Du 12/09 au 19/10, au Théâtre de l’Atelier (75), Marianne Basler interprète L’événement. L’adaptation du récit d’Annie Ernaux, prix Nobel de littérature 2022, qui narre son avortement clandestin dans les années 60. Entre pudeur et conviction, la vérité d’écriture d’une grande auteure et la puissance d’évocation d’une grande comédienne.
Dans la pénombre, d’un pas furtif et lent, elle arpente les planches de cour à jardin. S’autorisant parfois de longues pauses au mitan de la scène pour clamer, du début à la fin de L’événement, stupeur et douleur, colère et désarroi… Pour tout décor, une table et une chaise, un espace aussi modeste que l’appartement de la « faiseuse d’anges » où s’est rendue la protagoniste quelques décennies plus tôt. Nous sommes dans les années 60, la loi juge encore l’avortement comme un crime. La jeune étudiante en littérature est résolue, catégorique : elle refuse cette grossesse. La seule issue ? Trouver la bonne adresse, clandestine évidemment ! Paru en l’an 2000, L’événement, le récit au titre éponyme d’Annie Ernaux, fait sensation. L’auteure confesse, en une centaine de pages d’une écriture dense et serrée, l’avortement auquel elle s’est résolue.
Le fœtus entre les jambes
Âgée d’à peine 24 ans, fille de petits commerçants, sur les bancs de la fac de Rouen elle se sent seule, perdue face à son état. Rares sont les médecins à risquer le geste interdit. Celui qu’elle consulte, à l’absence de ses règles ? Elle découvrira que, sans l’informer, il lui a « prescrit un médicament utilisé pour empêcher les fausses couches » ! Constat terrible, sans appel : « les filles comme moi gâchaient la journée des médecins. En face d’une carrière brisée, une aiguille à tricoter dans le vagin ne pesait pas lourd ». Deux visites chez la matriarche parisienne, une nuit à la résidence universitaire… Une sonde dans le corps, assise sur son lit dans sa petite chambre, elle se retrouve avec le fœtus entre les jambes. Une voisine d’étage « va chercher un sac de biscottes vide et je le glisse dedans. Je vais jusqu’aux toilettes (…) Je retourne le sac au-dessus de la cuvette, je tire la chasse ». Les deux filles pleurent.
Violence des situations, violence des maux et des mots… Tels ceux de cet interne, lorsqu’Annie Ernaux est hospitalisée pour cause d’hémorragie : « Je ne suis pas le plombier » ! Des propos que Marianne Basler, pétrie de douleur, jette à la face des spectateurs… L’un des rares moments où la comédienne, entre réserve et pudeur, hausse le ton en cette émouvante mémoration du temps d’avant où les femmes n’avaient toujours pas conquis le droit de disposer de leur corps. Jeu minimaliste, voix chuchotée, un spectacle d’une incroyable puissance pour évoquer les combats passés et à venir de la moitié de l’humanité en vue de l’égalité. Flamboyante Marianne, magistrale interprète et sculpturale égérie de la République des Lumières ! Yonnel Liégeois, photos Pascal Gely / Hans Lucas
L’événement, d’Annie Ernaux : du 12/09 au 19/10, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Le théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (144 p., 7€60. Nouvelle édition annoncée pour novembre 2025).
Jusqu’en janvier 2026, à Moulins dans l’Allier (03), le Centre national du costume et de la scène présente Christian Lacroix en scène. Une rétrospective consacrée à l’ancien créateur de mode, désormais réclamé par les scènes de théâtre, de danse et d’opéra.
Profession, costumier ! Christian Lacroix, qui a participé à la grande fiesta périodique de la mode, avec ses défilés et chroniques mondaines, pendant plus de 20 saisons dès les années 1980, n’a « jamais aimé coudre ». Désormais, mais en fait depuis une quarantaine d’années, le Camarguais natif d’Arles, qui porte beau ses 73 printemps, est un homme de spectacle. « Je suis designer », s’amuse-t-il. En vérité, il conçoit, dessine, assemble (avec toute une équipe il est vrai) des tenues pour la scène, que ce soit au théâtre ou à l’opéra. Jusqu’en janvier, le Centre national du costume et de la scène (CNCS), installé depuis 2006 dans l’ancienne caserne de cavalerie construite en 1768 à Moulins, lui consacre une imposante et belle exposition, judicieusement intitulée Christian Lacroix en scène. La rétrospective, avec environ 140 costumes, vaut le déplacement dans l’Allier. Même si la ligne de chemin de fer qui dessert la cité auvergnate montre souvent des signes de fatigue.
Un artiste flamboyant et baroque
Christian Lacroix est un peu chez lui à Moulins. D’une part, parce qu’il est depuis 2009 président d’honneur de ce musée national, mais aussi parce qu’il est avec quelques autres, dont Martine Kahane, la première directrice, un des fondateurs de cette maison unique en son genre. Déjà par deux fois, en 2007 et 2012, ses créations pour le plateau ont été montrées au public, notamment pour la danse à l’Opéra de Paris. Cette fois, il est incontestable que l’on a sous les yeux le véritable cheminement d’un parcours passionné. Delphine Pinasa, la directrice du CNCS et commissaire de cette exposition, évoque « l’univers fascinant » d’un « artiste visionnaire, célèbre pour son style flamboyant et baroque ». De vitrine en vitrine, s’exprime en effet toute la palette vibrante de celui qui n’envisage pas de travailler autrement que comme un artisan. Véronique Dollfus, la scénographe de cette exposition, fut également celle de Tous Léger au musée du Luxembourg, à Paris.
Dans chacune des vitrines, devant des toiles peintes rappelant l’univers du spectacle, les costumes présentés sur des mannequins sont mis en lumière comme pour une représentation. Ils témoignent des spectacles créés comme le Phèdre mis en scène par Anne Delbée en 1995, ou encore, en 2006, le Cyrano de Bergerac, par Denis Podalydès et la troupe de la Comédie Française. Avec quelques absents, car ils sont encore en tournée ou annoncés pour des reprises. Christian Lacroix a créé les costumes de plus de 30 productions lyriques, pour l’Opéra de Paris, le Festival d’Aix-en-Provence, le Capitole de Toulouse, l’Opéra du Rhin, la Monnaie de Bruxelles, et d’autres scènes lyriques en Allemagne, Suisse, Espagne, Chine, etc…
Sans oublier, en décembre 2024, le Soulier de satin, de Paul Claudel, mis en scène au Français par Éric Ruf. Lequel, visiteur d’un jour, devant la tenue de Lucrèce Borgia portée sur la scène de la salle Richelieu par Elsa Lepoivre, souligne « la qualité de ce costume, qui était la même que celle des robes portées par les jeunes académiciennes de la troupe. Preuve que, pour Lacroix, les figurants ont droit aux mêmes égards que les premiers rôles ».
Des gens qui aiment les puces
« Je n’ai pas une façon de dessiner très académique », affirme Christian Lacroix. Désormais, il utilise surtout une palette graphique. N’empêche, l’exposition démarre par la présentation dans le Salon d’honneur de dizaines de croquis. Suivent, dans une sorte de chronologie : la Renaissance, le XVIIIe siècle, la mythologie, etc… En passant par la vitrine des robes de mariée, un peu comme dans les présentations de mode, quand elles concluent le défilé. Mais ici chacune porte la trace de son rôle, sanglant parfois. Voici celles de Roméo et Juliette, Pelléas et Mélisande…
Elles n’en sont que plus saisissantes, rappelant les drames vécus par les héroïnes qui les ont portées. Un peu plus loin, saluons le Bourgeois gentilhomme, mis en scène par Podalydès, puis le Georges Dandin de Michel Fau. Toujours, poursuit le costumier, « je travaille avec des gens qui aiment l’archive, les puces… J’ai la chance de pouvoir utiliser beaucoup de bijoux récupérés, des broderies qui viennent parfois de vêtements liturgiques. Cela fait partie d’une magie qui m’est très chère, mais qui n’est pas forcément très onéreuse ». Une pratique qui assure cependant la richesse de ces costumes et la symphonie de leurs couleurs.
Plus loin, le « grand final » dans une vaste salle tout habillée de noir accueille « Anges et démons ». Place aux « momies enluminées des catacombes de Roméo et Juliette ». Mais aussi aux trolls du Peer Gynt d’Éric Ruf, lesquels voisinent avec les squelettes des ecclésiastiques de l’Aïda de Johannes Erath donnée à Cologne. Sans oublier le pape échappé de la Vie de Galilée joué en 2019 à la Comédie-Française.
