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L’établi de Mathias Gokalp

Après Rien de personnel, une première comédie satirique où il critiquait l’hypocrisie du système de management des cadres, le cinéaste Mathies Gokalp persiste et signe L’établi. L’adaptation, sobre et réussie, de l’ouvrage éponyme de Robert Linhart.

Dominique Martinez – Quarante-cinq ans après la publication de L’établi, pourquoi avoir décidé d’adapter au cinéma l’ouvrage de Robert Linhart ?

Mathias Gokalp – J’ai découvert le livre lorsque je faisais mes études. Le sujet, l’embauche d’un intellectuel à l’usine Citroën en tant qu’ouvrier, m’intéressait. L’ouvrage m’a beaucoup touché, je partageais complètement son point de vue sur le travail. Né dans un milieu bourgeois, j’ai pu faire des études longues et choisir le métier dont j’avais envie. Passé le bac, j’ai un peu plus découvert le monde et pris conscience de ce statut privilégié. Autour de moi, beaucoup de jeunes ne pouvaient pas faire d’études, devaient travailler sans choisir leur métier et entraient dans la vie active de façon contrainte. Pour de nombreuses personnes, la vie professionnelle n’est pas un acte émancipateur mais bien une façon d’assurer sa subsistance. Cette aliénation au travail dont parle Linhart dans son livre me touche.

D.M. – Au point de vouloir en faire un film ?

M.G. – L’autre chose fondamentale, pour l’étudiant en cinéma que j’étais ? La qualité littéraire du texte. Le fait qu’une œuvre militante puisse être d’une telle portée esthétique, c’était une direction qu’on me donnait. Je la mentionnais souvent, tant et si bien que mes producteurs s’y sont intéressés et m’ont fait remarquer la situation dramatique de ce personnage qui dissimule sa véritable identité au sein de l’usine : ce pouvait être le point de départ d’une fiction. J’avais peur mais c’était bon signe, j’avais envie de défendre ce texte et d’entamer un dialogue avec lui.

D.M. – Quel fut votre parti pris pour l’adaptation ?

M.G. – L’important pour moi était de pouvoir partager le point de vue de Robert Linhart. Quand je l’ai rencontré, j’ai compris que c’est ce qu’il attendait. L’intention première du livre est de transmettre un point de vue politique et social, le film servirait donc à faire entendre ces idées. Sur le plan esthétique, je n’ai pas essayé de transposer le style de Robert, un texte n’est pas mécaniquement transposable à l’image. La seule chose à laquelle je croyais, c’était de donner envie de lire son texte. C’est pour cette raison que j’ai gardé en voix off la voix de Robert.

D.M. – En tant que cinéaste, que pensez-vous de l’engagement des intellectuels auprès des classes populaires ?

M.G. – J’ai fait ce film pour reposer la question, cruciale selon moi. Je voulais pointer du doigt cette distance qui se creuse entre les intellectuels et les classes populaires. En tant qu’individu, les inégalités sociales me scandalisent et la lutte des classes me semble essentielle pour comprendre le monde dans lequel on vit. Ce statut de transfuge social ne résout pas tout, bien sûr, mais c’est un mouvement bénéfique qu’il est possible d’accomplir de bien des manières. Même si beaucoup de choses restent à inventer, la diversité des populations réunies dans les manifestations contre la réforme des retraites en est un exemple. Propos recueillis par Dominique Martinez.

Table de travail bricolée où un vieil ouvrier retouche les portières irrégulières ou bosselées avant qu’elles passent au montage, L’établi (éditions de Minuit, 192 p., 8€) est aussi le terme usité pour désigner un intellectuel d’extrême-gauche qui, dans les années soixante, se faisait embaucher à l’usine pour raviver le feu révolutionnaire.

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Le Père-Lachaise, cet extraordinaire cimetière !

Temple de la mémoire ouvrière depuis la Commune, musée à ciel ouvert, le Père-Lachaise est le cimetière le plus visité au monde. Havre de paix en plein Paris peuplé d’illustres occupants, ci-vit un lieu vraiment pas comme les autres. Paru dans les colonnes du quotidien L’Humanité, un article d’Anne Drivas.

Il y a de nombreuses manières d’aborder le Père-Lachaise, ne serait-ce qu’en choisissant l’une ou l’autre de ses cinq entrées. Pénétrons par la porte Gambetta, au nord, pour une promenade historique et prenons à gauche après la grande porte cochère jusqu’à la division 76. Du génocide arménien à la guerre d’Espagne, puis la Shoah, le Père-Lachaise est un extraordinaire mémorial du XXe siècle : treize monuments aux morts rendent ici hommage aux déportés de la Seconde Guerre mondiale (à la mémoire des déportés des camps de Mauthausen, Ravensbrück, Auschwitz-Birkenau, Buchenwald, Mittelbau-Dora, etc.), ainsi qu’aux républicains espagnols morts pour la liberté. Parmi ces stèles à la mémoire de toutes ces victimes de l’histoire, il est un mur, le long de l’enceinte, gravé de plusieurs couronnes de pierres et toujours fleuri de roses ou d’œillets rouges, c’est le mur des Fédérés.

Une plaque de marbre porte en lettres d’or une simple inscription : aux morts de la Commune, 21-28 mai 1871. Au soir du 25 mai 1871, acculés par les troupes versaillaises, les communards se replièrent sur les hauteurs du Père-Lachaise. Pour les besoins de la bataille, les caveaux furent convertis en abris et le tombeau du duc de Morny en dépôt de poudre. Le 27, malgré une résistance héroïque, les insurgés finirent par se rendre. Cent quarante-sept d’entre eux furent fusillés et enterrés sur place, le général Vinoy ayant décidé de ne pas faire de prisonniers. Quand les mitrailleuses de Thiers se turent, 1 018 cadavres de fédérés provenant des quartiers de la Bastille ou de la place Voltaire furent inhumés dans cette partie du Père-Lachaise, qui se transforma en un panthéon révolutionnaire. Si, tous les ans depuis 1880, des personnes se retrouvent devant ce mur au mois de mai, associations-partis politiques-francs-maçons, c’est pour rendre hommage à cette mémoire que les livres d’histoire appellent « la semaine sanglante » et à ceux qui, sans jugement, furent exécutés le long de ce mur, le dimanche 28 mai 1871 au matin.

Haut lieu de la mémoire collective, le mur des Fédérés symbolise encore aujourd’hui les luttes pour la liberté et le progrès social. Ainsi, ce n’est pas un hasard si, le 24 mai 1936, plus de 600 000 personnes vinrent y célébrer la victoire du Front populaire, en présence de Léon Blum et de Maurice Thorez. De même, en 1971, année du centenaire de l’insurrection, la chapelle funéraire d’Adolphe Thiers, dans ce même cimetière (division 55), fut plastiquée. Face au mur reposent plusieurs combattants illustres de la Commune et figures politiques du XIXe siècle : ornée d’une couronne verte et du profil de son hôte, la tombe de Jean-Baptiste Clément, auteur d’une des plus belles chansons engagées du répertoire musical français, Le temps des cerises, au côté de celles de Paul Lafargue, député du Nord, et de sa femme, Laura, fille de Karl Marx ; celle de Paul Brousse, médecin devenu anarchiste à la suite du massacre de 1871. Quelques sépultures plus loin, dans la 95e division, repose le poète Eugène Pottier, parolier de l’Internationale, à deux pas d’un autre célèbre chanteur et compositeur, Georges Moustaki.

Direction à présent la 91e division, pour saluer le révolutionnaire Auguste Blanqui, dont le bronze couché de la sépulture fut réalisé par le sculpteur Jules Dalou. Tout près, on trouve le journaliste Émile-François Eudes, libre-penseur et général fédéré, le violoniste Ivry Gitlis. De retour vers le mur, sur la 97e division, plusieurs caveaux méritent un arrêt : celui du Colonel Fabien communiste et résistant, auteur de la première attaque contre un militaire allemand dès 1941, et non loin les tombes de la môme Piaf et de Gerda Taro, première femme photographe de guerre, compagne de Robert Capa qui couvrit la guerre d’Espagne. Enfin, on peut y voir la tombe du poète Paul Éluard, non loin de son grand amour Nusch, couchée dans la 84e division. Anne Drivas

Le lundi 1er mai, à l’invitation du GODF, le Grand Orient de France, les francs-maçons sont conviés à un rassemblement dès 9h30 au Columbarium du Père-Lachaise. Seront successivement honorés : Georges CORNEAU (Colombarium, case 2927), Félix Aimé PYAT (division 46), Émile François Désiré EUDES, dit le Général Eudes (division 91), Louise KOPPE (division 90) et Paul LAFARGUE (division 76). Devant le Mur des Fédérés, Georges Serignac, le Grand Maître de l’obédience, déposera une gerbe et prononcera son discours aux côtés du maire du 20ème arrondissement de Paris. Y.L.

