Au théâtre de Poche-Montparnasse (75), Didier Long présente Antigone. D’après Sophocle, la pièce de Jean Anouilh écrite en 1942 et jouée pour la première fois en 1944… Un drame de conscience entre respect de la loi et transgression morale.
Sur la scène exiguë du Poche-Montparnasse, des blocs de couleur sombre et de tailles diverses, une lumière tamisée pour accueillir les comédiens qui allument une petite lampe au-dessus de leur tête lors de leur entrée… Présentation faite, l’une et l’autre rejoignent leur siège d’infortune. Les protagonistes sont campés, Antigone présente, la tragédie frappe ses trois coups.
De Sophocle à Anouilh
Depuis Sophocle et les années 440 avant Jésus-Christ, l’histoire ne nous est point étrangère. Fille d’Œdipe, Antigone n’admet pas le sort réservé à ses deux frères morts en un combat fratricide : l’un gratifié d’une sépulture officielle, le corps de l’autre jeté en pâture aux vautours… Contre la volonté des dieux, Créon le despote et maître de Thèbes s’obstine en son dessein funeste. Lorsqu’il se résout à changer d’avis, il est trop tard : la jeune Antigone s’est pendue, dans la grotte où elle était emmurée sur ordre du tyran. La pièce de Jean Anouilh, écrite en 1942 en plein conflit mondial, change la focale. Il n’est plus question de débat entre justice divine et loi humaine, il s’agit de convictions et résistance morale contre l’injustice de l’ordre établi.
Un décor minimaliste, des costumes d’aujourd’hui, les protagonistes s’avancent à tour de rôle en bord de scène. Pour des échanges vifs, serrés, tumultueux, dans une gestuelle puissamment expressive où la force des mots tentent d’infléchir l’inéluctabilité des maux. « Certes, c’est une sale besogne mais la loi l’oblige pour sauver la nation », plaide Créon, « aucun diktat ne peut faire obstacle à la conscience morale », rétorque Antigone. Fragilité d’un être en accord avec de hautes valeurs contre des décisions iniques au nom d’une prétendue justice…
Le dilemme est de toute modernité ! Un cri de colère contre lois et décisions injustes et immorales, un sublime acte de résistance au péril de sa vie… Qui interpelle chacun, d’hier à aujourd’hui, face à des choix « œdipiens » : se taire ou se rebeller ? Vendre son âme ou s’opposer ? Une mise en scène au cordeau, des acteurs habités, une interprétation saisissante et émouvante. Yonnel Liégeois, photos Sébastien Toubon
Antigone, Didier Long : jusqu’au 12/07, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. Théâtre de Poche-Montparnasse, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21). Plus tôt dans la journée ( les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h), entre en scène Madame de Sévigné. Béatrice Agenin lit ses lettres, Sébastien Lapaque les commente : au temps de Louis XIV, une femme libre.
Au théâtre de l’Athénée (75), Igor Mendjisky présente Notre humble avis. L’auteur et metteur en scène imagine une émission de radio avec des citoyens qui commentent leurs choix et passions. Histoire de s’interroger avec humour sur les fondements de la critique culturelle.
Peut-être l’auteur, acteur et metteur en scène Igor Mendjisky (né en 1983) a-t-il été inspiré par « Le Masque et la plume », célèbre confrontation de critiques diffusée depuis 1955 (le dimanche sur France Inter). Peut-être pas… Quoi qu’il en soit, dans Notre humble avis, sa dernière pièce, des critiques amateurs échangent leurs commentaires, diffusés sur l’antenne d’une radio locale : un ancien professeur en meneur de jeu, un réparateur de vélos, un restaurateur, une galeriste, une étudiante…
De l’humour au micro…
Il est question à l’antenne, de littérature, de cinéma, de peinture, etc. Et c’est l’occasion de s’empoigner ferme au micro, pour savoir par exemple, si Madame Bovary, écrit par Gustave Flaubert en 1856, est un roman passionné et passionnant ou une suite de situations et de réflexions provoquant l’ennui et favorisant le sommeil. Une certitude, Igor Mendjisky a choisi l’humour comme fil conducteur, et le public ne se prive pas de rire.
C’est d’ailleurs sur l’échange entre les auditeurs (habituellement l’enregistrement est censé se dérouler en studio) et les critiques que repose tout l’enjeu. « La critique se présente comme une posture intellectuelle alors même qu’elle est aussi et toujours une réaction affective et émotionnelle. Plus profondément encore, elle renvoie à notre façon de percevoir et de comprendre une œuvre qu’un autre a créée » pointe l’auteur.
Des masques à la forte personnalité
Assis derrière une table et devant leurs micros, les personnages, interprétés en alternance par Sylvain Debry, Quentin Raymond, Gauthier Wahl, Thomas Roy, Adèle Royné, Ophélia Kolb, Igor Mendjisky et Angélique Flaugère sont drôlement accoutrés, parfois en chaussons, et tous sont masqués. Réalisés par Etienne Champion, les masques créent pour chacun une personnalité forte, à égalité des propos tenus. Dans un de ses spectacles Masques et nez créé il y a plus de quinze ans, Mendjisky s’interrogeait sur « la passion du théâtre » de tout un chacun.
Ici encore, nous sommes au théâtre. Et dans la vie en même temps. C’est drôle et captivant à la fois. Gérald Rossi, photos Rebecka Oftedal
Notre humble avis, Igor Mendjisky : jusqu’au 6/6, 20h30. L’Athénée, 4 square de l’Opéra Louis-Jouvet, 75009 Paris (Tél. : 01.53.05.19.19). En juillet à 22h25, au théâtre du Train bleu dans le Off d’Avignon.
Au Théâtre national de Strasbourg (67), Joël Pommerat présente Les petites filles modernes (titre provisoire). Entre fantasme et réalité, fiction et friction, le choc de deux mondes : celui des adultes et celui d’adolescentes en rébellion. Un spectacle étrange et déroutant.
Sur la scène du Théâtre national de Strasbourg, entre musique – danse et cinéma, un trou noir d’une profondeur angoissante et caverneuse… Du plus lointain, à peine perceptibles dans un rai de lumière, s’avancent deux frêles silhouettes, Deux petites filles modernes. En cette atmosphère inquiétante, toute de noir et blanc, chère au regretté Claude Régy, le décor est planté. Minimaliste, étrange et déroutant.
D’abord une querelle, comme il y en a tant et tant dans les cours de récréation… Deux gamines qui se prennent la tête pour des futilités, déterminées à se crêper le chignon ! Jade ne cesse de harceler Marjorie et, malgré remontrances et avertissements, poursuit son travail de sape jusqu’à son renvoi du collège. Peu importe, les deux filles habitant à proximité, elle s’introduit un soir chez sa jeune voisine et profère des menaces de mort. Curieusement, le dialogue s’engage enfin et les querelles intestines virent très vite en amitié profonde entre elles deux, suite à d’étranges et surprenantes révélations : la nuit venue, les parents de Marjorie se transformeraient en horribles monstres ! Et de se retrouver alors, chaque soir, le jour tombant, pour se raconter des histoires…
Qui se mêlent et s’entremêlent avec d’autres, dans le clair-obscur du plateau : une créature enfermée à vie « dans une boîte métallique sans boire ni dormir », un jeune homme condamné au silence s’il veut la libérer… Du quotidien fantasmé à l’extra-ordinaire banalisé, on ne sait quoi penser entre amitié colorée et noirceur de l’existence ! Entre grosse peluche et silhouettes inquiétantes des parents, la guerre des mondes est engagée entre les adultes et les deux petites filles modernes. Des images hallucinées et hallucinantes qui passent pour la vraie vie, des dialogues imaginaires et complètement décalés, un duo d’une fantastique présence (Coraline Kerléo, Marie Malaquias), une scénographie d’une obscure luminosité !
