Au théâtre des Halles, en Avignon (84), Jacques Osinski présente En attendant Godot. Le metteur en scène s’empare de la pièce la plus célèbre de Samuel Beckett en insufflant à ses personnages une humanité désespérée autant que fantastique. Un plaisir durable pour le spectateur, une salle debout !
Décor. Un arbre sec comme une trique. Un gros caillou usé par le temps. Et le ciel, traversé de nuages sombres, avant que la lune ne fasse une entrée brumeuse. Le metteur en scène Jacques Osinski (scénographie de Yann Chapotel), magnifie le matériau brut et le verbe. Il a choisi la version que Samuel Beckett valida en 1984, en ligne directe avec la mise en scène de l’auteur à Berlin en 1975. Insufflant une bonne dose de malice, Samuel Beckett expliquait qu’il avait écrit ce Godot en un temps où « il ne connaissait rien au théâtre ». La pièce date de 1948, elle fut publiée en 1952, aux éditions de Minuit à Paris. Elle est la plus célèbre du dramaturge d’origine irlandaise.
Rangée un peu vite sur le rayonnage du théâtre de l’absurde, elle pose toujours des questions. Même si l’on ne croit plus guère que Godot, dont on ne sait finalement rien, viendra un jour. Pourtant subsiste un doute. Jacques Osinski avait déjà monté La dernière bande, Cap au pire, l’Image et Fin de partie. Avec une partie de l’équipe fameuse que l’on retrouve ici. Jacques Bonnaffé est Vladimir et Denis Lavant Estragon, Jean-François Lapalus est le soumis Lucky, Aurélien Recoing étant le maître Pozzo. Celui-là même qui donne un os à ronger à qui a faim. Celui qui boit du vin à la barbe des autres. Sur l’écran, apparaît Léon Spoljaric Poudade, en jeune messager. La machine fonctionne comme une horloge suisse.
Chacun est à la place qui lui convient. Et tous participent de la même fête des mots et de leur sens. Avec une bonne dose d’humour. En attendant Godot peut être une longue attente. Car il faut tenir la durée de la pièce. Ici, deux heures quinze, bon poids. Mais elle peut aussi se révéler source d’un plaisir durable pour le spectateur : au moment des longs saluts, une salle debout ! Gérald Rossi, photos Pierre Grosbois
En attendant Godot, Jacques Osinski : jusqu’au 26 juillet, 21h00. Théâtre des Halles, 22 rue du Roi René, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.76.24.51).
À la Scala d’Avignon (84), Ariane Ascaride propose Touchée par les fées. Sur un récit de vie confié à Marie Desplechin, entre humour et émotion, pétulance et autodérision, la comédienne égrène ses souvenirs. De l’enfance à l’aujourd’hui, une déclaration d’amour à la scène pour la gamine issue des milieux populaires de Marseille.
Comme pour d’autres avant elle, la valeur n’a point attendu le nombre des années ! De là à prétendre que la jeune Ariane fut une âme bien née, il ne faut tout de même pas abuser… Dès l’enfance, la gamine foule les planches. Sous la houlette du padre, son napolitain de père, coiffeur de métier mais directeur-metteur en scène d’une troupe de théâtre amateur… Le bel italien, tombeur de ces dames au grand dam de son épouse au point que le couple n’échangera plus une seule parole au fil de leur vie commune, est alors fier de sa fille. Dans ce quartier populaire de Marseille, pour la famille Ascaride, à défaut de la misère, la pauvreté a droit de cité. Le pastis et le drapeau rouge aussi, coco de père en fille, la culture également : le théâtre de Bretch pour le maître barbier, les grands airs d’opéra pour la mère de famille.
Entre représentations théâtrales et séances de tournage, d’un rendez-vous l’autre au fil d’un petit noir ou d’une tasse de thé, Ariane Ascaride a confié quelques séquences de vie marquantes à la romancière Marie Desplechin, son amie et complice. Pour offrir au final Touchée par les fées, fada en langage méridional, un récit chargé d’un lourd vécu oscillant entre soleil lumineux de la Canebière et grisailles d’un quotidien assombri par les querelles familiales, grands bonheurs de la petite enfance et amours interdites d’un père dont il sera longtemps fait silence.
« Je viens une dernière fois convoquer ces personnages, des êtres simples mais capables de croire aux fées, aux sorcières, aux anges », confie Ariane l’espiègle qui n’en perd jamais ni son humour, ni son latin ! Qui se veut témoin d’un héritage complexe, « la vie d’hommes et de femmes qui laissent à leurs descendants des pépites d’or et de bouts de charbon ». Une parole, superbement animée et chantée sous la houlette de Thierry Thieû Niang, talentueux metteur en scène : quelques valises à souvenirs, une dizaine d’images accrochées aux épingles à linge, trois bouts d’étoffe et un doudou, enthousiasme et optimisme à foison, la magie opère, plaisir et émotion sont à l’affiche de la Piccola Scala.
Formidable conteuse, la Jeannettede Robert Guédiguian, duo gagnant italo-arménien, n’a rien perdu de sa générosité, de sa verve et de sa spontanéité. Sous la plume gracieuse de Marie Desplechin et le regard aérien de Thierry Thieû Niang, l’attrait de l’à-venir l’emporte sur la nostalgie du temps écoulé. Entre révoltes, douleurs et combats, entre la folle passion des planches et l’amour du grand écran, un spectacle d’où l’on ressort grandi et ragaillardi ! Yonnel Liégeois, photos Louie Salto
Touchée par les fées, Ariane Ascaride : jusqu’au 27/07 à 11h50, relâche les 14 et 21/07. La Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon. (Tél. : 04.65.00.00.90).
Artiste et citoyenne
Le 7 avril, l’Adami, la société de gestion des droits des artistes, a décerné le « Prix de l’artiste citoyenne 2025 » à Ariane Ascaride. La comédienne a décidé de reverser les 10 000 euros du prix à l’Aasia, « une association peu connue qui œuvre à aider et soulager les migrants sur la route de l’exil et dans les camps de rétention ». Depuis janvier 2020, l’Aasia se déploie avec son programme « On the Road » sur les îles grecques de Samos et de Chios. « On dit souvent que je suis une artiste engagée, mais citoyenne, quel beau mot ! ».
Au Lila’s, en Avignon (84), Sarah Pèpe propose Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. De la déchéance sociale à un possible devenir, un spectacle qui croit en la force du « commun, commune » et aux lendemains qui chantent.Sans oublier les autres spectacles à l’affiche du théâtre.
Théâtre atypique dirigé par Romane Bernard et François Nouel, lieu emblématique en Avignon depuis 2015, Les Lila’s se revendique scène ouverte aux auteures, interprètes ou chorégraphes, toutes femmes au talent certain qui proposent leur vision du monde diverse et colorée. Un regard sur la vie et la société longtemps monopolisé par les hommes, privant de parole la moitié de l’humanité ! « Faire entendre les invisibilisées, les minorées, les silenciées enrichit l’imaginaire collectif », témoigne Sarah Pèpe, la directrice artistique du Local des autrices, relais parisien où leur voix plurielle a droit de cité et où nous avons vu en avant-première la plupart des spectacles présentés au festival. Osez découvrir et applaudir la révolte qui monte et gronde, celle d’artistes d’une incroyable force créatrice et poétique ! Yonnel Liégeois
Toute habillée de vert ce soir-là, on place son espérance là où l’on peut, Mme Gluck sort la tête de sa poubelle ! Pour nous conter une peu banale histoire de sac à dos… Celui qu’elle a offert à sa fille, prétendument acheté et qui a causé sa perte. Un sac d’école presque neuf, récupéré dans les ordures mais identifié par la copine de classe, la petite « bourge » du quartier aux moyens financiers illimités. La honte pour l’autre gamine qui refuse de retourner en classe, se brouille avec sa mère traitée de menteuse et de voleuse.
Pour se racheter, Mme Gluck ose alors ce qu’elle a toujours refusé : souscrire des crédits à la consommation ! Et de s’endetter, d’accumuler les achats compulsifs, entre l’être et l’avoir se fourvoyer en pensant faire le bonheur de sa progéniture. Jusqu’à l’engrenage fatal : l’incapacité à rembourser ses emprunts et à payer son loyer, l’expulsion de son domicile, la galère et le chômage. La vie à la petite semaine, dans les poubelles.
Auteure, metteure en scène et interprète, directrice artistique du Local des autrices (75), Sarah Pèpe se joue des mots pour nous dépeindre une réalité sociale qui, aujourd’hui, touche une bonne part de nos concitoyens : la précarité, la pauvreté qui frappe tout un chacun. Pour un accident de la vie, une maladie, une séparation, une dépression… Surtout dans un monde où le luxe s’affiche à toutes les devantures, où la publicité vend du bonheur sur tous les écrans, où l’argent des uns nargue sans vergogne le peu de moyens des autres. Ni pathos ni prise de tête sur scène, mais une folle énergie et force humour : une vraie poubelle, quatre épingles à linge et deux bouts de drap blanc, un puissant ventilateur pour imager le vent de folie qui bouscule sa vie, la mère de famille refuse de sombrer ! Dans une mise en scène minimaliste et un espace confiné, un sursaut de dignité qui éclate dans une explosion de sons et lumières.
L’évidence s’impose : non, elle n’est pas toute seule, Mme Gluck, d’autres vivent la même galère ! Allez-y donc toutes et tous l’applaudir, surtout les femmes premières victimes des crises sociales, osez traverser la rue et, comme elle, espérer en de possibles lendemains qui chantent. Malgré les injonctions, diktats et lois qui oppressent, oppriment et répriment. Les mots reprennent sens, la vie des couleurs. Entre croître et croire, il nous faut choisir ! Yonnel Liégeois.
Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension, de et avec Sarah Pèpe : jusqu’au 26/07 à 14h15, relâche les mercredi. Théâtre Les lila’s,8 rue Londe, 84000 Avignon (Tel : 04.90.33.89.89).
Quand les femmes entrent en scène
– Celle qui (jusqu’au 14/07, 10h30) : Devant la glace, elle se veut et se fait belle ! Prête à sortir, à courir à la conquête du monde… Las, bloquée chez elle, elle se met à penser, à réfléchir : et si toute cette vie trépidante n’était qu’illusion ? La femme entreprenante, gagnante mais image bien pensante de la femme perdante, recluse dans un rôle assigné ? Romane Kraemer dans un « seule en scène », convaincant et percutant.
