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Vilar, Avignon et le TNP

En 2021, avec un an de retard pour cause de pandémie, Villeurbanne (69) célébrait le 100ème anniversaire du Théâtre National Populaire, l’emblématique TNP fondé par Firmin Gémier en 1920. Jean Vilar en assumera la direction à compter de 1951. Auparavant, il crée en 1947 la première Semaine d’art dramatique en Avignon.

Louisette s’en souvient encore, elle n’a pas oublié ce rendez-vous fixé à Chaillot en cette année 1952 ! La direction du TNP, le Théâtre National Populaire, cherchait des « petites mains » bénévoles pour mettre sous bande Bref, le journal à destination des abonnés. Élève en secrétariat dans un collège technique parisien, elle reçoit l’invitation par l’intermédiaire de son professeur de français. Une aubaine pour les demoiselles en quête de sortie et d’aventures…

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Ce jour-là, ce n’est point Jean Vilar, hospitalisé, qui accueille le bataillon de jeunes filles, mais l’acteur fétiche de la troupe, la star internationale, Gérard Philipe… « Vous imaginez la surprise et le choc pour nous, les gamines, être accueillies par une telle personnalité ! », raconte Louisette avec émotion. Par-delà l’anecdote, ce souvenir ravive surtout cette conviction forte, ligne de conduite du TNP : la proximité de la troupe avec le public, le respect du spectateur en toutes circonstances. L’aventure théâtrale du jeune Sétois débute en fait en 1932, lorsqu’il arrive à Paris pour ses études. Il assiste à une répétition de « Richard III » au Théâtre de l’Atelier et s’inscrit dans la foulée au cours de Charles Dullin… De l’apprentissage du métier de régisseur puis de comédien, tant au théâtre qu’au cinéma, avant de se risquer à la mise en scène, Vilar ne désarme pas. Son talent s’impose enfin aux yeux de tous en 1945 avec la création de « Meurtre dans la cathédrale », de T.S. Eliot, au Vieux Colombier.

Le théâtre populaire ? En 1831 déjà, Victor Hugo en appelait aux bienfaits de l’art pour tous ! « Ce serait l’heure, pour celui à qui Dieu en aurait donné le génie, de créer tout un théâtre, un théâtre vaste et simple, un et varié, national par l’histoire, populaire par la vérité, humain, naturel, universel par la passion », écrit le chantre des « Misérables ». À Bussang, un petit village dans la forêt vosgienne, Maurice Pottecher ose l’expérience en 1895 avec la création de son Théâtre du Peuple. Au Palais du Trocadéro à Paris, Firmin Gémier fonde le TNP en 1920, qui périclite rapidement, faute de moyens. En 1945, le temps de la Libération n’est pas un vain mot. Sous l’impulsion de Jeanne Laurent, une grande dame du futur ministère des Affaires culturelles créé par Malraux en 1959, la décentralisation théâtrale est en marche. En 1951, elle nomme Jean Vilar à la tête de Chaillot, qu’il ariel2rebaptise immédiatement TNP et qu’il inaugure avec « Le Cid » de Corneille et la création de « Mère Courage » de Brecht. À cette date, le grand Sétois n’est plus un inconnu. Depuis cinq ans déjà, il dirige à Avignon ce qui n’était au départ qu’une Semaine d’art dramatique. « Une idée de poète », puisque c’est René Char et son ami Christian Zervos, grand amateur d’art qui prépare une exposition de peinture, qui lui proposent en 1947 de reprendre « Meurtre dans la cathédrale » dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Refus poli de Vilar habitué des petites scènes, qui se ravise ensuite pour tripler la mise : trois créations, sinon rien ! À Zervos alors d’opiner du chef, il n’a pas les moyens d’une telle ambition… Sollicité, le maire communiste et ancien résistant Georges Pons, ose relever le pari ! Le festival d’Avignon est né.

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Chargée de la gestion des abonnés du TNP dès 1956, dont les relations avec les comités d’entreprise, la regrettée Sonia Debeauvais, rencontrée en 2015, se souvenait de Vilar, « un grand patron à l’autorité naturelle, aux qualités exceptionnelles ». À cette époque, des usines de l’aéronautique, des banques ou de chez Renault, les salariés arrivent par cars entiers à la représentation ! Avec une salle de 2 300 places, Chaillot était un monstre qu’il fallait nourrir ! « Nous avons compté jusqu’à 35 000 abonnés, soit 370 000 places à l’année », se souvient l’épouse de l’ancien consul de France en Iran. « Nous entretenions un véritable rapport de connivence avec les CE, les amicales laïques de banlieue et les associations. Pour Vilar, il y avait cette volonté délibérée de rejoindre tous les publics. Avec une éthique forte : rendre claire une pièce, sans vouloir s’en emparer ou la détourner à son profit. Pour moi, j’ai l’impression d’avoir collaboré à une aventure extraordinaire, probablement unique en son genre : permettre à tous l’accès à la culture ! »
e-8acroxsamv7sv-1De ses rencontres et débats à l’entreprise, Sonia Debeauvais témoigne qu’il s’agissait pour les CE d’une véritable action militante. « Où la CGT était fort préoccupée du contenu idéologique de la pièce, la considérant plus comme un objet de combat que comme un outil de libération ». Las, constatait déjà l’ancienne employée du TNP, « notre société a glissé vers le divertissement, les CE désormais semblent plus travailler avec les agences qu’avec les théâtres, ils sont plus préoccupés de billetterie que d’action culturelle ».

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Pour Jean Vilar, le TNP est authentiquement un théâtre au public populaire, contrairement à l’affirmation de Jean-Paul Sartre en 1955 le qualifiant de « petit-bourgeois ». La réponse du régisseur de Chaillot est catégorique : « un public populaire n’est pas forcément un public ouvrier : un employé des postes, ma dactylo, un petit commerçant qui travaille lui aussi largement ses huit heures par jour, tous font partie du peuple. Ce n’est pas au TNP à refaire la société ou faire la révolution, il doit prendre le public populaire comme il est ». Et d’enfoncer le clou face aux reproches du philosophe, en affirmant que « le degré de popularité du TNP ne se mesure pas au pourcentage ouvrier de son public mais aux efforts concrets que nous ne cessons de faire pour amener au théâtre des masses de spectateurs qui, auparavant, n’y allaient jamais : prix réduit des places, suppression du pourboire et surtout, car c’est là un fait vraiment populaire, vastes associations de spectateurs ». Fort de cette conviction qu’il fera sienne, tant à Chaillot qu’en Avignon, « le théâtre est un service public, tout comme l’eau, le gaz et l’électricité ».

En 1972, le TNP émigre à Villeurbanne sous la houlette de Roger Planchon et Patrice Chéreau. Aujourd’hui dirigé par Jean Bellorini, avec les mêmes convictions à l’heure où, sur tout le territoire national, moult festivals et créations culturelles tombent au champ d’honneur des coupes budgétaires. Yonnel Liégeois

LES CENT ANS DU TNP

– À se procurer : Le Bref#4, spécial centenaire. Avec les chroniques et réflexions de Michel Bataillon-Nathalie Cabrera-Jean-Pierre Léonardini-Olivier Neveux, un entretien avec Jean Bellorini et l’agenda des événements autour de l’anniversaire… Créé dès 1924, Bref devient en 1956, sous la direction de Jean Vilar, le « journal mensuel du Théâtre National Populaire ». Aujourd’hui, disponible gratuitement sur abonnement, Bref revient dans une nouvelle version pour s’immerger au plus près dans les coulisses et l’actualité du TNP.

– À découvrir : La prochaine saison 25/26 du Théâtre National Populaire de Villeurbanne sous la direction de Jean Bellorini et applaudir, jusqu’au 28/06, I will survive, la nouvelle création de la compagnie Les chiens de Navarre.

– À lire : Le théâtre, service public, de Jean Vilar (présentation et notes d’André Delcampe), Le théâtre citoyen de Jean Vilar, une utopie d’après-guerre, d’Emmanuelle Loyer. Histoire du Festival d’Avignon, d’Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque, Avignon, le royaume du théâtre, d’Antoine de Baecque. Le numéro 112 des Cahiers Jean Vilar.
– À visiter : la Maison Jean Vilar (8, rue de Mons, 84000 Avignon. Tél. : 04 90 86 59 64) est ouverte toute l’année. Lieu de recherches et de rencontres, elle organise une série d’initiatives durant chaque festival (expos, débats, rencontres, lectures, mises en espace).

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L’espoir de Valérie Lesort

Au théâtre de l’Atelier (75), Valérie Lesort propose Que d’espoir ! La mise en scène des textes du dramaturge israélien Hanokh Levin, disparu en 1999. Un propos toujours cru, un univers poétique et comique totalement imprévu.

