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Pierre Vial, salut l’artiste !

Le 20 décembre 2025, disparaît Pierre Vial, un immense homme de théâtre. Fervent partisan de l’éducation populaire, il dirigea la Comédie de Saint-Étienne, fut compagnon de route d’Antoine Vitez. Sociétaire de la Comédie Française jusqu’en 2010, professeur au Conservatoire national d’art dramatique.

Notre ami Pierre Vial s’en est allé ce 20 décembre 2025, et c’est une part essentielle de ma vie d’homme de théâtre qui s’éloigne avec lui. Pierre fut pour moi bien davantage qu’un compagnon de route. Il fut un maître au sens le plus noble, un frère d’armes, un veilleur. Un artiste qui ne séparait jamais l’art du théâtre de l’exigence morale, ni la transmission de la confiance accordée à l’autre. Acteur immense, directeur de la Comédie de Saint-Étienne après Jean Dasté ,sociétaire de la Comédie-Française, metteur en scène, pédagogue, professeur au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, Pierre appartenait à cette génération pour qui le théâtre était une responsabilité envers les auteurs, les acteurs, envers le public. Il croyait à un théâtre qui éclaire sans asséner, qui émancipe sans dominer, qui élève sans exclure.

Lorsque nous avons fondé l’ARIA (Association des Rencontres Internationales Artistiques), en Corse en 1998, après notre longue route ensemble au Festival de l’enclave à Valréas auprès de René Jauneau, c’est cette vision qui nous réunissait. L’idée que le théâtre devait rester un lieu ouvert, partagé, profondément populaire, au sens le plus exigeant du terme. Pierre y a apporté sa rigueur, son humilité, son intelligence du plateau, mais surtout cette qualité rare : une écoute profonde de l’autre. Il ne cherchait jamais à imposer, mais à faire advenir; nous nous souviendrons de ses merveilleuses mises en scène en plein air du Mariage de Figaro ou de Mère Courage…

Pierre savait que la violence commence toujours dans l’intime, que l’abus de pouvoir peut se loger dans les gestes les plus ordinaires, et que le théâtre est précisément là pour déjouer ces mécanismes. Son enseignement reposait sur le respect absolu des acteurs, du texte, sur la patience, sur la conviction que la liberté naît du travail et de la conscience. Ceux qui l’ont côtoyé se souviennent de sa voix, de son regard attentif, de sa présence à la fois discrète et essentielle. Il transmettait sans bruit, mais durablement. Il laissait des traces profondes, non par excès d’autorité, mais par la justesse.

Le théâtre français perd un grand serviteur, je perds un ami précieux. Pierre continue de vivre dans celles et ceux qu’il a formés, dans les scènes qu’il a traversées, dans cette idée exigeante et généreuse du théâtre comme art de la relation humaine. À Pierre, mon amitié, ma gratitude. Robin Renucci, acteur – metteur en scène et directeur de La Criée, théâtre national de Marseille.

L’équipe de la Comédie (sise à Saint-Étienne, ndlr), a la tristesse d’apprendre le décès de Pierre Vial, survenu le 20 décembre 2025. Comédien, metteur en scène et pédagogue, Pierre Vial a collaboré avec Jean Dasté, avant de lui succéder à la tête de La Comédie en 1970. Il a été ensuite professeur au Conservatoire supérieur d’art dramatique, et a rejoint la troupe de la Comédie Française en 1989, dont il devient le 512e sociétaire en 2005. Figure majeure de la scène française, Pierre Vial a participé aux aventures les plus marquantes de la décentralisation théâtrale, depuis ses débuts au festival de Valréas jusqu’à son compagnonnage au long cours avec Antoine Vitez, en passant par la Comédie de l’Ouest, le Théâtre Quotidien de Marseille et La Comédie de Saint-Étienne. Il laisse une trace profonde et vivante dans l’histoire du théâtre, et dans l’esprit de toutes celles et tous ceux qu’il a formé ou avec lesquels il a travaillé. L’équipe de La Comédie, direction Benoît Lambert, Centre dramatique national de Saint-Étienne.

Le comédien, acteur et metteur en scène Pierre Vial, sociétaire honoraire de la Comédie-Française, est mort à l’âge de 97 ans. Pierre Vial est célèbre pour son rôle de l’enchanteur Eusæbius-Ferdinand Eusèbe dans le film culte Les Visiteurs (1993), réalisé par Jean-Marie Poiré avec Christian Clavier, Jean Reno et Valérie Lemercier. Sa formule magique, associée à une potion infâme tirée de son grimoire, mais dont il omet un ingrédient, emporte les héros dans un voyage dans le temps rempli de surprises. Il joue également dans Les Couloirs du temps. Les visiteurs 2, sorti en 1998. La Diagonale du fou, de Richard Dembo (1984), et Les Turlupins (1980), réalisé par Bernard Revon, font également partie de sa filmographie. Pierre Vial s’est avant tout épanoui sur les planches. Entré à la Comédie-Française en mars 1989, il a démarré dans des classiques comme Lorenzaccio d’Alfred de Musset ou La Mère coupable de Beaumarchais. Il s’est également accompli comme metteur en scène, a mené une carrière de professeur au Conservatoire national d’art dramatique (1975-1983) et au Théâtre national de Chaillot. France-Info culture avec l’AFP, le 21/12/2025.

En 2010, tout nouvellement « honoraire » de la Comédie Française, Pierre Vial accepte de jouer Tante Chose dans Le Gros, la vache et le mainate. Pierre, qui jouait cette farce « comme le récit de Théramène », faisait mouche à chaque réplique. Il a fait hurler de rire le public du Théâtre du Peuple de Bussang, celui du Rond-Point et du Théâtre Libre à Paris, bien d’autres encore en France… La précision de chaque phrase, une incarnation brute et sans composition ont sublimé cette Tante Chose aux côtés de Bernard Menez, Jean-Paul Muel, Olivier Martin-Salvan… Merci Pierre d’avoir mis ton talent et ton grand métier au service de cette opérette barge, queer et sulfureuse ! Pierre Guillois, auteur – acteur et metteur en scène (Bigre, Les gros patinent bien), le 22/12/25.

C’est avec une grande émotion que nous apprenons la disparition de Pierre Vial. Comédien, directeur de théâtre, pédagogue, entré dans la Troupe en 1989, nommé 512e sociétaire en 2005, il était sociétaire honoraire depuis 2010. Pierre, qui jusqu’aux derniers jours lisait Victor Hugo avec passion, a traversé plus de 60 ans de notre histoire théâtrale. N’ayant jamais eu peur de se confronter à des esthétiques nouvelles ou d’embrasser des aventures théâtrales audacieuses, son insatiable curiosité a toujours nourri son attention aux jeunes générations et son appétit à transmettre. Pour beaucoup, il fut plus qu’un professeur, un metteur en scène ou un partenaire, il fut un véritable « père de théâtre » dont la principale obsession était de faire entendre jusqu’aux étoiles comme jusqu’au fond des cœurs, la voix sacrée des poètes. Clément Hervieu-Léger, administrateur général de la Comédie Française, le 22/12/25.

