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Oui, ou la vie en négatif

Jusqu’au 15/06, aux Ateliers Berthier-Odéon (75), Célie Pauthe et Claude Duparfait adaptent Oui, le roman de Thomas Bernard. Ils font leur miel du pessimisme actif de l’auteur autrichien. Ils se frottent aux affres d’un homme arraché au désespoir par la survenue d’une étrangère qu’il ne parviendra pas à sauver de l’abîme.

Le comédien s’adresse directement au public, assis en porte à faux sur une chaise, unique meuble sur le plateau nu, à ses côtés un sac poubelle. Mi narquois, mi renfrogné, il s’empare avec gourmandise de la langue ressassante et contournée de l’auteur, de ses formules aiguisées. Le narrateur de cette histoire a sombré dans une sorte d’impasse dont ne le sortent ni ses recherches scientifiques, ni la musique de Schumann, ni la sagesse de Schopenhauer,… Pour illustrer cet état, il cite une parabole de son philosophe de chevet  : « Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir contre la gelée par leur propre chaleur. Mais aussitôt, ils ressentirent les blessures de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres (….) de sorte qu’ils étaient ballottés entre les deux maux jusqu’à ce qu’ils trouvent une distance moyenne qui leur rende la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau » (In Parerga et Paralipomena). Le ton est donné, personne ne peut sauver personne dans le monde gelé où vit le narrateur. Prostré dans sa maison à en devenir fou, dans sa haine envers la « société répugnante de cupidité, de stupidité », jusqu’à ce que l’arrivée d’une étrangère, originaire de Chiraz, le sorte de sa torpeur et lui redonne goût à la vie. Mais lui, que peut-il faire pour elle ?

Du monologue au dialogue

Célie Pauthe et Claude Duparfait n’en sont pas à leur première aventure commune avec l’écrivain autrichien. Ils avaient réalisé, en 2013, Des arbres à abattre, histoire tout aussi funèbre : un  homme raconte les obsèques d’une amie de jeunesse qui s’est donnée la mort… L’adaptation ici se focalise sur la relation entre le narrateur et la Persane rencontrée chez l’agent immobilier Moritz, seul ami du narrateur dans ce village de l’Autriche profonde. En périphérie, un personnage mystérieux, le Suisse, compagnon de l’étrangère. Il a acheté dans cette région un terrain humide et pentu pour construire à sa femme une maison de béton, dans la perspective, selon elle, de l’y reléguer. Dans le roman, la Persane n’est évoquée qu’à travers le monologue du narrateur. De coupes en réécriture, les artistes ont créé des dialogues entre les deux protagonistes. Ce court roman, inspiré d’une histoire vécue par l’écrivain, devient ici un requiem, un tombeau poétique. La comédienne iranienne Mina Kavani nourrit son personnage de sa présence décalée, son léger accent et des poèmes de Forough Farrokhzad égrenés en farsi.

Thomas Bernhard avait imaginé deux titres, Promenade et La Persane. La relation entre les deux êtres se noue dans des séquences filmées, souvenirs de leurs promenades dans la forêt de mélèzes. Des moments d’échange intense. Lui, ému par sa présence et sa fragilité, elle, se livrant sans jamais se sentir réconfortée. Elle se perçoit rejetée, exclue, perdue. « Tout est si sombre, je pourrais me perdre, j’ai froid (…) Je suis comme déchiquetée ».  Ils partagent pourtant leur passion pour Schumann en lisant ensemble les partitions, ils échangent sur Schopenhauer et elle lui fait entendre de la poésie persane. Plans larges de leurs déambulations sur les sentiers, gros plans sur le visage bouleversant de Mina Kavani doublent le récit de Claude Duparfait à la fois présent dans l’image et sur scène, le corps traversé par ces réminiscences fantomatiques. Comme aspiré par le spectre de celle qui n’est plus qu’une figure évanescente projetée sur le mur du fond.

Adresser la parole pour échapper à la folie

Dans son livre, Thomas Bernhard pose inlassablement cette question : comment survivre alors qu’on a été sauvé sans avoir pu en retour sauver l’autre ? Ce violent paradoxe est le moteur d’une écriture exutoire où il n’épargne personne et encore moins lui-même. Pour lui, « le monde est une sorte d’hiver » et l’être humain a besoin d’un manteau pour se réchauffer. La mise en scène file la métaphore du gel : malgré son grand manteau de mouton noir, la Persane n’est plus protégée de rien et sa disparition est matérialisée par un brouillard rampant qui monte insidieusement du sol et va jusqu’à engloutir le narrateur dans un froid mortel. Claude Duparfait endosse la fourrure que la défunte a laissée derrière elle, et, à travers lui le narrateur ne trouvera le réconfort qu’en verbalisant sa détresse. Le comédien semble dans l’urgence de nous adresser cette parole, puisée par l’auteur au tréfonds de la noirceur humaine.  « Lorsque je lis Bernhard, c’est comme s’il se mettait à me parler en direct« , dit-il, « il est là, en chair et en os, tout près de moi, avec son hyper exigence, son humour, son exagération érigée comme un art ».

Transporté par l’élan viscéral de l’écriture, Claude Duparfait l’incarne et la partage en direct avec le public. Quelle performance ! Par la mise en scène lumineuse de Célie Pauthe, dépouillée de tout artifice, au plus près de la tragique lucidité de Thomas Bernhard, la beauté de ce Oui transcende le désespoir distillé par Schopenhauer : « Vouloir vivre, faire effort et souffrir, telles sont les trois phases invariables de toute existence. La souffrance est d’autant plus vive que l’intelligence est plus éclairée ». Mireille Davidovici, photos Jean-Louis Fernandez

Oui, Célie Pauthe et Claude Duparfait : jusqu’au 15/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h. Théâtre Odéon-Ateliers Berthier, 1 rue André Suarès, 75017 Paris (Tél. : 01.44.85.40.40). Le texte est publié en Folio Poche (Gallimard).

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Gaudé, un tigre sur la colline

Jusqu’au 16/06, au Théâtre de la Colline (75), Denis Marleau propose Le tigre bleu de l’Euphrate. L’adaptation du récit de Laurent Gaudé, narrant les dernières heures d’Alexandre le Grand. Avec Emmanuel Schwartz, seul en scène, époustouflant.

Allongé sur sa couche recouverte d’un drap blanc, Alexandre se redresse, vacille, chancelle. La mort guette, le souffle se fait court, le maître de la planète chasse femmes et serviteurs. Le conquérant de Samarcande et Babylone, le vainqueur de Darius roi des Perses désire être seul en ces dernières heures. Il pleure son désespoir de disparaître à 32 ans, lance cris de haine et de colère, évoque ses amours et ses amitiés, revoit ce fameux Tigre bleu campé sur les berges de l’Euphrate, se remémore erreurs et bonheurs. Un long monologue entre tendresse et passion, désirs et ambitions.

Au bout du bout du monde, la tente plantée au bord du Gange, Alexandre agonise et pourtant la vie, les tumultes de la vie agitent toujours son esprit et sa mémoire. Il suffoque de ce trop plein d’énergie qui l’a mené toujours plus loin, toujours plus haut, de ce trop plein de vie qui l’étouffe, victoires militaires et conquêtes amoureuses. Aujourd’hui, il livre un ultime combat dont, pour une fois, il se sait vaincu. Lui, l’épopée personnifiée, entre illusions et trahisons, plaisirs de la chair et de l’esprit, de tous les superbes paysages entrevus, de toutes les magnifiques villes rasées et reconstruites, des champs de bataille rouges sang aux courbes de princesses ensorcelantes, il ne veut retenir qu’une seule image : la vision, fugace et fugitive, de ce tigre bleu qui le hante encore, symbole de beauté, de majesté et de puissance. Tout à la fois amoureux de la philosophie et mu de la plus cinglante cruauté, il s’éteint au souffle de ses éternelles contradictions.

L’homme, drapé de blanc, murmure, tempête, éructe, gémit aussi. Plus qu’époustouflant Emmanuel Schwartz, embrasant la scène de sa seule présence… D’une seconde l’autre, de sa voix tantôt chuchotante tantôt luxuriante, le comédien multiplie les apparences. D’un mot, d’un geste, d’un regard, il devient 10 000 soldats, troupeau d’éléphants, cheval fou à l’assaut de l’ennemi, conquérant impétueux de vastes espaces ! Mais aussi, à l’acte final d’une vie parcourue à grand galop, puissant conquérant redevenu petit d’homme anéanti, nu, fini, réduit au silence. Derrière lui, unique décor changeant, l’image d’un ciel qui s’éclaircit ou s’assombrit, du noir au bleu, du blanc au gris…

Et l’on s’interroge, pourquoi avoir attendu si longtemps la programmation en France de ce spectacle hautement puissant, prenant, émouvant, convaincant ? Il fut créé en 2018 au Théâtre de Qat’Sous de Montréal, magistrale mise en scène de Denis Marleau à sublimer l’écriture de Gaudé. Un spectacle habité, hanté de notre propre finitude à l’heure où le gong résonne. Yonnel Liégeois, photos Yanick Macdonald

Le tigre bleu de l’Euphrate, Laurent Gaudé et Denis Marleau : jusqu’au 16/06, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 15h30. Le texte est disponible aux éditions Actes Sud-Papiers. .Jusqu’au 09/06, se donne aussi Terrasses, mêmes auteur et metteur en scène. Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52).