– L’apparence des choses (du 15 au 26/07, 10h40) : Au lendemain de la mort de son compagnon, Jade l’écrivaine a perdu goût de vivre et inspiration. Peut-être est venu le temps de s’interroger sur soi-même, de renaître à ses propres aspirations… Sous les accords de guitare, des instants de vie amoureusement écrits et interprétés par Alison Demay.
– Vivre nue (jusqu’au 26/07, 12h25) : La poésie incarnée ! Des doigts et de la voix, derrière et devant son piano, pour un bref instant son corps nu dans un éclair de lumière, Fane Desrues se révèle ensorcelante ! Un concert qui vous déshabille, où l’intime se pare de mille couleurs et saveurs… Avec sensualité et douceur, une voix pure qui monte dans les cintres et transporte le public au plus profond de ses rêves et sensations.
– L’histoire de la fille d’une mère (jusqu’au 26/07, 16h00) : Elle est déçue, elle souhaitait un garçon, elle accouche d’une fille ! Une malédiction qui s’abat sur la mère autant que sur la fille, qui nous est contée sur trois générations… De l’humour acerbe, de l’émotion à fleur de peau, Émilie Alfieri joue de toutes les nuances pour révéler combien l’enfance d’une enfant, brimée dans son statut de fille, marque durablement sa future vie de femme. Du poids de l’héritage familial, avec conviction et sensibilité.
– Mal élevée (jusqu’au 26/07, 18h00) : Elles l’affirment et le revendiquent haut et fort, Astrid Tenon et Laetitia Wolf furent mal élevées, en fait plus précisément élevées mal ! Il est temps d’en finir avec la politesse, de cesser de sourire en réponse à des propos violents ou déplacés. Surtout lorsqu’on est femme éduquée à se taire, acquiescer et encaisser… D’une énergie débordante, entre humour et sérieux, les deux comédiennes nous en mettent plein la vue. De la soumission à la libération.
Le local des autrices
Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.
« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités. Mon objectif ? Donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.
Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité. Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne
Sur le plateau de la Carrière Boulbon (13), dans le cadre du festival d’Avignon, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte présentent Brel. Un spectacle imaginé à partir du répertoire du grand Jacques, un hommage intime qui se conjugue à deux, à l’ombre d’une voix.
Cela fait quarante-cinq ans qu’Anne Teresa De Keersmaeker danse, explore l’art de danser, créant des figures basées à la fois sur une approche géométrique et philosophique, accordant à la musique, classique ou contemporaine, une attention particulière, créant des espaces de dialogue et d’échange entre les gestes des danseurs et une partition de Bach ou de Steve Reich, de Schönberg ou de Miles Davis. Cela fait moins longtemps que Solal Mariotte, 25 ans, danse. Ses premières amours : le breakdance, l’univers des battles et des jams. Passage au conservatoire d’Annecy avant d’intégrer, en 2019, P.A.R.T.S., l’école dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker. En 2023, au Festival d’Avignon, il est distribué dans la chorégraphie de De Keersmaeker, Exit Above, un chassé-croisé dansé et chanté entre le blues organique des origines de Robert Johnson, et la Tempête de Shakespeare.
Un solo sur La Valse à mille temps
Elle a grandi en compagnie de Brel, ils sont belges tous les deux, ont en commun ce plat pays dont les paysages s’étirent vers une ligne d’horizon inaccessible mais vous poursuivent toute votre vie. Il a grandi sous d’autres cieux musicaux. Brel, il aime. Pas tout, dans le désordre, mais suffisamment pour proposer, dans le cadre de ses études, un solo sur la Valse à mille temps. Il est là, le point de départ de cette aventure, de ce spectacle au nom qui claque et rebondit contre la forteresse naturelle de la carrière de Boulbon.Brel. Tout commence par une ancienne chanson du répertoire qui jaillit des entrailles de la terre, le Diable, écrite en 1954. « Ça va », répète Brel, un brin provocateur, pas mal ironique devant l’état du monde. C’est un Brel en noir et blanc, encore débutant. Seul devant un micro, accompagné d’une guitare, la voix est déjà sûre, affirmée. Sur l’immense plateau vide cerné par sa muraille naturelle, un micro sur pied dans un rond de lumière vide. Les paroles de la chanson s’affichent mais nul ne songe à « karaoker » dessus. Le silence tient du recueillement.
La voix de Brel s’élève dans le ciel. Anne Teresa De Keersmaeker s’avance en tailleur-pantalon gris, col roulé noir. Elle tourne et tourne autour du cercle de lumière qu’elle ne franchira pas. C’est la place de Brel. Il sera le troisième personnage du spectacle. Au loin, on entend des exclamations qui parviennent à peine à parasiter la voix du chanteur. Solal Mariotte est tout en haut de la falaise, il ne rejoindra le plateau qu’après avoir dévalé les échafaudages métalliques qui surplombent le plateau. De Keersmaeker et Mariotte vont danser sur une petite trentaine de chansons qu’ils ont choisies ensemble. Un 33-tours bien à eux, un bon vieux vinyle où l’on retrouve la Fanette, les Bourgeois, les Flamands versus les Flamingants, la Chanson des vieux amants, Vesoul, Amsterdam, Bruxelles, Quand on a que l’amour… Une traversée dansée d’un récital taillé sur mesure pour deux danseurs et un chanteur dont le visage, parfois, est projeté sur la paroi.
Chacun sa grammaire pour danser Brel
Seuls d’abord, éloignés physiquement… Il faudra attendre de longues minutes pour que Mariotte croise De Keersmaeker sur le plateau, chacun dansant son Brel avec sa propre grammaire. L’une fougueuse, aux figures chorégraphiques acrobatiques syncopées et pourtant synchrones avec les lignes mélodiques des chansons ; l’autre à la gestuelle minimaliste et précise se déployant en cercles concentriques dont le centre ne cesserait de se déplacer. Plus tard, De Keersmaeker va se dénuder. Sa silhouette joue à cache-cache avec les lumières. De ses bras elle enlace son corps, tandis que sur son dos, ses fesses, est projeté le visage de Brel. On retient son souffle devant la beauté du geste. On oublie le discours sur l’intergénérationnel, la différence d’âge, la belgitude… Dans les chansons, on entend un Brel agacé par l’hypocrisie des puissants. Son humanisme passe par des piques envoyées au détour d’une phrase, d’un mot. Et puis, il nous parle d’amour, il fait danser l’amour au rythme d’une Valse à mille temps, d’un Tango funèbre, tandis que l’accordéon de Marcel Azzola chauffe, chauffe…
La magie opère, entre les paroles sublimées par les gestes des danseurs. Entre les solos, deux duos, joyeux, un peu chaplinesques, et toujours les chansons de Brel, qui se suivent dans un ordre chronologique : l’enfance, la jeunesse, la maturité, la vieillesse jusqu’à la mort avec Jojo, composé en 1977, qui figure dans le dernier album de Brel. 1954-1977, la boucle est bouclée, le bras du tourne-disque tourne dans le vide et on imagine le vinyle craquer sous les coups de butoir de l’aiguille. Les projecteurs s’éteignent. Noir, les danseurs et Brel se sont éclipsés. Fin de ce gala hors d’âge, hors du temps. Marie-José Sirach, photos Christophe Raynaud de Lage
BREL, Anne Teresa De Keersmaeker et Solal Mariotte : jusqu’au 20/07, à 22h00. La carrière Boulbon, 13150 Boulbon (Tél. : 04.90.14.14.14).
Au théâtre de la Scala d’Avignon (84), Marie Torreton présente Prière aux vivants. Le récit de Charlotte Delbo, résistante et rescapée des camps de la mort : dans la nuit d’Auschwitz, la solidarité entre femmes et une lueur d’espérance au cœur de l’inhumanité. Entre horreur et douceur, un spectacle d’une rare puissance.
Seule une petite lumière pour éclairer la scène de la Scala… Une femme s’avance, belle dans le clair-obscur, le visage serein. Les mots s’échappent, d’abord timidement, pour s’envoler ensuite en un flot continu. Prière aux vivants ? Un long monologue, comme l’interminable appel du matin dans la cour d’Auschwitz, le corps dans le froid et les pieds dans la neige. Et Charlotte Delbo (1913-1985) de se réciter Le Misanthrope pour résister, ne pas sombrer ! L’ancienne assistante de Louis Jouvet, au théâtre de l’Athénée, se souvient tandis que des femmes tombent d’épuisement à ses côtés, d’autres sélectionnées et emportées sur le chemin du crématoire.
« Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs aux autres inimaginable, c’est difficile de revenir.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs qui n’est nulle part, c’est difficile de revenir. Tout est devenu étranger dans la maison pendant qu’on était dans l’ailleurs. Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort, c’est difficile de revenir et de reparler aux vivants.
Qu’on revienne de guerre ou d’ailleurs, quand on revient de là-bas et qu’il faut réapprendre, c’est difficile de revenir ».
De la trilogieAuschwitz et après, le titre de la pièce emprunté àPrière aux vivants pour leur pardonner d’être vivants, Marie Torreton a puisé des images qui racontent l’horreur absolue, l’innommable. Pour les confier au plus près du public, sobrement, sans pathos superflu… Un contraste saisissant entre la douceur de la voix et la violence insoutenable des faits et gestes qui nous sont narrés : promiscuité et insalubrité des baraquements, faim et soif qui taraudent les organismes, odeur de la mort et des fumées qui s’élèvent dans le ciel.
« Je vous en supplie, faites quelque chose. Apprenez un pas, une danse, quelque chose qui vous justifie, qui vous donne le droit d’être habillé de votre peau, de votre poil. Apprenez à marcher et à rire, parce que ce serait trop bête à la fin. Que tant soient morts, et que vous viviez sans rien faire de votre vie ».
De temps à autre, la comédienne esquisse un geste, se rapproche et plonge son regard dans celui des spectateurs. L’émotion à fleur de peau, alors reprennent vie les visages des compagnes d’infortune de Charlotte Delbo, Viviane et Lulu, Cécile et les autres. Solidaires dans l’enfer du camp, certaines condamnées à une mort annoncée, toutes dont la survivante a fait promesse de perpétuer le souvenir.