La patte du costumier se retrouve sans difficulté dans chacune de ces réalisations fantastiques, qu’elles soient en tissus patinés et usés par la vie ou délicatement assemblées en papiers collés. Avec toujours une intention particulière. Parfois dans la création pure et libre, d’autres fois, dans le respect des origines, comme pour les tenues de la Carmen de Bizet donnée en janvier dernier à l’Opéra royal de Versailles, dans des costumes absolument fidèles à ceux de la création initiale en 1875 à Paris, salle Favart. L’histoire continue. Gérald Rossi
Christian Lacroix en scène : jusqu’au 04/01/26, tous les jours de 10h à 18h. L’exposition permanente consacrée à Noureev, l’espace dédié à la scénographie, les salles présentant Une petite histoire de la création des costumes sont ouvertes toute l’année. Le CNCS, quartier Villars, route de Montilly, 03000 Moulins (Tél. : 04.70.20.76.20).
En cet été 2025, la revue Europe consacre son numéro à Edmond Rostand. Au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, le triomphe accordé à Cyrano de Bergerac en 1897 hissait au premier rang du Parnasse d’alors un poète qui n’avait pas 30 ans. Un dossier passionnant.
Une pléiade de chercheurs spécialisés, élus par Patrick Besnier et Bertrand Degott, passe au crible la vie et l’œuvre entier d’Edmond Rostand (1868-1918), né à Marseille, gascon de cœur, surgeon ultime du romantisme et adepte obstiné de la rime. C’est passionnant, dans la mesure où rien n’est passé sous silence d’une personnalité littéraire, de son vivant déjà, adulée ou farouchement blâmée. Est d’abord cité à comparaître et brillamment analysé un essai de prime jeunesse, dans lequel Rostand, au nom d’une Provence élargie, compare l’Astrée, roman pastoral du XVIIe siècle, au naturalisme de l’Aixois Émile Zola. Dans une étude magistrale, Esther Pinon ausculte le souffle versifié des Musardines, recueil paru en 1890, remanié par l’auteur en 1911. Plus loin, Jean-Claude Yon se penche sur le contexte, intellectuel et financier, de la création de Cyrano.
Le théâtre de Rostand est précisément envisagé sous toutes les coutures, depuis un vaudeville, le Coiffeur d’en face (le texte en est reproduit), jusqu’à l’Aiglon (alternativement vu comme étendard de la collaboration ou éloge de la Résistance), en passant par la Princesse lointaine, la Samaritaine et bien sûr Chantecler, cette toujours stupéfiante féerie de basse-cour, dont Morgan Guyvarc’h ausculte « la poésie de la zoologie ». Hélène Laplace-Claverie explore le Bois sacré (1908), fantaisie dans le goût néoclassique, où un couple de jeunes automobilistes se voit dépanné par les dieux de l’Olympe. Une lettre louangeuse de Jean Richepin adressée à Rostand, une rude critique de Bernard Shaw sur la Princess lointaine jouée à Londres par Sarah Bernhard, un texte subtil de Léon Blum sur Chantecler, trois lettres inédites de Rostand à Saint-Pol-Roux, des regards acérés portés sur les traducteurs de Rostand en Allemagne et en Russie complètent, entre autres, cet ouvrage à vocation exhaustive.
Outre les chroniques habituelles sur la littérature et les arts, la livraison consacre son cahier de création à des poètes de Palestine, choisis et traduits par Kadhim Hassan. Fondée en 1923, la revue Europe demeure, en son domaine, un trésor vivant. Jean-Pierre Léonardini
Edmond Rostand, la revue Europe : juin-juillet-août, n° 1154/55/56, 380 p., 22€00. En couverture de la publication, une maquette de Christian Lacroix figurant le coq de Chantecler, mis en scène par Jean-Luc Tardieu à Nantes en 1986. Pour ma part, j’ai souvenir du Chantecler mis en scène en 1994 par Jérôme Savary à Chaillot.
Au Théâtre du Peuple, à Bussang (88),Julie Delille présenteJe suis la bête à l’affiche du 130ème anniversaire de ce lieu emblématique. Superbement réussie, l’adaptation du livre d’Anne Sibran : entre imaginaire et naturalisme, une aventure théâtrale déroutante.
Entre rêve et réalité, une lumière de lune en la profondeur de la nuit… Dans le clair obscur, le silence… Profond, long, très long ! Noirceur et silence s’allongent, se prolongent dans l’univers singulier du Théâtre du Peuple. Pour se propager et s’immiscer, énigmatiques, dans la tête des spectateurs. Jusqu’à ce que s’élève une voix, enfantine semble-t-il, presque inaudible. Les mots surgissent, tout à la fois doux et violents, pénétrants. Pour nous conter une étrange histoire quand, à l’âge de deux ans, « celle qui l’avait portée dans son ventre et l’homme qui la portait parfois l’ont laissée », enfermée dans un placard avant de quitter la maison ! Par intermittence, lucioles éphémères, éclosent alors d’infimes traits de lumière : une patte, une main ? Le mystère.
Durant plus d’une heure, il en sera toujours ainsi. Une expérience déroutante, à en perdre nombre de repères, Je suis la bête nous plonge dans une aventure théâtrale d’une originalité absolue entre imaginaire et naturalisme. Pour Julie Delille, la directrice du lieu, metteure en scène et interprète, la cause est entendue : il ne fut jamais question de reproduire l’identique, « c’est à moi de me plier aux exigences de ce lieu emblématique, non l’inverse ». Dans cette version scénique revisitée pour le 130ème anniversaire de l’utopie Maurice Pottecher et Tante Cam, son épouse, lumière et son, volutes blanches et piaillements de la nature, participent grandement à la qualité de la représentation : l’osmose totale. Deux ans tout juste lorsqu’elle est abandonnée, allaitée aux tétons d’une chatte, nourrie de la chair fade des chatons morts-nés… Elle se souvient, ses petites mains rappant la porte du placard jusqu’au sang, ses ongles devenus rouges griffes avant que ses yeux, prunelles comme celles de la chatte, découvrent l’infime orifice pour s’évader et se fondre dans la forêt.
Sauvage, obscure, impénétrable, exhalant fureurs et senteurs. Sur la scène inclinée de Bussang, herbes et feuilles foulées, sons et sifflements feutrés, se tapissent et rôdent les vivants de la forêt qui l’agressent et la blessent, dont se repaît aussi la gamine carnassière durant des années. Bête parmi les bêtes, femme enfant à l’unisson de la nature, tantôt apaisante tantôt menaçante. Jusqu’au jour où les abeilles, fuyant leur « boîte », la recouvrent et lui fassent manteau. « Ça fait un bourdonnement qui me berce, me console, avec parfois des explosions d’étoiles. Jusqu’à ce moment où je m’endors enfin », nous confie-t-elle en mots chuchotés. Jusqu’à ce moment où une « bête blanche au regard d’homme », d’un jet de fumée, disperse les butineuses et la conduise dans une maison dont elle reconnaît l’odeur. L’horreur.
Il lui faut apprendre à oublier, à effacer ce que la forêt lui a révélé, à prononcer des paroles dont elle ignore le sens et qu’elle ne fait que répéter, à invoquer les cieux et un « père transfiguré ». La nuit, elle court l’aventure en quête de viande, le jour elle est contrainte de « nettoyer sa parole qui avait trop traîné sur la terre noire de la forêt ». Sur le plateau, la lumière devient un peu plus vivace, quoique toujours volatile, éphémère. Un visage apparaît, une longue chevelure aussi. Tantôt debout, immobile, tantôt à quatre pattes, fuyant pour toujours, à jamais… L’appel de la forêt est trop pressant.
