L’homme, un loup pour l’homme

Jusqu’au 12 avril, au Théâtre de la Ville-Espace Cardin, se joue Zoo ou l’Assassin philanthrope de Vercors. La propre adaptation de son roman Les animaux dénaturés. Dans une controverse passionnante, Emmanuel Demarcy-Mota réactualise les questions philosophiques et politiques de l’auteur au sortir de la seconde guerre mondiale.

Vercors publia Zoo ou l’Assassin philanthrope en 1963. La pièce était une adaptation de son roman Les animaux dénaturésécrit en 1952. L’auteur du Silence de la mer, le premier livre des Éditions de Minuit fondées dans la clandestinité en 1942, voulait en faire une « comédie judiciaire, zoologique et morale » qui allait donner du fil à retordre à ceux qui tenteraient d’en monter les onze tableaux. Jean Deschamp, au TNP de Chaillot en 1964, et Jean Mercure, en 1975 au Théâtre de la Ville, en laisseraient le souvenir le plus vif. C’est aujourd’hui Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville, qui s’y essaie. Son approche très passionnelle, à la fois cartésienne et mystique, de cette pièce peu représentée semble aussi faire écho aux deuils rapprochés éprouvés par le metteur en scène après la disparition de ses parents, le metteur en scène Richard Demarcy, en 2018, et la grande actrice ­portugaise Teresa Mota, début janvier 2022, deux figures majeures du théâtre.

Vercors interroge dans ce texte le sens même de l’existence et la place de l’homme dans la Création, ainsi que ses rapports aux autres créatures. Il s’inquiète de l’usage de la science et des nouvelles technologies de manipulation génétique à des fins racistes ou eugénistes. Autant de questions qu’Emmanuel Demarcy actualise avec la complicité, active et précieuse, de scientifiques et chercheurs qui alertent sur la notion en devenir d’ « homme augmenté » et de « créatures hybrides » menaçant de dépasser les projections les plus folles de la science-fiction.

À partir d’une trame assez complexe – Douglas Templemore vient d’injecter de la strychnine à son propre nouveau-né au motif que celui-ci, issu de son accouplement avec une femelle primate, tiendrait plus de l’animal que de l’humain –, la pièce questionne la frontière entre l’homme et l’animal et le commandement philosophique et religieux du « tu ne tueras point ». Cela va prendre la forme d’un procès, Douglas se livrant lui-même à la police et à ses juges, dans une reconstitution loin de tout réalisme, faisant appel aussi bien à l’enquête qu’à la fantaisie.

Comme pour organiser le débat, et le nourrir d’éléments scientifiques ancrés dans notre époque, sophistiqués ou ­vulgarisés, la mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota – en collaboration avec François Regnault et Christophe Lemaire – explore diverses formes de théâtralité et d’esthétique : flash-back constitutifs de situations et de lieux, utilisation de la vidéo pour accentuer ou jouer de décalages. Une foule de personnages, à la fois singuliers ou éléments d’un oratorio, vont ainsi se déployer, tantôt apparaissant également découpés en ombres chinoises ou portant des masques, interprétés par les onze comédiens de la troupe du Théâtre de la Ville. Sur le plateau sont alors convoqués un ethnologue, un prêtre, un homme d’affaires, un inspecteur, des témoins et jurés. Tous vont porter la controverse jusqu’en direction du public. Il s’agit de savoir si l’espèce Paranthropus erectus, plus simplement appelée Tropi (et totalement inventée par Vercors), appartient à l’espèce humaine. Dans la négative, on pourrait alors l’exploiter à volonté et sans scrupules, tout comme la colonisation a pu prétendre assujettir tous les peuples considérés inférieurs.

Si la présidente du jury estime au final que la ­victime appartient à l’espèce humaine mais que Douglas Templemore, ne pouvant le savoir, « est déclaré à l’unanimité non coupable », il ne s’agit pas d’en rester là. Un épilogue lanceur d’alerte nous rappelle que les ­évolutions technologiques et biologiques sont liées aux ­intérêts économiques, qu’elles « engagent l’avenir de l’humanité » et « interrogent notre libre arbitre ». Un libre ­arbitre que Vercors mit sans cesse en pratique, que ce soit lorsqu’il entra dans la Résistance ou lorsqu’il se mobilisa pour le combat anticolonialiste et « le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie ». Cette présence à l’Histoire est peut-être ce qui différencie l’homme de l’animal. Marina Da Siva

Zoo, jusqu’au 12 avril au Théâtre de la Ville-Espace Cardin (1 avenue Gabriel, Paris 8e. Tél. : 01.42.74.22.77).

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Classé dans Littérature, Rideau rouge

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