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Makbeth, un magistral délire

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Louis Arene et Lionel Lingelser présentent Makbeth. Avec un K à la place du C, par le Munstrum Théâtre, une version brillante et délirante d’une des pièces les plus célèbres de William Shakespeare.

Obus, grenades et mines explosent sans répit. Flashs aux éclats aveuglants et fumée âcre percent la nuit poisseuse. Les corps se démembrent puis gisent, désormais sans vie. Le vacarme des bombes s’insinue au plus profond des êtres, comme une symphonie au-delà du funèbre. Avec des allers-retours, dans un trouble émotionnel, entre les landes de l’Écosse médiévale et les guerres contemporaines. Devant un public capturé jusqu’au fond des fauteuils, c’est ainsi que démarre le nouveau spectacle du Munstrum Théâtre. Après sa création à Châteauvallon, scène nationale du Var, Makbeth fait escale à Lille, avant une tournée qui s’annonce copieuse.

La pièce se signale avec un « k » pour la distinguer de l’originale signée William Shakespeare. En 1972, Eugène Ionesco avait proposé une réécriture à sa sauce tragi-burlesque de cette pièce du Britannique et prolifique auteur. Macbett prenait alors deux « t » finaux. Ici, Louis Arene et Lionel Lingelser proposent une adaptation très personnelle de cette œuvre ultime publiée quelques années après la mort de l’auteur en 1616. Macbeth est incontestablement l’œuvre la plus sombre de Shakespeare, l’une des plus célèbres aussi, avec son lot de meurtres et de désespoirs nés dans la pensée confuse de dictateurs fous. Une pièce qui, pour le Munstrum, résonne sinistrement avec « la douleur du monde actuel ».

Malice, humour et hémoglobine

Pour Lucas Samain, qui signe l’adaptation, voilà « l’histoire d’une ambition dévorante qui s’accomplit dans un premier meurtre et en entraîne d’autres en cascade ». Macbeth s’est emparé du pouvoir. Son règne dictatorial s’épuise dans le sang. Sur scène, bien après les formidables combats du début, voilà le temps des intrigues et des meurtres en solo. Le fil du récit parfois se distend, au risque d’égarer, et l’on aurait aimé un peu moins de longueurs. Mais l’équipe avait prévenu, il ne s’agit pas d’une énième lecture du Macbeth original. La démesure, le décor débridé, le grand-guignol qui ont fait la marque de fabrique de la compagnie depuis sa création en 2012 sont avec malice et humour au rendez-vousMakbeth est d’évidence une des éclosions fortes de ce printemps.

Mentionnons la musique originale et les créations sonores de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen. Louis Arene, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Lionel Lingelser, Anthony Martine, François Praud, et Erwan Tarlet ? Les comédiens sont tous parfaits en simples soldats face à la mitraille, en sautillant fou du roi, en traîtres vengeurs, en rois et reine assoiffés de puissance et pris à leur propre piège sans autre issue que leur trépas. Makbeth, juché sur la tour d’arbitre d’un match de tennis, n’est plus au final habillé richement que de sa couronne. Avec le corps recouvert du bout des orteils à la pointe des cheveux d’une matière écarlate et gluante. Son épouse a rejoint les mondes parallèles de la folie. Sans illusion, il contemple encore un instant son œuvre barbare et sanglante. Vraiment, le Munstrum sait magnifier le rouge vif. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, Louis Arene et Lionel Lingelser : du 10 au 13/06, les mardi et mercredi à 20h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h.Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Malakoff, Scène nationale du 05 au 07/11. Théâtre Varia, Bruxelles du 12 au 14/11. Théâtre du Rond-Point, Paris du 20/11 au 13/12. Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’est mosellan les 05 et 06/03/26. La MC2, Grenoble les 11 et 12/03.

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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Valentina, une histoire de cœur

Au théâtre des Abbesses (75), Caroline Guiela Nguyen présente Valentina : une enfant roumaine se fait interprète pour sa mère, venue se faire soigner en France. D’un battement de cœur l’autre, la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire.

Avec les outils du conte et aux frontières du documentaire, Caroline Guiela Nguyen nous entraine dans le parcours tortueux qui mène une jeune Roumaine à jouer les interprètes pour sa mère malade, venue se faire soigner en France. La fillette de neuf ans est confrontée à une série d’épreuves, à l’école comme à l’hôpital, dont elle sortira non sans encombres. Après des pièces chorales, comme Lacrima dont l’action a lieu au cœur d’un atelier de haute couture à Paris, de dentelle à Alençon et de broderie à Mumbaï, Carolyne Guiela Nguyen se focalise sur un récit plus intime, présenté en ouverture des Galas du Théâtre national de Strasbourg, qu’elle dirige depuis 2023.

Exil et santé

Ce nouveau festival rassemble dans tous les lieux du TnS « des artistes qui ont créé leurs spectacles avec des personnes dont les trajectoires de vie n’ont pas encore rencontré nos plateaux ». Y fut programmé Marius, d’après Marcal Pagnol, créé par Joël Pommerat avec des détenus. Dans le même esprit, Valentina est joué par une mère (Loredana Iancu) et sa fille Angelina (en alternance avec Cara Parvu), rencontrées parmi des personnes de la communauté roumaine et rom venues passer des auditions pour le projet. La metteuse en scène souhaitait explorer une langue latine, proche du français, mais pas suffisamment pour être comprise quand il s’agit de parler de pathologie complexe, de patient à médecin. La pièce est née d’une rencontre avec l’association Migrations Santé Alsace qui favorise l’accès des populations exilées aux soins de santé, notamment grâce à des interprètes. C’est là qu’elle a appris que, « faute de professionnels pouvant assurer la traduction, les familles avaient recours à leurs propres enfants ».

