étude monographique d’un vif intérêt, consacrée à deux figures de la littérature française, la romancière Dominique Rolin et Philippe Sollers. Un livre qui se place d’emblée sous le triple signe du respect, de l’admiration, de l’amitié.

D’abord journaliste au groupe Figaro, Stéphane Barsacq fut directeur de collection chez Tallandier, directeur littéraire chez Robert Laffont avant de rejoindre Albin Michel. On lui doit, entre autres, des ouvrages sur Cioran, Rimbaud, Yves Bonnefoy, Johannes Brahms, la pianiste Hélène Grimaud, ainsi que sur le célèbre décorateur des Ballets russes de Diaghilev, Léon Bakst, qui était son aïeul. Né du sculpteur-orfèvre Goudji, Stéphane Barsacq est le petit-fils d’André Barsacq (1909-1973), homme de théâtre complet qui, succédant à Charles Dullin à l’Atelier, y mit en scène notamment Claudel, Anouilh, Audiberti, Félicien Marceau et la pièce l’Épouvantail de la jeune Dominique Rolin, dont Cocteau, Max Jacob et Jean Paulhan saluaient, en 1942, la parution, chez Denoël, du premier roman, les Marais.

Dominique Rolin, fière femme de talent, belle jusqu’en son grand âge, s’est éteinte en 2012, à 99 ans. Sollers est mort l’an dernier. Il avait 86 ans. Ils s’étaient rencontrés en 1958. Leur amour absolu a duré jusqu’à leurs fins respectives. En témoignent, chez Gallimard, deux ouvrages croisés : d’elle, Lettres à Philippe Sollers 1981-2000 et, de lui, Lettres à Dominique Rolin (1958-1980). L’art épistolaire passionnel y est porté au plus haut. Le texte de Stéphane Barsacq se présente sous la forme d’un journal, daté au gré de ses échanges avec l’une ou l’autre. Chez Dominique Rolin priment l’affection joueuse et la coquetterie de l’aînée, sa quête incessante du bonheur, face à un Stéphane Barsacq déférent et ému.

Le chapitre sur Sollers et ses « épectases » (le mot, très fort, désigne l’orgasme à sa plus grande intensité) rend compte de l’intelligence sans pareille de celui qui a écrit Portrait du joueur et tant d’ouvrages (quatre-vingt, au bas mot). Le dialogue avec ce jongleur de stimulants paradoxes porte sur une infinité de thèmes : la musique, Mozart, Shakespeare, l’amour, les femmes, la jeunesse actuelle, Dieu, Venise, la France « moisie » – définition qui lui valut tant de diatribes –, la poésie indispensable… L’hommage est de grand style, beau sans être béat, à l’échelle du sujet humain d’exception que fut Sollers. Jean-Pierre Léonardini

Dominique, suivi de Epectases de Sollers, Stéphane Barsacq (éditions Le Clos Jouve, 116 p., 19€)

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Bigre, le retour !

Au théâtre de L’Atelier (75), Pierre Guillois présente Bigre. Molière de la comédie en 2017, la pièce fait son retour sur la scène parisienne. Sans paroles mais d’une imagination débridée, la saga décervelée de trois personnages incongrus, égarés dans leur chambre de bonne.

Un petit gros, un grand échalas et une blonde voluptueuse, Bigre… Trois personnages incongrus, égarés dans leur chambre de bonne contigüe au dernier étage de leur immeuble ! Le premier, Olivier Martin-Salvan (en alternance avec Jonathan Pinto-Rocha ou Pierre Delage) squatte un logement glaciaire, tout de blanc comme sur la banquise islandaise. Où tout est réglé comme du papier à musique, lit et wc rétractables au bouton électronique, qui n’hésite pas parfois à dérober le paquet de gâteaux de son voisin… Celui-là au regard radicalement éthéré et à l’ébouriffée chevelure, Pierre Guillois (en alternance avec Bruno Fleury), vit dans un bordel monstre où rien ne se jette, tout se recycle. Le décor est planté, à peine le rideau levé, le public s’esclaffe déjà de rire aux premières apparitions, et bourdes qui s’enchaînent, de ce duo surgi du cinéma muet d’antan. De la musique, des sons venus d’ailleurs, un antique poste radio qui distille d’étranges messages : vue plongeante sur les trois pièces dont l’une encore inoccupée, les toits de Paris avec son ancestrale antenne télé, le ciel bleu et dégagé avant que la tempête ne survienne !

Sous l’apparence d’une charmante blonde plantureuse et savoureuse, Agathe L’Huillier (en alternance avec Éléonore Auzou-Connes ou Anne Cressent), qui débarque avec sa petite valise pour emménager la chambre d’à côté… Un choc, une surprise pour les deux garçons à la solitude ainsi brisée, tantôt charmés tantôt agacés par les allées et venues de l’arrivante, ses tenues et coiffures abracadabrantes, ses fâcheuses habitudes à faire parfois plus de bruit qu’il n’en faut. Il n’empêche, Cupidon volette d’un appart à l’autre, le maigre et le gros succombent, alternativement ou ensemble, aux attraits de la Vénus de quartier ! Ce qui n’est pas sans créer tensions, querelles, ruptures et réconciliations improbables. S’improvisant tantôt coiffeuse tantôt infirmière, osant tout mais compétente en rien, virevoltant du lit de l’un au hamac de l’autre, elle réussira seulement à griller la chevelure du gros et à libérer l’hémoglobine du maigre ! Un trio singulièrement décalé, totalement déjanté, à l’image des Gros patinent bien à l’affiche de La Pépinière jusqu’à fin mars 2026.

Les gags s’enchaînent, à pleurer de rire et couper la respiration ! Une comédie inénarrable, tant les scènes ubuesques défilent à grande vitesse, de l’intérieur des trois appartements jusque sur les toits où flottent au vent les dessous de la dame, jusqu’au soupirail électronique qui engloutit son locataire. Sans paroles mais à l’imagination plus que foisonnante, un spectacle d’une sensible humanité derrière le rire ravageur. Les temps modernes de Charlie Chaplin revisités à la sulfureuse sauce Guillois, à ne pas manquer. Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau

Bigre, Pierre Guillois : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24)

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Le livre et l’extrême droite

Dans une tribune au quotidien Le Monde, Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot alertent sur la multiplication des menaces qui pèsent sur le monde de l’édition. Ils s’inquiètent du « climat de chasse aux sorcières qui s’instaure à tous les échelons de la société française ».

Il existe plusieurs façons pour la droite et l’extrême droite, chaque jour plus indiscernables l’une de l’autre, de s’en prendre au monde du livre que, par nature, elles craignent. Elles peuvent par exemple racheter à coups de millions des maisons d’édition pour tenter d’en faire les officines de leurs idéologies ou s’en prendre à ce qui leur résiste en multipliant les agressions et les campagnes calomnieuses. Que l’on soit victime de l’une ou l’autre de ces stratégies, il faut garder à l’esprit qu’elles sont complémentaires et même, en un sens, parfaitement alignées.

