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ATD, la voix des pauvres

Depuis 1979, l’association ATD-Quart Monde porte la voix des pauvres et des exclus au sein du Conseil économique, social et environnemental. Un siège supprimé en vertu de la réforme du CESE… Une décision dénoncée par moult personnalités, associatives-syndicales-politiques, qui appellent à soutenir une pétition nationale.

Deux. C’est le nombre de sièges dévolus aux représentants de la lutte contre la pauvreté sur les 175 que comptera le nouveau Conseil économique, social et environnemental (CESE). Deux sièges pour les 15 % de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté.

Si la réforme du CESE a fait peu de bruit, la loi organique du 15 janvier 2021 a pourtant changé son rôle et sa composition, passant notamment de 233 membres à 175. Les sièges destinés aux associations luttant contre la pauvreté ont ainsi été réduits de trois à deux – l’un pour la Croix Rouge, l’autre pour le collectif Alerte, tandis que le siège jusqu’ici tenu par ATD Quart Monde a été supprimé.

Troisième assemblée de la République, le CESE a pourtant vocation à représenter la société dans son ensemble. ATD Quart Monde y porte la parole des plus exclus depuis 1979 et y apporte une expertise unique et irremplaçable, construite à partir de la pensée, du savoir et de l’expérience des personnes les plus pauvres. Les travaux portés par ses représentants successifs ont inspiré et initié d’importantes avancées législatives, parmi lesquelles la création du RMI (ancêtre du RSA), de la Couverture maladie universelle (CMU) ou encore du Droit au logement opposable (DALO).

Fidèle à ce qui fonde ATD Quart Monde, ses avis et rapports y ont été réfléchis et construits avec des personnes en situation de pauvreté : plus qu’une représentation, c’est une réelle participation des plus pauvres qu’ATD Quart Monde apporte au sein du CESE. Aujourd’hui, alors que la pauvreté s’accroît en France, il est plus que jamais nécessaire de continuer à faire entendre cette voix.

Les dix millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté – dont plus de deux millions dans l’extrême pauvreté –, les quatre millions de personnes mal-logées, les trois millions de chômeurs de longue durée, les trois millions d’enfants de familles vivant sous le seuil de pauvreté, doivent pouvoir porter leur parole jusque dans les plus hautes instances de la République. Cela commence évidemment au CESE, un lieu où se côtoient des mondes différents et qui porte le dialogue dans son ADN. Dialogue indispensable dans une société de plus en plus fracturée et qui ne saurait faire l’impasse sur 15% de la population. Sinon, comment prétendre vouloir faire du CESE « un carrefour des consultations citoyennes », selon les propres mots du président de la République ?

Oui, le CESE peut devenir l’avant-garde de la démocratie participative. Mais pour cela, il se doit d’être représentatif de l’ensemble de la société, sans oublier celles et ceux qui sont déjà bien trop souvent oubliés. Celles et ceux qui se battent au quotidien pour survivre ont beaucoup à apporter, au CESE comme ailleurs, pour construire les réponses à la pauvreté et contribuer à l’ensemble des politiques publiques. Le prochain mandat du CESE commençant début mai, il reste peu de temps au gouvernement pour revenir sur son choix.

En signant ce texte, nous l’appelons à réintégrer sans attendre ATD Quart Monde au sein du CESE, aux côtés de la Croix-Rouge et du Collectif Alerte, et donner ainsi à la troisième chambre de la République les moyens de rester fidèle à sa devise : « Considérer les progrès de la société à l’aune de la qualité de vie du plus démuni et du plus exclu, est la dignité d’une nation fondée sur les Droits de l’Homme ».