Femme et bête, Julie Delille épouse sans faillir les contours de l’une et l’autre, nous invitant à cerner et discerner de quel côté avance, masquée, la sauvagerie. L’instinct ou l’intellect, la nature dénaturée ou l’humanité déshumanisée ? Un spectacle d’une incroyable beauté quand la voix, couplée à la lumière et au son, se révèle plus qu’un mariage de raison, d’une « extra-ordinaire » puissance à nourrir notre imaginaire et à interpeller nos habitudes et certitudes. La comédienne libère force images poétiques pour raviver le dialogue interrompu entre l’humain et sa conscience égarée. Désormais à la direction du Théâtre du Peuple de Bussang, nul doute que la metteure en scène a songé à quelques fulgurances enchantées en lisière de l’envoûtante forêt vosgienne ! Yonnel Liégeois
Je suis la bête, texte et adaptation Anne Sibran, mise en scène et interprétation Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du peuple, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48). L’ouvrage d’Anne Sibran est disponible dans la collection Haute enfance – Gallimard.
130 ans : jubilez, jubilons !
Outre Le Roi nu et Je suis la bête, moult événements sont à l’affiche de ce 130ème anniversaire ! D’autant que la conviction de Julie Dellile, directrice du lieu depuis 2024, est clairement affirmée : renouveler, voire renouer, le lien entre le peuple bussenet et son théâtre. « L’enjeu est de mettre le Théâtre du Peuple au cœur de ce qui ferait son territoire, il ne s’agit pas seulement d’en faire un lieu de référence culturel mais bien de l’inscrire comme un incontournable espace de rencontre, de lien social répondant aux besoins et produisant de la pensée en résonance avec les impulsions poétiques et de transmission. Le Théâtre du Peuple s’est fait à Bussang avec les Bussenets, pour elles et eux mais aussi pour toutes celles et ceux qui voudraient sincèrement s’y impliquer ». D’où deux propositions innovantes :
– Depuis octobre 2023, la sociologue Anne Labit est partie à la rencontre des habitants et artistes locaux pour réinventer ensemble les liens entre le théâtre et son territoire. Le « Bourgeon bussenet » est une expérimentation faisant dialoguer arts, sciences et citoyenneté. D’où une phase d’enquête pour mieux reconnaître les lieux, le ressenti des habitants ainsi que les grandes caractéristiques (démographiques, sociologiques, géographiques) de ce coin des Vosges. De premières investigations sont déjà disponibles à la lecture, qui déboucheront prochainement à la mise en œuvre de nouvelles initiatives : conférences, expositions, débats, concerts…
« Recevons du passé l’héritage qu’il nous transmet. Cherchons dans le passé des inspirations, des leçons et même des modèles. Mais que l’être nouveau vive d’une vie nouvelle ».
Maurice Pottecher, fondateur du Théâtre du Peuple
– Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du peuple : né d’une commande à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, mis en scène par Julie Delille avec huit comédiens et comédiennes mêlant professionnels et amateurs, le texte conte l’aventure du Théâtre du Peuple, d’hier à aujourd’hui. Un feuilleton théâtral en six épisodes, pour comprendre ce que veut dire utopie entre créations et passions, amours et amitiés, crises de croissance et réconciliations, conflits familiaux et deux guerres mondiales… Du 20 au 30/08, une folle et belle histoire entre humour et émotion, pour jubiler ensemble ! Yonnel Liégeois
Hériter des brumes, la folle histoire du Théâtre du Peuple, Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi (éd. Esse que, 352 p., 20€).
En marge du festival d’Avignon (84), syndicats et professionnels du secteur font part de leur inquiétude et de leur colère. Les mesures budgétaires préconisées par François Bayrou vont aggraver une situation déjà critique. Du fait, notamment, de la rigueur imposée aux collectivités locales par l’État.
« En quel temps sommes-nous donc, qui voit des artistes jetés aux lions », écrivait le poète Robert Walser (1878-1956). En entendant l’autre jour cette phrase dans le spectacle du Théâtre du Radeau, on est saisi de vertige tant la question du poète résonne avec les temps actuels. Quelle est donc cette époque où l’on assiste, silencieusement, au démantèlement de ce contrat tacite, à la fois éthique, politique et social, qui a fait de la France le pays de l’exception culturelle ? Il flotte dans les rues d’Avignon un sentiment d’impuissance et de sidération qui l’emporte sur la colère pourtant à fleur de peau, qui n’attend qu’une étincelle pour jaillir. Mais les temps sont durs. Chacun essaie de passer entre les gouttes, de sauver sa peau, de gagner sa vie.
Ce sont d’abord les compagnies de théâtre qui ont lourdement payé la facture des premières coupes budgétaires. Ce sont pourtant elles qui sont en première ligne, sur le terrain, le fameux territoire tant vanté par madame la ministre, au plus près des habitants, dans les écoles, les centres sociaux, les Ehpad, les villages, les quartiers. Et même les campings, Rachida Dati n’a rien inventé. C’est aussi tout le travail de médiation, d’éducation populaire, celui qui forme les spectateurs de demain, des citoyens émancipés, qui est mis à mal. Et désormais, les structures – scènes labellisées, centres dramatiques – sont, elles aussi, impactées par des choix économiques d’une violence inouïe, loin des impératifs de la création et de l’action culturelle.
Une étude vient confirmer les pires des projections. Celle de l’Association des professionnels de l’administration du spectacle (Lapas) qui indique une baisse moyenne de diffusion des spectacles de 33 % entre les saisons 2023 et 2025. Une tendance qui se confirme avec une chute prévisible aux alentours de 57 % pour la saison prochaine. L’étude estime que près de 20 % des compagnies pensent arrêter leur activité d’ici trois ans et constate que le nombre d’artistes au plateau diminue : de 4,2 comédiens en moyenne, il tomberait à 3,6 la saison prochaine. On y lit aussi que 75 % des compagnies ont revu à la baisse leurs projets.
Des motivations idéologiques et électoralistes
La liste est longue des coups fatals portés à la culture. L’arrêt de la part collective du passe Culture, gérée par l’éducation nationale, décidé sans aucune concertation, a provoqué la suspension immédiate de projets en milieu scolaire. Ghislain Gauthier, responsable de la CGT spectacle, lors d’une conférence de presse à la Bourse du travail d’Avignon, a rappelé «les 96 millions en moins l’an dernier pour la création, les 50 millions en moins sur le ministère de la Culture cette année », auxquels il convient d’ajouter « les coupes massives opérées par certaines collectivités : celles des Pays de Loire ou du département de l’Hérault, mais aussi celles plus discrètes mais tout aussi impactantes de la région Île-de-France qui a amputé son budget culture de 20 % ». Le responsable syndical parle « d’un effondrement le plus souvent motivé pour des raisons idéologiques ». Et même électoralistes pourrait-on ajouter, avec la perspective des élections municipales qui se dérouleront dans un an.
Ces chiffres qui affectent profondément l’art, la création et le service public de la culture sont à mettre en regard avec d’autres, tout aussi significatifs. Le gouvernement a décidé d’économiser 40 milliards sur le budget 2026 de la nation en rognant, entre autres, sur la culture, les retraités, les chômeurs, la santé… Que représentent ces 40 milliards au regard du coût annuel des 211 milliards d’euros d’aides publiques aux entreprises ? Une commission d’enquête, conduite par les sénateurs Fabien Gay (PCF) et Olivier Rietmann (LR), vient de révéler une absence de transparence et de contrôle total de ces aides généreusement distribuées aux entreprises. Quand on aime, on ne compte pas, non ? Ainsi apprend-on qu’Auchan a bénéficié de 1,3 milliard d’euros d’allégements de cotisations sociales et de 636 millions d’euros d’aides fiscales, que Michelin a empoché 32,4 millions d’exonérations de cotisations sociales, 40,4 millions de crédit d’impôt recherche et que STMicroelectronics a perçu 487 millions d’aides diverses ; 211 milliards offerts au patronat, 40 milliards d’économies de l’autre… Le vis-à-vis est édifiant. Vertigineux.
La culture, variable d’ajustement
L’austérité budgétaire imposée par l’État aux collectivités territoriales, jusqu’ici peu visible, éclate au grand jour. Ce sont elles qui assument le plus grand financement de la culture. Or la culture n’est pas une compétence obligatoire pour elles. De ce fait, estime Ghislain Gauthier, « dans une économie contrainte, la culture sert de variable d’ajustement ». CQFD. Au Théâtre-Opéra d’Avignon, à l’initiative du Syndeac (syndicat des employeurs du théâtre), une rencontre – « Quelle culture pour les municipales 2026 ? » – a réuni directeurs de structures, compagnies et élus. Les élus présents (le maire de Montpellier, l’élue à la culture de Dijon, et le président de la Fédération nationale des élus à la culture) se défendaient de toucher au budget culture ou à la marge. Si tous les élus ne sont pas à blâmer, l’étude publiée par l’Observatoire des politiques culturelles, début juillet, indique que 47 % des collectivités territoriales ont revu à la baisse les budgets culture. Dans cette enquête, il ressort que 58 % des régions, 63 % des départements, 36 % des communes, 25 % des métropoles et 36 % des agglomérations avouent une baisse qui varie d’un endroit à l’autre. Entre constat amer et inquiétudes légitimes devant le péril de l’extrême droite, difficile pour l’heure de dessiner une stratégie commune tant l’accablement est grand.