Dans la mise en scène épurée de Vincent Garanger, Marie Torreton épouse avec délicatesse les maux et mots de la rescapée. Une parole murmurée qui force le respect, une précieuse invitation à écouter, dans un silence haletant, celle qui se remémore et se récite incessamment 57 poèmes pour rester debout, qui sans la poésie aurait sombré dans une nuit sans fin mais en est revenue… Un voyage au bout de la nuit dont il est pourtant difficile de revenir, « quand c’est d’un ailleurs où l’on a parlé avec la mort ». Du temps d’avant au temps présent, jaillit alors la lumière pour éclairer notre devenir, faire face à l’adversité et chanter la fraternité. Un spectacle d’une rare puissance. Yonnel Liégeois, photos Thomas O’Brien.
Prière aux vivants, Marie Torreton : jusqu’au 27/07 à 10h10, relâche les 14-21/07. Théâtre de la Scala, 3 rue Pourquery de Boisserin, 84000 Avignon (Tél. : 04.65.00.00.90).
L’une au théâtre Présence Pasteur d’Avignon (84), l’autre en la salle Tchaïkovski du Conservatoire de danse, Violette Campo et Pauline Ribat présentent Mémoire de fille. L’adaptation du récit d’Annie Ernaux, au titre éponyme, qui dissèque au scalpel le corps intime de l’adolescente qu’elle fut. La mise à jour de l’expérience fondatrice de sa première aventure sexuelle.
« L’idée que je pourrais mourir sans avoir écrit sur celle que très tôt j’ai nommée « la fille de 58 » me hante », Annie Ernaux peut donc être apaisée.. . En revanche, pour le lecteur ou plutôt la lectrice, pour peu qu’elle ait vécu sa prime jeunesse avant 68, à la lecture de Mémoire de fille tout se bouscule, remonte à la surface à son grand dam parfois…. La jeune Annie Duchesne, future Ernaux, pour la première fois quitte ses parents, et le bourg d’Yvetot, pour être monitrice dans une colonie de vacances d’un village de l’Orne. « Je la vois arrivant à la colonie comme une pouliche échappée de l’enclos, seule et libre pour la première fois, un peu craintive ». Vertige d’une indépendance pour laquelle elle n’est guère armée. « La mixité la déconcerte… Au fond, elle ne connaît pour parler aux garçons que le mode de la joute populaire, à la fois défensive et encourageante, faite d’aguicherie et de moquerie dans les rues où ils suivent les filles ». La fille rêve de s’intégrer au groupe des moniteurs et monitrices mais « elle n’a aucune pratique d’autres milieux que le sien, populaire d’origine paysanne, catholique ».
Un désir d’homme sans retenue
Le samedi suivant son arrivée, elle assiste à sa première surprise-partie : H est là, « grand, blond et baraqué ». Ils dansent. « Elle est troublée parce qu’il ne cesse de la fixer intensément…..elle n’a jamais été regardée avec des yeux aussi lourds ». Il a à peine quelques années de plus qu’elle mais il a le prestige de la fonction, il est le chef des moniteurs. Ce n’est pas un garçon, c’est un homme qui la fascine et qu’elle suit docilement dans sa chambre. Tout s’accélère. « Elle n’en revient pas de ce qui lui arrive… Il va trop vite… Elle est subjuguée par ce désir qu’il a d’elle, un désir d’homme sans retenue… Elle dit qu’elle est vierge… Elle crie. Il la houspille, « j’aimerais mieux que tu jouisses plutôt que tu gueules ». Il ne parvient pas à la pénétrer. Mais, déjà, elle est totalement à lui de corps et d’esprit. Elle raconte fièrement son aventure à qui veut l’entendre mais à peine plonge-t-elle dans le vertige romantique de ce premier amour qu’il la délaisse pour une blonde, sans doute moins empotée… « Elle est dans l’affolement de la perte, dans l’injustifiable de l’abandon ».
Elle l’attend, le guette, espérant un signe de lui, même par pitié, en vain. Sur son passage, les quolibets fusent, « je ne suis pucelle que vous croyez ». Elle fait fi des sarcasmes pour continuer à faire partie du groupe. Elle est ivre de la découverte de la force de son désir (à défaut de plaisir). « Depuis H, il lui faut un corps d’homme contre elle, des mains, un sexe dressé. L’érection consolatrice ». Elle est grisée par les désirs qu’elle suscite, faisant fi des recommandations maternelles, « elle a toujours été tenue par sa mère à l’écart des garçons comme du diable ». Ivre de liberté, elle pactise désormais allègrement avec le diable et collectionne les diablotins tout en préservant son intégrité virginale ! Était-elle « une avant-gardiste de la liberté sexuelle, un avatar de Bardot dans « Et Dieu créa la femme » qu’elle n’a pas vu… ? », s’interroge Annie Ernaux. Sur la glace de son lavabo, elle découvre « Vive les putains » écrit avec son dentifrice rouge Émail Diamant. L’injure rappelle les humiliations infligées à cette époque aux adolescentes fille-mères recluses dans les asiles maternels par la bonne société quand religieuses ou sages-femmes laïques leur lancent des « comment, à 15 ans, pouvez-vous coucher avec des hommes …? ». Alors qu’elles étaient enceintes d’un garçon de leur âge, leur premier et unique amour …
Des maux, mais pas les mots…
Le 11 septembre 1958, la veille de son départ de la colonie de vacances, H lui fera l’aumône d’une ultime (partie de) nuit, qui réactive sa dépendance et ses faux espoirs. L’auteure n’en finit pas de s’étonner de la « disproportion inouïe entre l’influence sur ma vie de deux nuits avec cet homme et le néant de ma présence dans la sienne ». Effectivement. Si, à son retour, elle fanfaronne de ses expériences auprès de ses amies, elle ne réalise pas qu’elle a vécu un séisme dont l’onde de choc se propagera dans tout son corps. Si elle n’a pas encore Les mots pour le dire, comme le titrera plus tard Marie Cardinal, son corps aura très vite les maux pour lui dire de façon radicale. « Mon sang s’est arrêté de couler dès le mois d’octobre ». Aménorrhée, le diagnostic médical est tombé, rassurant la mère puisque « la tragédie n’a pas eu lieu ». Il faut comprendre que « c’est dans des romans devenus illisibles, des feuilletons féminins des années 50, qu’on peut approcher le caractère immense, la portée démesurée de la perte de la virginité. De l’irréversibilité de l’événement ».
Elle n’oublie pas H, elle est obsédée par le désir de le reconquérir l’été suivant. Pour parvenir à ses fins, elle pense qu’elle doit se transformer radicalement. Pour l’éblouir. Dans sa tête, un rétro-planning exigeant qui aura l’unique mérite de mobiliser son énergie : acquérir de nouvelles compétences (nager, danser, conduire), briller intellectuellement, devenir blonde, maigrir…. Le piège est là, dans ce dernier mot. « Depuis la rentrée de janvier, j’ai cessé de me nourrir au foyer d’autre chose que d’un bol de café au lait le matin, de la mince tranche de viande servie tous les midis, de la soupe le soir ». Elle craquera, bien sûr, notamment dans l’épicerie de ses parents. Elle glisse dans le tsunami de l’anorexie/boulimie. Elle fait cependant une bonne année scolaire en classe de Philo, ses résultats lui permettent de choisir de longues études. Pourtant, face à l’arrogance tranquille des filles de la bourgeoisie, elle intègre la différence de classe et rejoint finalement l’ambition modeste de son père qui « exulte quand il apprend qu’elle ne veut plus continuer, qu’elle veut entrer à l’École normale d’institutrice ». Brillamment reçue au concours d’entrée, deuxième sur soixante, elle intègre l’école en septembre 1959. Elle n’y fera pas long feu, « vous n’avez pas la vocation, vous n’êtes pas faite pour être institutrice ». Rejet brutal, mais salvateur.
Le deuxième sexe de Simone
Elle se rapproche d’une compagne de déboires à la rentrée de janvier 1960. Elles font un projet commun, « quitter l’École normale, aller travailler comme filles au pair en Angleterre, revenir et entrer à la fac de lettres en octobre ». La découverte des écrits de Simone de Beauvoir contribue, à cette époque, à de nombreuses prises de conscience. Le dépaysement de l’expérience anglaise l’aide à se dépoussiérer de la honte, à entreprendre sa reconstruction. A la rentrée universitaire, elle « vit dans une effervescence intellectuelle, une expansion heureuse ». Elle s’abonne aux Lettres Françaises fondées et dirigées par Aragon, lit Robbe-Grillet et Sollers. « A la première dissertation littéraire de mon groupe de travaux pratiques, j’ai eu la meilleur note ». La plénitude de l’esprit a raison enfin du corps qui cède. « Mon appétit est redevenu celui d’avant la colonie. J’ai revu le sang fin octobre ». Avec l’acharnement d’une archéologue et la précision d’une entomologiste, l’écrivaine ne néglige aucun signe, aucune trace pour s’approcher de sa vérité, plutôt de la vérité de l’instant. Comme toujours, lecteurs et lectrices ne lâchent un livre d’Annie Ernaux qu’à regret. Certainement parce que « écrire n’est pas pour moi un substitut de l’amour, mais quelque chose de plus que l’amour ou que la vie », confesse l’auteure.
Commence alors le travail de résonance en chacun(e)… « Il y aura forcément un dernier livre, comme il y a un dernier amant, un dernier printemps, mais aucun signe pour le savoir », écrit Annie Ernaux. Que cette mémoire de fille-là ne soit pas le dernier ouvrage de cette écrivaine majeure de notre temps. Chantal Langeard
Mémoire de fille, Violette Campo : jusqu’au 26/07 à 13h, relâche les 08-15-22/07. Présence Pasteur, 13 rue Pont-Trouca, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.74.18.54).
Mémoire de fille, Pauline Ribat : sous le patronage de la SACD, le 11/07à 16h, salle Tchaïkovski. Conservatoire de danse, 20 Rue Ferruce, 84000 Avignon (Tél. : 04.32.44.46.95).
Annie Ernaux, Nobel de littérature
Le jeudi 6 octobre 2022, l’Académie royale suédoise décernait son prix Nobel de littérature à Annie Ernaux. Chantiers de culture s’est réjoui fort de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901. Huit ans après Patrick Modiano, quatorze ans après Jean-Marie Gustave Le Clézio, Annie Ernaux est couronnée pour l’ensemble de son oeuvre : des Armoires vides, son premier livre en 1974 au Jeune homme paru en mai 2022.
