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Wilfrid Lupano, le bédéiste indigné

Scénariste de BD à succès, Wilfrid Lupano a refusé la médaille des Arts et Lettres. Adressant au ministère de la Culture un courrier cinglant pour dire sa « honte » de la politique du gouvernement. Explications d’un bédéiste indigné.

 

Cyrielle Blaire – Dans votre lettre adressée au ministère de la Culture, vous énumérez les raisons pour lesquelles ce gouvernement vous fait honte. Et il y en a beaucoup…

Wilfrid Lupano Je ne me voyais pas accepter une récompense d’un gouvernement avec lequel je n’ai vraiment rien à faire. Il y avait eu cette phrase violente de Macron sur le fait qu’il n’y aurait pas d’« argent magique » (en réponse à une soignante, ndlr). Mais avec la suppression de l’ISF, le refus d’aller chercher les évadés fiscaux, le CICE qui n’en finit plus d’être inefficace et, avant cela, le sauvetage des banques, on se dit que pour certaines choses, on en trouve de « l’argent magique » !

C.B. – Vous citez également les violences d’État auxquelles vous avez assisté

W.L. – En mars 2018, je suis allé à Notre-Dame-des-Landes après l’abandon du projet d’aéroport, au moment de l’opération policière menée sur la ZAD par 2500 gendarmes et des véhicules blindés. Le bilan de l’opération, qui a duré trois semaines ? Trente cabanes détruites et six personnes expulsées, des gens éborgnés et un étudiant qui a eu la main arrachée… Il s’agissait d’une pure démonstration de force, mais aussi de permettre à la police et à la gendarmerie de se venger. C’est remonté un peu dans les médias, mais comme avec la violence dans les banlieues, les gens ne se sentent pas concernés. Ils se sont dit que c’était des radicaux, qu’ils l’avaient sans doute un peu cherché. Et puis, il y a eu le déni médiatique face à la répression du mouvement des « gilets jaunes ». Alors que tout défilait sur les réseaux sociaux.

C.B. – Vous revenez aussi sur la politique migratoire de Macron et le refus d’accueillir les réfugiés de l’Aquarius.

W.L. – L’été dernier, pour l’ONG Première Urgence Internationale, j’ai fait un reportage au Liban dans les camps de réfugiés. Là-bas, il y a 1,5 million de réfugiés syriens pour 4,5 millions d’habitants. Le pays fait front comme il peut. Alors que nous, on se demande si faire entrer l’Aquarius avec 160 personnes à son bord, ce ne serait pas « le grand remplacement » ! (il rit). Le gouvernement joue toujours le même jeu : garder le débat en permanence sur l’étranger, le musulman, le voile, le terrorisme, pour diviser les pauvres. Pendant ce temps-là, il fait passer ses mesures de casse des services publics, de l’hôpital, des retraites… Quand tu as tous les médias aux ordres qui véhiculent le message, ça marche formidablement bien. On est classé au 39ème rang mondial en matière de liberté de la presse. Ça pique… Le problème, c’est qu’on n’a plus aucun organe de presse qui n’appartienne à un grand groupe proche du pouvoir, à part Le Canard enchaîné et Mediapart

C.B. – En 2016, une polémique a secoué le festival d’Angoulême : aucune auteure dans la sélection du Grand prix ! Est-ce que la représentation des femmes progresse en BD ?

W.L. – Longtemps, la bande dessinée se résumait à des histoires écrites par des mecs, avec des mecs, pour des mecs. Ce qui n’a pas donné très envie à des jeunes femmes de s’y mettre. Mais, depuis dix ou quinze ans, on a de plus en plus d’auteures et le marché a évolué : 52% des acheteurs sont désormais des acheteuses. Ça fait du bien à tout le monde. On a aussi besoin que les auteures se réapproprient des secteurs qui sont des chasses gardées masculines, comme la science-fiction et la fantaisy, où pullulent les meufs qui vont à la baston en talons aiguilles, avec de gros seins. Ce qui doit pas mal les gêner pour manier l’épée (il rit à nouveau). Ça aidera le genre à se renouveler ! Propos recueillis par Cyrielle Blaire

Le courrier de Wilfrid Lupano au ministère est à lire sur son blog, hébergé par Mediapart

 

Parcours :

Wilfrid Lupano est l’auteur et cocréateur des Vieux fourneaux, publiés aux éditions Dargaud. Une série de BD qui rencontre un très gros succès depuis son lancement en 2014, dépassant le million d’exemplaires vendus. La série raconte les tribulations d’une bande de papis anarchistes, d’anciens ouvriers et syndicalistes orchestrant des actions en mode « guérilla festive » contre des multinationales.

Wilfrid Lupano a également cofondé en 2016, avec Laure Garancher et Mayana Itoïz, The Ink Link (Le lien de l’encre, en français) : un réseau de professionnels de la BD et du développement pour mettre en valeur des actions menées par des ONG.

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Daniel Bougnoux, éveiller les esprits

Professeur émérite à l’université Stendhal de Grenoble, agrégé de philosophie et spécialiste d’Aragon dont il a dirigé l’édition des Œuvres romanesques complètes dans la bibliothèque de la Pléiade, Daniel Bougnoux nourrit un blog au titre évocateur, Le randonneur. Dans une chronique en date du 21/10, il rend hommage à Samuel Paty, à tous les enseignants. Célébrant le statut de la philosophie, l’enjeu de l’éducation, le plaisir de la disputation, le bienfait de la culture cultivée dès la jeunesse jusqu’à point d’âge.

Une méditation enrichissante, un retour historique et une projection dans l’avenir que Chantiers de culture propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat. Yonnel Liégeois

 

                                 Éveiller les esprits (avec Samuel Paty)

                            

                                                  Samuel Paty (1973-2020)

L’infortuné prof d’histoire-géo victime du poignard islamiste n’était pas un héros, juste une bonne personne persuadée d’accomplir sa mission éducative, en proposant à sa classe de réfléchir, au-delà des limites du programme, sur des sujets tels que la liberté d’expression, l’intolérance, la place de la religion ou les vertus de l’humour… Je partage d’autant mieux l’émotion collective qui s’empare depuis quatre jours de notre pays qu’ancien enseignant moi-même, j’aurais fait comme lui.

Il est vrai que mon service dans l’enseignement secondaire (en philosophie) n’a duré que trois ans, à une époque (1970-1973) et dans un lieu (le lycée de jeunes filles Bonaparte à Toulon) où les conditions offertes au pédagogue étaient à l’évidence plus faciles : les valeurs de l’école faisaient encore consensus, mes étudiantes venaient pour apprendre et passer leur bac, et je n’avais pas dans mes classes pourtant remplies au maximum (40 élèves), de minorités ethniques capables de contester mes contenus de cours. Fraîchement issu moi-même de l’ENS et de l’agrégation, j’avais pour article de foi les bienfaits inconditionnels de la réflexion philosophique, et le vif désir de partager celle-ci chaque matin avec ma classe. Laquelle y consentait assez bien, faisant de moi un prof somme toute heureux.

Autre époque, heureuse utopie ? Je voudrais ici, en hommage à Samuel Paty, mieux cerner cet idéal partagé.

Si je tente d’évaluer ma situation par rapport à la sienne, je dirai d’abord que je n’ai pas affronté l’obscurantisme. Je me suis heurté comme chacun à l’ignorance, au dédain, à la bêtise crasse ou satisfaite, aux clichés et aux vulgarités où s’enlise la parole courante, mais pas à la remise en cause de ce qui m’animait : éveiller les esprits. Je croyais, et au fond je crois toujours, aux valeurs intrinsèques de l’ironie philosophique, aux bienfaits de sa discipline verbale, de son appel incessant au dialogue et aux raisons de l’autre, voire à des points de vue ou des hypothèses très étranges d’où le monde se découvre autrement. Dans la mesure où la philo se propose comme un éveil, un voyage ou une secousse libératrice hors des pensées enkystées, elle séduit assez facilement les jeunes gens qui, sur le point de quitter leur milieu familial, cherchent leur voie et leur équilibre. Ma légitimité n’était donc pas remise en cause, je n’avais pas de problème d’acceptation.

Plus qu’une autre matière, à l’exception peut-être des sports, la philo accompagne son disciple ou son étudiant sur les chemins de sa propre vie ; on peut, en classe de philo, apporter le récit d’un rêve, ou d’une péripétie intime, ouvrir le journal du matin, s’intéresser à une chanson, aborder une mode ou une œuvre d’art, bref réfléchir à toute sortes d’événements qui tissent notre quotidien sans sortir aucunement du sacro-saint programme ; la philo étant auto-référentielle, elle cherche à mieux cadrer ce qui arrive, et à composer à partir de ces sujets de réflexions en apparence disparates un monde un tant soit peu commun, ou une pensée communicante.

Commun est le grand mot : la philosophie surmonte les conflits en leur offrant une arène ou un cadre de discussion, la mise en arguments demeure sa grande affaire, elle répudie la violence, ou l’affirmation brutale d’un dogme ou d’une opinion personnelle qu’elle remplace par l’injonction : prenez la parole, vous et moi causons ! Je suis conscient, en rappelant cela, que ce filet de la dialectique ou du dialogue n’empêchera pas la révolte d’un Gorgias ou d’un Calliclès ; et qu’un islamiste, ou le porteur d’un dogme qui l’a fanatisé, ne fait pas irruption pour s’asseoir à la table des discussions, mais pour la renverser.

Le logos ou le cercle de la raison nous éclairent comme un phare, ou une lampe de poche, mais en laissant beaucoup de forces obscures et sauvages hors de leur clairière. Comment élargir ce rond de lumière ? Au niveau d’une classe, la mise en commun de la parole garde un fort pouvoir d’appel ; le sujet convié à une table ouverte où l’on échange des arguments et non des coups, sans dogmes a priori ni censure venue d’en haut, se trouve sécurisé et stimulé pour peu que cette parole, libératrice, soit présentée comme un jeu, ou une joute sportive. Car les lieux (familiaux, sociaux) qui stimulent une pensée personnelle ne sont pas si nombreux. Autour du sujet, l’institution scolaire puis universitaire trace une enceinte, protectrice, où les religions, les traditions, les trafics et les luttes d’influence en principe n’entrent pas. Et la philosophie en particulier a soin de découper cette « chambre à soi » (disait Virginia Woolf) ou ce sanctuaire, espace de retraite et de construction personnelle où le sujet retrouve des coudées franches ; elle réveille et stimule en nous cette faculté justement d’être un sujet, avec son pouvoir d’articuler, d’objecter et de répondre… Et elle fait advenir du même coup un nous, l’évidence d’une communauté de partage et d’écoute.