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L’égérie des grandes surfaces

Au théâtre de Belleville (75), Anne Jeanvoine présente Antigone des supermarchés. De rêves en désillusions, le parcours d’une comédienne qui se heurte aux réalités sociales. Et femme, aux préjugés sexistes. Entre humour et émotion, un témoignage fort.

Ni décor imposant ni lumières scintillantes qui masquent bien souvent la vacuité du propos dans nombre de spectacles contemporains, une simple chaise en cœur de scène… Détendue, sans complexe, face au public la femme l’affirme en préambule : j’ai besoin de me savoir aimée, je vous aime ! Une déclaration d’amour qui résonne étrangement pour la comédienne qui a toujours rêvé d’interpréter les grands rôles, « de porter les textes du répertoire, d’être choisie par de grands metteurs en scène ». Pas forcément Phèdre, surtout l’Antigone de Sophocle, la femme libre par excellence. Pour parvenir à ses fins, elle a suivi les cours du conservatoire, elle qui songeait d’abord, enfant, à devenir danseuse étoile. La vie réserve bien des surprises. Son premier engagement ? De la figuration, une présence muette sur les planches… À défaut de briller sous les projecteurs, toujours dans l’espoir de la consécration, elle assumera bien des petits métiers, bien des emplois précaires. Il faut bien payer le loyer et remplir le frigidaire.

Jusqu’à cet emploi de mascotte, l’Antigone des supermarchés, un contrat qu’elle ne peut refuser et qu’elle signera à répétition pour diverses enseignes… Toujours silencieuse et aux seuls gestes saccadés en qualité d’interprétation, transpirant sous le costume et dans l’anonymat, pourtant heureuse et fière de sa prestation lorsque les enfants tout sourire réclament une photo ! Un rôle au plus bas de l’échelle dans la reconnaissance du métier, méprisé dans les yeux de ses pairs. Une négation professionnelle difficile à assumer, encore plus lorsqu’elle se sent incomprise, voire exclue par la famille et d’aucuns, en raison de sa vie aux amours féminins. Non sans humour, entre rejet et dépression, Anne Jeanvoine témoigne, avec franchise et tendresse, de la difficulté d’être entre rêves et réalité, statut et identité. Avec cette question existentielle : comment faire place à la singularité de chacune et chacun dans la société, au travail ? Une réponse, peut-être : aimer, s’aimer, être aimé. Yonnel Liégeois

Antigone des supermarchés, Anne Jeanvoine : jusqu’au 30/12, le lundi à 19h15, le mardi à 21h15 et le dimanche à 17h30. Théâtre de Belleville, 16 passage Piver, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34).    

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Bashung, un cabaret en trans’

Sur la scène du Rond-Point (75), Sébastien Vion propose Madame ose Bashung. Brenda Mour (Kova Rea), Corrine (Sébastien Vion) et Patachtouille (Julien Fanthou), accompagnées de musiciens virtuoses, brûlent les planches du théâtre. Une folle revue, en hommage à Alain Bashung.

Il fallait oser, Sébastien Vion l’a fait ! Séduit par Alain Bashung dès son adolescence, habitué des nuits parisiennes se produisant régulièrement chez Madame Arthur sous les traits de Corrine, son double féminin depuis 1995, il a lancé cette revue Bashung dans ce même cabaret en 2019. L’a rejoint Julien Fanthou, chanteur lyrique et membre de la troupe circassienne des Nouveaux-Nez, en Patachtouille, une figure féminine un peu clownesque, inventée pour la réouverture de Madame Arthur en 2015. Dans leur sillage, Kova Rea brille de tous ses feux en Brenda Mour, transfuge des Rois des Kings, créé au Paradis Latin avec le trio musicien Façon Puzzle, en 2002. Plumes et paillettes, bas résilles et talons aguilles, perruques grandiloquentes et costumes extravagants sont au rendez-vous, pour cette revue turbulente où les trois grâces se partagent le répertoire du chanteur, quinze ans après sa disparition. « Pour cette mise en scène, je voulais tenter de couvrir un peu tous les moments de sa carrière avec des chansons parfois méconnues », dit Sébastien Vion. Depuis, le projet a pris de l’ampleur.

Brenda Mour, majestueuse, Patachtouille, un peu gauche et Corrine plus ténébreuse, chantent en solo ou mêlent leurs voix, sans prétendre imiter leur modèle. Le son est moins métallique et rugueux que chez Alain Bashung. Tout en conservant la guitare, attribut légendaire du chanteur, le plateau accueille un quatuor à cordes et un piano. Les deux violons, l’alto et le violoncelle du Rainbow Symphony Orchestra, s’accordent avec la pianiste, laquelle nous surprend quand elle quitte son clavier pour interpréter Je tuerai la pianiste. Les arrangements de Damien Chauvin confèrent à ce récital une ampleur orchestrale qui transfigure les compositions d’origine. La bande-son électronique de Nicol vient contrarier ce bel ensemble pour donner une touche plus contemporaine à la musique.

Plus qu’un tour de chant, un tour de force

Un cheval galope dans la pampa sur le rideau rouge du théâtre, avant qu’il ne s’ouvre. On pense alors à ces vers de Pyromane dans l’album Novice (1989) : « Tant que soufflera la tempête je saurai à quoi j’aspire  ». Dans une interview télévisée avec Frédéric Mitterrand, le chanteur commente ces mots, écrits par Boris Bergman, son parolier fidèle jusqu’à leur rupture, cette même année: «  Tant que j’aurai du vent dans les naseaux, je pourrai continuer… Rien d’autre à espérer que ce vent dans les naseaux ». Les trois reines du music-hall tracent un portrait en demi teinte de celui qui hantait les nuits parisiennes. A la fois malicieuses, comme dans cette parodie de Joséphine Baker par Brinda Mour, dans Osez Joséphine (1991) qui ouvre le spectacle et plus graves avec Gaby qui le clôt la soirée. Ce tube, issu de l’album Roulette russe (1979), évoque un travesti, Gaby, en référence à « gaboune », homosexuel dans l’argot des Apaches. Boris Bergman expliquera plus tard : « C’est un texte sur les minorités, ceux que « la différence » fait tomber dans les puits de solitude ; ceux qui ne peuvent pas dormir et qui « ne font que des conneries ».

Des airs plus ou moins connus composent ce revival irrévérencieux. Le styliste Arthur Avellano déploie ses talents de costumier pour traduire l’ambiance de chacun des titres, présentés sans souci de chronologie mais selon une dramaturgie appuyée par un montage d’images projetées : Vertige de l’amour, Venus, SOS Amor, Les petits enfants, La nuit je mens, Je fume pour oublier que tu bois, Je tuerai la pianiste, Bombez, Bijou Bijou, Montevideo, Ma petite entreprise, Volutes, Madame rêve… La mise en scène, dans un subtil crescendo, passe de la drôlerie à la poésie, et convoque l’émotion quand, descendu des cintres, le danseur aérien Quentin Signori évolue gracieusement dans de vaporeux fumigènes, sur le chanson Volutes. L’acrobate emportera avec lui, au firmament des étoiles, Corrine, celle des trois divines qui incarne Alain Bashung au plus près, jusqu’à sa gestuelle et sa voix. Apothéose !

