Les raisons de la colère

À l’Espace Jean Legendre de Compiègne (60), Charles Tordjman propose Douze hommes en colère. Une adaptation de la pièce du dramaturge américain Reginald Rose, signée Francis Lombrail. Captivante, poignante.

Les débats sont houleux, serrés, la sentence pourtant ne souffre aucun doute dans l’esprit de la majorité des jurés : la chaise électrique ! Des images sont gravées dans notre mémoire, celles du célèbre film de Sidney Lumet réalisé en 1957 avec Henry Fonda dans le rôle-titre. Sur la scène de l’Espace Jean Legendre, point de salle des délibérations, juste une longue et large banquette… Au banc des accusés, un jeune noir, 16 ans, soupçonné du meurtre de son père. Les douze jurés se sont retirés pour statuer. Un jugement qui doit être rendu à l’unanimité : acquittement ou condamnation à mort.

Francis Lombrail et Charles Tordjman, l’adaptateur et le metteur en scène, en conviennent, il faut de l’audace pour s’intéresser à une œuvre dont tout le monde, aujourd’hui, connaît la fin ! Comment étonner, surprendre encore dans cette affaire de meurtre, si typique de la société américaine des années 50 : un jeune noir des ghettos déjà bien connu des services de police selon l’expression consacrée, un père truand patenté, un avocat commis d’office de piètre stature… « D’abord, je fus intrigué à l’idée que l’on adapte Douze hommes en colère de nos jours », reconnaît Charles Tordjman, « comme les trois quarts de l’humanité, je connaissais le film mais je ne pensais pas au théâtre ». Ce qui emporte l’adhésion des deux hommes ? En ce huis-clos serré dans une chaleur étouffante, plus que le débat juridique sur la place du « doute raisonnable » entre présomption d’innocence et preuves de culpabilité, la mise à nu des choix et convictions intimes de chacun des douze jurés ! En fait, d’hier à aujourd’hui, d’un film devenu un classique à la représentation théâtrale, l’illustration de toutes les composantes de nos sociétés décortiquées à vif.

Une société encore traumatisée par le soupçon mortifère du maccarthisme à l’heure où Réginald Rose écrit sa pièce et change de patronyme quand le couple Rosenberg est condamné puis exécuté, un peuple toujours fracturé par la ségrégation raciale, un pays où les préjugés de classe et de race ont force de loi… « Ce gamin a le crime dans les veines, ceux de sa race tous les mêmes », avance l’un des jurés. Inutile de perdre son temps en de longues conjectures et tous, petits Blancs de bonne fréquentation dans leur costume-cravate, d’acquiescer. Sauf l’un d’eux, ni meilleur ni plus juste que les autres, qui invite seulement ses partenaires à examiner plus en détail le dossier, les affirmations des deux témoins-clefs : l’arme du crime, la reconnaissance des voix, la claire vision du présumé coupable sur la scène de crime.

Les dialogues fusent, vifs et virulents. Les insultes et agressions verbales aussi, au point d’en arriver parfois presque aux mains… Chacun se confond en propos et arguments hérités de l’enfance, de l’éducation ou des convenances sociales, douze hommes affichent diversité et complexité avec leurs failles et blessures intimes. Une mise en scène sobre et toute en nuances, captivante et poignante quand s’immisce progressivement le doute dans les consciences. Qui ouvre petit à petit au dialogue, à l’écoute de l’autre quand tombent masques et préjugés. Au final, d’une main unanime, douze hommes paraphent leur colère contre la faillite d’un système judiciaire : non coupable ! Yonnel Liégeois

Douze hommes en colère, mise en scène de Charles Tordjman : le 28/04, 20h30. Espace Jean Legendre, Place Briet Daubigny – rue du Général Koenig, 60200 Compiègne (Tél. : 03.44.92.76). Jusqu’au 30/06, le film de Sidney Lumet (Ours d’or au festival de Berlin), réalisé en 1957 avec Henry Fonda, est disponible gratuitement sur le site de France.TV.

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Desproges, un jour d’avril

En avril 1988, disparait Pierre Desproges. Humoriste, pamphlétaire de grand talent, il sévissait tant à la radio qu’à la télé ou sur scène. En ce millénaire fort agité, s’impose une rafraîchissante plongée dans l’univers de la dérision que le chroniqueur de la « haine ordinaire » distillait en irrévérencieux libelles.

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– Plus cancéreux que moi, tumeur !

– S’il n’y avait pas la science, malheureux cloportes suintants d’ingratitude aveugle et d’ignorance crasse, combien d’entre nous pourraient profiter de leur cancer pendant plus de cinq ans ?

– L’amour… Il y a ceux qui en parlent et il y a ceux qui le font. À partir de quoi il m’apparaît urgent de me taire.

– Veni, vidi, vici : je suis venu nettoyer les cabinets ! C’est le titre de l’hymne des travailleurs immigrés arrivant en France.

– L’ennemi se déguise parfois en géranium, mais on ne peut s’y tromper, car tandis que le géranium est à nos fenêtres, l’ennemi est à nos portes.

– On reconnaît le rouquin aux cheveux du père et le requin aux dents de la mère.

– Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. Plus je connais les femmes, moins j’aime ma chienne.

– Les femmes n’ont jamais eu envie de porter un fusil, pour moi c’est quand même un signe d’élégance morale.

– Si c’est les meilleurs qui partent les premiers, que penser des éjaculateurs précoces ?

– Je suis un gaucher contrariant. C’est plus fort que moi, il faut que j’emmerde les droitiers.

Je ne bois jamais à outrance, je ne sais même pas où c’est.

Je n’ai jamais abusé de l’alcool, il a toujours été consentant.

– Dieu est peut-être éternel, mais pas autant que la connerie humaine.

– Les hémorragies cérébrales sont moins fréquentes chez les joueurs de football. Les cerveaux aussi !

– Il ne faut pas désespérer des imbéciles. Avec un peu d’entraînement, on peut arriver à en faire des militaires.

– Les deux tiers des enfants du monde meurent de faim, alors même que le troisième tiers crève de son excès de cholestérol.

– On ne m’ôtera pas de l’idée que, pendant la dernière guerre mondiale, de nombreux juifs ont eu une attitude carrément hostile à l’égard du régime nazi.

– Il y a autant de savants innocents dans le monde qu’il y avait de paysans persuadés d’habiter près de l’usine Olida dans les faubourgs de Buchenwald.

– Il faut toujours faire un choix, comme disait Himmler en quittant Auschwitz pour aller visiter la Hollande, on ne peut pas être à la fois au four et au moulin.

– Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie.

– L’homme est le seul mammifère suffisamment évolué pour penser enfoncer des tisonniers dans l’œil d’un lieutenant de vaisseau dans le seul but de lui faire avouer l’âge du capitaine.

– L’homme est unique : les animaux font des crottes, alors que l’homme sème la merde.

– Si on ne parlait que de ce qu’on a vu, est-ce que les curés parleraient de Dieu ? Est-ce que le pape parlerait du stérilet de ma belle-sœur ? Est-ce que Giscard parlerait des pauvres ? Est-ce que les communistes parleraient de liberté ? Est-ce que je parlerai des communistes ?

– Les étrangers basanés font rien qu’à nous empêcher de dormir en vidant bruyamment nos poubelles dès l’aube alors que, tous les médecins vous le diront, le Blanc a besoin de sommeil.

