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Laurent Vacher, entre ludique et éthique

Jusqu’au 25/07, sur les planches de La Manufacture d’Avignon, Laurent Vacher met en scène Presque égal à Une pièce du suédois Jonas Hassen Khemiri, dont l’humour ne peut masquer la noirceur du système économique qu’il dénonce. Sous couvert de drame social, une belle leçon d’humanité. Sans oublier Un démocrate, au théâtre La condition des soies.

« SVP, une petite pièce pour que je puisse aller voir ma sœur à l’hôpital »… C’est ainsi que Peter, le sdf qui ne sent pas très bon, interpelle les passants. Que personne ne croit, surtout pas Andrej, nouvellement diplômé en Sciences éco et à la recherche d’un emploi à hauteur de sa qualification ! Qui se trompe sur toute la ligne, comme les autres, et finira de petits boulots en petits boulots. Presque égal à… met en branle une machine infernale, dont l’humour ne peut masquer la noirceur, une horreur économique dont bon nombre d’experts déjà ont analysé avec pertinence les rouages mortifères. Sauf qu’ici, au théâtre, sous la patte de Laurent Vacher maniant avec talent les codes dramaturgiques, nous est proposée une tragique et belle leçon d’humanité. Pas un cours d’économie appliquée.

Ils sont six comédiens. Pour l’heure sur les planches de la Manufacture en Avignon, emmenés par un succulent Quentin Baillot, fort en gueule et en déséquilibre sur une table, pilier de la Mousson chère à Michel Didym, dans cette originale chasse à l’emploi et quête de respect de leur dignité ! Eux, vous, nous tous… L’un vacataire à l’université dont l’embauche ferme et définitive se révélera funeste mirage, l’autre employée dans un bureau de tabac alors qu’elle rêve de fonder une ferme bio, une autre encore licenciée qui poussera sa remplaçante sous les roues d’une voiture pour récupérer son boulot (vous avez bien suivi l’intrigue ? Non, alors quelques indices : Peter, l’hôpital…), un dernier hautement diplômé auquel l’agence pour l’emploi ne propose que des postes sous qualifiés… Vous craignez l’ennui, la prise de tête, la banale illustration de votre triste quotidien ? Que nenni, vous allez rire, réfléchir et vous instruire, sans effort superflu, à cette peu banale mise en pièces du système économique et financier mondial ! Grâce à une tonitruante bande de comédiens rompus à l’excellence de leur art et tous à citer pour leur prestation (Odja Llorca, Frédérique Loliée, Marie-Aude Weiss, Quentin Baillot, Pierre Hiessler, Alexandre Pallu), grâce à une mise en scène alerte et sans temps mort où le décor change à vue, où même l’entracte est propice à quelques intermèdes d’anthologie !

« Tout comme Frankenstein, l’économie est un monstre », commente le metteur en scène Laurent Vacher, « c’est une invention que plus personne ne semble être en mesure de dominer ». Sous couvert de mise en voix de théories économiques aussi crédibles que farfelues et imaginaires, d’une écriture qui mêle tous les possibles dramaturgiques, Jonas Hassen Khemiri s’impose comme un maître de l’intrigue. Un auteur encore trop méconnu en France, pourtant considéré en Suède comme l’un des plus importants de sa génération, une œuvre récompensée déjà par de nombreux prix. Romancier aussi, lauréat du prix August (l’équivalent du prix Goncourt en terre hexagonale) pour Tout ce dont je ne me souviens pas paru chez Actes Sud…  Presque égal à… ? « Ce jonglage virtuose entre une écriture vive et des glissements formels conduit le propos avec finesse », reprend Laurent Vacher, « il permet de faire coexister sur le plateau humour, plaisir du jeu, décryptage d’un système économique et interpellation politique ».

N’hésitez donc point à investir le prix d’une place au bénéfice de la Compagnie du Bredin, personne ne vous jugera simple d’esprit, bien au contraire. Et si vous croisez Peter en chemin, n’oubliez pas de lui refiler une petite pièce : il souhaite vraiment aller voir sa sœur à l’hôpital ! Yonnel Liégeois

Jusqu’au 25/07, 15h50. Théâtre de La Manufacture, 2 rue des Écoles, 84000 Avignon. La salle Patinoire est accessible en navette. Rendez-vous au 2 rue des Écoles pour un accompagnement jusqu’au départ des navettes, Porte Thiers.

à voir aussi :

Un démocrate : Jusqu’au 20/07, 12h45. Texte et mise en scène de Julie Timmerman. Théâtre La condition des soies, 13 rue de la Croix, 84000 Avignon. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. S’inspirant des découvertes de son oncle sur l’inconscient, il vend indifféremment savons, cigarettes, Présidents et coups d’État. Goebbels lui-même s’inspire de ses méthodes pour la propagande nazie. Pourtant, Edward l’affirme, il est un démocrate dans cette Amérique des années 20 où tout est permis ! Seuls comptent la réussite individuelle, l’argent et le profit. Quelles que soient les méthodes pour y parvenir… Entre cynisme et mensonge, arnaque et vulgarité, la parfaite illustration du monde contemporain : de la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak. Du théâtre documentaire de belle facture quand l’humour le dispute à l’effroi, tout à la fois déroutant et passionnant, une totale réussite. Y.L.

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Samson, un impitoyable cérémonial

Jusqu’au 13/07, au Gymnase du lycée Aubanel d’Avignon, l’artiste sud-africain Brett Bailey propose Samson. Une adaptation du mythe biblique d’une force inouïe. Sans oublier, à lire, le tiré à part de la revue Frictions consacré à Mister Tambourine man d’Eugène Durif.

Le Festival, version Olivier Py, connaît bien l’artiste sud-africain Brett Bailey pour l’avoir déjà programmé en 2013 avec une exposition vivante qui avait fait grand bruit, Exhibit B., à cause de l’audace et la force iconoclaste de son propos. Brett Bailey y présentait en effet une série de tableaux évoquant les méfaits du colonialisme. Ce n’était cependant rien comparé à ce qui se passa lors de la tournée de l’exposition au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis (93), certains détracteurs estimant soudainement que Brett Bailey reproduisait purement et simplement le racisme qu’il prétendait dénoncer…

Avec Samson, son dernier spectacle (le terme n’est peut-être pas tout à fait adéquat pour la proposition qu’il nous donne cette fois-ci),Brett Baileyne risque guère de provoquer une telle controverse, sauf à être dans le refus absolu de son propos et de sa résolution scénique. Sa production est d’une force, voire d’une violence inouïes. L’artiste sud-africain reprend à son compte le mythe biblique du fils de Manoach dont la naissance, avec une mère stérile visitée par un ange lui annonçant qu’elle enfantera, tient déjà du miracle. Enfant « miraculeux » donc, Samson est également doté d’une force extraordinaire. Grâce, selon la Bible, à la longueur de ses cheveux qu’il n’a jamais coupés… Anecdote que l’on retrouve dans le récit de Brett Bailey, mais qui n’est sans doute pas forcément dans l’ordre de ses préoccupations majeures.

Ce n’est pas tant la narration du mythe de Samson, plutôt riche en soi, qui l’intéresse même s’il en saisit quelques éléments, que la résolution scénique de l’ensemble résolument tourné vers la mise en place d’un authentique rituel. Le tout nous renvoie à la violence du monde d’aujourd’hui, celle liée à la colonisation (« de la dépossession coloniale au pillage néocolonial des ressources »), aux migrations, aux oppressions diverses et variées (racistes et xénophobes) subies ici et là jour après jour, aux migrations…

L’équipe qu’il lance sur le plateau qu’elle occupe au sens littéral du terme, musicien et autres techniciens œuvrant à vue sur un côté de la scène, autour de la figure centrale de Samson, le danseur-chorégraphe, mais aussi sangoma, un guérisseur dans la tradition du nord du Mozambique, Elvis Sibeko, nous envoûte littéralement. Ce qui se donne sur le plateau, l’énergie dégagée par l’ensemble dans son apparent désordre même, est fascinant. Vers la fin du cérémonial, lorsque la voix de la soprano Hiengiwe Mkhwanazi s’élève dans un extrait de Samson et Dalila en contrepoint à la violence de la douleur subie par Elvis Sibeko, on reste saisi d’émotion. Jean-Pierre Han

Samson, de Brett Bailey. Gymnase du lycée Aubanel, jusqu’au 13/07 à 18h00.

à lire aussi :

En accompagnement de Mister Tambourine man d’Eugène Durif, le spectacle itinérant programmé dans le In du Festival d’Avignon, la revue Frictions publie un tiré à part de son prochain numéro (34) qui sortira à l’automne prochain.

Il contient des contributions écrites de l’auteur, de la metteure en scène Karelle Prugnaud et des deux interprètes, Nikolaus Holz et Denis Lavant. Ce fascicule, d’une soixantaine de pages, est vendu au prix de 5€.

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Peer Gynt sort du bois !