En 1984, Annie Ernaux reçoit le prix Renaudot pour La place, en 2008 de multiples prix pour Les années, dont le prix de la Langue Française et le prix François-Mauriac de l’Académie Française… Du supermarché au RER, de l’avortement à la dénonciation de l’état d’Israël, de l’exploitation à la libération de la femme surtout, aucun sujet n’échappe à la réflexion et à la plume de l’écrivaine. Une femme d’intelligence et de cœur, native de Normandie et citoyenne de Cergy (95). Issue d’un milieu social modeste, une intellectuelle qui n’a jamais oublié ses origines malgré son intrusion dans un autre monde grâce aux études, professeure et agrégée de lettres.
Entre mémoire individuelle et mémoire collective, oscille la plume de la romancière. Qui refuse d’être identifiée sous le label « littérature autobiographique », même si ces écrits s’enracinent dans une enfance et une jeunesse, le rapport aux géniteurs et à une culture sociale qui lui sont propres…
« Je me considère très peu comme un être singulier, au sens d’absolument singulier, mais comme une somme d’expérience, de déterminations aussi, sociales, historiques, sexuelles, de langages, et continuellement en dialogue avec le monde (passé et présent), le tout formant, oui, forcément, une subjectivité unique. Mais je me sers de ma subjectivité pour retrouver, dévoiler les mécanismes ou des phénomènes plus généraux, collectifs ».
Annie Ernaux revendique une écriture « sans jugement, sans métaphore, sans comparaison romanesque », un style « objectif qui ne valorise ni ne dévalorise les faits racontés ». Affirmant haut et fort qu’il n’existe « aucun objet poétique ou littéraire en soi », et que son écriture est motivée par un « désir de bouleverser les hiérarchies littéraires et sociales en écrivant de manière identique sur des objets considérés comme indignes de la littérature, par exemple les supermarchés, et sur d’autres, plus nobles, comme les mécanismes de la mémoire ou la sensation du temps ».
Une oeuvre puissante, attachante et bouleversante, telles L’autre fille et Mémoire de fille… En 2011, est parue dans la collection Quarto une anthologie intitulée Écrire la vie, comprenant la plupart de ses écrits d’inspiration autobiographique et proposant un cahier composé de photographies et de larges extraits de son journal intime inédit.Yonnel Liégeois
L’oeuvre d’Annie Ernaux est publiée essentiellement chez Gallimard, dans la collection de poche Folio.
Au Balcon d’Avignon (84), Jean-Baptiste Barbuscia présente l’Étrangère. Une pièce librement inspirée de L’étranger, le roman d’Albert Camus publié en 1942. Presque aussitôt érigé en mythe littéraire transcendant, Roland Barthes saluant l’avènement d’une « écriture blanche », soit allusive, purgée de tout pathos.
Jean-Baptiste Barbuscia, jeune auteur de son état (c’est là son quatrième texte), a imaginé d’ingénieuses variations autour de « l’affaire Meursault », anti-héros par essence, meurtrier par inadvertance. La jeune étudiante impertinente (Marion Bajot) d’un professeur de lettres aux cours peu fréquentés (Fabrice Lebert) va l’entraîner, au nom de la figure épisodique de Marie Cardona, maîtresse de Meursault l’indifférent, dans une enquête préalable au procès, dont nous allons avoir sous les yeux les attendus proprement théâtraux. Au fil d’un jeu à deux très subtil, au cours duquel l’une et l’autre (tour à tour avocat, policier, complice présumé, juge ou concierge) auront à changer de personnage en un clin d’œil…
C’est-à-dire qu’est ainsi imagée, incarnée corps et âme en somme, dûment théâtralisée, la situation initiale conçue par le romancier. Si Camus n’est pas pris au pied de la lettre, son esprit demeure, dans un geste éperdu de reconnaissance. La fidélité à sa pensée est à voir dans le vif élan vers la lucidité qui circule tout au long de la représentation, jusque dans les traits d’humour à l’heure actuelle, par exemple lorsque l’enseignant désarmé s’essaie au slam, devant la jeune fille qui le met en boîte aussi sec.
Dans ce théâtre aux proportions proprement humaines, un peu moins de 200 places, la scène se peuple et se dépeuple vite d’accessoires habilement maniés par le duo des protagonistes (table, chaise, lampe de bureau, tableau où épingler les suspects de l’affaire…). Un drap blanc pour signifier le sable de la plage où Meursault, sous le soleil aveuglant, a tiré quatre balles sur L’arabe, devient, hâtivement replié, un cadavre de tissu. On doit à Sébastien Lebert d’élégantes vagues de lumière, judicieusement rythmées grâce à l’arrangement musical de Benjamin Landrin. De la sorte, le caractère concret de la scène ne jure donc nullement avec l’abstraction sous-jacente du texte. Jean-Pierre Léonardini
L’étrangère, Jean-Baptiste Barbuscia : jusqu’au 26/07 à 13h30, relâche les 10-17 et 24/07. Théâtre du Balcon, 38 rue Guillaume Py, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.00.80).
Au théâtre Transversal d’Avignon (84), Pierre Martot présente Le mythe de Sisyphe. Les dieux ont condamné Sisyphe à rouler un rocher jusqu’au sommet de la montagne pour retomber, toujours. Entre le tragique et l’absurde, la mise en espace magistrale de l’ouvrage d’Albert Camus.
Enveloppé d’un long manteau, feuillets en main, l’homme entre en scène. L’air grave dans la semi-obscurité, une petite table sur sa droite, le regard plongé dans celui du public… Pierre Martot, incroyable défi, s’est emparé du Mythe de Sisyphe, l’emblématique essai d’Albert Camus publié en 1942. Rien à voir avec de la philosophie dans le boudoir, un texte d’une haute intensité sur la condition humaine, le chaos et la révolte !
Le tragique et l’absurde
Qui est-il ce Sisyphe, dont le nom est inscrit dans l’imaginaire collectif ? Pour avoir trahi la parole des dieux, le fils d’Éole est condamné à remonter de toute éternité un rocher qui ne cesse de retomber du haut de la montagne… Une histoire bien enracinée dans la mythologie grecque dont Camus s’empare, à l’heure où Hitler sème la mort sur le continent européen : de l’antiquité à l’aujourd’hui, la condition humaine se réduit-elle donc au tragique, à l’absurde, à l’impossible d’un à-venir ? Comme l’existence de Sisyphe, l’homme est-il condamné à une vie de désespoir, le chaos en seule perspective ?
Tantôt parole susurrée, tantôt voix rugissante, tantôt fulminant bras levés, tantôt courbé et agenouillé sous le poids d’un symbolique rocher, sur les pas de Camus Pierre Martot invite à la révolte ! Nulle résignation, le salut de l’homme est dans l’action. C’est la première fois que ce texte de l’auteur de L’étranger est porté au théâtre : une première magistrale, qui exige du spectateur écoute et attention soutenues. De l’obscurité animale, il faut nous soustraire, avance l’écrivain philosophe, pour accéder à « la clarté blanche qui éclaire chaque objet dans la lumière de l’intelligence ». Plus fort encore, affirme-t-il, il nous faut imaginer Sisyphe heureux, il nous faut trouver et emprunter le chemin de la révolte, le seul « qui mène aux visages de l’homme, celui qui donne son prix à la vie et lui restitue sa grandeur ». Quels que soient nos échecs, les obstacles à surmonter, « la lutte pour gagner les sommets suffit à remplir un cœur d’homme ». Une incroyable ligne de vie, une belle leçon de philosophie ! Yonnel Liégeois
Le mythe de Sisyphe, Pierre Martot en collaboration avec Jean-Claude Fall : jusqu’au 26/07 à 12h10, relâche les mercredis. Théâtre Transversal, 10-12 rue d’Amphoux, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.86.17.12).
En tournée dans les centres de vacances de Bretagne, la metteure en scène Lisa Guez présente Loin dans la mer. Librement inspiré du conte d’Andersen, La petite sirène, un spectacle superbement interprété par l’originale bande de comédiens de l’Oiseau-Mouche.
Elle en rêve, la petite sirène, de cette belle paire de chaussures à talons ! Pour s’en aller, Loin dans la mer, rejoindre la terre ferme, retrouver son prince qu’elle a sauvé de la noyade et dont elle est tombée amoureuse… Un projet ambitieux, si l’amour a vocation à soulever des montagnes, pour l’heure il provoque bien des remous et des vagues. Au fond des mers, son audace surprend, étonne, désarçonne ses amis et proches. Les uns approuvent le projet fou de la petite sirène et l’encouragent, les autres s’interrogent et la mettent en garde : que sait – elle du monde des humains ? Que penser de ce garçon dont elle a juste entrevu le visage ? Prise aux filets de ses rêves et des belles histoires que ne cesse de lui conter la grand-mère des poissons, elle s’obstine et mord de plus belle à l’hameçon : quitter les bas-fonds et faire enfin surface !
Entre le monde d’en haut et celui d’en bas, comédiens et comédiennes (Marie-Claire Alpérine, Dolorès Dallaire, Chantal Foulon, Frédéric Foulon, Kévin Lefebvre) s’en donnent à cœur joie pour dépeindre les deux univers. Passant de l’humour à la tendresse, du rire aux larmes au fil des aventures de l’héroïne : contrainte de céder aux injonctions de la sorcière, condamnée à perdre la langue pour accéder à la forme humaine, incapable alors de raconter l’histoire de son amour transi à l’amoureux enfin retrouvé ! Une mise en scène inventive et enjouée, des lumières savamment dosées, quelques effets nuageux pour imager l’écume des vagues et la douceur des embruns qui colorent l’espace scénique…
Sise à Roubaix, composée d’artistes professionnels handicapés mentaux ou psychiques, la troupe de l’Oiseau-Mouche fait preuve d’un grand talent à nous conter cette histoire à l’inspiration et aux interrogations bien contemporaines : les chemins tortueux de l’amour entre fantasmes et vie réelle, entre le quotidien et l’imaginaire ? Le respect de la différence entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, les accidentés de la vie et les prétendus bien-portants ? Le droit de chacun à la parole, à s’exprimer quels que soient sa place et son statut ? Une tempête d’émotions, plaisir garanti aux quarantièmes rugissants, un spectacle pétillant de créativité ! Qu’on se le dise, la compagnie de l’Oiseau-Mouche fourmille de qualités. Auxquelles nous avions déjà goûté lors de Bouger les lignes-Histoires de cartes, la création de Bérangère Vantusso.
