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Véronique Vella, la voix des poètes

Au Théâtre 14, jusqu’au 18/10 à Paris, Véronique Vella, la magnifique comédienne et 479ème sociétaire de la Comédie Française squatte les planches avec Poètes, vos papiers, un fabuleux récital poétique. En compagnie de Benoît Urbain au piano et à l’accordéon, mais aussi à la guitare et à la voix, elle clame et déclame, commente et joue, danse et chante les mots et maux des plus grands poètes. Mis en musique par Léo Ferré, Mathieu Chedid ou son complice de scène : Louis Aragon, Antonin Artaud, Charles Baudelaire, Andrée Chedid, Jean Genet, Nazim Hikmet, Victor Hugo, Marie Noël, Arthur Rimbaud, Paul Verlaine… Entre humour et émotion, un spectacle à ne surtout pas manquer, d’une rare puissance évocatrice quand la vie en vers, et contre tout, ouvre à la liberté, la fraternité, la combativité ! Merci à André Malamut pour son poème découvert sur les réseaux sociaux. Yonnel Liégeois, photo Vincent Pontet

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Di Fonzo Bo, double affiche

Sur la scène des Plateaux sauvages, à Paris, Marcial Di Fonzo Bo met en scène Il s’en va portrait de Raoul (suite) et Au Bon Pasteur, peines mineures. D’un comédien narrant sa vie de l’au-delà à des filles mineures placées en institution religieuse, deux « solo » d’une incroyable puissance et beauté. Entre poésie et réalisme, avec Raoul Fernandez et Inès Quaireau.

Ils sont trois, inséparables et complices depuis de nombreuses années : Philippe Minyana l’auteur, Raoul Fernandez l’acteur et Marcial Di Fonzo Bo le metteur en scène… Qui font cause commune, une nouvelle fois, sur la scène des Plateaux sauvages avec Il s’en va ! Le second volet du portrait de Raoul, le premier Qu’est-ce qu’on entend derrière une porte entrouverte ? créé en 2018 à la Comédie de Caen. Cette fois, ouverte ou fermée, il n’y a plus d’issue, la mort a frappé, Raoul est mort. Il n’empêche, avec humour et poésie, en musique et chansons, miracle du spectacle vivant, il nous revient, le spectacle peut commencer.

Et quelle sarabande ! Grimé et déguisé en histrion de cirque, Raoul Fernandez explose les codes de la comédie. Un hommage à l’art théâtral, le défilé d’une vie consacrée au plaisir des planches… Le bel et grand Raoul, d’une incroyable vitalité pour un mort-vivant, se souvient de sa vie au Salvador, de son arrivée en France et de son amour de la langue. La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo, entre couronne de fleurs mortuaire et paillettes, est toute à la fois légère et profonde comme le texte de Minyana : sans prise de tête ni poncifs, virevoltante et enchantée ! Raoul devenue Raoulita, costumière et habilleuse du génial Copi, nous livre quelques secrets d’existence, tel « bien se nettoyer les oreilles et entre les orteils », pour faire société ou communauté. Dans le partage, la joie et la bonne humeur : réjouissant !

En ce jour de septembre 1954 par contre, plaisir et joie ont déserté la vie d’Annette, 16 ans, gamine d’Aubervilliers (93). Son père l’a signalée à la protection de l’enfance, elle franchit la porte de la maison du Bon Pasteur d’Angers, tenue par les religieuses de la congrégation de Notre-Dame de Charité. Nue dans le grand couloir, fouillée, examinée par un gynécologue qui a « introduit ses doigts dans mon sexe, sans gant », elle s’est vue remettre trois robes : une pour le travail, l’autre pour les sorties et la troisième pour la prière. Une ambiance carcérale qui ne dit pas son nom, des centaines de jeunes filles « rebelles, aguicheuses, vicieuses » placées par décision de justice ou à la demande des familles en vue de modeler corps et esprit dans le respect de la norme sociale. Au programme d’Au bon Pasteur, peines mineures, travail, prière et pénitence. Le texte de Sonia Chiambretto est puissant, poignant.

Avec force réalisme et conviction, Inès Quaireau narre le quotidien de ces filles en rébellion, exploitées et humiliées, qui n’espèrent qu’en la fuite… Bouillonnante de vie et d’espoir, vivace et alerte, la jeune comédienne vitupère contre un système qui avilit plus qu’il ne libère. Qui partage aussi les projets d’avenir de gamines victimes de la précarité, de conditions familiales et sociales indignes d’une société prospère. Le principe des gouvernants d’alors ? Rendre cette population invisible plutôt que favoriser leur insertion, une supposée protection qui se mue en punition et condamnation… Une mise en scène colorée de Di Fonzo Bo pour ne point sombrer dans le pathos, une interprète qui prête langue et corps à ces filles presque du même âge, salue leur combativité et leur soif d’existence, dénonce des principes religieux et éducatifs hors d’âge, propices aux pires dérives. Un cri du cœur, la foi en la jeunesse ! Yonnel Liégeois

Il s’en va portrait de Raoul (suite), Marcial Di Fonzo Bo : jusqu’au 18/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 16h30 (relâche du 10 au 12/10). Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).  

Au Bon Pasteur, peines mineures, Marcial Di Fonzo Bo : le 10/10 à 19h30, le 11/10 à 16h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70). Les 24 et 25/11 au Qu4tre-Université d’Angers, les 29 et 30/01/26 au Quai-CDN d’Angers.

À lire pour découvrir principes et dérives du Bon Pasteur : Mauvaises filles incorrigibles et rebelles (Véronique Blanchard et David Niget, éditions Textuel), Cloîtrées, filles et religieuses dans les internats de rééducation du Bon Pasteur d’Angers, 1940-1990 (David Niget, Presses universitaires de Rennes).

À voir le film remarquable de Peter Mullan, Les Magdalene Sisters : Couronné du Lion d’or à la Mostra de Venise en 2002 et disponible sur le site Arte TV, il narre l’histoire authentique de ces institutions religieuses chargées de punir les femmes « déchues » d’Irlande. Le travail de blanchisserie et sa pénibilité symbolisaient la purification morale et physique dont les femmes devaient s’acquitter pour faire acte de pénitence. Quatre congrégations religieuses féminines (les Sœurs de la Miséricorde, les Sœurs du Bon Pasteur, les Sœurs de la Charité et les Sœurs de Notre-Dame de la Charité du Refuge) avaient la main sur les nombreuses Magdalene laundries réparties sur l’ensemble du pays (Dublin, Galway, Cork, Limerick, Waterford, New Ross, Tralee, et Belfast).

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Les femmes et la guerre

Au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), Julie Deliquet présente La guerre n’a pas un visage de femme. L’adaptation de l’ouvrage de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature : les témoignages précieux de femmes jeunes qui s’étaient engagées pour combattre le nazisme. Un travail colossal de démontage-montage pour dix actrices formant un chœur, un oratorio au féminin.

L’ouvrage La guerre n’a pas un visage de femme paraît en 1984, dans la revue Octobre. Pendant une petite dizaine d’années, entre 1975 et 1983, Svetlana Alexievitch a parcouru l’Union soviétique pour collecter les témoignages de femmes engagées dans la « guerre patriotique », celle qui fit plus de 20 millions de morts en Union soviétique contre le nazisme. Elle rencontre des centaines de femmes, recueille précieusement leur parole qu’elle consigne. Beaucoup d’entre elles étaient des gamines à peine sorties de l’adolescence quand elles se sont engagées dans l’Armée rouge pour combattre le fascisme. Elles vont occuper tous les postes : brancardières, infirmières, conductrices de tank, aviatrices, tireuses d’élite… Dans des habits militaires beaucoup trop grands pour elles, elles vont faire preuve d’un courage incroyable. Mais la guerre finie, la victoire célébrée, elles vont se taire, rester dans l’ombre, invisibilisées par un récit historique écrit par et pour les hommes.