L’affinité entre ce programme (limité pour la philo à la terminale) et les valeurs de la laïcité et de la République n’a pas besoin d’être soulignée : chaque classe, si le prof s’appuie sur sa bienfaisante clôture pour y éveiller les esprits, à l’écart des autorités ailleurs constituées, reproduit en petit ce modèle de tolérance et d’émulation qui définit les fondements de notre République. L’école, et l’exercice philosophique en particulier, s’adressent à notre liberté. Mais l’exigence d’avoir à penser par soi-même n’est pas spontanée, ni forcément bienvenue, quel est ce soi-même qui parle par la bouche des enfants ? Trop souvent celui des préjugés extérieurs et (Descartes) des « contes de nourrice ». L’enseignant, celui qui promeut et porte véritablement le commun au-delà des intérêts et des affrontements particuliers, doit donc montrer tout ce qu’on gagne à cette ouverture, à ce passage d’une société close à une communauté moins fermée, celle dans laquelle on lit, on raconte, on pense et on joue à sa guise, selon ses propres goûts. Le grand défi est de faire préférer par les élèves cette ouverture aux routines de leurs mondes propres, de leur faire comprendre (et choisir) la supériorité de la parole et de l’examen personnel sur les dogmes ou les réponses toutes faites, de les aider à articuler contre les facilités du « J’te raconte pas », de  l’inattention, contre les mille séductions d’internet, la paresse du par-cœur ou l’expression désordonnée des pulsions, contre le chantage sentimental ou la violence primaire… Vaste programme, toujours à reprendre !

À l’horizon de cette ouverture il y aurait l’universel, auquel l’enseignement de la raison s’efforce d’accéder. Personne ne se meut dans l’universel mais il est bon, avec Kant, de poser que la moralité suppose non seulement qu’on se pense comme un autre (« ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fasse »…), mais encore  comme un sujet du genre humain au-delà des mœurs, des lois, des doctrines et des religions qui quadrillent les différentes sociétés. Cet appel à sortir du cercle des mimétismes partagés fait la supériorité de la science, comme de la vraie moralité. Et il ne reste pas sans écho : quelle récompense, pour chaque enseignant, de voir un jeune esprit s’ouvrir à cet horizon qui en effet l’élève, ou le grandit ! L’éducation n’est pas un mot creux ni une vaine tâche, elle amorce un cercle vertueux entre les consciences, moins d’intolérance, plus d’humour et d’audace dans la pensée.

J’imagine que Samuel Paty reproduisait, dans son coin et sans faire de foin, cet idéal des Lumières ; et que les profs sont légion, aujourd’hui en France, à transmettre sans forcément s’y référer les rudiments des philosophes qui nous ont formés, Socrate contre Calliclès, Montaigne, Pascal acharné à démêler en lui-même les évidences de la science et l’enthousiasme de la foi, Voltaire et son combat contre l’infâme, Kant et son partage critique entre les domaines de la religion et de la raison… Cet héritage est toujours à reprendre, à défendre contre ceux qui voudraient nous faire croire que ces mêmes Lumières ne sont qu’une croyance ou une idéologie parmi d’autres, ou que notre prétention à l’universel a entraîné le colonialisme et humilié les autres cultures. Au nom de quelles valeurs supérieures peut-on s’élever contre la laïcité ? Contre les principes de tolérance, et de libre circulation des idées, des pensées ?

Cette laïcité constitue un horizon indépassable, imprescriptible, mais elle ne conduit pas à l’angélisme ni à la naïveté : pas de tolérance pour les ennemis de la tolérance ! Sachons nommer, et traiter en conséquence, les adversaires de l’idéal scolaire et républicain qui nous a formés, et continue de nous inspirer. Une longue série de crimes fomentés par l’islam radical vient de culminer dans le meurtre, particulièrement atroce, de Samuel Paty.

Comment réagir ? Certainement pas en trouvant aux fanatiques des excuses, en se cachant derrière son petit doigt ou en répétant, comme le proviseur du dessin de Plantu, « pas de vagues »… Le prof comme le flic ou le juge se trouve confronté à ce qu’une société a parfois de pire, ses laissés pour compte, ceux que la famille, le quartier, le travail n’ont pas su éduquer et qui trouvent assez fatalement dans le prêche islamiste un lambeau de dignité ou une manière d’identité, fût-elle barbare. Entre leur charia et les lois de la République, la guerre est donc déclarée mais elle ne peut être, du côté des enseignants, que non-violente : nos armes sont le discours, la discussion, la lecture, cette lumière qui vient des œuvres inscrites au programme et d’une tradition critique de libre-examen… En un mot et encore une fois, l’éveil des esprits.

Grand promoteur de notre école laïque, Victor Hugo y a insisté dans des vers superbes, connaissez-vous dans La Légende des siècles le poème intitulé « An 9 de l’Hégire » ? Avez-vous ouvert et médité Le Fou d’Elsa (1963) où Aragon nous fait partager en quatre-cents pages de proses et de vers savamment mêlés la splendeur de la civilisation arabo-andalouse de Grenade, et la douleur de son égorgement par les Rois catholiques ? Quelques poètes de notre langue ont ainsi jeté des ponts ; et notre tradition critique des Lumières propose un horizon de conciliation, et un programme d’éducation. Un islam non-radical partage forcément ces valeurs, à lui de faire le ménage dans ses rangs, car il est la première victime des « amalgames », et d’aider nos profs (au lieu de les traiter de « voyous ») dans ce combat qui est aussi le sien. Daniel Bougnoux

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Jean-Pierre Vincent, le théâtre en deuil

Grande figure du théâtre public,  Jean-Pierre Vincent est décédé le 4 novembre. Parti du jeune Brecht iconoclaste, ce grand metteur en scène et pédagogue a exploré l’art du théâtre de A à Z et occupé de hautes fonctions dans son métier. Sans renoncer à le relier à une société en perpétuel changement.

 

C’est dans ce moment lugubre où le monde est malade et le théâtre public interdit de séjour qu’on apprend, le cœur serré, la mort de Jean-Pierre Vincent, le 4 novembre, des suites du virus. Ceux qui l’ont connu, ne serait-ce que par son talent étincelant de metteur en scène sans cesse au service d’une foule d’auteurs divers, son sens de la fraternité partageuse et sa probité proprement républicaine de directeur d’institutions d’envergure, ne peuvent qu’être minés par le chagrin. Il devait créer, dès que possible, l’Antigone de Sophocle au Théâtre national de Strasbourg.

Né à Paris en 1942, c’est dans le groupe théâtral du lycée Louis-le-Grand, aux côtés de Jérôme Deschamps, Michel Bataillon et Patrice Chéreau, qu’il fait des débuts de comédien, avant de signer sa première régie, en montant Amal et la lettre du roi du grand écrivain bengali Rabindranath Tagore. L’année d’après, c’est la Cruche cassée de Kleist puis, en 1963, des Scènes populaires du fameux caricaturiste balzacien Henri Monnier. La troupe de Louis-le-Grand, dont il partage deux ans durant la direction avec Patrice Chéreau, s’est vite professionnalisée. À l’invitation de Bernard Sobel, elle se produit à Gennevilliers puis à Sartrouville, dans le théâtre fraîchement créé par Claude Sévenier.

Des spectacles marqués du sceau d’une effervescence intense

En 1968, c’est la rencontre avec le germaniste et traducteur Jean Jourdheuil (on lui doit notamment la révélation de Heiner Müller en France). Ils œuvrent de concert à la mise en jeu de thèses du jeune Brecht, au rebours de l’ossification, ici et là, du grand écrivain officiel de la RDA. Cela donne de mémorables réalisations, coupantes, vitaminées, sarcastiques, de la Noce chez les petits bourgeois (1968) au Théâtre de Bourgogne et de Tambours et trompettes au Théâtre de la Ville, adaptation par Brecht d’une pièce de George Farquhar, auteur britannique férocement comique, quasi contemporain de Molière.

J’ai des souvenirs vifs des spectacles de cette époque, marquée du sceau d’une effervescence intense, quand Vincent et Jourdheuil s’attaquaient, à la Brecht, à la pièce de Goldoni  le Marquis de Montefosco (1970, au Grenier de Toulouse) et, la même saison, aux Acteurs de bonne foi de Marivaux, à la Cagnotte de Labiche (1971, au Théâtre national de Strasbourg) ou, au TNP de Planchon, à Capitaine Schelle, Capitaine Eçço de Serge Rezvani puis, du même auteur, au Camp du drap d’or. Vincent et Jourdheuil, as du détournement, fondaient en 1972 le Théâtre de l’Espérance, sous l’égide duquel ils organisèrent des œuvres de Brecht ( Dans la jungle des villes), de Büchner ( Woyzeck) et de Grabbe ( Don Juan et Faust), sans négliger un auteur vivant, tel Jean-Claude Grumberg ( En revenant de l’expo). Au Palace, alors encore un théâtre, même menacé, c’était la Tragédie optimiste de Vichnievski, âpre réflexion sur le bolchevisme face à l’anarchisme. Au Palace, leur tandem fonde le Théâtre expérimental populaire (Tex-Pop). Une revue, Rebelote, au ton incisif, paraît brièvement.