Un plaisir renouvelé, lorsque la chorégraphe Julie Desprairies avait ouvert la saison avec un spectacle de belle intelligence et de haute créativité : de la cave au grenier, un périple poético-ludique, à forte dose humoristique, des lieux où ils chantent, répètent et jouent. L’un dansant en un langoureux déshabillé, l’autre psalmodiant tirades et vers avec force conviction, l’une jouant à la transformiste dans la réserve des costumes, l’autre déclamant divers couplets allongée sur le lit du studio de résidence des artistes de passage. Avec un final du plus bel effet, comique garanti : porte du garage ouverte, une partie de la troupe se donnant en spectacle en pleine rue, déambulant entre voitures et poubelles stationnées sur le trottoir ! Aussi, n’hésitez point si vous êtes dans les parages, osez l’envol, franchissez la porte, une sacrée bande d’allumés, garçons et filles sous leur plumage et maquillage, vous accueillera de son plus bel imaginaire ! En outre, cerise sur le gâteau, avec un menu varié en cas de grande faim,le restaurant duColibri partage son nid.
Fondée en 1978, unique en France, la troupe de vingt permanents confie son sort, au fil des saisons et des spectacles, à un metteur en scène invité : David Bobée, Nadège Cathelineau, Boris Charmatz, Noëmie Ksicova, Michel Schweizer… « Chacune de ces créations reflète l’originalité et la complicité d’une rencontre entre l’artiste et la compagnie », témoigne Léonor Baudouin, la directrice du lieu. « Ce mode de travail permet une diversité de formes et de formats artistiques qui symbolise nos valeurs d’ouverture et de diversité ». Enfin, l’ancrage dans le territoire déborde la région Nord. L’objectif ? Bouger les lignes, brouiller les pistes, rebattre les cartes en Avignon, comme à Paris et à l’étranger, au sujet de la pluralité artistique. Yonnel Liégeois
Loin dans la mer, écriture et mise en scène de Lisa Guez. Tournée dans les centres de vacances de la CCAS : le 07/07 à Baden, le 08/07 à Bénodet, le 10/07 à Plonévez-Porzay, le 11/07 à Trégastel, le 12/07 à Morgat.L’Oiseau-Mouche, 28 avenue des Nations Unies, 59100 Roubaix (Tél. : 03.20.65.96.50).
La Petite sirène brûle d’une flamme impossible pour le prince qu’elle a sauvé du naufrage. Elle sacrifie sa voix pour avoir des jambes et une chance d’être aimée. Loin dans la mer questionne la douleur d’un amour rejeté, le désir et la peur d’être différent. L’adaptation du conte prend toute sa force dans l’interprétation des comédiens de l’Oiseau-Mouche. Cette troupe d’acteurs permanents, en situation de handicap, formés à toutes les expériences et esthétiques de la scène, reste une utopie. On le découvre encore dans cette création puissante et subtile.Marina Da Silva, critique dramatique
Quand retentit la trompette de Maurice Jarre à l’heure des spectacles IN du festival d’Avignon, la Chapelle du Verbe Incarné, dédiée aux créations d’Outre-Mer, s’impose parmi les 139 théâtres du OFF. Dirigé par Marie-Pierre Bousquet et Greg Germain, un lieu que salua en son temps Édouard Glissant, le grand poète et romancier antillais.
« L’histoire de la Chapelle du Verbe Incarné, à partir du moment où elle a commencé d’être un lieu de théâtre, confirme un tel cheminement, et consacre un tel passage, de l’invitation à la relation, à la présence de la diversité, au chant du monde chanté par les poètes. Nous nous y reconnaissons donc, qui entrons ensemble dans cette nouvelle région du monde (un théâtre de la totalité), que nous nous offrons mutuellement ».
« Grâces en soient pour cette fois rendues à Marie-Pierre Bousquet et à Greg Germain. Grâces en soient louées, pour les vieilles pierres et les mots neufs. De la face de cette Chapelle au remuement du monde. La façade de tout théâtre, ou l’ouverture d’espace qui en tient lieu, est de toutes les manières une horloge muette qui mieux que tout oracle nous indique l’heure qu’il est dans notre vie ».
« Faire entendre la langue du théâtre de celles et ceux que l’on ne voyait que trop rarement sur les scènes de l’hexagone. Pourtant quelles extraordinaires richesses culturelles entre la France, la Caraïbe, l’Afrique, l’Océan Indien et tout ce vaste monde des Grands Larges. C’est long, très long de convaincre de la beauté, de la diversité, de la richesse qui se dévoilent lorsque s’entrechoquent des imaginaires divers… »
« La vie du théâtre, dans sa recherche de cette totalité qui ne serait pas totalitaire, est d’abord de tremblement. Ce qui nous étonne dans la programmation de ce lieu-ci, c’est qu’elle nous a donné à fréquenter des installations de scène qui ont allié les calmes sérénités des traditions les plus fondées, ou leurs transports les plus ingénus, d’Océanie, de la Caraïbe ou des Amériques, aux hésitations de formes de théâtre qui s’essayaient là et qui, venues elles aussi du monde, approchaient en effet le monde, tâtant et devinant. Il n’était pas étonnant qu’un tel effort fût mené en Avignon, où les théâtres de vrai se bousculent, s’interrogent et s’insurgent, et où les fumées montent de partout, parmi les carnavals d’affiches et les bals d’échasses ».
« Ces fumées des flambeaux, flambées des mots qui brûlent en chacun, sont un autre lieu de mise en scène du monde, comme le sont éternellement nos Baies et nos Anses, autour de leurs Rochers prophétiques ». Édouard Glissant
La chapelle, toute une histoire !
C’est en 1997 que le comédien Greg Germain, en compagnie de Marie-Pierre Bousquet, obtient, par convention avec la ville d’Avignon, le droit d’occuper la Chapelle du Verbe Incarné, une ancienne chapelle désaffectée. L’enjeu ? En incluant les créateurs d’Outre-Mer dans le concert culturel national, permettre que l’identité culturelle soit reconnue comme un élément de la richesse culturelle de la France d’aujourd’hui, et non comme un motif d’exclusion explicite ou implicite.
L’année suivante,celle du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage, la première édition du TOMA, Théâtres d’Outre-Mer en Avignon, y est donnée !
Depuis lors, la Chapelle s’est imposée en notoriété et qualité. Désormais incontournable dans le paysage artistique du festival, donnant à voir et applaudir talents et créations d’Outre-Mer et d’Afrique,faisant connaître la diversité des théâtres de langue française, créant des liens entre artistes par la confrontation et l’exigence des regards croisés,instaurant parmi les opérateurs du théâtre dans l’hexagone une réelle prise en compte des compagnies de l’Outre-Mer en les intégrant aux circuits de diffusion nationaux. Yonnel Liégeois
Comment devenir un dictateur : Dresseur de tyrans depuis toujours, le Formateur apprend à la prochaine génération de dictateurs les recettes du pouvoir. Manipulation, mensonge, usage de la force… Tout y passe ! Une formation nécessaire pour contrôler toute population récalcitrante. Créé à la Réunion, terriblement d’actualité, Comment devenir un dictateur est un seul en scène qui s’amuse du pouvoir et des figures marquantes qui l’ont détenu trop longtemps. C’est un cri d’alerte pour l’auteur et comédien du spectacle, Nans Gourgousse. Pour la metteuse en scène, Camille Kolski, c’est une formidable machine à jouer.
Entre les lignes: Un solo de danse inspirée qui rend hommage aux petites mains ouvrières qui ont participé à l’essor de l’industrie textile. Entre les lignes, de la chorégraphe Florence Boyer, met en dialogue les gestes textiles de trois territoires français : mouvements des ouvrie·re·s et des machines à tisser de Roubaix, des broderies de Cilaos à la Réunion et des gestes de l’art tembé des noirs marrons de Guyane…. Le travail de la vidéo ajoute diverses couches de sens permettant à la chorégraphe et interprète de faire revivre cette époque où malgré tout, ce qui est ravivé est le souvenir de la solidarité, de ces attentions et manière de prendre soin. Une pièce qui invite à prendre soin de soi… pour mieux prendre soin des autres… du vivant… des visibles et des invisibles.
Laudes des femmes des terres brûlées : Quatre soeurs, femmes mythiques, allégories des quatre points cardinaux, elles régissent l’orientation des civilisations. À quel moment, leur pouvoir leur a-t-il échappé ? En ces temps, elles interrogent la Déesse-Mère, le Monde, leurs Chimères, comme les enfants d’une mère absente, au soir de leur vie… Ce sera le jugement des morts, rite des peuples marrons de Guyane, pour la mère silencieuse. Comme des Reines-Mages, les soeurs se retrouvent au mitan de la nuit pour le jugement profane… « Femmes premières, c’est vers notre mère que nous cheminons, jusqu’au bord du monde. Oui, Mère, par ce jour et par cette nuit profanes, nous allons te juger… Répondez à mon chant, mes sœurs ! Pour vous guider jusqu’à moi, le vent vous le portera…». Odile Pedro Leal texte et mise en scène, poèmes de Marie-Célie Agnant, Le grand théâtre itinérant de Guyane
Kanaky 1989 : En 1988, Fani et sa sœur partent vivre en Nouvelle-Calédonie. Les violences qui secouent l’île et la mort de Jean-Marie Tjibaou sont des chocs pour les enfants qu’elles sont. Mais il faut bien questionner ce qui nous a marqué, ce qui nous a fait grandir ou laisser terrorisé par la violence du monde. Questionner les événements qui, malgré tout, nous constituent, en bouleversant les relations familiales et en détruisant nos rêves d’enfant. Kanaky 1989 lie la petite et la grande histoire, l’histoire intime et l’histoire universelle. À travers le regard des différents protagonistes, il s’agit aussi de retracer la vie de Jean-Marie Tjibaou, ses combats, ce moment déterminant de l’histoire de la Nouvelle-Calédonie. La parole est partagée comme une confidence pudique mais sincère. L’Histoire avec un grand H n’a de sens que dans l’émotion qu’elle crée en chacun de nous. Fani Carenco, texte et mise en scène
Le 05 juillet, la Cité des Papes (84) frappe les trois coups de la 79ème édition de son festival. Durant trois semaines, le théâtre va squatter la capitale du Vaucluse. Et déborder hors les remparts pour le meilleur et le pire… Un feu de planches hors norme, d’Avignon à d’autres festivals d’été : Bussang, Châteauvallon, Cosne-sur-Loire, Île de France, Paris, Pont-à-Mousson, Sarlat, Vitry.