Svetlana Alexievitch a tout juste 30 ans quand elle rencontre ses interlocutrices, qui ont alors la cinquantaine. Elle parvient à établir une relation de confiance, peut-être parce qu’elle est une jeune femme, peut-être parce qu’elle est la première à s’intéresser à elles, ou les deux. Trente ans ont passé depuis la fin de la guerre et leur mémoire est intacte, leur parole d’une grande liberté. Elles se confient et racontent sans filtre les déflagrations intimes provoquées par la guerre : la peur qui vous tenaille, la douleur, l’euphorie, la mort partout, à chaque instant, à chaque pas, l’odeur putride des cadavres en décomposition, l’absence de règles, l’angoisse de se faire violer y compris par leurs camarades, la honte parfois de gestes de survie qu’elles sont incapables d’expliquer, les corps traversés de tremblements à l’heure de tirer, de tuer, leur sens de la débrouille, la solidarité et la sororité, cette « fraternité » qu’elles conjuguent au féminin sans le savoir.

Héroïnes de l’ombre, parole libérée

Elles écrivent un autre récit, un récit intime, incroyablement vivant, le récit d’une guerre terrible vécue par des jeunes filles qui ne regrettent rien et qui ne sont dupes de rien. Communistes de cœur et d’esprit, elles se sont battues contre le fascisme. Le livre de Svetlana Alexievitch a été publié, malgré des coups de ciseaux imposés par la censure, et connaît immédiatement un succès retentissant en URSS. On est en pleine perestroïka, la parole se libère. Gorbatchev saluera l’ouvrage et rendra hommage à ces héroïnes de l’ombre. En témoignant à cœur ouvert, elles ignoraient qu’elles accomplissaient là un travail mémoriel précieux. Directrice du TGP et metteuse en scène, Julie Deliquet a réalisé un travail de démontage-montage colossal qui réunit sur le plateau dix actrices. Dans un décor à l’identique jusqu’au moindre détail de ces appartements collectifs où s’entassaient des familles entières dans l’après-guerre, elles vont former un chœur, un oratorio au féminin.

Chacune des comédiennes joue sa partition avec précision, l’émotion à fleur de peau. Peu à peu, les confessions se métamorphosent en échanges vifs qui débordent. Les repères historiques se télescopent, l’Ukraine, la Russie, la grande famine sous le régime de Staline et la guerre de Poutine. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage

La guerre n’a pas un visage de femme, Julie Deliquet : jusqu’au 17/10, du lundi au vendredi à 19h30, le samedi à 17h et le dimanche à 15h. Théâtre Gérard-Philipe, 59 boulevard Jules Guesde, 93200 Saint-Denis (Tél. : 01.48.13.70.00).

Théâtre National de Nice, CDN Nice Côte d’Azur, les 8 et 9/01/26. MC2-Maison de la Culture de Grenoble, Scène nationale, les 14 et 15/01. Les Célestins, Théâtre de Lyon, du 21 au 31/01. Comédie de Saint-Étienne, CDN, les 4 et 5/02. Théâtre de Lorient, CDN, les 10 et 11/02. Comédie de Genève, du 18 au 20/02. Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie, les 25 et 26/02. Théâtre Dijon Bourgogne, CDN, du 3 au 7/03. Comédie de Caen, CDN de Normandie, les 11 et 12/03. Le Grand R, Scène nationale, La Roche-sur-Yon, les 18 et 19/03. L’Archipel, Scène nationale, Perpignan, le 27/03. Théâtre de la Cité, CDN Toulouse Occitanie, du 31/03 au 3/04. Comédie de Reims, CDN, du 8 au 10/04. La Ferme du Buisson, Scène nationale, Noisiel, le 14/04. Espace Marcel Carné, Saint-Michel-sur-Orge, le 17/04. Nouveau Théâtre de Besançon, CDN, les 22 et 23/04. La Rose des vents, Scène nationale, Lille Métropole Villeneuve d’Ascq, les 28 et 29/04. Équinoxe, Scène nationale, Châteauroux, le 5/05.

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Les foulées de la mort

Au Théâtre du Troisième Type, le théâtre des 3T à Saint-Denis (93), le Morbus théâtre présente 2h32. Une pièce de Gwendoline Soublin, un hommage à Zenash Gezmu, la jeune marathonienne qui fut victime d’un féminicide en 2017. La course à pied en symbole de solidarité.

Pour que le nom de Zenash Gezmu ne bascule pas dans l’oubli définitif, le Murbus théâtre propose un spectacle au titre insolite, 2h32. On peut y ajouter 48 secondes pour être précis et pour dire le temps exact que cette Éthiopienne a réalisé au marathon d’Amsterdam en 2016. Selon la Fédération française d’athlétisme, le 2ème meilleur temps national cette année-là… Assassinée chez elle par un homme qui prétendait vouloir être son agent sportif le 28 novembre 2017, à Neuilly-sur-Marne en région parisienne : étouffée et frappée à coups de trophées, Zenash Gezmu avait 27 ans.

En 2014, 2015, 2016 elle avait remporté le marathon de Sénart. Une jeune femme menue, discrète et courageuse : deux fois par jour elle s’entraînait au centre d’athlétisme de Montreuil, elle venait d’intégrer le Stade français. Au lendemain de sa disparition, Nicolas Vallat, son ancien entraîneur, la décrit comme une femme déterminée. « Le club est sous le choc, elle faisait partie de la famille ici. On l’épaulait quand elle en avait besoin car il y avait toujours un peu cette barrière de la langue. C’était la grande sœur de certains, la petite sœur d’autres. Le choc est encore plus large : Zenash était connue sur toute l’Ile-de-France ». C’est l’histoire de cette sportive et de sa passion pour la course, que raconte le texte de Gwendoline Soublin, dans la mise en scène de Guillaume Lecamus et la création plastique de Norbert Choquet.

Sur le plateau, deux comédiennes, Sabrina Manach et Candice Picaud, et une marionnette qui symbolise la présence de la marathonienne. Non seulement elles donnent vie au personnage, mais elles sont un peu comme des dédoublements de l’action. Dans l’effort comme dans les déboires du quotidien, avant le drame. Pour tenter de poursuivre sa passion baskets aux pieds, Zenash Gezmu courait le jour et travaillait la nuit. Comme femme de chambre dans une chaîne d’hôtels, comme femme de ménage dans des bureaux… « S’inspirer de l’histoire de Zenash Gezmu, c’est ouvrir la malle à ‘’sujets’’: féminisme, violences faites aux femmes, immigration, précarité… », explique Gwendoline Soublin.

Après la mort de la jeune sportive, une foule de marionnettes en témoigne progressivement sur scène, voilà que des hommes et des femmes, de tout âge, de toute condition, sans un mot, chaussent à leur tour des baskets et descendent dans les rues. Comme en une manifestation solidaire. Comme dans un mouvement poétique qui rallie à sa cause, d’heure en heure, de mètre en mètre. Jusqu’aux policiers envoyés pour tenter de barrer la rue à ces manifestants qui courent, simplement et en silence. L’autrice a voulu « réinventer » l’histoire de Zenash Gezmu : « ce sera elle et pas elle. Ce sera ici, mais pas seulement ». Un spectacle fort, dans un élan d’humanité nécessaire. Gérald Rossi

2h32, Gwendoline Soublin et Guillaume Lecamus : jusqu’au 25/10, les jeudi et samedi à 19h30. Le théâtre des 3T, théâtre du troisième type, 14 rue Saint-Just, 93210 Saint-Denis (Tél. : 01.74.40.02.95).