La dénonciation des crimes commis à Gaza par l’armée israélienne a fourni une nouvelle prise à ces opérations de dénigrement quand des publications ou des personnalités ancrées très à droite de l’échiquier politique se sont brusquement découvert une vocation pour la lutte contre l’antisémitisme – sans trop d’égards pour les premiers concernés. Les voilà qui se lancent dans l’exégèse empressée, à travers des campagnes de presse qui visent désormais des livres, leurs éditeurs et leurs auteurs, et valent condamnation sur la place publique. Notre maison d’édition, comme d’autres, en a régulièrement fait les frais suivant des motifs qui ont varié. C’était l’ »éco-terrorisme » il n’y a pas si longtemps, c’est le « révisionnisme historique » aujourd’hui.

Un livre a pourtant le caractère de la pérennité : on ne supprime pas ses pages comme on supprime un tweet. Ce qui s’écrit est encadré par des lois et des instances juridiques veillent à leur respect. Chacun, chacune peut en consulter librement le contenu grâce au service public des bibliothèques. Et il reste encore possible, par un débat public rigoureux, de confronter les points de vue divergents qui s’y expriment. Il existe donc diverses manières de vérifier que ces campagnes sont mensongères. Qu’importe pour ceux qui en sont à l’origine, car l’objectif de la manœuvre est ailleurs : faire taire incessamment toute expression de solidarité envers le peuple palestinien, clouer au pilori les voix subversives, protéger le statu quo climatique, éloigner toute perspective de transformation sociale.

Mais le plus alarmant dans l’affaire, c’est la conjonction, aucunement fortuite, entre des saillies trumpiennes – « les antiracistes sont des racistes, les écologistes des terroristes », etc… – la prolifération des agressions contre les librairies et le durcissement répressif des pouvoirs publics à l’égard du livre et des pensées critiques. Ne serait-ce qu’au cours des dernières semaines, on a vu plusieurs dizaines de librairies attaquées, leurs vitrines dégradées, leurs soirées perturbées par des individus ou groupes qui se sentent autorisés à censurer des livres par voie de fait alors même que les autorités compétentes n’y ont rien trouvé à redire. On a vu un colloque scientifique sur la Palestine suspendu par le Collège de France, du jamais vu depuis le Second Empire. On a vu des élus au Conseil de Paris obtenir l’annulation d’une subvention à 40 librairies indépendantes ; on a vu encore une dessinatrice italienne refoulée à l’aéroport de Toulouse et empêchée de participer à un festival de bande dessinée au prétexte que sa venue constituerait une « menace pour l’ordre public » du fait de ses prises de position antifascistes. Il y a là de nombreux motifs d’inquiétude et au moins un motif de satisfaction. Sous le climat de chasse aux sorcières qui s’instaure à tous les échelons de la société française, le livre tient son rang dans la résistance.

Il le fait grâce aux éditeurs indépendants qui garantissent la diversité éditoriale et la diffusion des opinions minoritaires. Il le fait grâce aux libraires qui ne cèdent pas aux pressions des censeurs encagoulés et abritent vaille que vaille un indispensable espace de discussion. Il continuera de le faire par la solidarité active de tous ses acteurs et actrices quand ils se trouvent malmenés par le pouvoir comme par les groupuscules fascisants. N’est-ce pas d’ailleurs une leçon de l’antifascisme historique ? Ne jamais baisser la tête. Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot, gérants de la maison d’édition La fabrique

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L’Algérie, sans espoir

Au théâtre de L’Essaïon (75), Emmanuel Hérault propose Emma Picard. Dans les années 1860, des paysans français deviennent colons en Algérie. Seule en scène pour dénoncer les pièges de l’aventure, Marie Moriette est éblouissante dans l’adaptation du roman de Mathieu Belezi.

Assise sur une chaise de paille, face au public, dans sa robe sale de paysanne, Emma Picard ne se lamente pas, ne pleure pas. Simplement, elle dit son histoire, son malheur, avec ses mots simples, bruts. Peu d’accessoires sont nécessaires, le drame frémit sous chaque parole. La désolation l’entoure. Au départ de l’aventure, le roman de Mathieu Belezi, Emma Picard, titre qui inspire celui de la pièce adaptée et mise en scène par Emmanuel Hérault. La comédienne Marie Moriette, seule en scène, a également participé à cette adaptation rude, sans espoir au final. En plein accord avec l’auteur, désormais installé en Italie, et dont le déracinement comme l’exil constituent la matrice essentielle de son œuvre (plus de quinze romans et nouvelles).

Dans les années 1860, la France entreprend la colonisation de l’Algérie. Quand les militaires sont en place, elle propose à des citoyens volontaires d’aller coloniser ces territoires lointains, autrement dit de s’installer sur ces terres qu’elle leur offre, avec la promesse de s’y enrichir. Las, la plupart de ces petits colons déchantent rapidement et se retrouvent plus démunis qu’à leur arrivée. Emma Picard en fait partie. Marie Moriette dans le rôle n’est pas seulement poignante, elle est juste, éblouissante, offrant une maîtrise parfaite de son désespoir.

Jeune veuve, mère de quatre garçons, elle a cru à ce « qu’un homme à cravate assis derrière son bureau de fonctionnaire (lui) conseillait de faire pour sortir du trou dans lequel (elle) (s) e débattai (t) ». Rien n’est épargné à la famille : la pauvreté, la sécheresse, les nuées de sauterelles dévastant les récoltes, un tremblement de terre assassin… Emma Picard ne laisse à aucun moment le spectateur en repos. Pas un seul instant de relâchement ne permet de se réjouir, ni même de sourire. Le récit est glaçant. Un grand moment de théâtre. Gérald Rossi, photos emh

Emma Picard : Jusqu’au 16/12, le mardi à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard (à l’angle du 24 rue du Renard), 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Macbett et Ionesco

Au théâtre de Châtillon (92), la compagnie des Dramaticules présente Macbett. La pièce de Ionesco à ne pas confondre avec Macbeth, la tragédie de Shakespeare…  Folie du pouvoir, cupidité et cruauté, les mêmes ingrédients sont présents sur scène mais, entre humour et ironie, férocement décalés par le maître de l’absurde.

Assoiffés de pouvoir, Macbett et Banco assassinent le roi Ducan et s’emparent du trône. Las, l’entente cordiale entre les deux généraux tournent vite au vinaigre quand le second se sent quelque peu rejeté par son compère nouvellement coiffé de la couronne ! Qu’on ne peut manquer, d’ailleurs : dans le décor minimaliste au réalisme assumé avec ces figurines en bois grandeur nature, elle préside les festivités, pardon, les hostilités… Si le Macbeth shakespearien se voulait l’archétype de la tragédie politique, celui de Ionesco représente la farce politique par excellence : le pouvoir n’est qu’absurdité et folie, caprice d’hommes imbus d’une volonté de puissance diabolique.