Jusqu’au 1er août, au Théâtre du Peuple de Bussang (88), Anne-Laure Liégeois propose Peer Gynt, la pièce d’Henrik Ibsen. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice ! Avec une bande de comédiens, amateurs et professionnels mêlés, réjouissante et virevoltante à l’image de leur héros au tempérament controversé.

Dans notre imaginaire, s’imposent en mémoire les images d’un Peer Gynt flamboyant. Interprété par la troupe de la Comédie Française en 2012 sous la verrière du Grand Palais à Paris, dirigé par Eric Ruf avec un époustouflant Hervé Pierre dans le rôle-titre… Dix ans plus tard, la magie opère de nouveau ! Dans la cathédrale de bois de Bussang dédiée aux arts vivants, « Pour l’art et pour l’humanité », la metteure en scène Anne-Laure Liégeois relève le défi avec intelligence et talent. Dans une mise en scène dépouillée, sans artifices mais non sans malice… Comme le héros qui vagabonde d’un monde à l’autre, du royaume des trolls aux empires esclavagistes, le regard du spectateur erre entre rêve et réalité. De l’univers fantaisiste à la question existentialiste dont jamais Peer Gynt ne se départit : qui suis-je ? Comment devenir et rester moi-même, au gré des fluctuations de la vie ?

Du début à la fin de l’œuvre d’Henrik Ibsen, l’interrogation est lancinante. « Tu n’es qu’un bon à rien, fainéant et menteur », tempête la mère de Peer aux premières répliques, « je deviendrai riche et roi, tu seras fier de moi », rétorque le fils avec gouaille et conviction. Lui, l’enfant du peuple, fils de paysan miséreux, n’aurait-il donc pas droit de rêver à plus humaine condition, à un avenir dépouillé de ses guenilles et de la faim au ventre ? Ibsen sait de quoi il parle, il connaît bien cette campagne norvégienne en cette fin de XIXème siècle, lui le révolté abreuvé des idéaux révolutionnaires de la France de 1848. Il est aussi nourri de la littérature scandinave populaire enracinée dans les contes et légendes, dans les histoires de trolls et de figures fantasmagoriques. Per Gynt ? Le Don Quichotte nordique en quête de lui-même par monts et glaciers, vallées et forêts.

Un homme aux nobles idéaux qui bouscule les convenances, se moque des pouvoirs en place comme ce ridicule roi des trolls, vit dans l’instant au risque d’y perdre son âme, toujours en instance de rachat à chaque trahison et défection… Un être au tempérament complexe, certainement responsable mais pas forcément coupable, pétri de contradictions, jamais oublieux de ses rêves d’amour et d’humanité, pourtant sujet aux pires exactions pour atteindre son inaccessible étoile : se jouer de Solveig sa bien-aimée, faire commerce d’esclaves, se complaire de la mort des autres pour sauver sa peau… Ibsen nous entraîne sur ce chemin initiatique que tout humain se doit d’emprunter : au cœur de nos utopies et convictions, n’avons-nous jamais fauté ou trahi, saurons-nous jamais fauter ni trahir ? La vie n’est peut-être jamais un long fleuve tranquille.

Comme pour exorciser le dilemme, deux Peer Gynt foulent les planches de Bussang. L’un jeune l’autre adulte, Ulysse et Olivier Dutilloy, le fils et le père… Tous les deux habités par leur personnage, criants d’humour et de vérité, maniant drame et fantaisie sans vergogne, la parole ingénue du jeune intrépide face au regard attendri du patriarche désabusé. Les deux, à tour de rôle, se jouant d’un étrange praticable, mystérieux embarcadère pour passer d’un monde à l’autre, naviguer d’un continent l’autre. Peer Gynt ? Une histoire de famille au final, d’une génération l’autre… Celle d’une mère et de son fils, d’un amant et de sa belle, une affaire de reconnaissance et de transmission quand des parents songent à un avenir autre pour leurs enfants.

Sur le plateau de Bussang, la troupe s’en donne à cœur joie. Amateurs et professionnels comme le veut la tradition du lieu, tous excellents, Anne-Laure Liégeois les conduisant de cour à jardin de main de maître… Pas d’artifices, seul un oignon à peler pour illustrer la fuite du temps, une grande louche pour soupeser la valeur d’une vie, quelques tentures pour imager le parcours du combattant, la nudité du décor pour exhaler la tendresse des sentiments.

à l’heure où les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent pour laisser le héros déchu disparaître dans les bois, la nostalgie nous surprend. « Ici, je respire librement dans le vent qui souffle. Ici, on entend le sapin murmurer. Ici, je suis chez moi », confesse Peer Gynt. Ici, pour si bon Festin, nous étions chez nous. Ici, invités à la table de Bussang, vous serez chez vous. Yonnel Liégeois, Christophe Raynaud de Lage pour les photos.

Jusqu’au 01/08, du jeudi au dimanche, 15h. Théâtre du Peuple-Maurice Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48).

à voir aussi :

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, du 24/07 au 04/09, chaque week-end à 12h00. De Stig Dagerman, avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen pour la création musicale. Un oratorio électro-rock, un texte court et de grande beauté : un hymne à la vie, une ode à la liberté ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang, le directeur du Théâtre du Peuple lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Y.L.

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Axel Kahn, au bout du chemin

éminent généticien et cancérologue, homme de science et de conscience, Axel Kahn est décédé le 6 juillet. Sur son blog et au micro de France Inter, il avait livré publiquement son état de santé, surtout son regard face à la mort. Souriant et serein, interpellant.

L’attitude face à la mort lorsqu’elle n’est pas d’actualité est très diverse selon les êtres.

La plupart des gens jeunes en exorcise jusqu’à l’idée, ce qui constitue une mesure d’auto protection efficace. Cette insouciance de la mort est à peine entamée par les deuils des anciens, rangés dans une autre catégorie que les vivants.

Certains à l’inverse vivent dans la terreur de la camarde qui jette son ombre sur leur vie entière.

Les métiers de la mort ( pompes funèbres, fossoyeurs, notaires…) la banalisent et s’en dissocient en général. De même les soignants et médecins. Je suis dans ce cas, la mort m’est habituelle depuis si longtemps, elle ne m’obsède pas.

Il n’empêche, j’ai depuis longtemps la curiosité de ce que sera mon attitude devant la mort. Il y a ce que l’on désire qu’elle soit et ce qu’elle est. Des croyants sincères qui ne doutent pas du royaume de Dieu sont submergés par la terreur lorsqu’elle s’annonce.

Tel n’est pas mon cas. Je vais mourir, bientôt. Tout traitement à visée curative, ou même frénatrice, est désormais sans objet. Reste à raisonnablement atténuer les douleurs. Or, je suis comme j’espérais être : d’une totale sérénité. Je souris quand mes collègues médecins me demandent si la prescription d’un anxiolytique me soulagerait. De rien, en fait, je ne ressens aucune anxiété. Ni espoir – je ne fais toujours pas l’hypothèse du bon Dieu -, ni angoisse. Un certain soulagement plutôt.

La mort me laisse impassible, je la nargue. J’ai plus de difficulté à mépriser la douleur mais ma résistance est grande. Alors, je me prêterai bien entendu aux traitements pour l’atténuer, pour ralentir le mal. Ce n’est cependant pas là mon objectif principal. L’itinéraire ultime d’une vie, si elle est raisonnablement préservée de la souffrance intolérable qui annihile la volonté, n’est pas le moins intéressant. J’y pensais, j’y suis, curieux de vérifier, comme je l’ai écrit, qu’il est possible “d’être humain, pleinement”, jusqu’au bout du chemin. Le temps étant compté, s’efforcer de faire de chacun de ses pas une action utile à ce qui vaut pour soi, utile aux combats menés, est un défi exaltant. Intéressant, ai-je dit, vraiment. C’est aussi un chemin que l’on parcourt seul, la marche solitaire ne me fait pas peur. Oscar Wilde disait vouloir faire de sa vie un chef d’œuvre. Ce fut globalement un échec. Peut-on de sa mort faire un chef d’œuvre ? Sans doute pas mais l’idée de le tenter m’effleure. Un chef d’œuvre pour moi, bien entendu, pour moi seul. Plus qu’une vanité, je vois dans la folie d’un tel défi l’exigence de n’avoir jamais la mort comme seul projet.

Selon moi, limiter la vie au désir de ne pas mourir est absurde. J’ai par exemple souvent écrit que lorsque je ne marcherai plus, je serai mort. Il y aura un petit décalage puisque je ne marche plus, mais il sera bref. Alors, des pensées belles m’assaillent, celles de mes amours, de mes enfants, des miens, de mes amis, des fleurs et des levers de soleil cristallins. Alors, épuisé, je suis bien.