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Phèdre d’aujourd’hui

Au Méta Up, le Centre dramatique national de Poitiers (85), Anne-Laure Liégeois présente Phèdre. Une mise en scène riche et dépouillée, sans fioritures, de l’emblématique pièce de Racine. Avec la talentueuse Anna Mouglalis dans le rôle-titre et un carnassier Olivier Dutilloy dans celui de Thésée.

Grande figure féminine mythique de la littérature qui dépasse largement le simple cadre théâtral, la Phèdre de Racine est enfin perçue et proposée par une femme metteure en scène, Anne-Laure Liégeois. Dans le contexte socio politique actuel, ce constat est loin d’être anodin. Si Anne-Laure Liégeois n’est certes pas la première femme à s’emparer de la pièce de Racine (on songe notamment au travail de Brigitte Jaques-Wajeman en 2020), son regard sur la pièce et son personnage principal sont aujourd’hui particulièrement bien venus, d’autant qu’elle a eu l’heureuse idée de faire appel à Anna Mouglalis – dont on connaît le talent bien sûr, mais aussi son implication pour le combat de #meetoo – pour interpréter le rôle-titre. On se souviendra qu’à l’origine le texte s’intitulait Phèdre et Hippolyte, la mention du nom du fils de Thésée et de l’amazone Antiope disparaissant dès la deuxième édition de la pièce…

C’est le Méta du CDN de Poitiers Nouvelle Aquitaine qui a donc accueilli les premières présentations du spectacle. Le Méta est un nouveau théâtre encore en pleine installation au cœur de l’université de la ville, avec son grand plateau nu et des gradins provisoires. Le désordre des ultimes travaux du bâtiment sied paradoxalement à l’esprit de cette Phèdre. Le plateau a beau être d’une belle nudité avec simplement trois longs canapés noirs de chaque côté et en fond de scène sur lesquels, en attente d’investir l’aire de jeu centrale, viennent se lover les comédiens, ce n’est pas le sentiment d’un ordre quelconque qui est mis en valeur, mais au contraire celui d’un incroyable désordre, celui de la passion amoureuse et de ses conséquences dès l’instant où elle se déploie et s’exprime à travers le corps et la voix de Phèdre.

Passion sexuelle et alexandrins

C’est bien ce sentiment qui s’exprime dès l’apparition et le jeu d’Anna Mouglalis et rien ne saura l’endiguer. Toute la pièce, avant l’arrivée de Thésée, semble bringuebaler à ce rythme que seule la rigueur de Théramène (excellent David Migeot) tente de juguler. Ce qui se joue, c’est la friction entre l’extrême déséquilibre provoqué par la passion sexuelle (appelons les choses par leur nom) et l’équilibre ténu des alexandrins qui l’exprime. Phèdre, c’est une poudrière qu’Anne-Laure Liégeois embrase avec presque une « tranquille » assurance (qu’elle exprime dans le petit rôle qu’elle tient, Panope-la confidente de Phèdre, assise à la lisière du plateau et de la salle, près des spectateurs).

La metteure en scène gère au mieux les évolutions sinusoïdales de l’intrigue avec ses différents personnages, faussement secondaires (Hippolyte, fragile Ulysse Dutilloy-Liégeois/Aricie, Liora Jaccottet/Œnone, Laure Wolf/Ismène, Ema Haznadar) mais essentiels. Jusqu’à l’arrivée, pleine de bruit et de fureur, d’Olivier Dutilloy, Thésée, avec lequel le jeu de massacre – un vrai carnage – va pouvoir se développer et arriver à son terme. Ce petit monde, noir très noir comme tous les costumes modernes (signés Séverine Thiebault), comme la scène elle-même – Anne-Laure Liégeois assume également la scénographie – trouve ici son point d’orgue, tout en ajoutant une petite pierre à son propre parcours dont on rappellera qu’il est passé (entre autres spectacles) par Euripide, Sénèque, Shakespeare, Marlowe et John Webster : une bien belle généalogie ! Jean-Pierre Han, photos Christophe Raynaud de Lage

Phèdre de Racine, Anne-Laure Liégeois : le 08/10 à 20h et le 09/10 à 19h. Le Méta, Centre dramatique national de Poitiers, 2 rue Neuma Féchine Borges, 85000 Poitiers (Tél. : 05.49.41.43.90). Du 04 au 06/11 à la Maison de la Culture, Scène nationale d’Amiens. Les 13 et 14/11 au Bateau Feu, Scène nationale de Dunkerque. Le 18/11 au Manège, Scène nationale de Maubeuge. Le 12/02/26 au Carré Magique de Lannion.

Phèdre, les feux de l’amour

Pourquoi Phèdre, tragédie inspirée à Jean Racine par Euripide, s’appuyant lui-même sur les récits de la mythologie grecque, continue-t-elle d’interpeller les metteurs en scène de théâtre ? Les plus prestigieux s’y sont attelés, de Lars Norén à Bob Wilson, Krzysztof Warlikowski, et dernièrement Ivo van Hove et Simon Stone. En France, les plus mémorables mises en scène ont été les versions d’Antoine Vitez et de Patrice Chéreau. Le fantaisiste Suisse François Gremaud, lui, en a proposé un « digest » hilarant : Phèdre ! Chacun a traduit à sa manière ce que la pièce peut nous dire aujourd’hui du pouvoir, de la passion et des relations humaines.

Anne-Laure Liégeois s’interroge sur ce qui, dans la réception de la tragédie, relève du regard masculin et s’emploie à inverser ce point de vue : « Phèdre n’est pas ce qu’on m’a longtemps enseigné : une hystérique qui détruisait tout par sa passion, sa folie d’aimer. Ce n’est pas ce qu’a écrit Racine. Il est beaucoup plus féministe que le furent l’ensemble de mes professeurs ! » Elle s’est donc contentée de suivre ce que raconte Racine, et d’entrer dans la belle musique de ses alexandrins, ici dits sans emphase par les comédiens.

« Que ces voiles me pèsent »

La mise en scène se focalise sur le parcours des femmes : Phèdre ose avouer son amour. Œnone, la servante zélée, n’a d’autre recours que la ruse et, pour toute récompense, ne récolte que blâme, ingratitude des maîtres ! Aricie, de prime abord discrète et prudente, trouve le courage de prendre son destin en main en plaidant la cause d’Hippolyte auprès de Thésée. Chacune à sa manière, sortie du gynécée, nous éclaire sur l’oppression qui pèse sur elle et s’en évade. « C’est un étonnement permanent de lire la pièce, en tirant ce fil », confie Anne-Laure Liégeois. « Un vers me hante, que ces voiles me pèsent. Racine parlait des voiles du XVIIe siècle, ceux des costumes du plateau de l’Hôtel de Bourgogne, et il parle encore d’un autre voile, celui qui a valu la mort à Mahsa Amini, en Iran. Cela est très signifiant en 2024 ». Mireille Davidovici, in Arts-chipels

M’interroger en tant que femme…

« Par le hasard des programmes scolaires j’ai eu à lire Phèdre à presque toutes les étapes de mon parcours. Je connais cette pièce à la fois comme un souvenir d’enfance, de l’adolescence, et de la jeune femme que j’ai été. Du coup ce grand rôle m’interroge à double titre : il interroge la femme que je suis mais aussi les femmes que j’ai été, et la formation que j’ai reçue via ce chef-d’œuvre. Car on est aussi formé pour la vie par les personnages de fiction qui nous ont émus ou impressionnés.

Aujourd’hui comme hier, mettre en scène Phèdre c’est inviter le spectateur à s’interroger sur l’idée qu’il se fait des grandes figures féminines léguées par la tradition, qu’il s’agisse de la princesse de Clèves, de Madame Bovary ou de Lol V. Stein. C’est m’interroger en tant que femme sur les images qui ont jalonné mon parcours. Images contre lesquelles il a fallu parfois se battre ». Anne-Laure Liégeois

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Jacques Martial, l’adieu sans retour !