« Il était une fois », annonce une voix off qui accompagnera les épisodes de Valentina. Mais cet appel à l’imaginaire et au merveilleux est vite rompu par une question bien réelle. Comment, une fois arrivée en France avec sa fille, la maman va-t-elle se débrouiller pour se faire entendre du médecin et saisir ses explications ? Arrivera-t-elle a faire réparer son cœur qui flanche ? Après de vaines tentatives par gestes ou traductions de son téléphone, elle n’a d’autre solution que de s’en remettre à Valentina qui a vite appris le français à l’école. La fillette est alors confrontée à la gravité de la maladie maternelle et se sent également obligée de mentir à l’école pour couvrir ses absences et garder secret l’état de sa mère. La tâche est trop lourde pour la petite : elle est prise au piège de ses propres mensonges, sa mère la voit dépérir sans rien y comprendre, isolée dans sa langue. Seul un miracle pourra sauver la situation. Il advient par la magie  de l’amour et la narration se boucle sur un happy end.

Du conte au documentaire

Le réalisme de la mise en scène, appuyé par la présence constante d’une caméra qui projette en gros plan les faits et gestes des comédiens, entre en contradiction avec l’univers du conte. D’autant que les battements de cœur qui, au plateau, soulignent les émotions des personnages, tirent la pièce vers le pathos. La féérie a du mal à opérer. Pour autant, on se laisse davantage convaincre par l’aspect documentaire du projet. Il renvoie à des histoires bien réelles : face au droit fondamental de se soigner que les institutions publiques devraient leur garantir par souci d’égalité, certaines personnes allophones n’y ont pas accès faute d’interprètes. Les questions de langue et de traduction sont l’autre fil rouge qu’on peut suivre pour apprécier ce spectacle.

La metteuse en scène s’y entend à passer d’un idiome à l’autre, à faire valser les sonorités chez les acteurs. Les mots s’entrelacent et se mêlent aux accents des violons de Marius Stoian et Paul Guta, deux autres Roumains embarqués dans cette aventure. On entre en sympathie avec Loredana Iancu, parfaite en femme vaillante et mère dévouée. Angelina Iancu pétille de malice et d’intelligence : elle excelle dans son rôle d’interprète simultanée et de petite menteuse, jouant avec nuance et retenue les épreuves que traverse l’héroïne. Chloé Catrin, tour à tour cardiologue et directrice d’école, incarne la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Valentina, Caroline Guiela Nguyen : jusqu’au 15/06, du lundi au samedi à 20h (relâche le jeudi), le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 16/09 au 03/10, TNS de Strasbourg. Du 08 au 12/10, Célestins de Lyon. Valentina ou la vérité est paru chez Actes-Sud-Papiers.

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Mathieu Bauer voit rouge !

Au théâtre Silvia Monfort (75), Mathieu Bauer présente Palombella rossa. Le metteur en scène et cinéphile adapte l’un des premiers films de Nanni Moretti, au titre éponyme. Une invitation à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique.

À l’automne 1989 sort sur les écrans Palombella rossa, de Nanni Moretti. Le mur de Berlin n’est pas encore tombé. Le grand leader charismatique du Parti communiste italien (PCI) Enrico Berlinguer est mort quelques années auparavant, laissant son parti et la gauche italienne en proie à un grand désarroi. Cette même année, Moretti sillonne, caméra à la main, les réunions de cellule du PCI et saisit sur le vif les discussions, âpres, passionnées et passionnantes des militants à l’heure où la direction propose de changer le nom du parti : la Cosa est un documentaire de grande portée historique et politique. Ces deux films ont inspiré le travail de Mathieu Bauer. C’est tout autour de la piscine où se déroule l’étrange match de water-polo du film de Moretti que Mathieu Bauer a installé son petit monde. Sur le grand plateau du théâtre, les bords d’un bassin avec ses plots, ses lignes, ses gradins et sa petite buvette aux couleurs vives plantent un décor plus vrai que nature (scénographie Chantal de La Coste) tandis qu’une bande-son diffuse les bruits sourds, étouffés des cris des joueurs de water-polo qui plongent dans la piscine (création sonore d’Alexis Pawlak).

Rendez-vous manqué avec l’histoire

C’est Nicolas Bouchaud qui endosse le rôle de Michele Apicella, personnage principal de cette histoire. En peignoir ou en maillot, bonnet de bain sur la tête, il arpente les bords du bassin en proie à moult interrogations, comment être – encore – communiste à l’heure où tout semble partir à vau-l’eau. Notre héros est devenu amnésique suite à un accident de voiture. Son arrivée sur le plateau, un volant à la main, est un moment cocasse qui plonge sans pathos le spectateur au cœur du sujet. Michele Apicella tente de recoller les morceaux d’une mémoire trouée, souvenirs d’enfance et de militant s’entremêlent dans le désordre. Comme dans le film de Moretti, on assiste à la projection de la scène culte et terrible du Docteur Jivago où, dans ce tramway moscovite bondé, le rendez-vous raté entre Lara et Youri renvoie au rendez-vous manqué avec l’histoire.

Sur le bord du bassin, Apicella s’affronte avec sa fille, avec son entraîneur ; il répond à une journaliste venue l’interviewer mais celle-ci ne cesse de lui couper la parole, estimant que ses réponses sont trop longues ou trop complexes. La télévision berlusconienne imprime déjà sa marque de fabrique fascisante qui désormais a pignon sur écran partout dans le monde. L’heure est à l’entertainment, au divertissement, aux clashs et aux confessions scabreuses. La parole et la pensée politique n’y ont plus leur place : c’est le triomphe de la vulgarité. Alors sans transition, une chanteuse pousse la chansonnette (formidable Clémence Jeanguillaume). Du passé, mais pas n’importe lequel, faisons table rase. Apicella résiste, questionne, se questionne. Qu’a-t-il fait de sa vie ? Joueur de water-polo ? Militant communiste dont la seule trace est sa vieille carte du parti retrouvée au fond de la poche de sa veste ? Transformer le monde ? Mais pour quoi faire quand le socialisme réel a lui-même trahi l’utopie communiste ? Comment retrouver le sens du collectif ? À ce moment-là, le sens de l’histoire échappe à Apicella. Renoncer, ne pas renoncer…

Des interrogations à l’aune du monde d’aujourd’hui

Même si elle ne manque ni d’audace ni d’ambition, la mise en scène de Mathieu Bauer, toujours en work in progress, pèche à certains endroits par un trop-plein d’intentions, de peur de rater sa cible ? Louable tentative, quoi qu’il en soit, que de requestionner cette période là où d’aucuns s’étaient empressés de déclarer la fin de l’histoire. Mathieu Bauer s’interroge à l’aune du monde d’aujourd’hui, tentant, à la manière de Moretti à son époque, de se jeter à l’eau, de se débattre comme un beau diable avec ces questionnements qui sont les nôtres sur la gauche, le communisme, le libéralisme. Les ballons rebondissent là où on ne les attend pas et les joueurs ratent leur pénalité, l’arbitre siffle à en avaler son sifflet.