Il a fallu pour cela que je réussisse à « faire mon devoir », à assurer le coup, à dédramatiser ma disparition. À La Ligue contre le cancer, j’ai le sentiment d’avoir fait au mieux. Mon travail de transmission m’a beaucoup occupé, aussi. Je ne pouvais faire plus. Je suis passé de la présidence d’un bureau national de La Ligue le matin à la salle d’opération l’après-midi. Presque idéal. Alors, souriant et apaisé, je vous dis au revoir, amis.

Axel Kahn

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Valletti, de la tête au cœur

Jusqu’au 04 juillet, au Théâtre du Rond-Point, Hovnatan Avédikian met en scène la Baie des Anges. Une pièce de Serge Valletti qui côtoie le film noir, le drame, voire le mélo d’une histoire de famille corse. Sans oublier Hamlet, dans une mise en scène de Gérard Watkins, au Théâtre de la Tempête.

Serge Valletti a écrit Baie des anges. Ce texte, Hovnatan Avédikian le met en scène (1). La genèse de l’aventure n’est pas banale. En 2016, Hovnatan présente à l’auteur le producteur de cinéma Faramarz Khalaj, lequel lui confie l’histoire, taraudante, d’un ami cher qui s’est suicidé. Valletti l’écoute, l’enregistre, prend des notes. Le texte naît de cette commande affective. Il en est imprégné.

Ils sont trois en scène. Il y a Gérard, d’un « certain âge » : rôle créé par David Ayala, acteur puissant qu’une vacherie de cas contact a un temps empêché et qui, depuis, est en alternance avec Hovnatan. Nicolas Rappo joue Armand, « bien plus jeune ». Joséphine Garreau joue la Fille (« 19 ans »). Ils sont censés répéter la pièce en train de se faire et de quasi s’inventer à vue, dans un fatras de meubles recouverts de housses blanches (scénographie de Marion Gervais). Gérard et Armand cherchent un début impossible. Faut-il commencer comme dans Boulevard du crépuscule, le film de Billy Wilder, où le type mort dans la piscine raconte sa vie en voix off  ?

On embauche la Fille, découverte ondulant en ombres chinoises sur un écran en drap déroulé. Elle récite un poème de Baudelaire (il y en aura encore deux, fougueusement distillés avec une délicieuse pointe d’accent). Le récit en miettes prend corps à grand renfort de répliques coupantes et d’allusions drolatiques, bref tout ce qui fait le style Valletti, une sorte d’understatement (euphémisme) du Sud, où la mise en boîte généralisée côtoie le film noir, le drame, voire le mélo d’une histoire de famille corse où est maudite la femme qui n’a pas su garder son mari et dont le fils, qui a si bien réussi, met fin à ses jours à la date même du trépas de sa mère…

Le tout, de grandes secousses pathétiques en descriptions suaves de la nature niçoise, accouche d’un théâtre du feu de Dieu, au sein d’une poétique de scène qui enchante l’esprit. Grâce au plaisir du don prodigué par les acteurs, changeant d’humeur et de peau à tout berzingue au bal des mots dits, ponctués par à-coups d’incursions sonores hollywoodiennes (Luc Martinez, Éric Pedini), sous les lumières et les ombres tranchantes conçues par Stéphane Garcin.

Cela sent tout du long l’amitié sincère sans tambours ni trompettes, quand la tête passe généreusement par le cœur. Jean-Pierre Léonardini

(1) Jusqu’au 4/07, au Théâtre du Rond-Point (75), Paris 8e

à voir aussi :

Jusqu’au 10 juillet, au Théâtre de la Tempête : le fils du roi du Danemark, Hamlet, donne rendez-vous aux spectateurs de La Cartoucherie. Pour poser la question qui tue : tout est-il définitivement pourri dans ce royaume-ci et dans d’autres plus proches de nous qui, depuis, ont pris nom de république ? Une version décoiffante de la pièce de Shakespeare, orchestrée par le metteur en scène Gérard Watkins ! Dans une toute nouvelle traduction d’abord, ensuite en faisant endosser le rôle du prince à une femme : un retour à la tradition qui n’est pas exempt d’interrogations au temps présent… C’est la grande comédienne Anne Alvaro qui incarne « cet esprit chancelant au bord du gouffre » au cœur d’une troupe survoltée. La folie, miroir absolu de notre société comme monde instable et transitoire ? « That is the question » ! Yonnel Liégeois

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De Ouagadougou à Nantes, les Récréâtrales

Avec les Récréâtrales, Nantes, la capitale de Loire-Atlantique, donne à voir la création d’Afrique de l’Ouest. Sous toutes ses formes, jusqu’au 2 juillet. Et réinventant, pour l’occasion, une grande fête populaire.

À Nantes, les Récréâtrales ne passent pas inaperçues. La métropole de la Loire-Atlantique a pris ses quartiers africains depuis le 22 juin, pour célébrer jusqu’au 2 juillet ce festival. Le plus innovant et pérenne de l’Afrique de l’Ouest, fondé en 2002 à Ouagadougou au Burkina Faso et dirigé par Aristide Tarnagda. L’ambitieux projet, qui s’inscrit dans le cadre de la saison Africa 2020, piloté avec Catherine Blondeau, directrice du Grand T et Nolwenn Bihan, directrice artistique du Théâtre universitaire, devait se décliner en décembre 2020. Son report à l’été, après la pandémie et le confinement, qui permet une reconfiguration des espaces en lieu d’accueil festif – notamment la reproduction de la mythique rue 9.32 de Bougsemtenga, quartier populaire où se déroulent les spectacles dans les cours familiales –, est aussi une histoire de solidarité et d’engagement. Cela se traduit également par un projet de coopération à la formation sur trois ans pour sept jeunes régisseurs africains.

Théâtre, danse, musique, lecture, poésie, palabres, créations et reprises sont au programme. Dont le sublime M’appelle Mohamed Ali, de Dieudonné Niangouna, ou Traces, de Felwine Sarr interprétés à fleur de peau et de voix par Étienne Minoungou. C’est Que ta volonté soit kin, du Congolais Sinzo Aanza, mis en scène par Aristide Tarnagda, qui en a fait l’ouverture en majesté avec une troupe panafricaine de près d’une dizaine de comédiens qui donnent à éprouver, entre violence et poésie, la vie quotidienne à Kinshasa. La pièce est reprise aux Ateliers Berthier, du 30 juin au 10 juillet.

Des femmes tout feu tout flamme

Dans Mailles, sa nouvelle création, qu’on verra aussi en tournée, Dorothée Munyaneza produit un véritable effet de souffle. Auteure, musicienne et chorégraphe née au Rwanda et installée en France, elle a beaucoup écrit sur la guerre et le génocide qui ont détruit son pays. Avec cinq autres danseuses, Ife Day, Yinka Esi Graves, Asmaa Jama, Elsa Mulder, Nido Uwera, elles explorent cette fois leur propre reconstruction et celle de toutes les femmes. Feu et flamme, elles disent, chantent, tracent des diagonales et des éclats comme des haïkus. S’emparent de la technique – dont le surprenant martèlement du zapateo – et de la transe.

Ensemble et uniques, elles composent et décomposent le geste et la respiration. Sur le plateau, dans la scénographie de Vincent Gadras et les lumières de Christian Dubet, pendent des tissus et des robes qui évoquent la mangrove. Aucune indication de lieu, si ce n’est l’évocation de l’exil qui appelle à la force et au combat. Le chant qui clôt cette magnifique performance, Gracias a la vida que me ha dado tanto, nous va droit au cœur et fait trembler notre épiderme.

Signalons encore, venue du festival Kinani de Maputo, Incendios, une version mozambicaine de la pièce culte de Wajdi Mouawad, transposée dans le cadre de la guerre civile – 1977-1992 – qui a déchiré le pays de Victor de Oliveira (donnée à la MC93 de Bobigny, du 3 au 6 juillet). Et deux autres créations chorégraphiques, O bom Combate de Edna Jaime et Let’s Talk de Janeth Mulapha, qui apportent un propos et un regard sur l’ancienne colonie portugaise dont la vitalité artistique demeure méconnue. Marina Da Silva

Les Récréâtrales : jusqu’au 2 juillet au Grand T (02.51.88.25.25), leGrandT. fr, et au TU-Nantes (02.53.52.23.80), Tunantes.fr

à voir aussi :

Jusqu’au 09/07, au Théâtre de la Tempête : Élémentaire. Seul en scène, Sébastien raconte son histoire : alors qu’il est comédien de métier, il fait sa première rentrée scolaire en tant que prof des écoles. Un tableau et un bureau pour tout décor, Sébastien Bravard conte son expérience authentique, ses peurs et ses doutes, ses joies et plaisirs aussi au contact de ces 27 têtes pas forcément blondes ! Dans la mise en scène de Clément Poirée, un texte qui gomme les aspérités au profit de l’intériorité, une interprétation toute en délicatesse et tendresse ! Au fil des semaines et des mois, entre prouesses pédagogiques et ratés de la photocopieuse, le déroulé d’une classe au quotidien quand la cloche sonne la fin de la récré ou l’heure des vacances d’été. Yonnel Liégeois

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Julien Bouffier refait le match

Le 1er juillet, au théâtre Jean-Vilar de Vitry (94), Julien Bouffier plonge Dans la foule ! À l’heure où l’Euro de football bat son plein, le ballon rond s’invite sur la scène. Une adaptation du roman de Laurent Mauvignier, narrant la tragédie du stade du Heysel. Une mise en abîme où les destins basculent, les amours trépassent.