Le TNS, le Français, les Amandiers…

Jean-Pierre Vincent est nommé en 1975 à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il prend en main l’école et se lance dans un rigoureux travail d’expérimentation autour du réalisme et, au terme d’une sérieuse réflexion, définit les rapports avec l’institution et refonde dûment les liens avec les collectivités locales et nationales. Époque particulièrement fertile avec le compagnonnage d’André Engel et les créations marquantes de Germinal   d’après Zola (adaptation de Michel Deutsch), le Misanthrope (1977), Vichy-Fictions (1980), textes de Bernard Chartreux et Michel Deutsch sur l’ère pétainiste, et Palais de justice (1981), formidable exercice hyperréaliste sur la misère du monde au tribunal. En 1980, il y avait eu Peines d’amour perdues de Shakespeare dans la traduction de Jean-Michel Déprats, une réussite enchanteresse. Jean-Pierre Vincent, nommé administrateur général de la Comédie-Française de 1983 à 1986, ne souhaitera pas, à ce poste, jouer rebelote. Il n’y était pas à l’aise, peu porté à la posture régalienne obligée. Du moins révéla-t-il au Français la figure singulièrement poétique de Jean Audureau, avec Félicité, surgeon flaubertien sublimement interprété par Denise Gence. Il fait entrer au répertoire le Suicidé de Nicolaï Erdman, et Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Il succède à Chéreau à Nanterre-Amandiers. Il y fait flèche de tout bois d’hier à ­aujourd’hui avec, de Musset, Fantasio puis On ne badine pas avec l’amour et les Caprices de Marianne, jusqu’à Princesses de Fatima Gallaire, en passant par Sénèque ( Thyeste, en 1994) et, à nouveau, Woyzeck de Büchner. En 1996, il est invité à créer, à la Comédie-Française, le drame historique de Gérard de Nerval Léo Burckart, sur l’intellectuel romantique devant l’action. Pensant au relais, il met le pied à l’étrier, entre autres, à Stanislas Nordey. Dès 2001, infiniment autonome, il crée Studio libre avec Bernard Chartreux et se consacre assidûment à l’enseignement et à la mise en scène à l’École régionale d’acteurs de Cannes, où il relève magnifiquement le défi des Pièces de guerre d’Edward Bond, puis à l’École nationale supérieure des arts et techniques du spectacle, sise à Lyon. Dommage que la plupart de ces réalisations-là, moins courues, réservées aux écoles, d’une maîtrise absolue, n’aient pu légalement toucher un public large ! En revanche, en 2008, c’était à l’Odéon, l’École des femmes, travail magistral mené avec le concours de Daniel Auteuil dans le rôle d’Arnolphe et qui fut aussi, à Avignon, sa ville natale, un Scapin d’anthologie. En quelque cent mises en scène, que de beaux succès mérités, l’un des derniers avec les Prétendants de Jean-Luc Lagarce.

Travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic

Familier de Molière et Brecht, Vincent a également chéri Shakespeare et la tragédie grecque, amenant volontiers cette dernière sur des rives actuelles. C’est à partir de Roger Planchon et de Brecht qu’il avait entamé son parcours de vie d’artiste. Fidèle en amitié et en collaboration (le peintre Chambas notamment, les comédiens Philippe Clévenot, Alain Rimoux, Évelyne Didi, Christiane Cohendy, Bernard Freyd, la liste est longue), travailleur inépuisable et joyeux compagnon à l’esprit loustic, Jean-Pierre Vincent occupe dans l’histoire du théâtre français une place capitale. N’est-il pas urgent de le marteler dans un temps d’oubli au sein du grand dégueulis d’images qui noie la pensée ?

À la fin de ce balayage, trop hâtif et bref, de la vie d’un homme qui déclarait humblement « Mon métier, c’est le texte, les acteurs et les planches », on se sent coupable de n’avoir pu mieux signifier sa vertu civique et sa puissance artistique dans un moment historique donné. Jean-Pierre Léonardini

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Le livre, essentiel ou non ?

Une nouvelle fois, considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes de baisser le rideau ! Une décision qui exaspère les professionnels du livre et nourrit leur colère. Lectrices et lecteurs soutiennent la pétition nationale lancée par le Syndicat de la librairie française.

 

Considérées comme des commerces non essentiels, les librairies sont contraintes, une nouvelle fois, de baisser le rideau à l’heure du second confinement. Malgré la mobilisation citoyenne des professionnels du livre, des auteurs et éditeurs, des lectrices et lecteurs… Même le ministre de l’Économie militait en faveur de leur ouverture, décidant alors la fermeture des rayons livres dans les grandes surfaces mais laissant ainsi le champ libre aux géants de la vente en ligne !

« Fermer les librairies, c’est condamner tout un pan de l’économie culturelle, sans doute à vaciller, pour certains à disparaître », souligne François Busnel, l’animateur de l’émission La grande librairie et l’initiateur d’une pétition nationale, soutenue par le Syndicat de la librairie française, qui remporte un vif succès. « À l’heure où les salles de spectacles, les musées, les centres d’art et les cinémas sont malheureusement contraints de nouveau à la fermeture, l’ouverture des librairies maintiendrait un accès à la lecture et à la culture dans des conditions sanitaires sécurisées », soutient le SLF. Et le syndicat de poursuivre : « Le retour en nombre des lecteurs en librairie, jeunes ou adultes, à l’issue du premier confinement a illustré cette soif de lecture, porteuse de mille imaginaires, et cette volonté de défendre nos lieux de vie, de débats d’idées et de culture au cœur des villes ». Au final, le texte de la pétition demande au Président de la République de laisser les librairies indépendantes ouvrir leurs portes.

Est-il plus dangereux d’acheter un livre qu’une baguette de pain ? À l’identique du boulanger, le libraire s’est équipé pour garantir la santé de ses salariés comme des visiteurs. Avec le sourire et la rigueur requise, il exige le respect des règles sanitaires. Pour que chacune et chacun ne cessent de tourner avec ravissement les pages du livre, les pages de la vie… Un appel à ouvrir les portes auquel le gouvernement reste sourd, malgré les incohérences d’une décision qui exaspère les professionnels du secteur, en dépit de la colère qui gronde et monte des territoires !

En solidarité avec les acteurs du livre, les membres de l’académie Goncourt ont convenu de reporter, sine die, la date de remise de leurs prix. Comme d’autres jurys littéraires : le Renaudot, le prix Interallié et le Grand prix du roman de l’Académie française. Quant aux librairies, elles s’organisent pour mettre en place et développer la vente en ligne et à emporter. Tel le réseau Folies d’encre, douze librairies en Seine-Saint-Denis(93) pour 1 724 893 livres disponibles, qui s’autorise un message fort en humour : « Si vous ne savez pas quoi chercher, appelez-nous, envoyez-nous un mail, un pigeon voyageur, des signaux de fumée… ON SERA LÀ POUR VOUS ! Prenez soin de vous, laissez la stupeur retomber et lisez, on n’a pas encore trouvé mieux pour passer l’hiver sereinement ! ». Un autre site, national, à consulter : Lalibrairie.com, qui prône « un nouveau mode de distribution alternatif aux circuits traditionnels tout en protégeant votre librairie de proximité ». Le principe ? Aucun frais de port n’est facturé si vous retirez votre livre dans la librairie au coin de votre rue ! Quant au réseau Leslibraires.fr qui a pour ambition « de vous permettre de retrouver sur Internet vos librairies préférées, leur choix et leurs spécificités », le mode de fonctionnement est un peu différent : il s’appuie, toutes librairies confondues, sur un stock en ligne qui recense près de cinq millions de livres !

Averroès, l’illustre philosophe et médecin musulman, écrivait au XIIème siècle que « l’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence ». Lisez, lisons, lisez : il n’y a pas meilleur remède contre la bêtise et l’ignorance, la peur et la haine, l’obscurantisme et la violence ! Yonnel Liégeois

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La lettre d’Ariane Ascaride

Dans le quotidien L’Humanité en date du 30/10, la comédienne Ariane Ascaride commente les termes de l’allocution télévisée d’Emmanuel Macron. Une lettre ouverte où la citoyenne de Montreuil (93) exprime son incompréhension, son amertume et sa désespérance. Chantiers de culture la propose à ses lectrices et lecteurs. Comme objet de réflexion et de débat.

Monsieur le Président,

Je sais que vous êtes au four et au moulin et ma lettre ne pèse pas bien lourd face à cette marée épidémique.

Mais je ne peux pas m’empêcher de l’écrire, Monsieur le Président. Hier soir, devant ma télé, je vous écoutais avec une grande attention, mon espoir bien avant l’allocution était réduit à néant, mais ce qui fait un trou à mon âme est l’absence dans votre discours du mot culture. Pas une fois il n’a été prononcé. 

Nous sommes la France, Monsieur, pays reconnu par le monde entier et envié par tous pour la présence de sa créativité culturelle, la peinture, la musique, la littérature, la danse, l’architecture, le cinéma, le théâtre, vous remarquez, je cite mon outil de travail en dernier. Tous ces arts sont dans ce pays des lettres de noblesse que les hommes et les femmes du monde admirent. C’est un pays où marcher dans les villes raconte l’histoire du monde, où la parole dans les cinémas et les théâtres apaise, réjouit, porte à la réflexion et aux rêves ces anonymes qui s’assoient dans le noir pour respirer ensemble un temps donné. Nous sommes indispensables à l’âme humaine, nous aidons à la soigner, je ne parle même pas de tout le travail que nous faisons avec les psychiatres.

Nous sommes des fous, des trublions mais tous les rois en ont toujours eu besoin. Et hier soir silence total…

Je pensais à Mozart hier soir, au fond le regard des dirigeants n’a pas tellement changé et ça me désespère. Nous faisons du bruit, nous parlons et rions fort, nous dérangeons certes mais sans nous l’expression de la vie est réduite à néant.

Aujourd’hui je suis perdue, je sais, je veux le croire, les lieux de cultures ouvriront à nouveau et on pourra retourner dans les librairies acheter un livre que l’on glissera dans la poche de son manteau comme un porte-bonheur, un porte-vie. Mais hier soir quelque chose s’est brisé dans mon cœur. Je ne sais pas bien quoi, peut-être l’espérance, et c’est terrible pour moi, car c’est l’espérance d’écrire un beau livre, de construire un bel édifice, de faire entendre un texte magnifique, de peindre l’aura des humains, de faire chanter et danser nos spectateurs, qui nous pousse tous à travailler comme des fous, à faire des sacrifices de salaire, des sacrifices familiaux, demandez à nos familles ce qu’elles acceptent parfois pour que nous puissions donner de la joie à ces anonymes.

Voilà, Monsieur le Président, je ne pouvais pas me taire, moi, votre silence m’a démolie. Mais je me relèverai et mes amis aussi. Je voulais juste que vous mesuriez avec cet oubli combien vous avez écorché les rêves de ceux qui font rêver et se sentir vivant.