Par définition, le genre cabaret est une succession de sketches, plus ou moins musicaux, plus ou moins emplumés, plus ou moins délirants, plus ou moins hors du temps. Que d’espoir !, mis en scène par Valérie Lesort, coche toutes les cases, et d’autres aussi. En s’emparant des textes écrits par Hanokh Levin (mort à 55 ans en 1999), elle surfe en parallèle sur l’humour de ces textes et sur l’amertume de la destinée humaine. Le dramaturge israélien a écrit de nombreuses pièces de théâtre, des romans et poèmes. Ainsi que des textes assez inclassables, comme ce Que d’espoir ! paru aux éditions théâtrales en 2007 dans la traduction française de Laurence Sendrowicz. « Hanokh Levin dépeint avec un humour décapant et une grande tendresse notre misérable condition humaine. Il explore, comme personne, nos angoisses existentielles, notre course effrénée derrière un bonheur chimérique », commente Valérie Lesort.

Sur la scène, Hugo Bardin, David Migeot, Céline Milliat-Baumgartner, en alternance avec la metteure en scène, sont tous excellents dans leurs rôles décalés et totalement déjantés. Sans oublier le remarquable Charly Voodoo au chant et au piano. Depuis 2015, le chanteur qui officie au cabaret parisien de Madame Arthur fait ici la démonstration de ses ondes positives pour ensorceler toute une salle. Tout ce petit monde bénéficie des étonnants costumes et prothèses multiples créés par Carole Allemand. Car si Que d’espoir ! doit beaucoup au texte des scènes qui se succèdent et au jeu de chacun, les tenues sont autant délirantes. Qu’il s’agisse des plus que généreuses poitrines féminines, des pectoraux masculins, ou des fessiers rebondis comme peuvent l’être ceux des peintures et sculptures du colombien Fernando Botero. Le tout dans des couleurs franches, vertes, jaunes, rouges… Des masques complètent le tableau avec des chevelures bien peignées qui pourraient faire penser à des personnages en plastique de la compagnie Playmobil sous ecstasy.

On croise des individus qui n’ont plus qu’un rapport distendu avec le sens commun. Tel ce client de l’hôtel demandant à la réception qui le bordera dans son lit, ou cette femme qui refuse de « passer le sel » et pique une crise reprochant à son mari d’être « tout ramolli », pas seulement dans son attitude d’homme courtois en public, mais au lit bien sûr ! Le sexe, comme d’autres thèmes, est source de plaisanteries imagées. Le propos est cru, sans ambiguïté, avec des urgences pipi-caca en prime. Impossible de ne pas rire devant ce burlesque assumé. Avec, dans le même viseur, un regard vers le bout du chemin inévitable pour tout un chacun. Le rire est réservé aux vivants ! Gérald Rossi, photos Frédéric Robin

Que d’espoir !, Valérie Lesort : jusqu’au 13/07, les mardi et jeudi, vendredi et samedi à 21h. Théâtre de l’Atelier, place Charles Dullin, 75018 Paris (Tél. : 01.46.06.49.24).

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Pour l’art et la culture, tous debout !

Le 23/06, au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (93), le Syndicat professionnel de la Critique a dévoilé son Palmarès 2024/2025. De médias divers et de tout horizon politique, par la voix de leur présidente, journalistes et chroniqueurs dramatiques ont réaffirmé leur attachement à un service public de l’art et de la culture

Il y a un an déjà, nous alertions, dénoncions les coupes qui menaçaient le budget de la culture et de la création. Ces inquiétudes sont désormais confirmées : de tous côtés, depuis les Régions, les Départements et jusqu’au ministère de la Culture, l’heure est au grand rabotage, aux économies tous azimuts. Les restrictions budgétaires n’épargnent personne, ni les théâtres, ni les festivals, ni les compagnies. Combien de créations en gestation, en suspens ? Combien de tournées écourtées quand elles ne sont pas tout bonnement annulées ? Les projections concernant l’emploi dans le domaine culturel mettent en péril le devenir des artistes et techniciens du secteur. Les économies envisagées par la ministre de la Culture affectent aussi l’audio-visuel public, tous les champs de l’éducation artistique.

Rien ni personne n’est épargné. Cela ne s’arrête pas là. Des titres de la presse musicale ont mis la clé sous la porte, laissant sur le carreau un certain nombre de nos consœurs et confrères. Le service public de l’art et de la culture nécessite d’être revitalisé, pas maltraité, encore moins enterré. Les idées et les propositions ne manquent pas. Elles sont portées par les premiers concernés, les artistes eux-mêmes qui, loin de dépenser à tort et à travers, savent tenir un budget, eux. Toute cette année, avec leurs organisations syndicales, ils se sont mobilisés pour défendre un secteur pourtant indispensable à notre démocratie. Loin d’être d’affreux privilégiés, ils participent, de par leur engagement quotidien, à faire société, partout, dans l’ensemble du territoire.

Heureusement, notre ministre de la Culture a réponse à tout. Que penser de son “Plan camping”, dernière trouvaille en date de madame Rachida Dati ? Son “été culturel 2025” consistera par exemple, en Pays de Loire, en des séances de cinéma en plein air, l’organisation d’apéros-spectacles dans la région Grand-Est. Mais c’est bien sûr ! Que n’y-avait-on pensé auparavant ? On pourrait en rire si cela ne relevait pas d’un mépris à l’égard des artistes et du public, de la provocation et de la démagogie qui alimentent une petite musique populiste. Celle qui consiste à brouiller les cartes, faire croire que populaire et populiste, c’est la même chose. Il serait temps d’ailleurs que le Festival d’Avignon se transforme en plage géante sur les berges du Rhône, ce serait tellement plus chouette ! Même si, attention au dicton, sous la plage, les pavés… Marie-José Sirach, présidente du Syndicat professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse.

Le 62ème palmarès des Prix de la critique 2024/2025

Grand Prix (meilleur spectacle théâtral de l’année)
Le procès de Jeanne, d’après les minutes du procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 1431, conception Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

Prix Georges-Lerminier (meilleur spectacle théâtral créé en région) 
Qui som ?, conception et mise en scène de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, Compagnie Baro d’Evel (Festival d’Avignon)

Meilleure création d’une pièce en langue française
Léviathan, de Guillaume Poix, mise en scène de Lorraine de Sagazan

Meilleur spectacle étranger, ex aequo
Dämon, El funeral de Bergman, d’Angélica Liddell (Espagne)
Quatre murs et un toit, d’après des extraits de Bertolt Brecht, adaptation et mise en scène de Lina Majdalanie et Rabih Mroué (Liban/Allemagne)

Prix Laurent-Terzieff (meilleur spectacle dans un théâtre privé) 
Les Liaisons dangereuses, d’après Pierre Choderlos de Laclos, adaptation et mise en scène d’Arnaud Denis (Comédie des Champs-Élysées)

Meilleure comédienne, ex aequo
Judith Chemla, dans Le procès de Jeanne, conception de Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne
Marina Hands, dans Le Soulier de Satin, de Paul Claudel, adaptation et mise en scène d’Éric Ruf, et Une Mouette, d’après La Mouette, d’Anton Tchekhov, adaptation et mise en scène d’Elsa Granat

Meilleur comédien
Vincent Garanger, dans Article 353 du code pénal, de Tanguy Viel, adaptation et mise en scène d’Emmanuel Noblet

Prix Jean-Jacques-Lerrant (révélation théâtrale de l’année) 
Daphné Biiga Nwanak, dans Absalon, Absalon !, d’après le roman de William Faulkner, adaptation et mise en scène de Séverine Chavrier

Meilleure création d’éléments scéniques
Le Munstrum Théâtre (Adèle Hamelin, Mathilde Coudière Kayadjanian, Valentin Paul et Louis Arène), pour Makbeth, d’après la pièce de William Shakespeare, adaptation de Lucas Samain, en collaboration avec Louis Arène, mise en scène de Louis Arène

Meilleur compositeur de musique de scène 
Camille Rocailleux, pour Le procès de Jeanne, conception de Judith Chemla et Yves Beaunesne, mise en scène d’Yves Beaunesne

Meilleur livre sur le théâtre 
Le Théâtre Palestinien et François Abou Salem, de Najla Nakhlé-Cerruti (Éditions Actes Sud)

Mention spéciale
La voix sur l’épaule–Dans les passées de François Tanguy, conversation avec Olivier Neveux, de Laurence Chable (Éditions Théâtrales) 

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Gatti, le souffle d’un décapité

Au lendemain du centenaire de la naissance d’Armand Gatti (1924-2017) et de la disparition soudaine de son fils Stéphane en mai 2025, il est urgent de découvrir Bas-relief pour un décapité (1949-1957), paru chez Marsa Publications. Au cœur de ce texte, comme par miracle exhumé, l’esprit à venir de l’œuvre immense, en maints domaines, respire déjà à grand souffle.

Armand Gatti est alors journaliste au Parisien libéré. Il a rendu compte des procès d’Oradour-sur-Glane, du camp du Struthof, de la Gestapo de Bordeaux, suivis d’une série d’articles sur les camps en Europe, « Malheur aux sans-patrie ». En 1954, il reçoit le prix Albert-Londres pour ses reportages intitulés « Envoyé spécial dans la cage aux fauves ». En trois introductions successives, Stéphane Gatti, son fils, précise les circonstances, l’enjeu et l’âme du livre écrit la nuit dans une mansarde du quai d’Anjou. Ce n’est pas une autobiographie, quand bien même tout ce qu’a vécu, et saisi Gatti, apparaît littéralement quintessencié à dessein, sous les étranges effets conjugués d’un regard froid et d’un lyrisme brûlant aux métaphores hardies.