– Les animaux sont moins intolérants que nous : un cochon affamé mangera du musulman.

– Attention, un suspect pour un flic ce n’est pas forcément un arabe ou un jeune. Là, par exemple, c’était un nègre.

L’intelligence, c’est comme les parachutes, quand on n’en a pas, on s’écrase.

– Grâce à son intelligence, l’homme peut visser des boulons chez Renault jusqu’à soixante ans sans tirer sur sa laisse.

– L’élite de ce pays permet de faire et défaire les modes, selon la maxime : Je pense, donc tu suis.

– Vous lisez Minute ? Non ? vous avez tort ! Au lieu de vous emmerder à lire tout Sartre, vous achetez un exemplaire de Minute et, pour moins de dix balles, vous avez à la fois La Nausée et Les Mains sales.

L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne.

Le lundi, je suis comme Robinson Crusoé, j’attends Vendredi.

– Et puis quoi, qu’importe la culture ? Quand il a écrit Hamlet, Molière avait-il lu Rostand ? Non …

– La culture, c’est comme l’amour. Il faut y aller par petits coups au début pour bien en jouir plus tard.

PIERRE DESPROGES, 1KG900 D’HUMOUR

Rire et se moquer de tout, mais pas avec n’importe qui… Telle était la devise de Pierre Desproges décédé le 18 avril 1988, à (re)découvrir dans le Tout Desproges enrichi d’un DVD de ses « interviews bidon » et de textes lus par quelques grands comédiens. Profondément antimilitariste depuis son service militaire au temps de la guerre d’Algérie, l’humoriste irrévérencieux fit ses classes dans les colonnes de L’Aurore, un journal réactionnaire où il tenait une rubrique abracadabrante. Son esprit de dérision décomplexée explosa dans les années 80 au micro de France Inter, à l’heure de l’inénarrable et indémodable Tribunal des flagrants délires en compagnie de deux autres trublions de service, Claude Villers et Luis Régo.

Pour les accros de Monsieur Cyclopède, vous saurez tout grâce aux éditions du Courroux. Desproges par Desproges révèle l’homme sous toutes ses facettes, de « l’écriveur » amoureux de la langue à « l’intranquille » hanté par la mort. La somme : 1kg900 d’humour et d’intimité, 340 pages grand format, 80% d’inédits, 600 documents (photos, manuscrits, dessins et… lettres d’amour à Hélène, son épouse !) rassemblés par Perrine, la fille cadette de Pierre Desproges.

« À ma sœur et moi, Desproges nous a transmis le pas de côté pour regarder l’existence », confesse Perrine. « Mon père admirait Brassens. L’un des points communs qu’il a avec lui, c’est vraiment la liberté de dire ce qu’il pensait ». Teinté d’inquiétude rentrée et d’une profonde humanité pour les gens de peu, Pierre Desproges maniait l’humour avec intelligence et érudition. De mots en maux, un prince de la plume qui se risqua même sur scène avec un égal succès. Yonnel Liégeois

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Phèdre, dans tous ses états !

Au théâtre du Gouvernail (75), Stéphane Raveyre présente Le monde est Phèdre. Entre humour et dérision, l’auteur et comédien Alberto Lombardo décline le sort tragique de l’épouse de Thésée sur tous les modes et tous les tons. Original et détonant.

Sur la scène du Gouvernail, un petit théâtre niché dans le 19ème arrondissement de Paris, l’homme fait son apparition. Les yeux lourdement cernés de noir, couleur de la tragédie dont nombre d’auteurs ont rendu compte d’hier à aujourd’hui, le comédien soupèse leurs écrits entre ses mains : Euripide, Sénèque, Racine, Tsvetaëva, Ristos, Minyana et… Alberto Lombardo ! Qui ose tout, et plus encore, pour encenser ou démystifier la figure de Phèdre, surtout pour interpeller, déplorer ou louer ce qui anime l’humaine condition : le désir de l’autre, à la vie à la mort.

L’obsédé textuel se lance alors dans une entreprise originale et détonante, une conférence gesticulée, jouée et chantée qui n’hésite pas à prendre le public à partie. L’objectif ? Décliner l’obscur objet du désir sur tous les modes et tous les tons : d’un verbe vif et alerte sur d’emblématiques extraits littéraires, d’une voix mélodieuse posée sur des musiques alléchantes et guillerettes, entre théâtre et cabaret les frontières s’estompent. Le tragique fait place à l’humour, entre l’alexandrin racinien et le verbe poétique du grec Ritsos, au gré des changements de costume le transformiste patenté explose d’énergie pour illustrer sa quête amoureuse. En dépit parfois, d’une scène l’autre, à forcer le trait dans la peinture de son personnage, un spectacle follement atypique. Yonnel Liégeois

Le monde est Phèdre, Stéphane Raveyre : Le 28/04 à 19h, les 06-13 et 20/05 à 19h. Le Théâtre du Gouvernail, 5 passage de Thionville, 75019 Paris (Tél. : 01.48.03.49.92).

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Grasset et Bolloré, en conscience

Emmenés par Virginie Despentes, Leïla Slimani et Emmanuel Carrère, 308 auteurs plaident pour la création d’une clause de conscience dans l’édition. Après le limogeage d’Olivier Nora de la tête de Grasset, une déclaration publiée le 18/04 dans les colonnes de La Tribune Dimanche.

Le licenciement par Vincent Bolloré du PDG des éditions Grasset, Olivier Nora, est le révélateur d’une évolution à laquelle notre droit ne sait pas faire face : certaines entreprises ont désormais l’ambition, revendiquée, de devenir des acteurs idéologiques à part entière, en structurant des récits, orientant les imaginaires et soutenant des lignes politiques explicites. On peine à trouver des précédents comparables dans l’histoire du capitalisme français, sinon peut-être celui de François Coty dans les années 1920, qui avait mis son groupe de presse au service d’un combat politique. Mais il s’agissait d’un empire personnel, non d’un groupe coté, structuré et inséré dans l’économie contemporaine comme l’est Vivendi.

Longtemps organisé autour d’activités industrielles et culturelles, le groupe dont relèvent Hachette et Grasset forme désormais un ensemble cohérent de médias, d’éditeurs et de plateformes dont l’orientation idéologique est identifiée dans le débat public. Cette évolution assumée ne trouve aucune traduction dans le droit du travail ni dans celui des auteurs. Conséquence : des auteurs voient leurs droits d’édition et leur travail placés sous le contrôle d’un actionnaire dont ils contestent la politique éditoriale. Des salariés participent à la diffusion de discours politiques qu’ils désapprouvent. Des éditeurs publient des ouvrages dont ils ne partagent pas la portée. Des collaborateurs évoluent dans des environnements profondément transformés, où la pluralité s’efface au profit d’une ligne. Des libraires, des communicants, des équipes entières se trouvent intégrés, qu’ils le veuillent ou non, à un dispositif d’influence.

Le droit français n’a rien prévu pour eux. Il leur dit d’accepter ou de partir. Partir, c’est renoncer à des années d’ancienneté, à des droits, à une stabilité parfois construite sur des décennies. Rester, c’est consentir à une forme de dissonance morale, parfois à une souffrance réelle, déjà perceptible dans les arrêts de travail, les épuisements, les retraits silencieux.