Jérémie Le Louët, le metteur en scène, a très bien compris le message de Ionesco. Qui, pour les vingt ans de la compagnie, reprend leur première création qui actait en 2005 la naissance des Dramaticules. Avec l’humour et le sens du jeu qui honore l’excellence de cette bande de comédiens hors pair, trahisons et assassinats pour la conquête du pouvoir s’enchaînent et se ressemblent. Jusqu’à la chute du tyran, lâchement trompé par Lady Macbett… Ubu rôde en coulisse, la bêtise et le grotesque aussi sous couvert d’un rire ravageur. La soirée est plaisante, festive, l’action menée tambour battant et les interprètes, présents sur scène presque d’un bout à l’autre de la représentation, s’en donnent à cœur joie dans cette parodie où seul le ridicule ne tue pas. Au final, le public est-il conduit à s’interroger sur le spectacle que nous offrent les Macbett d’aujourd’hui, tels Trump ou Poutine ? Il faut l’espérer. Yonnel Liégeois

Macbett, Jérôme Le Louet et Les Dramaticules : les 05 (20h) et 06/12 (18h) au Théâtre de Châtillon, 3 rue Sadi Carnot, 92320 Châtillon (Tél. : 01.55.48.06.90). Le 09/12 (14h et 20h30) au Théâtre de Chartres (28), le 17/01/26 (20h) au Théâtre du Val d’Osne à Saint-Maurice (94), le 23/01 ( 20h30) aux Passerelles de Pontault-Combault (77), le 30/01 (20h) au Théâtre de Chelles (77), le 06/02 (14h30 et 20h30) à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91).

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Dossier 137, police et manifestants

Avec sa dernière fiction sortie en salles, Dossier 137, le réalisateur Dominik Moll remonte la piste d’une bavure policière. Survenue au cours des mobilisations des Gilets jaunes en 2018, près des Champs-Élysées. Rencontre

Dominique Martinez – Dossier 137 est-il un film sur la police ou sur les Gilets jaunes ?

Dominik Moll – C’est un polar qui porte à la fois sur l’un et sur l’autre, une enquête policière assez documentée. Je voulais examiner l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), la police des polices, comme institution de contrôle démocratique. Le film explore la situation inconfortable des enquêteurs de l’IGPN. D’un côté, ils sont mal vus par la profession, qui considère leur travail comme discréditant, de l’autre, ils sont accusés par une partie du public et des médias d’être juges et parties, incapables d’enquêter de manière impartiale sur leurs collègues.

D.MA. – Comment vous y êtes-vous pris ?

D.MO. – Je reconnais la difficulté pour les forces de l’ordre d’être confrontées à des épisodes violents, mais refuse que l’on criminalise tous les manifestants. La majorité des Gilets jaunes, souvent novices en matière de mobilisation, avaient des revendications légitimes : défense des services publics, dénonciation des inégalités territoriales, volonté de participer à la vie démocratique… Beaucoup ont été blessés et stigmatisés. Après la crise du Covid, j’ai eu le sentiment que cette période était tombée dans l’oubli, alors que les fractures sociales persistaient. J’ai imaginé les Girard, une famille de Gilets jaunes venue de Saint-Dizier, en Haute-Marne. Je cherchais une ville peu identifiable et proche de Paris. Ancienne cité métallurgique en déclin, proche de Commercy – lieu de la première assemblée des Gilets jaunes –, Saint-Dizier incarne la fracture entre les centres de pouvoir et les petites villes de province, souvent délaissées. Suivre le regard d’une enquêtrice de l’IGPN originaire de là-bas me permettait d’explorer les liens sociaux et géographiques entre manifestants et policiers.

D.MA. – L’autre regard est celui d’une femme de chambre noire…

D.MO. – Oui, parce qu’elle travaille dans un palace parisien proche de la place de l’Étoile mais vit en banlieue, ce qui lui donne une connaissance directe des violences policières dans les « quartiers sensibles ». Elle est légitime pour reprocher à l’enquête de s’intéresser à l’affaire parce que la victime est blanche, alors que les violences contre les jeunes racisés de banlieue sont souvent ignorées. Des comportements racistes dans la police existent et je déplore leur tolérance par la hiérarchie. Et puis, le film joue aussi sur les contrastes entre Paris et sa périphérie, les lieux de pouvoir et les zones modestes.

D.MA. – Images de journalistes, de caméras de rue, de réseaux sociaux… Pourquoi avoir multiplié les sources ?

D.MO. – Lors de mon immersion à l’IGPN, j’ai vu les enquêteurs passer beaucoup de temps à analyser et recouper des heures de vidéos pour reconstituer les faits en cas de plainte. Ce travail minutieux et très cinématographique a inspiré la construction du récit. Les nombreux rushs [ensemble des documents originaux filmés, NDLR] journalistiques visionnés m’ont par ailleurs permis d’imaginer le parcours de la famille Girard, au cœur de l’enquête.

D.MA. – Vous avez laissé le mot de la fin à la victime, filmée face caméra…

D.MO. – Le film suit le regard de l’enquêtrice et suscite de l’empathie pour elle, il fallait donc rappeler que la véritable victime est le jeune Guillaume Girard, grièvement blessé et marqué à vie. Nombre de manifestants touchés ont le sentiment qu’on leur refuse même le statut de victimes, comme si leur présence justifiait les violences subies. C’est un déni terrible. Les autorités devraient pouvoir reconnaître que, dans cette séquence chaotique, des erreurs ont été commises. Propos recueillis par Dominique Martinez

Dossier 137, Dominik Moll : Le dossier 137 est en apparence une affaire de plus pour Stéphanie, enquêtrice à l’IGPN, la police des polices. Une manifestation tendue, un jeune homme blessé par un tir de LBD, des circonstances à éclaircir pour établir une responsabilité. Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro. Avec Léa Drucker, Côme Peronnet, Guslagie Malanda, Mathilde Roehrich et Solan Machado-Graner (1h56, 2025).

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Jean Guidoni, salut l’artiste !

Le 21 novembre, la nouvelle de la mort brutale de Jean Guidoni est tombée. Ce fut comme une étoile qui scintillait au milieu des feuilles mortes. Le chanteur n’avait que 74 ans et une carrière lumineuse qui se poursuivait avec Eldorado(s), son dernier album. Ciao l’artiste !

« Horizontalement le sablier ne sert à rien/ C’est renversant. (…) J’attendrais bien un millénaire de plus », chantait Jean Guidoni dans Paris-Milan, titre de la chanson et de l’album sorti en 2014. Onze ans plus tard, le sablier s’est écroulé alors que l’artiste chantait son Eldorado, un titre de l’album sorti au printemps qu’on découvrit alors. « Si vous m’aviez connu/ Cabaret d’avant-guerre/ Berlin se jouait des peurs et des murs invisibles (…)/ Mon piano à paillettes repoussait l’impossible ». L’artiste y évoquait toujours les cabarets, les bas-fonds, les cabossés de la vie et cette fois, même son marin de papa. « Il est temps de prendre le large/ De dénouer les cordages/ Pour ce grand départ ultime. » Né en 1951 à Toulon, élevé sur Marseille, il racontait son parcours étonnant fait de rencontres et de bifurcations, de spectacles audacieux et de belles salles dans une série d’À Voix Nue sur France Culture.

Jean Guidoni a toujours été bien entouré, tant côté paroles que côté musique : Michel Legrand, Marie-Paule Belle, Astor Piazzolla, Fassbinder, Zola, Bashung, Juliette, Prévert, Kurt Weill, William Sheller… Les vivants côtoyant les morts, tous les arts réunis, Jean Guidoni pouvait se déployer en usant de tous les strass. Que de pépites n’a-t-il chantées ! Nana, Djemila, Tout va bien, Le Bon Berger, Étranges étrangers, Légendes urbainesChutEt elles sont encore nombreuses dans Eldorado(s), son dix-septième et dernier opus dont les paroles et la musique sont signées par l’artiste, Arnaud Bousquet et Romain Didier.