Le samedi 3 juin, l’Association des Amies et Amis de la Commune de Paris, fondée en 1882 par les communards de retour d’exil, organise sa montée au Mur des Fédérés. Rendez-vous est fixé dès 11h, Place des fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris où musique, restauration et stands accueilleront les visiteurs. La foule partira en cortège à 14h30 en direction du cimetière du Père-Lachaise, entrée rue des Rondeaux. Diverses prises de parole sont prévues devant le Mur des Fédérés. Y.L.

Un petit paradis de biodiversité

Avec près de 10 000 cérémonies funéraires chaque année, le Père-Lachaise est avant tout un cimetière en pleine activité. On y recense aujourd’hui 70 000 tombes de défunts et 26 000 cases de columbarium, connues (250 personnalités y reposent) ou moins connues. C’est aussi un lieu de mémoire de l’histoire de France, qui compte plusieurs monuments aux morts importants. C’est enfin un lieu de promenade très fréquenté aux beaux jours : ses 44 hectares abritent 4 000 arbres, 6 000 arbustes mais aussi 140 espèces animales sauvages. Il est devenu le paradis des mésanges, des chouettes hulottes, des faucons crécerelles. Une famille de renards y a même élu domicile, voisine de fouines, d’écureuils, de hérissons et de nombreuses chauves-souris. A.D.

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Shakespeare, encore et toujours…

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe consacre son numéro d’avril à Shakespeare. Sous la direction de François Laroque, en compagnie des plus grands spécialistes, un numéro qui invite à lire autant de pièces de Shakespeare que possible, et surtout d’aller au théâtre.

C’est en 1623, sept ans après la mort de Shakespeare, que fut publié en Angleterre le fameux in-folio — plus familièrement appelé « First Folio » — sans lequel nous ne disposerions que d’une partie de l’œuvre de ce prodigieux dramaturge. Grâce à deux acteurs de sa compagnie, John Heminges et Henry Condell, de nombreuses pièces telles que Macbeth, le Conte d’hiver ou La Tempête furent ainsi récupérées sous forme manuscrite et sauvées de l’oubli. Le quatrième centenaire de cet événement est l’occasion de faire le point sur Shakespeare et les recherches fécondes qui lui sont consacrées en ce début de XXIe siècle.

Qu’il s’agisse de son théâtre ou de sa poésie, de la question centrale de la traduction de ses œuvres, de leur mise en scène ou de leur adaptation à l’écran ou à l’opéra, de thèmes en résonance avec l’actualité comme ceux de l’environnement ou de la représentation des femmes, de la présence de la science dans le corpus théâtral, des rapports à la fois subtils et complexes que Shakespeare pouvait entretenir avec l’épineuse question de la religion, ce numéro d’Europe ouvre de multiples perspectives. Tout en resituant Shakespeare dans son époque turbulente et passionnée, il explore des aspects captivants de l’édition de ses œuvres et de leur réception par les lecteurs et le public à travers les siècles.

Il montre aussi à quel point le théâtre de Shakespeare a été précurseur de l’idée européenne, aussi bien sur le plan physique, par le truchement des compagnies ambulantes d’acteurs anglais venant jouer sur le continent, que sur le plan intellectuel. Comme l’observait jadis Henri Fluchère, toute quête que l’on fait dans l’œuvre de ce magicien de la scène et de la langue apporte sa récompense, sous la forme d’un surcroît de lucidité : « Qu’est-ce que l’intelligence critique, après tout, sinon la faculté de découvrir des rapports nouveaux entre l’œuvre et nous-mêmes ? Il est réconfortant de penser que l’œuvre de Shakespeare, sollicitée de toutes parts, a toujours de nouvelles réponses à nous faire, et qu’elle ne sera pas, de longtemps, épuisée ». Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Shakespeare : Europe, revue littéraire mensuelle (101e année – n° 1128 – avril 2023 – 22€)

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Sur les pas de Françoise Héritier

Aux éditions Odile Jacob, Gérard Gaillard publie Françoise Héritier, la biographie. Préfacé par Michelle Perrot, l’ouvrage retrace le parcours de la célèbre anthropologue et intellectuelle du féminisme. Paru dans le mensuel Sciences Humaines (N°357, avril 2023), un article de Maud Navarre.

Préfacée par Michelle Perrot, cette biographie fait pendant à celle, plus intime, signée par Laure Adler et publiée fin 2022. Gérald Gaillard en effet retrace avec beaucoup de détails l’ensemble du parcours scientifique, intellectuel et public de l’anthropologue dont on a retenu, au moins, qu’elle a contribué de manière originale à la mise en évidence de la domination masculine. Françoise Héritier a d’abord réalisé ses études en compagnie d’un groupe de jeunes philosophes qui se tourneront vers l’anthropologie.

Elle mène ensuite des enquêtes extensives sur les systèmes de parenté des Samos du Burkina Faso. Ces recherches fondamentales lui ouvrent les portes du Collège de France au début des années 1980, avec l’appui de Claude Lévi-Strauss, auquel elle a succédé à la tête du Laboratoire d’anthropologie sociale. Elle préside le Conseil national du sida de 1989 à 1994 et, face à la montée de la xénophobie, consacre des séminaires à la figure de l’étranger.

La publication en 1996 de Masculin/Féminin. La pensée de la différence, marque son entrée dans le cercle des intellectuelles féministes. Dans ce livre, elle développe la notion de « valence différentielle des sexes », un principe quasi universel fondant l’inégal statut des femmes et des hommes, et qui relie trois domaines de l’ordre social : la prohibition de l’inceste, la séparation sexuelle des tâches et les formes prescrites d’union sexuelle. Affaiblie par une maladie rare, Françoise Héritier prend sa retraite en 1999, mais développe sa réflexion dans le sens d’une critique de la domination masculineMasculin/Féminin II. Dissoudre la hiérarchie paraît en 2002.

Ses derniers écrits, Le Sel de la vie (2012), Le Goût des mots (2013) et Au gré des jours (2017) reviennent sur son parcours personnel. Bien qu’ayant du mal à se déplacer, Françoise Héritier fut régulièrement consultée en haut lieu pour des réformes du droit de la famille (mariage pour tous, PMA et GPA…). Cette grande dame de l’anthropologie de la fin du XXème siècle décède en 2017. Maud Navarre

Françoise Héritier. La biographie, de Gérald Gaillard (éd. Odile Jacob, 240 p., 22€90). Dans ce même numéro d’avril, la revue s’interroge : Travailler : à quel prix ?. Un imposant dossier, fort instructif.

Dès sa création, Chantiers de culture inscrit le mensuel Sciences Humaines sur sa page d’ouverture au titre des « Sites amis ». Une remarquable revue dont nous conseillons vivement la lecture. Y.L.

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Koltès, sur les berges du Styx

Créée au Théâtre de la Ville (75), se joue Dans la solitude des champs de coton, la pièce de Bernard-Marie Koltès devenue un classique. Une mise en scène de Kristian Frédric, proprement foudroyante. Avec Enki Bilal, scénographe et expert en zones d’ombre.

Kristian Frédric (Cies Lézards qui bougent et Fabrik Théâtre Opéra) met en scène Dans la solitude des champs de coton (1987), de Bernard-Marie Koltès. Ce classique contemporain a donné lieu à maintes interprétations scéniques, ne serait-ce que de la part de Patrice Chéreau qui, tout en jouant le rôle du Dealer, l’avait montée du vivant de l’auteur. Sous l’apparence d’un dialogue philosophique en situation entre le Dealer, justement, et le Client, l’oeuvre autorise, par sa savante ambiguïté, des « lectures » multiples. Koltès en tenait pour un discours latent sur le colonialisme. Il y eut la version avec l’acteur noir Isaach de Bankolé. En 2016, Roland Auzet confiait la partition à Anne Alvaro et Audrey Bonnet, tragédiennes de compétition. Kristian Frédric, aujourd’hui, propose du poème ténébreux de Koltès une vision proprement foudroyante.

C’est le fruit d’une réflexion hardie sur le texte, et d’une conjuration résolue de talents dans la sphère du concret. L’argument initial, qui porte sur l’offre et la demande, le désir incertain de l’un et les arguties déployées par l’autre, une fois mis à l’écart la drogue et le sexe, voilà qu’on pénètre ici, grâce à un souple effort d’abstraction, dans un espace métaphysique admirablement conçu par Enki Bilal, artiste expert en zones d’ombre, qui fait pleuvoir sans cesse des pluies de cendres dans le noir, tandis que la création sonore et musicale (Hervé Rigaud) suscite un bourdonnement d’effroi perpétuel, avec d’intermittents aboiements de chiens. L’idée forte est que nous sommes au bord du Styx, ce fleuve des Enfers où Charon officie. En guise d’obole, il soumet le Client-pécheur à un examen de passage.