Ils viennent de France, d’Italie, d’Angleterre et d’ailleurs… Ils arrivent, en fait, de toute l’Europe pour assister à la finale de la Ligue des champions qui se joue à Bruxelles entre la Juventus de Turin et Liverpool. Des femmes et hommes jeunes pour beaucoup, l’esprit à la fête en ce mois de mai 1985, les yeux rivés sur les crampons qui foulent le gazon. Jusqu’au moment fatidique où la tribune tremble et frémit : 450 blessés, 39 morts.

Dans la fièvre du samedi soir, ils sont là, impatients et surexcités, dans la foule : les français Jeff et Tonino, l’anglais Geoff et ses frères, les jeunes mariés italiens Tana et Francesco… Revêtus des maillots de leurs équipes favorites, ils jonglent avec le ballon sur la scène du théâtre Jean-Claude-Carrière de Montpellier, lors de la création en ce Printemps des comédiens. Les projecteurs scintillent, les filets tremblent quand le rond de cuir franchit la ligne de but. à cette heure-là, l’ambiance est encore à la fête, même si ultras et hooligans ont déjà démontré de quoi ils étaient capables dans les rues de Bruxelles. Geoff s’est laissé convaincre, le ballon rond n’est pas sa passion, il accompagne seulement ses frères et leurs copains: tous des mordus, des fans, des durs à la castagne pour afficher ferveur et soutien à leur club favori, presque la haine au bout des poings contre les supporters adverses. Qui explosera plus tard : une tragédie, une catastrophe humaine et sportive. Pour un match de foot, tout çà pour çà !

En des pages sensibles et prenantes, Laurent Mauvignier avait narré l’événement, Dans la foule tentait d’exorciser le malheur. Un roman dont s’empare aujourd’hui avec talent Julien Bouffier pour faire œuvre théâtrale. Quand Mauvignier et Bouffier s’engagent à refaire le match, tous les deux vainqueurs, c’est un résultat nul mais prometteur : pour l’émotion contenue et l’élégance de la plume du premier, pour le regard tout à la fois réaliste et poétique du second… Grâce aux jeux de lumière, aux dialogues en français-italien-anglais qui se mêlent et s’entremêlent, à la vidéo qui scrute au plus près corps et gestes des protagonistes emportés dans le mouvement de foule mortifère. Qui crient, gémissent, étouffent, appellent au secours, ne veulent point lâcher la main de la bien-aimée, Tana et Francesco venus là pour leur voyage de noces. Lui ne s’en relèvera pas, bousculé, écrasé, piétiné. Pour elle, ce seront des lendemains qui déchantent entre tentatives de suicide et dégoût de la vie. La fête est finie, tristes les jours à venir : la honte pour Geoff en arpentant solitaire les rues de Liverpool, les nuits hantées de cauchemars pour Jeff et Tonino, les forces de sécurité laxistes et surpassées, un procès à suivre indigne et bâclé.

Julien Bouffier réussit son pari : dépasser l’événementiel pour donner à penser sur la fragilité de la vie, sonder les cœurs à l’heure où les corps basculent dans la tourmente et l’épouvante. Comment faire face à l’inimaginable, comment le surmonter et s’en relever ? Des questions plutôt incongrues à propos d’une compétition sportive. Depuis, entre séismes naturels et tueries intégristes, on a connu pire… Sur scène comme dans la vie réelle, en ultime dénouement, la parole est laissée aux survivants. Yonnel Liégeois

Le 01/07 à 20h, au théâtre Jean-Vilar de Vitry sur Seine (94). Les 24 et 25/09, au théâtre Paris-Villette.

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De bonnes nouvelles à Sartrouville !

Jusqu’au 3 juillet, sur la scène du théâtre de Sartrouville, le directeur et metteur en scène Sylvain Maurice propose Short Stories. Un spectacle composé de six histoires courtes de Raymond Carver, l’auteur américain orfèvre de la nouvelle. Entre musique jazzy et univers nostalgique, un regard tout à la fois plaintif et jouissif.

L’homme de théâtre est un expert en l’adaptation des œuvres littéraires, Sylvain Maurice en a fait la preuve avec ses mises en scène antérieures. Le directeur du CDN de Sartrouville s’attaque cette fois à une écriture complexe, les nouvelles de l’auteur américain Raymond Carver. Autant de courts textes que d’intrigues diverses, de longs monologues intérieurs à des dialogues parfois fort épicés, toujours la peinture de petites gens du quotidien ballotés entre existence routinière et impromptus de la vie, cocasses ou tragiques…

Parmi les dizaines de nouvelles du maître en écriture, il fallait trier pour composer Short Stories. : ses recueils de nouvelles sont légion ! Il ne désirait rien d’autre qu’« écrire des histoires, c’est tout », raconte Tess Gallagher, son épouse et veuve, à Martine Laval dans les colonnes de Télérama. « Seuls lui importaient ses personnages. Comme John Steinbeck ou Flannery O’Connor, Ray voulait offrir la littérature à ces gens-là, ceux qui avaient à se battre dans la vie, ceux qui n’avaient rien que leurs mains ou leurs cœurs, même foutraques. Il voulait leur donner la chance d’être un jour des héros, leur inventer une noblesse ».

« J’ai choisi six nouvelles parmi les plus reconnues, celles qui sont des classiques », explique le metteur en scène. L’enjeu ? « Montrer le thème du couple sous des angles différents, comme un jeu cubiste : chaque situation est regardée d’un point de vue singulier ». Le couple ? Le « gros mot » est lâché, ce sont bien des histoires de couples qui nous sont ici contées. Et de la plus belle des manières, sans machinerie superflue : juste la langue, le mot juste prononcé avec justesse par six comédiens dans la maîtrise parfaite de leur art et, comme à l’ordinaire, subtilement mis en lumière ! Décidemment, Sylvain Maurice ne cesse de nous surprendre avec ses arches, triangles, ronds et carrés multicolores qui focalisent notre regard, nous hypnotisent pour mieux entendre et comprendre ce qui se joue sur scène. Un jeu de miroirs colorés qui n’est pas qu’artifice, une palette de couleurs qui se veut écriture aussi, nous donnant à saisir autrement la diversité de caractères des protagonistes, leur fragilité ou leur détresse dans la multiplicité des situations.

Ils ne manquent pas d’humour parfois, ces hommes et femmes unis pour le meilleur comme pour le pire, ils montrent surtout leurs failles, leurs fêlures, leur solitude devant l’inattendu ou l’adversité. De la surveillance de l’appartement des voisins à la perte d’un enfant, si l’alcool fort est souvent réconfort, les bons petits pains tout juste sortis du four ne réchauffent pas forcément les cœurs ! De la scène à la salle, la compassion fraie son chemin. Soutenue par la musique omniprésente de Dayan Korolic. Sur le plateau de Sartrouville, on est loin, bien loin de l’univers de Short Cuts, le film de Robert Altman. Certes, les personnages de Carver sont souvent révoltés ou en colère devant leur propre impuissance, jamais agressifs ou méchants. Ils sont humains. Short Stories ? Six histoires d’humains qui nous ressemblent, nous rassemblent : trop humains parfois, comme nous tous, alternant selon l’humeur du jour regards plaintifs et désirs jouissifs. Yonnel Liégeois

Les six nouvelles qui composent le spectacle Voisins de palier, Vous êtes docteur ?, Parlez-moi d’amour, Obèse, L’Aspiration, Une petite douceur. Les œuvres de Raymond Carver sont disponibles aux éditions de L’Olivier.

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Solaris, l’espace du dedans

En 1961, l’URSS envoie un premier homme dans l’espace. La même année, Stanislas Lem écrit Solaris. Un roman fascinant qui inspira le cinéma, dont s’empare aujourd’hui le metteur en scène Pascal Kirsch à la MC2 de Grenoble. Un voyage dans l’espace qui nous plonge au plus profond de nous-mêmes.

Que l’on ne se méprenne pas : à considérer ce que développe Solaris, roman de « science-fiction » écrit en 1961 par le polonais Stanislas Lem – un maître du genre – on serait tout naturellement enclin à penser que nous sommes invités à naviguer, avec les protagonistes, dans les espaces interstellaires. Une énième « odyssée de l’espace » avant l’heure (et avant le film de Stanley Kubrick), pour ainsi dire. Or, à y regarder d’un peu plus près et à mieux envisager les choses, c’est plutôt à une formidable exploration de « l’espace du dedans », pour reprendre l’expression d’Henri Michaux, qu’il nous est proposé d’assister.