Trois Queens pour un roi de la chanson

Emaillant la revue, les commentaires et adresses provocatrices au public, cabaret oblige !, ne sont pas toujours du meilleur goût. Mais la virtuosité et l’inventivité de la compagnie Le Skaï et l’Osier prennent largement le pas sur ces blagues un peu lourdes. Ce show déjanté nous invite à revisiter Bashung et, sans prétendre faire le tour du personnage, façon biopic, il envoie des clins d’œil complices à ce passager de la nuit, moins tapageur à la ville que sur scène. Sans en avoir l’air, ses textes (rarement de sa plume) sont en prise sur l’actualité, comme La Nuit je mens, deuxième titre de l’album Fantaisie militaire (1998) inspiré des affaires Bousquet et Papon.  Selon son co-auteur Jean Fauque, il est question des « résistants de la dernière heure », qui se sont réclamés de la Résistance dès l’imminence de la défaite allemande. Audacieux et iconoclaste, plus qu’activiste, le rockeur avait enregistré, en 1985, la chanson Touche pas à mon pote pour le lancement de l’association SOS Racisme, mais il n’a jamais fait partie de la troupe des Enfoirés, réunis autour de Coluche et des restos du cœur. Il fait partie des déçus du Parti socialiste, dont il dénonce la trahison dans Résidents de la République (Album Bleu Pétrole, 2008) : « Résidents, résidents de la République/ Où le rose a des reflets bleus/ Résidents, résidents de la République »,  paroles et musique de Gaëtan Roussel.

Madame ose Bashung n’a rien d’un plaidoyer contre la transphobie mais il met en lumière les questions de genre qui animent notre société contemporaine. Après avoir enflammé le public parisien, le show est d’ores et déjà programmé au Printemps de Bourges et promis à une belle tournée. Mireille Davidovici, photos Monsieur Gac

Madame ose Bashung, Sébastien Vion : jusqu’au 30/12 à 20h30, le 28/12 à 17h. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.00).

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En souvenir de Momo…

Aux éditions du Poutan, Grégori Baquet publie Momo & Cérébos ou « la vie d’mon père ». Momo, c’est le pseudonyme de Maurice Baquet (1911-2005), violoncelliste virtuose, chasseur alpin, clown musical, artiste de cabaret à la grande époque. Et quoi, encore ? Partenaire de Tino Rossi et de Luis Mariano dans les opérettes de Francis Lopez, compagnon du beaujolais, skieur aguerri, alpiniste de haut vol…

Son fils, Grégori Baquet, comédien et chanteur (les chiens ne font pas des chats) lui consacre un livre épatant, Momo & Cérébos. Cérébos ? Son violoncelle, inséparable compagnon, dont le patronyme est né d’un jeu de mots. Momo décida d’ainsi le nommer, au vu de la marque de la boîte de sel posée sur la table familiale : « Le violon-sel Cérébos »Le ton est donné, de l’évocation enjouée d’un père si aimable et tant aimé. Momo, dans les années 1930, aux côtés des frères Prévert, de Marcel Duhamel, de Raymond Bussières, de Roger Blin et tutti quanti, est du fameux groupe Octobre, où se pratique l’agit-prop en lien avec le Parti communiste français.

Maurice Baquet aura plus de 80 films à son actif, le premier ayant été, en 1935, les Beaux jours, de Marc Allégret. En 1936, il est dans ce chef-d’œuvre de Jean Renoir, vrai signe du temps d’alors, le Crime de monsieur Lange et, du même, dans les Bas-Fonds. Il tournera avec André Cayatte, Jean-Paul Le Chanois, Jean Grémillon, Louis Daquin, Billy Wilder, Christian-Jaque, Jacques Feyder, Marcel Carné, Jacques Becker… La liste est vertigineuse – idem pour la télévision et le théâtre – de la comédie familière au drame social. Son esprit loustic l’a prédestiné à incarner Bibi Fricotin à l’écran, ainsi que le Pied nickelé Ribouldingue.

Grégori Baquet fait, à juste titre, la part belle au culte de l’amitié vécu par son père, avec Robert Doisneau, entre beaucoup d’autres,qui a laissé de Momo d’admirables portraits photographiques en noir et blanc. Autre fraternité, celle de la montagne, au premier rang de laquelle trône Gaston Rébuffat, ce roi de la grimpe avec qui Momo a gravi des sommets d’anthologie. En témoignent les films Étoiles et tempêtes (1955) et Entre terre et ciel, qui relate l’ascension de la face sud de l’aiguille du Midi, dans la voie qu’ils ouvrirent de concert. Momo & Cérébos, chronique familiale et bel exercice d’amour filial fertile en anecdotes, est joliment illustré par des dessins de Ludovic Pozas. François Morel, en préface, note que la principale qualité de Maurice Baquet était d’être « doué pour la vie »Ce sera aussi notre conclusion. Jean-Pierre Léonardini

Momo & Cérébos ou « la vie de mon père », de Grégori Baquet, illustrations de Ludovic Pozas, préface de François Morel (éditions du Poutan, 94 p., 18€).

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Les beaux jours de Winnie

Au théâtre du Petit Saint-Martin (75), jusqu’en janvier 2026, Alain Françon met en scène Oh les beaux jours. Une pièce emblématique de Samuel Beckett. Avec Dominique Valadié, étonnante et réjouissante dans ce personnage à vif.

Bien calée dans son trou, enfoncée jusqu’à la taille, Winnie domine le monde. Enfin au moins tout son univers. C’est-à-dire pas grand-chose. Quelque part, en dessous, Willie, son époux, dort puis lit le journal. Débute une nouvelle journée. Oh les beaux jourspièce de Samuel Beckett, a été donnée pour la première fois en septembre 1961 à New York. La version française, de la main même de l’auteur, est jouée en 1963 à l’Odéon avec Madeleine Renaud dans le rôle de Winnie. Ce sera, pour la comédienne disparue en 1994, un des rôles essentiels de sa carrière. Elle avait 86 ans la dernière fois. Classée pièce maîtresse du théâtre de l’absurde, cette aventure mêle humour et désespoir. Personne n’écoute, personne ne répond, mais le reflet de la vie, celle d’avant sans doute, brille toujours. Dans cette nouvelle mise en scène que signe Alain Françon, Dominique Valadié est Winnie et Alexandre Ruby, Willie.

Au début, et quelques fois ensuite, une sonnerie métallique retentit. Inquiétante. Seul le public semble l’entendre. Les deux personnages ne sont déjà plus au présent. D’ailleurs, ils s’enfoncent dans le sable, à moins que ce ne soit dans des détritus. Quand débute chaque jour, le soleil est déjà chaud et Winnie fait l’inventaire du sac qui recèle sa fortune faite de petits riens. Voilà une ombrelle, un mouchoir, des lunettes, un tube de dentifrice, une brosse à dents « en véritable soie de porc », un revolver… Avec une accélération imperceptible au fil des heures, Winnie gère le temps, elle entretient le feu tiède du dialogue. Willie n’est pas au mieux de sa forme, elle le pense mort parfois mais la vie continue. Comme sur une toile d’araignée, Dominique Valadié glisse d’un instant à l’autre, avec un naturel éblouissant. Elle donne au texte une fraîcheur, une verdeur mise en lumière. La langue de Beckett est crue parfois, et alors Winnie n’est pas ou plus cette caricature de clocharde, de paumée repliée dans son monde intérieur. Voilà une femme qui a vécu, qui se souvient, du spirituel comme du charnel. Fidèle, forcément, aux choix du metteur en scène, ce vieux jeune homme de quatre-vingts ans qu’est Alain Françon.