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Maggiani, entre enfer et paradis

Jusqu’au 13/07, au Théâtre de Poche (75), Serge Maggiani nous propose Un voyage dans la Divine Comédie. Mêlant ses propres commentaires au luxuriant poème de Dante Alighieri, le comédien nous plonge dans les flammes de l’enfer avec humour et passion. Une fantasque balade poétique qui nous ouvre les portes du paradis.

L’enfer, le purgatoire ou le paradis ? Il y eut cette lecture d’un été festivalier, agencée par Valérie Dréville, sa complice des planches qui le guide encore aujourd’hui en cette incroyable aventure dantesque. Depuis 2008, en la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon, Serge Maggiani brûle ainsi aux flammes de la Commedia ! Avec deux « m » en italien florentin, comme Maggiani avec deux « g » pour celui qui maîtrise avec élégance la langue de la péninsule… Ni décor, ni fioritures scéniques, juste un pupitre et une tenue couleur sable, l’imagination composera les chauds paysages de cette Toscane bien aimée en l’an 1300, de cette ville Florence dont le poète ne franchira plus jamais les portes au terme de trente ans d’exil.

Maggiani nous alerte d’entrée, avec Dante nous ne sommes plus spectateurs mais acteurs. De maux en mots, le poète s’adresse à nous, nous tutoie, nous prend à témoin, première révolution littéraire, comme lui-même nous conte son périple, de l’enfer au paradis, à l’instant même où il le vit. Point de frontière, point de barrière, Virgile en guide bienveillant, comme lui et avec lui nous devenons alors « cet aventurier qui respire la puanteur des enfers, vole sur le dos des monstres, éprouve les angoisses de tous les damnés » mais aussi, quête finale de cette impensable aventure, qui « aime à la hauteur du divin », Béatrice pour lui, pour nous une diva au prénom autre, celle qui nous mène là où « l’amour meut le soleil et les étoiles ».

Chant d’amour, chant de révolte, chant de colère, La Divine Comédie, ainsi nommée au tribut de l’histoire des exégètes patentés depuis Boccace, se révèle œuvre à moult facettes, nous précise le comédien d’une voix complice. Chant d’amour pour une femme à l’aube de sa jeunesse, chant de révolte contre des politiciens véreux, chant de colère contre une papauté qui invente enfer et purgatoire, instaure la piété mariale pour se refaire une virginité et le condamne à l’exil… Sinistre Boniface VIII que Dante précipite en enfer bien avant l’heure de sa mort, tragique Francesca qui mourut collée-serrée au corps de son amant traversé d’un même coup d’épée, le chemin qui mène au paradis ne sera jamais un long fleuve tranquille ! Outre hyène, lion et loup qui barrent le sentier vers les hauteurs convoitées, les monstres sont légion à entraver nos promesses de félicité.

Comme dans un précédent spectacle dédié à Marcel, le Proust d’À la recherche du temps perdu, magnifiquement mis en scène par Charles Tordjman, Serge Maggiani n’est point banal narrateur. Fin connaisseur des substrats historiques et littéraires de la Commedia, il s’affiche en magistral diseur et divin conteur. En connivence avec un public charmé, entrecoupant d’un humour savamment dosé son immersion dans un texte de son cru à moult rebondissements, mêlant déclamation française et pétillant verbe toscan, notant qu’au détriment du latin, Dante usa le premier de l’italien pour composer les soixante-dix chants de ses trois immortels cantiques, chef d’œuvre de la littérature… De digressions verbales subtilement orchestrées en regards malins et furtifs, de gestes retenus en un pas décidé pour interpeller l’auditoire, une conférence poétique d’une saveur hautement gouleyante ! Yonnel Liégeois

Un voyage dans la Divine Comédie, Serge Maggiani : Jusqu’au 13/07, les vendredi et samedi à 19h, le dimanche à 15h. Théâtre de Poche, 75 boulevard du Montparnasse, 75006 Paris (Tél. : 01.45.44.50.21).

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Châteauroux, flamme et femme

Jusqu’au 16/06, à Châteauroux (36), la scène nationale l’Équinoxe propose son festival Après le dégel. Entre salle et rue, événement exceptionnel oblige, une initiative sous-titrée « Femme olympique » avec une quarantaine de spectacles à l’affiche qui varient de la performance physique au théâtre et à la danse. Au grand bonheur des petits et grands, enfants et parents !

Jour de liesse à Châteauroux, en ce lundi 27 mai : la flamme olympique poursuit son périple dans les rues de la préfecture de l’Indre ! Logique, avec Lille-Marseille-Papeete, la cité berrichonne est élue ville olympique des J.O. d’été. Aux alentours, sur la commune de Déols, siège le Centre national de Tir sportif (CNTS), le plus grand d’Europe. Du 27/07 au 05/08, il accueillera les épreuves de tir sportif et les premières médailles des J.O. y seront décernées. Ensuite, du 28/08 au 08/09, s’y dérouleront les compétitions paralympiques. Pour l’heure, jusqu’au 16 juin, la Scène Nationale se donne en spectacle ! En dépit d’une météo capricieuse, la nouvelle édition de son festival Après le dégel déride et décoiffe les plus coincés entre pluie et froideurs.

Dans la superbe salle de l’Équinoxe où le public nombreux s’est rassemblé, tout le monde se met aux abris : de la carabine au pistolet, les balles sifflent ! Une image seulement, alors que Delphine Réau, la vice-championne olympique à Sydney 2000 et médaille de bronze à Londres 2012 au tir à la fosse olympique, s’avance sur les planches à la rencontre de Frédéric Ferrer… De la flamme à la femme, l’appellation est bienvenue, au final de sa prestation le comédien entame un dialogue impromptu avec la sportive de haut niveau. Au palmarès de son Olympicorama, il « met en jeu » diverses disciplines sportives : du 400 mètres au marathon, du sabre au handball… Chouchoutés, les Castelroussins auront pu applaudir les élucubrations-dissertations-digressions du médaillé en micro-cravate sur le tennis de table et, bien sûr, le tir sportif ! De vraies-fausses conférences illustrées, hilarantes et cultivées tout à la fois, entre le ping et le pong, entre pigeons en argile et sangliers courants…

En ce même lieu mais dans un registre autrement différent, se sont présentées Des femmes respectables. Au fil de moult entretiens, des épouses et mères reconnaissent avoir vécu de petits boulots, connu licenciements et contraintes managériales, subi maternités et violences conjugales. Elles ont parfois plié mais elles n’ont jamais rompu. Sur la scène, adossés aux propos recueillis, « les corps ploient sous la lourdeur de la tâche ou la force des coups », commente Alexandre Blondel, le chorégraphe de cette émouvante « danse documentée et militante », mais révolte et résistance se font éclaircies. Des corps aux mots, entre pas de danse et récits de vie, les quatre ballerines professionnelles se soutiennent pour ne pas sombrer et conquérir au fil de la représentation liberté et dignité.

Une performance, physique et humaine, qui fait écho à l’original parcours de Paul Molina ! Imaginez un jeune homme jouant avec un ballon, pour le seul plaisir de le maîtriser, sur le parvis de la scène nationale… Jusqu’à ce qu’il soit repéré par le directeur du lieu, que s’instaure un dialogue et que lui soit proposé un éventuel parcours artistique ! Aujourd’hui, sa pratique s’est muée en authentique et captivante danse footballistique. Son Portrait dansé, dialogue d’un freestyler avec son ballon et conçu avec la complicité de la chorégraphe Mélodie Joinville, est d’une extraordinaire inventivité. Le jeune artiste subvertit foncièrement son sport. Pour décliner devant l’assistance un nouvel alphabet où corps et ballon, geste et objet s’unissent, entre coups de pompes et finesses acrobatiques, en un étrange ballet fort poétique.

Pendant ce temps-là, les spectacles s’enchaînent et squattent la rue. Tous fondés sur la puissance athlétique revisitée en gestuelle esthétique et poétique… Hormis pour le GIGN nouvelle mouture, le Groupe d’Intervention Globalement Nul dont seul l’humour peut éclipser le prestige de la fameuse brigade gendarmesque ! La mission des quatre énergumènes vêtus de gilets pare-balles ? Secourir un panda en peluche égaré sur la façade du théâtre... Il va sans dire que l’expédition prétendue salvatrice, sous la conduite d’un petit chef dont l’autorité a sombré dans sa paire de rangers, réserve moult obstacles et ratages. Heureusement, haussant le ton et sauvant l’honneur, quoique cernés par la foule et affublés de leur maillot de bain, trois hommes plongent dans leur Baignoire publique : un espace bien petit et confiné pour les solides gaillards ! D’où leurs jeux de vilains, de pieds et de mains pour trouver sa place, trouver surtout le bouchon de leur éphémère réceptacle. Un spectacle de rue emprunt de poésie qui interpelle sur ce bien précieux qu’est l’eau, sur la place de chacun dans la société.