La situation appelle une qualification juridique claire. Ce à quoi nous assistons peut être décrit comme un détournement de finalité. L’entreprise, conçue comme un instrument de production et de création de valeur, devient un levier d’influence politique. Or les personnes qui y travaillent ou y créent n’ont jamais consenti à cette transformation. Il est temps de poser une limite. Cette limite a un nom : la clause de conscience. Elle existe pour les journalistes. Elle doit être étendue, non pour fragiliser les entreprises, mais pour rétablir un équilibre élémentaire entre la liberté d’entreprendre et la liberté de ne pas servir ce que l’on réprouve.

Dans des situations strictement encadrées, une telle clause devrait permettre de reconnaître qu’une entreprise a changé de nature au point de rompre le pacte qui la liait à ceux qui y travaillent ou y créent, et d’ouvrir un droit à départ indemnisé ainsi qu’à la récupération de leurs droits. Une démocratie ne peut accepter que des individus soient contraints de servir, malgré eux, des causes qu’ils n’ont pas choisies.

Parmi les signataires, figurent de grosses plumes de plusieurs maisons d’édition : Hervé Le Tellier (Gallimard), Maylis de Kerangal (Verticales), mais aussi des piliers de Grasset comme Gaël Faye, Bernard Henri-Lévy et le récent Prix Goncourt, Jean-Baptiste Andréa. Interrogé sur cette proposition de clause de conscience, Emmanuel Macron appelle à y « réfléchir ». C’est « une question qui va se poser », ajoute le président de la République.

Grasset, notre maison

230 auteurs ont claqué la porte de la maison d’édition. Émus et indignés du limogeage d’Olivier Nora, le très respecté PDG des éditions Grasset depuis vingt-six ans. D’où leur proclamation finale, dépassant les oppositions et faisant front commun :

« Les éditions Grasset étaient notre maison, particulière, car s’y côtoyaient pacifiquement des autrices et des auteurs qui n’étaient pas d’accord sur grand-chose. […] Aujourd’hui, nous avons un point commun: nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias. […] Nous sommes des auteurs Grasset, nous avons publié chez Grasset, ou nous avons un livre qui va sortir chez Grasset, mais nous ne signerons pas notre prochain livre chez Grasset ».

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À la recherche de Meyerhold

Aux éditions Deuxième époque, Béatrice Picon-Vallin publie Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre. Un passionnant ouvrage sur un homme de théâtre révolutionnaire, accusé de trotskysme et assassiné en prison sur ordre de Staline. Un monument d’érudition, étoffé de multiples photographies.

Béatrice Picon-Vallin, chercheuse émérite en théâtrologie au CNRS, publie le premier tome des Écrits sur le théâtre (années 1891-1917) de Vsevolod Meyerhold (1874-1940). C’est l’apogée d’un travail éminent, entamé dès les années 1990, qui a révélé en France, aussi bien qu’en Italie et au Brésil – où les ouvrages de Béatrice Picon-Vallin ont été traduits –, la vie, l’œuvre et la pensée d’un homme qui fut grand acteur, metteur en scène révolutionnaire et théoricien visionnaire. Il connaîtra un sort tragique. Accusé de trotskysme et d’espionnage, assassiné en prison, le 2 février 1940 sur ordre de Staline, ses derniers mots seront « Je meurs en communiste ». N’anticipons pas. Après une éloquente introduction, qui synthétise l’esprit des textes de Meyerhold dans la période envisagée, on les découvre avec passion. Il y a notamment de ses lettres à Stanislavski, d’admiration puis de distance prise, et d’autres, d’affection émue, à Tchekhov.

Au crible de la critique...

Signe prémonitoire, c’est Meyerhold qui tient le rôle de Treplev, le jeune metteur en scène épris de nouveauté, lors de la création de la Mouette au Théâtre d’art de Moscou. Plus tard, au plus fort de sa quête de formes inédites, en s’éloignant du naturalisme et du « théâtre d’âmes » de Tchekhov, il prône abondamment, dans son journal et maints textes à valeur de manifestes, une scène symboliste épurée, puis s’inspire du théâtre de foire, de la commedia dell’arte, des jongleurs, de la mimique, du nô japonais, des atellanes romaines aux bouffonneries oubliées… Il passe au crible de la critique ses nombreuses mises en scène, en faisant preuve de connaissances et d’aptitudes intellectuelles inouïes.

C’est avec « fanatisme », de son propre aveu, que Meyerhold organise ses thèses successives. Sur la scène, « rien ne doit être fortuit » et priorité doit être donnée à « l’acteur qui possède l’art du geste et du mouvement ». Il recommande l’improvisation, privilégie le rythme au détriment de la psychologie et glorifie les aptitudes organiques du corps en jeu. Le 17 avril 1917, il écrit que « les paysans, les soldats, les ouvriers et l’intelligentsia » vont pouvoir enfin goûter les auteurs nés de la situation historique, tel Maïakovski. L’ouvrage de Béatrice Picon-Vallin, vrai monument d’érudition, s’étoffe de multiples photographies, entre autres sur le cinéma, là où ce diable d’homme s’est également illustré. Jean-Pierre Léonardini

Vsevolod Meyerhold, Écrits sur le théâtre (tome I : 1891-1917), traduction, introduction et notes de Béatrice Picon-Vallin (éditions Deuxième Époque, 591 p., 30€).

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Une histoire de sorcières

Au château des ducs de Bretagne, le musée d’histoire de Nantes présente Sorcières. Persécutée hier, revendiquée aujourd’hui, la sorcière n’a cessé de changer de visage. Une exposition qui interroge ce qu’elle dit de nos peurs. Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de Catherine Halpern

Qu’elles soient juchées sur des balais ou réunies dans d’inquiétants sabbats, les sorcières hantent depuis des siècles les imaginaires, à la fois fascinantes et redoutées. Dans une riche exposition, le musée d’histoire de Nantes revient sur cette figure ambivalente, véritable miroir tendu à nos sociétés et à leurs peurs, à travers près de 180 œuvres et objets – peintures, manuscrits, gravures, objets de sorcellerie ou films. Le parcours s’ouvre sur l’Antiquité, avec la figure de la magicienne. Médée, représentée sur une amphore, ou Circé chez Homère qui transforme les compagnons d’Ulysse en porcs, incarnent des femmes détentrices de savoirs obscurs et de pouvoirs redoutables. Des traits qu’on retrouvera dans les représentations médiévales de la sorcière qui vont en faire progressivement l’ennemie de l’ordre chrétien. En 1326, le pape Jean XXII associe officiellement hérésie et sorcellerie. Puis, en 1486, le Malleus Maleficarum, célèbre traité de démonologie, fait de la sorcellerie une spécificité féminine.

Aux 16e et 17e siècles, les procès pour sorcellerie et les bûchers se multiplient en Europe, en particulier en Suisse, dans les Flandres, en Allemagne et en France, le plus souvent en milieu rural. Les accusées sont rarement des figures marginales extraordinaires : il s’agit le plus souvent de femmes ordinaires, pauvres, isolées, parfois simplement différentes. Brûler leur corps, c’est tenter d’anéantir un danger imaginaire, nourri par la rumeur, la peur et une misogynie profondément enracinée. Les artistes de l’époque participent à la construction de cet imaginaire en représentant sabbats et figures diaboliques, comme chez David Teniers le Jeune. Peu à peu pourtant, la sorcellerie est reléguée par les élites au rang de superstition. « Les sorcières ont cessé d’exister quand nous avons cessé de les brûler », écrit Voltaire dans ses Lettres philosophiques . La dernière condamnation à mort d’une femme pour sorcellerie a lieu le 13 juin 1782, en Suisse. L’image de la sorcière maléfique perdure néanmoins dans les cultures populaires, notamment à travers les contes, comme Hansel et Gretel des frères Grimm.