Un livre qui étonne et subjugue

Gatti, fils d’émigrés piémontais, entre dans la Résistance à 19 ans, dans une ferme du maquis de Tarnac, en Corrèze. Arrêté, interné à Bordeaux au camp Lindemann, il s’évade au bout de six mois et revient à Tarnac où, recruté par les Britanniques, il devient parachutiste. Bas-relief pour un décapité redonne vie, par saccades, à cinq cadavres de fusillés qu’il a vus au bord d’une route. Il les baptise Golame, Elélic, Als, Bordoni, Seon. Dans la confusion des temps, les aiguilles de l’horloge peuvent se mouvoir à rebours (de 39-45 à 14-18, par exemple). Rien de l’infernale déraison de l’époque n’est passé sous silence, quand « Nuit et brouillard était la gangue d’un nouvel homme ». Le livre étonne, subjugue et convainc, au fil de courtes séquences hachées, puissamment évocatrices, au sein desquelles l’horreur côtoie un genre d’humour noir.

Le chapitre Théâtre aux armées, par exemple, met en jeu les figures de Rabbit le lapin, de Notre-Dame de Lourdes, d’un poilu de 1812… Chez Armand Gatti, les êtres, la non-indifférente nature et les choses sont égaux en droit. Les arbres dialoguent entre eux, la locomotive soupire et soliloque. Rien n’est passé sous silence, depuis les rafles d’hommes-rats jusqu’aux trains de la mort, la faim des détenus, la peur, les morts violentes, les corps en feu et l’angoisse du parachutiste quand « la chute est le seul moyen de retrouver la terre des ghettos ». Gatti est là tout entier dans cet embrassement du monde à sans fin refaire, qu’il hissera, dans son théâtre, à une hauteur cosmogonique. Sur la belle couverture du livre, il y a cinq photographies, dont celle où on le voit en très jeune homme aux yeux écarquillés, qui jamais ne cillera au spectacle de l’innommable dans tous ses états ! Jean-Pierre Léonardini

Bas-relief pour un décapité, Armand Gatti (éd. Marsa, 296 p., 20€).

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Viens, poupoule…

Au théâtre de L’épée de bois, Johanna Gallard présente Être vivant, parole des oiseaux de la terre. Un original dialogue entre une jolie bande de gallinacées et une femme clown à l’écoute de ses consœurs emplumées. Un spectacle où l’humour le dispute à la poésie.

Elles s’appellent Barbara, Loulou, Edwige, Juline… Elles sont une dizaine, toutes aussi belles, emplumées de la tête aux pattes ! Bien à l’abri de maître renard ou d’autres prédateurs, dans la cabane abracadabrantesque de dame Johanna, Gallard de nom, leur amie et confidente. L’une l’autre, endimanchées dans leur costume naturellement coloré, à tour de rôle et le mot est bien senti, les gallinacées apparaitront dans l’encadrement d’une fenêtre ou du haut d’un escalier magique. D’aucunes, plus altières et fières, emprunteront la grande porte pour faire leur entrée en scène !

Docile, la poulette ? C’est selon, selon son humeur et la grosseur de la crotte déposée sur la piste, selon sa faim  et le nombre de grains à picorer, selon l’exercice que la maîtresse de cérémonie l’invite à accomplir… Monter et descendre d’un tabouret, trinquer dans un petit verre à la santé de sa protectrice, courir de gauche à droite selon la direction proposée, partager la scène avec ses congénères sans se voler dans les plumes, plus difficile encore marcher sur un fil (une planchette de bois, en l’occurrence) et traverser un cercle rouge ! Une conviction se fait jour, elle n’est pas si bête, poupoule ! Elle se révèle même animal intelligent, sensible, curieux, doué de mémoire sous son plumage bigarré. Un être vivant, pas seulement formaté pour pondre un œuf de temps à autre.

De la parole, Johanna Gallard accompagne les faits et gestes de sa géniale basse-cour. Sous son masque de clown, elle a tissé un lien original avec ses « oiseaux de la terre ». Déchiffrant leurs divers caquètements, soulevant dans ses bras l’une l’autre avec infinie délicatesse, accompagnant d’un sourire ou d’un mot réconfortant celle qui a raté son numéro ou refusé de s’y prêter parce qu’il ne faut pas s’y tromper, ces dames ont du caractère ! Les enfants explosent de rire, les adultes de tendresse devant ce spectacle déroutant, innovant, atypique et d’une incroyable force poétique. Nous rappelant ainsi, sans forcer le trait, comme il est bon de se mettre à la hauteur de chacun, combien la nature est un tout où le vivant peut trouver sa place en pleine égalité. Combien surtout, bêtes et humains, nous sommes en fait des animaux bien volatiles ! Yonnel Liégeois, photos Christophe Raynaud de Lage

Être vivant, parole des oiseaux de la terre : Johanna Gallard en complicité d’écriture avec François Cervantès. Jusqu’au 29/06, les jeudi et vendredi à 19h, les samedi et dimanche à 14h30. Théâtre de L’épée de bois, Route du Champ de Manœuvre, la Cartoucherie, 75012 Paris (Tél. : 01.48.08.39.74).

Tournée : les 03 et 04/10 espace du Narais à Saint-Mars la Brière (72), le 06/11 à Carlux (24), le 22/11 à Mauriac (15), le 14/12 à Plougastel (29).

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Monsieur Eddy au top !

Avec une autobiographie, un quarantième album et même quelques concerts cet été, Eddy Mitchell nous gâte. Son livre, et son disque, sont des réussites qui se dégustent comme un bon cru.

Certains le pensent taciturne, les voilà fort marris et contredits avec sa nouvelle Autobiographie ! Né à Belleville en 1942, pas loin des fortifs, Claude Moine revient sur son parcours et ses rencontres, truffée d’anecdotes savoureuses et parfois même hilarantes. Avec une plume trempée dans l’argot, il peut provoquer des fous rires comme quand il évoque un Claude François « poissard à un point inimaginable » (il se fera péter le nez à deux reprises en l’espace d’une dizaine de jours dans des circonstances cocasses). Alors qu’il est prêt à fondre pour « Rock Around the Clock », on rigole encore quand il subit le goût pour l’opérette de sa maman (employée de banque). Son papa, farceur à ses heures, aiguisera sa passion pour le grand écran en l’emmenant au cinoche en sortant des ateliers de la RATP.

On suit le fil de sa vie : Les Chaussettes Noires (financées en partie par La Lainière), ses albums solos, son amour pour l’Amérique et les pionniers du rock, « La Dernière Séance », sa carrière de comédien, ses grands copains… Point de nostalgie dans son récit. A ceux qui enjolivent les années 1960, il rétorque : « Ils oublient la guerre d’Algérie, (…) le puritanisme de tante Yvonne, la langue de bois gaulliste, (…) la violence de la police ». Il sait dégainer juste, Eddy Mitchell. Quant aux fachos, il ne peut pas les blairer et c’est pour ça qu’il vote aujourd’hui.

On le retrouve bien dans Amigos, son dernier album. Outre ses amis qui lui prêtent main forte, tels Alain Souchon ou William Sheller, on le suit « En décapotable », sur un « Boogie bougon », « Amoureux » autrement, qui envoie paître les huissiers (« De l’air »). Il n’oublie pas d’y saluer Elvis Presley avec une reprise française de « In The Ghetto » ou Jim Harrison (« Big Jim ») et de rappeler qu’il bosse (« Travailler »). On sent qu’Eddy Mitchell et ses musiciens ont sacrément choyé le petit dernier. On se le passe en boucle et on ressort les anciens.

La Victoire d’honneur pour l’ensemble de sa carrière, décernée le 14 février lors de la 40e cérémonie des Victoires de la Musique, est amplement méritée. Il ne nous reste plus qu’à réserver une place pour l’un de ses concerts cet été. Amélie Meffre

Autobiographie, Eddy Mitchell (Le Cherche midi, 240 p., 19€80). Précédemment, sont parus Le dictionnaire de ma vie (Kero, 2020) et P’tit Claude (Arbre à cames, 1994). Amigos, son dernier album, est disponible chez Universal Music France.

En raison de soucis de santé, la tournée prévue cet été (le 21/06 à Nancy, le 24/06 à Pérouges, le 28/06 à Nîmes, le 09/07 à La Rochelle, le 18/07 à Carcassonne et le 24/07 à Toulon) est annulée.

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Classé dans La mêlée d'Amélie, Musique/chanson

Paris, noir c’est noir !

Jusqu’au 30/06, le Centre Pompidou propose Paris noir. Une exposition qui retrace la présence et l’influence des artistes noirs en France entre les années 1950 et 2000. De l’Afrique aux Amériques, en passant par la Caraïbe, 150 artistes dont les œuvres ont rarement été montrées en France. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°379, juin 2025), un article de Mariette Thom.