Un spectacle désarçonnant, déroutant de Joël Pommerat, qui exige l’attention soutenue du spectateur et l’invite tout à la fois à lâcher prise, du grand art dans la mise en scène. Contre le cauchemar et la mort, l’imaginaire, le conte et le rêve qui transfigurent l’espace et le temps. Entre fabuleuses éclaircies et trous noirs, sombre réalité et fulgurances poétiques, l’imprévisible et le provisoire dans l’amour ou l’amitié : ainsi va la vie pour chacune et chacun. Yonnel Liégeois, photos Agathe Pommerat
Les petites filles modernes (titre provisoire), Joël Pommerat : Du 03 au 18/06, lundi au vendredi à 20h, samedi à 18h. TNS, Théâtre National de Strasbourg, 1 avenue de la Marseillaise, 67000 Strasbourg (Tél. : 03.88.24.88.00).
Le 29 mai, Edgar Morin est décédé à l’âge de 104 ans. Le sociologue et philosophe, ancien résistant puis humaniste engagé à gauche, est l’auteur de La Méthode et d’une œuvre à ramifications nombreuses. Un éminent penseur de la complexité et passionné de l’humanité. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Pierre Chaillan.
C’est une perte considérable pour le monde intellectuel français dont il était depuis plusieurs décennies une figure majeure. L’annonce de la mort d’Edgar Morin, ce vendredi 29 mai, plonge aussi dans la tristesse les rangs de la gauche politique et citoyenne dont il était une figure créative à la pugnacité lumineuse et à la réflexivité généreuse. Ces derniers temps, sa longévité ajoutait à son panache d’optimisme et de courage à toute épreuve, forgé dans la Résistance aux heures les plus noires de notre continent européen, sous le joug de la barbarie nazie.
David Salomon Edgar Nahoum est né à Paris le 8 juillet 1921. Ses parents, juifs originaires de Salonique (Grèce), se sont installés en France lors de la Première Guerre mondiale. Un drame marque les premières années de la longue vie du philosophe et sociologue. Ce fils unique, âgé seulement de 10 ans, va perdre sa mère. Est-ce le manque irrémédiable qui produira chez lui une véritable prise de conscience de la fragilité mais aussi de la force de la vie ? Quoi qu’il en soit, une perception très profonde de la condition humaine se mettra très jeune chez lui au service du respect des autres. Ce sens de l’humain sera le fil conducteur de son existence. Son combat humaniste passe d’abord par l’antifascisme et l’antinazisme au cours de ces terribles années 1930-1940 durant lesquelles la bête immonde antisémite dévore le monde. Son éveil précoce à la politique date du Front populaire. Comme il le racontera plus tard, il est « enthousiasmé par l’ambiance pleine d’espoir qui règne dans le monde du travail au cours des grèves du printemps 1936 ». Mais, très lucide des dangers du fascisme, le jeune politisé, libertaire et internationaliste, se mobilise en faveur de la République espagnole.
L’antifascisme et l’antinazisme
C’est en 1941 qu’il transforme ses idées généreuses en actes. Il rejoint le PCF et entre en résistance en 1942 sous le pseudonyme de « Morin », nom qu’il adoptera définitivement. Dans un entretien accordé à l’Humanité le 25 octobre 2019, il évoquait ainsi son engagement dans « l’armée des ombres » : « Quand j’avais 20 ans, je voulais vivre, connaître les expériences de la vie. Mais c’était une époque où je sentais qu’il y avait une sorte de lutte mondiale menaçant toute l’humanité. Cela m’a conduit à m’engager dans la Résistance communiste. (…) C’était un acte patriotique, mais c’était quelque chose de plus ample : le sort de l’humanité était en jeu… » Après ces années de lutte clandestine, le jeune résistant, engagé volontaire, devient attaché à l’état-major de la 1ère Armée française en Allemagne en 1945, puis chef du bureau « Propagande » dans le gouvernement militaire français en 1946. À la Libération, après cette expérience outre-Rhin, il écrit l’An zéro de l’Allemagne, où il dresse un état des lieux du pays, insistant sur l’état mental du peuple vaincu, en état de « somnambulisme », en proie à la faim et aux rumeurs.
Engagé contre la guerre d’Algérie
C’est la période durant laquelle Maurice Thorez l’invite à écrire dans l’hebdomadaire les Lettres françaises. En 1948 et 1949, il rédige des articles dans la rubrique Arts et spectacles du Patriote résistant, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), avant d’en partir à la suite de divergences. Il s’éloigne alors du PCF à partir de 1949 et en sera exclu en 1951. Depuis 1950, titulaire d’une licence en histoire et géographie et d’une licence en droit, il est entré au CNRS et fait partie du Centre d’études sociologiques dirigé par Georges Friedmann. À l’image de ce dernier ou encore de Sartre, il côtoie les compagnons de route et intellectuels engagés et parfois critiques du PCF. En 1955, il participe à la fondation du comité contre la guerre d’Algérie. Il complète sa formation universitaire en philosophie, économie et sciences politiques, en véritable autodidacte. On retrouve dès lors Edgar Morin sur tous les fronts intellectuels. Il est à l’origine de plusieurs revues comme Arguments, qu’il cofonde en 1956, Communications et la Revue française de sociologie.
En défricheur, il s’intéresse aux pratiques culturelles encore émergentes en publiant l’Esprit du temps (1960) et la Rumeur d’Orléans (1969). Sur le plan politique, il vogue au sein de la social-démocratie et reste ainsi attaché à un projet d’émancipation qu’il préfère maintenant socialiste. En 1965, il conduit une étude transdisciplinaire sur une commune du Finistère en Bretagne, publiée sous le nom de la Métamorphose de Plodémet (1967), où il séjourne près d’un an. Ce sera un des premiers essais d’ethnologiedans la France contemporaine. Durant ces années 1960, il part près de deux ans en Amérique latine, où il enseigne à la faculté latino-américaine des sciences sociales de Santiago du Chili. En 1969, il est invité à l’institut Salk de San Diego. Il y retrouve Jacques Monod, l’auteur du Hasard et la Nécessité. C’est la période durant laquelle il conçoit les fondements de la « pensée complexe » et de ce qui deviendra sa Méthode. En 1970, Edgar Morin est nommé directeur de recherche. Il ne cesse alors de participer aux débats intellectuels et médiatiques. Il dirige le Centre d’études des communications de masse (Cecmas) de 1973 à 1989, qui publie des recherches sur la télévision, la chanson dans la revue Communications.
Les « oasis de résistance ou de solidarité ».
Il conduit ensuite son œuvre majeure, la Méthode, publiée entre 1977 et 2004. En s’appuyant sur une vision interdisciplinaire de l’enseignement, il invite à penser l’humain dans sa complexité autour d’un universalisme qui tient compte de son environnement. Très attaché à l’éducation et à la connaissance d’autrui, il considère qu’« enseigner la compréhension entre les humains est la condition de la solidarité intellectuelle et morale de l’humanité ». Et, comme il le souligne dans l’Humanité en 2015, il encourage à ce sujet à regarder de près ce qu’il nomme « les oasis de résistance ou de solidarité ». Toujours en éveil, à l’écoute des idées neuves, il écrira une soixantaine d’ouvrages. Les plus marquants ? Les six tomes de La Méthode : Le paradigme perdu – la nature humaine, la nature de la nature (premier tome de La Méthode, Seuil, 1977), La vie de la vie (tome II), La connaissance de la connaissance (tome III), Les idées (tome IV), L’humanité de l’humanité – L’identité humaine (tome V), Éthique (tome VI, Seuil, 2004).
Edgar Morin édite aussi plusieurs ouvrages qui reviennent sur son passé, dont Autocritique en 1959, Vidal et les siens en 1989, Itinérance en 2006, Mon chemin en 2008 et Les souvenirs viennent à ma rencontre en 2019. Directeur de recherche émérite au CNRS depuis 1993, il est nommé docteur honoris causa de plusieurs universités à travers le monde. Son travail exerce une forte influence sur la réflexion contemporaine, notamment dans le monde méditerranéen et en Amérique latine, jusqu’en Asie. Il crée et préside l’Association pour la pensée complexe (APC). Il reste attentif à la recherche d’un chemin, sinon d’une voie émancipatrice globale. Il est alors de plus en plus sensible à la question environnementale en se disant attaché à une « politique de civilisation« , il invite à une « prise de conscience de la communauté du destin terrestre ».