Dans ce décor, qui semble une illustration de William Blake pour le Paradis perdu de Milton, se meuvent Xavier Gallais (le Client) et Yvan Morane (le Dealer), deux acteurs qui maîtrisent souverainement voix et geste. Chacune des paroles dites s’inscrit en relief dans l’air ambiant. On ne perd rien de la rhétorique singulière de Koltès, dont on saisit, pour la première fois, qu’elle charrie des pulsions langagières archaïques, qu’on jurerait bibliques (des mots sont dits en araméen, l’idiome du Christ) ou même empruntées à l’épopée mésopotamienne de Gilgamesh. Kristian Frédric et les siens gagnent haut la main le pari du tragique, denrée de plus en plus périssable sur nos scènes empoissées dans la sociologie. Jean-Pierre Léonardini

Dans la solitude des champs de coton : Le 20/04 à Trappes, les 25 et 26/04 à Chalon-sur-Saône, les 2 et 3/05 à Aurillac, le 06/05 à Thonon-Évian.

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Annie Ernaux, place au père

Jusqu’au 29/04, au Théâtre de Belleville (75), Lauriane Mitchell prend La place d’Annie Ernaux. L’adaptation à la scène du récit de la prix Nobel 2022 de littérature. La mise à nu des rapports familiaux et sociétaux de l’auteure avec son père, ancien garçon de ferme puis ouvrier d’usine, devenu petit commerçant. Limpide et percutant.

Sur scène, un étalage de valises et de pommes éparpillées, rouges et vertes ou jaunes, preuve que nous sommes bien en Normandie… Au pays natal d’Annie Ernaux, la jeune professeure de retour au café-épicerie familial pour assurer de sa présence les derniers jours de son père. Des instants ultimes qu’elle nous conte dans La place, prix Renaudot 1984, en termes concis que Lauriane Mitchell distille avec force pudeur et grande économie de gestes. La voix claire et posée, un regard ou un sourire, la main tendue ou fermée, entre l’interprète et le public seuls les mots effacent ici la distance. De chaque valise ouverte, ils tombent sous forme de petits papiers : souvenirs retrouvés ou refoulés, strates de vie de ce père à jamais disparu, images noircies ou photos jaunies d’un temps partagé entre dur labeur et honte sociale.

Dans son discours de réception du Nobel, Annie Ernaux l’a réaffirmé avec force convictions, elle n’a eu de cesse d’écrire pour « venger sa race ». Celle des petits, des gens de peu, ni riches ni miséreux, qui triment du soir au matin dans le vain espoir d’une promotion sociale… Un propos qui alimenta la polémique, prétexte pour d’aucuns à jeter le discrédit sur l’œuvre de l’auteure et à lui reprocher de soutenir la France insoumise plutôt que Salman Rushdie alors agressé ! Justement La place, l’un de ses premiers écrits, trace le chemin de vie entre cette jeune lettrée, devenue enseignante embourgeoisée dans l’imaginaire social, et ce « monde des opprimés », cette race dont elle est originaire. Une fracture, plus qu’une rupture, qui s’expérimente en tout domaine : la tenue vestimentaire, l’usage du vocabulaire, les humiliations subies au lycée, la honte de ses origines. Une distance, presque un fossé de classe qui s’immisce entre la gamine d’Yvetot et ce père aimant autant qu’aimé.

L’objectif d’écriture ? Annie Ernaux n’en démord pas, « il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires ». Un livre au style dépouillé, une mise en scène à l’identique d’Hugo Roux. Juste une intonation finement pesée et mesurée, fragile Lauriane Mitchell, pour capter l’attention et susciter l’émotion. De la belle ouvrage, à lire et applaudir ! Yonnel Liégeois

La place, jusqu’au 29/04 au Théâtre de Belleville : les mercredi et jeudi à 21h15, les vendredi et samedi à 19h15. Du 15 au 17/05 à La Maison des Arts du Léman, Thonon-les-Bains (74). Le texte est disponible chez Folio-Gallimard (128 p., 6€10).

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Dom Juan, sans foi ni loi

Plus de 450 ans après la première représentation, David Bobée met en scène Dom Juan. Pour en donner une lecture qui dépasse les seules questions de morale ou de religion. Sans jamais trahir le texte de Molière, respecté non pas à la lettre mais dans l’esprit.

D’abord, les acteurs. Ils et elles sortent de derrière le rideau, un par un, laissant entrevoir une diversité des corps et des couleurs chère au metteur en scène David Bobée, fervent militant de la diversité au théâtre. Sganarelle se lance dans le premier monologue de la pièce« Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. » C’est la seule modification qu’il apporte au texte de Molière, David Bobée remplace le mot « tabac » par le mot « théâtre »« Le théâââtre ! » gronde un des acteurs d’une voix de baryton, où comment désacraliser l’espace du plateau, provoquer le spectateur dans sa zone de confort. On n’est pas là pour « consommer » un spectacle de plus, un Molière de plus. Il suffit que le rideau se lève pour le comprendre. Au sol, une statue, immense, renversée, sans tête, sans bras, sans jambes, le sexe tranché. Elle représente le dieu grec Ilissos tombé dans les limbes de l’Histoire. Le temps passe et le peuple fait le tri dans les héros, qu’importe la grandeur de la statue.

Sganarelle sautille autour de ce dieu oublié (étonnant Shade Hardy Garvey Moungondo, gracile, farceur, un brin provocateur et un peu lâche à la fois) quand arrive « son » maître, Dom Juan. Un Dom Juan qui vient tout juste de répudier sa femme, Elvire, et qui est déjà en chasse de sa prochaine proie. Radouan Leflahi, qui fut un Peer Gynt époustouflant sous la direction de David Bobée, l’est tout autant dans la peau de ce Dom Juan sombre, fébrile, regard noir, corps musculeux moulé dans un débardeur, personnage au cynisme impitoyable qui ira crescendo tout au long de la pièce.

Le Dom Juan du directeur du Théâtre du Nord n’est pas que libertin, ou anticlérical comme il est coutume de le voir. Il n’a rien de ce personnage dont on pourrait penser qu’il serait un homme prêt à s’affranchir de tous les codes de la bienséance, se moquant des convenances et faisant un pied de nez aux notables, à la religion et à l’autorité. Non. Ce Dom Juan-là est un prédateur d’une noirceur absolue. Un sale type qui écrase tout sur son passage, les femmes, les hommes, les paysans, les gros, les faibles… Un sale type qui ment avec morgue et leurre tous ceux qui gravitent autour de lui, y compris sa mère (Catherine Dewitt), personnage qui n’existe pas dans la pièce. Mais en troquant le rôle paternel (Dom Luis) par le maternel, le metteur en scène modifie sensiblement la perception des répliques. Et les mots, terribles, autrefois prononcés par le père, «  la honte de t’avoir fait naître », prennent alors une tout autre dimension symbolique dès lors qu’ils le sont par la mère. Belle idée aussi d’avoir confié à deux danseurs – Xiao Yi Liu et Jin Xuan Mao, dont les apparitions apportent une touche poétique dans cet océan de noirceur – les rôles du jeune couple de paysans qui, s’exprimant en mandarin, révèle encore plus la férocité, le racisme de classe de Dom Juan.

Au fur et à mesure que l’on avance dans la pièce, le ciel s’obscurcit. Le sol est jonché de statues fracassées (magnifiques réalisations de l’atelier de décors du Théâtre du Nord) : un Achille qui autrefois trônait à l’entrée de la demeure d’une riche famille ruinée ; celle d’un conquistador espagnol, Sebastian de Belalcazar, bras droit de Pizarro, déboulonnée en 2020 en Colombie. Et d’autres, fantômes hiératiques, qui laissent deviner les traits de Staline, Néron, Napoléon ou Caligula. Mais aussi celle du Commandeur, spectre dont la carcasse se dresse, muette, inquiétante. Dans ce cimetière à ciel ouvert, ces statues sont figées désormais non pour la postérité, mais pour l’éternité. Les jeux de lumière tout en subtilité de Stéphane Babi Aubert et les vidéos de Wojtek Doroszuk créent une atmosphère des plus étranges et hypnotiques.