Parmi les premiers signataires : Manon Aubry, députée européenne (LFI)… Annick Berthier, présidente d’Emmaüs France… Pascal Brice, président de la Fédération des acteurs de la solidarité… Mireille Delmas-Marty, juriste et professeur honoraire au Collège de France… Christophe Devys, président du Collectif ALERTE… Véronique Fayet, présidente du Secours catholique… Olivier Faure, député (PS) et premier secrétaire du Parti socialisteCaroline Janvier, députée (LREM)… Fiona Lazaar, députée (NI) et présidente du Conseil National des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE)… Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT… Edgar Morin, sociologue et philosophe… Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional d’Île-de-France (LR)… Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé Pierre… Fabien Roussel, député (PCF) et secrétaire national du PCF…

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La Commune de Paris, 150 ans (3)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Ludivine Bantigny, la Commune au présent

Il est des événements historiques étonnants, tant ils déchaînent les passions. La Commune en fait partie. Avec La Commune au présent, les lettres de l’historienne Ludivine Bantigny adressées aux communeuses et aux communeux nous éclairent brillamment sur les faits quand on s’écharpe encore sur leurs cendres.

Comment rendre vivante et vivifiante la Commune, cent cinquante ans après son avènement ? L’historienne Ludivine Bantigny s’y emploie, avec La Commune au présent, en écrivant aux communeuses et aux communeux, célèbres et inconnus. En leur racontant des faits qu’ils n’ont sans doute pas vus sur le moment et ceux qui ont suivi, l’historienne nous plonge dans l’événement, ses coulisses et ses répercutions. Sa plume est tendre, délicate, quasi amoureuse envers ces héros du populo. À la lingère de 47 ans, Pélagie Daubain, elle explique qu’elle ne les nommera pas « communards » comme leurs adversaires et – sans vouloir la blesser – lui rapporte leurs « mots infâmes ». Ceux de Théophile Gautier, d’Alexandre Dumas fils, de Zola, de Flaubert ou de la Comtesse de Ségur… Elle apprend à Marie Soulange, passementière de 24 ans, que 1050 femmes ont été déférées comme elle au Conseil de guerre et que pour un certain Briot, auteur d’un long rapport, elles étaient des « créatures avilies et dégradées ». Elle lui raconte aussi le combat de ses « héritières », les salariées de Chantelle en 2016.

Au cœur des batailles

à l’instar de l’écrivaine Michèle Audin qui tient un génial blog sur la Commune, l’historienne nous transporte dans la bataille. Au fil de sa correspondance, on mesure l’humiliation de la défaite contre les Prussiens et la misère des Parisiens quand un marché aux rats se tenait à l’Hôtel de Ville. On suit les combats sur les barricades déployées par centaines mais aussi les batailles menées pour l’égalité et la fraternité au sein de la Commission du Travail et de l’échange, dans les clubs et les assemblées, de l’Union des femmes aux chambres syndicales, en passant par les coopératives et les sociétés de prévoyance, les caisses de secours et les associations ouvrières, les maisons de compagnons et même les francs-maçons !

Si la Commune nous paraît si importante, c’est sans doute parce qu’elle porte tant d’avancées à venir : l’inspection du travail, la liberté de la presse, l’école laïque, l’égalité des salaires entre les hommes et les femmes – encore un effort, on va finir par y arriver (NDRL) – la séparation de l’Église et de l’État… Les lettres s’enchaînent pour leur raconter encore la répression sanglante qui les a écrasés. à une inconnue massacrée sur le pavé, l’historienne confie : « Avant de vous rencontrer, votre mort représentait pour moi une sorte d’abstraction, une querelle historiographique. 7 000 ? 10 000 ? 20 000 ? ». Elle écrit à Eugène Jumeline, dont le visage a été arraché, comme à « l’inlassable » Charles Delescluze, tombé à plus de 60 ans au Château d’Eau, future Place de la République…

Remous d’hier et d’aujourd’hui

« Le rêve aurait été de vous voir tous les trois, Lissagaray, Arnould et toi. La Commune n’aurait pas été écrasée. On aurait pris rendez-vous dans un troquet près de l’Hôtel de Ville et on aurait sérieusement discuté. Avec Louise, aussi, bien sûr. Je crois l’entendre te confiant : « En révolution, l’époque qui copie est perdue. Il faut aller de l’avant ». Sans doute la lettre de Ludivine Bantigny au communeux Félix Pyat – qui proclamait : « Plus de castes, plus de classes ! » – aurait fait des remous au Conseil de Paris, début février 2021. à propos des commémorations, les rancœurs étaient tenaces comme les anachronismes. Pour le républicain Antoine Beauquier, fidèle de Christine Boutin et élu du 16e arrondissement, les communards étaient des « casseurs » de la pire espèce. Pas question de fêter « ce triste moment de guerre civile », pas plus que l’exécution le 26 mai 1871 de « dix prêtres et trente-neuf gendarmes ». Cent cinquante ans après la Semaine sanglante, la bataille entre Versaillais et Communeux se rejouerait-elle ? Pas sûr mais ça bouillonne quand-même.