Palombella rossa n’est en rien désespérant mais nous incite à la jouer collectif, à remettre un peu d’utopie dans les rouages de la pensée politique, du courage (et il en faut), sans manichéisme et avec une pointe d’autodérision nécessaire. C’est déjà ça. On songe alors au dernier film de Moretti, Vers un avenir radieux et on se reprend à rêver un autre monde… Marie-José Sirach, photos Simon Gosselin

Palombella rossa, Mathieu Bauer : Du 03 au 14/06, du mardi au vendredi à 20h30, le samedi à 19h30. Théâtre Silvia Monfort, 106 rue Brancion, 75015 Paris (Tél. : 01.56.08.33.88).

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Fragile et attachante ménagerie !

Jusqu’au 01/06, au Lucernaire (75), Philippe Person propose La ménagerie de verre. Le premier grand succès de Tennessee Williams, avec des comédiens sensibles et attachants. Un univers familial banal, mais plutôt déglingué. Sans oublier la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette  organisée en Île-de-France par le théâtre Mouffetard.

Quelque chose ne tourne pas rond chez les personnages de cette Ménagerie de verre, écrite en 1944 par un auteur jusque-là méconnu, un certain Thomas Lanier Williams III pour l’état civil. Tennessee Williams, c’est son nom de plume, devient célèbre du jour au lendemain avec ce texte, pensé d’abord pour le cinéma. Il a trente-quatre ans. S’enchaînent alors les succès et les récompenses, comme pour le toujours célèbre Tramway nommé désir, joué 885 fois à New York puis porté à l’écran par Elia Kazan. Tennessee Williams est un auteur prolifique, en même temps qu’un homme qui affronte la vie avec difficulté. S’en suivent traitements médicaux, vie sentimentale tendue, drogue et boisson…

Entre fiction et monde réel

Son œuvre en témoigne, dès cette Ménagerie de verre, souvent présentée comme en bonne partie autobiographique. Le père de Tennessee était un homme imprévisible et celui évoqué dans la pièce en est un reflet aux contours acides. Sur la scène du Lucernaire, la photo accrochée au mur pourrait être la sienne. C’est en fait celle de l’auteur, ce qui a pour effet d’accentuer l’intimité, la proximité entre la fiction et le monde réel. La mise en scène de Philippe Person veille à cette sensibilité confortée par le jeu des acteurs.

Tom Wingfield, interprété par Blaise Jouhannaud, travaille dans le service des expéditions d’une usine de chaussures. Comme l’auteur dans sa jeunesse. Tom veut fuir sa condition misérable et l’univers familial, souvent drôle mais étouffant. Le soir, il dit aller au cinéma. Peut-être ment-il ? Peut-être va-t-il retrouver quelque ami ou compagnon d’infortune ? Amanda Wingfield, la mère, interprétée par Florence Lecorre, tente de maintenir le groupe à flot. Tâche ardue depuis la fuite du père. Alors elle se réfugie dans son passé, quand elle savait parler aux garçons et les ensorceler. Mais c’était hier. Avant-hier même. Aujourd’hui, il est plutôt question de caser Laura, interprétée par Alice Serfati. La jeune fille boitille, mais surtout souffre d’une timidité paralysante. Ce qui ne rebuterait pas Jim (Antoine Maabed) jeune homme invité un soir, mais déjà engagé auprès d’une autre demoiselle.

Pas désespérés, juste broyés

Laura n’est pas en phase avec les espoirs des uns et des autres. Elle n’est pas une demeurée, juste une jolie jeune fille perdue dans le monde. Tom essaie d’exister sans éteindre trop tôt sa jeunesse, Amanda tente toujours d’éviter le naufrage. Même si elle sait qu’elle écope parfois le Titanic avec une petite cuillère… On l’aura compris, et ce n’est pas dévoiler un peu plus l’intrigue, que de dire que rien ne va en s’améliorant. Il faut souligner le dynamisme et la délicatesse du jeu de chacun, jamais réduit à des inadaptés à la vie sociale. Les personnages de cette ménagerie ne sont pas désespérés, rien que broyés par une société où les salaires sont misérables, les emplois rares et les rêves vraiment innombrables. Gérald Rossi, photos Juliette Ramirez

La ménagerie de verre, Philippe Person : jusqu’au 01/06, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris 6e (Tél. : 01.45.44.57.34).

La marionnette dans tous ses états

Jusqu’au 28/05, le théâtre Mouffetard (Centre national de la marionnette) organise la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette. Des spectacles qui font la part belle à la création contemporaine, engagée et militante, à voir à Paris ou en divers lieux d’Île-de-France : Pantin, Noisy-le-Sec, La Courneuve, Montreuil. Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine. Réservation sur place ou au Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44).

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Wonnangatta, un polar métaphysique !

Aux Plateaux sauvages (75), jusqu’au 24/05, Jacques Vincey présente Wonnangatta. La pièce de l’Australien Angus Cerini, aux allures de western absurde, offre un singulier terrain de jeu au duo Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter.

Après avoir découvert l’écriture d’Angus Cerini avec L’Arbre à sangmis en scène par Tommy Milliot en 2023, Jacques Vincey, qui aime les auteurs contemporains et les défis, s’attelle à Wonnagatta, l’épopée de deux hommes à la recherche d’un troisième, disparu, puis de son présumé meurtrier. À deux jours de cheval du bourg le plus proche, Harry est venu livrer son courrier à Jim Barclay, quand il rencontre Riggall. Les deux hommes trouvent la maison du fermier désertée, le lit défait, des vêtements épars et son chien, Baron, les yeux « brillants de faim et d’angoisse »… Suivant l’animal, ils tombent sur les restes de Jim, enterrés dans le lit de la rivière. Le crime réclame justice. Harry soupçonne Bramford, le valet de ferme, et embarque Riggall dans une dangereuse cavalcade à travers le bush australien, pour le débusquer.