Un espace profondément enfoui au plus profond de notre humaine nature. Celle, en l’occurrence, des trois derniers occupants sur les 68 initialement envoyés dans la station orbitale pour y poursuivre leur travail de recherche essentiellement consacré à la planète Solaris. C’est cette progressive et passionnante mise au jour qu’il nous est donné de voir avec les protagonistes, et plus particulièrement l’un d’entre eux, un certain Kris Kelvin envoyé dans la station comme observateur pour prendre le pouls de ce qui est en train de se passer qui est pour le moins troublant sinon inquiétant. Solaris a un unique habitant : un gigantesque et très évolué océan qui se refuse à toute tentative de contact avec l’équipage.

En réplique à d’éventuelles interventions humaines visant à le faire disparaître (cela nous rappelle qu’à la date de la rédaction du livre de Stanislas Lem, nous sommes en pleine guerre froide et que le spectre d’une agression nucléaire est présent dans tous les esprits), il semble s’en prendre directement à la « matière grise » des occupants de la station orbitale. Ceux-ci sont en proie à d’étranges phénomènes psychiques, et Kriss Kelvin ne sera pas le dernier à en être victime, bien au contraire. Avec lui, dont la femme s’est suicidée dix ans auparavant, ce dont il se sent responsable, les choses vont même prendre une tournure à la fois fantastique et dramatique. Car sa femme (son double artificiellement créé dans son cerveau par l’océan), dont il ne peut plus très amoureusement se déprendre, réapparaît !…

Le lecteur de Lem, également auteur de romans policiers, est « pris » à son tour jusqu’à la dernière ligne du livre qui s’abstient cependant de clore quoi que ce soit. Rien d’étonnant si télévision, cinéma (notamment avec Andreï Tarkovski) et opéra ne se sont pas privés de s’emparer du sujet. Pascal Kirsch et son équipe s’ajoutent donc à la liste, dans le domaine théâtral. Et c’est une pure réussite. Le metteur en scène qui a lui-même assumé l’adaptation de l’ouvrage et sa « conception » est-il ajouté – petite précision qui en dit long sur son geste théâtral – maintient de bout en bout la tension du sujet et de son mystère. Le paradoxe voulant que, alors que nous sommes censés naviguer dans l’infini de l’espace sidéral, nous nous retrouvions dans le huis clos (à trois personnages donc) de la station orbitale, inventée en toute beauté par Sallahdyn Khatir, avec son sol (mais le sol existe-t-il vraiment dans une station orbitale ?) composé de sortes de briques creuses alignées de manière géométrique dont la disposition ou la matière ne permet pas aux personnages d’être en équilibre stable, et alors qu’une vaste coupole blanche posée sur le plateau en début de spectacle s’élèvera par la suite au-dessus des protagonistes dans une position d’observation et de menace permanente.

C’est donc dans ce nouvel univers – vaste espace confiné – que se joue cette plongée dans l’espace du dedans des protagonistes dans une tension dramatique de tous les instants que les acteurs, Yann Boudaud, Marina Keltchewsky, Vincent Guédon, Élios Noël (en alternance avec Éric Caruso), François Tizon et Charles-Henri Wolf, maintiennent avec beaucoup de conviction. Le tout dans l’environnement musical et sonore de Richard Comte et de Lucie Laricq qui, pour être discret, n’en est pas moins prégnant et efficace. Jean-Pierre Han

Du 1er au 3 juillet, à la MC2 Grenoble

à VOIR AUSSI :

Jusqu’au 23 juin, sur la scène du Rond-Point (75), Denis Lavant et Samuel Mercer s’emparent des fulgurances et fantasmagories langagières de Roland Dubillard. L’un au crâne dégarni et corps déjanté, l’autre jeune-beau et svelte, les deux incarnent à tour de rôle et au fil de sa vie, dans Je ne suis pas de moi, l’écrivain et dramaturge disparu en 2011. Après les Diablogues superbement interprétés en ce même lieu par Jacques Gamblin et François Morel, entre chutes fort désarticulées et moult lampées alcoolisées, un autre couple malaxe, triture et régurgite les aphorismes-logorrhées-sentences-pensées et absurdités consignées dans le millier de pages des Carnets en marge du maître. Avec un Lavant désarmant de démesure et d’un naturel confondant quand les mots désertent tête et bouche pour s’extirper du ventre et des tripes. Pas des propos tombés du ciel, un phrasé mâché-avalé-digéré, une nourriture terrestre servie sur table d’hôte. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 10 juillet, sur la scène du théâtre de la Colline (75), Annick Bergeron revêt les habits des Sœurs ! Un « seule en scène » fulgurant et palpitant, peuplé de voix et de présences fantomatiques, quand l’héroïne fait retour sur sa vie, ses racines et ses origines… Il neige fort au Canada, mais la tempête sévit aussi sous le crâne de Geneviève, la brillante avocate bloquée dans une chambre d’hôtel de luxe : outre les flocons tombés du ciel, un banal grain de sable dans la suite de ce palace d’Ottawa (dont nous tairons la teneur) lui fait péter les plombs et perdre la tête : entre agitation quotidienne et vide de l’existence, quelle place laissée à l’amour et l’amitié, à nos proches et aux êtres qui nous sont chers ? Entre humour et dérision, rire et tragédie, désormais plus rien ne sera comme avant. Une pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, le maître des lieux, dans un dispositif scénique qui mêle avec justesse et talent musique et vidéo. Y.L.

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Fromanger, Rouge soleil !

Le rouge fut la couleur de sa vie, de ses engagements, de son œuvre. Qui ne fit jamais de l’ombre au soleil de ses derniers tableaux ! Ami de Prévert, compagnon de route de César et Giacometti, partenaire privilégié de Foucault et Deleuze, Gérard Fromanger s’est éteint le 18 juin. Un créateur atypique, rebelle en Mai 68, qui érigea la rue en atelier, le peuple des humains en modèle, la photo en tableau. Un moment fort, notre rencontre lors de l’exposition au Musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Un homme à l’esprit vrillant de jeunesse et l’œil de malice, la main toujours aussi chaleureuse. En hommage à l’artiste, Chantiers de culture remet en ligne l’article qui lui était alors consacré. Yonnel Liégeois

GERARD FROMANGER, HAUT LES COULEURS !

Jusqu’en janvier 21, le musée des Beaux-Arts de Caen consacrait son espace au peintre Gérard Fromanger, héraut de la rue et des couleurs. Une exposition devenue inaccessible au public, en raison de la pandémie et de la fermeture des musées… Une rétrospective, une soixante d’œuvres composées entre 1966 et 2018, à savourer en visite virtuelle.

L’œil espiègle, le sourire en coin, l’artiste disserte avec une poignée de journalistes au rendez-vous de l’exposition que lui consacre le musée des Beaux-Arts de Caen, Annoncez la couleur ! Hormis la blancheur de la chevelure et quelques sérieux soucis de santé, Gérard Fromanger a conservé la fougue de la jeunesse. Celle du temps de Mai 68, au temps de l’occupation de l’école des Beaux-Arts de Paris et de la création de l’Atelier populaire…

« On ne voulait plus quitter l’école, on y vivait jour et nuit », se  souvient avec gourmandise le peintre, « c’était passionnant, il y avait ce rapport direct avec le peuple, les étudiants, les ouvriers. Pour des artistes comme nous, c’était formidable ». Un temps fort de création collective, avec au final le collage d’affiches à l’imagination débridée dans les usines et les rues de Paris. « En un mois, on va faire 800 affiches à 3 000 exemplaires, aussi bien pour les marins-pêcheurs de Boulogne que pour les postiers de Marseille ». Assorties de slogans qui marqueront les esprits : « La chienlit, c’est lui », « CRS-SS », « Sois jeune et tais-toi »…

« De 68, il me reste l’éblouissement », confesse l’homme qui ne renie rien. De l’implication de l’artiste dans son temps, « je suis dans le monde, pas devant le monde » à cette révélation que rapporte Claude Guibert, le commissaire de l’exposition, « pour  peindre la révolution, il fallait déjà révolutionner la peinture »… Depuis lors, il n’est pas surprenant que la couleur rouge s’impose durablement dans la palette de Fromanger ! « On dira plus tard le rouge-Fromanger, avec un trait  d’union ? », interroge François Busnel dans sa Grande librairie. « Comme le vert-Véronèse, le bleu-Klein, le rêve…», répond avec humour le peintre.

Dès ses premières créations, Souffle de mai et l’album de sérigraphies Le Rouge avec ces scènes d’émeutes et de barricades où les manifestants forment une immense marée rouge, elle  est là, présente, forte, puissante, sa couleur fétiche. Mais pas orpheline parce que, depuis 1966 avec Le Soleil inonde ma toile à Impression soleil levant 2019, c’est en fait une  myriade de couleurs qui explosent sur la  toile : du jaune flamboyant au bleu/vert/orange incandescents !