« À quoi ça sert de torturer les marguerites ?/ Je l’sais déjà/ Je m’aime pas beaucoup, même pas un peu (…) Tout ce que je mérite/ C’est que maintenant, je m’évite ». Le papier est froid, manquent voix et musique mais Je m’évite est une perle. Tout comme Mytho qui nous raconte les délires de Paulo, le saint du Balto de la rue Jaurès qui n’arrête jamais sa kermesse… Quant au salut à son chien disparu – Ton silence -, il résonne sacrément aujourd’hui. « On s’quitte vraiment/ (…) Et dans un mois/ C’est tes cendres que je chialerai mes jours pluvieux ». Si la mort, après tout, « c’était juste changer de costume ? ». Amélie Meffre

Eldorado(s), Jean Guidoni : 12 titres, EPM musique, 17€. Pour le revoir : en novembre 1983, l’émission Antenne 2 Midi sur l’INA

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Des sonnets au sommet !

Au théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, Alexandre Martin-Varroy présente les Sonnets de Shakespeare. Un spectacle musical de belle facture qui magnifie le propos du natif de Stratford. Avec Julia Sinoimeri, accordéoniste virtuose et Théodore Vibert, musicien expert en électroacoustique.

Alexandre Martin-Varroy a réalisé un spectacle musical autour des Sonnets de Shakespeare. Il en a retenu 30 sur les 154 qu’implique ce recueil, composé de longue haleine et dûment célébré comme né d’un génie poétique infiniment supérieur. C’est sous le titre If Music Be the Food of Love que s’offre généreusement cet objet théâtral, d’un tel raffinement qu’il en est peu d’exemples ces temps-ci. Alexandre Martin-Varroy est acteur et chanteur. Baryton à la voix ardente et sûre, il incarne le poète, dans la parole censée être adressée à un jeune homme aimé (irréprochable traduction de Jean-Michel Désprats, en alexandrins) qu’il alterne subtilement avec le chant, en langue anglaise, à partir de chansons de Shakespeare issues de maintes pièces, de Hamlet à la Nuit des rois, de Cymbeline à Comme il vous plaira et le Songe d’une nuit d’été

Le répertoire vocal, mis en musique par de grands compositeurs, magnifie littéralement la gravité essentielle de l’enjeu. Julia Sinoimeri, accordéoniste virtuose, vêtue de noir sous une haute couronne de cheveux roux, va et vient mélodieusement sur la scène où, côté jardin, Théodore Vibert, musicien expert en électroacoustique, semble inventer à vue des sons inouïs. Ce qui ne l’empêche pas, à point nommé, de prendre place dans le cadre doré où il figure « le frais ornement du monde », soit l’élu du poète. Cela se joue dans une scénographie (Aurélie Thomas) baignée d’une aura de mélancolie, sous de savantes lumières de clair-obscur (Olivier Oudiou), avec un lit où peut s’étendre le poète, ce rêveur sans trêve éveillé.

Une rare conjonction de talents a donc concouru à faire d’If Music Be the Food of Love un enchantement sombre, dans lequel l’amour en énigme frôle sans fin le désir de mort, ce dans un monde de tout temps irrespirable. Le souffle de William Shakespeare parvient encore à lui faire rendre gorge, par sa grâce éternelle, à toujours explorer. Hugo disait : « Shakespeare ne ment pas… Il est tout le premier saisi par sa création. Il est son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il vous en fait frissonner. (…) Shakespeare incarne toute la nature. (…) Il a l’émotion, l’instinct, le cri vrai, l’accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie, c’est lui, et en même temps, c’est vous ». On ne saurait mieux dire. Jean-Pierre Léonardini

If Music Be the Food of Love, Alexandre Martin-Varroy (spectacle musical en français) : Du 04/12 au 21/12, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30. Théâtre de l’Épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Les 08 et 09/12, 20h30, au Théâtre Montansier, 13 rue des Réservoirs, 78000 Versailles, (Tél. : 01.39.20.16.00).

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De la traite négrière à l’esclavagisme

En 1986, l’ONU institue le 2 décembre Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage. De la traite négrière d’hier à l’esclavagisme contemporain, l’asservissement de millions d’hommes, femmes et enfants a sévi et perdure. Historiens et chercheurs, écrivains et poètes en rendent compte.

Avec Travail, capitalisme et société esclavagiste, l’historienne Caroline Oudin-Bastide prend d’emblée son lecteur à contre-pied. Documents à l’appui et negrebilan de recherches extrêmement fines l’autorisent à affirmer que la valeur travail, à l’œuvre dans les sociétés esclavagistes de Guadeloupe et de Martinique, ne peut être analysée sur le même mode que celui en germe de la modernité capitaliste dans les sociétés occidentales. En Europe, Angleterre et France d’abord, non seulement la bourgeoisie industrielle voit dans le travail le meilleur moyen d’asseoir ses profits mais surtout exploiteurs et exploités, au fil du temps, pensent le travail comme source d’émancipation individuelle et collective. Un regard radicalement différent de celui posé par les planteurs et colons des Antilles, ne partageant en rien « l’esprit du capitalisme » : il leur faut d’abord assujettir d’autres hommes à la tâche pour mieux « cultiver l’oisiveté, s’adonner au jeu et aux plaisir », ensuite pour faire échec à cette « paresse naturelle » qui, selon eux, détermine l’homme noir. Aucune volonté donc de valoriser le travail, d’autant qu’ici il est synonyme de violences, de privations et de mort.

Un tel regard n’incite cependant pas l’historienne à nier les enjeux économiques ni le poids des richesses accumulées grâce au travail des esclaves. Pour preuve, le magistral « essai d’histoire globale » d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, qui parvient à rendre intelligible et clair « la complexité d’un des phénomènes mondiaux à l’origine du monde moderne » : « l’infâme trafic » d’hommes noirs, monstrueux par son étendue géographique (Afrique, Amérique, Orient) et son amplitude dans le temps (près de quatorze siècles)… L’historien n’hésite d’ailleurs pas à bousculer les tabous en ce qui concerne d’abord l’esclavage dans les sociétés africaines et orientales, en invitant ensuite son lecteur à faire la distinction entre l’histoire de l’esclavage et celle des traites négrières… Couronné par de nombreux prix, le livre de Pétré-Grenouilleau s’impose, vraiment « la » référence en la matière : une matière d’ailleurs « houleuse » dont fut victime l’universitaire de Lorient lorsque devoir mémoriel et recherche historique ne s’estiment plus complémentaires mais adversaires. Qui n’en a cure et récidive avec La révolution abolitionniste : une somme qui rend compte de la longue marche du projet abolitionniste sous ses trois dimensions, chronologique (de l’Antiquité au XIXème siècle)  – géographique (de la Chine aux mondes musulmans) – thématique (de l’histoire des religions à l’analyse des pratiques politiques),  pour basculer « d’un combat solitaire de quelques individus à un phénomène global inaugurant une liste ininterrompue de conquêtes au nom des droits de l’homme ». Un document de longue haleine, près de 500 pages, pourtant édifiant et captivant, érudit mais pas savant !