Dans les manifs, les barricades changent parfois de camp mais les slogans taquinent toujours les clins d’œil : « Moins de Jean-Michel, plus de Louise Michel ! », « Élisez Reclus ! », « Ni Macron, ni personne. Vive la Commune ! ». On la porte en bandoulière pour défendre les retraites, l’assurance chômage, les services publics, on l’exhibe sur des gilets jaunes, on la passe sur les sonos… Pendant ce temps-là, certains défilent en tee-shirt orange ou en bleu-blanc-rouge pour défendre la sacro-sainte famille ou les frontières. Parfois –  signe que les boussoles déconnent pas mal – en faisant de l’œil à l’oncle Picsou, à l’image du troupeau d’identitaires défilant à Paris en casquettes siglées « Make America Great Again » le 20 février 2021. Est-ce que leurs foudres, si elles voyageaient dans le temps, se dirigeraient contre les membres de l’Association internationale des travailleurs qui sautaient les frontières allègrement ? Sans doute…

« Aujourd’hui, nous sommes face à ce fragile équilibre : nous souvenir sans fétichisme, vous évoquez sans vous imiter, nous rappeler sans vous plagier », écrit Ludivine Bantigny. Avec elle, il est des amoureux des communeux et des communeuses qui les saluent avec talent. Amélie Meffre

La Commune au présent, une correspondance par-delà le temps, de Ludivine Bantigny (La Découverte, 220 p., 20€)

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Bernard Noël, l’écriture d’une vie

Considéré comme l’un des grands poètes français contemporains, Bernard Noël s’est éteint le 13 avril, à l’âge de 90 ans. Ami de Georges Perros, « porteur de valises » à l’heure de la guerre d’Algérie, il fut le dernier auteur censuré et condamné en 1973 pour outrage aux bonnes mœurs après la parution de son Château de Cène. En janvier 2011, la célèbre revue littéraire Europe lui consacrait son numéro. Des pages aux multiples regards, éclairantes et émouvantes à relire, coordonnées par Chantal Colomb-Guillaume, agrégée de Lettres modernes et critique littéraire.

Chantiers de culture rend un ultime hommage à cet immense œuvrier de la plume. Bernard Noël ? « Un homme qui plante ses dents dans le présent et n’accepte jamais le compromis. Avec sa langue, il ouvre les trappes du monde où il convient en toute lucidité d’aller y voir clair même si le chemin est complexe et s’il demande des efforts », confie Charles Tordjman, son ami et compagnon de scène. Yonnel Liégeois

Par ses poèmes, ses récits, ses pièces de théâtre, ses livres historiques ou politiques, ses textes sur la peinture, Bernard Noël est un écrivain de première importance dont le nombre de lecteurs, en France mais aussi à l’étranger, ne cesse de croître.

L’écriture est sa vie, son corps, sa foi. Il se donne à travers elle sans compter. S’il se situe « hors genres » et demeure inclassable, son originalité fait que chacune de ses pages est signée, reconnaissable, identifiable par une écriture, une voix, une langue (…) L’unité de son œuvre est cependant indiscutable. Elle défie même toute tentative du critique pour isoler un point caractéristique de son écriture. Si La langue d’Anna est un monologue, cela ne suffit cependant pas à classer l’ouvrage et la mise en scène de Charles Tordjman qui donne à Anna (sublime Agnès Sourdillon dans le rôle-titre, Y.L.) le costume d’une révolutionnaire de 1789 le montre bien : il ne s’agit pas seulement d’un texte sur la langue ou le désir, mais bien aussi d’une œuvre dans laquelle il est question de censure et de révolte.