Si Soulages est l’homme du point noir, Fromanger est incontestablement le héraut de la couleur en ligne. Pour qui la rue, plus et mieux que l’atelier, est source première d’illumination, d’inspiration… De ce constat, naîtront son  rapport inconditionnel à la photographie et son attachement à l’idée de série. La multiplicité des tableaux pour signifier la diversité de la couleur et du mouvement : 25 puis 30 tableaux pour la série du Boulevard des Italiens dans les années 70, celle de La vie quotidienne en 84, celles des Batailles en 95 et Le Cœur fait ce qu’il veut en 2014.

Ami de Jacques Prévert, nourri de poésie, compagnon de route de César et Giacometti, le plasticien a pensé, travaillé et dialogué aussi en toute intimité avec des intellectuels de grand renom : Michel Foucault, Gilles Deleuze, Félix Guattari… Installé depuis les années 80 en Toscane, dans la campagne de Sienne, désormais Gérard Fromanger nourrit son œuvre encore plus intensément de lumière, de soleil, de couleurs. De mouvements aussi, plus précisément de martèlements : ceux de son cœur qui parfois bat trop la chamade ou s’essouffle, ceux de la planète au devenir toujours plus en danger.

De Fromanger l’insoumis à Fromanger l’intranquille, comme le suggère Claude Guibert, d’hier à aujourd’hui un même fil rouge en tout cas : sa passion pour l’humain au destin parsemé de tensions et d’interrogations ! Yonnel Liégeois

À lire, à découvrir :

– Paroles d’artistepar Gérard Fromanger (Éditions Fage, 64 pages et 31 illustrations, 6€50)

– Fromanger, de toutes les couleursEntretiens avec Laurent Greilsamer (Éditions Gallimard, 240 pages et 47 illustrations, 25€00)

– Le 1-hebdo, n°100Ce numéro double, exceptionnel, rend hommage au peintre Gérard Fromanger qui colore la une, avec un poster dédié à l’artiste (2€80)

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Le Concombre tombe le masque

Le Concombre masqué ne quittera plus son cactus ! Son créateur, Nikita Mandryka, est décédé le 13 juin. Inventeur de personnages loufoques au langage irrévérencieux, il fut un des piliers de Pif et fonda l’Écho des savanes.

Les lecteurs de Pif s’en souviennent : pas une semaine sans se plonger dans les aventures du Concombre masqué. On avait beau avoir 6 ans, 7 ans, on ne comprenait pas tout, mais quelque chose dans cet univers à la fois étrange et familier, loufoque et inventif, nous fascinait. Ce n’est que plus tard qu’on comprit combien ce Concombre – et ses potes de la bande dessinée d’à côté de la Jungle en folie – était un personnage irrévérencieux, capable de nous faire croire aux « bananes volantes », qui nous parlait d’araignées au plafond et prononçait, d’un ton docte : « La prochaine fois que j’entendrai des éléphants jouer dans le grenier… je descendrai à la cave jouer aux dominos ». V’lan ! prends ça dans les dents !

Nikita Mandryka est né à Bizerte, en Tunisie, en 1940. Son nom n’a rien de tunisien, il sonne même très russe. Normal, ses parents étaient russes, son père était resté fidèle au tsar et, comme beaucoup de « Russes blancs », il émigra vers d’autres cieux. Enfant, Mandryka conçoit un journal entièrement fait à la main, Super Digest, qui raconte des histoires de western et de science-fiction, huit pages qu’il fait vendre par son épicier. La famille s’installe ensuite au Maroc, près de Ouarzazate (Ouarzazate et mourir aurait pu être de lui), puis à Lons-le-Saunier. En 1958, Nikita a 18 ans et monte à Paris. Il est admis à l’Idhec (Institut des hautes études cinématographiques). Diplôme en poche, il ne sait pas, dit-il, « quoi faire en film. Après (s)on analyse, (il a) compris qu’(il) avai(t) choisi le cinéma pour (s)e faire (s)on propre cinéma ». Adieu cinoche, retour à la case BD.

En 1964, il collabore au journal Vaillant (l’ancêtre de Pif) et crée le Concombre masqué, un légume comme son nom l’indique, qui habite un cactus en forme de blockhaus quelque part dans le désert. Ses expressions favorites ? « Bretzel liquide ! » et « Rhône-Poulenc nationalisé ! ». La cucurbitacée ne se contente pas de jurer. Elle commente l’actualité – on est en plein gaullisme triomphant – et rétablit la justice, à l’égal d’un Spider-Man ou autre sombre héros. Le Concombre a beau habiter le désert, celui-ci est peuplé de « tromp’la mort » qui troublent régulièrement ses « siestouzes » ; on y croise des « sauterelles-langoustes », le « moine des sables », les peu recommandables frères Vini, Vidi et Vici, « blousons noirs champêtres » mais aussi le pirate « Ali Gator », le « Poireau besogneux »…

Son inspiration relève de la lecture de Lewis Carroll comme lorsqu’il utilise le mot « slictueux » venant directement d’un poème en mots-valises de l’auteur d’Alice au pays des merveilles. Nourri de surréalisme, il fait descendre la philosophie et l’absurde dans l’univers du cocasse. Dès sa première apparition, on questionne le Concombre : « Qui êtes-vous ? »  « Je ne sais pas, je suis masqué ». Il mêle Héraclite et Verlaine en parlant du légume « fabumeux » qui était toujours lui-même et cependant avait changé : « Tout change tout passe, la vie est un grand ruisseau ». En 1965, Mandryka entre à Pilote, où il crée la série des Clopinettes, qui font écho aux gags de Rubrique-à-brac de son copain Gotlib. Il y recrée également les aventures de son Concombre masqué. Mais, en 1972, Goscinny lui refuse une planche. Adieu Pilote.

Avec ses amis Gotlib et Claire Bretécher, il fonde  l’Écho des savanes où il créé les Aventures de Bitoniot, et de nouvelles histoires du Concombre. Il restera toujours fidèle à ses premières amours,  Pif, participant à toutes les tentatives de ressortie du magazine, puis se tournera vers la peinture dans ses dernières années. Il passera par l’abstraction pour approfondir les rapports de la forme et de la couleur, pour revenir à la figuration, comme une création de mondes qui semblent réels. Marie-José Sirach

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Éric Guéret a le feu sacré

Les métallurgistes de l’aciérie Ascoval de Saint-Saulve (59) ferraillent contre sa fermeture. Disponible en DVD, Le Feu sacré d’Éric Guéret témoigne d’une incroyable bataille pour la réindustrialisation. Chronique sociale, thriller politique, enquête…

Dans le nord de la France, à Saint-Saulve – commune de 11 000 habitants –, l’aciérie Ascoval, fleuron de la métallurgie française, est menacée de fermeture : ses 300 salariés ont une année pour trouver un repreneur. Après le soulagement de la reprise du site par Altifort, fin décembre 2018, nouveau coup de massue pour les ouvriers qui apprennent que le groupe ne peut réunir les fonds nécessaires à son projet… L’histoire est connue, elle a régulièrement défrayé l’actualité sociale depuis trois ans, elle s’est presque imposée comme une série dans les medias à couleur sociale et syndicale.

Dans Ascoval, la bataille de l’acier, le documentariste Éric Guéret suit une année de combat au plus près des ouvriers, des responsables syndicaux et de la direction. Conçu pour la télévision, ce récit avait été diffusé dans deux versions différentes sur France 3 et Public Sénat avant d’être accessible, un temps, sur Dailymotion. Mais après avoir partagé cette lutte emblématique et y avoir adhéré, le cinéaste est retourné sur les lieux pour filmer la reprise par British Steel. Le résultat ? Un nouveau film, destiné au cinéma sous le titre Le Feu sacré. Ponctué par un compteur qui marque les dates clefs des rebondissements successifs, le nouveau montage fait disparaître la voix off au profit des séquences de travail, de l’action syndicale et de la parole des ouvriers.

Les ouvriers crèvent l’écran

« La bataille pour sauver l’aciérie Ascoval est le symbole d’une lutte bien plus vaste qui nous concerne tous : face à la mondialisation, est-il possible de sauver l’industrie française ? ». Si le prologue du documentariste a disparu de la nouvelle version, la question reste au cœur du film. Tout y est : baisse drastique des coûts pour redevenir compétitif, chasse au « gaspillage », sacrifices financiers, chantage des repreneurs pour dénoncer les accords de temps de travail… Au fur et à mesure des ­réunions de négociations, des assemblées générales, des blocages et des allers-retours au ministère de l’Économie, se profile une casse en règle des acquis sociaux au nom de la sauvegarde de l’emploi. Dans la logique de l’actionnaire et principal client de l’aciérie, la multinationale Vallourec, les ouvriers sont une variable d’ajustement, un dégât collatéral secondaire. Ici, ce sont pourtant eux qui crèvent l’écran. Éric Guéret a visiblement gagné la confiance de ces hommes de tous âges. Il les filme collectivement, à chaque étape où se succèdent espoir, incrédulité, résignation, colère. Il réussit à capter leurs témoignages intimes, leurs récits de vie, leurs paroles, tristement sincères, qui s’opposent aux éléments de langage de la plupart des politiques qui, eux, portent la voix d’un État au mieux démuni, au pire complice, se cantonnant, malgré son statut d’actionnaire et ses participations financières,  aux effets d’annonce et à l’incantation.