Un renversement s’opère au 19e siècle. Publiée en 1862, La Sorcière de Jules Michelet propose une vision romantique de la sorcière, figure féminine proche de la nature et dépositaire de savoirs anciens. Cette réinterprétation inspire de nombreux artistes, parfois dans une veine érotique assumée, comme en témoigne La Leçon avant le sabbat (1880) de Louis-Maurice Boutet de Monvel. Les préraphaélites et les symbolistes dépeignent à leur tour la magicienne ou la sorcière comme une femme mystérieuse, liée aux forces naturelles et à l’invisible. Dans le monde rural, guérisseuses, voyantes ou « sorcières » continuent d’être sollicitées pour soigner les maux du quotidien.

Au 20e siècle, la réhabilitation de la sorcière culmine avec sa réappropriation féministe. Aux États-Unis, l’écoféministe Starhawk se revendique sorcière ; en France, la revue Sorcières. Les femmes vivent, dirigée par Xavière Gauthier entre 1975 et 1982, fait de cette figure un symbole de puissance et d’émancipation. Tour à tour persécutée, fantasmée puis revendiquée, la sorcière révèle moins ce qu’étaient réellement ces femmes que les mécanismes sociaux qui les ont désignées. Derrière son balai et ses sortilèges se dessine une mécanique toujours à l’œuvre : celle qui, face à l’incertitude, transforme la rumeur en vérité et la différence en menace. Catherine Halpern

Sorcières : jusqu’au 28/06, 10h à 18h, fermé le lundi. Château des ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes, 4 place Marc Elder, 44 000 Nantes. À lire : Sorcières, la puissance invaincue des femmes, par Mona Chollet (La Découverte, 240 p., 19€).

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Le monde, de Césaire à Diop

Au théâtre du Rond-Point (75), Adama Diop propose L’apocalypse d’Adam et Aimée. De la fin d’un monde à l’éclosion d’une nouvelle ère, de Césaire à l’aujourd’hui, la poésie messagère d’une humanité autre. En compagnie du musicien Dramane Dembélé et de Jessica Martin-Maresco au chant, un trio magique et ensorcelant.

Dans la pénombre, de la scène couleur ocre la voix s’élève. D’abord légère, caressante, envoûtante, un père s’adresse à sa fille, Adam à Aimée. C’est L’apocalypse, le monde se meurt, « le monde s’est exilé, le soleil ne se lève plus, la terre ne tourne plus ». En sa tenue blanche, pieds nus, Adama Diop clame la noirceur du temps présent, il se rappelle « les affronts et les guerres, les dictateurs et leurs pulsions génocidaires ». Flûte et kora scandent les propos du griot-récitant. En toile de fond, des images mortifères qui alternent entre paysages dévastés par la pollution et sanglants affrontements policiers ou soldatesques…

Comédien aujourd’hui reconnu et adoubé par ses pairs, campé derrière son pupitre, Adama Diop déclame son adresse au public d’une voix posée, chantante et incisive. Le natif de Dakar sait conter, dans l’écume rouge sang des vagues de l’esclavage il a fait escale à Gorée, dans la trace d’Aimé Césaire et de son Cahier d’un retour au pays natal. Le puissant chant poétique découvert à l’adolescence, il le fait sien. D’une langue métissée, du créole au wolof, la même bouche pour crier la déchéance autant que la beauté du monde, la noirceur autant que la grandeur de l’humaine condition ! Dans le souffle du poète antillais, il se veut à son tour « la bouche des malheurs de ceux qui n’ont pas de bouche », sa voix « la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir ».

Aux doigts fantasques de Dramane Dembélé sur son ancestral kora, aux notes gouleyantes de sa flûte se mêle le chant hypnotique de Jessica Martin-Maresco. La fille, la femme, le monde en devenir, Aimée de son prénom, aimée de son père qui lui lègue la nature à protéger, l’humanité à remodeler, qui nous l’intime d’un cri primal autant que final « Réveillez-vous » ! De sa voix cristalline, presque éthérée, une mélopée d’une beauté sidérante, une invite à semer le futur et à ensemencer l’avenir, « soyons la sœur et le frère, la terre et la mer, soyons l’infiniment petit et l’infiniment grand ». Une supplique pour les vivants, la poésie incarnée. Réveillons-nous, soyons masculin et féminin en chacune et chacun, soyons le vent et les océans, soyons l’autre ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

L’apocalypse d’Adam et Aimée, Adama Diop : jusqu’au 18/04, le jeudi 19h30, le samedi 18h30 et le dimanche 15h30. Le Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21). Le texte est paru aux éditions Actes Sud (59 p., 9€80).

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Khatib, pour l’amour des vieux

Au théâtre du Rond-Point (75), Mohamed El Khatib présente La vie secrète des vieux. Les voix d’hommes et de femmes qui, à 80 ans passés, n’ont pas leur langue dans la poche. Une histoire de gens ordinaires, extraordinaires.

« Compte tenu de leur âge, les personnes sur scène sont susceptibles, comme Dalida, de mourir sur scène », peut-on lire sur un écran au début du spectacleNous voilà prévenus. Sur les planches, Annie, Micheline, Salimata, Marie-Louise, Chille, Martine, Jean-Pierre, Jacqueline et Jean-Paul, moyenne d’âge, 85 ans environ, s’amusent eux aussi de la réaction du public à l’heure de nous conter leur Vie secrète. Un brin d’autodérision, une pincée d’ironie, et les premiers rires fusent. Qu’on les aime, ces vieilles et ces vieux ! Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils sont sans filtre, non par goût de la provocation mais parce qu’à leur âge, ils n’ont plus rien à perdre ni à prouver. Toutes et tous ont roulé leur bosse, aimé, eu maris, femmes et/ou amants. Ils n’ont peut-être pas toute la vie devant eux, mais ils vivent intensément l’instant présent, sans se soucier du qu’en-dira-t-on. Malgré leur assignation à résidence dans un Ehpad.

Des picotements quand vous tombez amoureux

Alors, pour une fois qu’on leur donne le premier rôle, ils ne vont pas se priver. Tour à tour, parfois interrompu par un ou une partenaire qui rouspète à voix haute, ils se racontent et leurs récits croisés s’aventurent dans les méandres de leur mémoire. Ils parlent pourtant au présent car ils sont vivants, bien vivants, et provoquent chez le spectateur des émotions de montagnes russes, où l’on passe du rire aux larmes, sans crier gare. Ils parlent d’amour et de désir. Et rien de plus formidable, de plus revigorant que de les entendre évoquer ces picotements qui vous saisissent quand vous tombez amoureux. Ils ont 80 piges au compteur et toujours un cœur d’ado.