Contre le « Choc des civilisations »
À l’approche d’un siècle d’existence, le sociologue publie encore Impliquons-nous (Actes Sud, 2015) un ouvrage sous forme de clin d’œil à Stéphane Hessel où, plus que l’indignation, il en appelle à l’implication. Le 13 octobre 2015, rédacteur en chef d’un jour de l’Humanité, il enjoignait à prendre une voie émancipatrice en ces termes : « Être humain, c’est à la fois épanouir son » moi », mais toujours dans la communauté. C’est d’ailleurs une aspiration qui traverse toute l’histoire humaine, qui s’est incarnée dans le socialisme et le communisme et va s’incarner sous des formes nouvelles. (…) L’émancipation humaine se pose aujourd’hui au niveau global. » Et d’ajouter sans se départir de son espoir : « Une nouvelle conscience planétaire naît un peu partout à l’heure actuelle, mais elle n’est pas encore devenue une force historique. »
Dans la dernière période, en sage jamais assagi et toujours prompt à dénoncer les injustices, il rejette en bloc la théorie du « choc des civilisations ». Il propose, au contraire, de créer des passerelles entre les humains, les cultures et les religions, ce qui le conduira à accepter un dialogue avec « l’islamologue » suisse décrié Tariq Ramadan, et dont l’échange paraîtra sous le titre L’urgence et l’essentiel (Don Quichotte, 2017). Certains lui reprochent la naïveté de cet échange. Toujours sensible aux évolutions du monde, il a continué à partager ses prises de position en faveur d’une communauté internationale de justice, en s’engageant pour la paix, particulièrement aux côtés du peuple palestinien dont il demandait encore « la reconnaissance d’un État » dans nos colonnes le 31 mai 2024. Jusqu’à son dernier souffle, la recherche de compréhension de l’autre aura guidé ses recherches et sa pensée.Pierre Chaillan
Sur la scène de la Comédie de Reims (51),Maurin Ollès présente Hautes perchées. Une pièce sur les femmes addictes à la drogue, la place des institutions de santé et de justice. Entre musique et humour, un spectacle divertissant et instructif.
Le nom de sa compagnie théâtrale, déjà, en dit long sur le personnage ! À la tête de La crapule, Maurin Lollès s’impose de longue date comme un homme qui sait où poser la sienne, dans les marges diverses et variées de la société : hier jeunes délinquants ou personnes autistes, aujourd’hui femmes addictes à la drogue. Une population marginalisée, invisibilisée… Normal, comme pour l’alcoolique, l’image du toxicomane reste figée dans l’imaginaire commun, celle d’un homme !
Aussi, pour écrire et construire le spectacle, le metteur en scène est parti à la rencontre des publics concernés, des multiples intervenants et spécialistes. Dont les propos se retrouvent sur le plateau autour de quatre figures féminines premières : Marie-Fleur, consommatrice de drogue (incarnée par Mélissa Zehner), Zouzou, directrice d’une structure de soins (Émilie Incerti-Formentini), Mona, juge de l’application des peines (Clara Bonnet) et Astrid, chercheuse sur les questions de drogues (Mathilde Edith Mennetrier). Et pour les accompagner, entre musiques et chansons, un trio de musiciens qui déborde d’énergie et de sonorités.
Loin du banal théâtre documentaire, Hautes perchées nous offre d’authentiques séquences de vie. Qui mêlent joies et douleurs, espoirs et rechutes pour poser au final les questions qui fâchent : quelle mise en place d’une politique de prévention, quels moyens humains et financiers accordés aux structures sanitaires et sociales ? « La pièce se termine en musique, en fanfare ! Elle nous aura fort surpris, bien divertis et sacrément instruits », écrivait notre consœur Amélie Meffre en ces colonnes. Avec l’humour au rendez-vous, une manière originale d’inviter chacune et chacun à se sentir concerné. Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage
Hautes perchées, Maurin Ollès : Du 02 au 05/06, 20h. La Comédie, 3 Chaussée Bocquaine, 51100 Reims (Tél. : 03.26.48.49.10). L’Atelier, 5mn à pied de la Comédie, 13 rue du Moulin brûlé.
Au Théâtre National Populaire de Villeurbanne (69), Jean Bellorini présente Le petit prince. Par le metteur en scène et directeur du TNP, l’adaptation du livre culte d’Antoine de Saint-Exupéry avec François Deblock et la troupe chinoise du Yang Hua Theatre. Un regard autre sur une œuvre emblématique à (re)découvrir, un spectacle d’une incroyable beauté. Fabuleux, magnifique !
Dans le cadre inspirant du théâtre parisien des Bouffes du Nord, une piste circulaire cernée de moult roses en leur petit vase… Revêtu de son blouson d’aviateur, un homme fend les lumières et pose son appareil, modèle miniature, dans la blanche cendrée. Panne de moteur, faible réserve d’eau, huit jours pour réparer – survivre – redécoller… Un petit d’homme s’avance, il parle mandarin. Peu importe, dans les fables et contes rien d’impossible, le langage est d’abord dialogue avant de se la jouer frontière ou barrière.
Il est peu dire que cette création du Petit prince, orchestrée par maître Bellorini, étonne et surprend, subjugue et éblouit ! Par la musique, le chant, la qualité d’interprétation de la troupe chinoise, l’incroyable prestation des deux jeunes comédiens Li Yichen le petit prince (13 ans) et Jin Zhenhe l’enfant chinois (6 ans) cet après-midi-là… En Chine, le livre de Saint-Exupéry se vend chaque année à deux millions d’exemplaires. Après l’adaptation des Misérables avec la même maison de production basée à Pékin, la poursuite de la collaboration s’annonce magistralement réussie : comme le Petit prince à la rencontre du renard, les uns les autres se sont merveilleusement, et poétiquement, « apprivoisés » !
Deux heures d’un spectacle total à l’imaginaire ébouriffant entre français et mandarin, musique et poésie Tang en date du VIIIème siècle pour dépoussiérer une œuvre universellement connue et la rendre inédite à l’œil et l’oreille d’un public invité ainsi à renouer avec son enfance. Invité aussi à mesurer la richesse du choc entre deux cultures pourtant si différentes, invité enfin en ces temps de guerre et d’intolérance à chanter la fraternité et à découvrir la profondeur du lien à nouer avec l’autre, rose ou renard, adulte ou enfant, proche ou étranger. Surtout lorsque la représentation s’ouvre avec le Ne me quitte pas de Jacques Brel en langue chinoise, forte émotion garantie. De François Deblock en convaincant narrateur à Xue Fei en magnifique conteur, de l’accordéoniste chinoise Chen Minhua aux chanteuses Liu Fanqing et Xiaoliu, c’est l’excellence émerveillée.
En quête d’amour ou d’amitié, au final épris de sa fragile rose à protéger, le petit d’homme vaque d’une planète l’autre sur son pousse-pousse, comme la Mère Couragede Bertolt Brecht sur sa carriole d’un champ de bataille à l’autre. La beauté des images, la puissance poétique entre musique et chants concourent au sublime, nous plongent au tréfonds de notre humaine condition. Qu’on se le dise, ce petit prince nous convie à de grands possibles ! Yonnel Liégeois
Le petit prince, Jean Bellorini : du 30/05 au 06/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Le Théâtre National Populaire, 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00). Du 30/10 au 07/11, Théâtre de Carouge (Suisse). Le 20/11, Scène nationale de l’Essonne (Évry). Le 21/11, Scène nationale de l’Essonne, Évry en coréalisation avec l’EMC (Saint-Michel-sur-Orge). Les 26 et 27/11, Maison des arts de Créteil.