Pour mesurer véritablement ce que fut l’horreur du génocide négrier et de la colonisation, par exemple sous le règne de Léopold II, rien de tel que la lecture bouleversante de Congo d’Éric Vuillard (prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour) ! À la conférence de Berlin en 1884, les puissances d’Europe se partagent l’Afrique et le Congo devient propriété personnelle du roi des Belges : posséder huit fois la Belgique, c’est tout de même quelque chose ! Et de faire fortune avec l’ivoire et le caoutchouc… Du nègre récalcitrant à la tâche, avec la miséricorde bienveillante des missionnaires, on coupe les mains, des paniers de mains en fin de journée que le colon exhibe et immortalise fièrement sur photo sépia. « L’effroi nous saisit en regardant ces photographies d’enfants aux mains coupées », écrit Éric Vuillard, « les cadavres, les petits paniers pleins de phalanges, les tas de paumes ». Sans masquer non plus cette face si longtemps cachée, et parfois toujours niée par les États concernés : la traite des Noirs d’Afrique par le monde arabo-musulman ! « Qui a concerné dix-sept millions de victimes pendant plus de treize siècles sans interruption », précise l’anthropologue franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans Le génocide voilé. Une traite minimisée, contrairement à la traite occidentale vers l’Amérique…

Sur un autre mode narratif, se révèle formidablement passionnante et réjouissante la lecture du « Nègre de personne » de l’écrivain martiniquais Roland Brival ! Le voyage romancé d’un jeune homme en 1939 sur le pont du paquebot Normandie, en route vers l’Amérique… « Il s’appelle Léon-Gontran Damas, il vient de publier à Paris son premier recueil, Pigments, préfacé par Robert Desnos », précise Roland Brival, « il est, avec Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, l’un des fondateurs du mouvement de la Négritude ». Le natif de Cayenne part à la rencontre des intellectuels noirs américains de la « Harlem Renaissance ». Il y rencontre surtout le racisme quotidien, l’apartheid au jour le jour, mais aussi les grands leaders de la cause noire, Harlem, le jazz et l’amour… Une désullision cependant, au regard de l’idéologie véhiculée, lançant « je ne crois pas à la guerre des races ni des cultures » et plaidant pour une société métissée, « je me sens plus métisse que nègre ». Quant au livre de la juriste Georgina Vaz Cabral spécialisée sur la question des droits de l’homme, La traite des êtres humains, c’est une plongée hallucinante dans ce qu’il est coutume d’appeler « l’esclavage contemporain » : travail des enfants et enfants-soldats, faux mariage, ateliers clandestins, prostitution, gens de maison séquestrés… Des beaux quartiers parisiens à l’Arabie Saoudite, des riches hôtels particuliers au Qatar, la même réalité sordide : employées et ouvriers surexploités, passeports confisqués, sévices journaliers. Il ne s’agit plus là d’un trafic humain réglementé par des lois ou des codes étatiques, nous sommes en face d’un capitalisme sans morale ni raison, voire de réseaux mafieux à l’échelle intercontinentale. L’esclavage moderne est un fléau qui concerne 50 millions de personnes à travers le monde selon l’O.I.T., l’Organisation internationale du travail.

Une barbarie moderne face à laquelle les institutions internationales ont encore peine à s’opposer par la loi, à démasquer, à condamner et encore plus à prévenir. Pour le plus grand malheur d’êtres humains, femmes et enfants essentiellement. Yonnel Liégeois

L’Afrique, terre d’esclavage

Un continent, au temps de l’esclavage… Nous sommes à la Cour d’Abomey, capitale du Dahomey (le Bénin, de nos jours), sous le règne du jeune roi Guézo. Qui confie au jeune Timothée une mission de la plus haute importance : ramener au pays la reine-mère, vendue comme esclave au Brésil suite à de sombres guerres intestines ! Le chant des cannes à sucre, plus qu’un roman d’aventures, est un hymne à la terre patrie, ses pistes couleur ocre et sa culture ancestrale. Une prise de conscience, en cette année 1822, de l’inanité de l’esclavage qui enrichit les colons européens coulant des jours heureux à Ouidah, ultime étape pour les populations indigènes embarquées en des contrées hostiles, une révélation pour le jeune matelot qui rejette cette économie de l’asservissement au nom de l’amour de sa belle. Au pays natal du vaudou, le regretté Barnabé Laye, béninois d’origine, cultive une plume qui caracole de vague en vague avec chatoyance, plongeant son lecteur dans les chaleurs et la torpeur de l’Afrique profonde, une plume aux mille couleurs et senteurs loin de la traditionnelle carte postale.

Aimé Césaire, quelques décennies plus tôt, s’était plongé à corps perdu dans l’écriture du Cahier d’un retour au pays natal. Prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Outre la luxuriance de la langue, surgit entre les lignes la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ». Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce qu’il entend de la cale « monter les malédictions enchaînées, les hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… ». Parce que, proclame-t-il alors en 1939, à la face de la puissance coloniale et à la veille d’une autre barbarie, celle des camps nazis, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

Un Cahier dont un autre gamin de Martinique, Édouard Glissant, s’abreuvera, se nourrira ! Pour lui, l’expérience de la cale négrière est fondamentale. Comme le rappelle le rituel de la Route aux esclaves, à Ouidah au Bénin, longue de quatre kilomètres jusqu’à la mer… Elle nous raconte, sans chaînes aux pieds, le tragique destin de deux millions d’hommes, de femmes et d’enfants arrachés à leurs terres au temps de la traite négrière. Deux millions d’humains, selon les estimations les plus sérieuses… Avec une cérémonie obligée pour tous, enchaînés les uns aux autres, fers aux mains et aux pieds : avant d’être enfermés dans des cases pendant de longues semaines dans l’obscurité la plus totale, un test de résistance à ce qu’ils allaient subir ensuite dans les cales de bateaux, faire neuf fois le tour de l’Arbre de l’oubli pour les hommes, sept fois pour les femmes, afin de gommer tout souvenir de leur vie d’Africain… Pour Glissant, une étape fondamentale, déterminante pour ces milliers d’humains dans leur manière de faire humanité lorsqu’ils échouèrent ensuite sur les côtes des Amériques ou des Antilles ! Eux à qui on voulait même effacer toute mémoire individuelle, eux qui furent contraints d’abandonner de force terre-culture-croyance-origine, ceux-là même furent conduits par la force des choses à se reconstruire, à réinventer leur identité par la seule force de leur imaginaire. « La même douleur de l’arrachement, et la même totale spoliation », écrit le regretté Édouard Glissant dans Mémoires des esclavages. « L’Africain déporté est dépouillé de ses langues, de ses dieux, de ses outils, de ses instruments quotidiens, de son savoir, de sa mesure du temps, de son imaginaire des paysages, tout cela s’est englouti et a été digéré dans le ventre du bateau négrier ». Des paroles fortes, émouvantes. Qui pourraient déboucher sur la plainte, l’exigence de réparation. Certes, mais pas seulement, explique le philosophe, la figure de l’Africain comme Migrant absolument et totalement nu « va permettre à l’Africain déporté, quel que soit l’endroit du continent où il aura été débarqué puis trafiqué, de recomposer, avec la toute-puissance de la mémoire désolée, les traces de ses cultures d’origine, et de les mettre en connivence avec les outils et les instruments nouveaux dont on lui aura imposé l’usage, et ainsi de créer, de faire surgir… des cultures de créolisation parmi les plus considérables qui soient, à la fois fécondes d’une richesse de vérité toute particulière et riches d’être valables pour tous dans l’actuel panorama du monde ».

