Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Fragile et attachante ménagerie !

Jusqu’au 01/06, au Lucernaire (75), Philippe Person propose La ménagerie de verre. Le premier grand succès de Tennessee Williams, avec des comédiens sensibles et attachants. Un univers familial banal, mais plutôt déglingué. Sans oublier la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette  organisée en Île-de-France par le théâtre Mouffetard.

Quelque chose ne tourne pas rond chez les personnages de cette Ménagerie de verre, écrite en 1944 par un auteur jusque-là méconnu, un certain Thomas Lanier Williams III pour l’état civil. Tennessee Williams, c’est son nom de plume, devient célèbre du jour au lendemain avec ce texte, pensé d’abord pour le cinéma. Il a trente-quatre ans. S’enchaînent alors les succès et les récompenses, comme pour le toujours célèbre Tramway nommé désir, joué 885 fois à New York puis porté à l’écran par Elia Kazan. Tennessee Williams est un auteur prolifique, en même temps qu’un homme qui affronte la vie avec difficulté. S’en suivent traitements médicaux, vie sentimentale tendue, drogue et boisson…

Entre fiction et monde réel

Son œuvre en témoigne, dès cette Ménagerie de verre, souvent présentée comme en bonne partie autobiographique. Le père de Tennessee était un homme imprévisible et celui évoqué dans la pièce en est un reflet aux contours acides. Sur la scène du Lucernaire, la photo accrochée au mur pourrait être la sienne. C’est en fait celle de l’auteur, ce qui a pour effet d’accentuer l’intimité, la proximité entre la fiction et le monde réel. La mise en scène de Philippe Person veille à cette sensibilité confortée par le jeu des acteurs.

Tom Wingfield, interprété par Blaise Jouhannaud, travaille dans le service des expéditions d’une usine de chaussures. Comme l’auteur dans sa jeunesse. Tom veut fuir sa condition misérable et l’univers familial, souvent drôle mais étouffant. Le soir, il dit aller au cinéma. Peut-être ment-il ? Peut-être va-t-il retrouver quelque ami ou compagnon d’infortune ? Amanda Wingfield, la mère, interprétée par Florence Lecorre, tente de maintenir le groupe à flot. Tâche ardue depuis la fuite du père. Alors elle se réfugie dans son passé, quand elle savait parler aux garçons et les ensorceler. Mais c’était hier. Avant-hier même. Aujourd’hui, il est plutôt question de caser Laura, interprétée par Alice Serfati. La jeune fille boitille, mais surtout souffre d’une timidité paralysante. Ce qui ne rebuterait pas Jim (Antoine Maabed) jeune homme invité un soir, mais déjà engagé auprès d’une autre demoiselle.

Pas désespérés, juste broyés

Laura n’est pas en phase avec les espoirs des uns et des autres. Elle n’est pas une demeurée, juste une jolie jeune fille perdue dans le monde. Tom essaie d’exister sans éteindre trop tôt sa jeunesse, Amanda tente toujours d’éviter le naufrage. Même si elle sait qu’elle écope parfois le Titanic avec une petite cuillère… On l’aura compris, et ce n’est pas dévoiler un peu plus l’intrigue, que de dire que rien ne va en s’améliorant. Il faut souligner le dynamisme et la délicatesse du jeu de chacun, jamais réduit à des inadaptés à la vie sociale. Les personnages de cette ménagerie ne sont pas désespérés, rien que broyés par une société où les salaires sont misérables, les emplois rares et les rêves vraiment innombrables. Gérald Rossi, photos Juliette Ramirez

La ménagerie de verre, Philippe Person : jusqu’au 01/06, du mardi au samedi à 21h, le dimanche à 17h30. Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris 6e (Tél. : 01.45.44.57.34).

La marionnette dans tous ses états

Jusqu’au 28/05, le théâtre Mouffetard (Centre national de la marionnette) organise la 12ème édition de la Biennale internationale des arts de la marionnette. Des spectacles qui font la part belle à la création contemporaine, engagée et militante, à voir à Paris ou en divers lieux d’Île-de-France : Pantin, Noisy-le-Sec, La Courneuve, Montreuil. Fontenay-sous-Bois, Ivry-sur-Seine. Réservation sur place ou au Théâtre Mouffetard, 73 rue Mouffetard, 75005 Paris (Tél. : 01.84.79.44.44).

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Guerre d’Algérie et propagande tenace

Dès que pointe un espoir de reconnaissance des crimes commis pendant la guerre d’Algérie, une nouvelle polémique enflamme le débat et la propagande se met en branle. Jean-Marie Le Pen, un para respectable ? Jean-Michel Apathie, un révisionniste ? La guerre chimique, une chimère ? Les travaux des historiens démontrent le contraire. Il est temps de stopper les surenchères.

« La bataille d’Alger », film de Gillo Pontecorvo (1966)

« Chaque année, en France, on commémore ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ? », déclarait Jean-Michel Apathie le 25 février sur RTL. Suspendu d’antenne, il a décidé de quitter la radio, non sans explications. « J’ai été roulé dans le mépris et l’injure par le « Bolloréland ». Cyril Hanouna m’a insulté, c’est un réflexe. Pascal Praud m’a insulté, c’est corporate », écrit-il sur le réseau X. « Jean-Michel Apathie a eu l’audace extraordinaire de faire une comparaison qui ne choque absolument pas les historiens », déclarait le 6 avril Fabrice Riceputi dans l’émission La Dernière sur Radio Nova. L’élève de Pierre-Vidal Naquet, auteur récemment de Le Pen et la torture. Alger 1957, l’histoire contre l’oubli (Le Passager clandestin, 2024) sait de quoi il retourne. « Il y a avec l’Algérie une pathologie française spécifique, de tout ça les gens ont eu comme récit une mythologie qui date de l’époque coloniale ». Fabrice Riceputi démonte sans mal « la théorie des torts partagés », mettant sur le même plan les crimes commis par les indépendantistes et ceux perpétrés par un État surpuissant. Comme lui, ils sont nombreux à avoir dénoncé et rétabli les faits : Pierre Vidal-Naquet, Jean-Luc Einaudi, Benjamin Stora, Alain Ruscio, Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault et tant d’autres. Torture, viols, meurtres, enlèvements perpétrés par l’armée française et couverts par les autorités de l’époque sont largement avérés.

En 1999, le terme de guerre qualifia enfin les crimes commis par l’armée françaises. Les événements médiatiques ont suivi. Il faut lire à ce propos Algérie, une guerre sans gloire de Florence Beaugé qui vient de reparaître au Passager clandestin. Elle y détaille par le menu – et ça remue les tripes – ses six ans d’investigations dès 2000 pour informer les lecteurs du Monde des atrocités commises en Algérie. Le témoignage de Louisette Ighilahriz sur les sévices et les viols qui l’ont à jamais traumatisée fera boule de neige. La journaliste interroge les généraux Aussaresses, Bigeard, Massu et ça rue dans les brancards. Jean-Marie Le Pen intente des procès à tout va à l’encontre des médias qui relatent ses atrocités. « Le Monde » n’y échappe pas. Les responsables du journal comparaissent avec Florence Beaugé qui a retrouvé le poignard égaré dans la Casbah d’Alger en pleine Bataille par l’ancien para. Un couteau des jeunesses hitlériennes avec une croix gammée et un fourreau siglé « J.M.Le Pen, 1er RP ».  Henri Alleg, auteur de La Question, fait sa déposition et déclare : « Florence a fait davantage avec ses enquêtes pour rapprocher la France et l’Algérie que quarante ans de diplomatie franco-algérienne ».

C’était il y a vingt ans. Aujourd’hui, la diplomatie continue à vaciller. Si en 2020, Emmanuel Macron charge Benjamin Stora de « dresser un état des lieux juste et précis » sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie, il se fait vite girouette. Il accuse la nation algérienne de s’être construite sur « une rente mémorielle » et décide de réduire le nombre de visas accordés aux pays du Maghreb, en raison de leur « refus » de rapatrier leurs ressortissants en situation irrégulière. Maintenant, c’est la course à l’échalotte entre le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau qui menace de démissionner si le bras de fer faiblit sur la question, Laurent Wauquiez qui évoque la réouverture d’un bagne à Saint-Pierre-et-Miquelon quand le garde des Sceaux Gérald Darmanin veut expulser les prisonniers étrangers on ne sait où.