« La langue arabe est l’invitée de l’édition 2025 du festival d’Avignon afin de partager avec le public la richesse de son patrimoine et la grande diversité de sa création contemporaine« , souligne son directeur Tiago Rodrigues, « des dizaines de spectacles, lectures, débats, expositions et autres créations célébreront cette langue du savoir et du dialogue, parlée par des personnes de toutes convictions et confessions ». Et de poursuivre : « Langue de lumière, de connaissance et de transmission, l’arabe est souvent pris en otage par les marchands de violence et de haine qui l’assignent à des idées de fermeture et de repli sur soi, de fondamentalisme et de choc des civilisations ». Lors de cette 79ème édition, l’arabe sera représenté par des créatrices et créateurs venus de Tunisie, de Syrie, de Palestine, du Maroc, du Liban, d’Irak… « L’inviter au Festival, c’est choisir de faire face à la complexité politique plutôt que l’esquiver, nous croyons en la capacité qu’ont les arts d’ouvrir des espaces de débat et de rencontre« , conclue le dramaturge portugais et ordonnateur de la manifestation. Une déclaration d’intention que nous faisons nôtre, pour la proclamer d’emblée hors les remparts et affirmer sa pérennité toute l’année !
C’est la raison d’être des Chantiers de culture, formulée autrement par Antonin Artaud, « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim ». Avec le théâtre, parmi tous les arts comme expérience privilégiée, rencontre inattendue et parfois improvisée du vivant avec des vivants, qui a le don de transformer une foule en peuple, des consciences isolées en communautés d’esprit, des interrogations individuelles en émotions partagées. Quand la force d’une réplique passe la rampe, ce n’est plus une troupe de saltimbanques qui fait face à une masse de spectateurs, c’est l’humanité qui fait spectacle ensemble : qu’il soit « dégénéré » ou avant-gardiste, l’art est fondamentalement expression de l’humain en construction ou en interrogation de son devenir. Que cet art se nomme littérature, peinture, théâtre ou autre, peu importe, il importe juste que la rencontre de l’un se fasse avec l’autre, que l’un et l’autre prennent conscience de leur irréductible nécessité pour exister en humanité. D’où l’enjeu de se remémorer les propos de Jean Zay et d’affirmer haut et fort que demeure d’une urgente actualité le renouveau de la réflexion autour de ce que l’on nommait éducation populaire en des temps pas si reculés ! Sans céder aux sirènes de l’opposition factice entre populaire et élitaire : le populaire recèle les ressources de l’élitaire, l’élitaire s’offre sans retenue au populaire !
Avignon, in et off
Ainsi en va-t-il du IN d’Avignon. Des noms de metteurs en scène, des titres d’œuvres peuvent guider le festivalier en perdition sur le pont de cette 79ème édition : les Mille et une nuits (chef d’œuvre de la littérature arabe) dans la Cour d’honneur par la chorégraphe cap-verdienne Marlène Monteiro Freitas, le Canard sauvage d’Ibsen mis en scène par Thomas Ostermeier, le « Brel » par la flamande Anne Teresa de Keersmaeker, La distance écrite et mise en scène par Tiago Rodrigues, la comédienne Dida Nibagwire et le metteur en scène Frédéric Fisbach qui adaptent Petit Pays (le roman de Gaël Faye sur le génocide rwandais), enfin Le soulier de satin de Claudel mis en scène par Eric Ruf avec la troupe de la Comédie Française… Un choix forcément partiel et partial qui n’oblige en rien, sinon de ne point chuter aveuglément dans la fosse aux artistes !
« Il y a exactement 60 ans naissait une Utopie réaliste nommée Châteauvallon ; aujourd’hui, sur la colline, elle continue de vibrer comme une réalité flamboyante« , clame Charles Berling, le directeur de la Scène nationale. Jusqu’au 29/07 à Toulon (83), entre musique, sauts périlleux, mots doux ou furieux, repas au clair de lune… En cette gare désaffectée de Vitry (94), originaux chefs de train, Diane Landrot et Yann Allegret convoient leurs passagers hors des sentiers battus avec leur festival Théâtre, Amour&Transats. Pour un dépaysement garanti, du 06 au 12/07, à la rencontre de moult compagnies et artistes. À l’image deBussang (88) au cœur de la forêt vosgienne où, cathédrale laïque en bois qui fête ses 130 ans, le Théâtre du Peuple arbore fièrement sur son fronton sa devise légendaire « Par l’art, pour l’humanité » depuis 1895 !
Un site mythique, célébré par Romain Rolland, où chaque année la foule s’enthousiasme de la prestation des comédiens amateurs entourant les professionnels, marque de fabrique du lieu, s’émerveille à la traditionnelle ouverture des lourdes portes du fond de scène à chaque représentation. « Cette saison auront lieu les 130 ans de notre Théâtre, âge vénérable mais qui demeure peu de chose s’il n’était accompagné de sa dimension symbolique », clame la directrice et metteure en scène Julie Delille. « Cet été, au milieu de multiples célébrations, nous croiserons dès la mi-juillet un roi aussi tyrannique que ridicule, inspiré par quelques-uns de ce monde. À la tombée des nuits d’août, une mystérieuse bête nous emmènera pour un voyage au cœur de la forêt sauvage ». Et de clore son propos avec force utopie puisque cette année encore, « comme depuis les (presque) cent trente passées, il s’agira de partager, de s’émouvoir et s’émerveiller : de faire humanité« .
Quant au Garage Théâtre (58) où s’invitent chaque année de grosses cylindrées, la sixième édition de son festival se déroulera du 27 au 31/08. Sous la conduite de Jean-Paul Wenzel et de Lou, la directrice artistique des lieux, s’affichent à nouveau quelques sacrés comédiens, prompts à dépoussiérer les planches ! Le 27/08 à 21h, Jean-Paul Wenzel propose Au vert !, l’ultime volet de sa trilogie Loin d’Hagondange initiée il y a cinquante ans. Le lendemain, Felipe Castro présente son Voyage au bout de la nuit, d’après le fameux roman de Céline. Quant au formidable Thierry Gibault, il sera de retour à Cosne le 29/08 : en compagnie d’Olivier Ythier dans L’intranquillité de Fernando Pessoa, mis en scène par Jean-Paul Sermadiras.
S’annonce aussi la fameuse Mousson d’été, le rendez-vous incontournable pour qui veut partir à la découverte des écritures contemporaines ! Au cœur de la Lorraine, à Pont-à-Mousson (54), le superbe et prestigieux site de l’Abbaye des Prémontrés ouvre ses portes aux auteurs dramatiques, aux metteurs en scène, aux universitaires, aux comédiens et au public pour venir écouter le théâtre d’aujourd’hui. Du 21 au 27/08, un authentique terrain de rencontres nationales et internationales avec lectures, mises en espace et spectacles, un temps comme suspendu en bord de Moselle où s’écoulent et s’écoutent joyaux et pépites qui irrigueront les scènes du futur.
En Île de FranceLes Tréteaux de France, le Centre dramatique national dirigé par Olivier Letellier, seront présents les 11 et 12/07 sur l’île de loisirs de Créteil (94), les 13 et 14/07 sur l’Île de loisirs de Saint-Quentin-en-Yvelines (78), du 22 au 27/07 sur celle du Port aux cerises de Draveil (91), du 01 au 06/08 sur celle de Cergy-Pontoise (95). Entre ateliers et lectures, ils présenteront moult spectacles de diverses formes tout à la fois virtuoses, esthétiques, parfois bordéliques et acrobatiques ! Sans oublier le festival Paris l’été qui, du 12/07 au 05/08, propose cirque-danse-musique et théâtre aux quatre coins de la capitale, ni le Théâtre de verdure dans le bois de Boulogne jusqu’au 28/09. Lyon (69) organise ses Nuits de Fourvière jusqu’au 26/07, Sarlat (24) son 73e Festival des Jeux du Théâtre du 17/07 au 02/08, le plus ancien de France après Avignon !
Quelles que soient vos destinations vacancières, à chacune et chacun, lecteur des Chantiers de culture, bel été, folles escapades et superbes évasions culturelles. Yonnel Liégeois
Une sélection de RDV en Avignon
– Exposition: Jusqu’au 26/07, l’exposition L’Arrière-pays/Territoires arabes en archipel rassemble en l’église des Célestins des artistes de langue arabe, issus de territoires géopolitiquement instables, interrogeant la mémoire et la transmission, l’exil et les frontières. À travers récits photographiques et vidéo, en résonance avec la langue invitée, ces artistes collectent archives et témoignages, redonnant la parole à des sujets privés, à la recherche de cet arrière-pays où il redevient possible de dire je.
Au cœur de la Maison Jean Vilar, Antoine de Baecque présente Les clés du Festival : une sélection exceptionnelle de photographies, films, enregistrements sonores, témoignages, affiches, programmes, notes et correspondances inédites, décors emblématiques, dessins originaux, maquettes et costumes de légende… Une exposition pour revivre la grande aventure du Festival d’Avignon des origines à nos jours, l’occasion d’en explorer l’histoire, d’en comprendre les enjeux et les grandes étapes, de découvrir les œuvres et les artistes qui ont marqué la programmation et d’entrer dans les coulisses de sa fabrication. C’est tout le premier étage de la Maison Jean Vilar qui est squattée pour l’occasion ! Pour s’immerger, cœur et corps, dans les créations qui ont fait les grandes heures du festival : du Prince de Hambourg signé Jean Vilar au Mahabharata de Peter Brook, de L’école des femmes de Didier Bezace au Cesena d’Anne Teresa de Keersmaeker… Une exposition itinérante en 2026 pour irriguer les territoires, rencontre privilégiée de la culture avec tous et pour tous.
–Débat:Le 15/07 à 16h30 au Cloître St Louis, le Syndicat de la critique organise ses Conversations critiques. Un moment privilégié où critiques et spectateurs débattent des spectacles du Festival, de l’avenir du IN et du OFF. Un temps fort aussi pour s’interroger sur l’art et le contenu de la critique, son rôle et sa place dans le paysage médiatique (à lire : Qu’ils crèvent les critiques ! de Jean-Pierre Léonardini, paru aux Solitaires intempestifs). Quant à l’association Travail&Culture, elle organise la 7ème édition de ses rencontres Culture-Arts/Travail Quand le travail entre en scène, le 14/07 de 13h30 à 18h30, au Théâtre de la Bourse du travail : une rencontre pour dire et mettre en débat la diversité des enjeux du travail contemporain avec le regard de chercheur.euse.s, d’artistes et d’acteurs du monde du travail.