Dom Juan déambule au milieu d’elles. Il pense régner sur ce monde de marbre, mais ce vieux monde est déjà à l’agonie. Du haut de son piédestal, Dom Juan se moque, grisé par ses conquêtes, ses entourloupes, son éloquence, sa suffisance, pensant tout manipuler, diriger, maltraiter, violenter, mépriser. humilier… Tout un corpus idéologique déployé ici sur le plateau sans pour autant jamais trahir le texte de Molière, respecté non pas à la lettre – David Bobée a procédé à un montage subtil – mais dans l’esprit. Dom Juan ne se brûlera pas les ailes parce qu’il se serait approché trop près du soleil. Il sera englouti par le vent de l’Histoire, rejoignant tous ces gisants parce qu’il se croyait au-dessus des lois et des hommes. Dom Juan déboulonné, il flotte, ici et maintenant, un parfum de fin de règne. Marie-José Sirach

Dom Juan : du 19 au 21/04 à Créteil, du 25 au 28/04 à Clermont-Ferrand, les 4 et 5/05 à Mulhouse, les 7 et 8/06 à La Rochelle.

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Beckett, un premier amour

Jusqu’au 19/04, à la Scala, Alain Françon met en scène Premier amour. Une nouvelle de Samuel Beckett, écrite en 1946, avec une brillante Dominique Valadié dans la peau du paumé redoutable.

Dans la lumière endormie, une chaise se dessine, petite, en bois peint. Pas loin, une valise à roulettes. Et sur le sol, disposé comme un mannequin lors d’une reconstitution policière, une tenue d’homme, banale, terne, plutôt moche, sans âge véritable. Enfin, plutôt datée en vérité, par le chapeau, de feutre noir, et rond. Les bottines n’ont plus d’allure, le reste est à l’avenant. Dans la Piccola, la petite salle de la Scala, profondément cachée sous la grande avec ses fauteuils de velours bleu sombre, des bancs de bois font l’affaire. Un peu comme au cirque. La disposition en trois quarts de cercle le confirme. La mise en scène d’Alain Françon s’adapte à merveille à ce petit espace qui assure une parfaite proximité entre le public et les acteurs. Lesquels, cette fois, se conjuguent au singulier dans ce Premier amour. Et puis c’est une comédienne qui arrive, presque en douce dans la pénombre, pour interpréter un rôle d’homme, dans ce qui n’est de toute façon pas une pièce.

Premier Amour est effectivement une nouvelle, un des premiers textes que Samuel Beckett ait écrits en français (en 1946, mais qui n’a été publiée qu’en 1970, aux éditions de Minuit et en « Folio » Gallimard). Alain Françon a imaginé un jeu minimal, l’espace ne permettant guère plus. Et il a installé face au plateau, sur le mur, deux écrans, sortes de prompteurs, visibles par la comédienne et seulement une partie du public. En lettres lumineuses défile le texte et en rouge sont mentionnées les didascalies, soit les indications techniques de l’auteur, comme « chaise à la main » ou « faire rouler la valise ». Ce qui est à la fois drôle et un peu déroutant. Sous les mots de Premier Amour, le narrateur et personnage essentiel est plus sombre, moins lunaire, plus mordant que les deux vagabonds d’En attendant Godot (publié en 1948), monté en ce même lieu par Françon.

Là, le metteur en scène évoque un homme qui « devient dérisoire, comique, jubilatoire à entendre ». Cela est bien vu, et il appartient à Dominique Valadié de donner chair au rôle. Ce qu’elle fait de façon remarquable. Elle est lui. Et quand le bonhomme raconte son aventure amoureuse avec la femme rencontrée sur le banc où il croyait avoir pu trouver un refuge solitaire, elle est toujours lui. « L’amour vous rend mauvais, c’est un fait certain. » Quand il raconte qu’il préfère dans les cimetières l’odeur des cadavres « un peu sucrée peut être, un peu entêtante » à celle des vivants, qui « ont beau se laver, se parfumer, ils puent », même chose. Et ce n’en est que plus troublant. Le genre s’efface devant le personnage. Le texte de Beckett est cru, décharné, pessimiste, désespéré, mais aussi effectivement très drôle. Dominique Valadié, toujours mesurée, parvient à en rendre toutes les couleurs, les vernis et les sous-couches. Et c’est un petit bonheur de printemps. Gérald Rossi

Premier Amour : jusqu’au 19/04,  à la Scala (13, boulevard de Strasbourg, 75010  Paris. Rens. : 01.40. 03.44.30).

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Ouvriers cuits, poulets rôtis

Jusqu’au 23/04, à la Tempête (75), Anne-Laure Liégeois présente Des châteaux qui brûlent. L’adaptation à la scène du roman d’Arno Bertina, narrant la séquestration d’un ministre par les grévistes d’une usine de l’agro-alimentaire. Entre utopie et résignation, le chant choral de salariés n’acceptant point d’être plumés.

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des
années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Cette grève est en elle-même une joie.
Une joie pure. Une joie sans mélange »
. Simone Weil, philosophe

Ils refusent d’être embrochés, les ouvriers de la Générale Armoricaine, l’usine d’abattage de poussins et poulets exportés en Arabie Saoudite ou destinés à finir en nuggets sur les rayons de nos grandes surfaces ! La Commission européenne a voté la suppression des subventions à l’exportation pour cause de concurrence déloyale, une décision venant un peu plus grever la situation financière d’une entreprise à la gestion défaillante. Malgré des chaînes d’abattage rutilantes, un outil de production performant, des profits exorbitants, des patrons au portefeuille conquérant ! Les salariés se retrouvent seuls à croupir au poulailler, chronique d’une mort annoncée pour toute une ville. Usine cernée par les forces de l’ordre, celle-là parmi moult Châteaux qui brûlent, pattes coupées et caquets rabaissés, ils sont conviés à recevoir Pascal Montville, le secrétaire d’État à l’industrie.

Tombe la décision, ferme : séquestration du représentant du gouvernement ! La colère est trop puissante, l’injustice trop criante, l’incompréhension trop flagrante… Envoyé au feu, le ministre se présentait pourtant plein de bonnes intentions, se déclarant altermondialiste, presque anticapitaliste. Un discours qui peine à convaincre, le double langage d’un pouvoir aux abois : même la conseillère de l’élu, ancienne syndicaliste, doute de la sincérité du propos ! Séquestré, il sera monnaie d’échange contre l’ouverture de véritables négociations. Du fort en gueule qui exige la reprise du travail au représentant syndical qui tergiverse sur les modalités d’action, l’unanimité ne règne pas au sein des personnels : usés par les jours et nuits de lutte, envahis par le doute, traumatisés à l’idée d’un éventuel échec.

La grande force d’Anne-Laure Liégeois ? Ne pas livrer au public une énième copie, hyper réaliste et sans pas de côté, de la lutte des classes mais offrir au devant de la scène le tréfonds d’hommes et femmes submergés par la colère, contraints au blocage de l’usine et pourtant fiers de leur outil de travail ! Chacune et chacun, à tour de rôle, exposent leurs doutes et convictions, affichent leurs désaccords et querelles, constatent leur capacité d’inertie autant que leur pouvoir de rébellion. Jusqu’à cet instant crucial où, sous nos yeux, prend forme un collectif qui supplante plaintes et griefs individuels, s’invente une parole chorale qui appelle fête et musique : la chanson de Neil Young, Ne te laisse pas abattre/Ce ne sont que des châteaux qui brûlent/Trouve quelqu’un qui change ta route/Et tu te retrouveras, l’organisation d’un grand barbecue où parents et enfants, amis et amants sont conviés à déguster les fameux poulets rôtis.

Une troupe à l’unisson de l’espoir retrouvé, l’espace d’un instant où l’on prend enfin le temps de se découvrir, de s’écouter, de s’apprécier ou de s’aimer : ensemble enfin, tous ensemble pour ne rien lâcher, plus jamais les uns à côté des autres à se croiser et s’ignorer ! Il était temps, guirlandes et chants, baisers échangés, la fête bat son plein. Qu’est-ce, alors, ces regards atterrés et mouvements désordonnés entre ouvriers toujours pas cuits et poulets bien rôtis ? Les hélicos de la gendarmerie tournoient dans le ciel, les forces de l’ordre se préparent à donner l’assaut. Dans les arrière-salles de l’entreprise, un bruit résonne, un coup de feu vient d’éclater… Noir de scène.

De l’humour à la gravité, ces Châteaux qui brûlent n’en manquent pas sans pour autant sombrer dans le pathos de bon aloi. Point de larmes versées sur le pauvre ouvrier ou la gentille salariée, juste l’image d’un peuple frustré et désespéré, privé d’espérance et d’avenir. Du nom bienvenu de la compagnie d’Anne-Laure Liégeois, un délicieux Festin que ce spectacle à l’heure où châteaux et forteresses sociales bruissent d’une brûlante actualité. Douze interprètes à la hauteur du mandat qui leur est délégué (Alvie Bitemo, Olivier Dutilloy, Marie-Christine Orry, Agnès Sourdillon, Olivier Werner…), riches de leur évidente complicité, beaux et convaincants dans leurs propos ! Yonnel Liégeois

« Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se
sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent.
Le contraire devrait être vrai »
. Simone Weil, philosophe

Des châteaux qui brûlent : jusqu’au 23/04, au Théâtre de la Tempête (La Cartoucherie, route du Champ de manœuvre, 75012 Paris. Tél. : 01.43.28.36.36).