Le 6 octobre à 19h, Paris rend hommage en l’Hôtel de Ville à Jacques Martial, décédé le 13/08. Immense comédien, tant par le talent que par la taille, il a quitté la scène sans retour, lui qui ne cessa de feuilleter et clamer le Cahier d’Aimé Césaire ! Créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, ancien « patron » du parc et de la grande halle de la Villette puis président du Mémorial ACTE à Pointe-à-Pitre, en novembre 2022 il était nommé maire adjoint chargé des Outre-mer.

« Combat pour plus de justice, d’égalité et d’humanité, devenant, dans toute l’histoire de la municipalité parisienne, le premier adjoint spécifiquement chargé de ces sujets » déclarait Anne Hidalgo au lendemain de sa disparition. « Il avait ainsi permis de faire vivre et de porter les préoccupations des Parisiennes et des Parisiens ultramarins et l’ancrage citoyen des actions menées par un soutien aux associations, la coopération avec les nombreuses collectivités territoriales des Outre-mer, sans oublier son combat, le travail de mémoire sur l’esclavage et ses abolitions, et surtout, de la visibilité des grandes figures de l’Outre-mer dans l’espace public parisien ».

Natif de Saint-Mandé (94), mais enfant de la Guadeloupe par ses parents, Jacques Martial demeure l’inoubliable interprète du Cahier d’un retour au pays natal, le poème-manifeste d’Aimé Césaire. Au côté de Christiane Taubira lors de l’inauguration à Montreuil (93) de la place dédiée à l’écrivain, ancien maire de Fort-de-France et député de la Martinique, de sa magistrale voix il en déclama quelques longs et sublimes extraits devant une foule et une jeunesse conquises.

En mémoire de l’acteur et citoyen à l’humanité engagée, Chantiers de culture remet en ligne l’article qu’il lui consacrait en septembre 2022. À l’affiche du théâtre de L’épée de bois à la Cartoucherie de Vincennes (75), Jacques Martial s’emparait à nouveau de l’œuvre phare du grand poète antillais. Une langue flamboyante, le vibrant poème à la plume exaltée déclamé avec puissance et conviction par un noir colosse. Pour la liberté et l’émancipation des peuples, la voix envoûtante d’un Nègre conquérant.

Césaire et Martial, la fulgurance d’un Cahier

Il apparaît, godillots pesants, lourd de ses trois sacs de guenilles. Le dos courbé sous la misère du monde, les haillons des exclus de la terre pour tout bagage… Le Nègre à la parole indomptée, libéré de ses fers aux pieds, est de retour au pays, en terre afro-américaine. La terre des champs de canne au soleil brûlant, du corps mutilé et des coups de fouet du maître de l’habitation, des sombres nuits au cachot et des morsures du chien Molosse aux trousses du nègre-marron… Accostant au rivage rougi sang des traites négrières, désormais il se revendique avec fierté « la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche » ! Sa voix ? « La liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

S’avançant d’une intime conviction en devant du public, pour cette poétique traversée Jacques Martial a troqué le bois du navire aux puanteurs suffocantes à celui, odorant et chaleureux, d’un mythique théâtre sis à la Cartoucherie, celui de L’épée de bois. Une tenture aux couleurs chatoyantes en fond de scène, quelques nippes éparpillées sur le plateau, la voix s’élève. Tantôt impérieuse et tumultueuse, tantôt sourde et caverneuse, elle n’est point banale récitation du luxuriant poème d’Aimé Césaire publié en 1939, elle psalmodie corps et maux à l’empreinte des mots de cet emblématique Cahier d’un retour au pays natal ! Visage et peau ruisselants sous la chaleur tropique, roulent en larmes argentées les noirs sanglots de l’identité créole autant que la poétique flamboyance d’une langue archipélisée. Criant en un suprême et ultime souffle d’humanité liberté, dignité, fraternité pour les peuples humiliés et enchaînés, ceux des Antilles et d’ailleurs, sans haine pour les colonisateurs, les tueurs et violeurs, les exploiteurs…

Aimé Césaire n’a que 26 ans lorsque, brillant étudiant à Paris adoubé par Senghor, son compère en littérature, il se jette à corps perdu dans l’écriture du Cahier. La prise de conscience d’une couleur, d’une histoire, d’une culture qui unifie dans un même souffle racines africaines et déportation négrière. Au cœur de la flamboyance du dire, d’une phrase l’autre, il faut entendre la force du retournement intérieur dont est agité le poète à l’évocation de la cellule de Toussaint Louverture emprisonné sans jugement au fort de Joux dans le Doubs par le perfide Napoléon premier Consul, l’un des endroits les plus froids de France, et de « Haïti où la négritude se mit debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à son humanité ».

En 1941, fuyant la France occupée et débarquant en Martinique sous le joug de l’amiral Robert, sinistre serviteur du gouvernement de Vichy, André Breton , le pape du surréalisme, n’en croit pas ses yeux. À la recherche d’un ruban pour sa fille, il découvre chez une mercière de Fort-de-France un exemplaire de la revue Tropiques, fondée par Césaire de retour au pays. Qui lui offre le Cahier, et voici ce qu’en écrit Breton dans sa préface en l’édition de 1947 :

« Défiant à lui seul une époque où l’on croit assister à l’abdication générale de l’esprit (…), le premier souffle nouveau, revivifiant, apte à redonner toute confiance est l’apport d’un Noir (…) Et c’est un Noir qui est non seulement un Noir mais TOUT l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité ». Et de conclure : « Cahier d’un retour au pays natal est à cet égard un document unique, irremplaçable ».

Pourquoi ce cri d’un Nègre eut alors tant d’échos ? Parce que « j’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les hoquètements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… » Parce que, proclame-t-il alors en 1939 à la veille d’un autre génocide aussi mortifère, « ce pays cria pendant des siècles que nous sommes des bêtes brutes, que les pulsations de l’humanité s’arrêtent aux portes de la négrerie, que nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux et l’on nous marquait au fer rouge et nous dormions dans nos excréments et l’on nous vendait sur les places et l’aune de drap anglais et la viande salée d’Irlande coûtaient moins cher que nous, et ce pays était calme, tranquille, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes ».

 « La langue d’Aimé Césaire demande à être dite autant qu’elle est faite pour être entendue. Une poésie vivante, riche, luxuriante et tout à la fois précise, tranchante », confesse le comédien. En mémoire de la traite et de son abolition, de l’esclavage comme crime contre l’humanité, un spectacle d’une beauté et d’un verbe incandescents. Proféré avec émouvante gestuelle, époumoné de la voix envoûtante d’un Nègre conquérant du haut de sa magistrale stature : un dénommé Jacques Martial, créateur de la compagnie La Comédie Noire dans les années 2000, président du Mémorial ACTe à Pointe-à-Pitre et locataire patenté de la Rue Cases-Nègres chère à Zobel, Bernabé, Damas, Gratiant, Pépin, Confiant, Condé, Pineau, Glissant et Chamoiseau.

Autant d’hommes et de femmes qui, poètes ou romanciers, compagnons de route de Césaire ou dans sa trace, signent de leur nom la singularité d’une littérature antillaise, voire caribéenne, dans le concert des écritures francophones et afro-américaines… Baptisé Bain-Marie dans la série policière Navarro, compère Lapin pour les uns et infatigable conteur pour d’autres, Jacques Martial est assurément un grand frère de cœur de Sanite Belair, Rosa Parks, Harriet Tubman, Mulâtresse Solitude ou Tituba la sorcière. Yonnel Liégeois

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Carver dans tous ses éclats

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Armel Roussel met en scène Soleil. Douze nouvelles de Raymond Carver, à découvrir en déambulant dans le théâtre : d’une pièce à l’autre, le quotidien insolite de gens ordinaires se dévoile, servi par une vingtaine d’acteurs. Le public est embarqué dans un parcours ludique et sensible en six stations par soir.