Dans son océan jaune de poussière sableuse avec à l’horizon peut-être la mer, ou un cours d’eau ou bien juste l’âpreté de la sécheresse définitive, Winnie poursuit son combat contre la fin inexorable. Pour donner au genre humain, malgré tout, l’envie de cheminer encore un peu. Parallèlement, aux Bouffes Parisiens jusqu’au 31/12, dans un esprit finalement pas si éloigné, le metteur en scène propose la Séparation de Claude Simon, avec là aussi une distribution étincelante, notamment Léa Drucker et Catherine Hiegel. Il s’agit de la désagrégation d’une famille déjà mal en point. Depuis bien longtemps en fait, Alain Françon nous a habitués à son artisanat subtil sur le plateau. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Oh les beaux jours, Alain Françon : jusqu’au 17/01/26, du mercredi au dimanche à 19h. Théâtre du Petit Saint-Martin, 17 rue René Boulanger, 75010 Paris (Tél. : 01.42.08.00.32).

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Anne Sylvestre, l’embellie !

Au Café de la danse (75), Merieme Menant présente Emma la clown ose Anne Sylvestre. Un spectacle chansonnier où l’artiste revisite le répertoire autre que celui des fabulettes. Accompagnée au piano par Nathalie Miravette, entre humour et émotion, du grand art !

Anne Sylvestre s’est éteinte en 2020, des suites d’un AVC. Étincelante carrière entamée en 1950 à la rude école des cabarets successifs où elle côtoyait Barbara, Brassens, Moustaki… Il y eut la Colombe, le Cheval d’or, le Port du salut, Chez Moineau, les Trois Baudets. À l’Olympia, elle précède Bécaud en scène. « On commence à s’apercevoir qu’avant sa venue dans la chanson, il nous manquait quelque chose et quelque chose d’important », écrit Brassens sur la pochette du deuxième album d’Anne Sylvestre. La voilà adoubée à juste titre. En octobre 1963, c’est la sortie de ses premières Fabulettes, « ces bijoux de paroles à destination de l’enfance, qu’elle sèmera tout au long de son existence et qui ouvriront de jeunes cœurs, jusqu’à aujourd’hui, de mère en fils et en fille », commente le journaliste et critique Jean-Pierre Léonardini. En 1989, ayant composé paroles et musique des chansons, elle tenait le rôle-titre de la pièce qu’il avait écrite, la Ballade de Calamity Jane, mise en scène par Viviane Théophilidès. Jouée au Bataclan, salle mythique où le petit-fils d’Anne, Baptiste Chevreau, perdit la vie à 24 ans, lors du massacre du 13 novembre 2015.

Le doute n’est point de mise : Anne – Merieme – Nathalie, trois prénoms faits pour s’entendre, trois femmes faites pour se comprendre… La Miravette fut la pianiste de la Sylvestre pendant plus de dix ans. Merieme l’a rencontrée un soir, la grande dame venue la féliciter au final de son spectacle Emma la clown. L’une et l’autre le reconnaissent, sans fausse pudeur : amour, admiration et respect pour Anne Sylvestre, la femme et l’artiste ! De toute façon, ce spectacle devait voir le jour, il ne pouvait en être autrement, il suffit d’oser ! Emma la clown connaît son répertoire par cœur et elle en informe l’auditoire, les sondages l’ont révélé, « je suis la plus grande admiratrice sur la planète de l’auteure-interprète ».

Et en complicité avec Nathalie Miravette au piano, Emma la clown ose tout sur la scène du Café de la danse. Jouant des mimiques de son personnage au nez rouge, s’emparant du balai maudit ou béni de la Sorcière comme les autres, flânant sur les berges du Lac Saint Sébastien, se dandinant telle la Bergère au chevet de son troupeau, Les blondes courant aux abris tandis que résonne impérativement le Tiens-toi droitOn rit beaucoup, la tendresse au rendez-vous, l’émotion surtout à l’évocation des Lettres d’amour. D’une chanson l’autre, ce n’est point un banal récital chansonnier auquel le public est convié, c’est un spectacle à part entière. Les deux interprètes, parole et musique, mêlent leur partition à la perfection. Un dialogue tout à la fois pudique et public entre les deux artistes où perle leur bonheur d’avoir croisé la route d’Anne la bourguignonne, douleur et nostalgie lorsqu’elle déserta la scène en 2020, presque une mort par effraction.

Emma la clown a osé, elle a bien fait et elle le fait bien ! Un spectacle comique assurément, émouvant et touchant certainement, revitalisant absolument. Yonnel Liégeois

Emma la clown ose Anne Sylvestre, Merieme Menant et Nathalie Miravette : jusqu’au 20/12, ouverture des portes à 19h30, 1ère partie à 20h (Margot Madani/Les filles du vent). Le Café de la danse, 5 Passage Louis-Philippe, 75011 Paris (Tél. : 01.85.09.78.63).

La tournée : le 06/02/26, au Centre culturel d’Isle (87), le 07/02 au festival « Détours de chant » à Toulouse (31), le 13/02 au Cratère d’Alès (30), le 06/03 à l’Espace Victor Hugo de Ploufragan (22), le 08/05 au festival Bernard Dimey à Nogent (52), le 16/05 au festival de l’Oreille en fête à Salins les Bains (39).

Coquelicot et autres mots que j’aime, Anne Sylvestre (Points, 228 p., 11€40). L’intégrale des Fabulettes (263 fabulettes, 18 CD et un livret de 160 pages, 80€). Aimer aimer et le chanter, toutes les chansons d’Anne Sylvestre (Points poésie, préface et présentation d’Olivier Hussenet, 896 p., 16€90). Anne Sylvestre : elle enchante encore !, Daniel Pantchenko (Fayard, 504 p., 26€).

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Les jeux d’échecs de Samuel Beckett

En cette fin d’année, la revue Europe consacre son numéro à Samuel Beckett. À l’évocation de son nom, ce sont les silhouettes de deux clochards dépenaillés qui viennent immédiatement à l’esprit. Pour la postérité, Beckett restera avant tout l’auteur d’En attendant Godot. L’une des plus grandes déflagrations de l’histoire du théâtre.

La revue Europe, qu’anime avec rigueur le poète Jean-Baptiste Para, consacre à Samuel Beckett un numéro des plus exaltants. Une pléiade de chercheurs, français et britanniques, passent au crible les tenants et aboutissants de la « grande œuvre solitaire » – ainsi que le dit Robin Wilkinson en introduction – de celui qui devint soudain célèbre au lendemain de la première, le 4 janvier 1953 au Théâtre de Babylone, de la pièce En attendant Godot mise en scène par Roger Blin. De son propre aveu, Beckett vint au théâtre pour s’éloigner de la « sauvage anarchie des romans ». Son premier (Murphy, 1938) fut publié à Londres après des poèmes, des nouvelles, des essais, notamment sur Proust et Joyce, dont il fut l’intime. Son installation à Paris fut le prélude à un prodigieux bilinguisme, avec des allers et retours d’un idiome à l’autre, sans oublier l’allemand, qu’il pratiquait aisément. Venant après les biographies de James Knowlson et Deirdre Bair, Europe apporte, sur l’Irlandais enragé d’écrire, des éclaircissements d’une importance capitale.