Cinéma vérité

Des rebondissements invraisemblables montrent même une oligarchie empêtrée, en coulisses, dans des collusions nauséabondes qui confinent au scandale d’État. Devant les caméras, on fait mine de se démener en faveur de la reprise alors qu’en sous-main, on la sabote. L’analyse de la situation par Xavier Bertrand, ­président du conseil régional des Hauts-de-France, est un grand moment de cinéma-vérité quand il pointe « une volonté délibérée de saper le projet. Duplicité, tout simplement. […] On pourrait penser que c’est l’État qui dirige, comme ils ont [sic] 16 % de Vallourec. Eh bien non ! C’est Vallourec, avec sa situation inquiétante et aussi, je le dis, avec les très bonnes connexions, la proximité, les amitiés qu’ils ont au cœur de l’État, et pas seulement à Bercy,   qui tire complètement les ficelles ».

Entre tragédie, thriller politique et enquête

En suivant les tentatives des ouvriers pour sauver leurs emplois dans cette jungle, le film oscille entre tragédie, thriller politique et enquête. Il montre les gestes du métier, la complexité des processus de production, la pénibilité mais aussi la dignité et la fraternité masculine tirées de la culture des métallos. Derrière l’image indigne et caricaturale de bourrins noircis, on découvre des emplois hautement qualifiés qui transforment des déchets en matières de pointe et en valeur ajoutée. Des capacités de recyclage qui tranchent avec l’image obsolète qui leur colle à la peau. Eric Guéret refuse le film mémoire, le baroud d’honneur face à l’engloutissement programmé de l’industrie française. Il filme l’épopée de ces ouvriers – et de la direction qui fait corps avec eux – dans un mouvement perpétuel et refuse tout angélisme. L’action syndicale est montrée dans sa complexité, poussée par ses valeurs et confrontée à l’inégalité du rapport de force entre main-d’œuvre et capital. Font également partie du tableau les discordances entre CGT et CFDT – renvoyées dos à dos, sur ce coup –, discordances qui, face à l’urgence de l’unité syndicale dans ces circonstances, vont graduellement s’estomper. Dominique Martinez

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Danser la vie à la Ville

Dans ses divers espaces (Cardin, Les Abbesses), il s’en passe des choses au Théâtre de la Ville (75) ! Emmanuel Demarcy-Mota, son directeur, s’empare de la réouverture des lieux culturels pour proposer un programme artistique puissant et réjouissant jusqu’en juillet. Tour d’horizon

Dans la Marche des éléphants, Miguel Fragata invite enfants et adultes à une méditation sur le thème de la mort qu’il compose avec philosophie et poésie. Le metteur en scène et comédien portugais, qui a fondé à Lisbonne la compagnie Formiga atomica (Fourmi atomique) avec Inês Barahona, l’auteure de ce très joli texte qu’il dit en français avec un accent suave, est un conteur-né. Il installe immédiatement une relation de complicité avec la salle, qu’il va emmener en voyage à Thula-Thula, en Afrique du Sud, créant des paysages et manipulant une foule d’objets et de figurines sous des espaces de tulle.

La mort n’est pas effrayante

On y découvre Laurens, un Européen tombé amoureux du pays et fasciné par les éléphants auquel il se consacre entièrement. On y apprend tout de ces puissants animaux qui vivent en collectivité et dont « les bébés passent deux ans dans le ventre de leur mère avant de naître». Laurens tentera d’en sauver un dont les pattes ne le portaient pas. Sans y parvenir. Puis, quand ce sera à son tour de s’en aller, les trente et un éléphants du troupeau viendront veiller deux jours et deux nuits à la porte de sa maison, sans boire ni manger : « la vie continue », dans la jungle, la mort en fait partie. Elle n’est pas effrayante et on peut la regarder en face.

Chorégraphies du Portugal et d’Italie

Ce conte philosophique, qui se jouait jusqu’au 30/05 à l’espace Cardin, est l’un des cinq spectacles auxquels ont été réduits les Chantiers d’Europe. Les autres, de la danse d’Italie et du Portugal, auront lieu aux Abbesses entre le 16 juin et le 21 juillet. Un exploit qu’il a fallu construire contre la pandémie, qui avait conduit à l’annulation des Chantiers 2020, alors qu’ils sont une plateforme extrêmement importante pour la jeune création européenne. Pour Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Théâtre de la Ville et du Festival d’automne, « l’art et les artistes sont essentiels » et cela veut dire s’emparer de la réouverture des théâtres à pleines mains.

Israel Galvan, virtuose du flamenco

Jusqu’au 18/07, en partenariat avec Africa 2020 et d’autres scènes, on découvrira des spectacles et expositions d’artistes originaires du continent africain : Faustin Linyekula, Ballaké Sissoko, la compagnie Blonba, Aristide Tarnagda ou Dorothée Munyaneza… À ces temps forts d’Europe et d’Afrique, jusqu’à fin juillet viendront s’ajouter d’autres rendez-vous chorégraphiques exceptionnels : Israel Galvan, virtuose du flamenco, qui réinvente El Amor brujo (l’Amour sorcier) de Manuel de Falla avec une chanteuse et un pianiste, Anne Teresa de Keersmaeker et Pavel Kolesnikov pour les Variations Goldberg, BWV 988, sur la musique de Jean-Sébastien Bach, le Ballet national de Marseille ou la danse hip-hop de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh…

« Définir ce qui fait notre humanité »

Enfin, Emmanuel Demarcy proposera au musée d’Orsay une création d’après les Animaux dénaturés et Zoo de Vercors, du 8 au 10/07 dans le cadre de l’exposition « Les origines du monde. L’invention de la nature au XIX siècle » programmée jusqu’au 19/07. Il cherchera, avec son équipe d’artistes et de collaborateurs scientifiques, à « définir ce qui fait notre humanité » et à entrevoir le XXI e siècle à partir du traumatisme de la pandémie mondiale. Y sont également annoncés Microcosm de Philippe Quesne, du 10 au 19/06, et des conférences performées d’Isabella Rossellini autour de Darwin les 3 et 4/07. Marina Da Silva

Théâtre de la Ville. Espace Cardin, 1 avenue Gabriel, 75008 Paris (tél. : 01.42.74.22.77). Programme complet à retrouver ici

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Les francs-maçons et la Commune

Fait rare, le 3 juin, les francs-maçons du Grand Orient de France prennent la parole dans les colonnes du quotidien Le Monde. Pour réaffirmer leur attachement aux valeurs de la Commune… Georges Sérignac, leur grand maître, déplore en outre que le chef de l’état n’ait pas souhaité commémorer les 150 ans de l’insurrection parisienne. La Commune, selon son propos ? Un idéal et un combat.

à Paris, le 28 mai 1871, au cimetière du Père-Lachaise, 147 fédérés furent exécutés de façon sommaire puis jetés dans une fosse commune. Dans les jours suivants, les versaillais y ensevelirent également les dépouilles des autres communards morts dans les quartiers voisins sous les balles d’un pouvoir assassin. Chaque mois de mai depuis vingt-cinq ans, à l’initiative du Grand Orient de France (GODF), les francs-maçons célèbrent leur mémoire en se réunissant au mur des Fédérés, lieu de recueillement mais aussi d’espoir et d’exigence. Si cette manifestation est le signe de notre combat pour la République, pour une société plus juste, plus fraternelle, elle est aussi une ode à la mémoire et au temps long, le temps de la perspective, le temps du souvenir et de la mise à distance.

Conclusion tragique de la Semaine sanglante, cette infamie reste emblématique de la violence dont est capable le pouvoir quand il n’a plus que la force des armes pour seul recours face à la remise en cause de l’ordre qu’il veut imposer. En écrasant par le fer et le feu cette insurrection révolutionnaire, Adolphe Thiers et les versaillais, qui pensaient l’anéantir et la précipiter dans l’oubli, lui ont donné l’éternité et la force du mythe. Par leur courage, mais également par leur action législatrice qui sera un déterminant républicain majeur malgré sa brièveté, les communards sont entrés en soixante-douze jours dans la mémoire collective.

La Commune décréta la séparation de l’église et de l’état, la suppression du budget des cultes, la laïcisation des services publics, et notamment des hôpitaux. Elle instaura les bases de l’école laïque, instituant la gratuité, le droit pour les filles à l’instruction laïque et à la formation professionnelle, créant les premières écoles primaires de filles. La Commune, c’est aussi l’égalité des salaires, le droit au divorce pour les femmes, l’égalité entre enfants légitimes et naturels, épouses et concubines, et l’abolition de la prostitution. On lui connaît de nombreux autres projets, pionniers de notre République, tels l’abolition de la peine de mort, la révocabilité des élus, la gratuité de la justice, le développement de modèles de coopératives de production, la réduction de la journée de travail, la suppression des amendes patronales.