À leurs côtés, dans un jeu d’équilibriste parfaitement maîtrisé entre son rôle de metteur en scène et d’acteur, Mohamed El Khatib orchestre délicatement cette partition, avec la complicité de Yasmine Hadj Ali, « française d’origine aide-soignante » dont la présence pétillante provoque des étincelles. Et un feu d’artifice en guise de bouquet final. El Khatib met en lumière des histoires de gens ordinaires. Chez lui, les gens normaux sont décidément extraordinaires. Marie-José Sirach

La vie secrète des vieux, conception et réalisation Mohamed El Khatib : Jusqu’au 18/04, du mercredi au vendredi à 20h, les samedi et dimanche à 15h. Théâtre du Rond-Point, 2 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).

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Genet, Jean le rebelle

Le 14  avril 1986, il y a 40 ans, Jean Genet décède dans une minable chambre d’hôtel parisien. Auparavant, il avait déposé deux valises chez Roland Dumas. Conservés 33 ans chez l’avocat, manuscrits inédits et notes éparses… Né en 1910 à Paris, Genet déroule une jeunesse mouvementée dans le Morvan. Jusqu’à sa rencontre avec la poésie. Une plume flamboyante et un grand dramaturge, défenseur des Noirs américains et du peuple palestinien.

Avril 1986, une quinzaine de jours avant son décès, Jean Genet se rend chez Roland Dumas, l’ancien ministre de François Mitterrand. Sur le bureau parisien de l’avocat et ami de longue date, dans son appartement cossu de l’île Saint-Louis, il pose deux valises. À l’intérieur, ce qui se révèlera un trésor inestimable : brouillons, manuscrits inédits et notes éparses conservés désormais à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) ! « Si vous saviez combien d’affaires mal cuites et recuites j’ai plaidées pour Genet », raconte Roland Dumas dans les colonnes du Monde. « Jean est arrivé ici un soir, une gueule terrible, on ne s’est plus quittés pendant vingt ans. Il y avait des problèmes partout dans ses contrats, un fouillis juridique inouï, il s’était fait avoir, j’ai dû remettre de l’ordre. Parfois, j’aidais ses amis en difficulté. Pendant les audiences, il me griffonnait des petits mots comme « Le juge d’instruction est un salaud, il faut le compromettre » ! » Trente-trois ans plus tard, en 2019, l’ancien président du Conseil constitutionnel accepte  enfin de remettre les documents à Albert Dichy. Directeur littéraire de l’IMEC, l’intellectuel est un spécialiste de l’œuvre de Jean Genet, coéditeur dans la Bibliothèque de la Pléiade du théâtre de l’écrivain. « Quand j’ai ouvert les valises pour la première fois, j’ai été émerveillé par le désordre d’une incroyable richesse, un peu comme une caverne d’Ali Baba », commente le responsable du fonds Genet.

Entre carnet de vaccination, tracts, affiches, moult notes et cahiers, un semblant de suite du Captif amoureux ainsi qu’un curieux scénario écrit à la demande de David Bowie… Ces valises, Genet ne s’en séparait jamais.« Elles sont toujours avec lui, des hôtels de gare miteux qu’il fréquente au camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à Beyrouth, des ghettos noirs des Etats-Unis à la petite maison aux volets bleus qu’il a fait construire pour son dernier amour à Larache, au Maroc », écrit Gaspard Dhellemmes. Ses pièces, jouées partout dans le monde, l’ont rendu riche, il préfère redistribuer son argent aux hommes de sa vie. « Lui ne possède rien de plus que ses valises, un exemplaire des Illuminations de Rimbaud, un blouson et une écharpe qu’il laisse flotter sur son épaule comme un lycéen ». Pour Dichy le spécialiste, « les valises obligent à reconsidérer le mythe d’un « dernier Genet » silencieux, légende qu’il a lui-même savamment entretenue. Leur contenu raconte la lutte entre un écrivain qui ne veut plus écrire et l’écriture qui le submerge ».

Avril 1966, théâtre de l’Odéon, vingt ans avant les trois coups frappés à la porte de Dumas ! Aux abords de ce lieu emblématique dirigé par Jean-Louis Barrault, veillent quelques cordons de gardes mobiles : l’émeute gronde, depuis que le metteur en scène Roger Blin a décidé de monter Les paravents, la pièce sulfureuse de Jean Genet… Les nostalgiques de la guerre d’Algérie n’ont pas encore désarmé. Il faut toute la pugnacité d’André Malraux, alors ministre de la Culture, pour que l’œuvre soit maintenue à l’affiche ! Une provocation gratuite du Condamné à mort, selon le titre de ce premier et sublime poème écrit à l’automne 1942 alors qu’il est incarcéré à Fresnes ? Nullement, car l’homme, par tempérament autant que par conviction, est un rebelle né, un vagabond, un voyageur impénitent dont seuls les dieux de pierre grecs et les oliviers du Maroc parviennent à apaiser fougue et rage. Là où désormais repose son corps, dans le petit village marocain de Larache à quelques mètres de la modeste maison achetée pour son dernier ami et compagnon Mohamed El Katrani. Face à la mer, en direction de La Mecque, le soleil au zénith…

Il meurt le , loin des projecteurs, dans un hôtel minable du 13ème arrondissement de Paris. Tout près d’une autre célèbre prison, celle de la Santé… Très jeune, Genet a plus souvent connu la noirceur des cellules que la lumière du ciel. Abandonné par sa mère et placé par l’Assistance publique dans une famille d’accueil à Alligny-en-Morvan (58), il multiplie fugues et petits larcins. Il connaît sa première expérience carcérale à l’âge de quinze ans, avant d’être condamné à la détention jusqu’à sa majorité à la colonie pénitentiaire de Mettray, non loin de Tours. Désertion, vagabondage, vols : de 1937 à 1942, il est l’objet d’une douzaine d’inculpations. Détenu à Fresnes, il compose ses premières œuvres : Le condamné à mort, Notre-dame des fleurs, Le miracle de la rose Grâce à l’intervention de Jean Cocteau, il échappe à la relégation perpétuelle. Il est libéré en 1944 puis définitivement grâcié en 1949.

C’est à Mettray qu’il fait une rencontre extraordinaire, celle de la poésie de Ronsard ! Le verbe révélé lui permet de prendre sa revanche sur la vie, l’ordre établi : qu’il écrive pour le théâtre ou le roman, Genet use d’une langue d’une éclatante beauté. « Il me fallait être irréprochable, je faisais tout pour que la phrase soit taillée comme un diamant », confessera-t-il plus tard. Il suffit de relire Le captif amoureux, Le bagne, Les bonnes ou Les nègres pour s’en convaincre. L’ami de Cocteau et de Sartre sera aussi celui des Black Panthers et des Palestiniens. C’est au terme de sa vie qu’il écrit le plus important de ses textes politiques, Quatre heures à Chatila, après avoir assisté aux massacres des camps en 1982. Un cri de rage au crépuscule d’un Occident qu’il estimait décati, un cri poétique à proférer avec tous les exclus de notre siècle. Yonnel Liégeois, photos archives Genet / IMEC-Michael Quemener

EPM a édité un coffret, « Jean Genet – Testament audiovisuel ». Avec Antoine Bourseiller et Bertrand Poirot-Delpech, un voyage dans la vie et l’œuvre de l’écrivain. Les ouvrages de Genet sont disponibles chez Gallimard, en poche ou à La Pléiade. À lire : Saint Genet, comédien et martyr de Jean-Paul Sartre.