Rien n’est laissé sous silence (un mot-clé pour lui) de ses textes brefs, récits et « dramaticules » de plus en plus portés en scène, autant que ses pièces de la voie royale. Quant à son passage à la mise en scène de ses œuvres – on le sait extrêmement pointilleux – les analyses sont primordiales. Inventeur de rapports inédits du personnage à l’espace, au temps et à un langage ressassé, Beckett inaugure bel et bien « une esthétique du ratage et de la disparition programmée » (Thierry Robin). Le français de Beckett, tout à la fois savant et populaire, monté cut, elliptique, fondé sur « l’arbitraire du signe », ajoute un chapitre inouï à l’histoire de notre langue. En regard de la dépense langagière démiurgique de James Joyce (son Finnegans Wake mêle soixante langues), Beckett s’astreint à la plus stricte économie. Pour lui, à l’instar de l’architecte américain Mies van der Rohe, Moins c’est plus (less is more). Cela suffit, à ses personnages à bout de souffle qui rampent dans la boue, s’enlisent dans la terre ou mettent la tête hors de poubelles…

Né protestant, Samuel Beckett (1906-1989) a respiré la Bible : « Tu es poussière et tu retourneras poussière ». Au final de ce brillant numéro, à lire l’admirable texte de Denis Lavant, Beckett la merveille. Devenu, au fil des années, l’acteur idéal digne d’incarner ces figures en perdition, il en souligne l’humour fracassant comme l’exigence spécifique de la mise en corps qu’elles impliquent. Jean-Pierre Léonardini

Samuel Beckett, la revue Europe : novembre-décembre, n° 1159-1160, 362 p., 22€00.

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Figaro, une folle journée !

Au théâtre de la Scala (75), Léna Bréban propose La folle journée ou Le mariage de Figaro. L’adaptation du brûlot de Beaumarchais écrit en 1778, créé sur la scène de la Comédie Française en 1784, interdit régulièrement, autorisé, censuré… Un regard cuisant, et réjouissant, sur des sujets qui n’ont rien perdu de leur acuité : le pouvoir des puissants, la place des femmes.

Sur la grande scène de la Scala, se déroule une folle journée… Heureusement pour le public, réduite de 5h à 2h de spectacle dans l’adaptation de Léna Bréban, la metteure en scène ! Avec un florilège de personnages hauts en couleurs pour qui l’avenir se joue en cet espace temps : un comte lassé de son épouse, une servante convoitée par son maître en dépit de l’abrogation du droit de cuissage, un bourgeois déclassé promis à une vieille dame s’il ne peut lui rembourser ses dettes, un valet qui s’égare dans les rubans parfumés de la dame du logis. Il va sans dire qu’entre répliques et quiproquos, portes qui s’ouvrent et claquent, duos amoureux et dialogues houleux, la journée ne sera pas de tout repos. Le nœud de toute l’affaire ? Le mariage de Figaro avec la charmante Suzanne, plutôt compromis…

Comme chez Molière, tout est bien qui finit bien, Chantiers de Culture ne déflore aucun mystère : l’inceste est évité de justesse, coup de théâtre, la vieille Marceline se révèle être la mère de Figaro ! La servante épousera donc son galant, le comte libidineux s’excusera auprès de son épouse… Sous couvert de vaudeville, Beaumarchais s’en donne à cœur joie pour vilipender nantis et puissants, dénoncer la comédie de mœurs d’un régime qui a fait son temps. « Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus », tempête Figaro à l’encontre de son seigneur et la brave Marceline, forte de l’expérience liée à son âge avancé de plaider la cause des femmes, « leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ». Songeons aux répercussions de tels propos en ce XVIIIème siècle, finissant et agonisant !

Les bons mots fusent, les sentences pleuvent, tel Figaro au cœur de son fameux monologue, « Sans liberté de blâmer, il n’est pas d’éloge flatteur ! ». Derrière le rire et l’humour des situations, à la veille de la Révolution Française, se dévoile toute la violence sociale et humaine d’un système en train de vaciller.

« C’était hier mais c’est aujourd’hui », commente Léna Bréban, la metteure en scène, « l’écrasement des plus pauvres, la valorisation du pouvoir, les femmes devant gérer les assauts continus d’hommes à qui elles n’ont rien demandé ». Mûri par le temps, Philippe Torreton s’impose de la voix et du geste dans le rôle-titre, toute la troupe à l’unisson. Entre flamboyance du verbe et qualité d’interprétation, classicisme et modernité, le plaisir des planches ! Yonnel Liégeois, photos Ambre Reynaud

La folle journée ou Le mariage de Figaro, d’après Beaumarchais, Léna Bréban : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 17h. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Les folies d’Olivier Py

Au théâtre du Châtelet, Olivier Py présente La cage aux folles. Une recréation de la comédie musicale d’après le musical new-yorkais, lui-même adapté de la pièce éponyme de Jean Poiret. 50 ans après, le spectacle n’a rien perdu ni de son irrévérence ni de son acuité.

Dans le hall du Théâtre du Châtelet, la foule se presse sous des éclairages stroboscopiques rose vif. Ouvreuses et ouvreurs portent à la boutonnière quelques plumes, probablement réchappées du boa de Zaza. Lorsque le rideau se lève sur le décor, somptueux, on devine que la Cage aux folles, revue par Olivier Py, sera à la hauteur d’une mise en scène qui va se révéler audacieuse, joyeuse et politiquement irrévérencieuse. Au tout début de l’histoire, il y a la pièce, écrite par Jean Poiret. Créée au Théâtre du Palais-Royal en février 1973, elle met en scène l’histoire d’un couple homosexuel, Albin à la ville, Zaza à la scène et Georges, interprétés par Michel Serrault et Jean Poiré. Ils tiennent un cabaret de travestis à Saint-Tropez et ont élevé, ensemble, le fils de Georges. Une pièce dans la pure tradition du théâtre de boulevard où l’homosexualité est prétexte à rire. Pourtant, derrière les rires boulevardiers, c’est bien l’homosexualité qui tient le haut de l’affiche. Pour le meilleur et pour le rire. Le succès est immédiat. En 1978, la pièce est adaptée au cinéma par Édouard Molinaro.