Après avoir monté, depuis 1995, une trentaine de pièces classiques ou contemporaines, Armel Roussel s’attaque pour la première fois à un type d’écriture non dramatique. Paradoxalement, il a vu dans le minimalisme de Raymond Carver « un immense terrain de jeu fictionnel où les obsessions font finement écho à notre époque ».  Avec la radicalité qu’on lui connaît, le metteur en scène belge entre dans le vif des nouvelles, chacune étant un petit spectacle en soi. La soirée commence par un Bingo (titre d’une des nouvelles) qui réunit les spectateurs dans le hall du théâtre. Le jeu fait rage dans une ambiance festive, qu’on retrouvera à l’entracte. Puis l’animatrice procède à l’appel : les bracelets bleus, rouges, verts, etc… Huit groupes au total. Chacun confié à un guide, ils seront dispatchés dans le théâtre, transformé pour l’occasion en labyrinthe, par des parois de rideaux noirs. À travers ces sombres couloirs, les spectateurs vont circuler en silence et gagner les différentes scènes. On ne verra pas tout en une seule soirée : il y a deux parcours intitulés “Face A” et “Face B”, tel un vinyle. Ils présentent des morceaux différents d’un même tout.

Né dans un milieu ouvrier frappé par la crise économique des années trente, Raymond Carver (1938-1988) s’applique à décrire les drames ordinaires de gens modestes, issus des classes moyennes ou populaires. Chômage, alcoolisme (celui de son père et le sien), couples dysfonctionnels, conflits intrafamiliaux infusent son œuvre. Il avouait avoir puisé dans son propre matériau intime pour écrire « un peu d’autobiographie, beaucoup de fiction ». Gardien de nuit pour se payer des ateliers d’écriture, il trouva très vite le style lapidaire qui fit son succès. « Ma vie était précaire, j’avais besoin de saisir les choses rapidement ». À force de raboter, d’éliminer l’accessoire ou le psychologique, il parvient au dépouillement et concentre son récit sur un détail concret, à partir duquel il déroule sa fiction. À cette économie de mots, s’ajoutent un sens du rythme et une oralité  qui en font un matériau théâtral par excellence. « Quand je lis ce que j’écris, je le fais autant avec mes oreilles qu’avec mes yeux. J’ai l’oreille pour les passages narratifs et pour les dialogues ». Que ce soit une narration à la première personne ou un récit dialogué, la version scénique d’Armel Roussel, en soustrayant encore bon nombre de descriptions, renforce ce style incisif mais y apporte en contrepartie la chair des acteurs.

À peine entré dans chaque « cellule », on est saisi par l’ambiance. Diffusées par casque, pour ne pas gêner les salles voisines, les paroles des acteurs se détachent du jeu scénique. Une musique subtile, des effets d’optiques et un mobilier banal évoquant les années soixante inscrivent chaque mini-pièce dans une atmosphère de film, série B américaine. Les objets triviaux ne sont pas posés comme simples éléments de décor, ils ont leur poids de vies. On se trouve immédiatement happé par des acteurs au jeu cinématographique, tout en ellipse et sous entendu, évitant toute psychologie, cut à l’instar de l’écriture de l’auteur américain, condensée dans les nœuds du récit. Les interprètes, épinglés par des lumières clignotantes ou rasantes, semblent des animaux en cage, piégés dans leur propre histoire, qu’ils répéteront quatre fois dans la soirée. Un exploit. Mireille Davidovici

Soleil, Armel Roussel : jusqu’au 4/10 à19h30, le samedi à 14h30 et 19h30. Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Du 14 au 22/11 simultanément aux théâtres Varia et Les Tanneurs à Bruxelles. Les nouvelles de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de l’Olivier.

De huis clos en huis clos

– Un lit, une sonnerie de téléphone : nous surprenons le couple de Débranché (Carole Gantner et Serge Koto), éveillé en pleine nuit par une inconnue éméchée qui s’est trompée de numéro…  L’homme débranche la ligne mais le mal est fait : nait une conversation à bâtons rompus où ils en viennent à parler de la fin de vie. L’angoisse monte avec l’aube naissante.

– Tais-toi je t’en prie met en scène un couple marié sans histoire (Lode Thiery et Judith Williquet) qui s’adonne au jeu de la vérité : tout bascule quand elle lui raconte son infidélité d’un soir, …. Les voilà plongés littéralement dans un bain moussant, pour se laver de la crise…

– Pourquoi l’Alaska ? devient, avec Armel Roussel, une soirée délirante, où deux couples défoncés se demandent ce qu’on peut bien aller faire dans ce Grand Nord… Romain Cinter, Aymeric Trionfo, Ashley Martin, Anthony Ruotte nous font tordre de rire

– Vincent Minne, dans Fièvre, fait à lui seul toutes les voix du récit. Tandis qu’un train miniature roule inéluctablement sur le tapis du salon, un homme désemparé suite au départ de son épouse, pète les plombs quand une vieille inquiétante, diligentée par sa femme, vient s’occuper des enfants… Une paranoïa qui repose sur pas grand chose.

– Où sommes-nous ?  Bistro, bar ou appartement ?  Une grande table occupe l’espace où défilent des images urbaines, projections des errements d’un pauvre type, chômeur et alcoolique repenti. Il crache sa haine et ses rancœurs contre le monde entier. Interprété en estonien par Jarmo Reha, Where is everyone? prend une couleur apocalyptique.

– Plus léger, Plumes est devenu un court métrage réalisé en Inde par Koumarane Valavane avec les comédiens d’Indianostrum, sa troupe de Pondichéry. Nous suivons un couple vivant dans la promiscuité d’une famille nombreuse jusqu’à la villa somptueuse d’amis riches. Entre cauchemar et rêve éveillé, cette version surprenante, filmée avec une économie à la Raymond Carver, apporte un supplément d’imaginaire.

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Viripaev, dans les vapeurs d’alcool

Au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), Frédéric-Bélier Garcia met en scène Les enivrés. Un texte du dramaturge russe Ivan Viripaev, avec quatorze personnages en proie à leurs délires et à leur ivresse. La vedette ? L’alcool, plus encore ses vapeurs !

Sur la piste, la scène, l’esplanade, bref, sur l’espace qui s’offre à la vue des spectateurs, installés sur des gradins au niveau du sol ou en hauteur, comme s’ils étaient à leur fenêtre, une épaisse couche de neige poudreuse. C’est la nuit, il fait froid. Successivement plusieurs lieux sont proposés, dans le désordre, et jamais vraiment définis : la rue, une salle des fêtes déglinguée, un salon, qu’importe. Une femme entre en scène, dans une combinaison dorée, scintillante. Elle ne dit rien ou presque. Elle tangue, s’affale, roule en boule, la prestation est impeccable. Drôle et inquiétante.

Elle n’est pas la vedette de ces Enivrés, seulement un des quatorze personnages qui peuplent cette aventure hors du commun mise en scène par Frédéric-Bélier Garcia, le directeur du théâtre de la Commune d’Aubervilliers. C’est l’alcool la vedette, et plus encore ses vapeurs… Écrit en 2014 par Ivan Viripaev (publié aux Solitaires intempestifs), progressivement le texte se déploie. Porté par des individus qui se croisent, se découvrent et se livrent. L’amour, la sincérité, la vie, Dieu, les passions ou encore la fidélité font partie des échanges. Ou plutôt de discours figés dans la brume alcoolique sans lendemain. Chacun, venant de nulle part et y retournant.