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Jean-Louis Hourdin, bouleversant

Au Garage Théâtre, à Cosne (58), Jean-Louis Hourdin présente Le malheur innocent. Une « parlerie grave et joyeuse » où le comédien évoque la vie de Marianne, sa petite sœur trisomique. Un moment rare et beau, un « tombeau » de fraternité et d’amour.

C’est un lieu atypique que ce Garage Théâtre, en sortir de ville et bordure de campagne, où s’affairent à la mécanique le dramaturge Jean-Paul Wenzel et sa fille Lou. Loin des ors de la capitale, au cœur de la Bourgogne profonde, à Cosne-sur-Loire, bourgade de 10 000 habitants et sous-préfecture de la Nièvre…

Lorsque l’on pénètre dans cet « atelier » désormais consacré au Verbe et à la Musique, on aperçoit un homme, assis au fond, dans le coin gauche. On reconnaît ce visage, cette silhouette, cette haute figure du théâtre, Jean-Louis Hourdin qui se risque là à un exercice très personnel et touchant. Sous le titre Le Malheur innocent, il se livre à une « parlerie grave et joyeuse » en mémoire, en l’honneur de sa petite sœur Marianne. La dernière d’une fratrie composée en deux mouvements : les années trente, les années quarante. Jean-Louis Hourdin est l’avant dernier. Ses parents voulaient absolument une fille pour remplacer leur aînée, tuée par le bombardement américain des usines de Billancourt, plusieurs années auparavant, alors qu’elle venait de mettre à l’abri ses frères et sœurs dans la cave de la maison.

Marianne, enfant de remplacement, naît trisomique. Si le médecin de la famille s’en rend compte immédiatement, il n’éclaire les parents qu’un an plus tard. Ils ont eu le temps de se rendre compte… Dès lors la petite fille est prise en mains avec patience, conscience, amour. Sa mère va lui apprendre à lire et à écrire, elle est intégrée dans une famille profondément catholique. Georges Hourdin, le père, est un grand homme de presse qui a fondé des journaux, un groupe très fertile. Un homme de foi, également. On ne dévoilera pas ici ce que nous dit Jean-Louis Hourdin. Il faut que chacun reçoive ses confidences au plus profond de son cœur. Il y a des documents, des films, et même une émission de télévision. Jean-Louis Hourdin lit des lettres, parle de sa mère, de son père. De Marianne. Une jeune fille des années 60 qui rêve d’écrire des chansons, lit Mademoiselle Ange Tendre et Salut les copains. Qui rêve aussi de se marier, d’avoir des enfants.

N’en disons pas plus. Ce serait abîmer ce moment extraordinaire d’une grande pudeur par-delà la « parlerie ». Marianne a vécu jusqu’à 78 ans. Pour les plus jeunes spectateurs, rappelons-le : Jean-Louis Hourdin appartient à la grande génération de l’école du TNS. Il a joué dès le milieu des années 60, notamment sous la direction d’Hubert Gignoux et signé des dizaines de mises en scène depuis le milieu des années 70. En Avignon, on n’oublie pas Léonce et LénaLiberté à Brême. Pour Marianne, ce « tombeau » de fraternité et d’amour ! Armelle Heliot, in Le journal d’Armelle

Le malheur innocent, Jean-Louis Hourdin : le 17/04, 20h30. Entrée libre, participation au chapeau. Le Garage Théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93).

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Sarah Pèpe, le dire ou pas ?

Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.

Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !

Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.

Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices, solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.

Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois

Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les 13 et 27/04, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 01.46.36.11.89). En juillet, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.

Le local des autrices

Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.

« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.

Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.

Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.

Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote

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Roger Planchon, artiste et pionnier

Ses mises en scène du Tartuffe de Molière ou du Henry IV de Shakespeare ont bousculé l’art de la mise en scène. Penseur et acteur infatigable de l’art théâtral, il est au cœur de la décentralisation en créant, à Lyon, le Théâtre de la Cité, futur TNP (Théâtre national populaire). Avec la complicité de Patrice Chéreau, plus tard de Georges Lavaudant et d’Alain Françon, Roger Planchon a affirmé la vitalité d’un théâtre d’art et du service public. À l’initiative de l’ENS et de l’IHRIM, en partenariat avec le TNP dirigé par Jean Bellorini, un colloque s’est déroulé du 1er au 03/04. Il a permis de mesurer l’apport incommensurable de l’artiste et du citoyen Planchon.

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament », disait René Char. Ce vers du poète résistant, Roger Planchon (1931-2009), né dans une famille modeste, petit-fils de paysans ardéchois, s’en est emparé quand, au sortir de la guerre, il découvre le jazz et les poètes dans les nuits lyonnaises alors qu’il travaille comme simple employé de banque le jour. Autodidacte, il dévore tout ce qui lui tombe sous la main et, de poète en poète, s’intéresse au théâtre qu’il pratique, dans un premier temps, en amateur. À l’aube des années 50, il crée le Théâtre de la Comédie de Lyon. C’est le début d’une aventure artistique singulière, qui se prolongera avec la création du TNP de Villeurbanne, une aventure pionnière marquée par une effervescence théâtrale qui fait de Lyon l’autre épicentre d’envergure du théâtre avec Paris. Tenu du 1er au 03/04 sous l’égide de l’ENS (École normale supérieure) et de l’IHRIM (Institut d’Histoire des Représentations et des Idées dans les Modernités), avec la présence précieuse de Michel Bataillon, collaborateur émérite de Planchon, le colloque a réuni un public nombreux et plus d’une dizaine d’universitaires dont les interventions pertinentes ont permis de mesurer l’apport toujours actuel et l’impact de cette ruche artistique, de cette histoire.

Articulé autour de Planchon, artiste, dramaturge, et de Planchon, directeur du TNP, ce colloque s’est tenu à un moment crucial, le nôtre, où le service public de la culture en général et du théâtre en particulier est attaqué de toutes parts, sommé d’appliquer dorénavant les critères de l’économie libérale pour pallier aux carences de l’État, à sa désaffection économique certes mais aussi politique. Se pencher sur la période Planchon, c’est saisir comment artistiquement, lui et sa génération ont bouleversé les esthétiques théâtrales à travers une relecture des classiques en repensant « la mise en scène comme une approche critique de l’œuvre ». La venue du Berliner de Brecht en France provoque un séisme dans le monde théâtral. Roland Barthes et Bernard Dort s’en mêlent. Les débats et controverses sont légion. Après avoir vu le Berliner, Planchon estime qu’il peut « annexer Molière jusqu’ici aux mains de la bourgeoisie ». La lecture critique de Planchon de Tartuffe permet de sortir Molière de mises en scène boulevardières.

En même temps qu’il met en scène, Planchon écrit, la Remise, pièce ancrée dans le monde paysan qui en ayant pour marqueurs la guerre de 14-18 et les guerres coloniales, s’inscrit dans l’Histoire du XXe siècle. De même que l’action du Cochon noir qui, pour se situer dans un village reculé de l’Ardèche, se déroule pendant les événements de la Commune. Planchon monte des classiques, Molière, Marivaux, Shakespeare ; mais aussi ses contemporains, Adamov, Vinaver… Directeur du Théâtre de la Cité qui deviendra le TNP, Planchon imagine un bâtiment au cœur de l’espace public où chacun peut y circuler. Ce qui frappe aujourd’hui encore, devant cette bâtisse aux formes brutalistes, ce sont ces enfants qui entrent et jouent sur le parvis et le perron, la piscine municipale dans les sous-sols du théâtre.