Georges Coran, Délire et paix 1954

Donner à voir Paris comme un berceau des pratiques culturelles noires, tel est l’objectif ambitieux de l’exposition « Paris noir » du Centre Pompidou. Elle retrace cinquante ans de production artistique noire dans la capitale, de la fondation de la maison d’édition Présence africaine en 1947, carrefour intellectuel où s’élabore une conscience internationale noire, jusqu’aux cultures urbaines de la fin des années 1990. Au début des années 1950, Paris est un lieu d’accueil pour les artistes noirs fuyant la ségrégation américaine ou l’apartheid sud-africain – alors même que la France est encore un empire colonial. Ces artistes viennent s’y former à l’histoire de l’art européen, se familiariser aux collections d’art africain du Musée de l’homme, et fréquenter les penseurs de la négritude.

Premier Congrès des écrivains et artistes noirs, Paris 1956

Dans les décennies suivantes, c’est dans les combats politiques qu’ils puisent leur inspiration, de la décolonisation à l’antiracisme en passant par la lutte pour les droits civiques. Autant d’ingrédients qu’on retrouve dans ces productions artistiques uniques, souvent novatrices, et oubliées du canon de l’histoire de l’art. La dispersion, voire la disparition de nombre d’œuvres, a ainsi constitué un défi majeur pour le Centre Pompidou, tout comme les lacunes de la recherche en histoire de l’art. Un des buts affichés est d’ailleurs d’encourager les institutions françaises à acquérir, étudier et publier sur ces artistes.

Bob Thompson, The Struggle 1963

Les moyens mis en œuvre se montrent à la hauteur de cette ambition : plus de 150 artistes africains, afro-américains et caribéens sont exposés en 15 salles. On passe facilement deux à trois heures à y déambuler, découvrant des noms, des œuvres, des sujets, des motifs et des méthodes. Par exemple, les nombreux portraits de personnalités noires réalisés par Beauford Delaney (1901-1979), dont on apprend vite à reconnaître le style et la palette où le jaune a la part belle ; le « grand balayage » d’Ed Clark (1926-2019), qui brosse ses tableaux abstraits à l’aide d’un balai ; ou les compositions de perles de verre colorées de Clem Lawson (né en 1954), dont les Parisiens retiendront le saisissant Angoisse sur l’escalator inspiré de la station des Halles.

Elodie Barthélémy, Hommage aux ancêtres marrons 1994

L’objectif de mettre en avant ces artistes méconnus est atteint. Toutefois, on pourra regretter que Paris s’y réduise à un prétexte pour donner à voir ces œuvres au lieu de constituer un acteur à part entière de l’exposition, comme son titre le laisse à penser. De même pour les concepts théoriques convoqués, en particulier le « Tout-Monde » d’Édouard Glissant, dont on peine à comprendre le sens alors même que deux salles lui sont dédiées. Enfin, le spectateur attentif notera l’absence totale d’artistes femmes dans la première moitié de l’exposition, sans que ce manque soit thématisé. Heureusement, la seconde moitié, plus contemporaine, apparaît plus généreuse à cet égard. Mariette Thom

Paris noir : jusqu’au 30/06, du lundi au dimanche de 11h à 21h, le jeudi de 11h à 23h, fermé le mardi. Centre Pompidou, Place Georges-Pompidou, 75004 Paris (Tél. : 01.44.78.12.33). L’album de l’exposition (éditions Centre Pompidou, 60 p., 10€50).

« Sciences Humaines s’est offert une nouvelle formule », se réjouit Héloïse Lhérété, la directrice de la rédaction. L’objectif de cette révolution éditoriale ? « Faire de Sciences Humaines un lien de savoir à un moment où l’histoire s’opacifie et où les discours informés se trouvent recouverts par un brouhaha permanent ». Au sommaire du numéro 379, un remarquable dossier sur la santé mentale des jeunes et deux passionnants sujets (un entretien avec l’historien Johann Chapoutot, « La droite et le centre ont fait alliance avec le nazisme »/Jean-Marie Pottier, « Le trumpisme une contre-révolution intellectuelle »). Dès sa création, Chantiers de culture a inscrit le mensuel sur sa page d’ouverture au titre des Sites amis. Un magazine dont nous conseillons vivement la lecture. Yonnel Liégeois

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Drôle de climat à Orsay !

Jusqu’au 15/07, le musée d’Orsay (75) propose 100 œuvres qui racontent le climat. Un parcours où peintres et sculpteurs, mais aussi naturalistes, invitent le public à mesurer la fragilité de notre environnement. Entre accélérations technologiques, essor des transports et urbanisation rapide.

Rosa Bonheur, Labourage nivernais

La société actuelle est en train de se rendre compte d’une réalité déjà connue depuis au moins cinquante ans : la température moyenne de la planète augmente inexorablement, cette montée est due en majeure partie à l’activité humaine[1]. Le musée d’Orsay, dans une volonté de sensibiliser le public, propose un parcours à travers le Musée et même au-delà, avec des prêts d’œuvres dans d’autres musées. On ne peut qu’admirer le projet. Non seulement l’idée de faire parcourir le musée autour d’un thème aide à désenclaver les salles « stars », mais le sujet lui-même est capital pour notre avenir. Si un tel projet parait essentiel face à une politique de déni devenue volontairement destructrice, il semble pourtant se contenter avant tout de répéter de bons sentiments qui finissent par devenir des lieux communs.

Un parcours essentiel

L’opportunité du parcours se fait particulièrement sentir lorsqu’est révélée une authentique politique de destruction volontaire d’informations : soit un déni volontariste voire obscurantiste[2]. Derrière cette exposition, l’idée principale est de rappeler que l’époque qu’englobe la collection du musée représente précisément ce moment dans l’histoire où la France se transforme, passant d’une société essentiellement agraire à une société industrielle. Les bouleversements économiques, culturels, politiques ou sociaux qu’avait vécus la France sont formidables. Le double sens de ce mot (le glissement de terrible à admirable) est bien transcrit dans la série des Rougon-Macquart d’Émile Zola. Il ne pouvait cacher son admiration face à l’explosion féérique des grands magasins dans Au Bonheur des Dames ni sa colère face à la misère des mineurs dans Germinal.

Claude Monet, Le Pont du chemin de fer à Argenteuil

Le choix des œuvres que propose le Musée d’Orsay souligne cette transformation dans toute sa diversité. Cela se voit dans les différents artistes qui, malgré leurs sensibilités plastiques divergentes, ont tous été marqués par ce phénomène. Ainsi, le parcours nous donne à voir aussi bien des tableaux de Rosa Bonheur, Gustave Moreau et Camille Pissarro que des sculptures de Jean Carries ou François Pompon. Toute la force de ce parcours atypique découle du fait qu’il nous fait traverser l’intégralité du musée et découvrir l’ensemble des galeries. Les sujets présentés font valoir l’étendue des transformations, avec des images d’ouvriers anonymes en même temps que le célèbre portrait de Louis Pasteur, des scènes bucoliques et des paysages urbains, des hommes et des bêtes.

Un projet décevant

Le problème d’un tel parcours ? Il n’y pas de contextualisation. Les images sont autant de prétextes pour nous parler de situations actuelles, le plus souvent sur un ton culpabilisant et moralisateur. Le buste de mineur de Carrière est une occasion de nous rappeler les gaz à effet de serre dus au charbon[3]. Le célèbre portrait de Pasteur peint par Albert Edelfelt (1854-1905), est présenté pour parler du surpeuplement actuel, ce qui sous-entend qu’il serait dû aux découvertes de l’homme scientifique. Le cartel à côté d’un autre tableau le décrit ainsi :

Devant une serre, une jeune fille cueille des fleurs ou des fruits dans un potager où se mêlent diverses espèces. Contrairement à la monoculture, vulnérable aux maladies et aux parasites et fortement dépendante des pesticides, des cultures diversifiées permettent de limiter leur propagation. En alternant les espèces, il est possible de réduire la contagion généralisée des plantes par les pathogènes.

Il n’est même pas utile de préciser le tableau puisqu’à partir de la deuxième phrase, ce cartel pourrait s’appliquer aussi bien aux Coquelicots ou bien aux Iris dans son jardin de Monet qu’au tableau véritable. Pourquoi telle œuvre plutôt que telle autre ? Quel est le lien entre le sujet de l’œuvre et la préoccupation du parcours ? Plus grave encore, quel est le lien avec l’époque du musée ? Les textes du parcours évoquent les préoccupations contemporaines sans s’interroger des attitudes antérieures. Et pourtant, il existait une préoccupation de la destruction de l’environnement liée à l’industrie. Tout le mouvement romantique anglais, dès le milieu de XVIIIe siècle est une réaction à l’industrialisation. Hawkeye, le héros du Dernier des Mohicans, fustigeait les colons dans leurs « pratiques dispendieuses » (wasty ways) qui est en somme une des premières mises en garde. Le Walden (1854) de Henry David Thoreau tient un discours similaire. Il suffit de lire Les Rêveries du promeneur solitaire (1782) pour découvrir que le problème n’échappe pas au monde francophone…

Constantin Meunier et J. Petermann, Puddleurs au four, dit aussi Puddleurs sortant la loupe

Le discours des artistes de l’époque que recouvre le Musée d’Orsay démontre qu’ils étaient clairement conscients des enjeux. L’artiste et critique anglais John Ruskin (1819–1900), face aux couleurs industrielles, militait pour l’exploration de la nature dans la compréhension des couleurs. On aime bien dire que les Impressionnistes peignent la modernité. Mais à voir les œuvres de plus près, on voit clairement qu’ils disent : la modernité, oui, mais à quel prix ? Sisley, ce maître de l’eau, peint la Seine en crue. Monet peint un champ de coquelicots comme pour préserver la vue d’une nature vouée à disparaître. Ce monde moderne les fascinait. Monet se rendait à Londres précisément pour voir les couleurs du ciel altéré par la pollution. Mais à la fin de sa vie, il crée un havre de paix à Giverny. Si la nature était avant tout soumise au service de l’homme, on ne peut nier qu’elle fut une véritable préoccupation qui traverse le siècle et qui se traduit dans l’art.