« On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux »
Le Petit Prince vient d’une planète à peine plus grande que lui sur laquelle il y a des baobabs et une fleur très précieuse, une rose, qui fait sa coquette et dont il se sent responsable. Le Petit Prince aime le coucher de soleil. Un jour, il l’a vu quarante-quatre fois ! Il a aussi visité d’autres planètes et rencontré des gens très importants mais qui ne savaient pas répondre à ses questions. Sur la Terre, il a apprivoisé le renard, qui est devenu son ami. Et surtout, il a rencontré l’aviateur, échoué en plein désert du Sahara. Alors, il lui a demandé : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! ».
« J’ai ainsi vécu seul, sans personne avec qui parler véritablement, jusqu’à une panne dans le désert du Sahara, il y a six ans. Quelque chose s’était cassé dans mon moteur. Et comme je n’avais avec moi ni mécanicien, ni passagers, je me préparai à essayer de réussir, tout seul, une réparation difficile. C’était pour moi une question de vie ou de mort. J’avais à peine de l’eau à boire pour huit jours. Le premier soir je me suis donc endormi sur le sable à mille milles de toute terre habitée. J’étais bien plus isolé qu’un naufragé sur un radeau au milieu de l’océan. Alors vous imaginez ma surprise, au lever du jour, quand une drôle de petite voix m’a réveillé. »
Le petit prince, Antoine de Saint-Exupéry (Folio Gallimard, 104 p., avec des aquarelles de l’auteur, 7€50).
Après le festival d’Avignon 2025, en tournée internationale, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.
Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.
Un solo sur La Valse à mille temps
Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon.Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.
La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanette, les Bourgeois, les Flamands versus les Flamingants, la Chanson des vieux amants, Vesoul, Amsterdam, Bruxelles, Quand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.
Chacun sa grammaire pour danser Brel
Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…
La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage
Il y a 90 ans naissait le Front populaire. Derrière les congés payés, la semaine de quarante heures et l’élan démocratique de 1936, se dessine aussi l’empreinte de nombreux francs-maçons engagés dans la République sociale. À l’occasion de cet anniversaire 1936-2026, retour sur ces Frères qui voulurent faire entrer davantage de lumière dans la cité. Paru sur le site 450.fm, un article d’Alexandre Jones.
Le Front populaire appartient à ces rares moments où l’Histoire semble soudain accélérer le pas L’Europe bruisse alors des bottes du fascisme. Hitler est au pouvoir depuis 1933. Mussolini règne en Italie. L’Espagne vacille bientôt vers la guerre civile. En France, les ligues d’extrême droite ont tenté la démonstration de force du 6 février 1934. Face à cette montée des périls, socialistes, communistes et radicaux décident l’union. Le scrutin de mai 1936 leur donne raison. Dans cette coalition victorieuse, les francs-maçons sont nombreux.
Non parce que la franc-maçonnerie aurait dirigé le Front populaire dans l’ombre – fantasme classique des imaginaires complotistes, nourri jadis par Vichy et la presse antisémite, et qui ne résiste à aucune analyse historique sérieuse –, mais parce que les loges constituent alors un immense laboratoire républicain, laïque, social et humaniste. Le Grand Orient de France (GODF) demeure profondément lié à la culture radicale et républicaine de la IIIe République.
La Grande Loge de France (GLDF) nourrit également une réflexion spirituelle et sociale attentive à la dignité humaine. L’Ordre mixte international Le Droit Humain, quant à lui, accueille des femmes et des hommes engagés dans les luttes d’émancipation. Il convient d’abord de lever une ambiguïté persistante : Léon Blum, chef du gouvernement, n’est pas franc-maçon – ce point est historiquement établi. Son attachement aux valeurs républicaines, sa culture dreyfusarde et son engagement socialiste le rendent évidemment proche des sensibilités qui traversent les loges, mais il n’appartient à aucune obédience.Le tableau maçonnique du Front populaire est donc celui de ses ministres et de ses grandes figures de second rang, non de son Premier ministre.
Les personnalités confirmées
Jean Zay s’impose comme la figure la plus lumineuse. Initié en 1926 à la loge Étienne Dolet du Grand Orient de France, à l’Orient d’Orléans, mais aussi affilié à une loge de la Grande Loge de France L‘éducation civique, à l’Orient de Paris, il entre au gouvernement Blum comme ministre de l’Éducation nationale et des Beaux-Arts à trente et un ans à peine. Sa vision est profondément émancipatrice : il porte la conviction que la culture et le savoir constituent des droits, non des privilèges. Nous lui devons notamment le projet du futur Festival de Cannes, conçu comme une réponse démocratique aux instrumentalisations fascistes de la Mostra de Venise. Son destin tragique – assassiné par la Milice en juin 1944 – fait de lui, bien au-delà de la seule histoire maçonnique, un martyr de la République.
Roger Salengro, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Blum, appartient à la Grande Loge de France, à la loge La Fidélité n° 256, à Lille. Homme de la classe ouvrière du Nord, syndicaliste, ancien combattant de la Grande Guerre, il incarne une certaine façon d’habiter la République – par le bas, par le travail, par la fidélité à sa parole. Sa mort, en novembre 1936, conséquence directe d’une campagne de calomnies orchestrée par l’extrême droite, frappe le gouvernement en plein cœur et révèle jusqu’à quel degré de violence les adversaires du Front populaire sont prêts à s’abaisser.
Marc Rucart, ministre de la Justice, présente la singularité d’une double appartenance : le Grand Orient de France d’une part, via la loge La Fraternité vosgienne à Épinal, et l’Ordre mixte international Le Droit Humain de l’autre. Cette double affiliation illustre la fluidité des engagements maçonniques dans certains milieux radicaux, où l’appartenance à l’Ordre se conjugue volontiers avec un féminisme et un universalisme affirmés.
Camille Chautemps, radical, président du Conseil en 1937 et 1938, figure parmi les hauts dignitaires maçonniques les mieux attestés de cette génération au sein du Grand Orient de France. Maurice Viollette, ministre d’État, y est également généralement admis, même si la documentation précise de sa loge reste fragmentaire dans les sources ouvertes. Georges Monnet, ministre de l’Agriculture, est quant à lui rattaché au Grand Orient de France, à la loge Le Phare Soissonnais.
Pierre Mendès France occupe une place à part, qui mérite d’être restituée avec exactitude. Initié le 19 mai 1928 à la loge à l’Orient de Paris, puis affilié à la loge Honneur et Probité à l’orient de Pacy-sur-Eure, dans l’Eure dont il est le député depuis 1932, il est alors le plus jeune avocat de France – vingt et un ans. Son appartenance maçonnique est réelle, mais brève et peu active. Il ne se réinscrit pas après la guerre, et renonce à toute activité dans les loges dès 1945. Secrétaire d’État au Trésor en 1938 dans le gouvernement Daladier, il appartient bien à la génération forgée par le Front populaire, à ces hommes pour qui l’engagement républicain, la rigueur intellectuelle et le sens de l’État constituent une même exigence morale. Sa trajectoire ultérieure – gouvernement de 1954, négociations de Genève mettant fin à la guerre d’Indochine, modernisation de la gauche non communiste – dépasse largement le seul cadre maçonnique, mais on ne comprend pas pleinement le républicanisme mendésiste sans mesurer le terreau où il a pris racine
Dans les temples maçonniques des années 1930, les débats sont intenses et souvent douloureux. Il y est question de paix, d’école publique, de justice sociale, de condition ouvrière, de montée des totalitarismes. Les loges ne sont pas des havres préservés du monde : elles en reflètent les fractures. Beaucoup de frères voient dans le Front populaire non une révolution, mais une tentative d’équilibre entre liberté politique et progrès social. D’autres s’en méfient, redoutant les grèves, les occupations d’usines, l’influence communiste. Car la franc-maçonnerie n’est pas un parti : elle rassemble des hommes – et des femmes, dans certaines obédiences – aux convictions diverses, que traverse en commun une exigence de méthode, de fraternité et de perfectionnement intérieur. Les acquis de 1936 portent une marque symbolique que les francs-maçons de l’époque n’ont pas manqué de percevoir.