Planchon n’a jamais cessé de penser la question du public. Georges Lavaudant a rappelé combien cette question se posait à partir du plateau : « le plateau commande, après ça se diffuse partout », dans l’enceinte même du théâtre et au-delà. Mais « ne jamais oublier que la question du partage de cet acte poétique, la création théâtrale, convaincre les spectateurs relève de Sisyphe : il faut sans cesse recommencer pour convaincre les spectateurs de revenir. On n’y arrivait pas autant qu’on le désirait, mais je pense qu’on a rempli notre mission à plus de 70 % et c’est peut-être ce qui nous maintenait en alerte ». Aujourd’hui, il y a de quoi être en alerte quand on mesure combien il est facile de détruire tout ce qui a fondé le service public du théâtre. À l’heure où tous les signaux sont au rouge, retraverser cette histoire fondatrice s’avère indispensable pour continuer d’inventer, d’imaginer un théâtre d’art de service public renouvelé et se rappeler cette phrase de Planchon : « Pour éviter les risques qu’une étatisation ferait courir à la pensée, il est nécessaire de maintenir un libéralisme intellectuel en ne subventionnant que les créateurs. L’argent ne doit plus aller aux administratifs, aux gestionnaires de théâtre, aux commerçants ». Cette pensée n’est-elle pas d’actualité ? Marie-José Sirach

Le Théâtre National Populaire : 8 Place Lazare-Goujon, 69100 Villeurbanne (Tél. : 04.78.03.30.00).

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À l’ordre du jour, Vuillard et Bellorini

Au théâtre du Vieux-Colombier (75), Jean Bellorini propose L’ordre du jour. En adaptant le livre d’Éric Vuillard, le metteur en scène fait valoir l’écriture imagée de l’auteur et la pertinence de son point de vue historique sur l’implication du grand patronat allemand dans la prise de pouvoir d’Hitler. Un spectacle qui fera date

Le mariage entre grande industrie et nazisme commence dès 1933. Le spectacle, à l’affiche du Vieux-Colombier et interprété par les comédiens du Français, trouve des résonnances dans notre actualité. « Rire du pire, c’est s’armer contre lui », suggère Jean Bellorini, le metteur en scène et directeur du TNP. L’ordre du jour, c’est le plan d’Hitler pour prendre le pouvoir en Allemagne et annexer l’Autriche dans la foulée. On connaît la suite. Cette adaptation reprend textuellement le livre d’Éric Vuillard, en regroupant plusieurs chapitres. À commencer par la réunion de 20/02/1933, entre Goering, Hitler et 24 industriels convoqués pour financer la campagne électorale du parti nazi.

Rythme, précision et image poétique

À la croisée de la littérature et de l’essai, dans L’Ordre du jour comme dans la dizaine de titres publiés à ce jour, Éric Vuillard a l’art d’embrasser la grande histoire à la loupe. Avec forces documents détaillés, il évoque les événements dans une langue vive, sans fioritures, avec un sens du rythme, de la précision lexicale et de l’image poétique. Les descriptions des lieux, les caractères des personnages sont autant de didascalies pour une transposition théâtrale. L’acuité politique et la résonnance avec l’actualité de ce livre, prix Goncourt 2017, sont le support d’une mise en scène distanciée.

Sur l’air de valse Fliege mit mir in die Heimat (chanson composée par l’Autrichien Franz Winkler, connue en France sous le titre Étoile des neiges), trois acteurs et une actrice entrent en scène, en costumes trois pièces tristounets, longuement décrits. Ils représentent, à eux quatre, tous les participants, figurés par 24 paires de chaussures noires qui se reflètent dans un miroir. Grimés et masqués, ils semblent les pantins de Goering et Hitler. Ceux-ci sont joués par les mêmes interprètes, le corps surmonté de gigantesques têtes à leur effigie, ce qui fait ressembler les autres à une minuscule valetaille. La levée de fond est un succès : les Krupp, Opel, Siemens et 21 autres crachent au bassinet. Ils croient que les promesses du Führer, éloigner la menace communiste et rétablir l’ordre, permettront à chacun d’être « un Führer dans son entreprise ». Ce qui se réalisera, hélas, même pendant la guerre et au-delà. Ce préambule est suivi des épisodes qui mènent Hitler et ses complices à berner tout le monde, de Lord Halifax (président du Conseil de Grande-Bretagne) à Chamberlain et Daladier, pour aboutir à l’annexion de l’Autriche à la suite d’une série de chantages et de pressions exercés sur le chancelier autrichien Schuschnigg et son président Miklas.

Un quatuor bien orchestré

A la fois narrateurs et protagonistes, entre scènes dialoguées et récits, Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez, Baptiste Chabauty font entendre cette triste saga. Ils sont tour à tour les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque entre 1933 et 1938, à l’orée de la Seconde Guerre mondiale : Goering, Hitler, Ribbentrop, Chamberlain, Sir Cadogan Goering, Ribbentrop, Alderman Mussolini Chamberlain, Daladier… Pour ce récit choral, un jeu de masques, maquillages, coiffures conçus par Cécile Kretschmar. Elle a réalisé plusieurs types de masques qui se superposent comme autant de mues de serpent. Une tête en papier mâché un peu plus grosse que nature recouvre, par exemple, un masque en silicone puis un troisième en tulle, seconde peau plus réaliste mais tout aussi étrange. Costumes, maquillages et artéfacts sophistiqués qui tendent vers l’expressionnisme dans l’esprit du cabaret des années 1930, sont aussi terrifiants que les carnavalesques et rudimentaires grosses têtes en papier mâché. On pense à Guignol, aux caricatures de Daumier, ou au Dictateur de Charlie Chaplin et aux Producteurs de Mel Brooks …

Il y a quelque chose de brechtien dans la mise en scène de cette farce sinistre, avec des parties chantées, des images qui se reflètent dans l’immense miroir à inclinaison variable, multipliant les points de vue et les personnages. La musique originale de Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty et les airs d’époque viennent en contrepoint ironique, certains morceaux joués en direct au violoncelle ou au vibraphone par Baptiste Chabauty. Nombre de scènes tournent le tragique en dérision, comme l’apparition de Schuschnigg en tenue de sport d’hiver, quand il va se mettre dans la gueule du loup au Berghof de Berchtesgaden. Ou, le 12 mars 1938, la venue à Downing Street de l’ambassadeur Ribbentrop en tennisman. Il accapare la conversation du déjeuner avec Sir Cadogan et Chamberlain, ce dernier n’osant pas l’interrompre alors qu’une note du Foreign Office lui apprend l’entrée des troupes allemandes en Autriche.