– Media : Le 11/07 à 22h30, en direct de la Cour d’honneur, France 5 diffuse Not. Dans Les Mille et Une Nuits, chef-d’œuvre de la littérature arabe, Marlene Monteiro Freitas entrevoit un exercice de survie. De la tradition orale, ces contes ont gardé l’énergie des histoires qui circulent et sont sans cesse réinventées. La chorégraphe capverdienne traduit par le geste ce flux de paroles qui s’engendrent, se croisent et se contredisent. La scène devient l’espace ambigu dans lequel s’affrontent le vice et la vertu, le grand et le petit, le désir et son ombre. Le 22/07 à 22h30, Arte présente Les incrédules. Une femme reçoit un coup de téléphone qui lui annonce la mort de sa mère au moment même où celle-ci passe la porte. À partir de cette situation insensée, Samuel Achache, Sarah Le Picard, Florent Hubert et Antonin-Tri Hoang ont composé un opéra où l’invraisemblable le dispute au tragique. Habitués aux spectacles mêlant théâtre et musique, ils emploient ici les grands moyens : un orchestre en fosse de 52 musiciens, augmenté d’un saxophone, d’un accordéon, de percussions et d’un mystérieux instrument destiné à fabriquer de l’aléatoire musical.
Châtelain de Saint-Fargeau en Puisaye, initiateur du site médiéval de Guédelon, Michel Guyot n’est point duc de Bourgogne. Juste un homme passionné de vieilles pierres, surtout un étonnant bâtisseur de rêves qui construit des châteaux pour de vrai.
En cet après-midi ensoleillé, les portes du château s’ouvrent aux visiteurs. Quittant le banc installé en la somptueuse cour de Saint-Fargeau, l’homme se lève subitement pour sonner la cloche. Une vraie, une authentique pour rassembler la foule sous l’aimable autorité de la guide du moment… Le groupe de touristes s’en va remonter le temps, plus de 1000 ans d’histoire, dans des salles magnifiquement rénovées sous les vigilants auspices des Monuments Historiques. Le « patron » des lieux les suit d’un regard attendri. Michel Guyot est ainsi, seigneur en sa demeure : sonneur de cloches, collectionneur de vieilles locomotives à vapeur, metteur en scène de spectacles son et lumière, « murmureur » à l’oreille de ses chevaux, veilleur éclairé devant un tas de vielles pierres… À plus de soixante-dix piges, il garde ce visage de gamin toujours émerveillé d’avoir osé donner corps à ses rêves. Les pieds bien en terre, les yeux toujours fixés sur la ligne d’horizon. Du haut de son donjon, bien réel ou imaginaire…
Né à Bourges en 1947, Michel Guyot n’est pas peu fier de sa famille. Une lignée implantée dans le Berry depuis sept générations, un papa formé à la prestigieuse École Boulle, spécialisé dans la vente de meubles et la décoration. Un père et une mère bien accrochés à leur terre natale, qui transmettent aux six enfants le goût et l’amour du terroir, le goût et l’amour des chevaux à Michel et son frère Jacques. Dès cette date, l’achat d’une jument de concours aux seize ans du Michel, ces deux-là ne se quittent plus et batifolent de concert dans tous leurs projets et aventures, aboutis ou inachevés… Après cinq ans d’études aux Beaux-Arts de Bourges, le « Don Quichotte » du Berry organise d’abord des stages d’équitation dans les prestigieuses écuries du château de Valençay, encore plus obnubilé par sa passion : celle des châteaux, pas des moulins à vent !
En 1979, c’est le coup de foudre : Jacques et lui découvrent celui de Saint-Fargeau, décor d’une série télévisée. À la recherche déjà d’une « ruine » depuis de longs mois, ils n’hésitent pas : ce sera celle-là, pas une autre ! « On n’avait pas un sou, on était jeunes, ce ne fut pas facile de convaincre les banquiers à nous consentir les prêts indispensables. Notre seule ligne de crédit ? Nos convictions, notre passion communicative, nos projets fous mais pas éthérés ». Et les deux frangins réussissent l’impossible : pour un million de francs, les voilà propriétaires d’un château vide et délabré avec deux hectares de toitures à restaurer, pas vraiment une sinécure ni une vie de prince héritier ! Quatre décennies plus tard, le visiteur succombe d’émerveillement devant la splendeur de ce bijou architectural, ce mastodonte aussi finement ciselé et rénové : le château et son parc, la ferme et ses dépendances.
Chez les Guyot, outre poursuivre leur quête de châteaux à sauver et rénover, n’allez pas croire qu’un rêve chasse l’autre ! Freud ne les démentira pas, on nourrit surtout le suivant. Encore plus fou, plus démesuré, plus insensé : en construire un vrai de vrai, quelque chose de beau et de fort, un château fort donc, pour l’amoureux de l’histoire médiévale.
C’est ainsi que Guédelon voit le jour ! Un chantier ouvert en 1997, où se construit un authentique château fort comme au temps du roi Philippe Auguste, dans le respect des techniques du XIIIème siècle. Un chantier du bâtiment au silence impressionnant : seuls se font entendre le chant des oiseaux, le hennissement des chevaux, sur la pierre les coups de ciseau… Une leçon d’histoire à ciel ouvert pour écoliers et collégiens durant toute l’année, pour petits et grands durant l’été ! La spécificité de l’entreprise médiévale ? Ce sont les parchemins d’antan qui livrent les procédés de fabrication, rien n’est entrepris qui ne soit certifié par les archéologues, chercheurs et universitaires composant le comité scientifique… Fort du travail de la cinquantaine d’hommes et de femmes à l’œuvre au quotidien, le château de Guédelon impose enfin sa puissance et sa majesté en Puisaye. Le vœu de Michel Guyot, pour chacun ? « Aller jusqu’au bout de ses rêves, petits ou grands », vivre ses passions et surmonter les échecs, tenter toujours pour ne point nourrir de regrets. Yonnel Liégeois
Une idée, un projet, un rêve : la réalité
L’idée de construire de toute pièce un château fort a vu le jour en 1995 au château de Saint-Fargeau. Nicolas Faucherre, spécialiste des fortifications, et Christian Corvisier, castellologue, rendent à Michel Guyot, le propriétaire du château de Saint-Fargeau, les conclusions d’une étude intitulée « Révélations d’un château englouti ». Cette étude est surprenante : enfoui sous le château de briques rouges, existe un château médiéval ! Elle présente en conclusion l’ensemble du bâtiment redessiné et le dernier paragraphe se termine par « Il serait passionnant de reconstruire Saint-Fargeau ». Cette phrase ne laisse pas Michel Guyot indifférent. Fort d’une expérience de plus de vingt années passée à sauver des châteaux en péril, il réunit autour de lui une petite équipe de passionnés pour se lancer dans cette folle aventure. Parmi eux, Maryline Martin qui orchestre aujourd’hui encore l’aventure Guédelon.
« Ce qui m’a immédiatement séduit dans ce projet, c’était d’engager une longue histoire avec des gens. Cela signifiait leur offrir une formation, un vrai travail et un horizon à long terme ». Maryline Martin (extrait de Guédelon Des hommes fous, un château fort. Éd. Aubanel, 2004)
Très vite, la reconstruction du château de Saint-Fargeau est oubliée, « cela n’aurait été qu’un projet de reconstruction servile d’un édifice existant ». L’équipe préfère construire un château « neuf », inspiré des châteaux voisins et gardant comme période de référence le premier tiers du 13e siècle et l’architecture philippienne. Leur détermination indéfectible permet d’obtenir les aides à l’achat des terrains, la rémunération des premiers salariés, la construction de la grange d’accueil des visiteurs… Guédelon n’étant pas une restauration mais une construction à part à entière, il faut adopter une méthodologie pour les choix architecturaux. D’où des déplacements et relevés sur d’autres châteaux de référence de la même période, forts des mêmes caractéristiques : Druyes-les-Belles-Fontaines (89), Ratilly (89), Yèvre-le-Châtel (45), Dourdan (91).
En 2025, les œuvriers poursuivent les maçonneries de l’imposante porte entre deux tours. Ils attaquent aussi la maçonnerie de la courtine Est avec la construction d’une nouvelle porte vers le village. Les charpentiers taillent et assemblent une passerelle piétonne reliant le château et l’escarpe Est . En forêt, les talmeliers, appellation médiévale du boulanger, proposent des cuissons de pain dans le four banal terminé l’année dernière.
Une page d’histoire à ciel ouvert
Plus grand site d’archéologie expérimentale au monde, la construction du château de Guédelon associe depuis 1997 le savoir-faire des artisans à l’expertise des historiens et archéologues, notamment ceux de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives). Tailleur de pierre, forgeron, bûcheron, tisserand, potier, charpentier, cordelier, berger, boulanger et cuisinier : plus qu’un château fort en construction, c’est tout un village du Moyen Âge qui revit sur le site de Guédelon ! Où les maîtres oeuvriers du jour sont régulièrement conviés, par les visiteurs qui déambulent sur le chantier, à expliquer leurs gestes, commenter le pourquoi et comment de leurs tâches : une authentique leçon d’histoire à ciel ouvert ! En ces lieux, le geste artisanal se conjugue avec connaissance et rigueur scientifiques, lecture des textes anciens et respect des techniques ancestrales.
Nul besoin d’éteindre son smartphone, les liaisons ne passent point en ce lopin de terre de Puisaye ! Logique en ce XIIIème siècle florissant, petit vassal de Philippe Auguste d’abord, fidèle ensuite à Blanche de Castille qui assure la régence de son jeune fils Louis IX (le futur Saint Louis), le seigneur de Guédelon a décidé d’ériger sa demeure. Pour asseoir son autorité sur cette parcelle de Bourgogne, se protéger de rivaux souvent belliqueux et conquérants. Un château sans grand faste, plutôt austère, avec ses tours de guet, sa chapelle et les dépendances… Un site historique, un lieu unique : alors que le chantier de Notre-Dame de Paris interrogeait les problématiques de conservation du patrimoine, l’archéologie expérimentale de Guédelon se révélait d’autant plus précieuse !
À visiter : le site de Guédelon est ouvert jusqu’au 02/11/25. Jusqu’au samedi 31/08 : de 9h30 à 18h30, tous les jours. Du 01/09 au 02/11 : de 10h à 17h30 (fermé les mardis et mercredis sauf les mardis 21 et 28/10). Dernier accès : 1 heure avant la fermeture du chantier. Le château de Saint-Fargeau, avec son spectacle Son et Lumière en soirée, « 1000 ans d’histoire ».