Copie à corriger

Le projet fut réalisé dans la précipitation, le résultat s’en ressent. Il n’y a aucun lien entre les œuvres et les sujets évoqués (sauf dans le caractère illustratif des premiers), mais surtout aucune considération des réalités de l’époque. La révolution industrielle avait déclenché une révolution sociale dont il était difficile de mesurer les contours. Mais à la suite de l’exode rural, on s’est retrouvé avec une densification de la population et une mauvaise répartition des richesses, un déséquilibre autant écologique qu’économique et social. A l’époque, on n’en voyait que les conséquences immédiates d’insalubrité : une hygiène insuffisante, des crises sans précédent de santé publique. Même si les solutions trouvées en ce temps-là nous semblent aujourd’hui qu’une fuite en avant, on ne pouvait ignorer que l’environnement n’était pas en mesure d’encaisser les bouleversements. Par manque de contextualisation historique et tel qu’il a été pensé, ce parcours entre 100 œuvres qui racontent le climat ne nous apprend rien d’autre que ce que nous savons déjà, il ne nous permet pas vraiment de mesurer l’ampleur de la menace climatique. Un parcours à enrichir donc, entre réflexion et culture. Francis Mickus

100 oeuvres qui racontent le climat : Jusqu’au 15/07, du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi de 9h30 à 21h45. Musée d’Orsay, Esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris (01.40.49.48.14). Le catalogue de l’exposition (240 pages., 100 illustrations, 35€).

[1] Nous datons à partir de 1945, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la nouvelle ère géologique, dénommée « l’anthropocène » qui pense que l’activité humaine entraine des transformations climatiques de la planète.

Honoré Daumier, Adolphe Victor Geoffroy-Dechaume, Émigrants

[2] Pour plusieurs raisons qui ne se limitent pas au déni climatique, les gouvernements actuels mènent une campagne aussi violente que systématique contre le monde universitaire allant de coupes sévères dans les budgets de fonctionnement (40% de réduction dans le budget de la bibliothèque centrale à la Sorbonne) à des ingérences dans les politiques éducatives et scientifiques des institutions. On peut cependant saluer la résistance qui se met en place.

René Billotte, Paysage à la porte d’Asnières

[3] Ce qui finalement crée une fausse opposition entre les préoccupations écologiques et sociales, que l’on retrouve dans l’œuvre de Dickens ou dans Les Misérables de Hugo. Même Marx avait évolué : si au départ il était chantre du progrès technologique, il avait par la suite compris que l’exploitation ouvrière et l’exploitation écologique étaient liées.

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Makbeth, un magistral délire

Au Théâtre du Nord, à Lille (59), Louis Arene et Lionel Lingelser présentent Makbeth. Avec un K à la place du C, par le Munstrum Théâtre, une version brillante et délirante d’une des pièces les plus célèbres de William Shakespeare.

Obus, grenades et mines explosent sans répit. Flashs aux éclats aveuglants et fumée âcre percent la nuit poisseuse. Les corps se démembrent puis gisent, désormais sans vie. Le vacarme des bombes s’insinue au plus profond des êtres, comme une symphonie au-delà du funèbre. Avec des allers-retours, dans un trouble émotionnel, entre les landes de l’Écosse médiévale et les guerres contemporaines. Devant un public capturé jusqu’au fond des fauteuils, c’est ainsi que démarre le nouveau spectacle du Munstrum Théâtre. Après sa création à Châteauvallon, scène nationale du Var, Makbeth fait escale à Lille, avant une tournée qui s’annonce copieuse.

La pièce se signale avec un « k » pour la distinguer de l’originale signée William Shakespeare. En 1972, Eugène Ionesco avait proposé une réécriture à sa sauce tragi-burlesque de cette pièce du Britannique et prolifique auteur. Macbett prenait alors deux « t » finaux. Ici, Louis Arene et Lionel Lingelser proposent une adaptation très personnelle de cette œuvre ultime publiée quelques années après la mort de l’auteur en 1616. Macbeth est incontestablement l’œuvre la plus sombre de Shakespeare, l’une des plus célèbres aussi, avec son lot de meurtres et de désespoirs nés dans la pensée confuse de dictateurs fous. Une pièce qui, pour le Munstrum, résonne sinistrement avec « la douleur du monde actuel ».

Malice, humour et hémoglobine

Pour Lucas Samain, qui signe l’adaptation, voilà « l’histoire d’une ambition dévorante qui s’accomplit dans un premier meurtre et en entraîne d’autres en cascade ». Macbeth s’est emparé du pouvoir. Son règne dictatorial s’épuise dans le sang. Sur scène, bien après les formidables combats du début, voilà le temps des intrigues et des meurtres en solo. Le fil du récit parfois se distend, au risque d’égarer, et l’on aurait aimé un peu moins de longueurs. Mais l’équipe avait prévenu, il ne s’agit pas d’une énième lecture du Macbeth original. La démesure, le décor débridé, le grand-guignol qui ont fait la marque de fabrique de la compagnie depuis sa création en 2012 sont avec malice et humour au rendez-vousMakbeth est d’évidence une des éclosions fortes de ce printemps.

Mentionnons la musique originale et les créations sonores de Jean Thévenin et Ludovic Enderlen. Louis Arene, Sophie Botte, Delphine Cottu, Olivia Dalric, Lionel Lingelser, Anthony Martine, François Praud, et Erwan Tarlet ? Les comédiens sont tous parfaits en simples soldats face à la mitraille, en sautillant fou du roi, en traîtres vengeurs, en rois et reine assoiffés de puissance et pris à leur propre piège sans autre issue que leur trépas. Makbeth, juché sur la tour d’arbitre d’un match de tennis, n’est plus au final habillé richement que de sa couronne. Avec le corps recouvert du bout des orteils à la pointe des cheveux d’une matière écarlate et gluante. Son épouse a rejoint les mondes parallèles de la folie. Sans illusion, il contemple encore un instant son œuvre barbare et sanglante. Vraiment, le Munstrum sait magnifier le rouge vif. Gérald Rossi, photos Jean-Louis Fernandez

Makbeth, Louis Arene et Lionel Lingelser : du 10 au 13/06, les mardi et mercredi à 20h, le jeudi à 19h, le vendredi à 20h.Théâtre du Nord, 4 place du Général de Gaulle, 59000 Lille (Tél. : 03.20.14.24.24). Malakoff, Scène nationale du 05 au 07/11. Théâtre Varia, Bruxelles du 12 au 14/11. Théâtre du Rond-Point, Paris du 20/11 au 13/12. Le Carreau, Scène nationale de Forbach et de l’est mosellan les 05 et 06/03/26. La MC2, Grenoble les 11 et 12/03.

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Cromagnons, une tribu en délire

Au théâtre de la Colline (75), Wajdi Mouawad présente Journée de noces chez les Cromagnons. Alors que les bombes pleuvent sur Beyrouth, la maisonnée s’affaire au mariage de la fille aînée. Entre balles sifflantes et colères tonitruantes, une tribu en délire… En tant que directeur du théâtre national parisien, l’ultime création du metteur en scène et auteur franco-libanais.

Les snippers sont en embuscade, le bruit des bombes résonnent sans interruption, la guerre fait rage à Beyrouth. Peu importe qu’il faille rentrer dans la cuisine en rampant pour éviter les balles sifflantes, toute la famille prépare l’événement : le mariage de Nelly, la fille aînée ! Au vacarme des obus, répondent entre les murs de l’appartement les cris et vociférations des occupants : la mère hystérique, le père allumé, le jeune fils déphasé et la future mariée narcoleptique qui, entre deux ensommeillements, ne cesse de demander quel jour tout le monde se rendra à « Berdawné pour manger du knefé »… Autant dire que c’est une tribu en plein délire qui squatte la grande scène du théâtre de la Colline, plus fort encore lorsque se prépare un mariage sans fiancé annoncé !