Les propos d’Huguette Bello, la présidente de la région de La Réunion, réveillent alors les esprits. « Parler de politique culturelle, ce n’est pas seulement parler de budget, d’équipement, de programmation. C’est parler de citoyenneté, de lien social, de justice », affirme l’élue à la tête de l’une des régions les plus pauvres de France. Et de poursuivre « quand on parle de culture dans une commune réunionnaise, ce n’est pas un supplément d’âme. C’est un levier de survie démocratique. C’est ce qui permet de rester debout, de se dire qu’on compte, qu’on pense, qu’on rêve. C’est pourquoi nous avons donc fait à La Réunion un choix clair : la culture n’est pas une variable d’ajustement. C’est un acte politique (…) Si la culture est absente des programmes municipaux, alors c’est la démocratie qui se fragilise ». Marie-José Sirach
En Avignon (84), la Maison Jean-Vilar présente Les clés du Festival. Une exposition qui plonge dans les archives de l’incontournable événement estival. Un lieu qui, toute l’année, entretient la mémoire du fondateur du plus grand rendez-vous théâtral au monde.
L’hôtel des Crochans, imposante bâtisse du XVIIe siècle établie sur les fondations d’une demeure familiale de la première moitié du XIVe, abrite depuis 1979 la Maison Jean-Vilar. À l’ombre du palais des Papes, presque en face de l’Opéra, sur la célèbre place de l’Horloge, le lieu était parfait pour entretenir la mémoire du fondateur du Festival. L’Association Jean Vilar et la BNF, depuis des années, géraient là un important fonds d’archives. Lesquelles sont désormais accessibles à un vaste public. Ouverte début juillet, l’exposition les Clés du Festival a vocation à rester pérenne. Antoine de Baecque, historien du cinéma et du théâtre, professeur à l’École normale supérieure, en est le commissaire. Il est l’auteur, entre autres, d’un ouvrage désormais de référence,Histoire du Festival d’Avignon, écrit avec Emmanuelle Loyer.
L’exposition est scénographiée par Claudine Bertomeu avec les lumières créées par le metteur en scène Jean Bellorini. Pour Nathalie Cabrera, coordinatrice générale de l’exposition et directrice du lieu, « la visite débute dehors, dans la cour, avec deux effigies géantes qu’il a fallu un peu tailler pour pouvoir les accrocher sur le mur ». Ces deux figures de proue sont un vestige des décors du Soulier de satin de Paul Claudel, dans la mise en scène d’Antoine Vitez, en 1987, dans la cour d’Honneur.
Le Festival s’est appelé d’abord « Semaine d’art ». C’était en septembre 1947. Dès l’année suivante, Vilar et ses compagnons artistes, notamment le poète René Char, prennent date pour le mois de juillet. Les anecdotes de ce type sont légion. « Nous nous adressons à tous les publics, insiste Nathalie Cabrera. Et l’ouverture du site toute l’année nous permettra de toucher aussi bien les spectateurs érudits, souvent présents d’année en année pendant le Festival, que les curieux de passage ». Pour cela, les Clés du Festival ouvrent les portes de la découverte de ce moment unique de création et de foisonnement des idées. Ainsi l’on découvre que, dans l’impressionnante liste des auteurs joués dans le cadre du Festival d’Avignon, William Shakespeare monte sur la première marche du podium, Molière en seconde position et Bertolt Brecht en troisième.
Les chiffres de fréquentation donnent aussi une idée du dynamisme de l’art dramatique. La première année, 3 000 personnes y ont assisté, 50 000 en 1971, le double en 1982. Le Festival cette année-là fait jeu égal avec le off. Ce dernier est né avec la présentation en 1966 de la pièce d’André BenedettoStatues dans son théâtre de la place des Carmes. Dès l’année suivante, quelques compagnies le rejoignent. Au fil des ans, le off est devenu un géant avec, cette année, près de 1 800 spectacles différents, joués dans 241 lieux.
Histoire et surprises
L’histoire locale est d’une rare richesse. Et remplie de surprises. On apprend ainsi, preuves à l’appui, que la cinéaste et photographe Agnès Varda (elle avait 20 ans la première fois) a, pendant douze années, gravé sur la pellicule des moments rares et c’est à elle que l’on doit des portraits « de travail » de Maria Casarès, Jeanne Moreau, Gérard Philipe, Jean Vilar, etc. Dans sa première période, le Festival était comme le miroir de la saison théâtrale du TNP, le Théâtre national populaire, installé palais de Chaillot à Paris. Puis, en 1964, « voilà l’heure de la réforme voulue par Vilar ». Il ne présente alors aucune de ses mises en scène et fait appel à d’autres créateurs. En 1966, nouveau changement avec l’arrivée de la danse sur la scène du palais des Papes. Pour cette édition, voilà Maurice Béjart et son ballet du XXe siècle. Puis les spectacles de marionnettes pour adultes comme le théâtre jeune public s’ajoutent progressivement à l’affiche.
Une sélection exceptionnelle de photographies, films, enregistrements sonores, témoignages, affiches, programmes, notes et correspondances inédites, décors emblématiques, dessins originaux, maquettes et costumes de légende… Une exposition pour revivre la grande aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours, l’occasion d’en explorer l’histoire, d’en comprendre les enjeux et les grandes étapes, de découvrir les œuvres et les artistes qui ont marqué la programmation et d’entrer dans les coulisses de sa fabrication.
C’est tout le premier étage de la Maison Jean Vilar qui est squatté pour l’occasion ! Pour que le visiteur s’immerge, cœur et corps, dans les créations qui ont fait les grandes heures du festival : du Prince de Hambourg signé Jean Vilar au Mahabharata de Peter Brook, de L’école des femmes de Didier Bezace au Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker… Une exposition qui deviendra itinérante en 2026 pour irriguer les territoires, rencontre privilégiée de la culture avec tous et pour tous.
De petites vidéos signées du comédien Thomas Jolly ponctuent cette passionnante exposition qui réserve encore d’autres surprises. Les petites enceintes qui diffusent les sons ont un temps été utilisées dans la cour d’Honneur. On entend aussi au fil de la visite résonner les trompettes du Festival. Celles-là mêmes qui retentissent avant chaque représentation, la partition datant des années 1950 est signée Maurice Jarre. Elles sont, comme les symboliques clés, un des emblèmes de ce rendez-vous unique qui permet de comprendre pourquoi l’on parle avec raison de « spectacle vivant ». Gérald Rossi, photos Christophe Raynaud de Lage
Les Clés du Festival, l’aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours : du mardi au samedi, de 14h00 à 18h00 à compter de la rentrée de septembre (11h00 à 20h00 tous les jours, jusqu’au 26/07. Fermeture en août). Maison Jean-Vilar, 8 rue de Mons, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.59.64).
Au théâtre 11-Avignon (84), Morgan.e Janoir présente L’ouvrir. Un trio de femmes, interprètes et musicienne, pour narrer avec humour et sensibilité les choix de vie de chacun, libérer la parole de chacune. Une invitation au public à assumer préférences et engagements.
Elle sourit, la jeune femme, pleinement heureuse et épanouie ! Qui l’affirme, persiste et signe : un boulot durable, un appart à Paris, un petit ami qui l’invite à déménager et à le rejoindre pour une vie à deux… « La ville brille de mille feux, J’ai jamais été aussi heureu…se. Je me réjouis de commencer. Commencer ce qui m’est dû – commencer ma vie à Paris ». Alors, pourquoi cette hésitation, ce doute qui l’envahit à l’heure où son chéri lui fait si belle proposition ? Elle qui peine à mettre des mots sur les maux profonds qui la taraudent, sans trop comprendre encore, elle ose L’ouvrir. « Ouvrir sa gueule pour dire non, un cri hurlé du plus profond de ne pas faire ça, de ne pas dire oui et emménager avec chéri » !
