Quand Brecht rencontre Kafka

Kafka au Théâtre de L’échangeur à Bagnolet, Tarantino au Rond-Point à Paris : les metteurs en scène Régis Hebette et Jean-Yves Ruf proposent K ou le paradoxe de l’arpenteur et Vêpres de la vierge bienheureuse. Deux spectacles d’une haute intensité, d’une remarquable qualité.

Régis Hebette dirige le théâtre l’Échangeur à Bagnolet, où il propose en ce moment K ou le paradoxe de l’arpenteur, d’après le Château, de Franz Kafka. Il en signe l’adaptation, la mise en scène, la scénographie. L’arpenteur se dit embauché pour effectuer son travail, se heurte à un tas d’intermédiaires soumis à des règles énigmatiques et n’ira pas au saint des saints, le château, où règne un comte inaccessible… Fable obscure, rendue relativement familière parce qu’elle a été explorée par d’innombrables interprétations, que Régis Hebette illustre de main de maître avec un humour inflexible, tout en cultivant les indispensables embardées vers l’étrange propres à l’auteur. L’efficience plastique déployée est d’une ingéniosité rare, avec théâtre d’ombres, lumières d’entre chien et loup (Éric Fassa), un climat de neige où glisser les pas d’insolite manière, des découpes instantanées dans les panneaux mobiles maniés à la force des bras par des comédiens vifs, astreints à plusieurs rôles.

Ghislain Decléty (l’arpenteur) s’affirme en homme droit empêché par les circonstances, face à des figures masculines grimaçantes diablement expressives (François Chary, Antoine Formica, Barthélémy Goutet), tandis qu’aux femmes (Célia Catalifo, Cécile Saint-Paul, Marie Surget) revient élégamment la part subtile de la liberté désirée. Du théâtre comme on n’en voit plus, rugueux, raffiné, épique, comme disait Brecht, désormais oublié. K ou le paradoxe de l’arpenteur devrait être vu dans des centres dramatiques. Ils ne répondent pas à l’appel. C’est chacun pour soi et le ministère reconnaît les siens.

Jean-Yves Ruf met en scène Vêpres de la vierge bienheureuse, d’Antonio Tarantino, dans la parfaite traduction de Jean-Paul Manganaro. Sur la scène du Rond-Point, l’acteur Paul Minthe entre dans une lumière gris-bleu, tenant en ses bras une urne funéraire censée receler les cendres de son fils. Au cours d’une longue coulée verbale, fuite de bouche, rituel de deuil en forme de vocero tribal, le fils, homosexuel prostitué, la mère, le père qui parle, les gens du quartier sont cités à comparaître dans notre esprit. Du grand art populaire puisé à la source gréco-latine. Jean-Pierre Léonardini

K ou le paradoxe de l’arpenteur : jusqu’au 29/10  à l’Échangeur, 59, av. du Général-de-Gaulle, à Bagnolet (93), l es 11-12 et 13/05/23 à Beauvais (60). Vêpres de la vierge bienheureuse : jusqu’au 30/10  au Théâtre du Rond-Point, 2 bis av. Franklin-Roosevelt, 75008 Paris. Texte édité aux Solitaires intempestifs.

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Classé dans La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

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