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Alain Rey, le maître des mots

Le monde de la culture est en deuil : Alain Rey est décédé, le 28 octobre. Éminent linguiste, talentueux vulgarisateur du sens des mots à la radio ou à la télévision, il a conçu puis dirigé le dictionnaire « Le Robert », grand et petit, durant des décennies. Cet amoureux des lettres, ce maître des mots, s’affichait aussi comme un humaniste éclairé. En hommage à cette haute figure de l’édition, petite de  taille mais grande par l’érudition, Chantiers de culture remet en ligne un article publié en 2014. Le portrait d’un homme qui abhorrait la langue de bois. Yonnel Liégeois

La faim des mots, le mot de la fin

 

Petit de taille mais longs cheveux blancs, Alain Rey vous accueille en s’excusant presque du retard dans le déroulé de son emploi du temps ! En ce début d’après-midi, il clôt sa pause déjeuner, debout, face à un bureau où s’amoncellent dossiers et piles de livres à profusion. Une petite récréation, ce lapin chasseur à déguster, avant de boucler un dernier article après relecture, peut-être le dernier chapitre d’un bouquin à paraître…

Ne parlez pas de retraite à Alain Rey, il s’en fâcherait, l’octogénaire affiche toujours la même passion des mots, le même amour de la langue. Comme à son plus jeune âge… « La légende familiale affirme que j’ai su parler avant de marcher ! Dès que j’ai pu converser avec ma maman, la discussion se portait déjà sur le jeu des mots. Très tôt, sans bien savoir pourquoi, j’ai perçu la différence entre ceux qui m’agressaient et ceux qui me faisaient rire. En fait, avec le recul, je constate qu’il en est de même pour tous les enfants ». Et de faire, d’emblée, ce constat pertinent : dès qu’un enfant parle on s’extasie de ses écarts de langage par rapport à la norme, dès qu’on lui demande d’écrire ses écarts sont considérés comme des fautes ! « Il passe ainsi subitement d’un univers de liberté d’expression à un univers de contraintes, de fautes, sinon de péché puisque l’on parle de « faute d’orthographe » et que le mot est d’origine chrétienne, usité dans le domaine moral ». Notre maître des mots est catégorique, on a trop oublié en pédagogie d’enseigner l’oralité. « Si on veut apprendre aux enfants à écrire avant de s’être sérieusement appliqué à leur apprendre à parler, c’est comme lui apprendre à nager sur un pliant sans jamais le mettre à l’eau ! Le langage a deux faces extrêmement différentes, l’écrit et l’oral, et l’on a trop tendance à considérer que l’écrit serait supérieur à l’oral : une grave injustice à l’égard de civilisations fondées sur la culture orale ».

De mot en mot, le « patron » du Robert se révèle authentique conteur quand il narre ainsi l’histoire du langage et des langues. Linguiste de formation certes, mais libre penseur qui sait se jouer des théories et des dogmes pour étayer ses convictions sur de solides références, d’Auguste Comte à Jacques Derrida. Le premier affirmant que l’écriture est « fille de la danse » et la parole « fille de la musique », le second soutenant dans son ouvrage philosophique « La grammatologie » qu’écriture et oralité sont deux systèmes certes différents mais d’égale importance… « Comme Eric Orsenna en référence à son livre, je pense que la grammaire est une chanson douce, en tout cas qu’elle pourrait l’être et cesser d’être perçue comme une corvée ». Selon Alain Rey, parce qu’il parle français, le Français a un rapport plutôt simpliste avec sa langue, « il est extraordinairement unilingue, avec l’illusion que les gens, comme lui, ont la langue du nom de leur pays : l’Allemand parle l’allemand, l’Italien l’italien, le Chinois chinois… Or, ce n’est pas vrai du tout, les Chinois parlent plusieurs langues et tous les Italiens en ont au moins deux… Il nous faut donc l’affirmer clairement : la langue n’est pas un brevet de nationalité ! ».

Si le langage est le propre de l’homme, comme le rire, la langue quant à elle recèle et révèle une constellation d’usages. Aussi, Alain Rey n’est point inquiet de l’emploi massif du SMS chez les jeunes. « Qui détient le bon français ? », s’interroge-t-il avec pertinence, « nous avons tous notre argot, nous usons chacun de la langue de notre milieu social. En 14-18, par exemple, 40% des hommes ne parlaient pas français ! ». Notre spécialiste du juste mot s’inquiète surtout de la disparition de l’usage de la langue française dans l’élaboration des brevets et modes d’emploi, cela pose un vrai problème et cette réalité risque de devenir un terrain de conflits majeurs. Pour autant, même si les rapports de force ont imposé l’anglais sur la scène internationale, Alain Rey est catégorique : l’apprentissage du français n’est pas en recul à travers le monde ! Yonnel Liégeois

À lire, parmi les nombreux ouvrages d’Alain Rey : « Le français, une langue qui défie les siècles » (Découvertes Gallimard, 14€), « Littré, l’humaniste et les mots » (Gallimard, 22€), « Dictionnaire amoureux des dictionnaires » (Plon, 27€50), « Des pensées et des mots » (Éd. Hermann, 25€), « Le voyage des mots : de l’Orient arabe et persan vers la langue française » (Trédaniel éditeur, 29€90).

Alain Rey, en dix dates :

1953 : Premier volume du Grand Robert

1967 : Première édition du Petit Robert

1989 : Révolution, histoire d’un mot (Gallimard)

1992 : Dictionnaire historique de la langue française

1993-2006 : « Le Mot de la fin » sur France Inter

2004 : « Démo des mots » sur France 2

2005 : Dictionnaire culturel en langue française

2011 : Dictionnaire amoureux des dictionnaires (Plon)

2013 : Dictionnaire amoureux du diable (Plon)

2018 : Hommage aux mots (Hermann)

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Genet, Jean le rebelle

En  avril 1986, Jean Genet dépose deux valises chez Roland Dumas. Conservés durant trente-trois ans dans le secret du cabinet de l’avocat, brouillons, manuscrits inédits et notes éparses sont exposés jusqu’au 31/01/21 à l’Abbaye d’Ardenne (14). Né le 19 décembre 1910 à Paris, Genet déroule une jeunesse mouvementée dans le Morvan. Jusqu’à sa rencontre avec la poésie. Une plume flamboyante et un grand dramaturge au parcours atypique, défenseur des Noirs américains et du peuple palestinien.

 

Avril 1986, une quinzaine de jours avant son décès, Jean Genet se rend chez Roland Dumas, l’ancien ministre de François Mitterrand. Sur le bureau parisien de l’avocat et ami de longue date, dans son appartement cossu de l’île Saint-Louis, il pose deux valises. À l’intérieur, ce qui se révèlera un trésor inestimable : brouillons, manuscrits inédits et notes éparses exposés jusqu’au 31/01/21 à l’Abbaye d’Ardenne, siège de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) ! « Si vous saviez combien d’affaires mal cuites et recuites j’ai plaidées pour Genet », raconte Roland Dumas dans les colonnes du Monde. « Jean est arrivé ici un soir, une gueule terrible, on ne s’est plus quittés pendant vingt ans. Il y avait des problèmes partout dans ses contrats, un fouillis juridique inouï, il s’était fait avoir, j’ai dû remettre de l’ordre. Parfois, j’aidais ses amis en difficulté. Pendant les audiences, il me griffonnait des petits mots comme « Le juge d’instruction est un salaud, il faut le compromettre » ! » Trente-trois ans plus tard, en 2019, l’ancien président du Conseil constitutionnel accepte  enfin de remettre les documents à Albert Dichy. Directeur littéraire de l’IMEC, l’intellectuel est un spécialiste de l’œuvre de Jean Genet, coéditeur dans la Bibliothèque de la Pléiade du théâtre de l’écrivain. « Quand j’ai ouvert les valises pour la première fois, j’ai été émerveillé par le désordre d’une incroyable richesse, un peu comme une caverne d’Ali Baba », commente le responsable du fonds Genet.

Entre carnet de vaccination, tracts, affiches, moult notes et cahiers, un semblant de suite du Captif amoureux ainsi qu’un curieux scénario écrit à la demande de David Bowie… Ces valises, Genet ne s’en séparait jamais. « Elles sont toujours avec lui, des hôtels de gare miteux qu’il fréquente au camp de réfugiés palestiniens de Chatila, à Beyrouth, des ghettos noirs des Etats-Unis à la petite maison aux volets bleus qu’il a fait construire pour son dernier amour à Larache, au Maroc », écrit Gaspard Dhellemmes. Ses pièces, jouées partout dans le monde, l’ont rendu riche, il préfère redistribuer son argent aux hommes de sa vie. « Lui ne possède rien de plus que ses valises, un exemplaire des Illuminations de Rimbaud, un blouson et une écharpe qu’il laisse flotter sur son épaule comme un lycéen ». Pour Dichy le spécialiste, initiateur de l’exposition à l’Abbaye d’Ardenne (14), « les valises obligent à reconsidérer le mythe d’un « dernier Genet » silencieux, légende qu’il a lui-même savamment entretenue. Leur contenu raconte la lutte entre un écrivain qui ne veut plus écrire et l’écriture qui le submerge ».

Avril 1966, théâtre de l’Odéon, vingt ans avant les trois coups frappés à la porte de Dumas ! Aux abords de ce lieu emblématique dirigé par Jean-Louis Barrault, veillent quelques cordons de gardes mobiles : l’émeute gronde, depuis que le metteur en scène Roger Blin a décidé de monter Les paravents, la pièce sulfureuse de Jean Genet… Les nostalgiques de la guerre d’Algérie n’ont pas encore désarmé. Il faut toute la pugnacité d’André Malraux, alors ministre de la Culture, pour que l’œuvre soit maintenue à l’affiche ! Une provocation gratuite du Condamné à mort, selon le titre de ce premier et sublime poème écrit à l’automne 1942 alors qu’il est incarcéré à Fresnes ? Nullement, car l’homme, par tempérament autant que par conviction, est un rebelle né, un vagabond, un voyageur impénitent dont seuls les dieux de pierre grecs et les oliviers du Maroc parviennent à apaiser fougue et rage. Là où désormais repose son corps, dans le petit village marocain de Larache à quelques mètres de la modeste maison achetée pour son dernier ami et compagnon Mohamed El Katrani. Face à la mer, en direction de La Mecque, le soleil au zénith…

Il meurt le , loin des projecteurs, dans un hôtel minable du 13ème arrondissement de Paris. Tout près d’une autre célèbre prison, celle de la Santé… Très jeune, Genet a plus souvent connu la noirceur des cellules que la lumière du ciel. Abandonné par sa mère et placé par l’Assistance publique dans une famille d’accueil à Alligny-en-Morvan (58), il multiplie fugues et petits larcins. Il connaît sa première expérience carcérale à l’âge de quinze ans, avant d’être condamné à la détention jusqu’à sa majorité à la colonie pénitentiaire de Mettray, non loin de Tours. Désertion, vagabondage, vols : de 1937 à 1942, il est l’objet d’une douzaine d’inculpations. Détenu à Fresnes, il compose ses premières œuvres : Le condamné à mort, Notre-dame des fleurs, Le miracle de la rose Grâce à l’intervention de Jean Cocteau, il échappe à la relégation perpétuelle. Il est libéré en 1944 puis définitivement grâcié en 1949.