P.S. : Le signataire de l’article précise une nouvelle fois qu’aucun lien de parenté, d’intérêt ou de subordination, ne le lie à la metteure en scène Anne-Laure Liégeois !

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Montreuil, la cité des monstres

Jusqu’au 30/04, au Théâtre Public de Montreuil (93), Pauline Bayle, la nouvelle directrice, inaugure ses « Quartiers d’artistes ». Avec une carte blanche offerte au Munstrum Théâtre, la compagnie de Louis Arene et Lionel Lingelser qui présentent trois de leurs spectacles : Zypher Zles Possédés d’Illfurth et Clownstrum.

Onze ans après avoir créé leur compagnie à Mulhouse, Louis Arene et Lionel Lingelser posent leurs valises, leurs décors, leurs rêves, leurs envies et leurs faux nez tout un mois à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Avec leur Munstrum Théâtre, ils sont invités par Pauline Bayle, désormais directrice du TPM, le Théâtre public de Montreuil. Les voilà premiers artistes associés de cette grande maison fièrement dressée sur la place Jean-Jaurès, au centre de la cité, en face de l’hôtel de ville. Ils inaugurent un rendez-vous qui sera annuel, une carte blanche à une équipe artistique dénommée Quartiers d’artistes.

 De toute façon, le théâtre est la maison des monstres

Trois spectacles sont à l’affiche : Zypher Z, Les possédés d’Illfurth et Clownstrum. Les trois résument un peu le travail de cette compagnie qui, au fil du temps, cultive des univers aussi étranges que son nom. « Un jour, se souvient Lionel Lingelser, c’était dans sa cuisine, j’ai demandé à ma grand-mère comment se disait “monstre” en alsacien. Elle a prononcé un mot impossible, mais, à la sonorité, on s’est dit de suite : voilà, ce sera Munstrum. C’était évident autant que poétique ». Et puis, comme le dit Pauline Bayle, « de toute façon, le théâtre est la maison des monstres. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un monstre » ?

« C’est notre fil rouge, poursuit Louis Arene. Nous le déclinons poétiquement, prenant en compte les angoisses contemporaines, notamment dans la jeunesse, de l’effondrement de nos civilisations. Il faut se sortir de ce climat anxiogène, des représentations mortifères qui nous sont souvent imposées, en se posant la question : qu’est-ce qu’on invente pour après ? » Point de vue que précise encore Lionel Lingelser : « Il nous appartient de prendre à bras-le-corps cette situation, et aussi de lui insuffler de l’humour. C’est capital. N’oublions jamais que la figure du monstre est un catalyseur d’émotion, comme une loupe pointée sur ce que nous sommes tous, sur ce que nous sommes en train de vivre. Nos fables se situent toujours dans ces univers partagés, sur fond de fable écologique. Dans Clownstrum, ces personnages qui cherchent de l’eau sont à fond dans l’actualité… » À Montreuil, le Munstrum Théâtre veut toucher « tous les publics, notamment jeunes », et entend faire partager son univers à tous, à travers ses spectacles, mais aussi avec une exposition, des rencontres ou encore toute une nuit « de fête et de musiques » avec le collectif parisien queer Aïe.

Changer d’âge comme de genre

Formés au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris, Louis Arene et Lionel Lingelser ont l’habitude, avec l’ensemble de la compagnie, de faire intervenir dans leurs créations la musique aussi bien que la danse, les arts plastiques, avec une constante formidable, les masques. « Ils sont un des plaisirs du comédien, affirme Louis. Ils permettent de changer d’âge comme de genre. En même temps, ils sont un mystère, une fascination pour le spectateur. Cette seconde peau permet de réaliser de grands écarts entre le comique et le tragique, le sacré et le profane, le kitsch et le sublime, que ce soit un masque neutre ou un nez de clown ». Tous sont fabriqués par Louis Arene. Au sortir du Conservatoire, disent-ils ensemble, « nous étions très avides d’aller vers un théâtre physique ; le masque nous a permis d’aller vers cette énergie particulière au plateau ».

Depuis 2017, ils sont artistes associés à la Filature, scène nationale de Mulhouse. À compter de septembre 2023, le Munstrum entamera aussi un compagnonnage avec les Célestins, un théâtre de Lyon. Même chose l’an prochain avec le TJP, le théâtre Jeune public de Strasbourg. « Cela nous permet de travailler sur de nouveaux territoires, et de faire tourner nos créations ». La saison prochaine la troupe doit reprendre  40 Degrés sous zéro, une farce glaçante à partir de  l’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer et des  Quatre Jumelles, contes inspirés à Copi par les années de dictature péroniste. Le Munstrum envisage aussi de reprendre un classique, le Mariage forcé, de Molière, créé en 2022 à la Comédie-Française à la demande d’Éric Ruf, l’administrateur.

Et les monstres n’ont pas fini de chatouiller les orteils des classiques ! « Nous travaillons, sans doute pour 2025, avec le maître incontesté du théâtre, celui qui parle aux étoiles, William Shakespeare », précise Louis Arene. Et ce sera Makbeth. Volontairement avec un K. Louis et Lionel affirment leur « envie de retrouver là toute la troupe au plateau, dans une démarche qui sera forcément artisanale, mais avec une machinerie très importante. Dans les temps difficiles qui sont les nôtres, nous voulons toujours animer la flamme de la joie ». Avec quelques monstres ? Même pas peur. Gérald Rossi

Quartiers d’artistes : Jusqu’au 30/04 au TPM, trois spectacles du Munstrum Théâtre. Avec exposition, projections, rencontres-débats.

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La syndicaliste, sur grand écran

Avec Isabelle Huppert dans le rôle-titre, le film de Jean-Paul Salomé, La syndicaliste, est toujours à l’affiche. L’histoire vraie de Maureen Kearney, agressée et violée, alors qu’elle dénonçait un plan secret de transferts de technologie entre EDF et la Chine.

Secrétaire du Comité de groupe européen d’Areva, Maureen Kearney voulait dénoncer un plan secret entre EDF et le chinois CGNPC qui aboutirait à des transferts de technologies et in fine au démantèlement d’Areva. Elle est agressée chez elle quand elle demande la mise à l’ordre du jour de cette question. Dix ans après, les coupables courent toujours. La récente réédition de La syndicaliste*, une enquête de Caroline Michel-Aguirre parue au Livre de poche, se double désormais de la sortie en salle du film au titre éponyme de Jean-Paul Salomé où Isabelle Huppert interprète le rôle de Maureen Kearney.

Avocat du Comité de groupe européen d’Areva au moment des faits, Rachid Brihi se souvient des circonstances de cette agression. « En 2012, j’ai été interpellé par Maureen Kearney au sujet de contrats et négociations secrètes qu’Areva dissimulait aux représentants des travailleurs.  L’avant-projet d’un accord entre Areva, EDF et le groupe chinois CGNPC lui avait été transmis. Sans faire état du fait que nous possédions ce document, le Comité de groupe Européen me mandate pour annoncer à la direction que si elle persiste dans son refus de convoquer la consultation du Comité de groupe européen, nous saisirions la Justice. La Direction dément. Et le juriste de poursuivre : « Je présente alors un projet de résolution à faire voter par les membres du Comité de Groupe européen d’Areva, qui est la dernière tentative pour éviter le contentieux. Or, malgré cette résolution, le PDG Luc Oursel fait la sourde oreille.  Et c’est là qu’arrive le deuxième document… ».

La preuve par la photo       

Maureen Kearney reçoit une photo sur laquelle figurent ensemble le patron d’EDF, Henri Proglio, celui d’Areva, Luc Oursel et He Yu, patron du groupe chinois CGNPC en train de célébrer la signature de l’accord. « J’envoie un recommandé de mise en demeure à Luc Oursel et c’est à ce moment précis qu’arrive la catastrophe : Maureen Kearney, la responsable syndicale de la CFDT, est agressée chez elle. Le procès que voulait intenter le Comité de groupe n’aura jamais lieu ». Alors que la chronologie des faits est plus que troublante, l’agression du 17 décembre 2012 laissera une femme désemparée, dont la parole sera sans cesse remise en cause, jusqu’à être accusée d’avoir été l’auteure d’une mise en scène. Une violence individuelle qui se cumule avec un désastre industriel : « Nous soupçonnions qu’il y avait des transferts de technologies de la filière nucléaire française dans cet accord. Et aujourd’hui, on voit que les Chinois fabriquent des réacteurs nucléaires qui sont revendus en Europe ! », se désole l’avocat.