À lire : « J’ai rêvé d’un château », par Michel Guyot (Éditions JC Lattès). « La construction d’un château fort », par Maryline Martin et Florian Renucci (Éditions Ouest-France). « L’authentique cuisine du Moyen Âge », par Françoise de Montmollin (Éditions Ouest-France).
Au théâtre Le Lucernaire (75), Florence Le Corre et Philippe Person mettent en scène Un fil à la patte. Le premier grand succès populaire de Georges Feydeau. Avec des comédiens endiablés issus de l’école parisienne du théâtre du Lucernaire.
Fernand de Bois-d’Enghien n’est pas un joli coco. Mais il a belle allure, il sait embobiner femmes et familles. Pour preuve, ce soir il doit épouser la charmante et désabusée Viviane Duverger, fille de la baronne du même patronyme. Mais parce que ce Bois-d’Enghien est un couard, il ne dit rien à son amante du moment, la belle et charmante Lucette Gautier, chanteuse de son état et réellement amoureuse du bonhomme. Voilà pour l’intrigue de ce Fil à la patte, premier succès populaire de Georges Feydeau. Pour peu que la mécanique soit bien huilée, il faut dire que la pièce est une succession de gags et de quiproquos d’une drôlerie absolue. La mise en scène de Florence Le Corre et Philippe Person, de facture certes classique, développe tous les atouts du succès. Avec ce Fil, le théâtre parisien du Lucernaire propose un spectacle rafraîchissant jusqu’à la fin du mois de juillet.
Un vaudeville haut de gamme
Le soir de notre venue, les personnages, plus ébouriffants les uns que les autres, étaient interprétés par Nina Bard-Bonnet, Faïrouzou Anli, Julien Jansen, Julien Bottinelli, Jean-Gérald Dupau, Alexandre Jaboulet, Mathilde Réchaux, April Civico et Théo Brugnans. Trois équipes jouent en alternance, tous issus de l’école du Lucernaire, que dirige Philippe Person. Personne ne rechigne à la peine, et le succès est au rendez-vous. Feydeau, qui se plaisait à raconter qu’il pourrait bien être le fils de Napoléon III – ce que lui aurait dit sa mère née Leokadia Bogusława Zalewska – plutôt que celui de l’écrivain Ernest Feydeau, a toujours écrit des farces. Après quelques années sans éclat au théâtre, l’auteur renoue avec le succès dès 1886 avec Tailleur pour dames. Viendront ensuite d’autres pièces toujours reprises comme Monsieur chasse, Le système Ribadier, La dame de chez Maxims, etc… Mais déjà, Un fil à la patte possède tous les ingrédients du style « vaudevillesque », caractérisé par des situations sans grande profondeur psychologique. Les maris (cocus) y sont légion, comme les épouses sans complexe, et des pièces comme On purge bébé ou bien encore Mais ne te promènes donc pas toute nue en sont de beaux exemples.
Les mœurs sont légères dans le vaudeville et les portes claquent souvent. C’est ainsi que Bois-d’Enghien se retrouve en caleçon (long) sur le palier de son appartement avec la clé à l’intérieur. Mais ces morceaux de bravoure ne sont cependant pas dénués de critique. Car c’est bien la société de son temps que vilipende gentiment l’auteur. En montrant que c’est l’argent et le brillant du paraître dans le beau monde qui guide la plupart des protagonistes. En fait, seule Lucette est sincère et donc malheureuse dans cette aventure. Gérald Rossi, photos Raphaei Marchand
Un fil à la patte, Florence Le Corre et Philippe Person : jusqu’au 27/07, du mercredi au samedi à 20h, le dimanche à 17h. Théâtre Le Lucernaire, 53 rue Notre-Dame des Champs, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.57.34).
En septembre 1947, naît le festival d’Avignon lors de l’exposition Une semaine d’art en Avignon. Futur directeur du TNP à Chaillot (75), Jean Vilar propose trois créations, dont le Richard II de Shakespeare dans la Cour du Palais des papes… Paru dans le mensuel Sciences Humaines, un article de François Dosse.
Jean Vilar, comédien et metteur en scène, veut, dans l’après-guerre, dépasser la frontière de classe qui subsiste au plan culturel entre l’élite et le grand public. Au Théâtre national populaire (TNP), il cherche à concilier le répertoire avec une mission de divertissement capable d’attirer un nouveau public. Son ambition : réunir ceux qui ont déjà le goût et la pratique du théâtre et ceux qui n’ont pas encore sauté le pas. Pour lui, le théâtre « ne prend sa signification que lorsqu’il parvient à assembler et à unir ». En 1955, une polémique éclate entre Jean-Paul Sartre et Vilar : le premier, qui défend l’idée d’un théâtre à thèse, politiquement engagé dans une stratégie de rupture idéologique, reproche au second sa pratique d’un théâtre bourgeois. Jean Vilar lui répond indirectement : « Pour moi, théâtre populaire, cela veut dire théâtre universel ».
C’est fortuitement que Jean Vilar a trouvé le lieu idéal pour réaliser son projet et créé le Festival d’Avignon qui émergera comme rendez-vous incontournable, avec des manifestations théâtrales des plus diverses. À l’origine, il n’est question que de programmer trois spectacles pour accompagner, en 1947, une exposition d’arts plastiques: « Avignon devient, dans l’imaginaire de l’équipe du TNP, un berceau, un tremplin, un puits de jouvence », écrivent Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (1). Le Festival s’impose rapidement comme un site privilégié d’expérimentation, d’aventure créative avant de rejoindre le théâtre de Chaillot à Paris, qui accueille les représentations après l’été. Il est encore aujourd’hui le creuset séminal de la création théâtrale.
En ces années 1950 des débuts du Festival d’Avignon, l’expression théâtrale se renouvelle radicalement. Le théâtre de l’absurde d’Eugène Ionesco et de Samuel Beckett a déjà pris ses distances avec le psychologisme. En attendant Godot, la pièce du second, parue en 1952, met en scène l’isolement des individus et leur incapacité à communiquer dans un monde dénué de sens. C’est aussi le succès du principe de distanciation de Bertolt Brecht, qui rompt avec le procédé classique d’identification, et dont Roland Barthes se fait le fervent défenseur. Il soutient le TNP de Jean Vilar et contribue à travers ses articles à élargir son public. Dans le cadre de son activité de critique théâtral, il assiste, enthousiaste, à une représentation par le Berliner Ensemble de Mère Courage de Bertolt Brecht au Théâtre des Nations en 1955 : il voit dans le dramaturge allemand celui qui réalise au théâtre ce qu’il a l’ambition de faire en littérature.
À l’été 1968, la contestation de mai perdure et se radicalise encore en se déplaçant vers le Festival d’Avignon, faisant cette fois le procès de la politique incarnée par Jean Vilar. On l’accuse de s’être transformé en valet de la culture bourgeoise. Alors qu’il a concocté un programme particulièrement moderne avec le Ballet du 20e siècle de Maurice Béjart et la troupe du Living Theatre dirigée par Julian Beck et Judith Malina, il est la cible d’attaques virulentes. Jean Vilar voit fleurir sur les murs de la ville les affiches qui s’en prennent à lui, le « Papape » : « Les échauffourées dans les rues et sur la place de l’Horloge se multiplient, les CRS chargent à plusieurs reprises. Le Festival est devenu un meeting permanent (1) ». De la place de l’Horloge à la place des Carmes, l’effervescence est à son comble. Le public est appelé à investir la scène et le théâtre se déplace dans la rue, donnant naissance à un Festival parallèle, le Off. On revendique un théâtre gratuit, populaire, innovant, spontané et critique. Comme l’écrit Claude Roy, le 21 août 1968 dans Le Monde, les contestataires font payer à Jean Vilar l’échec politique et social de Mai 68. François Dosse
(1) Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque (Gallimard, 648 p., 42€). Le théâtre, service public, de Jean Vilar, 80 textes rassemblés par Armand Delcampe (Gallimard, 568 p., 35€90).Le théâtre citoyen de Jean Vilar, d’Emmanuelle Loyer (PUF, 260 p., 18€). Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque (Découvertes Gallimard, 128 p., 15€80).Le festival d’Avignon 2025, du 05 au 26/07.
Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un excellent magazine dont nous conseillons vivement la lecture.
Sise à Vendœuvres (36), l’épicerie sociale mobile de Brenne cherche de nouveaux bénévoles. En particulier, un chauffeur de bus. Pour l’association, il s’agit de pérenniser la mise à disposition de produits alimentaires, destinés aux personnes en grande difficulté financière.
Créée en 2022, l’épicerie sociale vend des produits fournis par la Banque Alimentaire de Châteauroux. Aujourd’hui, ces distributions reposent pour l’essentiel sur l’investissement de quatre bénévoles, auxquelles se joignent ponctuellement d’autres bonnes volontés. Des chauffeurs notamment. Un nombre très insuffisant au regard de la demande, ce sont environ 200 personnes qui bénéficient de l’aide alimentaire. « Une personne supplémentaire est absolument nécessaire pour le mercredi à Vendœuvres et un chauffeur pour conduire le bus», résume une responsable de la première heure. La conduite de ce véhicule est très importante pour récupérer la marchandise à Châteauroux, indispensable aussi pour aller chercher les personnes résidant dans les villages plus isolés.
Si la fonction de l’épicerie est de fournir de la nourriture à bas prix, elle joue également un rôle social. Ainsi, elle est intervenue pour aider une personne en grande précarité. « Elle n’avait plus aucun revenu. Suite à nos démarches et à l’assistance des employées de la Brenne box, on a pu régler une partie de ses problèmes », explique une bénévole La réalité sociale sur laquelle s’investit l’épicerie révèle des situations d’extrême solitude, et parfois de détresse morale. À l’écoute du témoignage, il est aisé de comprendre que les moyens humains sont indispensables pour apporter assistance et soutien. D’autant que l’ambition de l’association est d’élargir son champ d’action à d’autres initiatives, notamment culturelles.
L’accès au service de l’épicerie dépend des revenus. Il est donc impératif d’établir une demande auprès d’une assistante sociale. Elle évaluera le « reste à vivre » en fonction duquel la personne est bénéficiaire de l’aide ou pas. Philippe Gitton
L’épicerie sociale mobile de Brenne : distribution le mercredi à Vendœuvres (de 7h30 à 12h00 et de 13h30 à 15h30), le jeudi à Martizay et Azay-le-Ferron (une semaine sur deux, de 08h00 à 12h30). Les marchandises sont vendues entre 10 et 20 % du prix réel (Rens. : 07.60.41.77.21).