C’est à Mettray qu’il fait une rencontre extraordinaire : celle du livre, de la langue et de la poésie de Ronsard ! Un phrasé, un verbe qui lui permettront de prendre sa revanche sur la vie, l’ordre établi. Qu’il écrive pour le théâtre ou le roman, Genet use d’une langue d’une éclatante beauté. « Il me fallait être irréprochable, je faisais tout pour que la phrase soit taillée comme un diamant », confessera-t-il plus tard. Il suffit de relire Le captif amoureux, Le bagne, Les bonnes ou Les nègres pour s’en convaincre. Lui, l’ami de Cocteau et de Sartre, sera aussi celui des Black Panthers et des Palestiniens. C’est au terme de sa vie qu’il écrit le plus important de ses textes politiques, Quatre heures à Chatila, après avoir assisté aux massacres des camps en 1982. Genet ? Un cri de rage au crépuscule d’un Occident qu’il estimait décati, un cri poétique à proférer avec tous les exclus de notre siècle. Yonnel Liégeois, Photos Archives Jean Genet / IMEC. ©Michael Quemener

Genet aujourd’hui :

– Le 28/10/20 à 16h30, l’émission : L’invitation au voyage. Le magazine d’Arte nous invite à mettre nos pas dans ceux de Jean Genet : à Alligny-en-Morvan (58), là où l’enfant fut envoyé par l’Assistance publique. Une balade sensible et poétique au pays du genêt et des sapins, dont le romancier s’inspirera pour écrire Notre-Dame des fleurs. À revoir jusqu’au 26/12, sur Arte TV.

– du 30/10 au 31/01/21, l’exposition : Les valises de Jean Genet. Après les malles légendaires de Fernando Pessoa ou d’Antonin Artaud, voici les valises de Jean Genet : écrivain vagabond, sans domicile, ni bibliothèque ou bureau ! Le dernier atelier de l’écrivain est aujourd’hui révélé au public.

– EPM a édité un coffret, « Jean Genet – Testament audiovisuel ». Avec Antoine Bourseiller et Bertrand Poirot-Delpech, un voyage dans la vie et l’œuvre de l’écrivain. Les ouvrages de Genet sont disponibles chez Gallimard, en poche ou à La Pléiade. À lire : Saint Genet, comédien et martyr de Jean-Paul Sartre.

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Béal, le vertige du jeu théâtral

Jusqu’au 18 octobre, au Théâtre de la Tempête (75), Adrien Béal propose ses Pièces manquantes (puzzle théâtral). Un astucieux dispositif de jeu qui saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus !

 

Mieux que l’éternel théâtre dans le théâtre auquel il pourrait s’apparenter d’une certaine manière, le nouveau et très astucieux dispositif de jeu inventé par Adrien Béal saisit le spectateur à la gorge et ne le lâche plus. C’est que ledit spectateur est volontairement laissé dans un certain état de perplexité, voire de frustration, avec ces Pièces manquantes, ce « puzzle théâtral » auquel, ultime perversité, il manquera toujours quelques pièces fondamentales, à partir desquelles on aurait éventuellement pu reconstituer l’ensemble du tableau. Mais pas question d’en arriver là, et d’ailleurs, chaque soir l’équipe du Théâtre Déplié (une appellation qui en dit long) dirigée par Adrien Béal et Fanny Descazeaux, brasse les pièces du puzzle. Pour nous offrir une figure qui n’a rien à voir avec celle de la veille et celle du lendemain. Autrement dit, impossible de se raccrocher à quoi que ce soit. Il faut faire avec les pièces offertes le soir même.

Le dispositif est astucieux à plus d’un titre, il permet aux comédiens de nous embarquer dans une fiction dont nous ne connaîtrons pas forcément les tenants et les aboutissants. Surprenante aussi la façon dont les pièces (les séquences ?) s’ajustent ou ne s’ajustent pas les unes aux autres. Autrement dit, le récit ou les récits, – si récit il y a – qui se déroulent sur le plateau, peuvent parfois faire fi de toute logique linéaire. Au spectateur de se creuser la tête pour rassembler les pièces dans son imaginaire. Avec toujours le rêve de la réalité et de l’importance des pièces manquantes. On aura tout juste compris que – pour prendre un exemple, celui d’un soir – des adolescents décident de disparaître mystérieusement en laissant des indices prouvant qu’ils ne sont pas très loin, laissant ainsi leurs parents dans le plus grand désarroi…, mais quelle autre pièce vient immédiatement après s’ajuster à cette séquence ?

L’intérêt d’un tel dispositif, c’est de permettre aux comédiens de jouer dans un registre très particulier, pas franchement réaliste, entre le naturel et le non naturel. Comme s’ils mettaient en jeu leur propre subjectivité, à l’écart de toute composition de rôle ou de personnage, comme s’ils étaient eux-mêmes. Sans doute y a-t-il, à partir de là, possibilité d’improvisation (ou de fausse improvisation ?). En tout cas, cette recherche au plan du jeu est passionnante. Ils sont ainsi six à manipuler avec doigté les pièces du puzzle : Pierre Devérines, Boutaïna El Fekkak, Adèle Jayle, Julie Lesgages, Étienne Parc et Cyril Texier, rompus, semble-t-il, à ce genre d’exercice de microfictions insérées dans une sorte de réalité recomposée. En ce sens, le spectacle est vertigineux. Jean-Pierre Han

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Lula, plaidoyer pour la vérité

Dans La vérité vaincra nouvellement paru, l’ex-président brésilien Lula clame son innocence et dénonce la machination dont lui-même et son pays sont victimes. Condamné par le juge Sergio Moro, nommé ministre de la Justice dès l’accession au pouvoir de Jair Bolsonaro, provisoirement libéré, il continue son combat pour la vérité.

 

« La vérité vaincra », c’est l’émouvante profession de foi que livre l’ex-président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva, dit Lula, au travers d’un long entretien réalisé en février 2018, et complété de ses prises de parole devant le syndicat des métallos de la CUT. Tant à la veille de son incarcération en avril 2018 qu’au lendemain de sa libération en novembre 2019, qui pourrait n’être que provisoire… Condamné dès juillet 2017 pour corruption passive et blanchiment d’argent à neuf ans et sept mois de prison par le juge Sergio Moro, Lula ne cesse de clamer depuis son innocence. Tous les ingrédients sont en effet réunis pour démontrer le caractère politique de cette opportune condamnation. C’est elle qui permet au militant d’extrême droite et écocide Jair Bolsonaro d’accéder à la présidence du Brésil en écartant le favori dans les sondages : Lula lui-même.

Bolsonaro n’aura attendu que quatre jours après son accession à la présidence pour nommer le juge Moro ministre de la Justice. Et s’il existait encore des naïfs croyant à l’indépendance du magistrat, les enregistrements que le site de presse The intercept Brasil publie en juin 2019 éclairent sur l’implication de Moro dans cette machination de grande envergure : des accusations non fondées pour écarter un président de gauche. Cette conspiration juridico-politique inclut le « coup d’état institutionnel » ayant abouti aussi à l’éviction de la présidente Dilma Rousseff, laquelle avait succédé à Lula. Ses instigateurs ne pouvaient logiquement envisager le retour de celui-ci à la présidence. Alors qu’il en aurait eu l’occasion à maintes reprises, Lula ne s’est pas enfui et s’est livré lui-même avant d’être emprisonné. Fidèle à ses convictions, il croit en la justice et veut se battre pour la vérité. C’est ce qu’il assure dans ce livre.

Et pourtant, que d’épreuves va endurer cet ouvrier devenu président depuis l’opération judiciaire Lava Jato en 2014 ! C’est dans cette période que l’épouse de Lula décède d’un AVC en février 2017. Durant son incarcération, il perd aussi son frère en janvier 2019, son petit-fils âgé de 7 ans en mars 2019. Aux obsèques auxquelles il est quand même autorisé à assister, interdites pour son frère, il promet d’apporter son « diplôme d’innocence » à son petit-fils « au ciel ». La vérité vaincra nous fait entrer « dans la tête de Lula », ses motivations profondes, sa fierté d’être un ouvrier. Dans son bilan aussi, en tant que président qui a fait accéder les pauvres, les noirs, les sans-terres à une meilleure vie : à l’éducation, à la culture, à la lecture comme « acte politique ».

L’ouvrage porte une vision de la vie qui parle aux « gens de peu » : tout président qu’il fût, Lula est resté un métallo dans sa manière d’être et de penser. Son humour populaire, ses références au foot pour analyser d’autres comportements humains, surprennent, donnent de la vie, une chair, une âme à une pensée qui est tout sauf désincarnée. Au travers de ses paroles, on s’initie aussi à la culture et à l’histoire politique de ce grand pays, généralement peu connues dans ses détails. Il emmène ses ministres dans les régions déshéritées, afin qu’ils soient en prise directe avec les pauvres dont il est issu pour mener ses réformes. Il détaille l’évolution de sa pensée, les défis auxquels on se confronte quand on passe de l’opposition à la direction des affaires, les nécessaires alliances, les erreurs aussi jusqu’à ce « coup d’état soft » par lempeachment de son amie Dilma Rousseff.

Malgré ses 74 ans, Lula est encore plein de fougue et de jeunesse. Il incarne l’espoir d’un autre futur pour son pays et demeure une source d’inspiration pour le monde entier. Régis Frutier

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David Dufresne, un cinéaste pas très sage

Dans Un pays qui se tient sage, son premier film documentaire, David Dufresne continue d’ausculter et de dénoncer les violences policières qui ont cours depuis 2018. Entre témoignages et images choc, une réflexion de philosophie politique, éclairée par un vrai dispositif de cinéma.