De la clarté du jour à l’obscurité de la Chapelle des rédemptoristes, il n’y a que faible encablure pour sombrer dans l’inconnu et l’inattendu. Les sons de la kora électrique, mélodieux, troublent seuls le silence religieux, à proximité un corps masqué au buste à peine éclairé… La voix de Nicolas Givran s’élève et la peau palpite au fil du récit et de la respiration, au fil des images projetées sur le ventre découpé d’un faisceau de lumière ! Sensations étranges, plongée surréaliste dans la vie d’un garçon qui vaque d’échec en échec, jusqu’à l’irréparable lorsque la jeune femme a refusé, n’a pas Dis oui à son criminel désir. Un spectacle d’une rare puissance, entre noirceur absolue et fascinante attraction, les yeux rivés sur une parcelle de corps qui parle !

L’évidence s’impose, entre propositions diverses et variées, Après le dégel manie avec succès fusion et confusion des genres. Du masculin au féminin, de la salle à la rue… Castelroussins, citoyens de la Brenne ou de contrées encore plus lointaines, osez vous risquer en terre inconnue et partir à la découverte de l’infinie richesse du spectacle vivant. De votre pas de porte au pas de tir, moult surprises vous sifflent aux oreilles, ne manquez pas la cible ! Yonnel Liégeois

Après le dégel, festival : jusqu’au 16/06. L’Équinoxe, avenue Charles de Gaulle, 36000 Châteauroux (Tél. : 02.54.08.34.34).

Olympicorama, Frédéric Ferrer : en tournée. Le 01/06, au Forum de Boissy-Saint-Léger (94) : le handball. Le 06/06, à la salle Pablo Neruda de Bobigny (93) : le fleuret, le sabre et l’épée. Le 13/06, à la salle Equinoxe de La Tour du Pin (38) : le marathon. Le 15/06, à l’Amérance de Cancale (35) : le marathon. Du 25/06 au 06/07, à la Villette de Paris (75) : rétrospective Olympicorama. Entre juin et juillet, tout l’Olympicorama en Seine-et-Marne (77) : les 15 épreuves dans 15 communes.

Des femmes respectables, Alexandre Blondel : le 09/10 à L’Arsenal – Cité musicale de Metz (57), le 12/01/2025 à l’Espace Culturel Les Justes – Le Cendre (63), le 08/03/2025 aux 2 Scènes – Scène nationale de Besançon (25), le12/03/2025 au Théâtre Ligéria – Sainte-Luce-sur-Loire (44).

Mouton noir, Paul Molina : les 04 et 05/06 à la Scène nationale d’Orléans.

GIGN, Carnage productions : le site de la compagnie.

Baignoire publique, le cirque Compost : le site de la compagnie.

Dis oui, Nicolas Givran : le site de la compagnie.

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Cannes, festival et luttes sociales

Aux éditions de l’Atelier, Tangui Perron publie Tapis rouge et lutte des classes, une autre histoire du Festival de Cannes. Le récit du lien étroit et méconnu qui unit le cinéma français, le mouvement ouvrier et les batailles politiques qui ont donné naissance à l’un des événements majeurs de l’industrie cinématographique mondiale. Paru dans La vie ouvrière/Ensemble, un article de Marine Revol.

Marine Revol – Pourquoi ouvrir votre livre avec le discours engagé de Justine Triet recevant la Palme d’or en 2023 ?

Tangui Perron – J’étais à Cannes à ce moment-là, en tant que cinéphile et adhérent CGT, et nous cherchions une porte d’entrée pour soutenir nos revendications. Ce discours fut la bonne surprise, il portait nos valeurs. On lui a dit qu’elle avait craché dans la soupe, que c’était une faute de goût, que Cannes n’était pas le lieu pour ce type de revendications. C’est tout le contraire et c’est le propos que je développe. L’existence de son film est le fruit de tout un écosystème vertueux d’aides qui résultent de mobilisations historiques, politiques et syndicales, et c’est peut-être ce qui a été le moins compris dans son discours. Mon ambition est de rappeler que ce qui fait le cinéma français, aujourd’hui, ce sont en partie des lois issues de luttes sociales.

M.R. – Rappelons que la CGT siège au Conseil d’administration du festival…

T.P. – Initialement, le festival était prévu en 1939 pour concurrencer la Mostra de Venise de l’Italie fasciste. En raison de la guerre, la première édition a été reportée en 1946. Il fallait se débarrasser du fascisme et reconstruire une démocratie sociale et culturelle en France. Cannes était alors la conjonction de professionnels qui voulaient défendre le cinéma français et d’un formidable élan patriotique. Ces espoirs se ressentaient jusque dans le palmarès de la première édition où figure en haute place La bataille du rail de René Clément, hymne à la résistance cheminote. C’est aussi à Cannes qu’a commencé la mobilisation contre les accords Blum/Byrnes, qui permettent la libre pénétration du cinéma américain en France contre des avantages financiers, qui a abouti à la loi d’aide au cinéma votée en 1948.

M.R. – Concrètement, quel fut le rôle du mouvement ouvrier dans la création du Festival de Cannes ?

T.P. – Il faut prendre le mouvement ouvrier dans sa pluralité : syndiqués, partis, coopératives, les militants d’un jour ou de toujours. Il a joué un rôle déterminant au sein du conseil d’administration, pour faire en sorte que l’événement ait lieu. La CGT a activement contribué, via le syndicat des acteurs, à faire venir les vedettes françaises qui lui préféraient la Mostra de Venise. Enfin, il y a eu une mobilisation locale extraordinaire, des habitants des quartiers populaires, d’anciens résistants, de militants, pour construire en seulement quatre mois, en 1947, le Palais Croisette, siège du festival.

M.R. – Le symbole d’un cinéma capable de rassembler au-delà des classes sociales et des intérêts partisans ?

T.P. – Sans vouloir nier la lutte des classes, je crois beaucoup à « l’être ensemble« , qui transcende les particularités au sein d’une salle de cinéma ou d’une manifestation. On prétend souvent que la France a inventé le cinéma, alors que ça n’est pas forcément vrai, mais elle a peut-être inventé cette façon de regarder des films ensemble et de créer la possibilité d’un débat, d’une contradiction, de penser ensemble.

M.R. – Estimez-vous que le Festival de Cannes a perdu cette fibre populaire ?

T.P. – L’histoire du Festival de Cannes, ce sont des travailleurs qui l’ont écrite et ce sont maintenant les riches que l’on invite à table. Les prix de l’immobilier ont aussi fait que ce festival, qui était une grande célébration populaire, est devenu excluant. Mais il existe encore des moyens d’entraide qui permettent d’y avoir accès. Cannes peut encore muer et cela reste une fête du cinéma. Propos recueillis par Marine Revol

Tapis rouge et lutte des classes, une autre histoire du Festival de Cannes, de Tangui Perron (éditions de L’Atelier, 144 p., 16€).

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Terrasses, la terreur en acte

Jusqu’au 09/06, au théâtre de la Colline (75), Denis Marleau met en scène Terrasses. Un texte choral de Laurent Gaudé, la chronique des attentats de novembre 2015. Vivants et morts, témoins et proches des victimes, sauveteurs et soignants revivent la sanglante soirée. Dans une chronologie qui mêle présent et futur annoncé, les événements défilent : des prémices d’une belle journée ensoleillée au règne de la terreur, surgissent enfer et violence aveugle qui frappe au hasard.

Une jeune femme (Moi), a hâte de revoir son amoureuse (Toi), pour une nuit de tendresse : rendez-vous au café. Telle autre se réjouit de retrouver bientôt sa jumelle, venue spécialement de Barcelone pour fêter leur anniversaire commun au restaurant. Une jeune mère va faire la fête au Bataclan après une dispute avec son compagnon. Un garçon rejoint des amis à la terrasse… Ils et elles se racontent en longs monologues adressés au public sur le vaste plateau nu… Rien que du banal en apparence. Leurs destins, croisés avec ceux de figures plurielles au gré des événements, seront le fil rouge de la pièce, le chœur en écho.

Les chants du hasard

Comme un leitmotiv, les déplorations polyphoniques du chœur, âmes errantes, rythment les chapitres de cette tragédie annonçant que le pire a eu lieu et va encore avoir lieu sous nos yeux : « Il est là. Le Hasard. Il s’avance, descend la rue/ de son pas irrégulier, murmurant entre ses dents une chanson au refrain effrayant : « Toi, oui…/Toi, pas… » Mais qui l’entend pour l’instant ? / Qui se doute qu’il est venu pour régner/ et que c’est lui, désormais, qui va décider de nous, décider de tout ». Le temps est suspendu, du groupe se détachent des individus, à chacun son histoire… S’appuyant sur une solide documentation (sur ces événements du 13 novembre, la littérature ne manque pas), Laurent Gaudé a composé des personnages emblématiques. Il a brodé les mots de la tragédie sur la réalité brûlante et nous plonge dans le ressenti d’une multitude d’hommes et de femmes.