Liens rompus avec la Russie

Souvent présenté comme « metteur en scène russe », Ivan Viripaev a pris fermement position contre l’invasion de l’Ukraine par son pays de naissance. Il a fait une mise au point en 2021 dans la revue polonaise Kultura, déclarant alors avoir « rompu toutes relations avec la Russie ». Plusieurs théâtres russes, mis sous pression par le pouvoir central, ont déprogrammé ses pièces. Un tribunal moscovite l’a condamné par contumace, en décembre 2023, à huit ans de prison pour « propagation de fausses informations fondée sur la haine politique ». Un an plus tôt, le dramaturge avait obtenu la citoyenneté polonaise. Ses pièces, traduites dans une trentaine de langues, sont jouées dans de nombreux théâtres.

En 2019, Frédéric Bélier Garcia avait créé au théâtre de la Tempête Les guêpes de l’été nous piquent encore en novembre. Un texte étonnant, à la fois absurde et aux résonances psychologiques. Les Enivrés est de la même veine. Le chaos dure deux heures et l’on ne voit pas le temps passer. La mise en scène se déroule sur un terrain délabré. Elle est à la fois sobre et luxueuse. Les comédiens sont à la hauteur du projet. Il convient de les citer tous : Cheik Ahmed Thani, Ana Blagojevic, Geoffrey Carey, Sébastien Chassagne, Vincent Deslandres, Oussem Kadri, Jin Xuan Mao, Marie Mangin, Christophe Paou, Polina Rebel Pshindina, Marie Schmitt et Pierre-Benoist Varoclier.

Pour le directeur et metteur en scène du centre dramatique national d’Aubervilliers, « ce n’est pas l’affirmation de la phrase qui compte, mais le mouvement de la pensée qu’il faut saisir ». Il en propose une illustration joyeusement enfiévrée et par bonheur entièrement déglinguée. Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage

Les Enivrés, Frédéric-Bélier Garcia : jusqu’au 03/10 à 20h. Théâtre de la Commune, 2 rue Édouard-Poisson, 93300 Aubervilliers (Tél. : 01.48.33.16.16).

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Ovidie, triste chair !

Au Théâtre de l’Atelier (75), Ovidie met en scène La chair est triste hélas. L’adaptation de son texte paru en 2023, énonçant sa grève du sexe. Dans le rôle titre, la comédienne Anna Mouglalis : un « seule en scène » brillant, joyeux, soyeux et explosif.

Pas de décor, si ce n’est, devant les murs nus du fond de scène, des lames translucides accrochées aux cintres et qui, par moments, deviennent les fragments d’un écran. S’y reflètent quelques projections plus ou moins précises, plus ou moins brèves. Un visage s’y accroche parfois, filmé en direct dans une demi-pénombre. C’est celui d’Anna Mouglalis, seule en scène pour dire, pour jouer, pour exprimer au plus profond les pensées de l’auteure. Ovidie a publié en 2023 ce texte écrit à la première personne. Pour la scène, la réalisatrice et actrice, mais aussi chroniqueuse et docteure en lettres, a condensé son texte, gommant « quelques anecdotes ». En précisant que ce n’est « ni un essai ni un manifeste », plutôt « un discours de colère et de désespoir ». Le titre, La chair est triste hélas, est emprunté au poème Brise marine de Stéphane Mallarmé, écrit en 1865, mais ce texte ajoutait alors dans le premier vers « et j’ai lu tous les livres ». La pensée et le langage d’Ovidie ne s’approchent pas des rives mallarméennes, disant entre autres choses l’angoisse de la page blanche. Pour elle, qui a décidé « la grève du sexe en quittant l’hétérosexualité », l’affaire est bien plus charnelle.

Une rencontre généreuse et mordante

Ce texte, souvent teinté d’un humour acide, se devait de rencontrer une présence scénique incontestable. Anna Mouglalis est la comédienne qu’il fallait. Sa rencontre avec les mots d’Ovidie n’est pas seulement heureuse ou de bon aloi, elle est généreuse, mordante, envoûtante, source d’un formidable feu d’artifice. Ovidie n’est pas tendre avec les hommes. Ceux présents dans la salle ne contestent pas. Qui ne dit mot consent, il est question « de femmes qui n’en peuvent plus de faire semblant et qui croulent sous les injonctions » des mecs. Ovidie/Mouglalis disent encore que « si toutes les mal baisées de la terre s’unissaient, elles créeraient le mouvement politique le plus puissant de tous les temps et le monde imploserait ». La parole est rude, crue, claire. La prise de position est nette. Ovidie se défend de détester l’homme avec un grand H. Mais elle revendique le droit à une colère sans compromis. Depuis le plateau, Anna Mouglalis (que l’on peut voir aussi dans Phèdre de Racine, mise en scène par Anne-Laure Liégeois) s’adresse directement au public. Comme à un complice.

Elle est à l’aise dans son rôle, ses convictions de féministe et d’actrice engagée, comme l’on dit un peu vite. Préférons parler de comédienne pour qui les mots ont un sens. Ils sont un peu plus sonores qu’ailleurs dans La chair est triste hélas. « Devrions-nous avoir honte ? » s’interroge Ovidie, la femme et auteure, qui répond illico « ce serait plutôt à nos partenaires de raser les murs ». Gérald Rossi

La chair est triste hélas, Ovidie : jusqu’au 25/10, du mardi au samedi à 21h, les dimanches 21/09 et 05/10 à 17h, deux représentations supplémentaires le 25/10 à 17h et le 26/10 à 15h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles-Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Les 28 et 29/11 au Théâtre de la Croix-Rousse, Lyon.

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Frictions ne dore pas la pilule

Fondée en 1999 par le critique dramatique Jean-Pierre Han, consacrée au théâtre et aux écritures, la revue Frictions affiche un ton singulier dans le paysage littéraire. Mêlant les genres et n’hésitant pas à frapper fort sur les clichés et propos convenus… Entendant se faire lieu d’émergence d’une authentique pensée critique, elle fait appel aux signatures venues d’horizons divers.

Jean-Pierre Han amorce le numéro 39 de la revue Frictions avec un éditorial bien senti, dans lequel il s’interroge sur l’esthétique des grands machins spectaculaires, censés illustrer « le roman national ». Au Puy du Fou, où se glorifie la vulgate historique réactionnaire, convient-il d’opposer une version républicaine au grand sens ? Marc Sagaert a traduit, de l’écrivain cubain Anton Arrufat (1935-2023), très peu connu en France, un texte éclairant sur les pièces courtes de Tchekhov. Hervé Petit, comédien et metteur en scène de théâtre, propose, avec Figuration, une nouvelle sur son expérience vécue lors d’un film à gros budget. De Joséphine Serre, voici la partition verbale d’un oratorio, Partir. Face à Ulysse, rusé guerrier couvert de sang, Nausicaa déclare : « Je ne suis rien/Que deux bras qui s’ouvrent ». Grégoire Letouvet a composé la musique, Laëtitia Guédon mettra en scène.

Jérôme Hankins a suivi, vers l’an 2000, divers stages pour acteurs animés par Edward Bond (1934-2024). C’est sur le thème du massacre des innocents que le grand auteur britannique, à qui l’on doit de mémorables Pièces de guerre, s’attelle à un « nouveau paradoxe du comédien » et conduit ses auditeurs au bord du gouffre de l’époque, en prolongeant sans merci, dans l’épouvante concrète, des scènes prélevées dans Shakespeare, Brecht ou Ibsen. Thierry Besche, créateur sonore, donne à penser sur l’histoire de la voix humaine au théâtre, à partir d’exemples par lui vécus. Gilles Aufray adresse une lettre émue à Hélène Bessette (1918-2000), romancière si injustement oubliée, dont les œuvres complètes, par bonheur, sont de nouveau en cours de publication aux éditions Nouvel Attila, collection « Othello ». D’Hélène Bessette, de 1953 à 1973, étaient parus treize romans chez Gallimard. Gilles Aufray livre aussi un assez long poème, Lettre à un enfant à venir, pour conjurer dans le futur les malheurs du temps présent.