Les congés payés ne sont pas seulement une réforme économique. Ils constituent une reconnaissance de la dignité du travailleur, du droit au repos, du droit à la culture, du droit à exister hors de l’usine. Derrière les photographies des premiers départs vers la mer, derrière les vélos et les tentes et les visages heureux, il y a une vision presque initiatique de l’émancipation humaine. L’homme ne doit pas être réduit à sa seule force de production. Cette conviction, qui circule dans les loges depuis des décennies, trouve là l’une de ses traductions les plus concrètes. Lorsque le régime de Vichy interdira la franc-maçonnerie en 1940, il ne se trompera pas sur ce qu’il abat. Dans l’imaginaire des ennemis de la République, les francs-maçons du Front populaire incarnent précisément les valeurs à détruire : la laïcité, la démocratie parlementaire, l’universalisme, l’idéal d’émancipation. Les fichiers des obédiences seront livrés à l’occupant. Des frères seront déportés. D’autres, comme Jean Zay, mourront de la main française. Il y a, dans cette persécution, une forme de reconnaissance sinistre : on ne s’acharne pas sur ce qui est sans importance.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, l’anniversaire 1936-2026 résonne avec une acuité particulière. À l’heure des crispations identitaires, des fractures sociales et des défiances démocratiques, revisiter les francs-maçons du Front populaire revient à interroger une vieille question, la même au fond depuis que les hommes construisent des temples et des républiques : comment bâtir une société plus juste sans renoncer à la liberté ? Comment transformer le monde sans y perdre son âme ? Le Front populaire ne fut ni un âge d’or ni une légende parfaite. Ses limites étaient réelles, ses tensions profondes, son épilogue douloureux. Mais il porta une espérance. Cette espérance, dans les loges comme dans la cité, repose sur une conviction simple mais exigeante. L’Homme peut encore se perfectionner lui-même et améliorer le monde qu’il habite. Alexandre Jones
Le 21 mai 2001, il y a 25 ans, la loi Taubira reconnaît la traite négrière et l’esclavage comme crimes contre l’humanité. Le 25 mars 2026, l’ONU adopte une résolution les reconnaissant comme « le plus grave crime commis contre l’humanité ». Par 123 voix et 52 abstentions, dont la France. Paru dans le magazine Sciences Humaines (N°388, 05/26), un article de Nicolas Journet.
Le 25 mars dernier, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qui a fait quelque bruit, même si celui-ci, il faut bien l’avouer, est resté couvert par le fracas des explosions qui frappent le Moyen-Orient. Par 123 voix contre 3, et 52 abstentions, une majorité de pays ont voté pour que la traite et la mise en esclavage des Africains soient reconnues comme constituant « le plus grave crime commis contre l’humanité ». Ce texte, porté par la délégation du Ghana au nom du groupe des États d’Afrique, évoquait ensuite la nécessité « de remédier aux torts historiques subis par les Africains et personnes d’ascendance africaine », et se félicitait de faire « un pas concret vers la réparation de ces torts ».
Vue depuis la France, cette reconnaissance internationale ne résonne pas comme un éclair dans le ciel bleu : il y a vingt-cinq ans que la loi dite Taubira votée sans opposition a reconnu le caractère hautement criminel de la traite atlantique. Plus que le résultat du vote, c’est donc le manque d’unanimité du scrutin onusien qui fait question, étant entendu que d’un point de vue éthique, la condamnation de l’esclavage est partagée. Mais l’éthique n’est pas la politique, et vice versa, et, comme on le verra, les responsabilités historiques, mais aussi la couleur politique et l’alignement international des gouvernements actuels éclairent bien souvent leur vote.
Commençons par les partisans. Ce sont bien sûr tous les pays d’Afrique, du nord comme du sud, les pays du Moyen-Orient, presque tous en Asie sauf le Japon, dont trois grandes puissances, l’Inde, la Chine et la Russie. Ce sont donc des pays aussi bien victimes que non concernés par l’esclavage atlantique qui ont approuvé le texte, sur la base pour ces derniers de leurs affinités géopolitiques. On a remarqué que l’Amérique latine avait le plus souvent approuvé, et des pays comme la Colombie et le Brésil, ayant des populations d’origine africaine plus ou moins importantes, ont pris le parti de leurs minorités, tandis que l’Argentine, cavalier solitaire, est allée jusqu’à voter contre. Il n’y a quasiment pas d’Afrodescendants en Argentine, et cette tocade reflète la posture de son gouvernement férocement antionusien et proaméricain.
Car les deux autres bulletins négatifs sont les États-Unis et Israël. Deux alliés stratégiques, mais qui avancent des motifs différents. Pour Israël, qui n’a rien à se reprocher en matière de traite, c’est la relégation de la Shoah en deuxième ligne qui ne passe pas : n’oublions pas que le texte qualifie l’esclavage des Africains de crime « le plus grave ». Quant aux États-Uniens, leurs sénateurs se sont bien excusés pour l’esclavage et la ségrégation en 2009, mais aujourd’hui, ils ne veulent plus entendre parler de crime ni de réparations d’aucune sorte.
Reste les 52 abstentionnistes, qui tous abondent à condamner l’esclavage et la traite, mais refusent le superlatif criminel. Qui sont-ils : essentiellement les membres de l’Union européenne (dont la France), le Royaume-Uni et certaines de ses colonies de peuplement, Nouvelle-Zélande, Australie, qui tous ont refusé de hiérarchiser les crimes. On reconnaît quand même parmi eux les principaux acteurs de la traite atlantique, leurs alliés européens, plus certains pays qui se verraient bien les rejoindre (Ukraine, Macédoine du Nord). Pour les Européens au passé colonial, la perspective désagréable d’avoir à « réparer des torts », à restituer des biens est toujours envisagée avec la plus grande méfiance. L’esclavage fut un grand crime moral, mais ce qu’en font les pays aujourd’hui ressemble plus à une session du « Dessous des cartes ». Nicolas Journet
« Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent », Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction, s’en réjouit ! Au sommaire du numéro 388, un imposant dossier sur Nos démons intérieurs (les combattre ou les apprivoiser ?) ainsi qu’un long entretien avec le psychologue américain Jonanthan Haidt alertant du fait que l’IA contrôle bientôt la plupart de nos relations humaines. Ce qui invite à revenir au numéro précédent du magazine consacrant justement son dossier, riche et instructif, à l’intelligence artificielle. Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel en ouverture de ses pages au titre des Sites amis. Un brillant magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois
Les huîtrières de Bouzigues portent haut, les flamants roses ne sont pas loin et les hippocampes reviennent. De quoi embarquer illico pour l’Archipel de Thau (Hérault), d’autant qu’une vingtaine d’artistes y met son grain de sel. Face à la mer, aux étangs, aux médiathèques, au milieu de la garrigue ou dans les ruelles, leurs œuvres règnent. Et pour longtemps.
« Contemplation, Méditerranée, Silence » : voilà les trois mots choisis par Chourouk Hriech (1) pour évoquer ses magistrales « Sentinelles silencieuses ». Face à la mer, sur la promenade du Lido à Sète (34), trois totems, recouverts de dessins en noir et blanc, s’élèvent pour nous raconter la ville. Sirène, bateaux, fleurs, personnages… En fouillant dans les archives départementales et dans sa mémoire (elle s’est installée un temps ici après les Beaux-Arts de Lyon), elle a composé dix dessins à l’encre de Chine sur du papier qui ont été reproduits en décors adhésifs. La femme avec ses paniers remplis de poissons ? « Elle m’a été inspirée par une photo. Sans doute une femme de pêcheur. Peut-être quelqu’un reconnaîtra-il sa grand-mère ? » Plus haut, pas loin du cimetière marin où reposent Paul Valery et Jean Vilar, se dresse Octo de Johan Creten. Le sculpteur belge qui vit en partie à Sète s’est inspiré de la raie et des légendes qui l’entourent pour donner vie à une mystérieuse créature en bronze installée dans le nouveau Jardin du Sémaphore.