Ainsi parle Alex, alias Pauline Legoëdec convaincante de vérité et de sensibilité dans sa confession, ce dévoilement public. Accompagnée sur les planches par Valentine Gérinière à la flûte traversière, et de Morgan.e Janoir l’auteure de la pièce et confidente de l’héroïne… Qui libère enfin sa parole, non sans humour, pour annoncer la couleur. Une surprenante révélation depuis qu’elle a poussé un soir la porte d’un bar à l’ambiance particulière : Alex préfère et aime les filles ! Un « coming out », tout en finesse et tendresse, pour se libérer des interdits et non-dits, trouver et prendre sa place : être soi enfin, vivre en pleine liberté sans crainte du futur ni du regard des autres. Un trio lumineux qui invite chacune, chacun à ne jamais hésiter à emprunter le chemin qui lui convient, d’assumer son devenir quoi qu’il en coûte. Yonnel Liégeois, photos Thalie Alvesteguie
Au Balcon d’Avignon (84), Audrey Vernon propose Comment traverser les sombres temps ? Le cabaret de la dernière chance, une zone poétique où la comédienne convoque Hannah Arendt. Un « seule en scène » qui fait sens et pique notre intelligence.
C’est l’histoire d’une comédienne qui voulait monter une comédie musicale sur Diam’s, une sorte de biopic sur une artiste qui a bataillé sec dans le milieu très mâle du rap, avant de mettre les voiles, au pluriel comme au singulier, de passer de « l’ultra-célébrité à la religion, du capitalisme à la spiritualité ». Et puis… Il y a eu l’Ukraine, Nahel, le réchauffement climatique, le massacre du 7 octobre, le déluge de feu sur Gaza. Le philosophe Adorno estimait qu’on ne pouvait plus écrire après Auschwitz. Mais « on est après Auschwitz, Hiroshima, Nagasaki, l’Irak, l’Ukraine, le Soudan, le Rwanda, le Congo et pendant Gaza », constate Audrey Vernon.
De Chantal Goya à Hannah Arendt…
Faire ou ne pas faire du théâtre quand un génocide se déroule à quelques milliers de kilomètres ? Quand la planète brûle, quand la Méditerranée est un cimetière à ciel ouvert. Et oh, comment ça va, le monde ? Seule en scène, Audrey Vernon brave tout, la lâcheté, la couardise qui enveloppent le monde dans un linceul d’hypocrisie. Et cherche des points d’appui, histoire de ne pas crever « de faiblesse » comme aurait pu dire Romain Gary ; histoire de ne pas sombrer dans la sidération, le défaitisme. Dans une salopette bleu travail, elle va convoquer le Big Bazar et Hannah Arendt ; Chantal Goya et Hannah Arendt ; ses crises existentielles, environnementales ou féministes, les travaux dans sa cuisine et Hannah Arendt, toujours.
Pour « traverser les sombres temps », Audrey Vernon a imaginé une comédie musicale, où la figure de la philosophe allemande en serait l’épicentre. Un biopic comme en raffolent les studios de Hollywood – elle voit déjà Meryl Streep remporter l’Oscar. Une constellation Arendt qui trouverait sa place entre la Grande et la Petite Ourse. Dans cette nébuleuse aux ramifications solides, on y croise Günther Anders, Walter Benjamin, Brecht, Tolstoï, Kafka, Dostoïevski. Demandez le programme !
Un bras d’honneur à la médiocrité ambiante
Les idées fusent dans ce cabaret de la dernière chance, salutaire bouffée d’oxygène contre visions anxiogènes. Audrey Vernon transforme la scène en une Zone poétique à défendre. Elle a trouvé ce point d’équilibre qui conjugue rire et intelligence. Parce qu’on sort plus intelligent, plus armé de ce spectacle qui fait un joli bras d’honneur à la démagogie et la médiocrité ambiante. Une heure et demie durant laquelle on aura traversé les temps sombres du siècle passé, et les sombres temps d’aujourd’hui.
Son spectacle se clôt sur un poème du poète palestinien Refaat Alareer, mort à Gaza sous les bombes israéliennes le 6 décembre 2023 :
« S’il est écrit que je dois mourir/Il vous appartiendra alors de vivre/Pour raconter mon histoire/Pour vendre ces choses qui m’appartiennent/Et acheter une toile et des ficelles/Faites en sorte qu’elle soit bien blanche/Avec une longue traîne/Afin qu’un enfant quelque part à Gaza/ (…) Puisse voir ce cerf-volant/Mon cerf-volant à moi/Que vous aurez façonné/Qui volera/là-haut/Bien haut/Et que l’enfant puisse un instant penser/Qu’il s’agit là d’un ange/Revenu lui apporter de l’amour/S‘il était écrit que je dois mourir/Alors que ma mort apporte l’espoir/Que ma mort devienne une histoire »Marie-José Sirach, photos Laura Gilli / Hamza Djenat
Comment traverser les sombres temps ?, Audrey Vernon : jusqu’au 26/07, 15h10. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Puy, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).
Au théâtre Benoît XII d’Avignon (84), Bashar Murkus et Khulood Basel présentent Yes daddy. Les deux artistes travaillent de concert à Haïfa, en Israël. Ils évoquent les difficultés, mais aussi la nécessité de se réinventer, face aux violences du pays dirigé par Benyamin Netanyahou contre le peuple palestinien.
Alors que la guerre d’extermination à Gaza ne faiblit pas et que la colonisation de la Cisjordanie s’intensifie, le Festival d’Avignon accueille Bashar Murkus (auteur et metteur en scène) et Khulood Basel (dramaturge et productrice). Fondateurs à Haïfa de l’Ensemble Khashabi, seul théâtre palestinien indépendant en Israël, ils promeuvent, avec d’autres artistes, des œuvres qui portent un point de vue radical contre la dépossession.
Marina Da Silva – La guerre contre l’Iran déclenchée par Israël a provoqué des destructions et fait de nombreux blessés jusqu’à Haïfa. Comment avez-vous vécu cette séquence ?
Bashar Murkus – C’est difficile d’en parler brièvement et seulement du point de vue israélo-palestinien. La situation est très complexe. Pas seulement pour nous Palestiniens, qui vivons sur le terrain, mais pour tout le Moyen-Orient, qui fait face actuellement à un remodelage par la guerre.
Khulood Basel – Que dire ? Nous ne voulons pas que l’on nous considère comme des victimes. Nous ne voulons pas nous plaindre de notre situation à Haïfa lorsqu’on voit le niveau de destruction et de souffrance à Téhéran, à Gaza ou ce que subissent nos frères et sœurs de toute la nation arabe.
M.D-S. – Avez-vous les moyens de continuer votre travail ?
B.M. – Nous avons perdu le lieu que nous louions fin avril 2025. Un nouveau propriétaire ne voulait plus de nous. Ce n’est pas personnel, c’est politique. Durant dix ans, nous avons été un centre de référence pour les artistes palestiniens, à l’intérieur du territoire de 1948, une maison pour créer et réfléchir librement, avec le public. Mais ce n’est pas la fin du Théâtre Khashabi, nous poursuivrons cette histoire sous de nouvelles formes. Aujourd’hui, nous avons trouvé un autre lieu et nous continuons à travailler. Notre prochaine création, que nous espérons présenter au début de l’année 2026, sera un texte en arabe contemporain, une célébration de la culture palestinienne
K.B. – Durant ces deux dernières années, dans la rue où était installé le théâtre, les choses ont changé, comme si une autre Nakba se préparait. La vie quotidienne est devenue de plus en plus dure et violente. Les rues qui abritaient des familles palestiniennes ont été transformées avec l’arrivée de nouveaux habitants, bureaux, magasins… On a vu des soldats et des citoyens armés faire ce qu’ils voulaient contre d’autres citoyens. Est-ce que c’est ça un État démocratique ? En ce qui me concerne, c’est une phase où j’ai besoin d’attendre et d’observer. De réfléchir à quel type d’outils de résistance nous devrions utiliser maintenant car plus rien de ce que nous connaissions ne fonctionne, tant nous sommes touchés dans notre vie quotidienne. Continuer à créer, créer en arabe, garder un théâtre indépendant à Haïfa, aller à des manifestations, c’est ce que nous faisons, mais cela ne suffit plus. Nous devons repenser à comment vivre et poursuivre notre art.