 

Après le recensement sur Twitter des témoignages de blessés durant le mouvement des Gilets jaunes (« Allo @Place_Beauvau – c’est pour un signalement ») puis un roman très politique, Dernière Sommation, tiré de cette matière, le journaliste et écrivain David Dufresne devient cinéaste. Après le constat clinique puis l’analyse intime, il ouvre maintenant le débat sur grand écran : son documentaire, Un pays qui se tient sage, est la prolongation de son travail de lanceur d’alerte. L’impact est double. D’abord, parce qu’en projetant sur grand écran les images, recueillies sur smartphones, des exactions des forces de l’ordre durant les manifestations, il leur donne un nouveau statut où se dessine un contre-récit du discours de l’État : un cinéma direct, un cinéma de témoignage politique. Humiliations, bousculades, gazages, tirs, brutalité physique disproportionnée et zélée, dérapages évidents…

Les séquences brutes – dont 95 % sont sourcées, créditées – montrent concrètement des yeux crevés, des mains arrachées, des joues trouées, des lynchages de personnes à terre encerclées. Et elles interrogent : qui a la légitimité de la violence ? L’État afin de maintenir l’ordre social ? Les citoyens qui se mobilisent contre la violence de ses politiques sociales d’austérité ? Ensuite, il invite plusieurs acteurs – du rapporteur spécial des Nations Unies au cariste, de la femme au foyer aux historiens, sociologues ou avocats, tous sont mis sur le même plan – à réagir aux images et propos, à les analyser, les éclairer et parfois même à en débattre. Au cœur de ce dispositif, toujours, la question – cruciale – de la police, de son rôle, de sa place dans notre société. Et les risques encourus par la démocratie. Le film devient peu à peu une réflexion passionnante de philosophie politique.

En titrant son documentaire « Un pays qui se tient sage », David Dufresne transpose une sentence emblématique des violences policières en banlieue et alerte sur une dérive qui s’étend progressivement à un pays tout entier. « Voilà une classe qui se tient sage », c’est la petite phrase du policier qui avait filmé plusieurs dizaines de lycéens mis à genoux et mains derrière la tête – tels des terroristes – à Mantes-la-Jolie (Yvelines) en décembre 2018. Il avait ensuite publié le tout sur les réseaux sociaux. Malmener, conscientiser ? Le film soumet le spectateur à une immersion pénible. Il prend aux tripes avant de susciter la réflexion. Reste une question : quel impact auront ces images de violences policières ? Vont-elles nourrir des résistances citoyennes ou faire, malgré elles, le jeu du pouvoir d’État en renforçant un climat de peur ?

Impossible de ne pas relier le travail d’enquête, de lanceur d’alerte et de cinéaste de David Dufresne à la présentation, le 17 septembre, du « nouveau schéma national du maintien de l’ordre » : sous prétexte de protéger les journalistes, il voudrait, dans les faits, les empêcher de faire leur travail. Une atteinte à la liberté de la presse qu’une quarantaine de sociétés de presse (AFP, les Echosle Figaro, France Info, France 2, le JDD, le Monde, L’Humanité, Libération, Mediapart, Paris Matchle Point, Public Sénat, RFI, RTL, Sud Ouest, la Vie…) ont dénoncé dans une tribune publiée le 22 septembre. Dominique Martinez

Durant le confinement, du 16 mars au 11 mai, David Dufresne a livré chaque jour son journal sur son site Internet. Désormais publié sous le titre Corona chroniques (Éditions du détour, 240 p., 14€90). 

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Guadeloupe, un procès historique

Du 5 au 28 octobre, sur la scène de L’épée de bois (75), se plaide à la Cartoucherie L’impossible procès. Un texte de Guy Lafages, mis en scène par Luc Saint-Éloy, narrant le procès de 18 Antillais pour atteinte à la sûreté de l’État. Du théâtre documentaire au service de la vérité historique. Sans oublier Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang.

 

17ème chambre correctionnelle de  Paris : en ce 19 février 1968, s’ouvre L’impossible procès de dix-huit Guadeloupéens accusés d’avoir porté atteinte à l’intégrité du territoire français ! Un an plus tôt, de graves incidents avaient secoué les villes de Basse-Terre et de Pointe-à-Pitre. Respect  de leur dignité et augmentation des salaires, réclamait la foule. Outre le refus du patronat d’engager le dialogue social, le préfet convoque la troupe, autorisée à tirer à balles réelles. Officiellement huit morts et de nombreux blessés, jamais le gouvernement ne fera la lumière sur ces événements tragiques. Le  seul tort des inculpés, martelé sur la scène de L’épée de bois ? Être membres du G.O.N.G. (Groupe d’organisation nationale de la Guadeloupe), dénoncer le système colonial et revendiquer l’autonomie ou l’indépendance de l’île. Ils risquent la prison à perpétuité.

Le pouvoir gaulliste, par ce procès, veut frapper les esprits, couper court à toute tentative de contestation ou de rébellion dans ses colonies devenues départements. Quitte à instruire une audience à charge, à bafouer les règles élémentaires du droit et de la justice… Qu’ils soient médecin, instituteur ou ouvrier du bâtiment, forts du soutien de leurs avocats, les dix-huit inculpés braveront avec intelligence et panache les allégations de l’avocat général, les fausses preuves montées de toute pièce. Répétant et clamant dans le prétoire que leurs convictions, déclarations et actions ne sont pas tournées contre la France mais « contre l’impérialisme français ». Pour leur défense, sont convoqués à la barre des témoins d’envergure : Aimé Césaire et Jean-Paul Sartre, l’un et l’autre affichant leur solidarité avec les accusés et dénonçant à leur tour le pouvoir colonial qui sévit aux Antilles. La parodie de justice livre son verdict final, le 1er mars 1968 : acquittement pour les uns, peine de prison avec sursis pour d’autres !

Dans une salle de tribunal reconstituée sur la scène du théâtre de L’union à Limoges lors des Francophonies, outre le président d’audience campé par Pierre Santini et l’avocat général sous les traits d’Izabelle Laporte, six comédiens interprètent à tour de rôle les dix-huit accusés, trois autres les dix-sept avocats… Une  polyphonie de voix pour scander la dignité d’un peuple qui lutte pour la reconnaissance de sa culture et le droit de décider par lui-même de son avenir. En dépit de longueurs qui desservent parfois le propos et d’une mise en espace peut-être trop corsetée dans son dispositif scénique, servi par quelques séquences d’émotion vraie, du théâtre documentaire bienvenu et salutaire. Pour  raviver mémoires et consciences d’hier à aujourd’hui, éclairer avec pédagogie les jeunes générations sur une page d’histoire largement occultée, entrevoir un autre possible empreint d’équité et de dignité à l’heure où les tragédies raciales squattent à nouveau le devant de la scène. Yonnel Liégeois, Photos Christophe Péan.

À voir aussi :

Sous un plafond de néons à la lumière criarde, une machine à laver et un monticule de linges pour seul décor de Suzy Storck, la pièce de Magali Mougel mise en scène par Simon Delétang… Une femme, jeune épouse et mère de trois enfants, essore et lessive ses rancœurs, explose le couvercle des non-dits et servitudes endurées, crie sa soif de liberté et d’une vie autre ! « La pièce nous plonge dans une situation intime, celle d’une femme au foyer qui va gripper les rouages de son quotidien », commente le metteur en scène et comédien. « Qui l’a fait revisiter sa vie et les renoncements successifs qui la constituent ». Une parole frontale et bouleversante, une mise en scène suggestive et captivante, une impressionnante Marion Couzinié dans le rôle-titre. Un texte puissant, une écriture au cordeau de la jeune auteure originaire des Vosges que le Théâtre du Peuple mettait sous les feux de la rampe en 2019, une première depuis la disparition du fondateur, Maurice Pottecher. Y.L.

Du 8 au 18/10 : Les Célestins, Lyon. Les 16 et 17/11 : Théâtre de la Manufacture, Nancy. Les 24 et 25/11 : Comédie de Colmar. Le 3/12 : Le Nouveau Relax, Chaumont. Le 8/12 : Les Transversales, Verdun. Le 19/01/21 : Les Quinconces L’espal, Le Mans. Le 28/01 : Théâtre municipal de Grenoble.

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Frictions passe « L’oasis » en revue

Le neuvième hors-série de la revue Frictions est paru. Il est consacré à la plateforme d’expérimentation Siwa, « l’oasis » en français. De l’Irak à la Tunisie, un concert de paroles fortes et neuves, escortées de superbes photographies.

 

Le coronavirus nous pompe l’air. Parlons plutôt du neuvième hors-série de la revue­ Frictions, animée par le critique Jean-Pierre Han (1), par ailleurs rédacteur en chef des Lettres françaises. La livraison s’intitule Siwa plateforme d’expérimentation« Siwa », en arabe, signifie « l’oasis ». Textes en français et en arabe.

On explore, à plusieurs voix, une passerelle artistique à vocation égalitaire née il y a douze ans, dans un but d’échange ­fraternel entre gens de théâtre et intellectuels français, d’autres appartenant à l’Irak mutilé et à la Tunisie, dans la ville sinistrée de ­Redeyef, haut lieu d’une vie syndicale intense, fer de lance de fières revendications nées de l’exploitation, dès 1903, des mines de phosphate. Ensemble passionnant, dans la mesure où l’on découvre une multitude d’éléments à méditer. François Tanguy, du Théâtre du Radeau, partie prenante dans l’aventure, affirme d’emblée : « Nos gestes ont rencontré les leurs. Leurs corps, leurs voix, leurs rythmes ont croisé les nôtres, pour inaugurer un espace et un temps où tout se réinvente. »

D’un blog anonyme, issu de Bagdad, jaillit ce cri : « Nous voulons, nous exigeons le réel –  de nos vies – qui valent après tout autant que vos ­marchés de dupes sur nos épaules, dos, pieds, mains écrabouillées dans votre suie… » La Franco-Tunisienne ­Yagoutha Belgacem, experte en mise en scène, à l’origine de Siwa, occupe à juste titre une place importante, ne serait-ce, entre autres, qu’avec son évocation des sites agissants qu’ont déjà été, en toute réciprocité, Paris, Amman en Jordanie, Oran, Bagdad, Besançon, Le Mans, Tunis et Redeyef. La philosophe Nadia Tazi, à partir de l’Orestie, passe au crible la notion de « catharsis » au regard de la pensée arabe. Le philosophe marocain Arafat Sadallah interroge l’acte de traduire, à propos du texte du poète irakien Khaz’al Madji, dont le Hamlet sans Hamlet a été monté à quatre mains par Michel Cerda et Haythem Abderrazzaq (Irak), lequel revient sur sa riche expérience sous le titre « Lecture de la différence ». Youssef Seddik, anthropologue et islamologue, spécialiste de la Grèce antique, ausculte « Eschyle chez les Arabes ». Marianne Dautrey, dans « La ligne d’une tentative… », définit le sens de la marche de Siwa.