Un idéal et un combat

La Commune exprime un idéal qui est celui du peuple français, une exigence d’égalité démocratique, de justice sociale et de solidarité. En faisant le choix de commémorer les 147 martyrs fusillés puis jetés dans une fosse commune, nous refusons d’oublier le combat pour la liberté et la justice. Peu à peu, loi après loi, entre avancées et reculs, le projet républicain démocratique, laïc et social s’est mis en place. Il reste encore imparfait, mais son modèle continue d’inspirer les peuples du monde, quoi que veuillent faire croire ses concurrents et adversaires. Pour autant, depuis quelques années, la vague républicaine s’affaiblit, laissant la place à un reflux risquant d’emporter avec lui nos valeurs les plus essentielles. La République recule, laissant s’accroître les inégalités et les fractures sociales. La Commune le portait déjà, il n’y a de projet républicain qu’avec un projet de justice sociale.

La Commune a été un moment fondateur et populaire, animé de l’enthousiasme que peut susciter la République quand elle accomplit l’authentique égalité démocratique et trouve son aboutissement dans la justice sociale, dans l’égalité, sans laquelle la fraternité et la liberté ne sont réservées qu’à quelques-uns. Se souvenir de la Commune, c’est faire vivre cet idéal de justice et de progrès. Se souvenir de la Commune, c’est se rappeler ses héros, mais aussi ses héroïnes, oubliées pour la plupart. Il y a Louise Michel, bien sûr, mais aussi Nathalie Lemel et Elisabeth Dmitrieff, fondatrices de l’Union des femmes, Victorine Rouchy, Léontine Suétens, et les innombrables autres, condamnées, déportées ou mortes sous les balles des versaillais. Elles ont combattu pour leur émancipation, leur liberté, pour l’avènement de la République. Se souvenir de la Commune est plus que jamais une absolue nécessité dans le moment que nous vivons.

Le spectre d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, avec son cortège de reculs démocratiques et républicains, est dans tous les esprits. Sur la place publique, les discours de haine et d’exclusion dont beaucoup pensaient la nation prémunie se multiplient. En miroir de l’extrême droite et la renforçant, le surgissement au premier plan de revendications identitaires méconnaît le risque d’une fragmentation de la société en groupes rivaux, générant des replis communautaires porteurs de division et de violences civiles. Face à ces risques tous azimuts de dévoiement et de déchéance de la République, et alors que le chef de l’état n’a pas souhaité commémorer les 150 ans de la Commune, lui préférant d’autres symboles, nous, francs-maçons, ne pouvons rester absents ou silencieux.

Si l’Histoire est mémoire et souvenir, elle est aussi espoir. Les républicains sincères ne peuvent oublier les héros de la Commune, non pas seulement le jour d’un hommage, mais à chaque instant de leur engagement. L’année des 150 ans de la Commune n’est pas terminée. Le pouvoir républicain peut encore choisir d’honorer cette héroïque page d’histoire. Georges Sérignac, grand maître du Grand Orient de France

La franc-maçonnerie déchirée

La franc-maçonnerie fut largement représentée, active et influente au sein de la Commune de Paris. Moult francs-maçons s’engagèrent aussi dans les Communes de province, tant à Lyon qu’à Marseille ou Limoges… Un quart des élus de la Commune parisienne sont francs-maçons, dont Jules Vallès ! Le 29 avril 1871, pour la première fois de leur histoire, les bannières maçonniques défilent dans les rues de la capitale sous les applaudissements du peuple. Ils sont entre 10 à 15 000, maçons et ouvriers compagnons, à se rendre à Versailles pour exiger de Thiers dialogue et cessez-le-feu.

Échec de la délégation, le premier mort à la reprise des tirs le 30 avril : Claude Tuhot, un franc-maçon ! Après l’écrasement de la Commune, nombreux furent fusillés ou déportés, d’autres parvinrent à s’enfuir en Angleterre ou en Belgique. Des francs-maçons furent aussi  présents à Versailles, jusque dans l’entourage immédiat de Thiers, dont Jules Simon très écouté du vieil homme d’État… Au sein de  l’armée qui écrasera la Commune dans un effroyable bain de sang, nombre d’officiers étaient francs-maçons.

En ce temps de guerre civile, les « frères » se trouvaient donc dans les deux camps. « Une franc-maçonnerie déchirée », constate l’historien André Combes dans son ouvrage au titre éponyme. Avec des instances dirigeantes frileuses et inconséquentes, plus promptes à protéger ou sauver l’institution que leurs compagnons… « La franc-maçonnerie est restée parfaitement étrangère à la criminelle sédition qui a épouvanté l’univers en couvrant Paris de sang et de ruines », déclare le 1er août 1871 le grand maître du GODF, le préfet Léonide Babaud-Laribière, « si quelques hommes indignes du nom de maçons ont pu tenter de transformer notre bannière pacifique en drapeau de guerre civile, le Grand Orient les répudie comme ayant manqué à leurs devoirs les plus sacrés » !

Les propos outranciers du grand maître, inaudibles pour la majorité de l’obédience, ne furent suivis d’aucun effet. Rares furent les frères exclus de leurs ateliers. Dès 1871, ils redoublent d’efforts pour venir en aide aux familles de maçons tués, emprisonnés ou déportés. Ils ne cessent de réclamer l’amnistie générale, enfin décrétée le 11 juillet 1880. D’anciens communards, en exil ou nouvellement libérés, furent initiés francs-maçons. Parmi les plus célèbres : Eugène Pottier, Jean-Baptiste Clément et Louise Michel. Yonnel Liégeois

Commune de Paris – La franc-maçonnerie déchirée, d’André Combes (éditions Dervy, 247 p., 24€)

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L’amitié, cause commune

à la Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy, les 9 et 10/06, Yann-Joël Collin propose Husbands, un spectacle inspiré par le film de John Cassavetes. Avec, en sous-titre, la mention « Une comédie sur la vie, la mort et la liberté », surtout une ode en actes à l’amitié.

Les gens de théâtre s’ébrouent, après l’absence forcée qui les a privés, des mois durant, de spectateurs autres que des professionnels de la profession. En mars, Yann-Joël Collin (Cie la Nuit surprise par le jour) montrait à la MC 93 de Bobigny, face à un public restreint, une étape de la création de son spectacle inspiré par le film Husbands (1970), de John Cassavetes. Avec en sous-titre la mention « Une comédie sur la vie, la mort et la liberté », la pièce, fruit d’une traduction et d’une adaptation de Pascal Collin, est d’ores et déjà à l’affiche de la Scène nationale de Vandœuvre-lès-Nancy (1).

C’est une ode en actes à l’amitié, ainsi que fut le film, ce qui induit visiblement une connivence de longue haleine entre les acteurs, jouant quatre hommes déjà un peu mûrs en bordée occasionnelle arrosée (Cyril Bothorel, Yann-Joël Collin, Thierry Grapotte, Éric Louis) et trois femmes (Marie Cariès, Catherine Vinatier, Yilin Yang). Voilà ce qui fait tout le prix d’une réalisation où les démonstrations d’affection, les coups de gueule et les vannes, jusqu’aux silences, révèlent en sourdine l’histoire sensible d’une poignée d’êtres qui ont grandi ensemble.

Cela tient à une façon de vivre le théâtre en une bande soudée par des affinités électives, à partir d’expériences initiales communes, depuis par exemple l’école de Chaillot avec Vitez, l’entourage de Didier-Georges Gabily, les plateaux d’Olivier Py, Stanislas Nordey ou Stéphane Braunschweig. La représentation s’avance de la sorte, semée de secrets affectifs affleurant au cœur d’une dépense nerveuse sans cesse tournée vers le spectateur, indispensable témoin. Le décousu apparent, pourtant prémédité, des gestes parlants, des rires, des chamailleries, n’abolit pas le tragique sous-jacent que signifie, comme un hommage en préambule, l’évocation d’un ami mort du sida, Gilbert Marcantognini, qui fut l’alter ego de Yann-Joël Collin. Se glissant librement dans le film de Cassavetes, le metteur en scène et les siens font œuvre pie, au nom de l’éthique d’un généreux échange.

Par ailleurs, à l’Opéra Garnier, dans l’œuvre lyrique tirée du Soulier de satin, de Claudel, mise en scène de Stanislas Nordey, musique de Marc André qui est au pupitre, Yann-Joël Collin et Cyril Bothorel se partagent les rôles de l’Annoncier et de l’Irrépressible (2). Ces deux-là ne se quittent donc pas. Jean-Pierre Léonardini

(1) Les 9 et 10 juin, CCAM/Scène nationale, esplanade Jack-Ralite, rue de Parme, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy (tél. : 03 83 56 83 56). (2) Les 5 et 13 juin.

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