M.D.-S. – Sans quelles circonstances avez-vous créé Yes Daddy ? Après Avignon, vous avez une tournée. Considérez-vous ces programmations comme une marque de solidarité ?
B.M. – Le 7 octobre a beaucoup affecté le processus de création et nous avons ressenti le besoin de la montrer à l’extérieur avant de la jouer, le 24 juillet 2024, à Haïfa. Notre premier thème portait sur l’occupation, au sens large. C’est une question politique qui requiert différentes approches et nous avons essayé de l’aborder dans le spectacle. Chaque pays a une façon différente de montrer sa solidarité, mais ce n’est pas ce que nous demandons. Nous sommes accueillis en tant qu’artistes palestiniens. Ainsi,Yes Daddy n’a pas spécifiquement à voir avec la Palestine, va au-delà des problématiques palestiniennes, et c’est très important.
M.D.-S. – Que pensez-vous du focus sur la langue arabe, aujourd’hui particulièrement dénigrée, au Festival d’Avignon ?
B.M. – Une langue est beaucoup plus ample que la tentative de la mettre sur scène. Comment peut-on choisir de représenter une langue ? En particulier lorsque cette langue, dans une période historique donnée, doit affronter l’occupation et la colonisation, la guerre ? Dans toute la région, la langue arabe a une place qui n’est pas la même que celle que lui octroient les Européens. Nous devons être critiques, en parler, même si c’est difficile, et même durant le Festival. Bien sûr, nous ne sommes pas au courant des problématiques politiques en France, nous sommes des « artistes-visiteurs » et nous amenons avec nous ce à quoi nous croyons, ce que nous aimerions partager avec le monde, c’est notre façon d’être là.
K.B. – L’arabe, parlé dans nombre de nations, a dû faire face à des attaques massives depuis les années 1960. Il y a une façon très spécifique de considérer qui sont les Arabes, spécialement par les hommes blancs en Europe. Je ne sais pas ce qui peut être fait pour en finir avec ces attaques contre nous et notre langue, notre histoire. Tout est lié. Mais ces attaques ne se déroulent pas seulement depuis deux ans mais depuis longtemps. Le défi est énorme et ne concerne pas que le Festival.
M.D.-S. – Avez-vous des difficultés pour entrer et sortir d’Israël ?
B.M. – Nous sommes des Palestiniens d’Israël, avec la citoyenneté et un passeport israéliens. Israël nous applique un colonialisme « soft ». Alors, oui, on perd notre outil de travail, mais au même moment, ils exterminent des enfants à Gaza, en Cisjordanie et ailleurs. C’est de la responsabilité de chacun de trouver des modes d’action pour empêcher ça. À Gaza, on assiste à un génocide. Le monde entier peut le voir. À Haïfa, c’est différent, c’est une guerre contre notre identité, contre la façon dont on pense et envisage le futur, mais c’est pour les mêmes raisons, le même système de colonisation. Propos recueillis par Marina Da Silva
Yes Daddy, Bashar Murkus et Khulood Basel : du 24 au 26/07, 18h00. Théâtre Benoît-XII, 12 rue des Teinturiers, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14).Tournée : Montpellier, les 6 et 7/11 ; Bastia, le 14/11 ; Marseille, les 18 et 19/11.
Aux Corps Saints d’Avignon (84), Sylvie Dorliat joue Soie. Mis en scène par William Mesguich, l’adaptation du livre d’Alessandro Baricco. Une fantasque et sulfureuse histoire d’amour, tissée de sensuels fils entre imaginaire et réalité.
Entre les plis d’un tissu chatoyant et fin, Alessandro Baricco a tiré les fils d’un texte d’une sublime poésie entre rêve et réalité, plaisir d’un amour partagé et songe d’une passion fantasmée ! Aussi journaliste et musicien, auteur de l’étonnant Novecento, le romancier italien décrit en ce bref et court roman les quatre voyages entrepris par un certain Hervé Joncour en quête de précieux vers à soie. Des monts du Vivarais au Japon, un voyage long et périlleux en 1860, surtout un choc entre deux mondes et deux cultures…
Seule en scène, en peu de gestes sous une lumière tamisée, Sylvie Dorliat joue de sa voix enveloppante et caressante pour nous conter Soie. Une histoire, héroïque et fantastique, dont nous ne dévoilerons le mystère, la rencontre entre deux êtres que langue et coutume séparent. Une femme et un homme qui se dévisagent et se frôlent, s’échangent d’étranges billets, s’éprouvent d’une passion commune sans jamais la consommer… Des pages enivrantes du roman, le metteur en scène William Mesguich en a extrait les plus douces et sensuelles saveurs dont la comédienne se fait l’interprète. Une peu banale histoire d’amour, tant pour un précieux fil à la texture d’une extrême finesse que pour une beauté féminine aux traits d’une extrême délicatesse. Yonnel Liégeois
Soie, mise en scène William Mesguich, adaptation et jeu Sylvie Dorliat : Jusqu’au 26/07, 10h. Les Corps Saints, 76 Place des Corps Saints, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.25.75).
Au théâtre des Carmes d’Avignon (84), Louise Vignaud présente La tête sous l’eau. Une pièce de Myriam Boudenia qui dénonce les sales coups portés aux exclus du monde du travail.
Irène prend la parole en public. Elle n’en a pas l’habitude. « On ne se connaît pas (donc) vous ne m’aimez pas », dit-elle à ses collègues de travail. C’est son dernier jour. Un pot d’adieu. Irène, la cinquantaine, a été licenciée. Le texte de Myriam Boudenia est une fiction, mais construite sur une réalité sensible, celle de tous ceux que la société, le marché du travail, comme l’on dit étrangement parfois, pousse à la porte, à la rue. Ainsi les profits de l’entreprise seront meilleurs, pendant que les exclus seront à la peine. Julien, lui, est océanographe. C’est sa passion. Il est bardé de diplômes. Sauf qu’il ne trouve aucun emploi à sa mesure. Alors, il livre des repas à vélo. Sans pouvoir même se payer une chambre. Delphine, la fille d’Irène, l’héberge. Entre fauchés on se serre les coudes. La mise en scène de Louise Vignaud est tout aussi généreuse. Inventive aussi.
Irène rêve de « mettre la tête sous l’eau » : pas pour se noyer, mais pour nager dans le monde des poissons. Pour découvrir d’autres univers que celui subi par les terriens. Cette poésie est joliment jouée, avec humour et bienveillance. Tous élèves comédiens formés à l’école régionale d’art dramatique, avec le soutien du CDN La Criée à Marseille, Masiyata Kaba, Thomas Cuevas, Alice Rodanet et Arron Mata font un sans-faute. Ils se partagent les personnages comme l’agent de « France Travail » (ex-Pôle emploi) ou l’employé de banque qui, étrangement, tiennent quasiment le même discours formaté.
Quand Julien accepte de devenir « auto entrepreneur » pour livrer ses repas à vélo, selon le bon vouloir de la plateforme qui l’exploite sans vergogne, ils font presque la fête. À gros traits, et au second degré, c’est un peu comme dans le réel. On en rit, et pourtant ce n’est pas drôle. Gérald Rossi
La tête sous l’eau, Louise Vignaud : jusqu’au 26/07, 12h00, relâche le 22/07. Théâtre des Carmes André Benedetto, 6 Place des Carmes, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.82.20.47).
Jusqu’au 14/09, à Bussang (88), le Théâtre du peuple fête son 130ème anniversaire. D’une saison l’autre, un bel été vosgien quand comédiens, villageois et citadins investissent la cathédrale de bois. D’un roi nu à une belle bête, plaisir et bonheur des planches.
Au cœur de la forêt vosgienne, cathédrale laïque en bois depuis 1895, 130 ans d’histoire, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » ! Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, où chaque année le public s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène lors de la représentation. La metteure en scène, comédienne et directrice du lieu, Julie Delille invite le public à entrer en résonance, à faire relation avec les autres. Comme le proposait Édouard Glissant, le regretté poète – romancier et philosophe antillais, il importe ainsi de « se changer en échangeant sans se perdre ni se dénaturer » ! Encore plus et mieux en ce cent-trentième anniversaire : « Aucune fête digne de ce nom ne peut exister sans la joie d’être ensemble, sans celle de la rencontre et de l’échange », affirme avec conviction la metteure en scène et comédienne », et d’ajouter « au milieu de multiples célébrations, nous croiserons dès la mi-juillet un roi aussi tyrannique que ridicule, inspiré par quelques-uns de ce monde. À la tombée des nuits d’août, une mystérieuse bête nous emmènera pour un voyage au cœur de la forêt sauvage ».