Ce sont des hommes de peu de mots qu’incarnent Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter. Angus Cerini imbrique dans le dialogue des descriptions d’un paysage aussi rude que leurs paroles. Il faut aux comédiens une écoute constante l’un de l’autre, pour tenir le rythme de ces changements de régime narratifs : ils se donnent la réplique tout en décrivant, telles des didascalies, leurs faits et gestes, leur environnement. Ils évoquent aussi ciel, nuages, beauté des lieux traversés, embuches rencontrées… L’écriture d’Angus Cerini, à la fois musicale et rêche, est rendue par la remarquable traduction de Dominique Hollier. Cet étrange duo porte la violence d’un William Faulkner, et la poésie épique d’un Jim Harrison. La mise en scène, au fil du rasoir, établit une vraie complicité d’acteurs, un jeu physique sous tension permanente. Harry le leader entraine Riggall, consentant malgré lui, dans une vaine aventure. Une histoire d’hommes brutaux. Une histoire d’amitié et de vengeance. Pour Jacques Vincey, ce couple a quelque chose de Vladimir et Estragon dans En attendant Godot. « Une histoire vraie », précise l’auteur en sous-titre.

Pour le public australien, la pièce fait référence à un crime crapuleux non élucidé, qui défraya la chronique : en 1917, un fermier – Jim Barclay – est retrouvé mort dans une région montagneuse et isolée du bush, à Wonnangatta. Transposé en France, ce scénario apparaît comme une quête de vérité et de justice, où l’on en vient à questionner l’essence même du mal et de la cruauté humaine, dans une nature à la fois grandiose et hostile. Ces grands espaces auxquels se confrontent les deux protagonistes dans leur cavalcade ne sont figurés ici que par ce qu’ils en disent, à leur manière peu loquace. Se mêlent à leurs échanges lapidaires des descriptions imagées et de brèves considérations philosophiques. La puissance d’évocation du texte suffit à faire naître devant nous scènes macabres, prairies, plaines, montagnes infranchissables, tempête de neige, boue et brouillard… La bande son se charge des pépiements d’oiseaux, bourdonnement de mouches, hurlements des chiens sauvages, rugissement du vent, galops des chevaux.

La scénographie, minimaliste, de Caty Olive tire la pièce vers l’abstraction. Sans cesse creusé par les interprètes, transformé en un chaos sinistre à l’instar de leur déshérence, le plateau vide et gris est éclairé par une série de tubes néons. Sous ces lumières glauques et blafardes, rampent des nappes de brouillard. Le metteur en scène a choisi de privilégier la langue de l’auteur et de se focaliser sur ces deux cow-boys sortis d’un western métaphysique en noir et blanc, à la Jim Jarmush. « Notre travail consiste à faire entendre la pièce sans parti-pris formel qui viendrait résoudre les questions multiples, le grand trouble dans lequel nous plongent Harry et Riggal », confie Jacques Vincey. Merci à lui de nous faire découvrir Angus Cerini, auteur de nombreuses pièces souvent primées et montées hors d’Australie. Mireille Davidovici

Wonnangatta, Jacques Vincey : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 19h, le samedi à 16h30 et 20h. Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.40.31.26.35).

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Contes et fées, la démystification

Jusqu’au 24/05, à la Manufacture des Abbesses (75), Antoine Brin présente Et à la fin ils meurent. Plus précisément, « la sale vérité sur les contes de fées »… Une pièce inspirée par la bande dessinée de Lou Lubie qui rappelle combien, au fil du temps, les contes dits pour enfants n’ont pas toujours été de jolies histoires.

Nous voilà prévenus par le titre, Et à la fin ils meurent, autrement dit les héros des contes de fées ne sont pas éternels. Même si beaucoup d’entre eux ont eu plusieurs vies… Sur la scène, une tour de carton-pâte, un arbre ridicule et au milieu, la grille d’entrée d’un parc avec derrière, sans doute, un fabuleux château, annoncent les réjouissances. Entre vérité historique argumentée et blagounette potache. On le sait, les personnages de contes évoluent généralement dans un manoir, parfois dans une forêt… Même si le metteur en scène et adaptateur, Antoine Brin, a choisi de les installer d’abord où ils se trouvent, c’est-à-dire dans un imaginaire collectif. Tout en s’inspirant clairement de la BD éponyme de Lou Lubie parue en 2021.

Sa ferme intention, réussie ? Tordre le cou à quelques rengaines. Les personnages des contes ne sont pas des gentils. Enfin, selon les versions. Car au fil du temps, plusieurs auteurs se sont inspirés des mêmes histoires pour en livrer leur version intime. Et c’est là que l’on découvre, si on ne le savait pas déjà, que lesdits récits ne sont souvent pas à mettre entre toutes les oreilles. Car l’on s’y trucide de bon cœur. Dans des ambiances de corps de garde ou de soirées trop arrosées. Même les versions les plus édulcorées sont montrées du doigt. On pense par exemple au roi salement incestueux de Peau d’Âne, qui mériterait bien plus qu’une ritournelle (chez Jacques Demy) pour être propulsé sur de meilleurs rails.

Pour déconstruire ces quelques mythes de gentils contes à raconter avant de s’endormir, Pierre-André Ballande, Virgile Daudet, Clara Leduc (ou Eugénie Gendron) et Leïla Moguez endossent le rôle de conteurs, voire celui des personnages. Souvent dans un semblant de pagaille très drôle, ils disent et jouent les diverses versions, sans en cacher les angles salaces, gores, inconvenants, etc. Le jeu est assumé, à la façon de certains stand-uppeurs. L’énergie développée sur le plateau ne masque pas le projet : dénoncer une « prétendue naïveté » alors qu’il s’agit de violences, de perversions, de refoulements et de travers insupportables. Même si passent par là des magiciens, des princes charmants et quelques fées pas sages du tout. Gérald Rossi, photos Sabrina Moguez

Et à la fin ils meurent, Antoine Brin : jusqu’au 24/05, du mercredi au samedi à 19h. La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris (Tél. : 01.42.33.42.03).