Un succès populaire jusqu’à Broadway

Le film explose le box-office et s’exporte dans le monde entier. L’histoire parvient aux oreilles du compositeur Jerry Herman, qui propose alors à Harvey Fierstein de l’adapter pour Broadway. Ce dernier hésite, finit par accepter, « à la seule condition de transformer l’œuvre en une revendication politique »La Cage aux folles, version comédie musicale, est créée en 1983. La chanson phare, I Am What I Am, popularisée par Gloria Gaynor, devient l’hymne de toutes les Pride qui, depuis 1970 aux États-Unis, célèbrent les émeutes de Stonewall en 1969, premier mouvement de contestation gay et lesbien à la suite d’une descente de police dans ce club de Greenwich Village, à New York. Mais l’apparition du sida au début des années 1980 marque la fin d’une époque, la fin de l’insouciance. L’Amérique reaganienne et homophobe stigmatise la communauté homosexuelle. En France, Jean-Marie Le Pen estime que « le sidaïque est une espèce de lépreux (…) contagieux par ses larmes, sa salive »…

Cinquante ans plus tard, Olivier Py remet sur le métier la Cage aux folles, d’après le livret du musical new-yorkais. Son adaptation tient du pur divertissement, mais un divertissement qui ne baisse pas la garde. Ne rien lâcher… Car si les mentalités ont évolué, la montée des populismes a des relents d’homophobie, alimentés par des discours virilistes et transphobes exacerbés depuis les Manif pour tous. Olivier Py, qui a le sens de la repartie et la plume toujours aussi aiguisée, ne les loupe pas. Les Dindon, future belle-famille bourgeoise tendance tradi dont le père est député du parti Tradition, Famille et Moralité, est joyeusement moquée, ridiculisée. Le grotesque est élevé au rang d’argument politique, le rire se métamorphose en un rire de combat. Les Cagelles, perchées sur leurs talons aiguilles, ne se contentent plus de lever les gambettes : derrière les plumes et les faux cils, elles sentent le danger et revendiquent leur liberté.

Flamboyance et démesure

La mise en scène jette un éclairage vif sur l’homoparentalité, passé dans les précédentes lectures de la pièce pour un argument mineur. Ce qui ne faisait pas sujet alors surprend aujourd’hui par son aspect visionnaire. Alban-Zaza et Georges sont tous deux les pères de ce garçon qui s’apprête à quitter le nid familial. Interprétés par Laurent Lafitte et Damien Bigourdan, ils forment un duo chic et choc qui échappe à la caricature pour jouer la sensibilité sans pleurnicherie, la féminité loin des clichés efféminés, l’amour et les chagrins qui rythment la vie de tout couple. Pendant deux heures et demie, on nage dans la flamboyance, dans la démesure, à tout point de vue, l’émotion à fleur de larmes. Les décors, somptueux, de Pierre-André Weitz, tournent et nous projettent tour à tour au cœur du cabaret, dans les loges, les coulisses, l’appartement familial ou sur un bord de mer totalement kitsch avec des paysages peints sur toile de Saint-Tropez. Weitz a aussi dessiné les costumes, qui ruissellent de paillettes et de strass.

Si l’on ajoute les chorégraphies au cordeau d’Ivo Bauchiero, les lumières virevoltantes de Bertrand Killy, le chœur des Tropéziennes et Tropéziens et la présence vibrante de l’orchestre des Frivolités parisiennes sous la baguette de Christophe Grapperon, tous les ingrédients de la réussite sont là. Les tableaux s’enchaînent avec grâce et magie. Ils, elles et iels nous font rire et pleurer. Olivier Py signe une Cage aux folles exubérante, délurée, joyeuse et émouvante. Marie-José Sirach

La cage aux folles, Olivier Py : jusqu’au 10/01/26, du mardi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h et 20h, le 25/12 à 15h, le 31/12 à 15h et 20h. Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris (Tél. : 01.40.28.28.40).

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Entre humeur et humour

Au théâtre de La Scala (75), Robin Ormond présente Peu importe. Les prises de tête et sautes d’humeur d’un couple partagé entre vie professionnelle et obligations familiales. Avec Marilyne Fontaine et Assane Timbo, au mieux de leur forme dans ce délire conjugal !

Le calme règne, les enfants sont couchés. De retour d’un déplacement professionnel, comme d’habitude elle rapporte un cadeau à son mari. Simone et Erik semblent s’aimer d’un amour tendre, mais… Peu importe ! Curieux, tout de même : le salon est envahi de paquets plus ou moins volumineux, aux couleurs diverses et chatoyantes, toujours pas déballés. Les retrouvailles, chaleureuses d’un prime abord, ne tardent guère à dégénérer en un pugilat verbal fort insolite. De mauvaise humeur, Erik refuse d’ouvrir le présent : avec un enfant malade, c’est vrai qu’il a passé une mauvaise semaine, son épouse trop fréquemment absente à cause de son travail. Traducteur littéraire, au boulot à la maison, il s’estime ni considéré ni respecté. D’autant que son épouse ne manque pas de lui rappeler que c’est son salaire, plus élevé, qui fait vivre la famille… Les critiques fusent !

Les reproches aussi, de bouche en bouche, en accéléré. La phrase à peine finie de l’un, l’autre embraye à grande vitesse, normal pour celle qui opère dans l’industrie automobile ! La conversation s’envenime, les propos échangés ne sont plus très aimables, de vrais uppercuts distribués et encaissés en pleine face. « Peu importe », telle est la formule qui clôt au final chaque point de désaccord… Jusqu’au basculement, vicieusement imaginé par l’auteur allemand de ce brûlot, Marius von Mayenburg : c’est Erik qui rentre de déplacement cadeau en main, c’est Simone qui veille à la bonne tenue du foyer. Et les projecteurs à nouveau braquer sur le champ de bataille, les mêmes invectives inversées, les mêmes querelles ! Une lutte acharnée des deux protagonistes pour gagner raison, un affrontement cœur à corps au risque de débordements irréparables. De coups de pied en coups de colère, la montagne de cadeaux qui submerge l’espace s’effondre, les paquets voltigent comme les paroles échangées. Tout est dit sans reprendre souffle, la respiration suspendue, le couple suffoque sous les injonctions professionnelles et sociétales qui étouffent leur univers.

Il semble loin le temps où les deux amoureux s’imaginaient construire un autre monde, bâtir un autre avenir pour eux, se poser comme figures inspirantes pour les autres. Le modèle se fissure, les contraintes imposées par leurs supérieurs respectifs ont fait exploser rêves et désirs partagés. D’un futur imaginaire, le présent est champ de ruines. Devant nous, se déploie la critique acerbe d’une société où la seule image de la réussite impose de fouler aux pieds les valeurs qui ont guidé l’humanité de chacun. Derrière un humour omniprésent qui permet au public de garder quelque distance, la charge est féroce. Portée par un duo de comédiens, Marilyne Fontaine et Assane Timbo, excellents dans leur prestation à couteaux acérés. Capitalisme ou matérialisme triomphants ? Un infime signe d’espoir : quand sonne le téléphone, à l’ultime seconde de la pièce, ni l’une ni l’autre ne répondent ! Yonnel Liégeois

Peu importe, Robin Ormond : jusqu’au 04/01/26, les vendredi et samedi à 21h15, le dimanche à 15h15. La Scala, 13 boulevard de Strasbourg, 75010 Paris (Tél. : 01.40.03.44.30).

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Garance Legrou, sans alternative

Au théâtre Lepic (75), Garance Legrou présente T.I.N.A. La comédienne et autrice se grime en clown blanc pour dénoncer les dérives du néolibéralisme contemporain. Un spectacle humoristique, et politique sans avoir l’air d’y toucher : réjouissant !