Patrick Chamoiseau reprend à sa façon le flambeau des mains de Glissant. Qui, dans l’un de ses derniers ouvrages, Frères migrants, se fait l’héritier de sa pensée. « La mondialisation n’a pas prévu le surgissement de l’humain, elle n’a prévu que des consommateurs », écrit-il. La mondialisation se veut marché, la mondialité se vit partage ! En particulier le partage du monde et de ses richesses… Des cales négrières, nous sommes passés aux errances transfrontalières, aux naufrages en mer par notre refus de partager le monde et ses richesses. Par notre refus de nous ouvrir à l’autre, à son humanité alors que le migrant nous invite à migrer de notre confort, de nos certitudes, de notre tranquillité, de nos marchés en tout genre qui ne sont qu’accumulation de profits et non prolifération de désirs ! « Les États-nations d’Europe qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore », écrit Chamoiseau, « ceux-là mêmes veulent enchouker à résidence misères, terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde ». Voilà pourquoi, aujourd’hui, l’image du migrant nous est insupportable : elle alimente l’intranquillité de nos consciences au regard de ce que nous avons fait de ce monde. Y.L.

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Mépris et contrat social

Aux éditions du Seuil, François Dubet publie Le mépris, émotion collective, passion politique. Le sociologue s’alerte de la diffusion de ce mal multiforme et insidieux qui fait le terreau du populisme et menace les fondements de la démocratie. Le remède ? Relancer le contrat social. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°383, novembre 2025), un article de Frédéric Manzini.

Le mépris est-il le nouveau mal du siècle ? Qu’on soit enseignant, agriculteur ou habitant des quartiers populaires, surdiplômé ou sous-diplômé, électeur ou abstentionniste, jeune ou vieux, homme ou femme, chacun s’estime aujourd’hui, à un titre ou à un autre, méprisé. Dans le droit fil de La Société du mépris (2006) d’Axel Honneth, le sociologue François Dubet s’alerte de la diffusion de ce mal multiforme et insidieux qui ronge les relations sociales, nourrissant la colère, faisant le terreau du populisme et menaçant les fondements mêmes de la démocratie. Être victime de mépris n’empêche d’ailleurs pas d’être soi-même méprisant dès lors que « tout le monde est sujet potentiel de mépris, et les majorités elles-mêmes se sentent méprisées ou victimes de racisme social ».

Qui méprise qui ? Les accusés ne manquent pas : qu’il soit imputé aux arrogantes élites, aux « intellos », aux riches, à Emmanuel Macron lui-même, à l’institution ou au « système », le mépris n’a pas d’autre visage que celui de l’effondrement des repères traditionnels qui laisse les gens avec le sentiment d’être perdus, trahis, abandonnés à leur sort. « Dans un monde qui se transforme rapidement, explique le sociologue, [les perdants du changement social] se sentent méprisés parce que l’histoire se fait sans eux et contre eux. » La question du mépris déborde largement celle des inégalités sociales et des injustices, car, si les rapports de domination et de discrimination ont toujours existé, ils se conjuguent dorénavant avec un individualisme toujours croissant.

Certes, au cours des siècles passés, la lutte des classes était brutale, mais du moins était-elle vécue de façon collective, alors que désormais chacun, reconnu dans sa singularité, apparaît comme le principal responsable de son identité et de sa vie. Devant cette vague de fond qui met notre espace public en péril, François Dubet en appelle au renouveau du contrat social, pour mieux « construire un commun » en réintroduisant de la raison politique comme remède à la passion du ressentiment. Frédéric Manzini

Le mépris, émotion collective, passion politique, de François Dubet (Le Seuil, 128 p., 12€90).

« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 383, un dossier sur Pourquoi tombons-nous (encore) amoureux ? et deux passionnants sujets (un entretien avec Astrid von Busekist sur les impostures identitaires, un surprenant reportage sur les catacombes de Palerme). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Jacques Copeau et les Copiaus

Le 01/12, au théâtre du Vieux-Colombier (75), la Comédie Française s’associe à la célébration du centenaire des Copiaux ! Créateur du théâtre parisien en 1913, Jacques Copeau fonde la troupe des Copiaus en 1925. La même année, il achète une maison à Pernand-Vergelesses (21) qui devient lieu de rencontres. Une soirée pour une levée de fonds en vue de la restauration de la demeure.

En 1913, lançant un « appel à la jeunesse », Jacques Copeau rassemble autour de lui une troupe engagée, comprenant Charles Dullin et Louis Jouvet, et propose une programmation extrêmement riche, avec une alternance de quinze pièces en huit mois. Au retour d’un long séjour à New-York de 1917 à 1919, le Vieux-Colombier reprend une intense activité, marquée par la fondation d’une école novatrice. Mais, en 1924, Jacques Copeau décide de s’éloigner de Paris et installe en Bourgogne sa « communauté théâtrale ». Formée d’une partie de sa troupe et des élèves de l’école, elle sera en 1925 à l’origine de la troupe des Copiaus, ainsi surnommée par le public bourguignon. Cette année-là, Copeau achète une maison familiale à Pernand-Vergelesses, un village vigneron qui devient le camp de base de la troupe, pionnière de la décentralisation.

2025 marque ainsi le centenaire des Copiaus et de la maison Jacques Copeau, qui organise une série d’événements mettant en avant l’identité de ce lieu unique au croisement de la création, de la transmission et du patrimoine. Monument historique, labellisée Maison des Illustres, elle participe au travail de mémoire et à la connaissance critique de l’œuvre de Copeau et de ses filiations multiples, en France et dans le monde. La Comédie-Française s’associe à ce centenaire lors d’une soirée, le 01/12, au Théâtre du Vieux-Colombier avec des prises de parole, des lectures et des chansons en présence de multiples personnalités du monde du théâtre : Cécile Suzzarini, présidente de la Maison Jacques Copeau, Jean-Louis Hourdin et Cyril Teste, ses actuels conseillers artistiques, des membres de la Comédie-Française, dont l’administrateur général Clément Hervieu-Léger et le doyen Thierry Hancisse, ou encore Marcel Bozonnet, François Chattot, Anne Duverneuil, Hervé Pierre, Jean-Marc Roulot, Daniel Scalliet, Mathilde Sotiras, Hélène Vincent, Mathias Zakhar…

Cette soirée anniversaire est également l’occasion d’une levée de fonds pour ce grand chantier de réhabilitation de la maison de Pernand-Vergelesses. La demeure est située au cœur des Climats du vignoble de Bourgogne, inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco. L’association Maison Jacques Copeau a pour mission de préserver et mettre en valeur ce patrimoine. L’ensemble des bâtiments qui composent le site va faire peau neuve. Ils s’organisent autour d’une belle demeure bourguignonne du XVIIIe siècle surplombant des jardins en terrasse, entourée de bâtiments plus modestes d’époques diverses, des appartements occupés par les artistes en résidence au bureau construit en 1984 par Paul Chemetov.