Ni la poésie, ni la peinture ne font oublier à Bernard Noël son esprit de révolte, toujours prêt à s’éveiller au contact d’une injustice ou d’une atteinte du pouvoir à notre liberté. Tout a commencé bien en amont du Château de Cène lorsque le jeune écrivain a participé à la résistance contre la torture en Algérie. Après avoir subi la censure, il s’est aperçu qu’une forme plus subtile d’atteinte à la liberté s’exerçait à notre insu et il a créé le néologisme « sensure » pour désigner cette privation de sens dans laquelle le pouvoir politique tente d’enfermer le citoyen, dépossédé du vrai regard et du vrai langage par l’emprise des médias, notamment la télévision qui aveugle le regard par un flot d’images nous interdisant tout esprit critique (…) Bernard Noël a publié en 2009 un « Précis d’humiliation » immédiatement relayé par de nombreux sites Internet, texte destiné à dénoncer la peur et l’humiliation constantes subies par tout un chacun dans nos sociétés néolibérales.

La langue, corps et faculté linguistique, le regard, corps et perception, sont les deux instruments toujours revendiqués par Bernard Noël pour parvenir à une relation authentique au monde, aux autres et à soi-même (…) Il perçoit les choses sans se laisser distraire par le divertissement du monde moderne et nous transmet grâce à la langue ce contact direct, cette présence aux êtres et aux choses qui, sans l’écriture et l’art, resteraient dans l’indicible. Enfin, il est ce paradoxe vivant d’un écrivain auteur d’une centaine de livres et cependant silencieux. Ce qu’il ne dit pas est peut-être l’expérience qu’il nous invite à faire par nous-mêmes.

L’écriture de Bernard Noël ne cesse de nous interpeller, son silence nous donne à réfléchir, il nous convie au partage du dit comme de l’indicible. Chantal Colomb-Guillaume

La revue Europe ( N°981-982, janvier-février 2011. 380 pages, 18€50). Avec les contributions-entretiens-textes de Bernard Noël, François Bon, Michel Collot, Jacques Derrida, Paul Otchakovsky-Laurens (P.O.L.), Georges Perros, Jack Ralite, Charles Tordjman…

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Olivier Py, un conteur amoureux

Avec L’amour vainqueur, Olivier Py offre une belle adaptation d’un conte des frères Grimm. Une comédie musicale réussie, créée au Festival d’Avignon en 2019. Disponible jusqu’au 16 avril sur Culturebox, la chaîne culturelle de France Télévision.

Olivier Py avait parlé, en 2019, d’un « spectacle pour les enfants et les gens intelligents ». à raison, l’Amour vainqueur est bien un spectacle pour tous les publics. Dans une scénographie dépouillée, agrémentée de toiles peintes,  les quatre interprètes (Clémentine Bourgoin, Pierre Lebon, Flannan Obé et Antoni Sykopoulos) suivent la trame du conte d’origine, La Demoiselle Maleen.

Enfermée dans une tour du château par son père, la jeune fille s’en échappe au bout de sept ans et se lance à la recherche de son amoureux parti au combat. Las, le pays est en ruines, elle ne reconnaît rien à la société qu’elle a connue auparavant, la guerre ayant tout détruit à perte de vue. « On ne triche pas sur la violence du monde, mais on peut s’en arranger pour construire un destin », commente le metteur en scène. Et de signer alors un spectacle tout à la fois drôle et émouvant, plaisant mais aussi interrogatif sur le devenir de la planète… Un hymne à la liberté, rythmé par grosse caisse et accordéon, violoncelle et piano !

Présenté lors de la 73e édition du Festival d’Avignon, voguant entre noirceur et légèreté, cet original conte de fées avait séduit le public, tout âge confondu. Espérons qu’il en soit de même devant le petit écran. Yonnel Liégeois

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Fred Vargas, l’intranquille de la plume

Archéozoologue de formation, l’auteure Fred Vargas s’est bâtie une belle notoriété avec ses romans noirs. Qui, pour la plupart, mettent en scène le commissaire Adamsberg. Adaptées au cinéma et à la télévision, de folles histoires à lire ou relire.