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Amour, à mort, Amor(t) !

Aux Plateaux sauvages (75), la metteure en scène et comédienne Lou Wenzel présente Amor(t). Entre théâtre et danse, la directrice artistique du Garage théâtre en terre nivernaise s’interroge sur les arcanes de la relation amoureuse : de la séduction au rejet, de la tendresse à la violence. De la beauté formelle à la puissance charnelle, un spectacle d’une rare intensité.

Devant le miroir de la chambre, joliment vêtue dans sa robe d’un rouge éclatant, la jeune femme s’apprête et soliloque tout en fignolant son maquillage. Une ultime petite touche et la voilà parée, enjouée mais inquiète tout de même… « Heureuse », dit-elle, « même si ça ne se voit pas », s’empresse-t-elle d’ajouter ! Son rendez-vous amoureux semble contrarié, il n’est pas encore arrivé, il ne va certainement pas tarder. Comme Madeleine que le grand Jacques attend là avec ses lilas, il n’arrive pas, pour elle son Amérique et son espoir. Une attente qui fait poindre en la mémoire de l’amante un passé autrement plus anxiogène : amour, à mort, Amor(t) ? À dire vrai, une précédente relation sentimentale qui semble générer des souvenirs douloureux : des mots dits et maudits, maux dits ou maux réels, violences physiques ou verbales… Est-ce phantasme ou réalité ? Tandis que l’éprise s’efface en fond de scène, surgis des coulisses ou dessous la couche, jaillissent alors deux couples de danseurs. Qui s’enlacent et se repoussent, s’embrasent et s’éloignent, s’embrassent et s’égarent. Pour toujours, pour un instant seulement ? Nul ne sait encore.

La danse, solo ou duo, prend le pas sur la parole. Tendresse à fleur de peau ou mouvements hachés et saccadés, tantôt langoureuse, tantôt tumultueuse, la gestuelle des corps supplée la litanie des mots. Outre la beauté des êtres animés ainsi ballotés entre passion et répulsion, une chorégraphie ciselée au cordeau qui embarque le public en un ballet de questions : il n’y a pas d’amour heureux, a chanté Aragon le poète, entre force et faiblesse rien n’est jamais acquis ! « Qu’est-ce qui fait que l’amour dérape, nous échappe ? Où se niche la violence en nous, en l’autre ? », s’interroge Lou Wenzel. « Qu’est-ce qui fait aussi qu’on reste debout, qu’on résiste ? ». Un spectacle où la sensualité des corps irradie le plateau, cinq talentueux interprètes sur le fil de l’inconscient qui habillent l’espace scénique de leur imaginaire charnel. Des figures d’une rare intensité où perle l’émotion, parlent les corps : le geste brise le silence, entrelacs et chutes bruissent sur le parquet. En toute intimité, la vérité d’un langage autre qui révèle la face cachée de nos amours. Yonnel Liégeois, photos Pauline Le Goff

Amor(t) de Lou Wenzel, avec Hortense Monsaingeon et les danseurs-danseuses de la compagnie Yma : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).

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Vire roule À vif !

Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.

Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.

Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.

Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.

Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois

Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).

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Jeux d’ailes et de plumes !

Au Cratère d’Alès (30), puis à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône (71), Petr Forman présente La conférence des oiseaux. Une version plus visuelle que spirituelle du poème soufi de Farid al-Din Attar : le voyage fantastique du peuple ailé dans un décor des Mille et une nuits, avec effets spéciaux et projections 3D. Une merveille pour les yeux. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Les frères Forman, marionnettistes de formation, baladent depuis vingt-cinq ans leurs productions depuis leur Tchéquie natale à travers le monde, dans leur propre dispositif ambulant, construit sur mesure pour chaque spectacle, dans la tradition du théâtre forain. « On a un chapiteau, la structure, les caravanes autour, on s’occupe du montage et du démontage, tout cela c’est naturel pour nous. Depuis la Baraque réalisée avec la Volière Dromesko, les Voiles écarlates créées sur notre péniche, on a toujours voyagé et tout fait nous-mêmes. Nos projets sont peut-être un peu grands, mais on veut suivre cette idée de voyager avec eux, comme à l’époque où le théâtre était naturellement ambulant ». À l’entrée du chapiteau, polygone de toile de trente mètres de long sur dix de haut, zébré noir et blanc, les spectateurs prennent leur billet dans une petite guérite et chacun se voit remettre le masque d’un oiseau de son choix. L’ambiance promet d’être bon enfant.

Une somptueuse volière orientale

Sous la tente, conçue spécialement pour La Conférence des oiseaux, les gradins sont installés sous un dais enveloppant, composé de tapis et tissus persans. Le plateau est décoré de panneaux aux motifs orientaux, déplacés pour les besoins du récit. Sur scène, les comédiens danseurs évoluent à l’écoute d’un conteur. Il est question de rois cruels et sanguinaires… De quoi fuir cette contrée. Plus tard, les artistes vont se costumer et se maquiller à vue, en oiseaux, dans de petites cabines à roulettes équipées de miroirs qui, retournés, reflèteront le public. L’espace scénique, imaginé par Petr Forman et son scénographe Josef Lepša, est à géométrie variable et se transformera pour simuler le périple des volatiles grâce à des déploiements de rideaux, des projections en 3D, des manipulations d’étoffes.