Jean-Louis Hourdin, la demeure au label Maison des Illustres

La restauration de la maison principale est au cœur du projet : la présence de Jacques Copeau, de sa famille et de la troupe des Copiaus y sera magnifiée. La chambre-bureau de Copeau et celle de son épouse, témoins préservés de leur présence, retrouveront leur aspect authentique. Trois extensions contemporaines, inspirées des rustiques cabotes bourguignonnes (ancien abri de pierre pour vignerons), offriront de nouveaux espaces aux artistes en résidence pour leur travail de création. Un autre chantier de culture ! Yonnel Liégeois

Maison Copeau, 4 rue Jacques Copeau, 21420 Pernand-Vergelesses (Tél. : 03.80.22.17.01). Courriel : contact@maisonjacquescopeau.fr

Copeau et les Copiaux : 100 ans d’une aventure théâtrale fondatrice. Le lundi 01/12 à 19h, entrée libre sur réservation. Deuxième salle de la Comédie-Française depuis 1993, le Théâtre du Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15).

La maison en chantier

En juillet 2025, la maison Jacques Copeau a fermé ses portes pour se réparer, se réinventer, s’embellir. Le chantier de réhabilitation mêle intimement l’indispensable restauration patrimoniale (monument historique oblige !) et les transformations qui apporteront au projet de la maison un nouveau souffle : mieux accueillir les artistes et les visiteurs, aménager de nouveaux espaces de travail, prendre soin des jardins, répondre aux défis climatiques…

L’association Copeau a besoin de soutien, elle lance une grande collecte via la Fondation du patrimoine pour boucler le financement. Chaque euro récolté se changera demain en traverses de charpente pour durer, en tavaillons de châtaigner pour dialoguer avec la pierre, en laine de bois pour isoler, en enduits à la chaux pour faire respirer les murs, en papiers peints ressuscités… Grâce à chacune et chacun, citoyenne et citoyen, une nouvelle page de l’histoire de la maison Jacques Copeau va s’ouvrir !

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Montreuil, la jeunesse à livre ouvert

Jusqu’au 1er décembre, se tient à Montreuil (93) la 41e édition du Salon du livre et de la presse jeunesse qui ouvre ses portes sous le signe de l’empathie et de « L’art de l’autre ». Rencontre avec Alain Serres, auteur et fondateur des éditions Rue du monde.

En 2026, Rue du monde fêtera ses 30 printemps. Maison consacrée à la littérature jeunesse, elle publie inlassablement, malgré les zones de turbulence qu’une maison d’édition indépendante rencontre, des albums illustrés, des récits historiques, des livres scientifiques, de la poésie, des contes, des romans… Avec 650 titres à son actif, elle n’hésite pas à faire appel à des auteurs et autrices, des illustrateurs et illustratrices du monde entier. Certains livres sont devenus des classiques, des incontournables de la littérature jeunesse.

Marie-José Sirach – « Les oiseaux ont des ailes, les enfants ont des livres ! », peut-on lire sur la page d’accueil de votre site. Une phrase qui résume votre projet éditorial ?

Alain Serres – La formule magique nous accompagne depuis que nous sommes sortis de l’œuf, en 1996. Le défi était de bâtir une maison indépendante autour de l’enfant considéré comme être social, acteur et rêveur. Faire des livres nourris de chacun des droits des enfants, dont celui de tout découvrir, l’art et les sciences, le monde naturel et l’histoire… plus l’imagination et la pensée critique, ces vitamines que l’école néglige tant dans ses programmes. Je suis convaincu que, dans la tourmente déstabilisante de ce siècle, le compagnonnage des livres et des enfants est la chance de leur liberté, tout autant que la nôtre. Alors on s’applique encore…

M-J.S. – Dès le départ, vous avez mis en place un réseau qui passe par les bibliothèques et les librairies, les enseignants et les éducateurs. Pourquoi ce choix ?

A.S. – J’aime déjà l’idée que les enfants se tissent des petits réseaux de livres qui résonneront longtemps en eux, loin des pièges de ces autres réseaux prétendument sociaux. Je n’ai jamais perdu de vue l’« Apoutsiak » de Paul-Émile Victor, de mes 5 ans : le petit Inuit m’aide toujours à regarder les autres. Et, un peu en miroir, oui, les réseaux professionnels de l’enfance, de la culture et de l’éducation populaire ont été décisifs pour nous. On a pu commencer à dérouler notre rue de papier grâce à un millier d’écoles et de bibliothèques, qui ont préacheté les premiers livres, les rendant possibles. Ça coûte cher de faire des albums de belle facture. Et je voulais faire du beau.

M.-J.S. – Comment se porte cette chaîne du livre aujourd’hui ?

A.S. – Tant de bonheurs éditoriaux ! Des centaines de rencontres, de débats, de sourires. Mais, aujourd’hui, la situation est violente.… La chaîne du livre bat de l’aile. Quand on touche à la culture, aux services publics, forcément des chaînons se disloquent et les enfants trinquent. Même si, dans ces domaines, les plaies ne se voient pas immédiatement.

M.-J.S. – Comment le vivez-vous au quotidien ?

A.S. – Il faut éliminer, s’empêcher de réimprimer, lutter pour surnager… Dans les familles, il y a beaucoup moins de moyens pour acheter des livres, il y a tellement plus urgent. Les ventes globales en librairies se tassent donc, mais les chiffres dissimulent une autre réalité. Les piles de titres très séducteurs invisibilisent de plus en plus de livres audacieux. Désormais certains livres naissent mort-nés. Et ce sont peut-être les meilleurs ! Les écoles et les bibliothèques manquent aussi dramatiquement de moyens, de formation, de perspectives… Pourvu que les bonnes librairies tiennent le choc, que les auteurs survivent, que les professionnels de l’enfance, dès la crèche et la maternelle, ne désespèrent pas !

M.-J.S. – Des maisons comme la vôtre ont-elles la force de résister ?

A.S. – Nous sommes nombreux à ne tenir qu’à un fil. Comment accepter que l’on ne touche pas aux trésors accumulés des grandes fortunes et qu’on pioche dans les menus trésors culturels que les enfants ont en poche, le passe culture, par exemple ? Comment tolérer que des bulles opaques comme les holdings puissent légalement détourner les richesses produites par nos intelligences vers des placements financiers stériles ? Et, oui, Rue du monde est en danger. Mais on sait que l’on peut compter sur beaucoup d’énergies, le public, mais aussi des syndicats, des associations, des personnalités. On va tout faire pour tenir alors que débute l’année de nos 30 ans !

M.-J.S. – Vous êtes partenaire du Secours populaire. Depuis 2003, 125 000 ouvrages ont été offerts aux enfants. Vous êtes aussi associé au Printemps des poètes. En quoi ces initiatives sont-elles constitutives de votre ligne éditoriale ?

A.S. – J’ai grandi dans une modeste famille de cheminots, mais il y avait toujours un billet pour le Secours populaire ou une petite ambulance à vendre pour aider le peuple vietnamien. Alors, aujourd’hui, Rue du monde tient naturellement sa place côté solidarité, et avec le Secours populaire qui a toujours inclus les droits culturels des enfants parmi leurs nourritures vitales. Quant à la poésie, elle est un point fort de notre maison. Avec, chaque année, trois ou quatre nouveautés, au printemps. Comment les enfants pourraient-ils espérer vivre libres et heureux sans apprendre à ouvrir cette porte en eux ?

M.-J.S. – Vous publiez des livres devenus des classiques, des signatures incontournables comme Daeninckx, Siméon, Pef, Place, Zaü, et de nombreux auteurs venus d’Argentine, du Japon… C’est un signe d’hospitalité offerte au monde ?