Au sein des quatorze communes qui composent Sète Agglopôle Méditerranée, une vingtaine de créatrices et de créateurs ont dressé leurs œuvres. Un projet mis en branle il y a près de trois ans, financé par le ministère de la Culture (à hauteur de 10 %) et par l’agglomération qui fête ses 20 ans. Toutes les municipalités quelle que soit leur couleur politique se sont accordées pour célébrer majestueusement l’événement avec les « Balades artistiques en Méditerranée » (BAM). Quatre parcours au sein du patrimoine historique et naturel de l’archipel de Thau sont ainsi proposés aux habitants et aux touristes, en voiture, en bus, en vélo ou à pied. Pour l’heure, seize œuvres les jalonnent, quatre autres sont en attente, suite à des problèmes liés à la conservation du littoral ou d’homologation des matériaux voire retardés à cause de travaux non encore achevés. « Que la fête commence » : c’est le nom du chouette parcours de sept sculptures en acier d’André Cervera (2) dans les ruelles de Poussan. Des créations inspirées par les traditions populaires encore vivaces autour du cochon, animal totémique et de Porcius, seigneur romain ayant donné son nom à la ville.
Au-dessus des quatre façades du centre culturel Léo Malet de Mireval, nous observent Les curieuses et les curieux d’Agnès Rosse, drôles de figures en terre cuite à demi dissimulées qui nous font sourire autant qu’elles nous interpellent. Face au pôle culturel flambant neuf de Frontignan-la-Peyrade, Hervé Di Rosa a lui installé sa Table de désorientation en carreaux de céramique qui invite non sans espièglerie à explorer les lieux alentour. Difficile d’évoquer toutes les créations tant elles sont nombreuses (3) mais il ne faut pas manquer d’admirer dans le Parc Sévigné de Balaruc-les-Bains, Psyché et le Gladiateur, splendide installation faite de résine et de pierre d’Elisa Fantozzi qui revisite les vestiges romains du coin.
De même, allez visiter le Château de Girard à Mèze et admirer les Similitudes de Bob Verschueren, originaire de Tournai (Belgique). Ses cinq sculptures de bronze sont conçues à partir de feuilles identiques, travaillées différemment. « Le monde est plein de gens qui sont à la fois tous différents et tous semblables. Cela serait bien que les gens se disent : on est plus semblables que différents », déclare l’artiste. Enfin depuis Gigean, n’hésitez pas à grimper sur le massif de la Gardiole pour admirer l’abbaye Saint-Félix-de-Montceau et, plus haut, une ombrière en acier imaginée par Jean Denant,Pergolarama, découpée selon le cadastre et mimant la forme d’un arbre. Avec cette vue imprenable sur les paysages qui fleurent bon le thym, un grand bol d’air ne peut pas nuire ! Amélie Meffre
(1) À découvrir sa monographie, Chourouk Hriech, un récit au fil des mondes, composée par une douzaine de contributeurs (critiques d’art, philosophes, historiens…) qui vient de paraître (Beaux-Arts de Paris éditions, 288 p., 39€). (2) Le sculpteur sétois André Cervera est aussi un peintre de talent. Du 29/03 au 07/06/26, le musée Paul Valéry propose Carambolages, une exposition de ses récents tableaux. (3) On retrouve l’ensemble des œuvres et des parcours des BAM sur le site et dans l’application dédiée.
Aux éditions Arcane 17, est paru Mon alphabet d’existence, l’autobiographie posthume de Jack Ralite. L’ancien ministre communiste et homme de lettres se raconte entre son amour pour les arts et les artistes, ses combats pour la culture.
Mon Alphabet d’existence… Quel beau titre pour un ouvrage qui se lit sans modération, en toute liberté, puisant au fil des pages qui alternent savamment souvenirs intimes, publics et portraits savoureux d’artistes qui furent ses amis – Marcello Mastroianni, Ettore Scola, Jean Prat –, une grande et belle leçon de vie entièrement dévouée à la politique, à l’art et aux artistes. Tout commence dès la couverture du livre, des notes manuscrites jetées en vrac, comme celles que prenait Ralite sur des bouts de papier qu’il conservait précieusement dans ses poches. « Sans être poète, Jack Ralite pensait poétiquement », écrit dans sa préface Laurent Fleury. Toute sa vie, Ralite a puisé chez les poètes des citations, non pour fleurir artificiellement ses discours, mais pour repousser plus loin les chants/champs du possible, donner du souffle à cet idéal communiste qu’il avait chevillé au cœur, les partager avec tous, qu’ils soient prolos ou professeurs au Collège de France.
Un communiste atypique
On se promène ainsi dans les souvenirs d’un homme qui dès l’enfance, marquée par l’Occupation et son arrestation par les nazis à 14 ans, ne cessera de lutter contre les injustices et pour l’émancipation humaine. Maire d’Aubervilliers, député, ministre de la Santé en 1981 puis sénateur, Ralite consigne ses souvenirs sans hiérarchie, mais avec la même passion qui ne l’a jamais lâchée depuis l’enfance. Dirigeant communiste, il ne cache rien de ses désaccords avec le parti, « son » parti, qu’il ne quittera pourtant jamais. Vivant toute sa vie, malgré les nombreuses fonctions qu’il a occupées, dans son petit HLM d’Aubervilliers, pour sentir le pouls de ses habitants, il confie : « C’est vrai que j’ai toujours une main chez les artistes et une autre chez les ouvriers. Si j’en lâche une, je boite et je n’aime pas boiter. »
Fondateur des états généraux de la culture, il rencontre poètes, artistes et intellectuels du monde entier. Il fut l’un des principaux artisans de cette idée, fondamentale, de l’exception culturelle. Il nous a laissé des outils pour repenser au présent une autre politique culturelle publique. Laissons le mot de la fin à sa grande amie, Leïla Shahid : « Je dois beaucoup à Jack. La Palestine aussi. Et il restera dans nos cœurs une lueur au bout du tunnel, un guide ». Marie-José Sirach
Le 3 mai 1936, le Front populaire remporte les législatives. Au lendemain de cette victoire électorale, le mouvement contestataire débouche sur une grève générale d’une ampleur inédite. Avec, au final, des conquêtes sociales historiques.
« Tous les militants des organisations syndicales se réjouissent pleinement du triomphe électoral du Front populaire », écrit l’ex-boulanger et dirigeant syndical Julien Racamond dans La vie ouvrière, au lendemain des législatives des 26 avril et 03 mai 1936. L’alliance de gauche a remporté 386 sièges sur 608 au palais Bourbon, le Parti communiste français a doublé le nombre de ses députés. Lors des meetings des semaines précédentes, le changement était déjà palpable. Maurice Thorez, secrétaire général du PCF, mais aussi Léon Blum, pour le Parti socialiste-Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), ont lancé le mot d’ordre « Pain, paix, liberté ». Un slogan repris entre les deux tours lors des manifestations du 1er mai.
Nombre de travailleurs estiment que la victoire électorale doit être un point d’appui pour de véritables conquêtes sociales dans le monde du travail. Aussi, le scrutin du 03 mai ne clôt pas une séquence qui s’inscrit dans un temps plus long et un espace politique plus large. Les émeutes et la tentative de putsch des ligues d’extrême droite, fomentées le 06 février 1934, ont éveillé les consciences quant aux menaces pesant sur la démocratie. Les syndicats et organisations ouvrières ont, dans la foulée, multiplié les manifestations pour défendre les libertés publiques et l’unité du monde du travail. La dynamique du « Rassemblement populaire » antifasciste a nourri la réunification de la CGT et de la CGTU (pour « unitaire ») en mars 1936, puis la coalition entre PCF-PS et parti radical aux législatives.
Le mouvement social ne va donc pas se contenter d’un résultat électoral. Du 11 au 13 mai, les premières grèves éclatent. Les usines aéronautiques du Havre et de Toulouse inaugurent un mode d’action inédit : la grève « sur place » qui bientôt fait tache d’huile avec des centaines d’usines occupées. Fin mai, le ministère du Travail recense jusqu’à 2,4 millions de grévistes. Vingt ans plus tard, La vie ouvrière revient sur ces événements historiques en donnant la parole aux acteurs de juin 36. Lucien Jayat, l’un des responsables de la Fédération CGT des services publics au moment des événements, raconte les occupations. « Les grèves se déroulaient dans une atmosphère chargée d’enthousiasme […] On était accueillis au milieu des rires, des chants, des flonflons d’accordéon et des danses« . D’autres témoins se souviennent de l’extension fulgurante d’un mouvement qui « gagnait tous les magasins et les entreprises comme une traînée de poudre ».