Séduisant écrin pour cette fable qui a connu la célébrité en Occident grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour la mise en scène de Peter Brook au Festival d’Avignon 1979 ! Joué dans le monde entier avec succès, ce scénario a, par ailleurs, inspiré au compositeur Michaël Levinas l’une de ses premières œuvres marquantes, en 1985. Petr Forman, lui, a découvert La Conférence des oiseaux lors de sa tournée, grâce à sa traduction en tchèque par un ami de son père Miloš Forman. Le poète soufi Farîd al-Dîn Attâr (1142-1220) reprend un conte persan pour en faire un conte mystique : fuyant un royaume cruel et injuste, l’histoire d’un groupe d’oiseaux à la recherche de leur véritable roi, le Simorgh. « Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus », exhorte la Huppe qui prend la conduite des opérations. Après de longs atermoiements, il est difficile de quitter ce que l’on possède, les plus courageux décollent. Au terme d’un voyage mouvementé et périlleux, il leur est révélé que ce Simorgh n’est autre qu’eux-mêmes : « Ils cherchaient un roi mais le portaient en eux […] Le soleil de sa majesté est un miroir. Celui qui se voit dans ce miroir y voit son âme et son corps. […] Il a appris ce qu’il voulait savoir mais il est le seul à comprendre ».

Les oiseaux se cherchent un roi

Le poème d’origine relate leurs hésitations et incertitudes et, à l’instar d’autres récits orientaux, est émaillé de contes, d’anecdotes, de paraboles. Officiant pour une fois sans son jumeau Matěj, le metteur en scène s’appuie sur le texte de Jean-Claude Carrière, assez fidèle au conte soufi, mais l’adapte avec Ivan Arsenjev en le réduisant à une narration édulcorée, portée par la voix off d’un récitant. Les protagonistes ne diront rien de leur caractère, de leurs doutes et de leurs errements. Les comédiens se contentent, une fois déguisés en volatiles, de se déployer dans la salle en exhibant au milieu du public une belle panoplie de costumes et masques sophistiqués, à l’image des différentes espèces. Ils brassent l’air de leurs ailes, grands éventails portés à bout de bras, piaillent et dansent, imitant dans leurs comportements Rossignol, Perroquet, Paon, Canard, Perdrix, Héron, Pie, Faucon, Chouette et autres… Après de longs atermoiements, la gent ailée s’envole, plongeant dans le décor qui s’anime et se creuse avec des projections en relief, du mapping vidéo, des effets spéciaux dignes d’un film de fantasy. Le spectateur se laisse alors porter par une musique planante dans un périple visuel et cinétique. Les chorégraphies, plutôt basiques, simulent vol, chute, lutte contre les éléments qui se déchaînent en tonnerre et pluie sur la bande son…

Que reste-t-il de la fable morale et mystique de Farîd al-Dîn Attâr, où les oiseaux représentent les humains ? Le sage soufi, pour trouver le Simorgh et atteindre la vraie nature de Dieu, doit franchir sept vallées et leurs secrets : Recherche, Amour, Connaissance, Doute, Détachement, Unité de soi et Effroi, la dernière étant Dissolution totale de soi et éveil vers le rien. « Ne craignez pas l’échec mais il est possible qu’en cours de route, vous buviez votre propre sang », prévient un géant des montagnes. Or, les aventures des volatiles se résument ici à une traversée des images, grâce à des technologies et à une réalisation de haute qualité. Son et lumière, jeux d’ailes, d’étoffes et de nuages finissent par nous submerger, jusqu’à nous faire perdre le sens de cette quête conduisant à l’ascèse. Envers et malgré la voix de Denis Lavant qui nous tient en éveil. Mireille Davidovici

La Conférence des oiseaux, Petr Forman. Du 15 au 21/05 à 20h30, le dimanche à 19h : Le Cratère, Square Pablo Neruda, Place Henri Barbusse, 30100 Alès (Tél. : 04.66.52.52.64). Du 23 au 29/06 (sous chapiteau à Saint-Gengoux-le-National) à 20h, le dimanche à 17h : Espace des Arts, 5 bis avenue Nicéphore Niépce, 71100 Chalon-sur-Saône (Tél. : 03.85.42.52.12).

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Israël-Palestine, un autre jour…

À la Manufacture des Œillets (94), les 16-17 et 18/05, le Théâtre des Quartiers d’Ivry organise trois soirées autour des textes de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien (1941-2008). Avec, en outre, une rencontre-lectures autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Un regard décalé, poétique et musical, sur un conflit qui ensanglante le Proche-Orient depuis moult décennies. Yonnel Liégeois

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), à la Manufacture des Œillets les 16-17 et 18/05, David Ayala orchestre Un autre jour viendra : entre musique et chants, trois temps forts rythmés par les mots et vers de Mahmoud Darwich, figure de proue de la poésie palestinienne et porteur d’un message de paix. « Mon pays n’est pas une valise », dit l’un de ses célèbres poèmes. Il est la Voix de l’exil, la voix d’un peuple déplacé, contraint et meurtri. Né en Galilée aujourd’hui israélienne, Mahmoud Darwich est un phare pour tout le monde arabe et bien au-delà, une lumière reconnue dans le monde entier. Œuvre majeure de la poésie contemporaine, nostalgie d’une patrie perdue, les poèmes de Darwich ne contiennent ni hargne ni haine mais bien plutôt l’esprit d’une tolérance universelle.

Un autre jour viendra, David Ayala :  les 16 et 17/05 à 20h, le 18/05 à 16h. Avec un artiste invité à chaque représentation (la comédienne Blandine Bellavoir le 16/05, l’acteur et réalisateur franco-algérien Reda Kateb le 17/05, l’acteur Sofian Khammes le 18/05) et les artistes permanents Sophie Affholder, David Ayala, Hovnatan Avedikian, Jérôme Castel, Cécile Garcia-Fogel, Astrid Fournier-Laroque, Hervé Gaboriau, Bertrand Louis, Fida Mohissen, Vasken Solakian. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

Avec aussi une rencontre-lectures, le 17/05 à 15h, autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Le conflit israélo-palestinien suscite des divisions profondes au sein de la société, nourrissant la montée de l’antisémitisme, de l’islamophobie, ainsi que des tensions intercommunautaires et interfamiliales. Dans ce contexte, les théâtres publics sont investis d’une mission essentielle : offrir un espace de réflexion au-delà des simplifications. Leur rôle est de restituer la complexité de la situation. En présentant des textes issus de diverses sensibilités, israéliennes-palestiniennes-internationales, une rencontre animée par Jean-Pierre Han, le directeur de la revue Frictions/théâtre-écritures, qui invite à la réflexion plutôt qu’à l’adhésion à une vérité unique.