Coucou, les revoilà

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. En guise d’épilogue on retrouve Gustav Krupp au printemps 1944. Gâteux, il est hanté par les fantômes des milliers de travailleurs forcés fournis par les SS… L’a-t-il été en réalité ? Les « 24 » ne sont pas le passé. Ils sont plus florissants que jamais, les Krupp, Opel, Siemens et consorts qui étaient de la partie en 1933. Ils ont été épargnés après la guerre, alors qu’ils y ont gagné gros, alimentés par la main d’œuvre des camps de concentration. Et leurs héritiers continuent de prospérer… Comment ne pas penser, en voyant ce spectacle, à ce qu’Éric Vuillard pointe du doigt : « Et ce qui étonne dans cette guerre, c’est la réussite inouïe du culot, dont on doit retenir une chose : le monde cède au bluff. (…) S’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, il plie devant le bluff ».

Tirerons nous des leçons de l’histoire ? On en doute face aux mensonges que nous déversent les propagandes d’aujourd’hui, les appétits expansionnistes et guerriers des dirigeants actuels. « Le bluff, c’est certain, a encore de beaux jours devant lui. On n’écrit pas dans l’éternité, mais exposé aux événements ». Ce que dit Éric Vuillard vaut aussi pour le théâtre, pour cette mise en scène en particulier, remarquablement servie par l’équipe artistique et les comédiens du Français. Un spectacle qui fera date et nous renvoie au livre. Mireille Davidovici, photos Christophe Raynaud de Lage

L’ordre du jour, d’après Éric Vuillard. Adaptation et mise en scène, Jean Bellorini : jusqu’au 03/05, le mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20h30, le dimanche à 15h. Le Vieux-Colombier, 21 rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris (Tél. : 01.44.58.15.15). L’ordre du jour d’Éric Vuillard est paru aux éditions Actes Sud (160 p., 7€30).

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La révolte des livres

Aux Bords de scènes d’Athis-Mons (91), Simon Delattre présente Vents contraires. D’après un texte de Mike Kenny, l’histoire d’une bibliothèque menacée de fermeture… Pour petits et grands, un spectacle de marionnettes qui en dit long sur l’enjeu de la lecture. Motivant, ludique et poétique

L’une fréquente assidument la bibliothèque de son quartier, l’autre pas vraiment, Mona et Oscar y font connaissance par hasard. L’une s’éclate entre les rayons des livres, l’autre est accro à son téléphone portable. « Je ne suis qu’une petite fille mais je sais lire, le monde me fait peur mais j’adore les histoires », confie-t-elle à son nouvel ami, toujours dubitatif. De visite en visite, Oscar se prend au jeu, commence à tourner les pages, à laisser courir son imaginaire ! Jusqu’à cette date où des Vents contraires se mettent à souffler insidieusement…

Les autorités prétendument compétentes exigent d’enlever certains ouvrages des rayons avant la fermeture définitive du lieu. De la censure clairement affichée, la culture mise au ban. Face à un tel diktat, dans la petite tête de Mona grandit l’incompréhension, Oscar complice et solidaire. Plus fort encore, désabusés et désemparés, les trois bibliothécaires constatent aussi de curieux bouleversements : des objets changés de place, des livres classés au mauvais rayon… Même si un public averti vaut mieux que des spectateurs incrédules, Chantiers de culture ne vous révèlera rien, rien de rien, de ces étranges chambardements, à chacune et chacun suspens et plaisir de la découverte en ces lieux bizarrement hantés !

L’extraordinaire envahit l’espace, entre rêves et réalités : les contes et légendes, histoires et épopées, jusqu’au corsaire à la découverte de nouvelles terres et civilisations, semblent avoir fui les pages des albums pour s’immiscer dans le quotidien des petits et grands. Des trois comédiens grandeur nature aux marionnettes superbement animées, costumes-décors-lumières et musiques font de ce spectacle un formidable moment de grâce et de suspens. De la poésie à chaque réplique, sans mièvrerie une invitation à combattre la censure à hauteur d’enfant et à accueillir l’autre au cœur de ses différences. Du pouvoir du livre à éveiller l’imaginaire de tout lecteur, un appel ludique mais puissant à faire acte de résistance et à plonger encore plus et mieux dans le monde des vivants. Un délice pour les yeux et les oreilles ! Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Vents contraires, Simon Delattre : le 10/04 à 10h et 14h15, le 11/04 à 18h. Les bords de scènes, Salle Lino Ventura, 4 Rue Samuel Deborde, 91200 Athis-Mons (Tél. : 01.69.57.81.10).

Les 13 et 14/10 à la Maison de la culture, Scène nationale de Bourges (18), les 13 et 14/11 aux Points communs-Scène nationale de Cergy-Pontoise (95), du 28 au 30/01/27 à la Manufacture-Centre dramatique national de Nancy (54), les 02 et 03//02 à l’Espace culturel Boris Vian des Ulis (91), les 12 et 13/04 au Théâtre d’Arles (13), du 11 au 13/05 à L’onde, Scène conventionnée de Vélisy-Villacoublay (78).

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Olympe, féministe au temps présent

Au théâtre Debussy de Maisons-Alfort (94), Rachel Arditi et Justine Heynemann présentent Olympe(s). Une tribune forte, et musicale, en l’honneur d’une figure féministe méconnue de la Révolution de 1789.

En ces journées fiévreuses de 1789, Olympe de Gouges tente de faire représenter par la Comédie-Française sa pièce « Zamore et Mirza ». Mais l’illustre institution n’est pas encore prête à considérer qu’un texte écrit par une femme est aussi estimable que celui d’un homme… Ainsi débute Olympe(s) de Rachel Arditi et Justine Heynemann, laquelle signe aussi la mise en scène. Rien n’est faux, mais tout est théâtre dans cette évocation« Loin d’un biopic en costumes d’époque, nous ne cherchons pas à raconter la vie d’Olympe, mais une histoire liée à sa vie », soulignent les autrices. C’est l’occasion de croiser des personnages aussi célèbres que Beaumarchais et Marie-Antoinette.

Une page d’histoire multiple

Pas moins de dix artistes (Rachel Arditi, Éléonore Arnaud, Valérian Béhar-Bonnet, Simon Cohen, Juliette Perret, Antoine Prud’homme, Marie Sambourg, Sylvain Sounier, Adrien Urso, Kim Verschueren) sont présents sur scène. À parité hommes et femmes, ils interprètent plusieurs personnages, dansent et chantent avec une bonne humeur communicative. Sinistrement guillotinée le 3 novembre 1793, Olympe de Gouges (de son nom de naissance Marie Gouze) a laissé de nombreux écrits dont la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », publiée en 1791. Elle a aussi milité en faveur de l’abolition de l’esclavage.

Sur scène, Olympe(s) porte haut les couleurs de ses convictions sur une société autre à propos du mariage, du divorce, des droits des enfants, des chômeurs… Elle dévoile une page d’histoire multiple qui se vit aussi au présent. Gérald Rossi, photos Julien Piffaut

Olympe(s), Rachel Arditi et Justine Heynemann : le 10/04, 20h30. Théâtre Claude Debussy, 116 avenue du Général de Gaulle, 94700 Maisons-Alfort (Tél. : 01.41.79.17.20). Le 28/04 au Palais des congrès de St Raphaël, Fréjus. En juillet à la Scala Provence, lors du festival d’Avignon. En octobre à Saint-Quentin, Herblay…

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges (Folio Gallimard, 112 p., 3€00). Olympe de Gouges, Olivier Blanc (éditions Tallandier, 256 p., 9€50). Olympe de Gouges : « Non à la discrimination des femmes », Elsa Solal (Actes Sud, 96 p., 9€90).

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