Pendant que les uns et les autres se tirent la bourre pour choper la première place sur le podium, France Télévisions déprogramme un documentaire sur l’usage des armes chimiques durant la guerre d’Algérie. Prévue mi-mars dans l’émission La Case du siècle sur France 5, l’enquête de Claire Billet et Christophe Lafaye Algérie, sections armes spéciales ne sera visible que sur le site de la chaîne, dans un premier temps. Elle révèle « un crime de guerre inconnu sauf de quelques spécialistes. Des milliers de Français ont utilisé des gaz contre des milliers d’Algériens. C’est une information majeure dont on parle très peu. On tape dans un édredon, c’est effrayant », dit Fabrice Riceputi. D’autant que si on ne peut toujours pas faire toute la lumière sur la tragédie de la colonisation française en Algérie, on laisse faire n’importe quoi dans les colonies actuelles, de la Nouvelle-Calédonie à Mayotte. Amélie Meffre

Fabrice Riceputi et ses confrères animent deux sites pour faire la lumière sur la colonisation passée et présente (histoirecoloniale.net) et sur les enlèvements lors de la Bataille d’Alger (1000autres.org).

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Wonnangatta, un polar métaphysique !

Aux Plateaux sauvages (75), jusqu’au 24/05, Jacques Vincey présente Wonnangatta. La pièce de l’Australien Angus Cerini, aux allures de western absurde, offre un singulier terrain de jeu au duo Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter.

Après avoir découvert l’écriture d’Angus Cerini avec L’Arbre à sangmis en scène par Tommy Milliot en 2023, Jacques Vincey, qui aime les auteurs contemporains et les défis, s’attelle à Wonnagatta, l’épopée de deux hommes à la recherche d’un troisième, disparu, puis de son présumé meurtrier. À deux jours de cheval du bourg le plus proche, Harry est venu livrer son courrier à Jim Barclay, quand il rencontre Riggall. Les deux hommes trouvent la maison du fermier désertée, le lit défait, des vêtements épars et son chien, Baron, les yeux « brillants de faim et d’angoisse »… Suivant l’animal, ils tombent sur les restes de Jim, enterrés dans le lit de la rivière. Le crime réclame justice. Harry soupçonne Bramford, le valet de ferme, et embarque Riggall dans une dangereuse cavalcade à travers le bush australien, pour le débusquer.

Ce sont des hommes de peu de mots qu’incarnent Serge Hazanavicius et Vincent Winterhalter. Angus Cerini imbrique dans le dialogue des descriptions d’un paysage aussi rude que leurs paroles. Il faut aux comédiens une écoute constante l’un de l’autre, pour tenir le rythme de ces changements de régime narratifs : ils se donnent la réplique tout en décrivant, telles des didascalies, leurs faits et gestes, leur environnement. Ils évoquent aussi ciel, nuages, beauté des lieux traversés, embuches rencontrées… L’écriture d’Angus Cerini, à la fois musicale et rêche, est rendue par la remarquable traduction de Dominique Hollier. Cet étrange duo porte la violence d’un William Faulkner, et la poésie épique d’un Jim Harrison. La mise en scène, au fil du rasoir, établit une vraie complicité d’acteurs, un jeu physique sous tension permanente. Harry le leader entraine Riggall, consentant malgré lui, dans une vaine aventure. Une histoire d’hommes brutaux. Une histoire d’amitié et de vengeance. Pour Jacques Vincey, ce couple a quelque chose de Vladimir et Estragon dans En attendant Godot. « Une histoire vraie », précise l’auteur en sous-titre.

Pour le public australien, la pièce fait référence à un crime crapuleux non élucidé, qui défraya la chronique : en 1917, un fermier – Jim Barclay – est retrouvé mort dans une région montagneuse et isolée du bush, à Wonnangatta. Transposé en France, ce scénario apparaît comme une quête de vérité et de justice, où l’on en vient à questionner l’essence même du mal et de la cruauté humaine, dans une nature à la fois grandiose et hostile. Ces grands espaces auxquels se confrontent les deux protagonistes dans leur cavalcade ne sont figurés ici que par ce qu’ils en disent, à leur manière peu loquace. Se mêlent à leurs échanges lapidaires des descriptions imagées et de brèves considérations philosophiques. La puissance d’évocation du texte suffit à faire naître devant nous scènes macabres, prairies, plaines, montagnes infranchissables, tempête de neige, boue et brouillard… La bande son se charge des pépiements d’oiseaux, bourdonnement de mouches, hurlements des chiens sauvages, rugissement du vent, galops des chevaux.

La scénographie, minimaliste, de Caty Olive tire la pièce vers l’abstraction. Sans cesse creusé par les interprètes, transformé en un chaos sinistre à l’instar de leur déshérence, le plateau vide et gris est éclairé par une série de tubes néons. Sous ces lumières glauques et blafardes, rampent des nappes de brouillard. Le metteur en scène a choisi de privilégier la langue de l’auteur et de se focaliser sur ces deux cow-boys sortis d’un western métaphysique en noir et blanc, à la Jim Jarmush. « Notre travail consiste à faire entendre la pièce sans parti-pris formel qui viendrait résoudre les questions multiples, le grand trouble dans lequel nous plongent Harry et Riggal », confie Jacques Vincey. Merci à lui de nous faire découvrir Angus Cerini, auteur de nombreuses pièces souvent primées et montées hors d’Australie. Mireille Davidovici

Wonnangatta, Jacques Vincey : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 19h, le samedi à 16h30 et 20h. Les Plateaux Sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.40.31.26.35).

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Contes et fées, la démystification

Jusqu’au 24/05, à la Manufacture des Abbesses (75), Antoine Brin présente Et à la fin ils meurent. Plus précisément, « la sale vérité sur les contes de fées »… Une pièce inspirée par la bande dessinée de Lou Lubie qui rappelle combien, au fil du temps, les contes dits pour enfants n’ont pas toujours été de jolies histoires.

Nous voilà prévenus par le titre, Et à la fin ils meurent, autrement dit les héros des contes de fées ne sont pas éternels. Même si beaucoup d’entre eux ont eu plusieurs vies… Sur la scène, une tour de carton-pâte, un arbre ridicule et au milieu, la grille d’entrée d’un parc avec derrière, sans doute, un fabuleux château, annoncent les réjouissances. Entre vérité historique argumentée et blagounette potache. On le sait, les personnages de contes évoluent généralement dans un manoir, parfois dans une forêt… Même si le metteur en scène et adaptateur, Antoine Brin, a choisi de les installer d’abord où ils se trouvent, c’est-à-dire dans un imaginaire collectif. Tout en s’inspirant clairement de la BD éponyme de Lou Lubie parue en 2021.

Sa ferme intention, réussie ? Tordre le cou à quelques rengaines. Les personnages des contes ne sont pas des gentils. Enfin, selon les versions. Car au fil du temps, plusieurs auteurs se sont inspirés des mêmes histoires pour en livrer leur version intime. Et c’est là que l’on découvre, si on ne le savait pas déjà, que lesdits récits ne sont souvent pas à mettre entre toutes les oreilles. Car l’on s’y trucide de bon cœur. Dans des ambiances de corps de garde ou de soirées trop arrosées. Même les versions les plus édulcorées sont montrées du doigt. On pense par exemple au roi salement incestueux de Peau d’Âne, qui mériterait bien plus qu’une ritournelle (chez Jacques Demy) pour être propulsé sur de meilleurs rails.

Pour déconstruire ces quelques mythes de gentils contes à raconter avant de s’endormir, Pierre-André Ballande, Virgile Daudet, Clara Leduc (ou Eugénie Gendron) et Leïla Moguez endossent le rôle de conteurs, voire celui des personnages. Souvent dans un semblant de pagaille très drôle, ils disent et jouent les diverses versions, sans en cacher les angles salaces, gores, inconvenants, etc. Le jeu est assumé, à la façon de certains stand-uppeurs. L’énergie développée sur le plateau ne masque pas le projet : dénoncer une « prétendue naïveté » alors qu’il s’agit de violences, de perversions, de refoulements et de travers insupportables. Même si passent par là des magiciens, des princes charmants et quelques fées pas sages du tout. Gérald Rossi, photos Sabrina Moguez

Et à la fin ils meurent, Antoine Brin : jusqu’au 24/05, du mercredi au samedi à 19h. La Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris (Tél. : 01.42.33.42.03).

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Amour, à mort, Amor(t) !