Il donne voie aux sensations et sentiments intimes des morts, blessés, rescapées des fusillades. On éprouve leur terreur, on entend à travers leurs dire les balles siffler, « ça tire, ça tire », les cris, les pleurs… On entend le premier policier arrivé sur les lieux, un pompier et une pompière dépassés par les événements, une infirmière affairée, un standardiste du centre d’appel bouleversé, des passants sidérés, des parents de victimes pressentant le pire, un membre du Raid qui sauve les otages du Bataclan, un médecin qui trie entre qui sera soigné ou laissé pour mort. La sidération de tous…

La parole se déploie, le sol se dérobe

À travers le chaos, dans des temps suspendus, jaillissent des phrases (souvent des monologues, quelques bribes de dialogues) dignes et simples, au-delà de la violence qui a avalé les vies. Laurent Gaudé infuse de la lumière et oppose à l’horreur l’indestructible résilience de l’humain, en consolation. « Nous resterons tristes longtemps mais pas terrifiés. Pas terrassés », fait-il dire à ces personnes réunies à jamais dans le malheur. Aucune outrance, ni larmoiements dans ces mots à flots tendus, déversés à n’en plus finir, endigués mais pas toujours. La mise en scène, très sobre, ne sombre pas dans le pathos. Le plateau qui se disloque petit à petit, par larges pans, mettant les acteurs en déséquilibre, suffit à marquer le naufrage. Discrète, la musique s’accorde aux ambiances, à l’instar des images projetées sur le vaste écran en fond de scène qui se contentent de suggérer. 

À éviter le spectaculaire et le sensationnel, le rythme cependant devient étale, au risque de rester à la surface des mots et de produire une certaine lassitude dans le public. Fort heureusement, se détachent des pépites, purs moments d’émotion, comme ce passant qui recueille le dernier souffle d’une jeune mourante, ou cette mère morte résolue à hanter le Bataclan en attendant d’y voir danser sa petite Lila qu’elle a abandonnée à deux ans à son père, ou cette mère éplorée qui reste pourtant debout… Les spectateurs sortent partagés au final de ces deux heures quinze de représentation. Certains émus jusqu’aux larmes par cette traversée de la terreur à fleur de peau, quand d’autres sont restés extérieurs à cette tragédie, présentée sans pourquoi ni comment au plus près du vécu de ses accidentelles victimes. Ce, en dépit des comédiennes et comédiens qui nous entraînent avec force conviction dans cette histoire terrible en résonnance avec l’actualité la plus immédiate. Mireille Davidovici, photos Simon Gosselin

Terrasses, Laurent Gaudé et Denis Marleau : Jusqu’au 09/06, du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 16h. Théâtre national de la Colline, 15 rue Malte-Brun, 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers.

Du 24/05 au 16/06, toujours à la Colline, Denis Marleau met en scène Le tigre bleu de l’Euphrate, un autre texte de Laurent Gaudé disponible aux éditions Actes Sud-Papiers.

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Cléanthis et Arlequin, aux commandes !

Jusqu’au 02/06, au théâtre du Lucernaire (75), Stephen Szekely met en scène l’Île des esclaves de Marivaux. Dans une ambiance qui emprunte à la commedia dell’arte et au théâtre de tréteaux, une pièce sur le pouvoir à l’heure de la domination brutale des puissants.

D’abord, le bruit des vagues se fait entendre, puis des jambes, des bras apparaissent dans une sorte de ballet (la chorégraphie est de Sophie Meary). Sur la plage sont ainsi échoués quelques corps. Principalement ceux d’Arlequin (Barthélemy Guillemard) et d’Iphicrate (Lucas Lecointe). Le premier est valet du second. Apparaissent ensuite Cléanthis (Lyse Moyroud) et Euphrosine (Marie Lonjaret), pareillement servante et maîtresse. Ainsi débute l’Île des esclaves, pièce que Marivaux rendit publique en 1727, alors que la France était un empire esclavagiste redouté dans les Antilles et que la traite des Noirs était en expansion.

Le texte est incontestablement celui d’une comédie, mais il est marqué par ce contexte social et politique. De son vivant, Marivaux – qui était aussi romancier et journaliste – n’a connu pour ses nombreux écrits de théâtre que des succès relatifs. Il est aujourd’hui devenu un des classiques incontournables et se place cinquième parmi les dramaturges les plus joués par la Comédie-Française. La mise en scène de Stephen Szekely (avec la jolie scénographie de Juliette Chapuis), fait tenir toute l’intrigue de cette courte pièce en une heure et dix minutes. Dans une ambiance qui emprunte à la commedia dell’arte et au théâtre de tréteaux, où le mouvement fait part égale au texte. Le nom d’Arlequin y invite d’ailleurs, car il en est un des personnages types. Pas de décor mais seulement des rideaux qui figurent la plage, le village ou le lointain. Un espace dans lequel les jeunes comédiens se démènent avec conviction.

Retourner à Athènes

Après le naufrage de leur navire au large d’Athènes, où ils espèrent bien tous retourner un jour, les quatre survivants (qui soit dit en passant ne se soucient guère du sort des disparus ou des autres survivants éventuels) découvrent qu’ils sont sur l’île des esclaves, commandée par le généreux, mais pas toujours subtil, Trivelin (en alternance Laurent Cazanave ou Michaël Pothlichet). Un Trivelin qui joue du banjo (ambiance sonore et musicale de Michaël Pothlichet). Marivaux a fait de cette île imaginaire un lieu où les maîtres deviennent valets et les valets maîtres. Ce qui occasionne, on s’en doute, quelques belles scènes. La règle veut qu’au bout de trois années, les méchants patrons, usant jusque-là bien plus souvent du bâton et de l’insulte plutôt que de leur jugeote, aient compris qu’un comportement plus humain sera profitable à tous.

Marivaux, né Pierre Carlet (1688-1763), est souvent associé au « marivaudage », que l’on peut traduire par l’échange de « propos galants et raffinés ». Idée que l’on retrouve dans la plupart de ses textes, mais à dose modeste dans la quinzaine de « comédies morales » qu’il a laissées, et dont l’Île des esclaves fait partie. S’il s’est volontairement tenu à l’écart des philosophes de son époque (la Révolution française bouillonnera quelques dizaines d’années plus tard), l’auteur n’a jamais écarté les sujets sociaux et, à sa manière, il a participé à l’évolution des idées. Clin d’œil de l’histoire, en 1742, Marivaux est élu à l’Académie française dans le fauteuil que convoitait Voltaire… Gérald Rossi

L’île des esclaves, Stephen Szekely : Jusqu’au 02/06, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 17h. Théâtre du Lucernaire, 53 rue Notre-Dame-des-Champs, 75006 Paris (Rens. : 01.45.44.57.34).

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Marilu Marini, portrait vivant

Comédienne et cinéaste, Sandrine Dumas a tourné Marilú Marini, Rencontre avec une femme remarquableElle l’est, en effet, cette actrice rayonnante filmée à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Un magnifique portrait, où le modèle évoque son métier comme art de vivre.

Née en Argentine – d’une mère allemande et d’un père italien – Marilú Marini, d’abord danseuse, créait en 1973, à Buenos Aires, le groupe TSE avec Alfredo Arias et quelques autres. Fuyant la dictature militaire, les voici à Paris. Je me rappelle l’enchantement que ce fut, en 1977, que de découvrir Marilú Marini dans les Peines de cœur d’une chatte anglaise, d’après un conte de Balzac, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis dont René Gonzalez venait de prendre les rênes. Dans le chatoiement des costumes, sous son masque animalier, nous entendîmes pour la première fois sa voix exquise, délicatement caressée par un léger accent d’ailleurs. Avec Arias, il y eut bien d’autres aventures mémorables, mais Marilú Marini fut aussi élue avec ferveur par d’autres metteurs en scène, tant au théâtre qu’au cinéma, en France et dans son pays natal, après qu’elle y est parfois revenue.

Sandrine Dumas filme Marilú Marini à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Cela donne un portrait extrêmement vivant, où le modèle se révèle spontanément en toute confiance, évoque son métier comme art de vivre. On la voit revenir au pied de la scène au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, où pour elle tout commençait si brillamment en France. On la voit également dans le sous-sol du décor de la pièce Oh les beaux jours, de Beckett, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, à l’Odéon, ou encore dans la Femme assise, de Copi, où elle incarnait, en quelques traits en relief, un dessin mobile inénarrable. Du grand rire païen à la tension tragique en passant par l’humour délicieux, le visage de Marilú Marini, au-dessus d’un corps souple, n’affirme-t-il pas l’essence entière du théâtre ?

Il y a surtout qu’elle possède la grâce, cette entité si malaisée à définir, que Peter Brook décelait en elle, lui confiant le rôle d’Ariel, génie des airs, dans la Tempête de Shakespeare. Et ne pas oublier non plus qu’en 2011, sous la direction d’Yves Beaunesne, elle fut éblouissante dans le Récit de la servante Zerline, le texte, si riche d’ambiguïté affective, de l’écrivain autrichien Hermann Broch. Il apparaît nettement que l’année 2024 est l’année Marilú Marini, puisque, en même temps que le film de Sandrine Dumas, sort un livre d’Odile Quirot, Marilú Marini, chroniques franco-argentines. Jean-Pierre Léonardini

Marilú Marini, rencontre avec une femme remarquable : le film est projeté à Paris dans les salles MK2 Beaubourg, Arlequin, Saint-André-des-Arts, Épée de bois, ainsi qu’à Cavaillon (la Cigale), Hérouville-Saint-Clair (Café des images) et Valence (le Lux).