La dernière livraison est consacrée à Noëlle Renaude-Ziegler. Avant de devenir, « grâce à Théâtre ouvert et aux Éditions théâtrales », celle qui écrit des pièces infiniment singulières et des romans, elle a pratiqué l’activité critique avec du style et un fin discernement. En témoignent, entre autres, ses interventions sur le peintre Jean-Charles Blais, les acteurs Gérard Desarthe-André Marcon-Jean-Quentin Châtelain, l’auteur « paléolithique » Valère Novarina, dont Philippe Sollers disait : « Il fait bouillir la langue ». Jean-Pierre Léonardini

Frictions, numéro 39, 138 p., 18€. Rédaction-abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95).

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La France, en pire !

Jusqu’au 20/12, au Théâtre de Belleville (75), Nicolas Lambert se joue de La France, Empire. Après Bleu-Blanc-Rouge, l’a-démocratie qui dénonçait les travers de la Vème République, le comédien s’attaque à « l’empire républicain », cette France coloniale écartée du récit national.

« Montrer en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne » : le sujet du brevet des collèges que l’ado doit rendre le lendemain fait bondir le paternel ! La France en paix depuis la deuxième Guerre mondiale ? D’abord, on ne dit pas la deuxième mais la Seconde, sinon ça veut dire que ce n’est pas la dernière… La gamine a beau le supplier de ne corriger que les fautes d’orthographe avant de partir se coucher, il va passer la nuit à cogiter sur la France coloniale, celle que l’on tait dans le récit familial comme national. Seul en scène, Nicolas Lambert va nous révéler des secrets camouflés depuis des lustres, en endossant tous les rôles : lui petit garçon ou lycéen, ses grands-parents picards, De Gaulle, un tirailleur sénégalais, Pierre Messmer et même maître Capello comme l’emblème de sa génération qui veillait à la justesse de la langue. Quand on s’attaque à lever le voile sur l’histoire de La France, Empire, entre les silences et les mensonges, il importe d’être précis.

La force de la pièce est de mêler les récits, ceux entendus dans sa famille ou dans les allocutions présidentielles, plus enclins à causer de 14/18 et de 39/45 que des tueries perpétrées en Indochine, en Algérie, à Madagascar ou au Sénégal.  La chape de plomb est tenace depuis notre enfance jusqu’à aujourd’hui. Nicolas Lambert, deux heures durant, s’emploie à déboulonner les statues – celles de Faidherbe ou de Gallieni, administrateurs coloniaux – à rappeler les massacres comme celui de Thiaroye où le 1er décembre 1944, des tirailleurs sénégalais furent abattus par l’armée française pour avoir réclamer leurs soldes. En miroir de cette histoire coloniale effroyable, le comédien nous rejoue Sarkozy prononçant son discours à Dakar en 2007 : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire » ou Jean Castex en 2020 : « Nous devrions nous autoflageller, regretter la colonisation, je ne sais quoi encore ! ».

Comme pour mieux nous montrer que notre histoire coloniale reste un enjeu politique, il nous raconte encore la colonisation des Comores et de Mayotte, histoire de remettre les pendules à l’heure. Un précieux spectacle durant lequel on s’indigne, on rit parfois et dont on ressort moins ignare. Amélie Meffre

La France, Empire : Du 13/09 au 20/12, le samedi à 15h30. Le Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).

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Camus, un juste

Au Théâtre de Poche, Maxime d’Aboville met en scène Les Justes. Écrite en 1949, la pièce d’Albert Camus s’empare d’un fait historique, l’attentat contre le Grand-Duc Serge à Moscou en 1905, pour proposer une intense réflexion sur l’idée de violence. Du théâtre « philosophique », magistralement orchestré par la compagnie des Fautes de frappe ! Sans oublier Ceci n’est pas une religion, de et avec Élodie Emery, à la grande halle de La Villette.

Sur le plateau, trois hommes et une femme… Qui fomentent un attentat, excédés par la politique antisociale du gouvernement tzariste. Ils réclament justice contre l’arbitraire imposé aux populations paysanne et ouvrière. Le jeune Kaliayev est chargé de lancer la bombe contre l’oncle du tzar. Stupeur, il renonce à son geste : le grand-duc est accompagné de ses deux jeunes neveux !

Avec Les justes, Albert Camus pose la question de front : le droit à la justice autorise-t-il toute forme d’action, jusqu’à la mort d’enfants ou de femmes innocents ? Après cette première tentative, avortée volontairement, les quatre protagonistes s’interrogent avant de passer à l’action de nouveau. Le débat central : « Quel est le prix de la vie d’un homme ? Jusqu’où peut-on aller pour défendre une cause ? » L’idéal révolutionnaire ne s’interdit aucun acte, la mort n’est point un crime en regard de la cause à défendre, affirment d’aucuns avec autorité et conviction. D’autres, dont Kaliayev et Dora sa compagne, en doutent fortement. Pas un théâtre d’action, un théâtre d’idées passionnant et émouvant grâce à l’adaptation réussie du metteur en scène Maxime d’Aboville… Une pièce dont les attendus résonneront bien plus tard dans les réflexions de Camus au cœur du conflit algérien, une pièce qui n’est pas sans faire écho aux conflits qui agitent aujourd’hui notre planète, tant en Ukraine qu’en Palestine.

Dans un autre registre, plus léger et drolatique, en recherche d’un juste équilibre de sa vie, Élodie Emery dévoile sa quête et son enquête autour du bouddhisme et de ses dérives. Ceci n’est pas une religion reprend sur scène le travail journalistique qu’elle a conduit sur les sévices sexuels, attentats à la pudeur et viols, commis au sein de certaines communautés. En particulier celle dirigée par le maître lama Sogyal Rinpoché… Un gourou très proche du dalaï-lama, au courant de ses méfaits depuis des décennies mais silencieux jusqu’à leur révélation fracassante risquant de nuire à son image médiatique…

De la plume à la scène, mêlant quête personnelle et recherche de la vérité, la journaliste livre son témoignage avec force conviction et humour. Un « seule en scène » comme suite logique et bien menée de son documentaire réalisé avec Wandrille Lanos, récompensé de deux prix au Figra (Festival international du grand reportage d’actualité), finaliste du prestigieux prix Albert-Londres ! Une conférence-confession publique bienvenue, invitant chacune et chacun à la vigilance dans sa quête éperdue de spiritualité et de bien-être. Yonnel Liégeois

Les justes, Maxime d’Aboville : du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery : salle Boris Vian jusqu’au 13/09, du mardi au vendredi à 20h, le samedi à 18h. La grande halle de la Villette, 211 avenue Jean Jaurès, 75019 Paris (Tél. : 01.40.03.75.75). Les 20 et 21/01/26 à Wolubilis, Bruxelles.

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Le triptyque de Mickaël Délis

Au théâtre de la Scala (75), de septembre à janvier 2026, Mickaël Délis propose sa Trilogie du troisième type : Le premier sexe ou la grosse arnaque de la virilité, La fête du slip ou le pipo de la puissance, Les paillettes de leur vie ou la paix déménage. Avec humour et sincérité, un triptyque consacré aux mecs dominants mais dépassés.

Et de trois ! Sans doute que la boucle n’est pas définitivement bouclée, mais Mickaël Délis a déjà fait un beau trajet sur le chemin du seul en scène passionné et disons-le passionnant. Avec Les paillettes de leur vie ou la paix déménage, il présentera en effet, début octobre, le volet trois du triptyque engagé dès 2022 sur les planches. Avec comme point de mire les états affectifs, déroutants, insupportables, dérisoires, charmants, touchants… des mâles. Reprise le 09/09 au théâtre de la Scala, l’aventure a débuté avec Le premier sexe, ou la grosse arnaque de la virilité. Elle s’est poursuivie par La fête du slip ou le pipo de la puissance. Et voilà Les paillettes avec toujours la même autodérision, la même sensibilité à fleur de peau, la sincérité et la naïveté d’un garçon un peu perdu, errant dans l’univers des hommes blancs dominants. Dans une société où le patriarcat a forgé des générations dressant des barrières entre les sexes, les genres et les rôles de chacun (e) dans un univers toujours verrouillé.