Aux Plateaux sauvages (75), la metteure en scène et comédienne Lou Wenzel présente Amor(t). Entre théâtre et danse, la directrice artistique du Garage théâtre en terre nivernaise s’interroge sur les arcanes de la relation amoureuse : de la séduction au rejet, de la tendresse à la violence. De la beauté formelle à la puissance charnelle, un spectacle d’une rare intensité.

Devant le miroir de la chambre, joliment vêtue dans sa robe d’un rouge éclatant, la jeune femme s’apprête et soliloque tout en fignolant son maquillage. Une ultime petite touche et la voilà parée, enjouée mais inquiète tout de même… « Heureuse », dit-elle, « même si ça ne se voit pas », s’empresse-t-elle d’ajouter ! Son rendez-vous amoureux semble contrarié, il n’est pas encore arrivé, il ne va certainement pas tarder. Comme Madeleine que le grand Jacques attend là avec ses lilas, il n’arrive pas, pour elle son Amérique et son espoir. Une attente qui fait poindre en la mémoire de l’amante un passé autrement plus anxiogène : amour, à mort, Amor(t) ? À dire vrai, une précédente relation sentimentale qui semble générer des souvenirs douloureux : des mots dits et maudits, maux dits ou maux réels, violences physiques ou verbales… Est-ce phantasme ou réalité ? Tandis que l’éprise s’efface en fond de scène, surgis des coulisses ou dessous la couche, jaillissent alors deux couples de danseurs. Qui s’enlacent et se repoussent, s’embrasent et s’éloignent, s’embrassent et s’égarent. Pour toujours, pour un instant seulement ? Nul ne sait encore.

La danse, solo ou duo, prend le pas sur la parole. Tendresse à fleur de peau ou mouvements hachés et saccadés, tantôt langoureuse, tantôt tumultueuse, la gestuelle des corps supplée la litanie des mots. Outre la beauté des êtres animés ainsi ballotés entre passion et répulsion, une chorégraphie ciselée au cordeau qui embarque le public en un ballet de questions : il n’y a pas d’amour heureux, a chanté Aragon le poète, entre force et faiblesse rien n’est jamais acquis ! « Qu’est-ce qui fait que l’amour dérape, nous échappe ? Où se niche la violence en nous, en l’autre ? », s’interroge Lou Wenzel. « Qu’est-ce qui fait aussi qu’on reste debout, qu’on résiste ? ». Un spectacle où la sensualité des corps irradie le plateau, cinq talentueux interprètes sur le fil de l’inconscient qui habillent l’espace scénique de leur imaginaire charnel. Des figures d’une rare intensité où perle l’émotion, parlent les corps : le geste brise le silence, entrelacs et chutes bruissent sur le parquet. En toute intimité, la vérité d’un langage autre qui révèle la face cachée de nos amours. Yonnel Liégeois, photos Pauline Le Goff

Amor(t) de Lou Wenzel, avec Hortense Monsaingeon et les danseurs-danseuses de la compagnie Yma : Jusqu’au 24/05, du lundi au vendredi à 20h, le samedi à 17h30. Les plateaux sauvages, 5 rue des Plâtrières, 75020 Paris (Tél. : 01.83.75.55.70).

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Vire roule À vif !

Jusqu’au 21/05, le CDN de Normandie-Vire, Le Préau, organise À vif, l’édition 2025 de son festival en direction de la jeunesse. Des spectacles, des rencontres et débats autour d’une thématique commune, « surprenante » : comment on réinvente sa vie dans un faire ensemble porteur d’avenir et de richesses partagées.

Jamais peut-être, le festival À vif n’aura aussi bien porté son nom depuis l’arrivée de Lucie Berelowitsch à la direction du Préau, le Centre dramatique national de Normandie-Vire ! Hérité des précédents dirigeants, Pauline Sales et Vincent Garanger, des « ados » ciblé comme public privilégié il s’élargit alors à l’appellation Jeunesse pour favoriser la rencontre sous tous les modes : le dialogue avec les parents, l’approche des divers milieux sociaux et des territoires, la découverte des cultures venues d’ailleurs… Durant une dizaine de jours, jusqu’au 21/05, la fête et le partage sur le parvis du théâtre, en salle et dans les communes du Bocage normand.

Mettre tous les partenaires en mouvement, impliquer toutes les forces vives du territoire, tel fut l’objectif de Lucie Berelowitsch en cette nouvelle édition : favoriser échange et partage entre conservatoire de musique, section théâtre des lycées, école de danse. Plus et mieux encore : associer intensément les femmes ukrainiennes réfugiées dans la région, les musiciennes-chanteuses et danseuses du groupe Dakh Daughters. L’argument rassembleur ? La découverte de La chanson de la forêt, un conte écrit par Lessia Ukraïnka (1871-1913), grande poétesse et féministe, considérée comme l’une des auteures les plus importantes de la littérature ukrainienne. Au cœur de ce texte qu’elle affectionne particulièrement, la metteure en scène retrouve ses axes de prédilection : le théâtre musical, la force de l’imaginaire, le lien entre réel et invisible, le conte et la fable politique.

Dans la forêt, entre plaines et montagnes, le jeune joueur de flûte Lucas rencontre Dryade, la belle protectrice des arbres ! L’amour naît et grandit entre le petit d’homme et la divine jeune fille. Las, contrarié par une multitude de personnages qui ne voient pas la romance d’un bon œil et préfèrent des noces plus « humaines »… Entre conte poétique et drame social, fol espoir et désillusions terrestres, au public d’en découvrir l’épilogue, texte et pièce ouvrent à des interrogations de portée universelle : l’accueil de l’autre, le respect des différences, la conquête de la liberté ! Sur le vaste plateau du Préau, se mêlent alors les énergies de tous, petits et grands, acteurs professionnels et amateurs, musiciens et danseurs pour qu’éclatent magie, féérie et puissance du conte. Sur la scène, pas moins de 70 garçons et filles qui ont travaillé toute l’année avec enthousiasme et sérieux, un spectacle qui s’affinera au fil des représentations, un pari déjà gagné pour les intervenants : la mise en commun des potentiels et richesses de chaque groupe, le « faire ensemble » promu et reconnu comme force vitale, humaine et citoyenne.

Le public en est témoin : malgré faiblesses et manque de fluidité entre les tableaux, seulement trois jours de répétition en commun pour les divers groupes, plaisir d’être ensemble et joie de la créativité ont fait l’unanimité ! Une jeunesse qui prend sa vie en main et n’a plus envie de lâcher celle de l’autre, quel qu’il soit, est tout bonheur ! Qui se répand à vif, de la ville au bocage environnant, un festival comme temps privilégié avec le fol espoir de perdurer ! Yonnel Liégeois

Le festival À vif, jusqu’au 21/05 avec cinq spectacles à l’affiche : La chanson de la forêt ( du 16 au 20/05, 14h au Préau), I’m deranged (les 16 et 20/05, 11h à la Halle Michel Drucker), Les Histrioniques (les 16 et 20/05, 11h au lycée Marie Curie), My Loneliness in killing me (les 16 et 20/05, à 11h au lycée Mermoz. Le 21/05, 20h30 à St Germain-du-Crioult), L’arbre à sang (le 17/05, 20h30 à La Ferrière-Harang. Le 20/05, 20h30 à Domfront). Le Préau, 1 place Castel, 14500 Vire (Tél. : 02.31.66.66.26).

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Jeux d’ailes et de plumes !

Au Cratère d’Alès (30), puis à l’Espace des arts de Chalon-sur-Saône (71), Petr Forman présente La conférence des oiseaux. Une version plus visuelle que spirituelle du poème soufi de Farid al-Din Attar : le voyage fantastique du peuple ailé dans un décor des Mille et une nuits, avec effets spéciaux et projections 3D. Une merveille pour les yeux. Publié sur le site Arts-chipels, un article de notre consœur et contributrice Mireille Davidovici.

Les frères Forman, marionnettistes de formation, baladent depuis vingt-cinq ans leurs productions depuis leur Tchéquie natale à travers le monde, dans leur propre dispositif ambulant, construit sur mesure pour chaque spectacle, dans la tradition du théâtre forain. « On a un chapiteau, la structure, les caravanes autour, on s’occupe du montage et du démontage, tout cela c’est naturel pour nous. Depuis la Baraque réalisée avec la Volière Dromesko, les Voiles écarlates créées sur notre péniche, on a toujours voyagé et tout fait nous-mêmes. Nos projets sont peut-être un peu grands, mais on veut suivre cette idée de voyager avec eux, comme à l’époque où le théâtre était naturellement ambulant ». À l’entrée du chapiteau, polygone de toile de trente mètres de long sur dix de haut, zébré noir et blanc, les spectateurs prennent leur billet dans une petite guérite et chacun se voit remettre le masque d’un oiseau de son choix. L’ambiance promet d’être bon enfant.