Ces journées marquent une transformation profonde de la place des ouvriers dans la société. La philosophe Simone Weil, qui a vécu le travail en usine, en parle comme d’une expérience exceptionnelle : « cette grève est en elle-même une joie« . La pression populaire conduit rapidement le patronat à demander des négociations. Dans la nuit du 07 au 08 juin 1936, les accords de Matignon sont signés entre l’Etat, la CGT et la Confédération générale de la production française pour la partie patronale. Ils entérinent des avancées sociales majeures, telles une hausse des salaires de 7 à 15% et la reconnaissance des délégués du personnel. S’y ajoutera, les semaines suivantes, la conquête des plus emblématiques dispositions de ce magnifique printemps : la semaine de quarante heures et les quinze premiers jours des congés payés ! Régis Frutier
Le Front populaire, la vie est à nous, Danielle Tartakowsky (éd. Découvertes Gallimard, 144 p., 16€20). La bourse ou la vie – Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Ludivine Bantigny (éd. La découverte, 368 p., 23€). La belle illusion – Culture et politique sous le signe du Front populaire, Pascal Ory (CNRS éditions, 1038 p., 17€00). Que reste-t-il du Front populaire ? Histoire d’un mythe politique, Aude Chamouard (éd. JC Lattès, 112 p., 9€90).
Au cinéma Christine (75), le festival Jazz à Saint-Germain des Prés rend hommage à Michel Portal. Avec la projection du film de Benjamin Delattre, Quelques notes sur la liberté. Le musicien nous fait découvrir les coulisses de ses créations.
Disparu le 12 février à l’âge de 90 ans, Michel Portal étaitun virtuose de toutes lesmusiques, jazz-classique-contemporaine, un rebelle de la clarinette aux multiples facettes… Natif de Bayonne en 1935, il fait ses classes au conservatoire de la ville pour s’afficher, quelques décennies plus tard, comme un grandiose électron libre et interprète. Soliste ou compagnon de route des plus doués de sa génération, français ou américains, du multi-instrumentiste Bernard Lubat au regretté guitariste Sylvain Luc, il écume petites ou grandes scènes d’Uzeste à Minneapolis, du New Morning à la fête de l’Huma… De Mozart au jazz, clarinette aux lèvres, il aura tout aimé, tout joué, tout vécu avec passion et intensité. Un homme attachant, d’une profonde et sincère humanité, un musicien à l’immense talent.En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’entretien réalisé en 2016 à l’occasion du Festival de jazz de Saint-Germain à Paris. Entre tradition et improvisation, des pépites désormais à savourer sur platine, de beaux et grands moments de musique et de convivialité. Yonnel Liégeois
La 25ème édition du festival Jazz à Saint-Germain des Prés, du 18 au 24/05. Au Christine Cinéma Club, projection du film Quelques notes sur la liberté : le 20/05 à 18h00 en présence du musicien Daniel Humair et de Benjamin Delattre, le réalisateur. Deux séances supplémentaires auront lieu les 23 et 24/05 à 14h00.
LE PRINCE DE LA CLARINETTE
Comme Obélix, aussi atypique qu’attachant, Michel Portal fait partie de ces gens qui sont tombés dedans tout petit ! « Très jeune, j’ai ressenti la musique », confesse notre homme. Ses maîtres à l’âge de dix ans ? Son père et les autres musiciens de l’Harmonie de Bayonne… Issu d’un milieu modeste, il s’initie alors aux musiques populaires, « la variété au bon sens du terme ». Ses instruments de prédilection ? « La trompette d’abord, nous n’avions pas les moyens de nous payer un piano à la maison ». Premier prix de clarinette du Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1959 et du Concours international de Genève en 1963, Grand prix de la musique en 1983, Michel Portal fut considéré, par les critiques comme par ses pairs, comme « le prince de la clarinette ». De formation classique, il n’hésite pas à s’aventurer sur tous les terrains musicaux. De Mozart à Kagel, de Duke Ellington à Pierre Boulez… « Je suis autant passionné à interpréter un concerto de Ravel qu’une pièce de musique contemporaine de Stockhausen. Dès ma jeunesse, j’ai apprécié les métissages musicaux, le dialogue entre les genres. J’écoute avec un égal bonheur Léo Ferré et le grand Duke ».
« Des musiciens de jazz ont pu me dire que je n’étais pas un jazzman… Et des classiques, que je n’étais pas un classique… C’est possible. Je réponds toujours que je suis musicien, mon itinéraire n’a pas de frontières ». Michel Portal
Solitaire au caractère trempé mais à la tendresse cachée, l’homme nourrit sa richesse d’interprétation à la rage que lui inspire la folie de notre monde. « Je suis toujours étonné par cette course folle contre le temps qui semble caractériser mes contemporains : pour aller où ? Sûrement pour ne pas voir la vérité, pour ne pas penser que le massacre est imminent si rien ne change. Un exemple ? Les relations Israël-Palestine : pourquoi accepter ce « bordel » depuis le temps que ça dure ? J’ai parfois l’impression que les gens construisent leur bonheur sur un langage de mort ». Musicien, Portal se préfère en marchand de rêves ou d’utopies. « Un homme au cœur à gauche certes mais surtout pas un politicien, plutôt un rebelle ! ». Pour le virtuose de la clarinette, la musique est avant tout un jeu de la vérité avec laquelle il est impossible de tricher.
« Mozart, par exemple, est pour moi un compositeur que la musique met en danger. Il vous contraint, comme toute forme de musique d’ailleurs, à vous élever spirituellement, à sortir de l’âge de bête de notre pauvre humanité ». Pour preuve, l’interprétation du « Concerto pour clarinette K622 » que Michel Portal remet en permanence sur l’ouvrage pour tenter d’en percer les mystères. Yeux fermés, regard inspiré, l’interprète nous transporte alors en des territoires inconnus où l’indicible se fait proche, où les notes de son instrument ont le don magique de nous transformer en être beau et intelligent. L’instant d’une mesure, le temps d’une partition, d’une note l’autre, on ose même y croire ! Son souhait majeur ? Rester amoureux de la musique, garder la fraîcheur de l’enfant, laisser son oreille ouverte aux délices de la mélodie… Yonnel Liégeois
Portal, un souffle ardent
Michel Portal est un cas d’espèce dans le paysage musical français. Poly-instrumentiste virtuose (clarinettes, saxophones, bandonéon), il est à la fois soliste international, salué comme « la Callas des clarinettistes », et explorateur infatigable des musiques en liberté. Classique (Mozart, Brahms, Poulenc…), contemporaine (Berio, Boulez, Kurtág, Rihm…), jazz (avec des hommages à Monk, Parker ou Coleman), chanson (Barbara, Nougaro, Gainsbourg), musiques de film… Il traverse les genres comme on franchit des frontières imaginaires, avec le même souffle ardent.
Dans ce livre d’entretiens, Michel Portal se livre sans réserve. Il convoque ses souvenirs, ses rencontres, ses expériences, ses révoltes et ses émerveillements. Ce récit d’une vie musicale intense est aussi celui d’un homme libre, polymorphe et insaisissable. Un hommage vibrant à la musique comme terrain de jeu, de désir et de risque. Une célébration du son dans tout ce qu’il a de plus direct, de plus magique, de plus humain. Patrick Frémeaux
Le souffle Portal – Du classique au jazz : de Mozart à Monk, Franck Médioni (éd. Fremeaux&Associés, 160 p., 20€).
Aux éditions Globe, Stefano Massini publie Donald. Sans caricature, une partition littéraire qui appelle la scène. Avec ou sans musique !