Marilú Marini, chroniques franco-argentines, par Odile Quirot (Les Solitaires intempestifs, 160 p., 14,50€).

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Trois larrons pour quatre vérités

Les 24 et 28/05, en région grenobloise (38), Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel interprètent Tout augmente. Imaginée par les trois anciens larrons des Fédérés de Montluçon qui se retrouvent pour nous balancer leurs quatre vérités, une tragédie joyeusement grotesque. Un spectacle qui passe en revue un grand nombre de dérèglements du monde, de la préhistoire à nos jours !

Après Honte à l’humanité (1979), On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans (1993) et Trois Sœurs qui, en 2003, marquait le départ des Fédérés du Centre Dramatique National de Montluçon où ils officiaient depuis 1984, les trois compères (Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier et Jean-Paul Wenzel), toujours aussi gaillards, se sont réunis pour une nouvelle aventure. Le poids des ans a marqué les corps mais l’humour mordant de leur performance reste intact même si cette « histoire désolante de notre humanité », fil rouge du spectacle, se teinte de quelque amertume. « Notre seul but est de vous plaire toujours (…) et le grotesque enfin sera notre seule arme », annonce un préambule en alexandrins lu par Muriel Piquart, la jeune musicienne qui accompagne discrètement le trio.

Contrairement au titre de la pièce, Tout augmente, il ne sera pas ici question d’inflation, mais de pléonexie, une maladie qui mène l’homme à sa perte. Forgé à partir du grec ancien pleon (plein) et ekein (avoir), ce terme désigne une soif d’accumulation. Autrement dit, selon nos trois larrons, la cupidité des riches à exploiter les pauvres et à piller la planète. La critique du capitalisme, sous-jacente à cette traversée d’1h20 créée au Garage Théâtre (58), n’empêche pas les gaudrioles : de courts tableaux nous conduisent de la naissance de l’humanité jusqu’à aujourd’hui.

On retrouve Olivier Perrier, toujours aussi bonhomme, en couche-culotte, vagissant. Un clin d’œil à Honte à l’humanité où les trois acteurs, nus et affublés d’une queue de cochon, tétaient une truie nommée Bibi. Puis l’enfant grandit, élevé par un aigle (Jean-Louis Hourdin) et un jaguar (Jean-Paul Wenzel). Il devient un Tarzan dodu, assommant deux adversaires avec une matraque en caoutchouc pour leur dérober la peau de l’ours… Jean-Louis Hourdin, en élégant conteur, évoque la naissance de la vie à partir d’un être unicellulaire, notre ancêtre, et parle de « l’héroïsme désespéré de vouloir être un homme ». On passe de la parodie à la scatologie, avec la chanson du caca : « Il n’y a pas de caca juif, pas de caca musulman, pas de caca chrétien, le caca, c’est le caca ». Après ces considérations hautement philosophiques, on en vient à l’expression « caca boudin » : « Une invention enfantine de haut niveau pour définir tout ce qui est merdique dans la vie ».

En attendant le ruissellement des richesses, notre civilisation occidentale est mortellement infectée par cette pléonexie. Depuis les Anciens Grecs jusqu’à Bernard Mandeville avec La Fable des abeilles (1714), une satire  politique prônant l’utilité sociale de l’égoïsme. En passant par la parabole des thalers dans l’Evangile selon Saint-Mathieu, « celui qui n’a rien, se verra enlever ce qu’il a ». Heureusement, il y a Victor Hugo et son discours devant l’Assemblée nationale en 1849 : « On peut détruire la misère, une maladie du corps social (…) Tant que le possible n’est pas fait, le devoir n’est pas rempli ».  Ces propos sérieux sont émaillés de blagues potaches où excellent ces comédiens hors pair. Et les spectateurs les plus réticents, entraînés par les autres, finissent eux aussi par rire de bon cœur…

Il fallait oser cette farce décomplexée, menée par ces acteurs qui peuvent tout se permettre et qui ont l’art du retournement, du grotesque au tragique et aussi à la poésie… Assis sur un banc, ils se partagent le conte pessimiste de la grand-mère dans le Woyzeck de Georg Büchner : émotion garantie ! Mireille Davidovici, photos Jean-Yves Lefevre

Tout augmente, Jean-Louis Hourdin – Olivier Perrier – Jean-Paul Wenzel et Muriel Piquart au violoncelle : Le 22/05 à 20h30 au Garage Théâtre (58), répétition publique et gratuite. Le 24/05 à 20h30, au Pot au Noir (Rivoiranche, 38650 Saint-Paul-lès-Monestier. Tél. : 04.76.34.13.34), le 28/05 à la Maison-Ateliers (701 route du Château, 38170 Cornillon en Trièves. Tél. : 07.85.94.48.22). Pour ces trois dates, réservation fortement conseillée.

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Nicolas Bouchaud, le marcheur

Quatorze ans après sa création, jusqu’au 29/05 au Théâtre de la Bastille (75), Nicolas Bouchaud reprend la Loi du marcheur. Comme le fit Serge Daney en son temps, le comédien démontre que le pouvoir des images est toujours en progression.

Quatorze ans plus tard, l’image vibre toujours. Depuis la création de la Loi du marcheurmise en scène par Éric Didry, ce projet de Nicolas Bouchaud, qu’il interprète seul en scène, n’a cessé d’être à l’affiche« En 2010, je m’étais dit que cela allait intéresser quelques cinéphiles et puis qu’on arrêterait. Or, c’est un spectacle qu’on a joué énormément », explique le comédien. Amoureux du cinéma lui-même, il avait la volonté de faire partager cette passion singulière ; à travers le personnage, la pensée, la réflexion d’un autre amoureux du 7e art, le critique Serge Daney, qui, dans Itinéraire d’un ciné-fils, se confiait à Régis Debray, dans une réalisation de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin.

Pas une imitation de Serge Daney

Sur la scène, à partir de ce film documentaire, Nicolas Bouchaud incarne le critique qui a écrit pendant dix ans dans les colonnes de Libérationdirigea la rédaction des Cahiers du cinéma (de 1974 à 1981), fonda en 1991 une autre revue : Trafic. Mais pas question pour le comédien d’imiter Daney, de coiffer sa casquette, de se déguiser. Quelques tics de langage suffiront. Place aux idées. Avec le public pris à témoin, comme un confident. Cette même assistance est plus tard invitée à participer – un peu – au récit, mais c’est anecdotique. Devant un écran penché, avec quelques accessoires, comme une chaise, un micro et un magnétophone, utilisés quelques minutes seulement, il s’agit de donner à réfléchir, sans imposer de point de vue. Du moins pas directement. Même si les choix du critique sont sans équivoque. Il a ses réalisateurs favoris, par exemple Cavalier, Demy, Duras, Assayas, Godard, Rohmer…

Serge Daney, mort du sida en 1992 à 48 ans, s’est toujours considéré comme un « passeur ». C’est d’ailleurs ce qui ressort largement de ses propos. C’est cette parole qu’utilise Nicolas Bouchaud, offrant au personnage qu’il incarne toute sa part d’interrogations, de convictions et d’humanité. Avec ses inquiétudes franches elles aussi, quand il pointe, en 1992, « le retour d’une France moisie, voire vichyssoise ». Des fragments de Rio Bravo, avec entre autres « géants » John Wayne dans la peau du shérif, réalisé en 1959 par Howard Hawks, sont projetés. En VO, comme une matière brute.

Rio Bravo, la part d’enfance

Ce n’est pas un hasard. « Voilà un film qui a regardé mon enfance », disait Daney. Il y a consacré son premier article de journaliste. « Je l’ai vu plusieurs fois, il a été (pour moi aussi) fondateur, formateur. Cette part de l’enfance est très importante dans les métiers que l’on fait », complète Bouchaud. Devant l’écran, le comédien entre dans l’image, dans le récit, essuie à son tour des coups, puis rejoue les séquences, avec, alors, pour seul appui la bande-son. Travail de virtuose.

Dans les années 1990, Serge Daney s’interroge aussi beaucoup sur le pouvoir des images de la télévision, et celui des écrans qui commencent à envahir le paysage. Tout en affirmant que « le cinéma a la capacité de témoigner sur des événements historiques fondamentaux ». De quoi concerner bien au-delà d’un cercle plus ou moins élargi de cinéphiles ou d’amateurs de westerns. Gérald Rossi, photos Brigitte Enguérand

La loi du marcheur, Nicolas Bouchaud : Jusqu’au 29/05, 20h jusqu’au 28 mai, 21h le 29 mai, 18h30 les samedis. Théâtre de la Bastille, 76 rue de la Roquette, 75011 Paris (Tél. : 01.43.57.42.14).

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 Élise Vigneron, une beauté de glace

Du 16 au 26/05, au Théâtre de la Tempête (75), Élise Vigneron présente Les vagues. Une adaptation singulière du poème en prose de Virginia Woolf : les marionnettes de glace se désagrègent au fil de la représentation ! Avec force imaginaire et beauté, une fulgurante interpellation sur la fuite du temps, la vie qui coule et s’écoule.