Rencontre-lectures : le 17/05 à 15h, avec Nasser Djemaï (directeur du TQI, le Centre dramatique national du Val de Marne), Margaux Eskenazi, Mohamed Kacimi, Hervé Loichemol, Laurence Sendrowiz. Lecture des textes par David Ayala, accompagné par Vasken Solakian (oud). Entrée libre sur réservation au 01.43.90.11.11, par courriel à reservations@theatre-quartiers-ivry.com

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Un Feydeau à tout casser

Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.

Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé (1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.

Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.

Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini

On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).

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Cadiot, un parfum de mélancolie

Au théâtre des Abbesses (75), Ludovic Lagarde présente Médecine générale. Pour sa 8ème collaboration avec Olivier Cadiot en plus de 20 ans, il adapte au théâtre le roman fleuve de l’écrivain. Dans ce passage du livre à la scène, Laurent Poitrenaux, qui fut de toutes leurs aventures, endosse avec brio le rôle du narrateur.

 À la mort de son demi-frère, Closure, artiste et écrivain, se remet en question et se lance dans une quête de soi existentielle. Après une série de déboires plus ou moins farfelus, il va tenter de « repartir à zéro » pour, selon les admonestations du défunt frangin, « conjointer son projet personnel et son projet social ». Pour affronter l’avènement du « 3e système cosmique », il opère ainsi une retraite dans un coin perdu de campagne et s’adjoint la compagnie de deux cabossés par la vie, comme lui. Il y a Mathilde (Valérie Dashwood), une anthropologue revenue au bercail, qui cherche ses repères après trente ans chez les Indiens d’Amazonie et Pierre (Alvise Sinivia) un orphelin sans feu ni lieu, musicien ouvert à toutes les expériences. Il est un peu l’innocent de la bande.

Dans la maison dont Mathilde a hérité, ils tentent de confectionner à trois un « manuel de survie » en milieu hostile. Dans un monde devenu illisible où menacent guerres et désastre écologique, ils constituent une sorte de laboratoire des idées. Maitre du jeu et des horloges, Closure régit leur quotidien. Entre narration, monologue intérieur en voix off et interprétation en direct, Laurent Poitrenaux s’impose en personnage tyrannique, égoïste et fantasque face à une Valérie Dashwood moins convaincante en Mathilde, plongée dans les archives d’une famille dysfonctionnelle pour remonter aux sources de son mal être. Il manipule Pierre, esprit vierge qui ne demande pas mieux que d’apprendre. Alvise Sinivia, qui assure par ailleurs la conception sonore du spectacle, joue avec justesse un jeune homme imperméable aux névroses de ses camarades et fait son petit bonhomme de chemin en bricolant des instruments de musique d’avant-garde quand il n’est pas au piano.

De séquence en séquence, le narrateur démiurge impose à ses personnages des questions pour meubler de réponses la maison vide. Sans que jamais rien ne soit jamais résolu. Ces interrogations ouvrent une quête spirituelle dès le Credo d’une messe de Haydn jouée en début de spectacle sur le grand piano noir, tel un cercueil, à l’enterrement de son frère. « Et homo factus est » (et il fut fait homme), dit le latin à propos de l’incarnation du Christ par l’intercession du Saint-Esprit… Cette question du divin et de la trinité, les comparses vont la commenter en une parodie cocasse : seul moment vraiment drôle du spectacle ! Bien d’autres thèmes sont abordés au fil du roman que feuillettent pour nous les artistes, sous la houlette de Laurent Poitrenaux par le talent duquel les choses les plus complexes se disent facilement, et s’éclairent… « Qu’est-ce qu’on va devenir ? » demande Closure, à la fin de la pièce. « On devient tout court », réplique Mathilde.

« Quel sera le résultat de l’expérience ? Quelles traces laissera-t-elle ? Peut-on dire de la pièce qu’elle en est le résultat ? Ou bien qu’elle est précisément l’expérience en train de se faire ? », s’interroge à son tour Ludovic Lagarde. Il appartiendra au spectateur d’y répondre si toutefois il réussit à trouver son chemin dans ce vagabondage bien mené à travers les 400 pages du livre, guidé par la scénographie simple et fonctionnelle d’Antoine Vasseur. Découpé dans sa profondeur par des panneaux successifs, l’espace permet de remonter dans les méandres tortueux de cette quête infinie du sens des choses entre passé et présent, philosophie et politique, conscient-inconscient-voire jusqu’au seuil du préconscient. Il permet aussi la projection des vidéos signées Jérôme Tuncer : pour simuler le voyage en train vers la campagne de Mathilde, faire surgir les arbres du jardin derrière les vitres et ouvrir aux rêveries.

Médecine générale est une expérience à tenter sans garantie qu’on ne s’y perdra pas. On peut aussi se plonger dans les ouvrages d’Olivier Cadiot. Auteur inclassable, il pousse l’art d’écrire aux confins de la prose et de la poésie dans une permanente recherche stylistique, philosophique et politique. S’y reflète la profonde mélancolie des temps présents sous des abords désinvoltes. Mireille Davidovici

Médecine générale, Cadiot et Lagarde : Jusqu’au 13/05, du lundi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Départs de feu, la dernière publication d’Olivier Cadiot, est disponible chez P.O.L.

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Grand blanc et lointain océan

Les 24 et 25/04, en partenariat avec la Cité des arts de St Denis de La Réunion (97), le Centre dramatique national de l’Océan indien présente Grand blanc. Une pièce mise en scène par Vincent Fontano, auteur de grands récits qui interrogent la société réunionnaise au regard des traumatismes qui parcourent l’Océan indien.