En ce Lieu incertain, pour nos corps et nos esprits, il est conseillé de se laisser emporter par  les Vents de Neptune Dans les bois éternels pour échapper à L’armée furieuse et aux Temps glaciaires « covidien » qui brisent nos liens… Et nous laisser attirer dans les lacs, les fleuves, les mares, les puits et les montagnes d’où surgissent les personnages surnaturels, monstrueux et fantastiques, de Fred Vargas.

Lecture boulimique à l’exemple de la lieutenant Froissy qui accumule les réserves alimentaires de qualité dans les placards de la brigade de police pour faire face à tous les confinements possibles. Lecture fantastique dans les contes et les légendes où le climat, l’eau et les vents, les bruits et les odeurs se mêlent aux gens, aux animaux, aux rochers et à la terre pour débusquer le virus et le vaincre. Folles histoires qui nous empêchent, à la différence du lieutenant Violette Retancourt, de dormir debout, assis ou couché. Lire, quel que soit le lieu ou la position, prendre son temps comme Adamsberg : on se demande comment il a pu passer les concours pour devenir commissaire de police !

Aucun personnage, pas la moindre histoire, ne sont crédibles. Tout devient pourtant vrai après avoir vu et écouté le commandant Danglard, bien installé dans la chaufferie du commissariat du XVIIIème arrondissement de Paris, devenu le centre d’un monde ignoble et féérique. On se déplace sans problèmes dans toute la France, on voyage au Canada, en Islande et en Espagne, en agréable compagnie d’enquêteurs, de fugitifs. Même à Chicago pour retrouver un frère perdu ou en Serbie pour découvrir un fils inconnu. Tout se tient, tout est pétri d’humanité, de références historiques et scientifiques, d’ignorances partagées et d’oublis. Un univers de maladroits, mal-élevés, mal dans leur peau en face des dominants, criminels pervertis dont l’arrogance fait qu’ils ne se grattent jamais là où ça fait mal.

L’humanité en péril est un essai. Il nous ramène à la réalité de maintenant et de demain, un travail de lanceur d’alertes scientifiques qui tranche avec l’univers romanesque. Pourtant, le registre de la conscience d’une immense et permanente fragilité rejoint le roman pour nous maintenir éveillé. Il ne faut rien lâcher dans ce combat contre l’invisible, le non-dit, les masques de la bienséance que d’aucuns veulent nous faire prendre pour de la bienveillance. Prendre ses rêves pour la réalité bouscule un ordre destructeur aveuglé de puissance et de mépris. Cela vaut bien les bonnes lectures de Vargas pour partager l’imaginaire et faire de la culture un bien essentiel. Raymond Bayer

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La Maison des écrivains en danger

Premier employeur d’écrivains en France en matière d’éducation artistique et culturelle, la Maison des écrivains et de la littérature connaît une situation financière critique en raison de restrictions de subventions qui se poursuivent d’une année à l’autre. Au point qu’elle pourrait être en cessation de paiement avant la fin de l’année 2021. D’où son Manifeste pour la littérature en guise d’appel au public.

La littérature est inadaptable

Pourquoi la Maison des écrivains et de la littérature est-elle menacée ? La Maison des écrivains est menacée parce que la littérature est menacée. Nous le pensons car nous, écrivains, vivons littérature, laquelle est notre maison menacée. Ce n’est pas une image, nous sommes littérature. Nous prenons le risque d’oser être totalement, inconditionnellement, littérature. Nous l’affirmons.

Nous disons partage et transmission

Nous disons éducation artistique et culturelle

Nous disons possibilités de rencontres

Nous disons échanges de voix, de caractères, d’œuvres singulières qui se frottent et jouent.

Nous disons échanges entre auteurs, auditeurs, jeunes et moins jeunes, étudiants et enseignants en attente d’inspiration, de voies, de bifurcations nouvelles. Les temps sont troubles, certes, mais les langues qu’utilise la littérature – donc la pensée – manifestent notre besoin de compréhension, de consolation et de résistance. Nous disons dignité.

Nous disons nécessité de contrer tout système qui s’opposerait à la liberté de chacun. Aujourd’hui, plus que jamais, entre le  présentiel et le distanciel, nous avons choisi l’oblique et l’existentiel : l’essentiel.