Stefano Massini est un écrivain, un auteur dramatique d’envergure, dont la pièce les Frères Lehman, sur la banque d’investissement qui provoqua la crise financière monstre de 2008, a connu un retentissement international. Il vient d’ajouter à son répertoire, riche de quelque vingt-cinq œuvres théâtrales dont 7 minutes, un texte sobrement intitulé Donald. C’est de Trump qu’il s’agit. On l’a en couverture, avec sa cravate rouge qui tombe jusqu’à la braguette.
Le mérite littéraire de ce texte n’est pas dans la caricature (Trump n’est-il pas naturellement la sienne ?), mais dans la stricte genèse de son apparition au monde jusqu’au sommet de sa tour de New York, quand Stefano Massini lui fait dire : « L’heure est venue, oui/ l’heure est venue/de descendre/ parmi les fourmis/ dans la fourmilière/ l’heure est venue/ de descendre/ en ascenseur/ à pic/ du penthouse au niveau zéro/ voire/ voire/ peut-être/ encore/ plus bas », car « La domination/ n’est pas en haut/ elle est là/ en bas/ dessous »…
Ainsi va s’accomplir, à rebours, l’assomption plébéienne du slogan « Make America Great Again ». Auparavant, on aura suivi, à la lettre, les étapes de la vie d’un cancre blond qui escroquait déjà ses condisciples, rejeton d’une mère écossaise et d’un père d’origine allemande, guidé par la hargne d’un combattant du ring qui s’inspire du général Custer, lequel n’était que colonel. Devenu progressivement un promoteur immobilier cousu d’or, dans l’Amérique des Cadillac et des burgers, peuplée de miss à tout faire, Donald a de surcroît été formé au cynisme le plus éhonté par son âme damnée, son « best friend », l’avocat Roy Cohn.
Donald apparaît tel un brûlot écrit par la main d’un homme civilisé, né à Florence, pour qui l’esprit de finesse est spontané. Il ne dénonce pas bille en tête la bêtise au front de taureau du personnage, ses tares moquées ou excusées du bout des lèvres. Il s’en tient à une distance certaine. Il ne fait que laisser entendre, en somme, dans la partition au caractère objectif de son poème narratif dramatique, en vers blancs à parfaitement scander. Pour sûr, cela appelle la scène, à une seule voix d’homme ou de femme, ou encore de façon chorale pour un oratorio grinçant avec ou sans musique. On aimerait bien voir et écouter ce Donald prenant corps. Stefano Massini, son auteur, a pu affirmer, magnifiquement, que « le théâtre est le dernier rite laïc ».Jean-Pierre Léonardini
Donald, Stefano Massini, traduit de l’italien par Nathalie Bauer (Globe, 272 p., 20€)
Au théâtre de L’épée de Bois, Bernard Sobel présente Les Anonymes. Le metteur en scène, âgé de 90 ans, met en regard deux auteurs de langue allemande, Franz Kafka et Hermann Broch, poursuivant une exploration jusqu’à l’os de textes en écho avec notre temps. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Samuel Gleyze-Esteban
Voilà des années que le théâtre de Bernard Sobel se résout à un quasi-ascétisme, contraint par le peu de moyens avec lesquels il se débrouille aujourd’hui. Cette épure lui donne la force du geste théâtral rendu à son opération essentielle : faire entendre des textes qui nous précèdent, mais qui travaillent au fond des préoccupations sans âge, qui peuvent être aussi les nôtres. Dans ce diptyque intitulé Les Anonymes se jouent, chaque soir, trois textes. Deux de Kafka, L’Instituteur de village (joué en alternance avec En construisant la muraille de Chine) et Le Secret d’Amalia, que Sobel charrie comme une obsession, mais qui s’offre à chaque fois dans la profondeur irréductible de son intrigue. Puis un texte de Hermann Broch, Le Récit de la servante Zerline, emprunté au chapitre cinq des Irresponsables.
Entre les murs de pierre de la grande salle du théâtre de l’Épée de bois, à la Cartoucherie, ce corpus, à l’aide d’une belle distribution, déploie un ballet d’individualités bouleversées, en lutte intérieure avec des structures sociales qui les dépassent, les déterminent, mais sur lesquelles, soudain, elles parviennent à mettre des mots dans un brutal accès de clairvoyance. Ce sont eux, les Anonymes du titre donné par Sobel : des figures qui sortent du silence quotidien et docile pour se mettre à parler. Des âmes intranquilles, défilant en passagères, charriant leurs histoires, leurs poids de vie, et disparaissant, mais sans avoir commis, par leur tracas, une faille dans l’ordre tacite des choses.
« Le Secret d’Amalia », tiré du « Château » de Kafka
Chez Kafka, c’est ce commerçant aux prises avec un instituteur de village, lequel, ayant publié dans l’indifférence générale un article scientifique sur l’apparition d’une taupe géante dans la région, s’en prend à celui qui, en voulant se faire écho de sa découverte, a produit un texte mieux argumenté. Le récit très drôle de cette passe d’armes, fait par Claude Guyonnet, oppose deux hommes voués à être ignorés par les sphères légitimes de la production de savoir. Puis il y a Le Secret d’Amalia, tiré du Château, où Olga (Valentine Catzéflis) raconte à l’arpenteur K. (Matthieu Marie), à un moment de sa pérégrination sans fin, l’ostracisme dont a été frappée sa famille après que sa sœur a subi, par voie épistolaire, un déshonneur jamais détaillé.
Dans le Récit de la servante Zerline, une domestique (Julie Brochen) se livre à cœur ouvert à un locataire de passage (Sylvain Martin). Klaus Michael Grüber l’avait mis en scène en 1986, à un moment où le dénuement de son théâtre s’était déjà affirmé. Jeanne Moreau était Zerline, que le metteur en scène allemand définissait comme une « terroriste de l’amour ». Zerline aime, mais son amour est pris dans la contrainte de son rôle social. Alors elle manigance, regagne un peu de pouvoir, traversée de la « mauvaiseté » qu’elle observe chez tous les autres. Broch en faisait un témoin de l’ordre du monde qui laissera s’épanouir le nazisme.
Un théâtre du peuple
Comme les créations précédentes de Sobel, Les Anonymes est un spectacle d’un dénuement extrême, mais il ne faut pas prendre ce dénuement pour une absence de forme. Ici, il redouble à la fois des récits émis depuis une position matérielle de rien (seul le décor esquissé d’une chambre bourgeoise pour le récit de Broch, mais où Zerline est cantonnée à une position de servante) et produit une dialectique entre les corps et les structures sociales dont ceux-ci dépendent. Chez Kafka particulièrement, le dédale de noms propres, de quasi-homonymes, de métiers et de fonctions finit par tourner tout seul au-dessus des hommes comme une machine bureaucratique infernale. En juxtaposant ces anonymes, témoins d’un moment où l’humanité commence à se déliter – dans la modernité bureaucratique chez Kafka, dans le nazisme chez Broch –, Sobel dessine aussi trois portraits de personnages secondaires qui, en se mettant à parler, prennent le devant de la scène, et éclairent de leur lucidité une armature sociale jamais révélée.
Ce théâtre du peuple, celui qui fonda le Théâtre de Gennevilliers le réalise avec des moyens extrêmement réduits, dans des conditions de production difficiles. Mais l’intuition fine de son collage permet à ces textes de faire résonner quelque chose de crucial au moment où les démocraties semblent sombrer sur le dos de peuples aliénés à leurs propres consciences. Ce qu’il y a de plus émouvant dans Les Anonymes, c’est la force performative rendue à cette parole qui, quand elle surgit, brise le statu quo, et menace de réveiller avec elles d’autres âmes de leur rêve obscur. «Faisons tout pour ne pas céder à la fatigue», écrit Bernard Sobel dans les quelques lignes qui accompagnent le spectacle. Lui a passé les 90 ans, mais il ne cède pas. Samuel Gleyze-Esteban, photos Vincent-Arnaud Chappe
Les anonymes, Bernard Sobel : jusqu’au 17/05, du jeudi au samedi à 19h et 21h pour l’intégralité, le dimanche à 14h30 et 16h30 pour l’intégralité. Théâtre de L’épée de bois, la Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél : 01.48.08.39.74).