Sollicité  par la victime, Rachid Brihi demeure choqué par ce drame jusqu’à se demander si ce n’est pas sa mise en demeure auprès du PDG qui aurait été l’élément déclencheur de l’agression. Expert des Comités de groupe européen, l’avocat explique à Maureen qu’elle doit prendre un avocat pénaliste pour cette affaire qui dépasse le champ du droit social. Et il le concède, on arrive ici aux limites des compétences des institutions représentatives du personnel : « Nous avons des outils juridiques qui permettent d’encadrer ou surveiller l’intérêt des travailleurs quand les entreprises capitalistes développent leurs activités. Maintenant, soyons lucides ! D’un point de vue juridique, on peut embêter ceux qui voudraient s’affranchir des prérogatives consultatives mais au final, rien ne remplace la mobilisation des salariés ! ». Propos recueillis par Régis Frutier

*La syndicaliste, une enquête de Caroline Michel-Aguirre (Le livre de Poche, 262 p., 8€40). La syndicaliste, un film de Jean-Paul Salomé avec Isabelle Huppert, Yvan Attal, Marina Foïs, Grégory Gadebois, François-Xavier Demaison, Pierre Deladonchamps (2h02).

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Al-Ma’arri, une forte tête !

Une tête de trois mètres de haut, une sculpture dénommée Œuvre d’art en exil… Le 15/03, la ville de Montreuil (93) a inauguré une statue à l’effigie d’Al-Ma’arri, poète syrien du XIème siècle. En hommage à ce grand penseur arabe, Chantiers de culture se réjouit d’ouvrir ses colonnes à Alexie Lorca, maire adjointe à la culture. Yonnel Liégeois

Au bout de deux années de travail avec l’association syrienne Najoon, son président l’acteur Farès Helou, la poète Hala Mohammad et le cinéaste Ossama Mohammad, je suis très heureuse d’accueillir « l’Œuvre d’art en exil » Al-Ma’arri, créée par le sculpteur Assem Al Bacha. L’histoire d’amitié entre la ville de Montreuil et les artistes syriens en exil en France commence par un événement tragique : le décès en 2017 de l’artiste, poète et comédienne Fadwa Suleiman, activiste et figure de proue de la révolution syrienne. La communauté syrienne me contacte pour organiser un hommage à l’artiste, dans notre ville qui l’avait accueillie.

Deux ans plus tard, durant le confinement, la poète Hala Mohammad et son frère le cinéaste Ossama Mohammad me rappellent pour demander à la ville de Montreuil l’asile pour une œuvre d’art. S’impose un retour en arrière. En 2013, un groupe djihadiste a décapité la statue d’Al-Ma’arri, érigée à l’entrée de Maarat al-Nou’man, ville natale de ce très grand écrivain-poète et philosophe syrien (973-1057). Cet acte a profondément marqué la culture syrienne. Via l’association Najoon qui réunit des artistes, intellectuels, journalistes syriens réfugiés, la communauté en exil demande au sculpteur syrien Assem Al Bacha, lui-même exilé en Espagne, une œuvre monumentale figurant la tête d’Al-Ma’arri.

Ce projet d’accueil d’œuvre fut long à réaliser. Il a d’abord fallu chercher et trouver l’endroit en entrée de ville (…) Outre l’inauguration en ce 15 mars, sont mobilisés les services et établissements culturels, en particulier les bibliothèques et le cinéma Le Méliès, le Théâtre Berthelot-Jean-Guerrin : à travers ce geste symbolique fort, il est également important de développer des actions et programmations culturelles et artistiques qui permettent de mettre en lumière la culture syrienne et, à travers elle, des pans de la culture arabe très mal connus dont Al-Ma’arri fut une figure phare.

Il  était un défenseur de la justice sociale, un ascète et un végétarien. Il était devenu aveugle à l’âge de 4 ans. C’était un philosophe pessimiste qui pensait par exemple qu’il ne fallait pas concevoir d’enfants pour leur épargner les douleurs de la vie… L’une de ses œuvres, L’épître du pardon, dans laquelle le personnage principal rencontre au paradis des poètes païens qui ont trouvé le pardon, est considérée comme l’ancêtre de la Divine comédie de Dante. Doté d’une intelligence, d’une sensibilité, d’une personnalité et d’une acuité exceptionnelles, Al-Ma’arri a développé une œuvre extrêmement « avant-gardiste ». Sept siècles avant Voltaire et les Encyclopédistes, il interroge la condition humaine et la religion avec une force incroyable.

C’est un esprit libre et sans doute un précurseur de la libre pensée. En témoignent ces quelques vers extraits de l’un de ses poèmes :

Foi, incroyance, rumeurs colportées, Coran, Torah, Évangiles Prescrivant leurs lois …

À toute génération ses mensonges Que l’on s’empresse de croire et consigner.

Une génération se distinguera-t-elle, un jour, En suivant la vérité ?

Deux sortes de gens sur la terre : Ceux qui ont la raison sans religion,

Et ceux qui ont la religion et manquent de raison.

Tous les hommes se hâtent vers la décomposition, Toutes les religions se valent dans l’égarement.

Si on me demande quelle est ma doctrine, Elle est claire :

Ne suis-je pas, comme les autres, Un imbécile ?

Ce n’est que sept siècles plus tard qu’on lira en France, dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire, une définition et une dénonciation du fanatisme religieux. Il semble donc que la philosophie des Lumières française fut précédée par une philosophie des Lumières arabe, sans doute moins « médiatisée », moins exportée (…) Les politiques culturelles sont là pour découvrir et faire émerger artistes et penseurs contemporains, mais aussi pour faire connaitre et reconnaître des artistes et penseurs d’hier, d’avant-hier et d’avant-avant-hier qui se sont mis en danger, ont renoncé au confort matériel et intellectuel en acceptant le doute et la réflexion comme mode de vie et de pensée du monde et de la condition humaine.

La culture syrienne, à travers elle la culture arabe, sont millénaires, riches et diverses. Elles sont un pilier majeur de nos civilisations. L’arrivée d’Al-Ma’arri à Montreuil va nous permettre d’en découvrir ou redécouvrir les multiples facettes. Bienvenue et Vive Al-Ma’arri, une pensée amicale à Voltaire ! Alexie Lorca, maire adjointe à la culture

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Norah Krief, fille d’Oum Kalthoum

Jusqu’au 08/04, au Théâtre 14 (75), Norah Krief interprète Al Atlal, chant pour ma mère. Un concert où la comédienne s’adresse à sa mère disparue et ranime les racines tunisiennes de sa famille. Faisant sienne la chanson d’Oum Kalthoum, inspirée du poème d’Ibrahim Nagi : chatoyant, émouvant.

Norah Krief l’avoue sans fard. Enfant, elle détestait la langue arabe et son pays natal, la Tunisie ! Elle ne supportait surtout pas la voix d’Oum Kalthoum, la diva égyptienne que sa mère écoutait en boucle… Les raisons profondes ? Le sentiment de la différence et de l’exclusion que ressentait la petite fille dans le regard des autres, dès l’installation de la famille en France : à l’école, dans le quartier, ses tenues vestimentaires, l’appartement sans rideaux. Et puis, un jour, bien plus tard, le metteur en scène Wajdi Mouawad, l’actuel directeur du Théâtre national de La colline (75), lui demande de chanter un extrait de Al Atlal, un poème d’Ibrahim Nagi interprété par Oum Kalthoum…

Le choc, le déclic, « j’ai eu une montée de nostalgie, une bouffée d’enfance », raconte la comédienne et chanteuse. « Je retrouvais l’odeur de ma maison, elle m’aidait à mieux voir, à circuler dans les années, chez moi ». Aujourd’hui, Norah Krief nous offre cette magnifique mélopée : entre émotion et tendresse, un récital où elle évoque souvenirs d’enfance et de jeunesse. Elle en convient, on ne peut nier éternellement ses origines. Vibrante de sincérité, avec ce parlé-chanté qui lui sied si bien, elle nous berce des mélodies de la plus grande chanteuse du monde arabe, Oum Kalthoum. Réconciliée avec le temps d’avant, resplendissante d’un bonheur communicatif, Norah Krief rend hommage à sa mère, à tous les déracinés et leurs descendants !

Dans le sillage de Kalthoum l’éternelle, une musique, une langue et une voix en écho à la douce nostalgie d’un pays perdu et à la fierté d’être Arabe. Accompagnée par trois grands musiciens (Frédéric Fresson, avec guitaristes et oudistes en alternance), sa voix chaude et complice frémit, palpite et vibre de mille sonorités méditerranéennes, émouvantes et chatoyantes. Yonnel Liégeois

Al Atlal, chant pour ma mère : jusqu’au 08/04, au Théâtre 14. D’après le poème d’Ibrahim Nagi chanté par Oum Kalthoum, sur une musique de Riad Al Sunbati. Avec Norah Krief, Frédéric Fresson et en alternance Antonin Fresson-Lucien Zerrad (guitaristes), Hareth Medhi-Mohanad Aldjaramani (oudistes).