Essentiel  qui s’abreuve à la source, c’est-à-dire dans la langue, malmenée toujours par les pouvoirs qui , sous couvert de modernité (ou désormais d’innovation) , nous engluent dans une « technolangue » inepte, car sans prise avec le réel humain, contrairement à ce qu’elle prétend, alors qu’elle ne vise qu’à étouffer la pensée indépendante et vive. La résistance de la littérature passe aussi par l’existence d’une maison solide, ouverte à tous les écrivains, à tous ceux qui veulent faire vivre la littérature.

La Mel est cette maison. À la fois lieu de réflexion et d’interrogation, lieu de croisement entre tous ces regards portés par les écrivains sur notre monde et vecteur de transmission, en direction de la jeunesse, des valeurs qui lui sont propres. Il importe de montrer que ces valeurs ne sont pas simplement un objet patrimonial, mais une affaire plus que jamais vivante. C’est tout le sens des multiples actions dites d’éducation artistique et culturelle que la Maison mène inlassablement auprès des collégiens, lycéens et étudiants. Si la littérature est cette force émancipatrice, elle doit permettre d’éprouver et de faire éprouver à chacun sa liberté, et tenir ce rôle sans entraves.

La mettre « en jeu », comme la Maison des écrivains et de la littérature le fait à chaque instant, c’est déjouer ce qui pourrait la réduire, voire l’anéantir et redonner, par les humanités, l’humanité dont manque aujourd’hui notre société.

Nous, écrivains, enseignants passeurs de littérature, lecteurs, sommes littérature parce que nous la faisons vivre sans relâche : en écrivant, en lisant, en transmettant. C’est pourquoi nous manifestons aujourd’hui notre volonté d’être entendus auprès des pouvoirs publics afin que les subventions promises nous parviennent en temps et en heure et que cesse leur érosion injustifiée.

Marianne Alphant, Béatrice Commengé, Benoît Conort, Éric Dussert, Roberto Ferrucci, Sylvie Gouttebaron, Gilles Jallet, Alain Jaubert, Ismaël Jude, Georges Lemoine, Jean-Yves Masson, Jean-Claude Pinson, Michel Simonot

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La Commune de Paris, 150 ans (2)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

Sonne l’heure du social

En moins de deux mois, la Commune a tenté de mettre en place une véritable démocratie au service d’un programme social en rupture avec l’ordre établi. Une expérience inédite brisée dans le sang.

Une République vraie, sociale et démocratique. Telle est l’ambition proclamée par la Commune. Le 19 avril 1871, elle s’adresse officiellement au peuple français. Voulant « que l’opinion publique ne soit pas divisée, que la conscience nationale ne soit point troublée », la Commune entend que « Paris et le pays tout entier sachent quels sont la nature, la raison, le but de la révolution qui s’accomplit ». Elle déclare que « cette fois encore, Paris travaille et souffre pour la France entière, dont il prépare, par ses combats et ses sacrifices, la régénération intellectuelle, morale, administrative et économique, la gloire et la prospérité ». En jeu, « la reconnaissance et la consolidation de la République, seule forme de gouvernement compatible avec les droits du peuple et le développement régulier et libre de la société ».

Au-delà, affirment les insurgés, « la révolution communale, commencée par l’initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive et scientifique. C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage ; la patrie, ses malheurs et ses désastres ». C’est donc une véritable rupture avec le monde ancien que prônent les Communeux, qui n’entendent pas pour autant l’imposer au pays mais souhaitent « l’autonomie absolue [qui] n’aura pour limites que le droit d’autonomie égal pour toutes les autres communes adhérentes au contrat, dont l’association doit assurer l’unité française ».

Un laboratoire de démocratie

En premier lieu, la démocratie : elle ne saurait se limiter à l’élection suivie de la délégation des responsabilités et pouvoirs des citoyens aux élus. Au contraire, ceux-ci doivent rendre compte et sont responsables et révocables, la souveraineté populaire ne s’effaçant pas entre deux élections. C’est aussi le cas au sein de la Garde nationale qui, organisée par arrondissement, se compose des citoyens de 17 à 35 ans avec des officiers élus et eux aussi révocables (ce qui posera le problème d’efficacité pour la défense militaire de la Commune). Dès le 20 mars, alors que le gouvernement a transféré à Versailles l’argent public et les timbres postaux (outre le départ de ses cadres), la Garde nationale prend le pouvoir en s’engageant à le restituer à l’issue des élections.