Une somptueuse volière orientale

Sous la tente, conçue spécialement pour La Conférence des oiseaux, les gradins sont installés sous un dais enveloppant, composé de tapis et tissus persans. Le plateau est décoré de panneaux aux motifs orientaux, déplacés pour les besoins du récit. Sur scène, les comédiens danseurs évoluent à l’écoute d’un conteur. Il est question de rois cruels et sanguinaires… De quoi fuir cette contrée. Plus tard, les artistes vont se costumer et se maquiller à vue, en oiseaux, dans de petites cabines à roulettes équipées de miroirs qui, retournés, reflèteront le public. L’espace scénique, imaginé par Petr Forman et son scénographe Josef Lepša, est à géométrie variable et se transformera pour simuler le périple des volatiles grâce à des déploiements de rideaux, des projections en 3D, des manipulations d’étoffes.

Séduisant écrin pour cette fable qui a connu la célébrité en Occident grâce à l’adaptation de Jean-Claude Carrière pour la mise en scène de Peter Brook au Festival d’Avignon 1979 ! Joué dans le monde entier avec succès, ce scénario a, par ailleurs, inspiré au compositeur Michaël Levinas l’une de ses premières œuvres marquantes, en 1985. Petr Forman, lui, a découvert La Conférence des oiseaux lors de sa tournée, grâce à sa traduction en tchèque par un ami de son père Miloš Forman. Le poète soufi Farîd al-Dîn Attâr (1142-1220) reprend un conte persan pour en faire un conte mystique : fuyant un royaume cruel et injuste, l’histoire d’un groupe d’oiseaux à la recherche de leur véritable roi, le Simorgh. « Nous avons un roi, il faut partir à sa recherche, sinon nous sommes perdus », exhorte la Huppe qui prend la conduite des opérations. Après de longs atermoiements, il est difficile de quitter ce que l’on possède, les plus courageux décollent. Au terme d’un voyage mouvementé et périlleux, il leur est révélé que ce Simorgh n’est autre qu’eux-mêmes : « Ils cherchaient un roi mais le portaient en eux […] Le soleil de sa majesté est un miroir. Celui qui se voit dans ce miroir y voit son âme et son corps. […] Il a appris ce qu’il voulait savoir mais il est le seul à comprendre ».

Les oiseaux se cherchent un roi

Le poème d’origine relate leurs hésitations et incertitudes et, à l’instar d’autres récits orientaux, est émaillé de contes, d’anecdotes, de paraboles. Officiant pour une fois sans son jumeau Matěj, le metteur en scène s’appuie sur le texte de Jean-Claude Carrière, assez fidèle au conte soufi, mais l’adapte avec Ivan Arsenjev en le réduisant à une narration édulcorée, portée par la voix off d’un récitant. Les protagonistes ne diront rien de leur caractère, de leurs doutes et de leurs errements. Les comédiens se contentent, une fois déguisés en volatiles, de se déployer dans la salle en exhibant au milieu du public une belle panoplie de costumes et masques sophistiqués, à l’image des différentes espèces. Ils brassent l’air de leurs ailes, grands éventails portés à bout de bras, piaillent et dansent, imitant dans leurs comportements Rossignol, Perroquet, Paon, Canard, Perdrix, Héron, Pie, Faucon, Chouette et autres… Après de longs atermoiements, la gent ailée s’envole, plongeant dans le décor qui s’anime et se creuse avec des projections en relief, du mapping vidéo, des effets spéciaux dignes d’un film de fantasy. Le spectateur se laisse alors porter par une musique planante dans un périple visuel et cinétique. Les chorégraphies, plutôt basiques, simulent vol, chute, lutte contre les éléments qui se déchaînent en tonnerre et pluie sur la bande son…

Que reste-t-il de la fable morale et mystique de Farîd al-Dîn Attâr, où les oiseaux représentent les humains ? Le sage soufi, pour trouver le Simorgh et atteindre la vraie nature de Dieu, doit franchir sept vallées et leurs secrets : Recherche, Amour, Connaissance, Doute, Détachement, Unité de soi et Effroi, la dernière étant Dissolution totale de soi et éveil vers le rien. « Ne craignez pas l’échec mais il est possible qu’en cours de route, vous buviez votre propre sang », prévient un géant des montagnes. Or, les aventures des volatiles se résument ici à une traversée des images, grâce à des technologies et à une réalisation de haute qualité. Son et lumière, jeux d’ailes, d’étoffes et de nuages finissent par nous submerger, jusqu’à nous faire perdre le sens de cette quête conduisant à l’ascèse. Envers et malgré la voix de Denis Lavant qui nous tient en éveil. Mireille Davidovici

La Conférence des oiseaux, Petr Forman. Du 15 au 21/05 à 20h30, le dimanche à 19h : Le Cratère, Square Pablo Neruda, Place Henri Barbusse, 30100 Alès (Tél. : 04.66.52.52.64). Du 23 au 29/06 (sous chapiteau à Saint-Gengoux-le-National) à 20h, le dimanche à 17h : Espace des Arts, 5 bis avenue Nicéphore Niépce, 71100 Chalon-sur-Saône (Tél. : 03.85.42.52.12).

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Israël-Palestine, un autre jour…

À la Manufacture des Œillets (94), les 16-17 et 18/05, le Théâtre des Quartiers d’Ivry organise trois soirées autour des textes de Mahmoud Darwich, le grand poète palestinien (1941-2008). Avec, en outre, une rencontre-lectures autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Un regard décalé, poétique et musical, sur un conflit qui ensanglante le Proche-Orient depuis moult décennies. Yonnel Liégeois

Au Théâtre des Quartiers d’Ivry (94), à la Manufacture des Œillets les 16-17 et 18/05, David Ayala orchestre Un autre jour viendra : entre musique et chants, trois temps forts rythmés par les mots et vers de Mahmoud Darwich, figure de proue de la poésie palestinienne et porteur d’un message de paix. « Mon pays n’est pas une valise », dit l’un de ses célèbres poèmes. Il est la Voix de l’exil, la voix d’un peuple déplacé, contraint et meurtri. Né en Galilée aujourd’hui israélienne, Mahmoud Darwich est un phare pour tout le monde arabe et bien au-delà, une lumière reconnue dans le monde entier. Œuvre majeure de la poésie contemporaine, nostalgie d’une patrie perdue, les poèmes de Darwich ne contiennent ni hargne ni haine mais bien plutôt l’esprit d’une tolérance universelle.

Un autre jour viendra, David Ayala :  les 16 et 17/05 à 20h, le 18/05 à 16h. Avec un artiste invité à chaque représentation (la comédienne Blandine Bellavoir le 16/05, l’acteur et réalisateur franco-algérien Reda Kateb le 17/05, l’acteur Sofian Khammes le 18/05) et les artistes permanents Sophie Affholder, David Ayala, Hovnatan Avedikian, Jérôme Castel, Cécile Garcia-Fogel, Astrid Fournier-Laroque, Hervé Gaboriau, Bertrand Louis, Fida Mohissen, Vasken Solakian. Théâtre des quartiers d’Ivry, la Manufacture des Œillets, 1 place Pierre Gosnat, 94200 Ivry-sur-Seine (Tél. : 01.43.90.11.11).

Avec aussi une rencontre-lectures, le 17/05 à 15h, autour de la question Israël-Palestine, le théâtre peut-il s’en emparer ? Le conflit israélo-palestinien suscite des divisions profondes au sein de la société, nourrissant la montée de l’antisémitisme, de l’islamophobie, ainsi que des tensions intercommunautaires et interfamiliales. Dans ce contexte, les théâtres publics sont investis d’une mission essentielle : offrir un espace de réflexion au-delà des simplifications. Leur rôle est de restituer la complexité de la situation. En présentant des textes issus de diverses sensibilités, israéliennes-palestiniennes-internationales, une rencontre animée par Jean-Pierre Han, le directeur de la revue Frictions/théâtre-écritures, qui invite à la réflexion plutôt qu’à l’adhésion à une vérité unique.