C’est à Margaret Thatcher, première ministre du Royaume Uni du 4 mai 1979 au 28 novembre 1990, que l’on doit cette phrase devenue célèbre : « There is no alternative », T.I.N.A. en abrégé. Ce qui signifie « Il n’y a pas d’alternative » dans la version française. Mais la Dame de fer, comme on la surnommait alors, chantre d’une économie libérale XXL qui se traduisit par une crise économique subie avec violence par les plus modestes, a-t-elle imaginé que sa doctrine serait utilisée au théâtre ? T.I.N.A., dit Garance Legrou, c’est le résumé du « rouleau compresseur néolibéral lancé à pleine vitesse ». Et la comédienne ajoute qu’il s’agit de « la mise en place de la concurrence généralisée de tous contre tous et la destruction pure et simple de toute solidarité ». Dans les lumières joliment dessinées par Fabrice Peineau, Garance Legrou entre sur la scène presque vide, en habit de clowne blanche. S’installe alors un quiproquo bien amené.

Le personnage, poli, mutin, attend du public qu’il joue un rôle. Alors que bien évidemment tout spectateur est en attente des premiers mots de l’artiste. T.I.N.A est ainsi. Tout en demie teinte, même dans la danse de la chenille ! Mais n’allons pas trop vite, façon de dire, évidemment. Mise en scène par Alexandre Pavlata, assisté de Lucie Reinaudo, Garance Legrou, dans le texte dont elle est l’autrice, parle d’elle ou plus précisément de sa famille, ou plus précisément encore du monde tel qu’il est… Tant et si bien que l’on ne sait trop dans quel tiroir ranger ce spectacle. Une certitude, c’est dans le rayon humour. Et aussi celui des saines colères. Andy Warhol est évoqué, tout comme Francis Bacon, ou encore, plus en détails : Valéry Giscard d’Estaing (dit VGE), président de la République française de mai 1974 à mai 1981. Elle le présente comme un « néolibéral à l’état de diamant brut ». Bien vu. Gérald Rossi, photos Barbara Buchman-Cotterot.

T.I.N.A., Garance Legrou : jusqu’au 19/01/26, le lundi à 19h. Théâtre Lepic, 1 avenue Junot, 75018 Paris (Tél. : 01.42.54.15.12). Avion (62), le 13/02 à 14h30 et 20h30. Muret (31) au Théâtre Marc Sebbah, le 08/03 à 17h. Au théâtre de Pézénas (34), le 09/04 à 20h. Aux nuits théâtrales de Simone à Six-Fours-les-Plages (83), le 26/06 à 21h.

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Bigre, le retour !

Au théâtre de L’Atelier (75), Pierre Guillois présente Bigre. Molière de la comédie en 2017, la pièce fait son retour sur la scène parisienne. Sans paroles mais d’une imagination débridée, la saga décervelée de trois personnages incongrus, égarés dans leur chambre de bonne.

Un petit gros, un grand échalas et une blonde voluptueuse, Bigre… Trois personnages incongrus, égarés dans leur chambre de bonne contigüe au dernier étage de leur immeuble ! Le premier, Olivier Martin-Salvan (en alternance avec Jonathan Pinto-Rocha ou Pierre Delage) squatte un logement glaciaire, tout de blanc comme sur la banquise islandaise. Où tout est réglé comme du papier à musique, lit et wc rétractables au bouton électronique, qui n’hésite pas parfois à dérober le paquet de gâteaux de son voisin… Celui-là au regard radicalement éthéré et à l’ébouriffée chevelure, Pierre Guillois (en alternance avec Bruno Fleury), vit dans un bordel monstre où rien ne se jette, tout se recycle. Le décor est planté, à peine le rideau levé, le public s’esclaffe déjà de rire aux premières apparitions, et bourdes qui s’enchaînent, de ce duo surgi du cinéma muet d’antan. De la musique, des sons venus d’ailleurs, un antique poste radio qui distille d’étranges messages : vue plongeante sur les trois pièces dont l’une encore inoccupée, les toits de Paris avec son ancestrale antenne télé, le ciel bleu et dégagé avant que la tempête ne survienne !

Sous l’apparence d’une charmante blonde plantureuse et savoureuse, Agathe L’Huillier (en alternance avec Éléonore Auzou-Connes ou Anne Cressent), qui débarque avec sa petite valise pour emménager la chambre d’à côté… Un choc, une surprise pour les deux garçons à la solitude ainsi brisée, tantôt charmés tantôt agacés par les allées et venues de l’arrivante, ses tenues et coiffures abracadabrantes, ses fâcheuses habitudes à faire parfois plus de bruit qu’il n’en faut. Il n’empêche, Cupidon volette d’un appart à l’autre, le maigre et le gros succombent, alternativement ou ensemble, aux attraits de la Vénus de quartier ! Ce qui n’est pas sans créer tensions, querelles, ruptures et réconciliations improbables. S’improvisant tantôt coiffeuse tantôt infirmière, osant tout mais compétente en rien, virevoltant du lit de l’un au hamac de l’autre, elle réussira seulement à griller la chevelure du gros et à libérer l’hémoglobine du maigre ! Un trio singulièrement décalé, totalement déjanté, à l’image des Gros patinent bien à l’affiche de La Pépinière jusqu’à fin mars 2026.

Les gags s’enchaînent, à pleurer de rire et couper la respiration ! Une comédie inénarrable, tant les scènes ubuesques défilent à grande vitesse, de l’intérieur des trois appartements jusque sur les toits où flottent au vent les dessous de la dame, jusqu’au soupirail électronique qui engloutit son locataire. Sans paroles mais à l’imagination plus que foisonnante, un spectacle d’une sensible humanité derrière le rire ravageur. Les temps modernes de Charlie Chaplin revisités à la sulfureuse sauce Guillois, à ne pas manquer. Yonnel Liégeois, photos Fabienne Rappeneau

Bigre, Pierre Guillois : jusqu’au 04/01/26, du mercredi au samedi à 21h, le dimanche à 16h. Théâtre de l’Atelier, 1 place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24)

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L’Algérie, sans espoir

Au théâtre de L’Essaïon (75), Emmanuel Hérault propose Emma Picard. Dans les années 1860, des paysans français deviennent colons en Algérie. Seule en scène pour dénoncer les pièges de l’aventure, Marie Moriette est éblouissante dans l’adaptation du roman de Mathieu Belezi.

Assise sur une chaise de paille, face au public, dans sa robe sale de paysanne, Emma Picard ne se lamente pas, ne pleure pas. Simplement, elle dit son histoire, son malheur, avec ses mots simples, bruts. Peu d’accessoires sont nécessaires, le drame frémit sous chaque parole. La désolation l’entoure. Au départ de l’aventure, le roman de Mathieu Belezi, Emma Picard, titre qui inspire celui de la pièce adaptée et mise en scène par Emmanuel Hérault. La comédienne Marie Moriette, seule en scène, a également participé à cette adaptation rude, sans espoir au final. En plein accord avec l’auteur, désormais installé en Italie, et dont le déracinement comme l’exil constituent la matrice essentielle de son œuvre (plus de quinze romans et nouvelles).