Noir de scène, lumière forte sur une étrange armoire frigorifique : l’une après l’autre, émergent cinq figurines à taille humaine d’une blancheur translucide, au visage étonnamment expressif ! Que les comédiens enlacent délicatement, habillent et suspendent aux filins qui leur prêtent vie. D’emblée, l’image est saisissante. Encore plus lorsque les personnages de glace s’émancipent, marchent, gesticulent, tendent les bras en direction du public. L’irréel se fait mutant, l’imaginaire temps présent. Prémonitoire des Vagues qui s’annoncent au lointain, déjà une goutte d’eau s’écrase au sol !

En couple avec leur double de glace, les cinq comédiens (Loïc Carcassès, Thomas Cordeiro, Zoé Lizot, Chloée Sanchez, Azuza Takeuchi en alternance avec Yumi Osanai) se livrent en pleine lumière. Ils sont verbe vivant et corps dansant, sentiments et tourments, confessions et interrogations de Louis, Bernard, Jinny, Rhoda et Susan, les personnages de Virginia Woolf. D’hier à aujourd’hui, ils égrènent petits bonheurs et grands malheurs, joies et douleurs, plaisirs et souffrances : la monotonie de l’existence, le manque cruel d’amour, le temps qui passe et la mort qui s’avance. Qui efface tout, fugaces traces en mémoire, matière mouvante et changeante au bout du fil : goutte à goutte ou impétueusement, la chute d’un bras ou d’une jambe, le fracas d’un corps qui s’effondre en moult morceaux.

La fonte des glaces se poursuit imperturbable, l’eau envahit l’espace scénique, la marionnette hoquète en soubresauts, la figurine devient squelette et son armature fantomatiques muscles. La parole résonne telle une poétique fluctuante, clapotis verbal à l’unisson des perles liquides qui gouttent et s’égouttent en flaques lumineuses. Les pas des comédiens foulant cette mer improvisée provoquent remous et vagues, la disparition de Perceval le poète déclenche une tempête fantasmagorique : les pantins s’agitent en un ballet désordonné au bout de leurs filins, la magie opère. Visages glacés et visions littéraires s’unissent en une chaude étreinte pour ne faire plus qu’un, sombrer en un filet d’eau dans les profondeurs de notre imaginaire. Portée par cet univers d’images, sons et lumières d’une originalité époustouflante, l’empreinte indépassable de notre finitude s’épanche en fines gouttelettes de béatitude, notre peur du néant fond comme glaçon au soleil.

Sublimant la prose de Virginia Woolf, Élise Vigneron nous convoque au recto de la page entre sensations, respirations, impressions et suggestions. N’est-il pas établi que le corps humain est constitué à 65% d’eau ? Entre vagues et ressacs du jour naissant à l’ultime moment, suspendue à la chute fatale dans l’inconnu océanique, la vie se révèle à la fois folle et grandiose aventure. La puissance créatrice d’un tel spectacle le prouve en toute beauté ! Yonnel Liégeois, photos Damien Bourletsis

Les Vagues d’Élise Vigneron, d’après Virginia Woolf : du 16 au 26/05, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 16h. Théâtre de La Tempête, la Cartoucherie, Route du champ de manœuvre, 75012 Paris ( Tél. : 01.43.28.36.36).

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Jack Ralite, double hommage

Le 14/05, au théâtre Zingaro d’Aubervilliers (93), se déroule une soirée en hommage à Jack Ralite. Le 16/05, à Bobigny (93), Christian Gonon présente La pensée, la poésie et le politique. Théâtre, cinéma, littérature : la culture fut au cœur des préoccupations de l’ancien maire et ministre ! Au lendemain de sa mort en 2017, un entretien avec Denis Gravouil, alors secrétaire général de la CGT Spectacle.

Christine Morel : Quelle fut la place de Jack Ralite dans le milieu du spectacle ?

Denis Gravouil : Nous le connaissions à plus d’un titre. D’abord parce que Jack Ralite s’est   intéressé aux questions de culture, ensuite parce qu’il fut un soutien très fort dans les batailles contre les remises en cause du régime d’assurance chômage des artistes et techniciens intermittents du spectacle. Il a toujours été présent à nos côtés sur ces deux terrains, les orientations de notre ministère de tutelle et la défense des droits sociaux. Si les deux sujets sont liés, il avait compris qu’il ne faut pas les confondre. Le combat politique pour la culture concerne tous les acteurs du secteur, les professionnels (artistes, techniciens, agents du ministère de la culture…) comme le public. Et le public, c’était son grand souci ! Lui-même n’était pas un professionnel de la culture, même s’il fut administrateur dans plusieurs établissements culturels. Il était un infatigable spectateur, passionné de spectacle. Il allait quasiment tous les soirs au théâtre ou au concert, on le croisait tous les étés au festival d’Avignon et cela jusqu’en 2016 alors qu’il était déjà très fatigué… Féru de cinéma, Jack Ralite était aussi un habitué du festival de Cannes.

C.M. : Quel rôle a-t-il joué dans la lutte pour les droits sociaux des intermittents du spectacle ?

D.G. : Dès sa création en 2003, il a fait partie du comité de suivi de la réforme du régime d’indemnisation chômage des intermittents à l’Assemblée nationale, instance de discussion entre parlementaires et organisations qui avaient lutté contre la réforme et la forte réduction des droits qu’elle induisait. Il en était d’ailleurs l’un des piliers avec Etienne Pinte (député UMP) et Noël Mamère (député écologiste). Si la capacité de Jack Ralite à faire le lien entre des gens de divers bords et de bonne volonté a été incontestablement utile, ses interventions et ses écrits furent également un grand soutien dans la lutte des intermittents. Quand il parlait, tout le monde se taisait pour écouter ! Le 16 juin 2014 à l’occasion d’une très grosse manifestation,  il nous a adressé un texte de soutien. Intitulé « Avec vous fidèlement », il commençait par un petit extrait du poème La Rage de Pasolini et il se terminait par « Vous êtes souffleurs de conscience et transmettez une compréhension, une énergie, un état d’expansion, un élan. Adressez-vous à ceux qui rient, réfléchissent, pleurent, rêvent à vous voir et vous entendre jouer. Surtout que le fil ne soit pas perdu avec eux. « L’homme est un être à imaginer », disait Bachelard. A fortiori les artistes et techniciens de l’art que vous êtes. Solidarité, frères et sœurs de combat et d’espérance. Avec vous, comme disent beaucoup de personnages de Molière : « J’enrage ». Avec lui, c’était toujours de beaux textes, d’une grande culture, magnifiquement écrits et qui disaient les choses avec une grande justesse. C’est cela aussi la culture, les beaux textes !

C.M. : Quel fut son apport sur le volet de la politique culturelle, lui qui ne fut jamais ministre de la culture ?

D.G. : Jack Ralite est connu pour les États généraux de la culture qu’il a lancés en février 1987 au Théâtre de l’Est Parisien pour réagir à la marchandisation de la culture. Non seulement il réagissait, il voulait aussi proposer autre chose. Tous ceux qui étaient intéressés ont donc été conviés à en débattre aux États Généraux de la Culture, « un sursaut éthique contre la marchandisation de la culture et de l’art, et contre l’étatisme. Une force qui veut construire une responsabilité publique sociale, nationale et internationale en matière de culture », écrivait-il. Rapidement, ils ont essaimé à travers la France, puis l’Europe : en 1989, la Commission Européenne adopte la directive « télévision sans frontière » (60% d’œuvres européennes et nationales dans les télévisions, si possible) et en décembre 1994, avec l’appui de l’exécutif français, les négociations du GATT (accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), qui remettaient notamment en cause les politiques de soutien au cinéma, aboutissent à la création de « l’exception culturelle ». Mais la contre-offensive ne tarde pas, selon les propres mots de Jack Ralite, « peu à peu, l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit dans la visée des deux grands marchés d’avenir, l’imaginaire et le vivant ».

C.M. : En 2014, il s’est associé à l’appel qui dénonçait le désengagement de l’État de la politique culturelle…

D.G. : Oui, en février 2014 Jack Ralite fut la plume de l’appel « La construction culturelle en danger » adressé à François Hollande et signé par des centaines d’artistes de toutes disciplines, mais aussi des chercheurs, des syndicalistes (CGT, CFDT, FSU, UNSA et SUD-Solidaires). Pour dénoncer la vision comptable du budget du ministère de la culture (en chute de près de 6% entre 2012 et 2014), les baisses de subventions aux collectivités territoriales, etc… « La politique culturelle ne peut marcher à la dérive des vents budgétaires comme la politique sociale d’ailleurs avec qui elle est en très fin circonvoisinage. « L’inaccompli bourdonne d’essentiel », disait René Char », ainsi se terminait l’appel. Sous l’égide du metteur en scène Gabriel Garran et de Jack Ralite, le théâtre d’Aubervilliers, devenu le Théâtre de La Commune, fut en 1971 le premier Centre dramatique national créé en banlieue. C’est tout l’esprit de la décentralisation que viennent mettre en péril les politiques actuelles de restriction budgétaire et de désengagement de l’État.