Rencontre-lectures : le 17/05 à 15h, avec Nasser Djemaï (directeur du TQI, le Centre dramatique national du Val de Marne), Margaux Eskenazi, Mohamed Kacimi, Hervé Loichemol, Laurence Sendrowiz. Lecture des textes par David Ayala, accompagné par Vasken Solakian (oud). Entrée libre sur réservation au 01.43.90.11.11, par courriel à reservations@theatre-quartiers-ivry.com

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Un Feydeau à tout casser

Au théâtre Châteauvallon-Liberté à Toulon (83), puis à Poitiers (86), Karelle Prugnaud présente On purge bébé de Georges Feydeau. Une mise en scène qui épouse l’esprit tordant du grand auteur comique qu’elle assortit, avec la complicité de Nikolaus Holtz, d’un jeu de clowns hardiment prononcé.

Karelle Prugnaud (Cie l’Envers du décor) met en scène On purge bébé (1910), de Georges Feydeau, en collaboration artistique avec Nikolaus Holtz, qui anime la compagnie Pré-O-Coupé. De cette pièce brève, d’emblée fameuse, Jean Renoir fit un film en 1931. Feydeau n’y va pas de main morte. Un beau matin, chez les Follavoine, Madame s’émeut, en brandissant un seau hygiénique, que leur fils, Hervé, dit Toto (7 ans) « n’y a pas été ». Le père ambitionne d’obtenir le marché des pots de chambre pour l’armée française. Il compte sur le piston de M. Chouilloux, haut placé dans les sphères, ancien constipé réputé cocu. Lancés contre le mur, les pots de chambre, soi-disant incassables, se brisent. La scène de ménage reprend de plus belle, d’autant que cet animal de Toto refuse mordicus de prendre sa purge… Georges Feydeau, mirobolant artificier, place des mines antipersonnel sous les pieds de ses personnages, idéales figures d’une société grotesque, à deux pas de la boucherie en gros de 1914-1918.

Karelle Prugnaud épouse l’esprit tordant du grand auteur comique, qu’elle assortit d’un jeu de clowns hardiment prononcé. La scénographie de Pierre-André Weitz (il signe aussi les costumes), constitue un parfait modèle de persiflage d’un intérieur bourgeois de ladite Belle Époque. On retrouve les rayures criardes des murs sur le pyjama de Patrice Thibaud, qui joue un Follavoine aux gestes furieusement saccadés, face à l’épouse, Anne Girouard, exquise pétardière en bigoudis et savant négligé. Cécile Chatignoux campe Rose, la servante bougonne à grosse voix, tandis que Nikolaus Holtz (Chouilloux), auguste impérial long comme un jour sans pain, jongleur émérite, se balade avec quatre pots de chambre sur la tête sans les laisser choir. Et puis il y a Martin Hesse (Toto), acrobate et cascadeur adulte, expert en sauts périlleux et roulades expressives.

Avec un masque de chimpanzé, il a déjà bondi dans la salle avant que ça ne commence. À la fin, pas purgé, il passe à travers les murs et va du stade anal au stade œdipien, en tétant goulûment la prothèse mammaire de sa mère. Freud et Feydeau sont contemporains ! Bien sûr, les portes claquent et le rire jaillit à grands flots à ce spectacle superbement pensé et millimétré, entamé sous l’égide de Mack Sennett, bouclé sur un saccage digne de Dada. Peu avant sa mort, Feydeau, qui avait vu Charlot soldat, saluait le génie de Chaplin. Jean-Pierre Léonardini

On purge bébé, Karelle Prugnaud et NiKolaus Holtz. Du 14 au 16/05, à 20h : Châteauvallon-Liberté, Grand Hôtel – Place de la Liberté, 83 000 Toulon (Tél. : 09.80.08.40.40). Du 20 au 22/05, à 20h30 : TAP, 6 rue de la Marne, 86000 Poitiers (Tél. : 05.49.39.29.29).

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Malakoff, commun commune !

Au Théâtre 71 de Malakoff (92), la compagnie MégaloCheap présente Faire commune ?. Du centre Benoît Frachon en région parisienne au festival d’Avignon 2025, un voyage original et musical dans l’histoire du mouvement ouvrier.

Tout commence comme une répétition. Un groupe de comédiens souhaite raconter l’histoire sociale d’une ville, en l’occurrence Malakoff, dans le département des Hauts-de-Seine, c’est-à-dire tout près de Paris. Très vite, ils constatent que ce récit, pour être le plus juste possible, doit être mis en résonance avec la grande histoire, nationale, voire au-delà. Un récit très réel, mais qui n’est pas beaucoup présent dans les livres historiques et scolaires. Tel est le défi que s’est lancé la compagnie MégaloCheap. Avec Faire commune ?« la musique tient une place prépondérante dans le spectacle, avec là aussi un véritable travail de documentation historique, pour une immersion plus grande dans l’ambiance sonore des époques traversées », explique Garance Guierre, à qui l’on doit aussi la mise en scène.

Coproduction avec la Bourse

Comment résumer environ cent cinquante ans d’histoire sociale en moins d’une heure et demie ? À partir de l’histoire locale d’une petite ville – Malakoff, donc –, qui fut une des premières à se doter d’un conseil municipal à dominante communiste et qui, depuis, entretient cette dynamique. Avec en fond sonore toute une palette de solidarités. Jacqueline Belhomme en est aujourd’hui la première magistrate, et un homme, Léo Figuères, qui occupa cette fonction pendant plus de trente et un ans, a durablement marqué l’histoire de sa ville. Il apparaît d’ailleurs dans le spectacle, comme un clin d’œil, applaudi par l’assistance. Alors que les femmes n’avaient pas le droit de vote (accordé en 1944 seulement), on notera aussi qu’en 1925 une ouvrière a été élue au conseil municipal. D’où la date du 10/05 pour la représentation au Théâtre 71, hautement symbolique : 100 ans jour pour jour, après l’élection d’Augustine Variot ! Ce n’est pas la seule originalité mise en lumière. Le spectacle, et ce n’est pas commun, sans jeu de mots, est coproduit par la Bourse du travail CGT de la localité francilienne. Sa présidente, Nawel Benchlikha, se réjouit « qu’un spectacle construit à partir des petites gens qui ont fait l’histoire, avec leurs combats sociaux menés de façon collective, parle à tant de monde ».

Des collégiens de troisième du collège Paul-Bert, proche de la maison de quartier où Faire commune ? a été joué plusieurs fois en avril, ont, avec leur professeur, découvert des moments jusque-là inconnus de leur histoire proche, parfois familiale, le théâtre jouant alors un effet de miroir. Le Front populaire (1936), les grandes grèves des mineurs (1963), la Résistance (etc…) ponctuent la pièce basée sur un imposant travail d’écriture à partir des archives. Ce qui permet d’exprimer, souvent au mot près, la pensée de tous ces hommes et femmes d’alors. MégaloCheap ne se prive pas non plus de convoquer l’humour avec une parodie saignante d’un plateau de télévision justement censé parler d’histoire.

L’assemblage fait mouche, à chaque fois l’équipe fait salle comble. Assurée de participer, comme dit Nawel Benchlikha, « à des actions d’éducation populaire qui, on le constate, parlent vraiment à tout le monde ». La pièce s’interroge, au final, sur les luttes à venir. Forcément, le public se sent bigrement concerné. Gérald Rossi

Le 10/05 à 20h au Théâtre 71, 3 Place du 11 Novembre, 92240 Malakoff. Entrée gratuite, résa conseillée : demolocale@ville-malakoff.frboursedutravailmalakoff@gmail.com (Tél. : 01.55.48.06.31). Le 14/05 au Centre Benoît Frachon à Gif-sur-Yvette (91), le site de formation syndicale de la CGT. Du 05 au 26/07 à 13h, Théâtre de l’Arrache-Coeur, 13 rue du 58ème Régiment d’infanterie, 84000 Avignon.

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Frantz Fanon, le damné

Aux éditions La Découverte, Adam Shatz a publié Frantz Fanon, une vie en révolutions. La biographie d’un « damné » auquel la France n’a pas pardonné son soutien à l’Algérie indépendante, un penseur éminemment reconnu aux États-Unis. Une lecture essentielle à l’heure où s’affiche sur grand écran Fanon, le film de Jean-Claude Barny. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°368, mai 2024), un article de Frédéric Manzini.