Wajdi Mouawad, le directeur et metteur en scène de cette étrange Journée de noce chez les Cromagnons, devait répéter et présenter sa pièce au Théâtre Le Monnot de Beyrouth. Las, sous des prétextes fallacieux et la pression des forces hostiles à Israël, le projet avorta. Une blessure pour l’homme qui quitta le Liban à l’âge de dix ans pour fuir la guerre et qui ne cesse d’en transcrire la tragique histoire au travers de ses écrits (Forêts, Littoral, Incendies, Mère…). Peu importe les soubresauts de l’actualité, présentée à Montpellier lors de la 38ème édition du Printemps des Comédiens, cette pièce de jeunesse se donne aujourd’hui sur les tréteaux parisiens. Écrite dès les années 1990, maintes fois remaniée, elle se veut authentique tragicomédie quand l’humour acerbe des situations masque les fêlures de l’existence et la fréquentation quotidienne de la mort.

Aller quérir le pantalon d’apparat oublié sur le balcon, tenter de faire cuire le gigot de mouton malgré les incessantes coupures de courant ? Une véritable épopée, où chaque déplacement se fait au risque de sa vie… Pour surmonter galère et traumatismes, engueulades et colères rythment la vie familiale, comme seul antidote aux peurs accumulées et rempart contre la mort annoncée. Un pays en ruines, le dialogue impossible entre des protagonistes qui vocifèrent plus qu’ils ne parlent, où les insultes et reproches fusent à la même vitesse que les balles pour une salade pourrie, un couteau mal affuté… Des parents aux deux enfants, tous malades d’un conflit qui n’en finit pas, qui ternit relations et marques d’affection : comment vivre sereinement et dignement quand le quotidien, tout autour de vous, explose sous le fracas de la guerre et de la haine ? Alors, il est bel et bon d’imaginer un mariage de pacotille, un jour de fête supposée pour sublimer la réalité mortifère, espérer un futur apaisé. Une troupe de Cromagnons à l’énergie débordante qui cherche, envers et contre tout, un filet de lumière au tréfonds de leur caverne. Yonnel Liégeois, photos Simon Gosselin

Journée de noces chez les Cromagnons, Wajdi Mouawad : Jusqu’au 22/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30 (spectacle en libanais surtitré en français). Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52).

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Sarah Pèpe, le dire ou pas ?

Au Local des autrices (75), Sarah Pèpe présente Celle qui ne dit pas a dit. Superbement orchestrée, la parole libératrice de trois femmes face à des parcours de vie au travail trop bien ordonnés. Une pièce emblématique, à l’affiche d’un lieu consacré aux écritures féminines.

Un même lieu de travail, trois blouses aux couleurs différentes, trois femmes au discours clairement identifié : celle qui dit, celle qui dit après, celle qui ne dit pas… Qui a pouvoir et devoir à interpeller le patron ? Comment exprimer mécontentement et revendications ? Les réparties fusent, échanges serrés entre trois femmes au profil qui ne trompe pas : la taiseuse toujours en retrait, la suiveuse au propos sans risque, l’allumeuse au tempérament bien trempé. Une étrange impression, toute aussi réjouissante que déconcertante, à l’heure où s’allument les dialogues sur scène : dans la joute verbale entre les enjeux de dire et les raisons de ne point dire, superbement écrite et orchestrée, on se croirait plongé dans un sketch à la Raymond Devos !

Avouons-le d’emblée, une jolie rencontre que celle avec l’imaginaire de Sarah Pèpe, découverte lors de son « seule en scène » Croî(t)re ? Ou la fulgurante chute de Mme Gluck… et son irrésistible ascension. La comédienne et metteure en scène excelle dans le maniement des mots et la gestuelle des corps. Une écriture sobre, efficace, une construction fine et équilibrée de dialogues qui touchent leur cible en flèches acérées, un esprit qui se nourrit d’humour et de réparties follement décalées, un travail au plateau où dansent les mots quand le jeu des comédiennes métamorphose le trio d’interprètes en corps de ballet : avec Celle qui ne dit pas a dit, une bluffante incarnation de figures féminines qui, au travail ou à la maison, osent la transgression.

Avec ce coup de théâtre fracassant, au détour d’une scène anodine : elle a osé ! Sans informer ses collègues et copines, celle qui ne dit pas a osé : parler, dire au petit ou grand chef ce qui ne va pas, s’exprimer, se libérer de ses peurs et de ses souffrances. De son silence, surtout… C’est émouvant, fort, poignant quand la parole se libère, quand trois femmes au bord de la crise de nerfs se retrouvent unies, complices solidaires pour affronter l’à-venir. Un superbe moment d’authenticité et de parler vrai, du sérieux et de l’humour intelligemment conjugués, face aux conditions de travail avilissantes un subtil regard « décalé » qui préserve de la prise de tête sur l’aliénation capitaliste.

Trois filles inspirantes (Sonia Georges qui dit après, Mayte Perea Lopez qui ne dit pas, Sarah Pèpe qui dit) qui chavirent les à priori, dits et non-dits du public. Yonnel Liégeois

Celle qui ne dit pas a dit, texte et mise en scène Sarah Pèpe : Les lundi 09-16-23/06, à 20h. Le local des autrices, 18 rue de l’Orillon, 75011 Paris (Tél. : 06.87.37.13.12). Du 05 au 26/07, la majorité des pièces programmées durant la saison au Local se retrouvent à l’affiche du Théâtre des Lila’s, sa version avignonnaise durant le festival Off.

Le local des autrices

Situé à Belleville, dans le 11ème arrondissement de Paris et porté par Sarah Pèpe, autrice, metteuse en scène et comédienne, le Local des autrices ambitionne de mettre en lumière les voix féminines, encore trop souvent invisibilisées. Avec sa programmation engagée, le lieu s’annonce comme un espace vivant, propice aux échanges et aux réflexions autour des thématiques féministes et sociales.

« Le monde artistique a historiquement été conçu par et pour les hommes. Quand on observe nos bibliothèques, nos musées, ou même les grandes scènes de théâtre, on voit principalement des œuvres d’hommes, des récits qui se nourrissent du point de vue et du désir masculins. Ces dernières ont façonné notre vision du monde, et nous avons été exclues de cette narration. Cela a conduit à la marginalisation de nombreuses voix, notamment celles des femmes, des personnes racisées et des minorités.

Mon objectif est de donner aux femmes la possibilité d’investir pleinement cet espace créatif. Et ce faisant, de réinventer l’imaginaire collectif, de l’enrichir en offrant une place centrale aux voix féminines et aux expériences diverses, celles qui ont été spoliées pendant des siècles. C’est aussi une manière de créer un monde plus riche et inclusif, où chaque histoire, chaque perspective a droit de cité. Cela s’inscrit dans une logique d’éducation populaire et de médiation culturelle, au-delà de la simple dimension théâtrale.

Mon ambition à long terme ? Faire de ce lieu un véritable espace de création et de réflexion, où chaque personne se sente légitime à prendre la parole, que ce soit en tant que spectateur.ice ou participant.e. Je souhaite que la voix des femmes et des minorités soit non seulement entendue, mais qu’elle devienne un moteur pour de nouveaux récits et débats. Le local des autrices doit être aussi un carrefour de rencontres humaines, où les gens viennent non seulement pour les spectacles, mais aussi pour rencontrer, échanger, discuter, oser l’altérité.

Enfin, puisque l’argent diminue, puisque tout est fait pour créer de la concurrence entre les compagnies, réinventons l’échange, la mutualisation, le partage des ressources. Une autre façon de faire vivre les lieux de culture ! » Sarah Pèpe, propos recueillis par Périne papote

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Valentina, une histoire de cœur

Au théâtre des Abbesses (75), Caroline Guiela Nguyen présente Valentina : une enfant roumaine se fait interprète pour sa mère, venue se faire soigner en France. D’un battement de cœur l’autre, la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire.

Avec les outils du conte et aux frontières du documentaire, Caroline Guiela Nguyen nous entraine dans le parcours tortueux qui mène une jeune Roumaine à jouer les interprètes pour sa mère malade, venue se faire soigner en France. La fillette de neuf ans est confrontée à une série d’épreuves, à l’école comme à l’hôpital, dont elle sortira non sans encombres. Après des pièces chorales, comme Lacrima dont l’action a lieu au cœur d’un atelier de haute couture à Paris, de dentelle à Alençon et de broderie à Mumbaï, Carolyne Guiela Nguyen se focalise sur un récit plus intime, présenté en ouverture des Galas du Théâtre national de Strasbourg, qu’elle dirige depuis 2023.

Exil et santé

Ce nouveau festival rassemble dans tous les lieux du TnS « des artistes qui ont créé leurs spectacles avec des personnes dont les trajectoires de vie n’ont pas encore rencontré nos plateaux ». Y fut programmé Marius, d’après Marcal Pagnol, créé par Joël Pommerat avec des détenus. Dans le même esprit, Valentina est joué par une mère (Loredana Iancu) et sa fille Angelina (en alternance avec Cara Parvu), rencontrées parmi des personnes de la communauté roumaine et rom venues passer des auditions pour le projet. La metteuse en scène souhaitait explorer une langue latine, proche du français, mais pas suffisamment pour être comprise quand il s’agit de parler de pathologie complexe, de patient à médecin. La pièce est née d’une rencontre avec l’association Migrations Santé Alsace qui favorise l’accès des populations exilées aux soins de santé, notamment grâce à des interprètes. C’est là qu’elle a appris que, « faute de professionnels pouvant assurer la traduction, les familles avaient recours à leurs propres enfants ».