Dans ce cadre, les élus de la Commune, parmi lesquels 25 ouvriers, créent neuf commissions, qui seront considérées comme autant de ministères collectifs : commissions en charge de la Guerre, des Finances, de la Sûreté générale, de l’Enseignement, des Subsistances, de la Justice, du Travail et de l’Échange, des Relations extérieures, et des Services publics. Le 1er mai, est créé un Comité de salut public au nom de la défense de Paris. L’engagement citoyen pour la démocratie se manifeste aussi dans la multiplication des clubs, l’effervescence des débats dans les quartiers portant sur l’urgence du quotidien comme sur les projets politiques, ou par la diffusion, qui ne parvient guère à dépasser la frontière des fortifications, de journaux d’opinion.

Travail et émancipation

Devant gérer l’urgence, notamment face à la menace militaire permanente et pour la subsistance de la population, la Commune se veut aussi révolution sociale au service de l’émancipation des citoyens. Dans le cadre de l’autonomie municipale, elle proclame le droit des étrangers à la citoyenneté (c’est la « République universelle »). Ainsi Léo Frankel, Hongrois, citoyen de la Commune, a-t-il en charge la commission du Travail. Dombrowski et Wroblewski, tous deux officiers polonais, sont deux généraux de la Commune. Celle-ci proclame aussi la séparation de l’Église et de l’État et la suppression du budget des cultes, la gratuité et la laïcité de l’enseignement pour les filles et les garçons, les unes et les autres devant pouvoir bénéficier de formation professionnelle. Elle promeut le « luxe communal » avec le droit d’accès de toutes et tous à la culture, pour lequel militent les artistes pleinement engagés dans le mouvement. Elle reconnaît de même les droits hors mariages, notamment pour les pensions des enfants jusqu’alors qualifiés d’« illégitimes ».

Dans le domaine social, outre le ravitaillement et le secours aux indigents, elle prend aussi de nombreuses décisions, telles que le rétablissement des moratoires sur les loyers et la réquisition des logements vides, la laïcisation des hôpitaux, l’organisation des services publics et la réduction de l’échelle de salaires des fonctionnaires… Tandis que la jeune Association internationale des travailleurs (AIT) prône « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes », la Commune met en place les premières mesures de droit du travail : elle supprime les amendes et retenues sur salaires, interdit le travail de nuit dans les boulangeries, crée des bureaux de placement, décide de la réquisition des ateliers abandonnés, confiés aux associations ouvrières qui gèrent locaux et outils de production. Ainsi se mettent en place des ateliers pour la fabrication d’armes où est adoptée la journée de dix heures notamment pour donner du travail à ceux qui en manquent et où les travailleurs élisent leur encadrement.

Du succès à la chute

En moins de deux mois, de sa proclamation le 28 mars à l’entrée des troupes versaillaises dans Paris le 21 mai, la Commune aura donc entamé, quelles qu’en aient été les limites, une œuvre sociale, culturelle et politique considérable et sans précédent. Militants ou historiens ont beaucoup interrogé les raisons de la chute de la Commune. L’une des premières raisons tient probablement du rapport de force militaire totalement en sa défaveur, en nombre et en formation, tandis que Paris, à l’exception du soutien de plusieurs Communes en régions, était en outre isolé dans un pays encore rural où les notables présentaient la Commune comme un mouvement criminel de bandits et d’étrangers dangereux. Ses hésitations face à certaines initiatives lui ont probablement aussi coûté cher, telle la non-réquisition de l’argent de la Banque de France.