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Benedetti, en retour de Guerre

Du 29/03 au 08/04, puis du 18 au 29/04, au Théâtre-Studio d’Alfortville, le metteur en scène Christian Benedetti propose Guerre. Une pièce de Lars Norén disparu en 2021, successeur d’Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède. Du retour d’un soldat que la famille croyait cadavre, un théâtre de tensions successives et de situations aux dialogues savamment construits.

« Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ». Lars Norén

Au Théâtre-Studio d’Alfortville, Christian Benedetti met en scène Guerre, une pièce de 2003 de Lars Norén, emporté par le Covid-19, le 26 janvier 2021, à l’âge de 77 ans. C’est un hommage posthume à l’adresse de cet auteur né et mort à Stockholm, poète lyrique repenti, qui fut appelé à succéder à Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède et à qui l’on doit plus de 40 pièces d’une intensité sans merci, tant dans la sphère familiale que dans le champ social. Un soldat rendu aveugle (Marc Lamigeon), qui a été prisonnier dans un camp, rentre à la maison après deux ans d’absence sans nouvelles. Il n’est pas le bienvenu. On l’avait cru cadavre. L’épouse, qui ne l’a jamais aimé (Stéphane Caillard), s’est donnée entre-temps au frère (Jean-Philippe Ricci) de ce revenant intempestif. Il y a deux filles. L’aînée (Manon Clavel) se prostitue au contact des troupes d’occupation. La cadette (Alix Riemer) est une adolescente anxieuse au comportement éruptif… Ce sont de courtes scènes d’une stricte économie langagière.

La représentation, réglée de main de maître, Benedetti assumant tout, de la régie à la scénographie, des lumières aux costumes, traduit fidèlement l’esprit de Norén, expert en tensions successives, au sein d’un théâtre de situations aux dialogues savamment construits suivant des critères musicaux. Dans cette forme d’écriture elliptique, les silences s’avouent infiniment parlants, pour ainsi dire, car le metteur en scène possède, au plus haut point, l’art de suggérer les affects par le truchement de corps en expectative, juste avant que se fasse la césure du noir, dans lequel s’effectuent les déplacements furtifs des acteurs, qu’on va retrouver soudain en pleins feux.

La science du jeu constitue d’ailleurs le luxe exclusif de l’esthétique du Théâtre-Studio, où l’on cultive scrupuleusement un dynamisme physique explosif, dont témoignent, cette fois, la brève lutte des deux frères ou l’accès d’hystérie de la plus jeune des filles à terre, à qui la mère flanque des coups de pied dans le ventre. Dit ainsi, cela peut faire peur, mais en vrai, devant chaque spectateur, cela rend résolument compte de la violence du saccage à l’œuvre dans les êtres, ici simulé dans l’infinie détresse de l’intimité domestique d’une famille en miettes, plongée dans la démence d’un conflit qui la ravage de surcroît. Christian Benedetti, qui dirige le Théâtre-Studio d’Alfortville depuis 1997, continue d’en faire un haut lieu d’exigence artistique entre tous digne d’éloge. Jean-Pierre Léonardini

Guerre, de Lars Norén : Du 29/03 au 08/04, puis du 18 au 29/04 au Théâtre-Studio d’Alfortville. Du mardi au samedi, 20h30 (Rens. : 01.43.76.86.56). Le texte (traduction de Katrin Ahlgren et René Zahnd) est publié par l’Arche éditeur.

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Gisèle Halimi, la cause des femmes

Jusqu’au 06/04, à La Scala (75), Lena Paugam présente Gisèle Halimi, une farouche liberté. Avec Ariane Ascaride et Philippine Pierre-Brossolette, l’adaptation théâtrale des entretiens menés par Annick Cojean avec la célèbre avocate et humaniste. Un bel ouvrage, émouvant et passionnant, qui retrace une vie de combats pour la justice, les droits des femmes et l’indépendance des peuples.

« Ma liberté n’a de sens que si elle sert à libérer les autres ». L’avocate Gisèle Halimi a fait de cette profonde conviction le sens et le guide de toute une vie. Ce sont ses combats qu’Annick Cojean, grand reporter au Monde devenue son amie, a permis de retracer dans un très beau livre d’entretiens, chaleureux et denses, paru en août 2020. Quelques semaines à peine après son décès, survenu le 28 juillet à 93 ans. Une farouche liberté relève à la fois de l’hommage à un parcours de combat ininterrompu (pour le droit, la justice, les droits des femmes) et du témoignage, précieux, pour toutes celles et ceux qui entendent le poursuivre. Pour Gisèle Halimi, la révolte contre l’injustice naît dès l’enfance. « Tout ! Ma révolte, ma soif éperdue de justice, mon refus de l’ordre établi et bien sûr mon féminisme », rappelle-t-elle d’emblée à Annick Cojean, comme elle l’avait raconté déjà à France Culture. Le désir de combattre pour la justice ne la quittera jamais.

Refuser l’assignation à la sujétion

Née en Tunisie dans une famille pauvre, avec une mère très pieuse (fille de rabbin sépharade), Gisèle Halimi est dès la naissance assignée à la non-reconnaissance, parce que née fille et non garçon (son père attend plusieurs semaines avant de la déclarer) puis à un rôle, celui, immuable, qu’ont connu mère, grand-mère, et auquel elle doit se soumette : servir ses frères avant de se marier et de « passer sous l’autorité et la sujétion d’un époux ». Un destin tracé d’avance, absurde et injuste, duquel Gisèle Halimi n’aura de cesse de vouloir échapper. Première révolte : une grève de la faim, encore enfant, lui permet de ne plus devoir servir ses frères. Une seconde, faite d’expérience plus intime, lui permet d’échapper à la foi religieuse et aux contraintes que la tradition patriarcale lui attachait. Elle comprend très vite que l’émancipation passe par l’éducation, la lecture (boulimique), l’école (qu’elle adore et où elle excelle). En jeu : apprendre, devenir indépendante économiquement, échapper à la « malédiction » qui fait des femmes « des obligées, des dominées, des infantilisées ». Et un objectif : devenir avocate.

Elle le sera, d’abord au barreau de Tunis puis à celui de Paris, en dépit du serment obligatoire que le futur avocat devait proclamer : « je jure de ne rien dire ou publier, comme défenseur ou conseil, de contraire aux lois et aux règlements, aux bonnes mœurs, à la sûreté de l’État et à la paix publique, et de ne jamais m’écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques ». Elle qui interroge la notion toute relative de « bonnes mœurs » et veut faire du droit une arme pour modifier les lois sait qu’elle prête serment sous réserve. Des années plus tard, c’est elle qui permettra de « dépoussiérer » ce serment, le limitant à une phrase : « je jure, comme avocat, d’exercer la défense et le conseil avec dignité, conscience et indépendance ». Elle combat alors l’arrogance de magistrats qui toisent de leur supériorité masculine présumée la jeune avocate. Elle sait que « les mots ne sont pas innocents. Ils traduisent une idéologie, une mentalité, un état d’esprit. Laisser passer un mot, c’est le tolérer. Et de la tolérance à la complicité, il n’y a qu’un pas ».

Contre la torture, pour l’indépendance des peuples

Parmi les premiers procès de maître Halimi, des militants et militantes indépendantistes tunisiens et algériens, souvent condamnés à mort après avoir été torturés. Menacée, notamment en Algérie par l’OAS ou des militaires, elle ne renonce pas. Elle découvre en Algérie que « les pouvoirs spéciaux votés en 1956 avaient pris le droit en otage. (…) Soldats et magistrats travaillaient main dans la main pour rétablir l’ordre répressif français : les premiers tuaient, les seconds condamnaient ». Elle découvre aussi lors de demandes de grâces qu’elle plaide, souvent avec son « confrère et complice » Léo Matarasso (ancien résistant dans le mouvement Libération-Sud, défenseur d’Henri Alleg et plus tard de Mehdi Ben Barka ou d’Henri Curiel…), la toute-puissance monarchique laissée à la présidence de la République qui attribue à un homme le droit de vie ou de mort sur un autre. En défendant militants et militantes victimes de la torture, elle comprend qu’il s’agit de « résister contre le mal absolu ». Ce qu’elle fait notamment en défendant Djamila Boupacha, jeune militante de 22 ans du FLN algérien, qui avait déposé un obus piégé dans un café d’Alger en septembre 1959, finalement désamorcé. Arrêtée, elle est atrocement torturée, violée, subit l’introduction d’un goulot de bouteille dans le vagin, ce qui la marquera à vie. Gisèle Halimi assure sa défense, où se conjuguent « la lutte contre la torture, la dénonciation du viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir du pays ».