Dans ce récit à la fois autobiographique et très écrit, Mickaël Délis a mis les choses au point dès le commencement. Il n’a pas toutes les réponses aux questions qu’il pose, mais au moins, lui, l’homosexuel revendiqué, ose les poser. Avec un beau talent de comédien, mais aussi avec beaucoup d’humour. Et de tendresse aussi, comme en témoigne l’hommage à sa maman récemment disparue. Ce très beau moment qui clôt le spectacle gagnerait d’ailleurs à être un peu abrégé et introduit avant la fausse fin, pour ne pas égarer le spectateur qui risque de perdre un peu le fil de la narration. Comme à chaque fois, il interprète les différents personnages qui surgissent sur la scène, certains comme de jolis diables qui déclenchent des cascades de rire. Sa mère occupe une incontournable place dans cette galerie. Quelques attitudes, un tissu, suffisent à la rendre présente, attachante et horripilante souvent, vraie en un mot. Le père est un absent, fauché lui aussi par la maladie.

C’est dans un hôpital parisien que débute ce troisième volet. Mais dans ce lieu il est aussi question d’offrir la vie, par le truchement du service du don de sperme. Pour faire face à une pénurie de donneurs, voilà notre comédien qui se porte volontaire. Au Cecos, c’est-à-dire le Centre de conservation des œufs et de la semence humaine, on lui demande aussi, c’est la nouvelle législation, s’il veut bien écrire une lettre aux enfants qui naîtront éventuellement de son don. Que peut-il exprimer, lui qui en vérité ne souhaite pas ou plus enfanter ? Enfin, lui ou l’un de ses doubles dont il campe les doutes et les craintes, les colères devant la naissance, et surtout l’angoissante responsabilité de s’engager pour au moins vingt ans d’éducation.

 Mickaël Délis ne se veut pas passeur de recettes, ni d’angoisses. Il veut porter un regard lucide sur l’univers masculin bouleversé de ses contemporains, avec forcément un effet de miroir. Le résultat est franchement réjouissant. Gérald Rossi

La trilogie du troisième type, Mickaël Délis : Le premier sexe (du 09/09 au 30/12), La fête du slip (du 12/09 au 31/12) et Les paillettes de leur vie (du 03/10 au 03/01/26). Théâtre de la Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Une mamie à la gâchette facile !

Jusqu’au 01/11, au théâtre de l’Essaïon (75), Antoine Herbez présente Mamie Luger. L’adaptation réussie du roman noir de Benoît Philippon. En garde à vue, la confrontation décoiffante entre une mamie à la gâchette facile et un inspecteur de police. Un spectacle truculent, émouvant, réjouissant !

Six heures du matin, ça pétarade dans le quartier ! C’est au fusil à petits plombs que Berthe accueille l’équipe de policiers venue l’interpeller, soupçonnée d’avoir tiré sur son voisin pour un prétendu vol de voiture. Il n’en faut pas plus pour qu’elle se retrouve, deux heures plus tard, en garde à vue dans les locaux de la maréchaussée. En charge de l’interrogatoire, l’inspecteur Ventura n’est pas au bout de ses surprises ! Fièrement campée sur sa chaise, verbe cru et réparties en rafale, la mamie de 102 ans ne semble nullement intimidée. Au point que son interlocuteur s’en trouve fortement déstabilisé : doit-il croire tout ce que lui avoue la centenaire au caractère bien trempé ?

Fille d’une tenancière de maison close, elle-même un temps « fille de joie », elle dut parfois accueillir quelques soldats allemands du temps de l’occupation. Le résultat ? Entre règlements de compte divers et variés, pas moins de sept meurtres, avec quelques cadavres toujours enfouis à la cave ou dans le jardin… En précisant qu’elle n’hésite pas aujourd’hui à ouvrir sa porte à quiconque dans le besoin, à secourir et héberger quelques jeunes désœuvrés, en rupture de ban ou en mal de toit. Elle a toujours eu un penchant pour l’accueil, la mamie ! Il n’y a pas à dire, Berthe a le sens de l’honneur, une insoumise qui refuse lâcheté et compromissions, une femme libre. Certes surprenante dans ses choix, mais qui revendique liberté de parole et liberté d’agir, avant l’heure une féministe décoiffante !

Josiane Carle, 85 ans et à l’initiative de l’adaptation théâtrale, est pétillante de santé dans son rôle de composition. Déclinant, avec un naturel renversant, ses révoltes et colères à la face de l’inspecteur déconcerté, alias Antoine Herbez. « En s’appropriant les mots de Berthe, Josiane m’a fait le plus beau des cadeaux », avoue Benoît Philippon le romancier. Un duo détonant qui se joue de l’émotion et de l’humour pour nous gratifier d’un spectacle fort plaisant. Yonnel Liégeois

Mamie Luger, d’après le roman de Benoît Philippon, mise en scène Antoine Herbez : jusqu’au 01/11, les vendredi et samedi à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au lard, 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Bourdieu-Podalydès, une famille

Aux éditions Julliard, Denis Podalydès a publié L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu. Le récit du tendre et inattendu compagnonnage du grand comédien avec la famille Bourdieu, père et fils. Paru dans le mensuel Sciences humaines (N°380, juillet-août 2025), un article de Jean-Marie Pottier.

Parmi les signatures réunies dans La Misère du monde, énorme succès de librairie dirigé par le sociologue Pierre Bourdieu en 1993, s’en glissait une inattendue : celle de l’acteur Denis Podalydès, recruté pour accoucher la parole d’une comédienne précaire et d’un jeune militant du Front national. Alors surtout actif au théâtre, l’interprète allait ensuite se révéler au grand public dans deux productions majeures du jeune cinéma français des années 1990, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle) d’Arnaud Desplechin, puis Dieu seul me voit, premier long-métrage de son frère Bruno Podalydès. Le premier de ces deux films était coscénarisé par un des fils de Pierre Bourdieu, Emmanuel, rencontré sur les bancs de la khâgne du lycée parisien Henri IV. Également metteur en scène, ce dernier confia à Denis Podalydès, dans son film Vert paradis (2003), le rôle d’un sociologue parti étudier son Béarn natal, comme Pierre Bourdieu en son temps.

De tous ces liens croisés, le comédien a tiré un récit à la fois tendre et ému de son compagnonnage avec la famille Bourdieu, dont il était en quelque sorte devenu le « quatrième fils ». Il se livre, au prisme des concepts bourdieusiens, à une « autosocioanalyse » en acteur débutant tiraillé entre plusieurs habitus : grand bourgeois versaillais, fils de pied-noir, étudiant des écoles de l’élite. Au-delà du portrait impressionniste du sociologue, disparu en 2002, se dégage sous la plume de Denis Podalydès une subtile analyse des rapports entre sociologie et théâtre. Si Pierre Bourdieu, ou la sociologie plus généralement, se méfiait de la « théâtralité exubérante » et du jeu des péripéties, son œuvre, et celles d’auteurs l’ayant influencé tels Erving Goffman ou Norbert Elias, participent d’une description fine de la société comme théâtre. Jean-Marie Pottier

L’ami de la famille, souvenirs de Pierre Bourdieu, par Denis Podalydes (Julliard, 256 p., 21€).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 380, un remarquable dossier sur ce qui nous relie à notre enfance et deux passionnants sujets (un entretien avec le philosophe Marcel Gauchet « Le néolibéralisme ne passera pas », le portrait de l’historienne Malika Rahal « Une autre histoire de l’Algérie »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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