Le Roi nu, la pièce écrite par Evgueni Schwartz en 1934 en Union soviétique c’est aussi bien Staline qu’Hitler ! La pièce, jamais jouée du vivant de l’auteur, a depuis connu un triomphe mondial. Et ironiquement, elle n’en est que plus actuelle, tant tel ou tel dirigeant a aujourd’hui la tentation de jouer les apprentis-sorciers, notamment de l’autre côté de l’Atlantique… « Le tyran est un bouffon : il fait le show, danse sur Village People, sature les écrans et pour humilier constamment, la vulgarité en bandoulière », commente Sylvain Maurice, le metteur en scène. « Prisonnier de son reflet, il finit dans le plus simple appareil, nu comme un ver. Schwartz déshabille littéralement la tyrannie avec autant de poésie que de férocité, il est notre contemporain ». Au fil des décennies, l’évidence s’impose, le cadre de la forêt vosgienne se prête à merveille à ces coups de cœur et coups de folie que nous offre ce lieu unique en son genre. Héritage fabuleux des fondateurs : Maurice Pottecher surnommé le « Padre », son épouse l’actrice Camille de Saint-Maurice prénommée affectueusement tante Cam, Pierre Richard-Willm à la direction artistique du Théâtre du Peuple !
1895, une date symbolique ! L’année d’une double naissance, celle du Théâtre du Peuple et celle de la CGT, la double aventure des prémisses d’un « théâtre élitaire pour tous » et de « l’éducation populaire » initiée par les bourses du travail. Plusieurs années durant (voir les archives du théâtre, ndlr), sous l’égide de l’Union départementale des Vosges et de La Vie Ouvrière, l’hebdomadaire de l’organisation syndicale, chaque été des centaines de salariés ont goûté aux délices de Bussang, une représentation suivie d’un débat avec le « Grand témoin » invité par le journal. En témoigne le regretté Jack Ralite dans la revue Frictions, lors du 120ème anniversaire. Bussenets, citoyens d’ici ou d’ailleurs, que la fête commence, le bonheur est dans le pré ! Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez
Le roi nu, Sylvain Maurice : jusqu’au 30/08, du jeudi au dimanche à 15h. Je suis la bête, Julie Delille : jusqu’au 30/08, du jeudi au samedi à 20h. Théâtre du Peuple, 40 rue du Théatre du Peuple, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).
À lire :Le Théâtre du Peuple de Bussang, cent vingt ans d’histoire, par Bénédicte Boisson et Marion Denizot (Éditions Actes Sud). Le Théâtre du Peuple, par Romain Rolland (préface de Chantal Meyer-Plantureux, Éditions Complexe). Un siècle de passions au Théâtre du Peuple de Bussang, par Frédéric Pottecher et Vincent Decombis (Gérard Louis éditeur). Théâtre populaire, enjeux politiques de Jaurès à Malraux, par Chantal Meyer-Plantureux (préface de Pascal Ory, Éditions Complexe). Théâtres en lutte et Politiques du spectateur, par Olivier Neveux (Éditions La Découverte).
À écouter :« Le théâtre de Bussang, une aventure villageoise ». Un documentaire d’Amélie Meffre, réalisé par Anne Fleury (France Culture, La fabrique de l’histoire. 1ère diffusion : 02/11/2016).
Au théâtre 11-Avignon (84), Emmanuel Noblet met en scène Article 353 du Code pénal. Le polar de Tanguy Viel, avec Vincent Garanger dans le rôle d’un meurtrier face à un juge d’instruction. Le coupable n’est peut-être pas celui qu’on croit. Un procès à décharge instruit dans une langue incisive et rythmée.
Pourquoi Martial Kermeur a-t-il tué Antoine Lazenec ? Il ne nie pas son acte et ne cherche pas à se justifier. Les preuves sont irréfutables : hors champ, avant l’entrée en scène des comédiens, on aura entendu le corps de la victime tomber à la mer, lors d’une partie de pêche dans la rade de Brest. Devant le juge qui l’écoute en silence, attentif, et le relance de temps à autre, l’homme va dérouler son histoire. De sa plume bien trempée, dans Article 353 du Code pénal, Tanguy Viel évoque la vie de ce cinquantenaire discret sur qui les déboires se sont accumulés. Réduit au chômage à la suite de la fermeture de l’arsenal de Brest, il vivote comme gardien d’un domaine municipal. Sa femme l’a quitté et il vit avec son fils Ce dernier, furieux d’avoir vu son père mordre à l’hameçon du promoteur véreux, va tenter de se venger en s’en prenant au bateau que Lazenec s’est payé avec le fruit de son forfait.
Un polar breton
En quelques traits de plume, l’escroc est campé : « cow-boy » envoyé par « la providence » avec sa grosse voiture, ses souliers pointus et sa chemise à col ouvert, sans cravate. Antoine Lazenec réussit à tromper son monde en vendant du rêve avec un projet immobilier mirobolant : la construction d’une station balnéaire dans la rade de Brest. De quoi séduire les habitants dans ce coin du Finistère, marqué en ces années 1980 par la désindustrialisation et abandonné des pouvoirs publics. « On était comme aimantés par le futur », dit Kermeur qui, lui, y laissera sa prime de licenciement, et l‘estime de son fils. Un soir de beuverie et de vent, le maire, qui a cédé à « ce fumier » le château, domaine municipal, et engagé de l’argent public dans l’affaire, met fin à ses jours. Pour Kermeur, la coupe est pleine, il décide d’« ostraciser » le scélérat.
Vincent Garanger, veste de cuir et tenue modeste, fait profil bas devant l’élégante stature du juge (Emmanuel Noblet), mais, une fois lancé, il s’embarque, imperturbable, dans un récit circonstancié. Il cherche ses mots, hésitant. Le romancier les lui donne, ils sont sans apprêt mais bien pesés, et traduisent un regard lucide sur les choses et les gens. « C’est la mer qui me l’a demandé », dit l’homme à propos de son acte tragique. Dans Article 353 du Code pénal, l’océan est omniprésent. Ses tempêtes, ses eaux troubles, ses rochers sombres battus par les vagues reflètent les états d’âme de Kermeur. Les ambiances marines apportent un éclat de poésie aux longues phrases sinueuses de ce personnage d’habitude taiseux. La rade de Brest, cet « océan moins l’océan », apparaît brièvement sur l’écran en fond de scène, derrière un décor qui évoque « un non chantier », les ruines du château qui a été rasé pour construire « Les Grands Sables ».
La tempête sous un crâne
Vincent Garanger donne chair à un flot déchainé de paroles, alternant avec la froideur d’un compte rendu judiciaire. Sans ajouter d’effets de style au texte, le comédien devient ce monsieur tout le monde marqué par la malchance et les effets de la désindustrialisation. On entend dans son long monologue, la frustration des laissés pour compte de la société, leur colère rentrée, prête à exploser. La confession chargée de douleur d’une personne coupable d’avoir cru aux promesses mensongères d’un spéculateur illustre la fracture entre les gens de la France périphérique et une élite déconnectée où l’argent et l’arrogance font loi. Le juge saura-t-il l’entendre ? Selon l’article 353 du code de procédure pénale : « La loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus (…) La loi ne leur pose que cette seule question, qui renferme toute la mesure de leurs devoirs : avez-vous une intime conviction ? ».
Pour sa part, à l’unanimité, le public a tranché. Article 353 du Code pénal interroge la notion de culpabilité et incite à découvrir les romans de Tanguy Viel. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez
Article 353 du Code pénal, Emmanuel Noblet d’après le roman de Tanguy Viel : jusqu’au 24/07 à 21h45, relâche le 18/07. les 20 et 21/02, à 20h. Théâtre 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).
Sur la scène de la FabricA d’Avignon (84), Christoph Marthaler propose Le sommet. Le grand metteur en scène suisse allemand a imaginé une histoire perchée dans les hauteurs où défilent les grands de ce monde. Lorsque six protagonistes haut-perchés se rassemblent, une satire cinglante qui mêle théâtre, musique et chant.