Même né il y a près d’un siècle, Frantz Fanon (1925-1961) reste notre contemporain. Remise au centre des débats de société par le mouvement Black Lives Matter notamment, son œuvre radicale interpelle et suscite encore des polémiques. Après tout, ne contient-elle pas, au nom de la lutte anticoloniale, une apologie du terrorisme ? Pour nous faire mieux comprendre ce qu’il appelle la « vie en révolutions » de Frantz Fanon (« revolutionary lives » dans la version originale anglaise), l’essayiste Adam Shatz, rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books, brosse de lui un portrait tout en complexité et en nuances grâce aux témoignages de ceux qui l’ont intimement connu.

Pendant toute sa courte existence, l’auteur de Peau noire, masques blancs (1952) justifia le recours à une certaine forme de violence comme moyen pour les opprimés de regagner leur dignité et le respect d’eux-mêmes. Son expérience personnelle du racisme, sa pratique clinique auprès des malades dans les différents hôpitaux où il a exercé comme psychiatre, sa fréquentation des philosophes – notamment Jean-Paul Sartre –, son opposition à l’idée d’une « négritude » qui figerait l’homme noir dans une essence, son engagement corps et âme en faveur du FLN : tout l’a conduit à devenir ce révolutionnaire fervent et cet écrivain passionné, parfois lyrique, toujours animé par les idéaux républicains de liberté, d’égalité et de fraternité qu’il a tout fait pour traduire en actes.

Son combat pour l’indépendance de l’Algérie lui vaudrait, selon Adam Shatz, une certaine rancune en France, qui expliquerait qu’il n’occupe pas toute la place que sa pensée mérite sur la scène intellectuelle de ce côté-ci de l’Atlantique. « Près de six décennies après la perte de l’Algérie, la France n’a toujours pas pardonné la “trahison” de Fanon », écrit-il. Cette importante biographie contribuera peut-être à faire évoluer les choses. Frédéric Manzini

Frantz Fanon. Une vie en révolutions, d’Adam Shatz (La découverte, 512 p., 28€).

La fresque (voir photo ci-dessus) du street artiste JBC, réalisée à Montreuil (93), se donne à voir à l’angle du  160 Boulevard Théophile Sueur et de la rue Maurice Bouchor.

Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Un excellent magazine dont la lecture est vivement conseillée.

FANON, CIRIEZ ET LAMY

Signé Frédéric Ciriez et Romain Lamy, un magnifique ouvrage d’une fulgurante audace qui nous plonge dans la vie et les combats du célèbre psychiatre martiniquais, durablement engagé en faveur de l’indépendance algérienne. D’un dessin l’autre, grâce à la couleur et au graphisme original, le décryptage à portée de chacun d’une réflexion souvent complexe. Les deux auteurs, de la plume et du crayon, nous projettent à Rome, lorsque Fanon rencontre Sartre le philosophe : le dialogue entre deux grands de la pensée, deux mondes et deux couleurs de peau. Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais (La Découverte, 240 p., 28€). Yonnel Liégeois

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Cadiot, un parfum de mélancolie

Au théâtre des Abbesses (75), Ludovic Lagarde présente Médecine générale. Pour sa 8ème collaboration avec Olivier Cadiot en plus de 20 ans, il adapte au théâtre le roman fleuve de l’écrivain. Dans ce passage du livre à la scène, Laurent Poitrenaux, qui fut de toutes leurs aventures, endosse avec brio le rôle du narrateur.

 À la mort de son demi-frère, Closure, artiste et écrivain, se remet en question et se lance dans une quête de soi existentielle. Après une série de déboires plus ou moins farfelus, il va tenter de « repartir à zéro » pour, selon les admonestations du défunt frangin, « conjointer son projet personnel et son projet social ». Pour affronter l’avènement du « 3e système cosmique », il opère ainsi une retraite dans un coin perdu de campagne et s’adjoint la compagnie de deux cabossés par la vie, comme lui. Il y a Mathilde (Valérie Dashwood), une anthropologue revenue au bercail, qui cherche ses repères après trente ans chez les Indiens d’Amazonie et Pierre (Alvise Sinivia) un orphelin sans feu ni lieu, musicien ouvert à toutes les expériences. Il est un peu l’innocent de la bande.

Dans la maison dont Mathilde a hérité, ils tentent de confectionner à trois un « manuel de survie » en milieu hostile. Dans un monde devenu illisible où menacent guerres et désastre écologique, ils constituent une sorte de laboratoire des idées. Maitre du jeu et des horloges, Closure régit leur quotidien. Entre narration, monologue intérieur en voix off et interprétation en direct, Laurent Poitrenaux s’impose en personnage tyrannique, égoïste et fantasque face à une Valérie Dashwood moins convaincante en Mathilde, plongée dans les archives d’une famille dysfonctionnelle pour remonter aux sources de son mal être. Il manipule Pierre, esprit vierge qui ne demande pas mieux que d’apprendre. Alvise Sinivia, qui assure par ailleurs la conception sonore du spectacle, joue avec justesse un jeune homme imperméable aux névroses de ses camarades et fait son petit bonhomme de chemin en bricolant des instruments de musique d’avant-garde quand il n’est pas au piano.

De séquence en séquence, le narrateur démiurge impose à ses personnages des questions pour meubler de réponses la maison vide. Sans que jamais rien ne soit jamais résolu. Ces interrogations ouvrent une quête spirituelle dès le Credo d’une messe de Haydn jouée en début de spectacle sur le grand piano noir, tel un cercueil, à l’enterrement de son frère. « Et homo factus est » (et il fut fait homme), dit le latin à propos de l’incarnation du Christ par l’intercession du Saint-Esprit… Cette question du divin et de la trinité, les comparses vont la commenter en une parodie cocasse : seul moment vraiment drôle du spectacle ! Bien d’autres thèmes sont abordés au fil du roman que feuillettent pour nous les artistes, sous la houlette de Laurent Poitrenaux par le talent duquel les choses les plus complexes se disent facilement, et s’éclairent… « Qu’est-ce qu’on va devenir ? » demande Closure, à la fin de la pièce. « On devient tout court », réplique Mathilde.

« Quel sera le résultat de l’expérience ? Quelles traces laissera-t-elle ? Peut-on dire de la pièce qu’elle en est le résultat ? Ou bien qu’elle est précisément l’expérience en train de se faire ? », s’interroge à son tour Ludovic Lagarde. Il appartiendra au spectateur d’y répondre si toutefois il réussit à trouver son chemin dans ce vagabondage bien mené à travers les 400 pages du livre, guidé par la scénographie simple et fonctionnelle d’Antoine Vasseur. Découpé dans sa profondeur par des panneaux successifs, l’espace permet de remonter dans les méandres tortueux de cette quête infinie du sens des choses entre passé et présent, philosophie et politique, conscient-inconscient-voire jusqu’au seuil du préconscient. Il permet aussi la projection des vidéos signées Jérôme Tuncer : pour simuler le voyage en train vers la campagne de Mathilde, faire surgir les arbres du jardin derrière les vitres et ouvrir aux rêveries.

Médecine générale est une expérience à tenter sans garantie qu’on ne s’y perdra pas. On peut aussi se plonger dans les ouvrages d’Olivier Cadiot. Auteur inclassable, il pousse l’art d’écrire aux confins de la prose et de la poésie dans une permanente recherche stylistique, philosophique et politique. S’y reflète la profonde mélancolie des temps présents sous des abords désinvoltes. Mireille Davidovici

Médecine générale, Cadiot et Lagarde : Jusqu’au 13/05, du lundi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Départs de feu, la dernière publication d’Olivier Cadiot, est disponible chez P.O.L.

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Le 1er mai et moi, émoi

Ancien animateur culturel, Jacques Aubert a publié, en 2017, son premier recueil de chroniques. Au gré du temps et des vents, il offre aux Chantiers de culture ses billets d’humeur à l’humour acidulé.

Pourquoi défile-t-on le 1er mai ? Je m’en souviens comme si j’y étais.

En fait, en 1789, comme je crevais la dalle, j’ai quitté ma campagne pour venir à Paris. Dans un estaminet, un type s’est levé, a grimpé sur une table, il a dit : « et si on prenait la Bastille ? », pourquoi pas, qu’on a répondu… « Et si on renversait la royauté ? », d’accord qu’on a dit… On est sorti et on l’a fait.