Après Le feu et Loin des hommes (Prix Tarmac 2019, avec la comédienne Véronique Sacri), sur les planches de la Scène nationale d’Amiens, se joue le Grand Blanc. Pour tout décor, un long arbre abattu qui symbolisera une sorte de frontière entre les trois protagonistes :  une jeune femme est venue rendre visite à son père dans une étrange forêt ! Les retrouvailles avec ce géniteur oublié se révèlent âpres et houleuses quand soudain, au cœur de la nuit, surgit un homme blanc qui n’est autre que son père adoptif. Au centre de ce conflit de loyauté, sur fond de racisme et de maladie, elle devra choisir lequel de ses pères elle pourra sauver. Désormais, la pièce de Vincent Fontano vogue son chemin sur les berges de l’Océan indien. Sous la houlette du Centre dramatique national sis à St Denis de La Réunion, sous la protection du piton de la Fournaise qui culmine à plus de 2600m d’altitude…

Dernier né des 38 centres dramatiques, le seul implanté hors de la métropole, le CDN de l’Océan Indien développe un projet culturel et artistique axé sur les écritures et la création théâtrales contemporaines. Soucieux de rayonner sur l’ensemble de son territoire insulaire mais aussi au-delà des océans, il propose un projet solidaire et participatif axé sur l’Ici et l’Ailleurs, la langue et la culture créole, les espaces de confrontation artistique entre culture de référence et culture populaire. Première réunionnaise diplômée de l’école nationale supérieure des arts et techniques du théâtre (Ensatt) à Lyon, comédienne et metteure en scène, Lolita Tergemina en assure la direction depuis 2024. « Ce qui m’anime véritablement ? L’avenir de la filière théâtrale à La Réunion, actuellement en pleine effervescence », confie-t-elle. En l’espace d’une dizaine d’années en effet, de nombreuses compagnies s’y sont établies, suscitant d’importants besoins en accompagnement.

Au cœur du projet « Faire ensemble » de la nouvelle directrice, les dynamiques de coopération se voient renforcées par la nécessité imposée au CDN de quitter ses murs jusqu’en 2028, le Théâtre du Grand Marché étant inopérant pour cause de reconstruction. Tel le partenariat engagé avec la Cité des arts pour le Grand blanc… Entre compagnies associées et résidences de création, en dépit des coupes budgétaires qui frappent l’ensemble des structures culturelles, le CDNOI affiche envers et contre tout un bel avenir. Yonnel Liégeois

Grand blanc : les 24 et 25/04, à 20h. La cité des arts, 23 rue Léopold Rambaud, 97400 Saint-Denis (Tél. : 02.62.92.09.90). Le CDNOI, 2 rue du Maréchal Leclerc, 97400 Saint Denis (Tél. : 02.62.20.33.99).

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Petit théâtre et grand mystère !

Au théâtre de La Huchette (75), Patrick Alluin met en scène les Mystères de Paris. Le roman à succès d’Eugène Sue revisité en comédie musicale, avec trois comédiens-chanteurs qui se prennent au jeu. Une aventure étonnante, joliment réussie.

Quand il écrit les Mystères de Paris et les publie en feuilleton dans le Journal des débats, entre juin 1842 et octobre 1843, Eugène Sue sait vite qu’il tient un succès populaire quasi inédit. Fils de la bonne bourgeoisie, l’écrivain, qui dans un premier temps aurait déclaré à propos du « petit » peuple « Je n’aime pas ce qui est sale et qui sent mauvais », non seulement s’encanaille pour les besoins de sa cause mais le monde modeste de la capitale finit par le séduire. Un peu trop peut-être, car, comme l’on dit, « il tire à la ligne ». De deux volumes imprimés annoncés au départ, l’œuvre arrive à dix. Qu’importe, le récit laisse des traces. Vingt ans plus tard, paraît Les misérables sous la plume de Victor Hugo, chez qui l’on rencontre des personnages comme les Thénardier et Cosette, qui ont comme leur double dans le Paris d’Eugène Sue…

Une quinzaine de personnages

Deux films ont été réalisés autour des Mystères de Paris par Jacques de Baroncelli en 1943, puis par André Hunebelle en 1962. Restait le théâtre, pour lequel ce n’est pas œuvre facile avec ses rebondissements et ses dizaines de personnages. Patrick Alluin, Éric Chantelauze et Didier Bailly ont eu idée d’adapter cette somme et d’en faire… une comédie musicale. Force est de reconnaître que l’idée est excellente. La mise en scène a été confiée à Patrick Alluin, et l’idée, qui tient sans doute de la gageure, était de donner ce spectacle dans l’un des plus petits théâtres de Paris. Voilà qui est fait à la Huchette. Là même où l’on joue inlassablement devant une salle comble, tous les jours ou presque depuis 1957, La cantatrice chauve et La leçon d’Eugène Ionesco. Évidemment, ramener les Mystères à 1 h 40 a nécessité un bon élagage : l’ensemble fonctionne à merveille et l’on suit l’histoire d’une quinzaine de protagonistes, interprétés par trois comédiens-chanteurs. Lara Pegliasco, Simon Heulle, Olivier Breitman (ou Arnaud Léonard) se prennent au jeu avec plaisir.

Sur le plateau lilliputien, garni de toiles peintes pour tout décor (signé Sandrine Lamblin), s’enchaînent dialogues (actualisés sans excès) et parties chantées. Le livret est d’Éric Chantelauze et la musique de Didier Bailly. Les principaux intervenants, comme Rodolphe (duc de Gérolstein), le héros, Fleur de Marie, la pauvresse, ou encore Me Ferrand, le notaire véreux et libidineux, interviennent dans un ballet sans pause. Entrant et sortant de scène à tout moment par l’arrière, le côté ou par la salle, les trois comédiens en profitent pour endosser vite fait un nouvel élément de costume qui permet de les identifier sans doute aucun dans le rôle d’un autre personnage. Et le tout sans fausse note. Au final, et après quelques belles scènes de bagarre où les brigands ont souvent l’avantage, l’harmonie reviendra.

N’en disons pas plus sur l’intrigue, voilà une surprise plutôt agréable dans ce théâtre dirigé par le comédien Franck Desmedt. Il n’est pas déplaisant de suivre les aventures de méchants finalement punis et de gentils qui vivront heureux. Gérald Rossi, photos Fabienne Rappeneau

Les mystères de Paris : du mardi au samedi à 21h. Théâtre de La Huchette, 23 rue de la Huchette, 75005 Paris (Tél. : 01.43.26.38.99).

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