De superbes photographies escortent à point nommé ce concert de paroles fortes tellement neuves. Jean-Pierre Léonardini

(1) Frictions : 160 p., 15€. Théâtres-écritures, rédaction et abonnements : 27 rue Beaunier, 75014 Paris (Tél. : 01.45.43.48.95). Web : frictions@revue-frictions.netwww.revue-frictions.net

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Kadoc, une folle entreprise !

Rémi De Vos a de nouveau frappé ! Avec Kadoc, son dernier opus mis en scène par Jean-Michel Ribes… Les 26 et 27/09 à la scène nationale de Sénart (77), prélude à une longue tournée… La peinture radicalement déjantée du monde de l’entreprise.

 

Farce, comédie, vaudeville ? Entre l’absurde et le grotesque, le rire et le délire, si le spectateur hésite sur la dénomination, une certitude s’impose : l’entreprise rend vraiment fou ! Rémi De Vos sait de quoi il parle, longtemps il a vécu de petits boulots et d’emplois précaires. Les rapports de dépendance et de domination, le pouvoir et le harcèlement hiérarchiques il connaît, depuis il en fait matière à écriture : Débrayage, L’intérimaire, Cassé, Départ volontairePas sous forme de rapport syndical ou de bilan managérial, sa marque de fabrique ? L’humour, la dérision. Kadoc, son dernier opus alors à l’affiche du Rond-Point avant confinement, nous en proposait une magistrale illustration dans la mise en scène complètement déjantée de Jean-Michel Ribes, le patron des lieux !

Nous voilà donc rendus dans les bureaux de Krump où s’affairent, subissent ou sévissent trois personnages aux obsessions bien ciblées : un employé de bureau qui s’échine à mettre un point final à un rapport bidon qu’on lui a confié pour tester ses compétences, un petit chef totalement incompétent qui rêve pourtant de promotion, un directeur de service qui compense à l’entreprise l’autorité perdue au sein de son foyer ! Maquez-les avec trois épouses aussi givrées que leurs maris, couronnez le tout d’un incroyable quiproquo lors d’une invitation à déguster un risotto aux fruits de mer : la machine s’enraye, les masques tombent en même temps que les convenances, haines et rancœurs s’affichent sans fard. Comme dans la scène finale, au propre et au figuré, la mise à nu des névroses cultivées à l’entreprise au risque souvent d’empoisonner la sphère familiale, la peinture sans concession d’un univers impitoyable, la noirceur des rapports sociaux qui se laisse entrevoir « derrière les vitres cassées de l’usine », comme le chantait Jacques Brel.

Tels une bande de comédiens au plus fort de leur talent dans leur aptitude à forcer le trait avec naturel, s’agitent sur scène trois couples férocement assortis où la bêtise et la bassesse de l’un ne déparent en rien avec la crapulerie et la lâcheté de l’autre, Jacques Bonnaffé en tête de gondole avec Caroline Arrouas son épouse névrosée. Si tout est bon dans le cochon, tout est aussi nul et nauséabond dans ce panel d’obsédés ou de tarés, hormis la vague d’humour qui emporte le public ! Ne nous méprenons pourtant point sur Kadoc, la satire frappe à la porte de la loufoquerie conduite à son paroxysme, le rire se pose en dérivatif à la plainte souvent martelée, l’absurde à la souffrance intime en moult collectifs de travail. Point de leçon de morale chez De Vos, point de sentiment de culpabilité chez Ribes, un simple constat : la loi de la jungle sévit à l’entreprise, l’entreprise rend fou ! Il nous vient juste à rêver et espérer que rire et dérision se révèlent des armes de combat aussi efficaces que le Code du travail ! Yonnel Liégeois

Kadoc : Actes Sud-Papiers (208 p., 18€). Du 03 au 29/11, toujours au Théâtre du Rond-Point, Christophe Rauck, le directeur du Théâtre du Nord à Lille, met en scène Départ volontaire, une autre pièce de Rémi De Vos.

Tournée : 26 et 27/09 : Scène nationale de Sénart (77). 2 – 10/10 : Théâtre du Nord / Lille (59). 14 – 16/10 : Odyssud / Blagnac (31). 20 – 22/10 : Théâtre du Gymnase / Marseille (13). 5 – 7/11 : Comédie de Reims (51). 10 – 12/11 : La Manufacture / Nancy (54). 17 – 21/11 : Théâtre Olympia / Tours (37). 25 – 28/11 : Théâtre de Liège (Belgique). 2 – 4/12 : LA Comédie de Saint-Étienne (42). 10 et 11/12 : La Comète / Châlons-en-Champagne (51). 5 et 6/01/21 : Anthéa/ Antibes (06). 12 – 15/01 : TnBA / Bordeaux (33). 20 – 31/01 : Théâtre du Rond-Point/ Paris (75).

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Clermont-Ferrand, la Comédie sort de sa chrysalide

Nomade jusqu’à aujourd’hui, la Comédie de Clermont-Ferrand intègre l’ancienne gare routière de la capitale de l’Auvergne et se dote d’un théâtre ambitieux. Avec Société en chantier, le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi inaugure, le 25 septembre, la grande scène.

 

Labellisée scène nationale en 1997, la Comédie de Clermont-Ferrand aura attendu presque un quart de siècle pour trouver un lieu d’ancrage et rentrer dans ses murs… Autant dire que son ouverture, prévue en mars et repoussée en septembre, le confinement ayant figé la dernière phase du chantier qui s’est étalé sur trois ans, était attendue avec impatience. Le lieu choisi est l’ancienne gare routière de la ville industrielle où les usines Michelin ont longtemps fixé une population ouvrière. Construite entre 1961 et 1964 par l’architecte Valentin Vigneron, élève d’Auguste Perret, elle se singularise par son classicisme structurel et sa façade classée parmi les monuments historiques.

C’est l’architecte portugais Eduardo Souto de Moura, de l’École de Porto, prix Pritzker 2011, qui en signe la transformation. Une première stimulante pour ce créateur qui a aussi réalisé le stade de football de Braga (« sans rien connaître au football ! ») ou la Maison du cinéma à Porto, dédiée à Manoel de Oliveira. Privilégiant « une façon de travailler autant que de vivre », il a cherché une fusion esthétique et fonctionnelle entre la gare et le théâtre et, au-delà de la préservation du patrimoine, à « servir le public »Le hall d’entrée central de 300 m2, en pierre de Volvic, surmonté d’une coupole ornementée d’oiseaux, devient un espace d’accueil où l’on peut se poser pour prendre un café ou se restaurer. Puis on découvre la salle de l’Horizon, salle frontale couleur brique de 878 places et son plateau de 600 m2, de technologie dernier cri, notamment pour l’acoustique. La salle des Possibles, aussi vaste que le plateau de la grande salle, entièrement modulable, peut accueillir 336 spectateurs. Donnant sur une rue piétonne, sa baie vitrée crée une relation intérieur-extérieur, permettant aux artistes et aux passants de voir et d’être vus. Un studio de répétition peut aussi faire office de salle de spectacle, tout comme un patio où s’enracine un magnolia. Pour les artistes, les loges et une salle de détente ont été mises à l’étage, près des bureaux et d’une terrasse où l’on peut savourer la lumière du jour. L’ensemble du chantier, sur une surface au sol de 9 298 m2, se chiffre à 38 millions d’euros (État, région, conseil départemental, ville, métropole).

Pour Jean-Marc Grangier, qui dirige la Comédie depuis 2002, c’est une joie immense de s’approprier ce théâtre flambant neuf. Une prise de risque aussi, dans ce contexte épidémique qui frappe le secteur de la culture et où l’enjeu est de parvenir à en faire « un refuge pour tous ». La Comédie de Clermont, qui proposait – à la maison de la culture – près de 130 représentations de théâtre, danse, musique et cirque par saison, a fidélisé plus de 6 500 abonnés. Un socle pour le développement de son activité. Krzysztof Warlikowski y présente ses créations avant qu’elles ne rejoignent la capitale. Isabelle Huppert y jouera dans la Ménagerie de verre d’Ivo Van Hove, les danseurs du Tanztheater Wuppertal Pina Bausch y donneront  Wiesenland (Terre verte…), tandis que de jeunes compagnies comme la prometteuse Maud Lefebvre, du Collectif X, y signera la mise en scène d’Une femme sous influence, le film culte de John Cassavetes. Guillaume Cayet et Aurélia Lüscher, de la compagnie le Désordre des choses, y créeront la Comparution, une fiction à partir et autour des violences policières.

Pour l’heure, c’est le metteur en scène suisse allemand Stefan Kaegi, de Rimini Protokoll, qui inaugure, le 25 septembre, et jusqu’au 1er octobre, la grande scène avec Société en chantier. Une vaste enquête autour des immenses chantiers de construction qui remodèlent les paysages urbains, intégrant les spectateurs au processus de réflexion. Autant dire que celui de la Comédie sera ainsi soumis à la question et fera office de cas d’école. Signalons encore, du 7 au 14 octobre, le Lac des cygnes, vu par Angelin Preljocaj et ses vingt-sept danseurs… Un test d’émotion et de beauté pour la grande salle. Marina da Silva

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Marcel Trillat, une figure du journalisme

Marcel Trillat n’est plus, notre ami et confrère est décédé le 18 septembre. Avec lui, disparaît une grande figure du service public radio-télévisé, plus encore une grande figure du journalisme. Nos routes se sont croisées pour la dernière fois en mai 2019 : à ma demande, Marcel avait accepté de participer à un débat au final de Longueur d’ondes, histoire d’une radio libre, la pièce de Bérangère Vantusso donnée au Théâtre Berthelot de Montreuil (93). Homme de cœur, homme de convictions, Marcel Trillat est un  symbole du journalisme engagé et enraciné, intègre dans son regard et son propos.