A.S. – Notre Rue veut être celle des rencontres heureuses. On dit aux jeunes, et à leurs familles, voilà ce qui se crée là-bas en Finlande, en Iran… Ça te ressemble et tu ne t’en doutais pas. On a même un livre-CD qui fait découvrir 20 langues. Si Trump l’avait lu, gamin, peut-être que ça l’aurait sauvé !

M.-J.S. – Le Salon du livre et de la presse jeunesse à Montreuil est un rendez-vous incontournable pour le public mais aussi les professionnels. En quoi est-il un marqueur de l’édition jeunesse ?

A.S. – C’est la plus grande manifestation publique en Europe autour du livre jeunesse, pour tous les dévoreurs de bouquins, mais aussi pour ceux qui ne savent pas encore qu’ils vont le devenir. C’est festif, revigorant. On y parlera aussi beaucoup de ce qui nous tire vers le bas, cette année. Au-delà de nos grandes signatures, nous recevons Gee-eun Lee, venue de Corée, et le duo Romanyshyn-Lesiv, de Lviv, en Ukraine, pour la sortie de leur documentaire événement « Tout le monde se parle ! », qui raconte en images l’aventure de la communication chez les humains et les espèces vivantes.

M.-J.S. – Si vous aviez trois livres à conseiller ?

A.S. – Sûrement Loup noir, loup blancla haine et la bienveillance qui s’opposent dans le monde et parfois en nous. Les images d’Aurélia Fronty nous transportent aux sources cherokees de ce conte. C’est puissant, et important d’en parler ensemble. Peut-être aussi ces Fables pour le pays de Demain !, toutes écrites au futur et réalisées pour les 80 ans du Secours populaire, avec le peintre Laurent Corvaisier. À apporter à l’école… pour rafraîchir La Fontaine ! Et, pour les plus petits, la Cité des lettres, un album signé par deux jeunes architectes suédois qui transforment chaque lettre de l’alphabet en une maison ouverte aux mille découvertes. Un bel ouvrage qui donne envie d’apprendre à lire et à créer, à son tour. Là encore, c’est aussi la force de la littérature jeunesse. Propos recueillis par Marie-José Sirach

41ème Salon du livre et de la presse jeunesse, 400 éditeurs – 2000 auteurs et illustrateurs, du 26/11 au 01/12 (entrée libre, avec présentation obligatoire d’un billet) : Paris Montreuil expo, 128 rue de Paris, 93100 Montreuil. Les éditions Rue du Monde, 5 rue de Port Royal, 78960 Voisins-Le-Bretonneux (Tél. : 01.30.48.08.38).

Une quadruple sélection

– Mais qui est donc Naruhito Tanaka ? Autrefois ancien samouraï, désormais arboriculteur bonsaïka, sa reconversion est le fruit d’une prise de conscience : trop de morts sur les champs de bataille. L’ancien guerrier devient jardinier pacifiste, sculpte désormais les bonzaïs à l’aide de son katana. Sa réputation parvient aux oreilles de l’empereur… À partir de photographies d’intérieurs miniatures, Thierry Dedieu reconstitue chaque scène avec un soin précieux et sculpte personnages et objets, en pâte à modeler. Un album photo très zen.

Naruhito Tanaka, de Thierry Dedieu. Seuil jeunesse, 14€. À partir de 4 ans.

– Un livre poème dédié à « tous les enfants rêveurs et aux bénévoles du Secours populaire ». Trente petites fables écrites au futur et à lire au présent, un pied de nez salutaire et joyeux à tous les racistes et obscurantistes. Quand l’amitié, la fraternité et la solidarité l’emportent sur la bêtise, la violence et la peur… Les mots d’Alain Serres font mouche et les dessins, vifs et colorés, de Laurent Corvaisier participent de cet enchantement. Un album à lire en famille.

Fables pour le pays de demain, Alain Serres-Laurent Corvaisier. Rue du monde, 16€. À partir de 6 ans.

– Le troll hante les forêts et attaque les promeneurs solitaires ; le phooka est un gnome qui dévore les enfants mais épargne les nains et les elfes ; le korrigan est un lutin qui vit dans les dolmens et danse jusqu’au bout de la nuit ; le farfadet, un esprit malin qui adore faire des blagues ; le dyona se transforme en monstre et dévore les hommes, mais le djinn, lui, peut vous rendre heureux… Depuis la nuit des temps, ces créatures hantent les légendes. Imaginés et dessinés par Nadja, ces monstres constituent un bestiaire passionnant et même amusant. À lire pour conjurer toutes les peurs.

Le Livre des créatures, de Nadja. Actes Sud jeunesse, 25€. À partir de 6 ans.

– Dans la ville grise, un rayon de soleil : le bus jaune, celui qui transporte les enfants à l’école, emmène les anciens se balader à la campagne. Un jour, on le remise à l’écart de la ville ; plus tard, on le laisse encore plus loin, aux pieds des montagnes. Cette histoire réserve de belles surprises. Jamais le bus jaune n’est abandonné à son sort, il va servir d’aire de jeu pour les gamins, de refuge aux sans-abri, aux animaux… Les dessins au crayon, réalisés à partir de maquettes minutieuses, évoquent tous les paysages de ce conte fantastique et fantaisiste, illuminés par le jaune vif du bus.

Le Bus jaune, de Loren Long. HongFei, 16,90€. À partir de 5 ans.

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Mauvaises filles pour Bon Pasteur

Au Quai d’Angers (49), Marcial Di Fonzo Bo propose Au Bon Pasteur, peines mineures. L’histoire poignante de « mauvaises filles » placées par la justice dans les couvents de l’institution religieuse, un « seule » en scène d’Inès Quaireau d’une incroyable puissance.

En ce jour de septembre 1954, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant. Au Bon Pasteur d’Angers et d’ailleurs, de prétendues « mauvaises filles » à d’authentiques mauvaises sœurs…

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Dans une mise en scène alerte et colorée de Marcial Di Fonzo Bo pour chasser le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge qu’elle. Un spectacle d’une profonde intensité où, avec humour et ironie souvent, elle salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un vrai cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Au Bon Pasteur, peines mineures : les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers, Cale de la Savatte, 49100 Angers (Tél. : 02.41.22.20.20).

Disponible sur France.TV jusqu’au 23/12, Affaires sensibles : Fabrice Drouelle consacre son émission aux Filles oubliées du Bon Pasteur. Des années 40 jusqu’en 1980, 40 000 jeunes filles ont été placées par la justice dans les couvents de la Congrégation du Bon Pasteur. Une institution qui faisait office de « maison de redressement ». Des centaines d’anciennes pensionnaires se battent aujourd’hui pour dénoncer les mauvais traitements infligés par les religieuses. Auditionnées lors de l’affaire Bétharram par la Commission d’enquête parlementaire sur les violences dans les établissements scolaires, avec leur association Les filles du Bon Pasteur, elles demandent des excuses officielles de l’État et la reconnaissance de leur statut de victime. Pays plus prompts que la France, Irlande et Pays-Bas ont agi en conséquence : excuses des gouvernants et versement d’indemnités réparatrices.

À lire, pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir, le film remarquable de Peter Mullan : Les Magdalene Sisters. Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise 2002, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. La pénibilité du travail de blanchisserie symbolisait la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast). À voir aussi Mauvaises filles, le film d’Émérance Dubas, l’histoire secrète des Magdalene Sisters françaises.

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