On raconte qu’en Suisse, les très très riches ont tous un chalet dans les alpages pour se préserver de la pollution des vallées surpeuplées et respirer l’air frais de la montagne. Les chefs d’État et de la finance se plaisent à organiser des sommets à Davos pour décider du sort des peuples. Les alpinistes rêvent de sommets toujours plus hauts. On parle de sommets de la littérature et on connaît tous dans notre entourage une personne prête à tout pour parvenir au sommet de la hiérarchie. En allemand, « sommet » se dit « Gipfel », mot qui désigne aussi une viennoiserie, un croissant. C’est à partir de toutes ces combinaisons possibles du mot « sommet » que Christoph Marthaler a imaginé ce spectacle, créé à Vidy-Lausanne dans le cadre du festival Tempo forte, dans une forme plus resserrée (plus simple et adaptable à tous les théâtres) tout aussi burlesque que grinçante.
Sur le plateau, l’intérieur d’un refuge des plus sommaires. Deux lits superposés, des bancs, un extincteur, un téléviseur antédiluvien, un micro-ondes, un téléphone mural de secours, des dossiers bien alignés et là, posé devant, un rocher miniature, petit sommet en carton-pâte. Tout est rangé, scrupuleusement ordonné. Un tout jeune homme, probablement le gardien des lieux, est allongé sur un banc. On entend une musique d’ascenseur mais c’est par un passe-plat que débarquent les uns après les autres les personnages. Ils ne se connaissent pas, prennent place sagement, s’observent du coin de l’œil, tentent de communiquer mais ne se comprennent pas. Ça parle italien, allemand, français, anglais. Le gardien sort son accordéon et joue le début de la Symphonie inachevée de Schubert. Plus tard, ils danseront au son d’un folklore autrichien.
Un huis clos aux bruits calfeutrés
Que viennent-ils faire dans ce refuge ? On les regarde classer des dossiers sortis de nulle part, se croiser, s’éviter. Chacun donne l’impression de savoir ce qu’il doit faire. Tous tournent autour de ce petit sommet en carton-pâte. Qui sont-ils ? Des fonctionnaires internationaux, des agents secrets, des skieurs perdus dans la tempête, des fous échappés dans la nature, des chefs d’État réunis en conclave, des VIP cherchant les frissons de l’altitude ? Que font-ils là ? Christoph Marthaler ne nous laisse pas le loisir de répondre. On pense être parvenu à identifier la scène quand elle se métamorphose sous nos yeux. Tous chaussent leurs skis, tombent les uns sur les autres et s’emmêlent dans une mêlée inextricable. Énième et grotesque métaphore d’un sommet où la mécanique se déglingue au fil des changements de situation, les skieurs redevenant des dirigeants populistes, toujours prêts à tirer la couverture à soi. Les accessoires s’invitent dans cette sarabande et dessinent une partition sonore totalement foutraque.
Les mots se perdent, se répondent, provoquant des malentendus savoureux. Alors on chante, une chanson ou un air d’opéra, toujours à contretemps, à contre-emploi. Rien de mieux qu’un chœur pour créer un peu d’harmonie même si, ici, la musique ne se contente pas d’adoucir les mœurs, ce serait trop facile. Les déplacements des acteurs-chanteurs – Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer et Graham F. Valentine – sont millimétrés dans une chorégraphie au cordeau où chaque geste, chaque mouvement, aussi lent et retenu soit-il, casse le rythme. Dans ce huis clos, les bruits du monde parviennent calfeutrés, étouffés. Les dirigeants en tenue d’apparat posent pour la photo de famille, l’air suffisant et content d’eux quand bien même ils n’ont rien résolu du grand bazar du monde, bien au contraire.
Derrière le burlesque et le grotesque, le metteur en scène signe une satire grinçante des grands de ce monde, montre du doigt cette comédie du pouvoir, les dégâts provoqués par des décisions prises au sommet, leur silence complice devant les crimes de guerre en Ukraine, en Palestine ou ailleurs, leurs amitiés avec les marchands d’armes. Marthaler fait là son contre-sommet. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage
Le Sommet, Christoph Marthaler : jusqu’au 17/07, 13h00. La FabricA, 11 rue Paul Achard, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.14.14.14). Les dates de tournée : MC93, Maison de la Culture de Bobigny,du 3 au 9/10.Théâtre National Populaire de Villeurbanne, du 7 au 12/11.Bonlieu, Scène nationale d’Annecy, du 18 au 20/11.TnBA, Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, du 3 au 5/12.Les Gémeaux, Scène nationale de Sceaux, les 10 et 11/12.
Au théâtre 11-Avignon (84), Sophie Langevin présente Ce que j’appelle oubli. Un texte fort de Laurent Mauvignier, une magistrale interprétation de Luc Schiltz… La mort d’un homme, scandaleuse, pour une canette de bière bue dans un rayon de supermarché. Un fait divers innommable, une invitation à la révolte et à la vigilance.
Qui est-t-il ? Un sdf, un sans-le-sou, banalement un mort de soif… Nul ne sait, sinon qu’il a saisi la canette de bière, l’a décapsulée, en a bu une gorgée… Pas deux, une seule, les quatre vigiles ne lui ont pas laissé le temps de l’apprécier : encerclé, ceinturé, conduit dans la réserve du magasin, roué de coups, abandonné mourant dans une mare de sang. Pas une nouvelle de science-fiction, une histoire authentique, parmi des dizaines d’autres un fait divers survenu à Lyon en 2009 : mort pour rien, pour une canette, la moins chère à l’étal des boissons !
Des brutes à la force vicieuse
Dans la semi-obscurité, surgi de derrière le rideau semblable à celui de l’entrepôt des supermarchés, un visage dans un éclair de lumière, une musique qui bruisse au lointain. L’homme raconte. Un soliloque sans fin, comme la phrase qui court sans ponctuation de la première à la dernière page de l’ouvrage de Laurent Mauvignier (éditions de Minuit, 60 p., 11€). Respiration haletante, silences angoissants, la silhouette joue à cache-cache derrière la tenture en lamelles de plastique. L’homme raconte l’engrenage fatal, son frère semble-t-il, les coups de poing et de pied qui pleuvent sur le corps terrassé, les râles, les gémissements. La voix se veut monocorde, sans pathos superflu, les faits rien que les faits : l’inhumanité personnifiée, quatre brutes qui s’acharnent sur un individu sans défense. Sans raison, détenteurs d’un maigre pouvoir qui n’autorise pas à tuer, fiers de leur force vicieuse.
Une mort impensable, inconcevable, à l’abri des regards, dans l’indifférence générale… L’homme égrène quelques souvenirs, des bribes de vie de la victime, livre au public quelques moments de petits bonheurs qui ont ponctué une existence anodine. Non, vraiment, rien ne justifie une mise à mort aussi ignoble, une telle tragédie ! La mort d’un anonyme sans doute, peut-être un autre jour, une autre fois un moins que rien ou un sans dent osera le même geste certes répréhensible, la banalité d’un larcin à cent sous… Mort pour un rien, hier comme demain, la soif de vivre ne compte donc pour rien ? Juste un vivant assoiffé, en manque d’argent… Tout vivant a sa place, même parmi des vivants autrement plus nantis et arrogants. L’homme poursuit son soliloque, interloqué devant un tel déferlement de violence, une telle haine. Luc Schiltz est impressionnant de vérité dans son rôle de narrateur, la gravité de la voix se mêlant judicieusement à l’accompagnement musical de Jorge de Moura, notes ou sons stridents comme des râles ou des cris.
Piquée au vif de la chair, maux et mots balancés tels des uppercuts au visage des spectateurs, la mise en scène de Sophie Langevin se révèle d’une puissance bouleversante. Le public est happé, hanté par les dits, non-dits et silences, submergé d’impuissance, d’incompréhension tout autant que de révolte, devant l’inconsolable. Avec cette vérité lancinante, incontournable : meurtre solitaire – crime collectif – génocide planétaire, quels que soient les justificatifs ou formes dont elle se pare, la barbarie est irrémédiablement condamnable. L’humanité partagée, une belle devise à ne jamais oublier ! Yonnel Liégeois, photos Bohumil Kostohryz
Ce que j’appelle oubli, Sophie Langevin : jusqu’au 24/07 à 11h45, relâche le 18/07. Théâtre 11-Avignon, 11 boulevard Raspail, 84000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10).