C.M. : Ce que prépare l’actuelle ministre de la culture semble achever de tout balayer en matière de politique culturelle ?

D.G. : Tout ce qui a fait la décentralisation culturelle est nié : non seulement des compétences, soit-disant redonnées aux régions, en réalité voient leurs budgets se réduire, mais la pluralité des modes de financements qui permettait la diversité de spectacles serait empêchée par le guichet unique des subventions… En 2014, nous écrivions, avec Jack Ralite « Beaucoup de ce qui avait été construit patiemment se fissure, voire se casse et risque même de disparaître. Le patrimoine dans sa diversité, le spectacle vivant dans son pluralisme, l’écriture, les arts plastiques, les arts de l’image et l’action culturelle sont en danger. Le ministère de la culture risque de n’être plus le grand intercesseur entre les artistes et les citoyens. Il perd son pouvoir d’éclairer, d’illuminer ». Aujourd’hui, nous pourrions écrire exactement la même chose sauf que là, ce qui nous attend est pire qu’en 2014 : la destruction du tissu culturel est programmée, sans autres raisons qu’idéologiques !

C.M. : Héritière d’une tradition fondée sur une relation forte à l’émancipation, la CGT s’est engagée « pour une démocratie culturelle ». Qu’en est-il aujourd’hui ?

D.G. : Selon la CGT, la culture n’est pas réservée à une élite. Comme l’énoncent Jean Vilar et Vitez, elle estime qu’«  il faut faire du théâtre élitiste pour tous ». C’est important qu’une confédération syndicale affirme que la culture n’est pas une affaire de spécialistes. Elle est pour tout citoyen le moyen de réfléchir et d’échanger, de mettre en mouvement nos intelligences et nos sensibilités, de s’approprier ce que nous voulons faire de nos vies… La culture devrait être un investissement politique dans tous les sens du terme, par et pour tout le monde, comme l’expression de ce qui fait société. Propos recueillis par Christine Morel

Hommage à Jack Ralite : Le 14/05, à partir de 18h30, Paroles artistiques et citoyennes. Théâtre Zingaro, 176 avenue Jean-Jaurès, 93300 Aubervilliers (Inscriptions : amis.jack.ralite@gmail.com).

Christian Gonon, dans « La pensée, la poésie et le politique »

La pensée, la poésie et le politique : Le 16/05 à partir de 18h30, spectacle à 20h. Christian Gonon, de la Comédie Française, livre sur les planches les mots et réflexions de Jack Ralite, extraits du livre au titre éponyme de Karelle Ménine. Salle Pablo Neruda, 31 avenue du président Salvador Allende, 93000 Bobigny (Tél. : 01.41.60.93.93).

 Jack Ralite, un homme de parole

Jack Ralite s’est éteint le 12 novembre 2017, à l’âge de 89 ans. Ministre de la santé de François Mitterrand, délégué à l’emploi, maire d’Aubervilliers de 1984 à 2003, député (1973-1981) et sénateur (1995-2011) de Seine-Saint-Denis, l’homme et l’élu communiste fut, durant cinquante ans, une figure majeure de la vie politique française. Intime des textes, aimant à citer les auteurs, passionné de théâtre et de cinéma, de poésie et de toutes les formes d’arts… Infatigable spectateur, fidèle aux artistes mais aussi à la banlieue, militant de la décentralisation culturelle et de l’audiovisuel public, il n’aura jamais dérogé à ses convictions. Il fut administrateur de plusieurs établissements culturels : le Théâtre national de la Colline, le Théâtre du Peuple de Bussang, la Cité de la musique.

Deux réalisations-réflexions lui tenaient spécialement à cœur : la création des « Leçons du Collège de France » en sa bonne ville d’Aubervilliers, surtout son intense dialogue avec le chercheur-enseignant Yves Clot, titulaire de la chaire de psychologie du travail au CNAM, sur la thématique culture-travail. Quels que soient ses interlocuteurs, Jack Ralite n’engageait jamais le dialogue avec des certitudes préétablies. Solide sur ses convictions, il écoutait d’abord, se laissait interroger voire interpeller par le propos partagé. Jamais un feu follet qui fait une apparition ou dispense la bonne parole avant de s’éclipser, mais toujours présent du début à la fin de chaque débat-rencontre-colloque où il s’était engagé. Ralite ? Un homme de parole, au sens fort du terme.

« Je n’ai pu me résoudre à rayer son numéro de téléphone de mon répertoire. Je sais bien que Jack Ralite est mort le 12 novembre 2017 à Aubervilliers, mais j’entends toujours sa voix, ses appels du matin (couché tard, il se lève tôt) », témoigne Jean-Pierre Léonardini dans la préface du livre collectif, Jack Ralite, nous l’avons tant aimé, que lui consacre les éditions du Clos Jouve. La publication de trois textes de Jack Ralite, suivis d’écrits inédits (Catherine Robert, Etienne Pinte, Yves Clot, Laurent Fleury, Bernard Faivre d’Arcier, Julie Brochen, Jean-Claude Berutti, Michel Bataillon, Olivier Neveux…). Yonnel Liégeois

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Dans ton cœur, un amour aérien

Jusqu’au 26/05, au théâtre du Rond-Point (75), Pierre Guillois met en scène Dans ton cœur. Les circassiens de la compagnie Akoreacro proposent une étonnante aventure associant rire, poésie et biceps.

Ils ont l’art et la manière d’en dire beaucoup… sans un mot. Non pas que les artistes de la compagnie Akoreacro ne soient pas pourvus de la parole articulée, mais sous leur habituel chapiteau de cirque, ils s’expriment le plus souvent par le geste. Cette fois, ils ont investi un théâtre, celui du Rond-Point, à Paris, et pour cela ont remis sur le chantier leur spectacle créé en 2018 à la maison de la culture de Bourges. Pierre Guillois, le metteur en scène, est aussi un habitué des dialogues sans paroles. Ses derniers succès, Bigre et Les gros patinent bien, cabaret de carton, en collaboration avec Olivier Martin-Salvan, en ont fait la preuve.

Dans ton cœur ne parle donc guère, mais c’est pourtant une belle histoire d’amour. Prudent, Pierre Guillois a pris soin de préciser que « le théâtre semble bien démuni devant tant de performances, et ces gymnastes superbes n’ont guère besoin d’alliés pour briller. Ils portent en eux déjà la force et la grâce ». Mais la rencontre entre les deux formes d’art peut aussi faire des étincelles. C’est le cas ici. Tout commence par une nuit d’orage fantastique, quelque part dans une quelconque ville. Pendant que les fauteuils de la salle tremblent sous les coups du tonnerre, Elle et Lui (les voltigeurs Manon Rouillard et Antonio Segura Lizan) se rencontrent. C’est le début d’une sarabande extraordinaire qui ne s’arrêtera qu’au final, plus d’une heure après.

Juchée sur le réfrigérateur

Les autres acrobates de la troupe, Romain Vigier, Maxime Solé, Basile Narcy, Maxime La Sala, Pedro Consciência (ou Tom Bruyas), Joan Ramon, Graell Gabriel, loin de jouer les utilités, comme l’on dit des soubrettes du théâtre « de boulevard », composent tout un petit peuple qui réalise des numéros de haut vol. C’est le cas de le dire, tant ils glissent dans l’espace, avec une grâce magique. Partie intégrante du spectacle, on soulignera la partition jouée en direct, et avec autant de bonne humeur, par Stephen Harrison (contrebasse), Gaël Guelat (batterie, percussions, guitare), Robin Mora (saxophone), Johann Chauveau (clavier, flûte). Si Elle et Lui s’envoient en l’air dans un ballet des plus aériens, précisons-le, ils n’en conçoivent pas moins un bébé, puis deux, dans cette féerie ménagère improbable mais d’une efficacité et d’une drôlerie à couper le souffle. Tous participent à l’aménagement de la maison. L’installation de l’électroménager est à lui seul une perle de drôlerie réglée au millimètre près. L’art de la piste est respecté.

Lorsqu’Elle dit (il y a quelques dialogues, quand même !) pour expliquer qu’elle répare le branchement du réfrigérateur, « Je suis dessus », il faut comprendre qu’elle est juchée sur l’appareil dont elle va s’élancer… sans jamais toucher le sol directement. Puis c’est la vie du couple, l’ordinaire, les lessives, et il y a toujours une chaussette rouge qui traîne quelque part. Avec cette légèreté des vrais costauds, Dans ton cœur est une aventure aussi extravagante que poétique. Comme un soleil imprévu faisant sa place dans un temps gris et fade. Gérald Rossi

Dans ton cœur, Pierre Guillois et la compagnie Akoreacro : Jusqu’au 26/05. Lundi, mercredi, jeudi et vendredi, 20h30 – Samedi, 19h30 – Dimanche, 15h. Théâtre du Rond-Point, 2bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris (Tél. : 01.44.95.98.21).

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Grâce à Mesguich, l’oreille voit !