« Il était une fois », annonce une voix off qui accompagnera les épisodes de Valentina. Mais cet appel à l’imaginaire et au merveilleux est vite rompu par une question bien réelle. Comment, une fois arrivée en France avec sa fille, la maman va-t-elle se débrouiller pour se faire entendre du médecin et saisir ses explications ? Arrivera-t-elle a faire réparer son cœur qui flanche ? Après de vaines tentatives par gestes ou traductions de son téléphone, elle n’a d’autre solution que de s’en remettre à Valentina qui a vite appris le français à l’école. La fillette est alors confrontée à la gravité de la maladie maternelle et se sent également obligée de mentir à l’école pour couvrir ses absences et garder secret l’état de sa mère. La tâche est trop lourde pour la petite : elle est prise au piège de ses propres mensonges, sa mère la voit dépérir sans rien y comprendre, isolée dans sa langue. Seul un miracle pourra sauver la situation. Il advient par la magie  de l’amour et la narration se boucle sur un happy end.

Du conte au documentaire

Le réalisme de la mise en scène, appuyé par la présence constante d’une caméra qui projette en gros plan les faits et gestes des comédiens, entre en contradiction avec l’univers du conte. D’autant que les battements de cœur qui, au plateau, soulignent les émotions des personnages, tirent la pièce vers le pathos. La féérie a du mal à opérer. Pour autant, on se laisse davantage convaincre par l’aspect documentaire du projet. Il renvoie à des histoires bien réelles : face au droit fondamental de se soigner que les institutions publiques devraient leur garantir par souci d’égalité, certaines personnes allophones n’y ont pas accès faute d’interprètes. Les questions de langue et de traduction sont l’autre fil rouge qu’on peut suivre pour apprécier ce spectacle.

La metteuse en scène s’y entend à passer d’un idiome à l’autre, à faire valser les sonorités chez les acteurs. Les mots s’entrelacent et se mêlent aux accents des violons de Marius Stoian et Paul Guta, deux autres Roumains embarqués dans cette aventure. On entre en sympathie avec Loredana Iancu, parfaite en femme vaillante et mère dévouée. Angelina Iancu pétille de malice et d’intelligence : elle excelle dans son rôle d’interprète simultanée et de petite menteuse, jouant avec nuance et retenue les épreuves que traverse l’héroïne. Chloé Catrin, tour à tour cardiologue et directrice d’école, incarne la froideur du monde médical et l’inflexibilité du système scolaire. Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Valentina, Caroline Guiela Nguyen : jusqu’au 15/06, du lundi au samedi à 20h (relâche le jeudi), le dimanche à 15h. Théâtre des Abbesses, 31 Rue des Abbesses, 75018 Paris (Tél. : 01.42.74.22.77). Du 16/09 au 03/10, TNS de Strasbourg. Du 08 au 12/10, Célestins de Lyon. Valentina ou la vérité est paru chez Actes-Sud-Papiers.

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Montreuil en plein travail

Jusqu’au 19/07 à Montreuil (93), le Centre Tignous propose Quel travail ?. Une exposition collective qui offre une plongée artistique au cœur du monde ouvrier et de ses représentations. En dialogue, des œuvres de Charles Pollock et de quatre artistes contemporains. Sans oublier, le 07/06, une performance musicalo-littéraire autour du texte À la ligne, feuillets d’usine de Joseph Pontus.

L’exposition Quel travail ? fait dialoguer les portraits de travailleurs des années 1930, réalisés par Charles Pollock*, avec des œuvres contemporaines. Presque cent ans plus tard, le photographe Jean-Louis Schoellkopf réalise lui aussi des portraits de travailleurs. Des photographies faites sur différents sites de production, textile-chimie-électrique, de Mulhouse… Suivant son protocole habituel, il invite les ouvriers à poser librement avant d’installer sa chambre moyen format numérique sur trépied. Un nouveau visage de l’usine apparaît, aseptisé et coloré, où prennent place des femmes.

Béatrice Duport, quant à elle, n’a cessé d’enfreindre l’interdiction de pénétrer dans cet univers longtemps réservé aux hommes. Ses pièces, proches du ready-made, issues d’un monde industriel en Picardie ou au Mali, sont transformées puis déplacées dans un lieu d’exposition. Elles ouvrent ainsi un espace entre monde industriel et monde artistique, deux mondes qu’elle tente d rapprocherPauline Pastry rappelle la vitalité du monde ouvrier qui s’est développé à Montreuil à la fin du 19ème siècle et avec lui des manifestations politiques et culturelles. Avec son installation Les ateliers du diable, la jeune plasticienne évoque les soirées ouvrières qui ont eu lieu à cette époque, avant-garde des futures universités populaires.

Quant à Isabelle Rèbre, la commissaire de l’exposition, elle a réalisé une installation qui évoque les fresques murales réalisées par Pollock. Intitulée Le bout de la chaîne, elle met en scène un ramasseur de canettes dans les rues de New York aujourd’hui, entassant des sacs sur un charriot au milieu d’une foule indifférente. Une totale immersion dans un plan séquence projeté sur un mur de cinq mètres, repris en boucle comme les gestes répétitifs de l’homme. Un thème d’exposition original, prompt à mettre au travail l’œil du visiteur ! Yonnel Liégeois

Quel travail ?, Isabelle Rèbre : jusqu’au 19/07, les mercredi et jeudi de 14h à 18h, le vendredi de 14h à 21h, le samedi de 14h à 19h. Centre Tignous d’art contemporain, 116 rue de Paris, 93100 Montreuil (Tél. : 01.71.89.28.00). Réservation : cactignous@montreuil.fr

Autour de Joseph Pontus, le 07/06 à 20h et 21h30 : Accompagné au saxophone par Geoffroy Gesser, Bernard Bloch lit des extraits du texte À la ligne. Feuillets d’usine (Folio Gallimard, 288 p., 8€50) de Joseph Pontus. Dans ce récit autobiographique, le poète devenu ouvrier raconte son quotidien d’intérimaire dans les conserveries de poisson et abattoirs bretons. Le bruit, les rêves confisqués dans la répétition de rituels épuisants, les souffrances du corps s’accumulent inéluctablement. Entrée libre, réservation obligatoire.

Rencontre avec Francesca Pollock, le 14/06 de 16h à 17h : Fille de Charles Pollock, elle est l’auteure de Mon Pollock de père (Verdier, 192 p., 10€). Trente ans après la mort de son père, elle cherche à renouer le dialogue avec celui qui fut le premier peintre de la famille. Dans un récit intime, elle tente de percer son mystère, où il est question d’art et de fraternité. Une signature aura lieu à l’issue de la rencontre. Entrée libre, réservation obligatoire.

*Charles Pollock a d’abord développé une œuvre figurative engagée, influencée par les muralistes mexicains et les préoccupations sociales de son époque. Frère ainé de Jackson Pollock, ses portraits d’ouvriers, réalisés lors de la Grande Dépression aux États-Unis, témoignent de la précarité des travailleurs et d’une époque marquée par des mutations économiques profondes. Ces dessins et peintures réalistes, souvent éclipsés par ses œuvres abstraites de la maturité, font ici l’objet d’une relecture essentielle.

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Un CD pour les 130 ans de la CGT !

Pour souffler ses cent trente bougies, la Confédération Générale du Travail a demandé au chanteur des Goguettes, Valentin Vander, de rassembler vingt artistes pour reprendre ou inventer des chants de luttes. Un appel au don a été lancé pour financer ce projet alléchant. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Clément Garcia.

130 ans, ça se fête. Et en musique c’est toujours mieux ! Pour célébrer son anniversaire, la Confédération Générale du travail a confié à son entreprise de presse, la Nouvelle vie ouvrière (NVO), le soin de concocter un album de chants de luttes d’hier et d’aujourd’hui. Un appel aux dons a été lancé sur la plateforme participative Ulule qui, plaide Agnès Rousseaux, la directrice générale de la NVO, s’inscrit dans la bataille culturelle. « Les airs de contestation et de résistance ont marqué les combats de certaines époques. On veut célébrer cet héritage et créer de nouvelles chansons pour marquer la nôtre », appuie-t-elle. Vingt artistes et groupes ont répondu présent pour reprendre ou créer dix-huit chansons qui aborderont « les thèmes militants sur le travail, l’écologie, la lutte contre l’extrême droite, la paix, des symboles forts qui peuvent nous réunir » précise Denis Lalys, président de la NVO et membre de la direction confédérale.

Sophie Binet à la clarinette

Il n’a fallu que trois mois à Valentin Vander, le directeur artistique du projet et chanteur du groupe Les goguettes, connu pour ses adaptations virtuoses et satiriques du répertoire, pour fédérer des musiciens issus de différentes formes d’expressions musicales, rap, chanson, électro, rock. C’est dans les mythiques studios Ferber de Paris que les enregistrements ont eu lieu, en quelques jours seulement, baignés dans un enthousiasme fédérateur. « Le fait d’avoir noué un partenariat efficace avec Clothilde Guérod, de la boîte de production Contrepied, et Valentin Vander a transformé cette aventure en bonheur », confirme Denis Lalys qui nous glisse que la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, serait venue souffler dans une clarinette sur un morceau composé au Portugal pendant la Révolution des œillets.