Mais la République, ça nourrit pas toujours son homme ! Alors, je me suis fait embaucher dans un atelier du faubourg. Là, c’était pire que les galères : on bossait 16 heures par jour, les femmes et les gosses aussi. C’était sale, bruyant, on se blessait, on tombait malade et on était payé des clopinettes. De plus, si tu gueulais t’étais viré, les syndicats, personne savait ce que c’était. Des années plus tard, un copain nous a dit qu’en Angleterre, un certain Karl Marx prétendait que les travailleurs ne devraient trimer que huit heures par jour et que les patrons on pouvait s’en passer. On n’y croyait pas.

En 1864, à Londres il y eut une réunion, rien que des militants. Nous, on y a envoyé le petit Eugène Varlin, un gars qui causait bien. Quand il est revenu il était tout chamboulé. Il voulait qu’on fasse la révolution. « Encore, qu’on a dit ! Bon, on va essayer ». Et comme en plus les prussiens sont arrivés pour nous chercher des noises, là, on s’est fâché. On a fait des barricades, on a décrété « La Commune de Paris ». On a écrit nos propres lois pour dire que c’était plus les patrons et les curés qui décidaient, que les garçons et les filles devaient aller à l’école et être payés pareil. C’est là que j’ai rencontré Marianne, elle soignait les blessés. Mais ça n’a pas duré… ils sont arrivés avec les fusils et ce fut un massacre.

En 1880, le fameux Karl Marx, qui décidément avait la tête dure, il a appelé son copain Friedrich Engels, qui a prévenu Jules Guesde, lequel en a causé à Paul Lafargue qui lui-même nous a avertis. Et on a relancé l’idée des 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs. Dans tous les pays, les travailleurs ont dit qu’on avait raison, ça gueulait si fort qu’il a bien fallu nous entendre. Du coup, les syndicats ont été autorisés. Alors en 1889, à Paris avec des camarades d’un peu partout, on a eu l’idée de faire une journée de lutte, tous ensemble, à la même date, pour qu’on reconnaisse les droits des travailleurs à vivre mieux.

Comme le 1er mai 1886 à Chicago, lors d’une manif, ils y avaient tué des potes et que des syndicalistes avaient été condamnés à mort, on a dit que ce jour de lutte ce serait le 1er mai. La première manifestation du 1er mai, qu’on avait baptisée « Journée internationale des Travailleurs », elle a eu lieu le 1er mai 1890. Dans plusieurs pays, on a défilé et en France on était quasiment 100.000, plus deux : Marianne et moi !

L’année suivante, à Fourmies, chez nos copains mineurs, l’armée, pour faire plaisir aux patrons, elle a tiré sur la foule. Il y a eu dix morts, dont deux petits gosses. C’était à vomir, ça ne nous a pas arrêtés et les années suivantes, on était de plus en plus nombreux. Je me souviens qu’en 1906 on était sacrément remonté parce qu’on a défilé en criant « grève générale révolutionnaire ». En 1936, vu que les fachos montraient le bout de leur nez, on s’est rabiboché avec des potes avec qui on avait eu des mots et on a de nouveau défilé tous ensemble. Mais voilà que le lendemain, un gars du Havre a été viré parce qu’il s’était mis en grève le 1er mai.

Ça nous a pas plu ! De suite ses collègues ont cessé le travail, d’autres usines ont suivi, puis d’autres encore et à la mi-mai il y avait un sacré paquet d’usines qui étaient occupées. Comme le « Front Populaire », la gauche unie quoi, venait de gagner les élections, on a obligé les patrons à négocier. On a eu les 8 heures, des augmentations de salaires et des conventions collectives, on a même eu des congés payés. Marianne m’a dit « Fais les valises, on va à La Baule ». Mais la guerre est venue et ce cochon de Pétain, en 41, il a voulu que le 1er mai devienne la fête du travail mais sans qu’on parle des revendications.

On a repris les défilés à la Libération avec encore plus d’ardeur, même qu’en 1947 le 1er mai est devenu un jour férié, chômé et payé. Pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, comme pendant toutes les guerres, les manifestations ont été interdites. Ça ne nous empêchait pas de nous réunir mais impossible de battre le pavé. Il faudra attendre 1968 pour que le grand Charles, qui sentait la température monter, autorise la manifestation du 1er mai à Paris. 100.000 personnes défilent, plus Marianne et moi bien sûr… à ce moment-là, on ne se doutait pas qu’on allait être plus d’un million, trois semaines plus tard ! En 2002, hasard du calendrier, le 1er mai tombe entre les deux tours de l’élection présidentielle. Et comme un facho était qualifié pour le 2ème tour, c’est un million cinq cent mille (+2) qu’on était, pour dire qu’on ne voulait pas de ça.

Maintenant, je commence à me faire vieux mais Marianne, elle lâche rien. « Allez mon gars, faut y aller au 1er mai, la lutte elle est loin d’être finie ». « T’inquiètes pas » que je réponds, « je me rappelle encore où j’ai rangé le drapeau rouge ». Jacques Aubert

Le 1er mai 2025, Paris et ailleurs :

Dans un communiqué commun, l’intersyndicale CGT, FSU, Solidaires, Unef et divers mouvements de jeunesse incite les Français à manifester le 1er mai 2025 pour la paix, les retraites et les salaires. À Paris, le cortège partira de la place d’Italie à 14h, dans le 13e arrondissement, pour rejoindre celle de la Nation dans le 20ème. Comme chaque année, des milliers de personnes défileront dans les rues, ce sont ainsi pas moins de deux cent cinquante rassemblements et manifestations qui sont prévus dans toute la France, petites ou grandes villes de l’Hexagone : Auxerre, Bordeaux, Dijon, Lille, Limoges, Lyon, Marseille, Nantes, Nevers, Rennes, Rouen, Strasbourg, Toulouse… Au regard des conflits en Palestine et en Ukraine, pour le respect du droit des peuples et du droit international, là-bas comme ici pour une société démocratique et de justice sociale libérée de tout racisme et discriminations.

Si FO envisage de participer localement à certaines initiatives, CFDT et UNSA ont décidé pour leur part de tenir, à la capitale ce 1er mai, une table ronde consacrée au travail. « Les organisations ont cherché à donner une dimension internationale à la manifestation parisienne« , précise de son côté Sophie Binet, la secrétaire générale de la CGT, « avec la présence d’Esther Lynch responsable de la C.E.S., la Confédération européenne des syndicats ». Seront aussi présents des syndicalistes, hommes et femmes, venus d’Ukraine, d’Argentine, de Belgique. Il importe de dénoncer avec force le « nouvel ordre mondial que veulent imposer Trump, Poutine et Nétanyahou ». Yonnel Liégeois

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Et Picasso peint Guernica !

Le 26 avril 1937, en pleine guerre civile espagnole, les bombardiers allemands anéantissent la petite ville basque de Guernica. Pour la première fois dans l’histoire moderne, une population civile est sciemment massacrée par les militaires. À Paris, Picasso peint son célèbre tableau en réponse à l’horreur.

 Fouler des pieds les ruines, marcher sur les décombres d’une ville sous lesquels on imagine les corps ensevelis… Dans le parcours de cette originale salle du Musée de la Paix à Guernica ( Gernica y Luno en espagnol, Gernika-Lumo en langue basque) où le plancher est vitre transparente, certains visiteurs déambulent ainsi avec d’infinies précautions, osant à peine marquer le pas, tant l’émotion est forte ! Le sol vibre, le bruit assourdissant des bombardiers en approche envahit l’espace.

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En ce mois d’avril 1937, la guerre civile en Espagne fait rage depuis neuf mois déjà. Le général Franco, soutenu par une partie de l’armée, n’a pas admis le choix de ses concitoyens et s’oppose par la force, depuis juillet 36, au gouvernement républicain sorti démocratiquement des urnes. Au nord du pays, le Pays basque subit les conséquences de la guerre civile. Mobilisation et rationnement touchent toutes les familles, des réfugiés commencent à affluer, la frontière avec la France est proche… Dans ce contexte particulier, la petite ville de Guernica représente plus qu’une paisible bourgade, plus qu’un point anodin sur la carte du conflit. « Gernika est la capitale spirituelle du Pays basque, s’attaquer à Gernika c’est vraiment s’attaquer à un symbole », rappelle Iratxe Momoitio Astorkia, la jeune directrice du Musée de la Paix. « Celui d’un peuple à l’esprit libre et indépendant, celui d’un pays à l’identité forte et reconnue ». Franco ne s’y trompe pas, les historiens attestent qu’une réunion s’est tenue à Hendaye quelques jours avant le bombardement entre généraux franquistes et militaires allemands.