Dans les années 1860, la France entreprend la colonisation de l’Algérie. Quand les militaires sont en place, elle propose à des citoyens volontaires d’aller coloniser ces territoires lointains, autrement dit de s’installer sur ces terres qu’elle leur offre, avec la promesse de s’y enrichir. Las, la plupart de ces petits colons déchantent rapidement et se retrouvent plus démunis qu’à leur arrivée. Emma Picard en fait partie. Marie Moriette dans le rôle n’est pas seulement poignante, elle est juste, éblouissante, offrant une maîtrise parfaite de son désespoir.

Jeune veuve, mère de quatre garçons, elle a cru à ce « qu’un homme à cravate assis derrière son bureau de fonctionnaire (lui) conseillait de faire pour sortir du trou dans lequel (elle) (s) e débattai (t) ». Rien n’est épargné à la famille : la pauvreté, la sécheresse, les nuées de sauterelles dévastant les récoltes, un tremblement de terre assassin… Emma Picard ne laisse à aucun moment le spectateur en repos. Pas un seul instant de relâchement ne permet de se réjouir, ni même de sourire. Le récit est glaçant. Un grand moment de théâtre. Gérald Rossi, photos emh

Emma Picard : Jusqu’au 16/12, le mardi à 19h. Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre-au-lard (à l’angle du 24 rue du Renard), 75004 Paris (Tél. : 01.42.78.46.42).

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Macbett et Ionesco

Au théâtre de Châtillon (92), la compagnie des Dramaticules présente Macbett. La pièce de Ionesco à ne pas confondre avec Macbeth, la tragédie de Shakespeare…  Folie du pouvoir, cupidité et cruauté, les mêmes ingrédients sont présents sur scène mais, entre humour et ironie, férocement décalés par le maître de l’absurde.

Assoiffés de pouvoir, Macbett et Banco assassinent le roi Ducan et s’emparent du trône. Las, l’entente cordiale entre les deux généraux tournent vite au vinaigre quand le second se sent quelque peu rejeté par son compère nouvellement coiffé de la couronne ! Qu’on ne peut manquer, d’ailleurs : dans le décor minimaliste au réalisme assumé avec ces figurines en bois grandeur nature, elle préside les festivités, pardon, les hostilités… Si le Macbeth shakespearien se voulait l’archétype de la tragédie politique, celui de Ionesco représente la farce politique par excellence : le pouvoir n’est qu’absurdité et folie, caprice d’hommes imbus d’une volonté de puissance diabolique.

Jérémie Le Louët, le metteur en scène, a très bien compris le message de Ionesco. Qui, pour les vingt ans de la compagnie, reprend leur première création qui actait en 2005 la naissance des Dramaticules. Avec l’humour et le sens du jeu qui honore l’excellence de cette bande de comédiens hors pair, trahisons et assassinats pour la conquête du pouvoir s’enchaînent et se ressemblent. Jusqu’à la chute du tyran, lâchement trompé par Lady Macbett… Ubu rôde en coulisse, la bêtise et le grotesque aussi sous couvert d’un rire ravageur. La soirée est plaisante, festive, l’action menée tambour battant et les interprètes, présents sur scène presque d’un bout à l’autre de la représentation, s’en donnent à cœur joie dans cette parodie où seul le ridicule ne tue pas. Au final, le public est-il conduit à s’interroger sur le spectacle que nous offrent les Macbett d’aujourd’hui, tels Trump ou Poutine ? Il faut l’espérer. Yonnel Liégeois

Macbett, Jérôme Le Louet et Les Dramaticules : les 05 (20h) et 06/12 (18h) au Théâtre de Châtillon, 3 rue Sadi Carnot, 92320 Châtillon (Tél. : 01.55.48.06.90). Le 09/12 (14h et 20h30) au Théâtre de Chartres (28), le 17/01/26 (20h) au Théâtre du Val d’Osne à Saint-Maurice (94), le 23/01 ( 20h30) aux Passerelles de Pontault-Combault (77), le 30/01 (20h) au Théâtre de Chelles (77), le 06/02 (14h30 et 20h30) à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91).

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Des sonnets au sommet !

Au théâtre de L’épée de bois (75) à la Cartoucherie, Alexandre Martin-Varroy présente les Sonnets de Shakespeare. Un spectacle musical de belle facture qui magnifie le propos du natif de Stratford. Avec Julia Sinoimeri, accordéoniste virtuose et Théodore Vibert, musicien expert en électroacoustique.

Alexandre Martin-Varroy a réalisé un spectacle musical autour des Sonnets de Shakespeare. Il en a retenu 30 sur les 154 qu’implique ce recueil, composé de longue haleine et dûment célébré comme né d’un génie poétique infiniment supérieur. C’est sous le titre If Music Be the Food of Love que s’offre généreusement cet objet théâtral, d’un tel raffinement qu’il en est peu d’exemples ces temps-ci. Alexandre Martin-Varroy est acteur et chanteur. Baryton à la voix ardente et sûre, il incarne le poète, dans la parole censée être adressée à un jeune homme aimé (irréprochable traduction de Jean-Michel Désprats, en alexandrins) qu’il alterne subtilement avec le chant, en langue anglaise, à partir de chansons de Shakespeare issues de maintes pièces, de Hamlet à la Nuit des rois, de Cymbeline à Comme il vous plaira et le Songe d’une nuit d’été

Le répertoire vocal, mis en musique par de grands compositeurs, magnifie littéralement la gravité essentielle de l’enjeu. Julia Sinoimeri, accordéoniste virtuose, vêtue de noir sous une haute couronne de cheveux roux, va et vient mélodieusement sur la scène où, côté jardin, Théodore Vibert, musicien expert en électroacoustique, semble inventer à vue des sons inouïs. Ce qui ne l’empêche pas, à point nommé, de prendre place dans le cadre doré où il figure « le frais ornement du monde », soit l’élu du poète. Cela se joue dans une scénographie (Aurélie Thomas) baignée d’une aura de mélancolie, sous de savantes lumières de clair-obscur (Olivier Oudiou), avec un lit où peut s’étendre le poète, ce rêveur sans trêve éveillé.

Une rare conjonction de talents a donc concouru à faire d’If Music Be the Food of Love un enchantement sombre, dans lequel l’amour en énigme frôle sans fin le désir de mort, ce dans un monde de tout temps irrespirable. Le souffle de William Shakespeare parvient encore à lui faire rendre gorge, par sa grâce éternelle, à toujours explorer. Hugo disait : « Shakespeare ne ment pas… Il est tout le premier saisi par sa création. Il est son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il vous en fait frissonner. (…) Shakespeare incarne toute la nature. (…) Il a l’émotion, l’instinct, le cri vrai, l’accent juste, toute la multitude humaine avec sa rumeur. Sa poésie, c’est lui, et en même temps, c’est vous ». On ne saurait mieux dire. Jean-Pierre Léonardini

If Music Be the Food of Love, Alexandre Martin-Varroy (spectacle musical en français) : Du 04/12 au 21/12, du jeudi au samedi à 21h, le dimanche à 16h30. Théâtre de l’Épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74). Les 08 et 09/12, 20h30, au Théâtre Montansier, 13 rue des Réservoirs, 78000 Versailles, (Tél. : 01.39.20.16.00).

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