Le procès se fait tribune politique contre la torture, jusqu’alors taboue. Gisèle Halimi mobilise un réseau de soutien, dont Simone de Beauvoir, plusieurs journaux jouent leur rôle en informant l’« opinion publique ». Djamila Boupacha est finalement amnistiée en 1962 après l’indépendance de l’Algérie. Kidnappée par le FLN qui la ramène directement en Algérie, elle ne pourra pas rencontrer Simone de Beauvoir. Au lendemain du décès de Gisèle Halimi, elle dit simplement : « Ce n’était pas seulement mon avocate, c’était ma sœur !». D’autres combats de Gisèle Halimi contre le colonialisme et ses pratiques inhérentes, et pour la défense des droits des peuples à l’autodétermination, auraient sans doute pu trouver place dans ce livre. Ainsi de son engagement auprès du peuple vietnamien contre la guerre menée par Washington. Membre du tribunal international contre les crimes de guerre au Vietnam, le tribunal créé en 1966 par Bertrand Russell et Jean-Paul Sartre pour juger les militaires américains dans ce pays (la guerre a duré de 1955 à 1975), elle participe en 1967 à la mission d’observation que le Tribunal délègue au Vietnam. L’autre lutte pour laquelle l’avocate parisienne s’est pleinement engagée, c’est celle du peuple palestinien. Avocate, avec Daniel Voguet, du dirigeant palestinien Marwan Barghouti kidnappé par l’armée israélienne en 2001 après une tentative ratée d’assassinat, condamné à la perpétuité par un tribunal militaire sans légitimité.

C’est tout un système que dénonce alors Maître Halimi, notamment dans la revue Pour la Palestine. Lors d’une énième offensive militaire israélienne à Gaza à l’été 2014, elle écrit, dans un appel publié par L’Humanité : « Un peuple aux mains nues — le peuple palestinien — est en train de se faire massacrer. Une armée le tient en otage. Pourquoi ? Quelle cause défend ce peuple et que lui oppose-t-on ? J’affirme que cette cause est juste et sera reconnue comme telle dans l’histoire. Aujourd’hui règne un silence complice, en France, pays des droits de l’homme et dans tout un Occident américanisé. Je ne veux pas me taire. Je ne veux pas me résigner. Malgré le désert estival, je veux crier fort pour ces voix qui se sont tues et celles que l’on ne veut pas entendre. L’histoire jugera mais n’effacera pas le saccage. Saccage des vies, saccage d’un peuple, saccage des innocents. Le monde n’a-t-il pas espéré que la Shoah marquerait la fin définitive de la barbarie ? ». Cette même année, l’ambassadeur de Palestine en France lui décerne la citoyenneté d’honneur d’un État qui continue de lutter pour son indépendance et sa reconnaissance.

Choisir la cause des femmes

Le droit et la justice donc, toujours. Celui des femmes d’abord, les droits de toutes les femmes que Gisèle Halimi contribue à faire progresser. C’est le cas avec deux procès décisifs, que rien ne permettait d’imaginer gagnants sinon la conviction de la justesse des causes défendues, et qui font figure d’électrochocs dans la société avant de permettre des avancées législatives considérables. En 1972, à Bobigny, elle défend Marie-Claire Chevalier violée à seize ans, dénoncée à la police par son violeur parce qu’elle a avorté ce qui est alors passible d’emprisonnement, ainsi que sa mère et trois « complices » qui l’ont aidée. L’année précédente, le Nouvel Observateur a publié le manifeste de 343 femmes affirmant haut et fort qu’elles ont avorté et réclamant la dépénalisation et la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse. Gisèle Halimi en est signataire, malgré les sanctions possibles pour une avocate. Cette même année 1971, Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi fondent le mouvement Choisir la cause des femmes. Le procès se fait accusation de la loi de 1920 sanctionnant l’avortement. Gisèle Halimi n’hésite pas à dénoncer, dans un tribunal où des hommes jugent une femme atteinte dans son corps, la justice de classe condamnant des femmes qui n’ont pas les moyens d’avorter à l’étranger.

De Delphine Seyrig à Aimé Césaire, de Paul Milliez (pourtant a priori défavorable à l’IVG) à des milliers d’autres anonymes, les soutiens se multiplient. Le procès est gagné. Simone Veil fera aboutir la loi dépénalisant l’IVG. Gisèle Halimi sera de celles et ceux qui plaideront pour son remboursement. En 1978, à Aix, elle défend deux jeunes touristes belges, sauvagement agressées et violées par cinq hommes dans la tente où elles campaient à l’été 1974. Gisèle Halimi, qui met en lumière « la mort inoculée aux femmes un jour de violence », décrit à Annick Cojean le climat de haine et de raillerie antiféministe et homophobe contre ces femmes et leurs défenseuses qui régnait alors parmi des magistrats, des avocats… « et avec lesquels les accusés créaient une complicité inavouée ». Elle souligne « le mépris et la négation de l’identité de l’autre » qui se joue dans ce crime qu’est le viol et ajoute qu’« il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire ». Les « grands témoins » cités à la barre par Gisèle Halimi mais chassés du tribunal par le juge, s’exprimeront devant les caméras. Ils contribueront eux-aussi à faire changer la honte de camp, à « changer les mentalités et les mœurs », à permettre de modifier la loi sur le viol et les crimes sexuels.

« La politique est une chose trop sérieuse pour être laissée aux seuls hommes »

Puisque c’est au Parlement que se font les lois, Gisèle Halimi se laisse tenter par l’idée d’y participer. Car les femmes doivent participer, « en masse », dit-elle, à leur écriture. Une réflexion qui mûrit, alors que le féminisme des années 60-70 se défiait du politique. En 1978, Choisir présente des candidatures féminines. Sous sa propre bannière, aucune organisation ne lui ayant laissé la moindre place. Un slogan : « cent femmes pour les femmes ». Et un « programme commun des femmes », avec une douzaine de propositions de loi. Avec moins de 1,5 % des suffrages en moyenne, aucune candidate n’est élue. Mais Choisir a fait progresser des débats. Gisèle Halimi est cependant élue en 1981. Elle ne restera pas longtemps sur les bancs de l’Assemblée où sa non appartenance à une organisation politique, sa liberté de réflexion et de parole, un machisme encore dominant à l’Assemblée, la condamnent à l’isolement. Elle poursuit cependant son engagement pour faire du droit un instrument de libération. Dès 1979 et les premières élections européennes, elle milite pour « la clause de l’Européenne la plus favorisée », pour que tous les droits conquis par les femmes dans un des pays européens deviennent la norme dans les autres. Choisir engage un travail d’inventaire et de propositions considérable.

C’est un joli mot, féminisme

« Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque » : c’est avec ce vers de René Char que Gisèle Halimi et Annick Cojean ont choisi d’ouvrir ce livre et de transmettre le flambeau aux nouvelles générations. Des femmes d’aujourd’hui, elle attend la révolution : « des colères se sont exprimées, des révoltes ont éclaté ça et là, suivies d’avancées pour les droits des femmes. Mais nous sommes encore loin du compte », constate celle qui ne cesse de plaider pour l’indépendance d’abord économique des femmes, premières à subir le chômage en temps de crise, à subir le temps partiel, à subir les bas salaires… Elle en appelle à une révolution des mœurs et des rapports humains, à poursuivre la lutte pour pérenniser des conquêtes toujours précaires et pour une égalité loin d’être atteinte. « Enfin, n’ayez pas peur de vous dire féministes. C’est un mot magnifique, vous savez. C’est un combat valeureux qui n’a jamais versé de sang». Les obsèques, émouvantes, de Gisèle Halimi ont eu lieu le 6 août au cimetière du Père Lachaise à Paris. Le siège prévu pour le nouveau Garde des sceaux est resté vide. Avocate remarquable, militante de convictions, à la fois bienveillante et exigeante comme la décrivent toutes celles et ceux qui ont eu la chance de la connaître et de la fréquenter, elle est partie tandis que résonnait les paroles de la chanson Bella Ciao.

Gisèle Halimi nous laisse en héritage des droits nouveaux qui sont autant de ruptures avec une vision patriarcale de la société et du monde. Plus encore, elle nous lègue des valeurs fondamentales pour poursuivre le combat féministe : égalité, liberté, indépendance et justice. Isabelle Avran

Gisèle Halimi, une farouche liberté : jusqu’au 06/04 au théâtre La Scala, Du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h. L’ouvrage est disponible aux éditions du Livre de poche (168 p., 7€20).

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