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Le 26 avril, c’est jour d’affluence à Gernika, c’est jour de marché. C’est le jour que choisit la Légion Condor, la sinistre unité aérienne créée par Hitler, pour piquer sur la ville : obus, bombes incendiaires, mitraillage des civils en déroute par des vols en rase-mottes… En près de quatre heures, 50 tonnes de bombes et 3000 engins incendiaires lâchés ! Ville anéantie, gigantesque incendie, 300 morts et des milliers de blessés, l’horreur à son comble. Comme le souligne Alain Serres dans Et Picasso peint Guernica publié chez Rue du monde, « le bombardement de Guernica marque l’histoire des hommes : il est le premier qui vise une population aux mains nues, non une cible militaire« .

En son atelier des Grands – Augustins à Paris, à la lecture de la presse Picasso découvre l’ampleur de la tragédie. C’est décidé, en réponse à la commande que lui a passée la République espagnole pour la prochaine Exposition internationale qui ouvrira bientôt à Paris, Picasso peindra « Guernica ». Le 1er mai 1937, il se met au travail et couche sur le papier ses premiers croquis : un cheval hennissant, une tête de taureau, un visage d’enfant… Dès les premiers jours, s’impose aussi à l’esprit du peintre l’idée d’une grande fresque : au final, près de huit mètres sur quatre ! Grâce aux dizaines de documents contenues dans le livre conçu par Alain Serres, chacun plonge alors véritablement dans le processus de création. « Une démarche passionnante », avoue l’auteur, « tel ce tout premier dessin de Picasso lorsqu’il apprend l’événement : la porteuse de lumière y apparaît déjà comme si, dans la nuit de l’horreur, l’artiste ne veut surtout pas perdre espoir ! Plus d’une centaine d’esquisses suivront, c’est important que les enfants en particulier découvrent ce colossal chantier ». Pour Alain Serres, il est évident que l’immersion dans l’élaboration de l’œuvre met à mal un point de vue un peu primaire mais fort répandu : « c’est facile de faire un Picasso ! ».

Proximité géographique oblige, la ville française d’Hendaye fut aussi durement ébranlée, tant par les événements de la guerre d’Espagne que par le bombardement de Guernica. « Dès l’été 1936, Hendaye assistait depuis les berges de la Bidassoa à la bataille et à l’incendie d’Irun, la ville frontière voisine.  Seul un pont nous sépare, ou nous réunit », témoigne Marie-Carmen Nazabal, la maire – adjointe à la culture. « Beaucoup comprirent que la déferlante des avions d’Hitler et de Mussolini annonçait la seconde guerre mondiale. L’arrivée massive de réfugiés a fait ainsi de notre ville une cité d’accueil, beaucoup de ces réfugiés se sont installés définitivement à Hendaye et bon nombre d’Hendayais aujourd’hui en sont les descendants. Pour moi comme pour mes frères et sœurs, Guernica est tout un symbole, mon père y est né ! ». Yonnel Liégeois

PICASSO, LE LIVRE

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« Ce qui importe avec ce livre, c’est permettre aux petits et grands de cheminer avec un artiste à la parole multiple qui n’hésite pas à pousser un cri contre la barbarie », témoigne avec force Alain Serres. Outre que Et Picasso peint Guernica soit un formidable outil pour apprendre à lire un tableau dans la foulée du souffle créateur d’un artiste, l’ouvrage invite aussi chacun, à la suite de Picasso, à prendre plume ou pinceau pour imaginer de nouveaux « Guernica », en peinture – en littérature – en musique – en film, pour secouer les consciences engourdies. Comme l’affirme Alain Serres, « le monde a plus que jamais besoin d’art et de culture pour ne pas perdre le nord« . Un livre de référence, un bel objet à se procurer d’urgence qui, dans un double mouvement, place d’emblée le lecteur au cœur de l’idée de résistance et au sommet de l’inventivité artistique. Y.L.

Et Picasso peint Guernica, Alain Serres : éditions Rue du monde, 56 pages (dont une quadruple page centrale reproduisant le célèbre tableau, 70 images et photographies), 23€90.

GERNIKA, LE MUSEE

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« Au Musée de la paix de Gernika, nous recevons beaucoup de groupes scolaires. Et des visiteurs adultes, majoritairement en provenance de Catalogne, d’Angleterre, d’Allemagne ou de France », souligne Iratxe Momoitio Astorkia, philologue de formation et directrice du musée. « Notre projet muséologique, mis en œuvre depuis 1998 ? À partir de l’événement tragique d’avril 1937, proposer une thématique centrée sur la culture de la paix et organisée autour de trois questions : qu’est ce que la paix ? Qu’est ce que l’héritage de Gernika ?  Qu’en est-il aujourd’hui de la paix dans le monde ?« . En lien avec chercheurs et historiens, le musée participe aussi à la collecte de la mémoire des derniers survivants, organise colloques et expositions en partenariat avec les musées étrangers, tel celui du Mémorial de Caen. Le rêve de la jeune directrice ? Dans son souci d’éducation à la paix, rénover la partie du musée consacrée au conflit basque… « Il nous faut sortir de l’amalgame entre terrorisme et identité basque. Moi qui, depuis mon enfance, suis habituée à vivre dans le conflit, je suis en même temps fière de diriger ce musée dévolu à la construction de la paix. Ici comme ailleurs, il reste encore beaucoup de chemin et de travail à faire, le musée y contribue, pour ouvrir le dialogue et sortir de la spirale de la souffrance et de la mort ». Y.L.

Musée de la Paix : Foru Plaza 1, 48300 Gernika-Lumo (ouvert du mardi au dimanche. Tél. : (34) 94 627 02 13).

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Les déserts du monde

Jusqu’en novembre 2025, le Museum national d’histoire naturelle (75) propose Déserts. Une grande exposition sur les milieux les plus extrêmes de notre planète, des vastes étendues désertiques aux paysages glaciaires des pôles, et sur l’adaptation du vivant au cœur de territoires inhospitaliers. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°377, avril 2025), un article de Catherine Halpern.

Un tiers des terres émergées de notre planète sont des déserts ! Mais ils sont loin de tous ressembler au stéréotype de l’étendue de sable sous un soleil de plomb. Une passionnante exposition du Museum national d’histoire naturelle donne à voir les différents visages du désert tant du point de vue de ses paysages que de sa faune et de sa flore, ou des occupations humaines. Du désert d’Atacama (Chili) ou de Gobi (Chine et Mongolie) à celui du Sahara, glacés ou brûlants, les déserts ont en commun une aridité et des températures extrêmes. Ils offrent des panoramas souvent spectaculaires mais peu propices à la vie. Un défi permanent pour la faune et la flore qui sont parvenues à s’adapter à ces conditions de diverses manières.

Des humains ont eux aussi réussi à élire domicile dans ces contrées inhospitalières. C’est ainsi qu’ils ont développé une garde-robe adaptée., des vêtements longs et amples des Touaregs aux tenues à multiples couches de fourrure des Inuits. Pour habiter le désert, les humains ont déployé deux stratégies principales : transformer leur milieu, notamment avec la création d’oasis, ou étendre leur mobilité de point d’eau en point d’eau ou de pâturage en pâturage. Même si le nomadisme tend à disparaître… Les déserts sont pour les chercheurs, biologistes, géologues ou anthropologues, un terrain d’exploration exceptionnel.

Un terrain d’exploration toutefois menacé : le réchauffement climatique remet en cause la survie d’animaux qui ont poussé à l’extrême leurs capacités physiologiques. Catherine Halpern

« Déserts », Museum national d’histoire naturelle : Jusqu’au 30/11/25, tous les jours de 10h à 18h. Grande Galerie de l’évolution, 36 rue Geoffroy Saint-Hilaire, 75005 Paris (Tél. : 01.40.79.56.01).

Pour ses 35 ans, Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule ! « Entièrement pensée et rénovée, la pagination augmentée et la maquette magnifiée », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 377 (avril 2025), un remarquable dossier sur l’intelligence artificielle (L’IA peut-elle penser à notre place ?) et un formidable sujet sur Giordano Bruno, le chasseur d’infini (1548-1600) : d’une pensée révolutionnaire sur l’infinité de l’univers au bûcher de l’Inquisition ! Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons la lecture. Yonnel Liégeois

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