Les 12-19 et 26/05, aux Enfants du paradis (75), Daniel Mesguich propose L’Arlésienne. Une lecture de la pièce d’Alphonse Daudet, suave et élégante. Claudel a pu dire : « L’œil écoute ». Avec Mesguich le conteur, l’oreille voit !

Daniel Mesguich donne lecture de l’Arlésienne, pièce d’Alphonse Daudet (1840-1897), que mit en musique Gorges Bizet. Qui peut le plus peut le moins, se dit-on aussitôt, à l’exacte mesure de l’acteur-metteur en scène dûment reconnu que l’on sait, rompu à tant de réalisations inventives, parfois jusqu’à l’excentricité – le plus souvent à partir de classiques –, toujours stimulantes en tout cas. Le voici vêtu de noir, debout devant le micro, texte en main, dans l’attitude du conteur. Et quel conteur ! Du drame d’amour en trois actes écrit de main de maître par Daudet, par ailleurs romancier longtemps fêté pour sa prose émotive et fluide, Mesguich distille tous les sucs avec gourmandise.

Cette tragédie en bord de Rhône prend vie dès qu’il ouvre la bouche. Chaque personnage est soudain doté d’une voix singulière, d’un accent étonnamment intime grâce à l’art de la diction du grave à l’aigu porté au plus haut. Il va jusqu’à différencier les intonations selon les consonances locales, à l’image d’une Provence multiple aux parlers si divers. Si Claudel a pu dire « L’œil écoute », avec Mesguich l’oreille voit ! De son masque de chair sourd tout un petit mode spectral : le Gardian jaloux, Frédéri l’inconsolable amoureux, Vivette la fiancée de second choix, l’Innocent si touchant à qui le Berger raconte la Chèvre de monsieur Seguin… Une prouesse suave, élégante, joueuse, qui mérite la gratitude de tout auditeur-spectateur digne de ce nom. Jean-Pierre Léonardini

L’Arlésienne d’Alphonse Daudet, Daniel Mesguich : Les 12-19 et 26/05, 15h30. Les Enfants du Paradis, 34 rue Richer, 75009 Paris (Tél. : 01.42.46.03.63).

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Les œillets de Tiago Rodrigues

Le 25 avril 1974, le Portugal vit sa Révolution des œillets. Directeur du Festival d’Avignon, Tiago Rodrigues évoque la dimension mythique et politique de l’événement. Mais aussi le sens qu’il revêt aujourd’hui, à l’heure où l’extrême droite portugaise compte une cinquantaine de députés depuis les élections du printemps dernier.

Pour Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, la Révolution des œillets fut pour son pays un moment historique clé. En mettant un terme à l’une des dictatures la plus longue et la plus terrible d’Europe, elle a permis l’éclosion de la démocratie. Malgré une extrême droite en embuscade, Tiago Rodrigues ne renonce pas : ni à cette révolution, ni au théâtre.

Marie-José Sirach – La Révolution des œillets fascine à plusieurs endroits. C’est une révolution militaire mais pacifiste ; une révolution populaire et démocratique. Enfin, c’est une révolution déclenchée par une chanson…

Tiago Rodrigues – J’ajouterais qu’elle a été une révolution joyeuse. D’un côté, il y a ces jeunes capitaines qui conspirent et utilisent deux chansons à code, l’une étant E Depois do Adeus, interprétée par Paulo de Carvalho et sélectionnée pour le concours de l’Eurovision ; l’autre Grândola vila morena, de Zeca Afonso, un hymne révolutionnaire avant la révolution. La révolution des œillets a été une énorme fête populaire. J’ai en mémoire les mots d’un des capitaines, Salgueiro Maia qui, entrant dans Lisbonne au petit matin du 25 avril, dira à un journaliste : « Nous sommes là pour que plus personne au Portugal soit obligé de faire la guerre ou de se taire. » C’est aussi une révolution idéologique, avec des capitaines qui ne pensent pas tous pareil, certains sont communistes, d’autres socialistes, centristes voire de droite, mais elle affirme les valeurs fondamentales démocratiques, pacifiques et anticolonialistes. Il ne s’agissait pas tant de faire un coup d’Etat que de changer l’état des choses.

Cette révolution aurait eu peu de chance de réussir sans l’immense soutien populaire avec des dizaines de milliers de personnes qui contreviennent aux ordres et descendent dans la rue et font la fête. Il faut aussi mentionner sa dimension mythologique avec les œillets qui fleurissent soudain à toutes les boutonnières et à la pointe des mitrailleuses des soldats. Enfant, mes parents m’ont toujours amené célébrer le 25 avril rue de la Liberté à Lisbonne. J’en garde des souvenirs incroyables. Au point que, lorsque je me suis installé à Avignon, j’ai planté dans mon jardin des œillets. Les Portugais ont préservé, entretenu un rapport romantique à cette révolution. Elle a grandi, a permis de nombreuses conquêtes et, malgré des imperfections, a conservé une espèce d’innocence, une aura incroyable. La Révolution des œillets fait partie de ma vie. Quand je regarde le monde, je pense à cette révolution. N’en déplaise à certains qui voudraient effacer le mot, ce fût une révolution.

M-J.S. – Vous appartenez à la première génération née après la dictature. Comment grandit-on dans un pays libéré, avec un présent à inventer, la démocratie, et une mémoire à reconstruire ?

T.R. – J’ai grandi entouré d’adultes qui ont vécu sous la dictature, un régime qui entretenait la culture de la peur et du silence à tous les endroits de la société. Contrairement à eux, j’ai grandi dans une atmosphère de liberté. Pour ma génération, c’était naturel, pas pour eux. La présence de la dictature ne s’est pas évaporée en quelques semaines. On la retrouvait dans des réflexes, la peur de la hiérarchie, ne pas dire tout haut ce que l’on pense, le silence, le besoin d’un chef fort, de cette figure messianique et patriarcale. J’ai grandi dans un pays peuplé de gens qui semblaient venir d’un autre pays. Je ressens beaucoup de responsabilité pour être à la hauteur de l’héritage de la Révolution des œillets. Ma façon d’envisager le théâtre dans sa dimension politique, mes mises en scène… sont nourries d’une dette envers celles et ceux qui ont souffert et qui ont fait cette Révolution.

M-J.S. – En 2012, vous montez Trois doigts sous le genou, une pièce sur la censure sous Salazar et, en 2020, Catarina et la beauté de tuer des fascistes, sur la montée de l’extrême droite au Portugal, comme un signal d’alarme…

T.R. – Pendant la dictature, la censure s’intéressait en premier lieu aux rôles et aux corps des femmes, d’où ces Trois doigts qui font référence à la longueur autorisée des jupes. Ensuite, elle cherchait des propos qui pouvaient nuire à la religion ; enfin, plus tard, elle s’est faite encore plus idéologique, traquant tout ce qui pouvait se référer au marxisme, au communisme, à la démocratie. Jusqu’aux années cinquante, la société comme les artistes s’autocensuraient. Il a fallu attendre une génération de metteurs en scène (celle du théâtre de la Cornucopia de Luis Miguel Cintra, la compagnie A Barraca, Joao Motta, Joaquim Benite, Jorge Silva Melo, NDLR) qui, dans les années 70, ont créé un théâtre subversif, suffisamment aguerri pour passer à travers les mailles de la censure. Les compagnies indépendantes ont joué un grand rôle dans la transition vers la démocratie, avec un théâtre plus politique.

Quant à Catarina, j’ai imaginé une fiction qui cherchait à mesurer ce qui est resté de l’esprit révolutionnaire aujourd’hui alors que l’on assiste à la montée de l’extrême droite. Une extrême droite qui puise ses arguments dans le corpus idéologique de la dictature. C’est pour cela, qu’aux termes d’extrême droite ou de droite radicale, j’ai utilisé le mot fasciste dans cette pièce. Pour provoquer une réaction. La pièce est éditée au Portugal depuis le 24 avril. Entre le moment où je l’ai écrite et aujourd’hui, l’extrême droite compte 50 députés. Catarina et la beauté de tuer des fascistes n’est pas une pièce prophétique, mais une hyperbole dystopique. On a beau faire du théâtre, ce n’est pas le théâtre qui va empêcher la menace qui pèse sur la démocratie. Mais il est nécessaire pour penser autrement.

M-J.S. – Justement, vous disiez, il y a quelque temps, qu’aller au théâtre était un des gestes les plus révolutionnaires. Qu’entendez-vous par là ?

T.R. – Aller au théâtre, c’est refuser les contraintes qui nous sont imposées. Le capitalisme veut nous domestiquer, nous inculquer que notre valeur humaine est connectée au moindre effort. D’un clic, tu as accès à l’infini. Le théâtre oblige à sortir de son canapé, il bouscule nos habitudes de consommateurs, il nous considère comme des citoyens, aller au théâtre c’est révolutionnaire ! Parce qu’il nous invite à entrer dans l’inconnu, échappe aux lois du marché, propose d’autres règles. C’est presque anti-système d’aller au théâtre. Je remarque que les salles sont pleines, qu’il y a un vrai renouvellement du public. Tous ces éléments, aussi minoritaires soient-ils, permettent de garder sa liberté. Propos recueillis par Marie-José Sirach

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