Si la campagne de dons a atteint son deuxième palier palier (54 000 €, sur 30 000 € espérés initialement), la NVO appelle à l’amplifier. « Ça nous a permis de sécuriser le projet dans un premier temps, mais nous aimerions lui donner des suites. Ce n’est pas juste un projet ponctuel. Réinventer les chants de luttes est un processus permanent pour arriver à toucher d’autres publics, notamment les jeunes qui ont besoin de cette diversité », avance Agnès Rousseaux. Le nouvel objectif ? Graver pas moins de 8000 CD et planifier un méga concert… La pochette éloquente de l’album, figurant une jeune femme poing levé, a été confiée à l’artiste dijonnais RNST, familier des mobilisations sociales. Hormis Cali, Mathilde, Corinne Maserio chantant L’Internationale (!) et Planète boum boum, les noms des autres artistes sont pour l’heure tenus secret mais certains seront dévoilés le 13 juin prochain sur le parvis de la mairie de Montreuil (93), jour de fête pour la CGT.

La directrice de la NVO souligne que dans ce « contexte social et démocratique particulièrement morose, la musique est une manière de fédérer les gens, de mobiliser ». Rendez-vous est d’ores et déjà pris à la prochaine fête de l’Humanité, pendant laquelle sortira l’album et qui prêtera l’une de ses scènes pour un concert évènement. Et si les dons continuent d’affluer, pourquoi ne pas imaginer une tournée pour rythmer les mobilisations qui ne manqueront pas de voir le jour l’année prochaine… Clément Garcia, photo Bapoushoo

La collecte de dons sur la plate-forme Ulule sera clôturée le 04/06, à 23h59.

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La Commune de Paris, 150 ans (8)

Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Pendant soixante-douze jours, le peuple de Paris va vivre libéré de ses chaînes. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Le 28 mai 1871, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père Lachaise Chantiers de culture clôt, en ce 28 mai 2021, la série d’articles consacrée au 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

LE MASSACRE DU PÈRE-LACHAISE

Rassemblés par groupes de douze, le 28 mai 1871, les 144 fédérés de la prison de Mazas sont fusillés à tour de rôle. Un acte délibéré, un massacre programmé, un assassinat méthodiquement exécuté.

Dans beaucoup de documents relatant l’histoire de la Commune, on peut lire qu’au matin du 28 mai 1871, les 147 survivants des combats du « Père Lachaise » sont fusillés sans jugement contre un mur du cimetière qui prendra, en leur mémoire, le nom de « Mur des Fédérés ». Cette version des faits n’est pas rigoureusement exacte. En réalité, à l’aube du 28 mai, une compagnie du 65e de marche reçoit l’ordre de prendre à la prison de Mazas 144 fédérés pour les conduire au « Père Lachaise ». Les prisonniers ne sont pas particulièrement inquiets, ils pensent qu’il s’agit d’un simple transfert de lieu de détention.

Escortés par les soldats, baïonnettes aux canons, ils arrivent à environ 7 heures du matin devant l’entrée principale du cimetière, boulevard Ménilmontant. Dans l’allée centrale, un officier supérieur attend la compagnie et ses prisonniers. Il leur donne ordre de prendre un chemin à droite pour se rendre dans la partie nord-est du « Père Lachaise ». à proximité du mur bordant la rue des Rondeaux, se tiennent des soldats de l’Infanterie de Marine et des Fusiliers Marins parmi lesquels vont être recrutés les volontaires pour former les trois pelotons d’exécution.

Des groupes de douze fédérés sont constitués, chaque groupe placé devant l’un des trois pelotons qui font feu ensemble. Trente-six hommes sont ainsi abattus à la fois. L’opération se renouvelle quatre fois. Les fédérés sont passés par les armes sur le tertre qui descend en pente douce jusqu’au mur. Derrière le tertre, il y a de grandes fosses communes creusées pour les morts du premiers siège, mais les fusillés ne seront pas enterrés dans ces fosses. Le lendemain, ils seront descendus un à un de la hauteur où ils ont été massacrés la veille, et ils seront ensevelis au pied du mur, « le Mur des Fédérés », à deux mètres de profondeur.

Le récit de l’exécution des fédérés de Mazas a été transmis au comte d’Hérisson par un sous-lieutenant du 65e de marche. Maxime Ducamp a repris à peu près dans les mêmes termes cette version des événements. On peut objecter que ce sont des historiens versaillais, mais les faits exposés sont corroborés par un historien communard scrupuleux, Maxime Vuillaume, qui se réfère toujours à des témoignages sérieusement contrôlés.

En conclusion, il faut considérer cette tuerie non comme « une bavure » perpétrée dans le feu de l’action, mais bien comme un assassinat prémédité et minutieusement organisé. Marcel Cerf, in Les amies et amis de la Commune de Paris 1871

Le Mur des Fédérés

Jusqu’en 1879, toute célébration est interdite au Mur des Fédérés. Au lendemain de l’amnistie générale en 1880, la situation change et s’organisent des défilés, souvent émaillés de heurts avec la police : le 23 mai 1880, a lieu la première montée au Mur.

En 1908, malgré l’opposition du préfet Poubelle, la ville de Paris consent d’apposer une plaque dédiée « Aux morts de la Commune ». En 1936, ils seront 600 000 Parisiens à participer à la montée au Mur, 100 000 en 1971 lors du centenaire à rendre hommage aux communards ! Pendant la Seconde Guerre Mondiale, une des manifestations de la Résistance est d’aller fleurir le Père-Lachaise. Après guerre, en 1945 et en 1946, les montées au Mur sont d’une grande ampleur : les résistants fusillés ravivent le souvenir des morts de 1871. Le 14 novembre 1983, Le Mur des Fédérés est classé monument historique sous la présidence de François Mitterrand.

Organisée par Les amies et amis de la Commune de Paris 1871, la montée au Mur est fixée chaque samedi le plus proche du dernier jour de la Semaine sanglante. Un grand  rassemblement festif est d’abord organisé en matinée, Place de la République : animations, spectacles, prises de parole, pique-nique. Ensuite, vers 14h, le cortège se met en marche, direction le cimetière du Père-Lachaise. Yonnel Liégeois

À écouter : La semaine sanglante. L’expérience révolutionnaire du printemps 1871 a inspiré un grand nombre de poèmes et de chants : un site à consulter, la vie musicale en cette époque. Une ultime sélection mêlant chansons, musiques, films et documentaires.

À lire : La Commune de Paris, sous la direction de Michel Cordillot (Éditions de L’Atelier), La Commune au présent de Ludivine Bantigny (Éditions de La Découverte), Commune de Paris La franc-maçonnerie déchirée d’André Combes (éditions Dervy) et Dans l’ombre du brasier d’Hervé Le Corre (éditions Rivages/Noir).

À consulter : le blog de Michèle Audin. Elle est l’auteure de cinq ouvrages sur la Commune. Deux fictions chez Gallimard, Comme une rivière bleue et Josée Meunier, 19 rue des Juifs, et trois livres historiques chez Libertalia (C’est la nuit surtout que le combat devient furieux et Eugène Varlin, ouvrier relieur 1839-1871)La Semaine sanglante. Mai 1871. Légendes et comptes, propose un nouveau décompte des morts de la Semaine sanglante, allant jusqu’à « certainement 15 000 morts ».

À admirerLa dernière barricade. Une longue et monumentale fresque murale, réalisée sur l’un des murs du parc de Belleville (20ème arrondissement de Paris) : un lieu historiquement symbolique, là où résistèrent les fédérés sur les dernières barricades ! Commémorative mais également didactique, cette fresque met en images, de manière vivante et très illustrative, certains moments clés de la Commune de Paris.

À voir La Commune (Paris 1871), le film culte réalisé par Peter Watkins en 2000 d’une durée de 5h45, avec une version cinéma de 3h30 ! Caméra à l’épaule, il a créé une œuvre cinématographique hors norme : plus de 200 acteurs interprètent les personnages de la Commune… Après avoir reconstitué à Montreuil (93), dans les anciens studios Méliès, les quartiers ouvriers de 1871, les journalistes interrogent les habitants et les soldats de la Garde nationale. Tous critiquent le gouvernement réfugié à Versailles et se plaignent du manque de pain. Disponible en DVD ou en téléchargement.

À suivre : Des événements mémoriels et culturels multiples sont proposés jusqu’en septembre pour commémorer le temps de la Commune qui a marqué l’histoire de Paris. Anne Hidalgo a célébré les 150 ans de la Commune sur la place Louise Michel, au pied du Sacré-Cœur. Quant au président de la République, Emmanuel Macron, il ne participera à aucune manifestation liée à la Commune. Il rendra hommage à Napoléon, décédé le 5 mai 1821.

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