Alors journaliste à La Vie Ouvrière, ce fut l’une des voix de « Lorraine cœur d’acier » qui émit à Longwy à la fin des années 70 : l’une des premières « radio libre », une radio financée par la CGT pour soutenir les luttes syndicales dans la sidérurgie. Il fit ses armes à l’ORTF en 1965 à l’emblématique magazine « Cinq colonnes à la une ». Licencié en 1968 par le pouvoir gaulliste pour  faits de grève et de syndicalisme… En 1981, il rejoint Antenne 2, il est nommé directeur adjoint de l’information huit ans plus tard. Lors de la guerre du Golfe, il avait dénoncé sur la chaîne la manipulation de l’information autour de ce conflit.

Auteur de plusieurs reportages pour Envoyé spécial dans les années 1990, Marcel Trillat quitte la rédaction de France 2 en 2000, il reste représentant élu des salariés au conseil d’administration de France Télévisions jusqu’en 2006. En 2007, il reçoit le Grand Prix de la SCAM, la Société civile des auteurs multimedia, pour l’ensemble de son œuvre. Il signa divers documentaires, d’une  qualité exceptionnelle, salués par l’ensemble de la profession : Étranges étrangers (1970), Travailleurs fantômes (1994), 300 jours de colère et Les prolos (2002), Femmes précaires (2005), Silence dans la vallée (2007) et Des étrangers dans la ville (2013).

En hommage à cette grande figure du journalisme et du mouvement social, militant infatigable de la CGT et compagnon de route du PCF, Chantiers de culture remet en ligne l’article paru à l’occasion de la sortie en 2012 du  coffret Un morceau de chiffon rouge. Yonnel Liégeois

 

Lorraine au cœur, une radio libre

Radio libre née en 1979 au cœur de la bataille pour la sauvegarde de la métallurgie, Lorraine Cœur d’Acier  revit au travers d’un magnifique coffret audiovisuel. Grâce à ses archives sonores et au précieux travail de trois passionnés de radio. En compagnie de Marcel Trillat, l’un des journalistes qui ouvrit le micro il y a presque quarante ans.

17 mars 1979, 16h. Derrière le micro, dans le studio improvisé en mairie de Longwy, un homme donne le top départ à une expérience unique. Entre débats et soubresauts de l’histoire sociale, elle durera presque deux ans ! « Première émission de Lorraine Cœur d’Acier… Une radio créée par la CGT et mise à la disposition de toute la population de Lorraine en lutte pour défendre ses emplois, son patrimoine industriel et humain… Nous souhaitons qu’elle permette à tous de participer aux débats, (…) quelles que soient leurs convictions personnelles. Cette radio est la radio de l’espoir. C’est votre radio », déclare en préambule Marcel Trillat.

Près de quarante ans plus tard, le journaliste se souvient. Non sans une certaine émotion. « Lorraine Cœur d’Acier, LCA, est née au cœur de l’effervescence liée à l’émergence de ce qu’on appelait à l’époque les « radios pirates », en réaction à l’emprise de l’État sur la radio publique », se souvient Marcel Trillat. Salarié de l’ORTF en ces années-là et déjà syndiqué à la CGT, il avait participé à l’élaboration d’une future radio sur la ville de Montreuil en Seine Saint Denis (93). Une opération qui avorta, mais qui ne coupa pas les ailes contestataires du jeune journaliste : avec quelques collègues techniciens, il bricolait déjà des programmes « pirates », quoique de courte durée, sur le toit de l’ORTF ! logo1Lorsqu’il est sollicité pour collaborer à l’aventure de Longwy avec son confrère Jacques Dupont, il n’hésite pas une seule seconde. « Sous deux conditions, que j’ai énoncées en préambule : avoir du gros matériel pour être audible dans un vaste périmètre, assurer en permanence la protection de l’antenne »… D’Italie est ramené un émetteur puissant, la population locale s’engage à protéger l’antenne par tous les moyens ! Sous l’égide de la confédération et avec l’aval de la CGT locale, s’ouvrait alors, sur 96,7 mégahertz, une radio originale à plus d’un titre, forte de sa double appellation : radio libre et radio de lutte.

Cette radio libre et de lutte, en principe, ne devait émettre qu’une semaine. Le temps nécessaire aux préparatifs, et au compte-rendu, de la grande manifestation des métallurgistes prévue le 23 mars 1979 sur le pavé parisien : contre le plan Davignon, soutenu par le président Giscard d’Estaing et son gouvernement, qui entérine la disparition de 22 000 emplois dans le Nord et en Lorraine… L’expérience, en fait, se poursuit jusqu’en septembre 1980, date à laquelle la CGT, sous couvert de débats idéologiques, coupe le son d’une parole libre pour se recentrer sur un propos syndical « plus normatif ». Le 20 janvier 1981, une descente de police entérine la fermeture définitive de LCA.

Marcel Trillat se souvient des débats qui avaient précédé l’ouverture de l’antenne. « Une radio libre ? Ok, cela signifie une parole libre. Où chacun est invité à donner son point de vue, sur quelque sujet que ce soit… Les avis étaient partagés à l’union locale CGT, les responsables syndicaux se sont retirés pour en débattre entre eux. Et de revenir, quelques instants plus tard, pour affirmer Banco ! Une expérience de parole libérée absolument incroyable, où le micro fut ouvert à quiconque avait quelque chose d’important à dire : les femmes sur leur statut et les nuits d’amour que l’usine leur avait volées, les immigrés sur leurs conditions de vie et de travail ! » De jour en jour, audible dans un rayon de 60km autour du bassin de Longwy, la radio se révèle indispensable, incontournable, vitale pour la population locale. Plus besoin de distribuer de tracts syndicaux, c’est à l’antenne que sont annoncés les petits et grands événements qui ponctuent le combat quotidien des salariés ! C’est au micro que sont annoncées aussi les descentes policières contre l’émetteur que la population s’en va dare-dare protéger au risque d’échauffourées parfois saignantes !

« Une expérience radiophonique merveilleuse, qui marque les esprits encore aujourd’hui », confie Marcel Trillat. Une initiative originale, qui éclot au lendemain du 40ème congrès de la CGT à Grenoble, où le secrétaire général Georges Séguy avait marqué de son empreinte l’ouverture démocratique de la confédération… lca2« Une CGT pas seulement accrochée à des formules propagandistes, mais qui devient un authentique ferment de la démocratie au risque de déplaire à d’aucuns », souligne le journaliste. Ce qui advint progressivement, la parole libérée au micro de LCA déplaisant de plus en plus aux tenants d’une antenne exclusivement revendicative et syndicale. Tensions et scissions entre les deux courants de pensée se radicalisent, tant au plan national que local. En désaccord avec le « muselage » progressif de la radio, Michel Olmi, le secrétaire de l’Union locale de Longwy démissionne. Le couperet tombe en septembre 1980, la CGT cesse de rémunérer les deux journalistes embauchés par La Vie Ouvrière pour qu’ils puissent conserver leur carte de presse.

« LCA » est morte, quoique l’antenne reste ouverte encore quelques mois avec l’installation d’une nouvelle équipe. Marcel Trillat n’en doute pas, « avec quarante ans d’avance sur l’histoire, LCA préfigure ce qu’il allait advenir de la parole avec l’émergence des réseaux sociaux sur le Net. J’y vois vraiment une certaine parenté dans la façon où l’on donnait la parole aux militants, mais aussi à tous les citoyens qui avaient quelque chose d’importance à dire et partager à l’antenne. Une radio, un média porteur de fraternité et créateur de solidarité ». D’où le bonheur et l’unanimité de tous les acteurs locaux de l’époque, partisans comme opposants à la ligne « décoiffante » de LCA, Fédération de la métallurgie et Union départementale de la Moselle, à la sortie du coffret « Un morceau de chiffon rouge » : un bel objet qui prouve que la CGT n’a pas perdu la parole.
Une CGT surtout qui ne craint plus d’affronter les démons du passé, qui ose réhabiliter et se réapproprier un pan controversé de son histoire, de 1979 à 1981. imagesLa période est traversée par la fin du septennat Giscard d’Estaing et la grande casse du potentiel industriel français, les soubresauts des pays socialistes (grèves puis état de siège en Pologne), l’intervention en Afghanistan, l’élection de Reagan et le « triomphe » de la révolution conservatrice aux États-Unis, la victoire de la gauche aux élections de 1981 et l’arrivée de ministres communistes au gouvernement, une première en France depuis 1947. C’est aussi l’éclosion des radios pirates, radios libres, radios de lutte.

« Un acte fort et courageux », atteste Marcel Trillat. C’est sous l’égide du journal La Vie Ouvrière, celui-là même qui fut l’un des artisans de la fin de LCA, que la confédération tente aujourd’hui de valoriser son patrimoine syndical et culturel ! En Lorraine, les plaies sont encore ouvertes, une raison supplémentaire pour écouter et apprécier ce témoignage des plus émouvants sur la parole ouvrière. Yonnel Liégeois

Un morceau de chiffon rouge : Lorraine Cœur d’Acier, l’aventure inédite d’une radio. Un coffret de cinq CD et d’un DVD, le film d’Alban Poirier et de Jean Serres tourné en 1981. Un travail de titan réalisé par trois passionnés de radios libres (Pierre Baron, Raphaël Mouterde et Frédéric Rouziès) grâce aux 900 heures d’archives sonores soigneusement conservées. Accompagné d’un superbe livret de 60 pages, textes et photos, qui donne la parole aux acteurs d’hier et d’aujourd’hui. Dont Daniel Mermet, la voix de « Là-bas si j’y suis » sur France Inter.

Chronologie

12 Décembre 1978 : Usinor annonce la suppression de 12 500 emplois
16 Décembre 1978 : Radio SOS-emploi, créée par la CFDT
17 Mars 1979 : Lancement de LCA, Lorraine Cœur d’Acier
23 Mars 1979 : 150 000 sidérurgistes marchent sur Paris
8 avril 1979 : Première émission en langue arabe sur les antennes françaises
Septembre 1980 : Éviction de l’équipe historique de LCA
Janvier 1981 : Fermeture définitive de l’antenne par la police
Juillet 1982 : Loi qui autorise la création des radios privées

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