Dernier mouvement révolutionnaire du XIXème siècle écrasé dans le sang, la Commune restera, en tout cas pour le mouvement ouvrier, comme la tentative d’une alternative sociale et démocratique à l’ordre établi de la République conservatrice et libérale. Elle a « balbutié un système », dira l’historien Jacques Rougerie. Un balbutiement fondateur. Isabelle Avran

Les communeuses se mobilisent pour l’égalité

En 1868 déjà, la journaliste André Léo (de son vrai nom Léodile Béra), pour qui la République ne se fera pas sans les femmes, avait rendu public un manifeste pour l’égalité –sans qu’y soit mentionné le droit de vote. Cette revendication égalitaire sera l’un des fils rouges de la mobilisation massive des femmes dans et pour la Commune. Ouvrières, relieuses, institutrices, modistes… elles se nomment, parmi tant d’autres, Louise Michel, Nathalie Le Mel (militante de l’AIT qui a fait partie du comité de grève des ouvriers relieurs où elle défendait notamment l’égalité salariale entre femmes et hommes), Victoire Tinayre, Eugénie Niboyet, ou encore Elisabeth Dmitrieva (dite Dimitrieff).

La très jeune Russe, à peine vingt ans, est fondatrice de l’Union des femmes, qui devient très vite la plus grande organisation de la Commune chargée, notamment, de la mise en place d’ateliers coopératifs. Défendant les canons, présentes sur les barricades, auprès des ambulances, dans les comités de quartiers, organisant des ateliers, participant à différentes commissions (Travail, Enseignement…), revendiquant l’égalité salariale (obtenue pour les institutrices et instituteurs) ou l’accès des filles à la formation professionnelle, les femmes seront – contre toute réalité – qualifiées de « pétroleuses » par les Versaillais lorsque, face au feu de la troupe, des communeux mettent le feu à des bâtiments publics parisiens. Nombre d’entre elles seront tuées, d’autres emprisonnées et déportées. Qui continueront le combat ou le reprendront au lendemain de l’amnistie générale en 1880. I.A.

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Jean-Marie Hordé, l’art d’être au monde

Directeur du Théâtre de la Bastille (75) et auteur de L’artiste et le populiste ( Les solitaires intempestifs), Jean-Marie Hordé s’interroge sur notre mode d’appartenance au monde. En vue de la fondation d’une autre politique culturelle pour demain.

C’est donc décidé : rien ne change avant la mi-mai, « au mieux ».
Pour nous, cela signifie qu’avant le mois de juin, rien ne sera possible. Le théâtre restera fermé. Nous ne serons pas inactifs, mais pas là où vous étiez en droit de nous attendre.
C’est l’œuvre théâtrale qui s’absente. Je ne veux pas ironiser sur le « non essentiel », mais plus gravement indiquer que l’absence d’œuvre réelle au théâtre contribue à éloigner notre mode d’appartenance au monde. J’emprunte cette expression à Hannah Arendt qui écrit que cette appartenance transite par des tiers que sont les œuvres. L’œuvre, dit-elle, ne s’adresse pas aux gens mais au monde. L’œuvre, de la table la plus simple à l’art le plus grand : voici le monde et sa pérennité. C’est pourquoi, au-delà de nos malaises et mal-êtres privés, je pense à ceux qui souffrent de se dés-appartenir (les jeunes en particulier). Je l’ai dit ailleurs : le silence auquel nous sommes contraints est lourd.

Le « non-essentiel » n’est pas une absence bénigne. Il vide la vie de ce qui la fait tenir au-delà du besoin.
Comment être au monde dans ces conditions ?
Cela aura une fin et je ne doute pas que nous retrouverons joie et énergie. Mais j’espère que lorsque nous pourrons nous retourner sur cette longue année d’absence, la pensée et la responsabilité politiques élargiront leurs champs et comprendront que ce qui se dit « politique culturelle » est un enjeu grave qu’il est grand temps de réévaluer en lui rendant la dignité que le marché lui dénie – la culture réduite à un bien culturel est un marché auquel le théâtre n’échappe pas. J’espère que ces mois de suspension rappelleront l’urgence de remettre l’œuvre d’art au centre de la vie sociale et politique, ce qui suppose de lui offrir le temps de la présence.
L’impatience gagne à la mesure de notre incompréhension. Respectueuses des mesures de sécurité sanitaires, les salles – a fortiori de taille moyenne – ne sont pas dangereuses.
Aujourd’hui, l’Odéon est occupé. L’Odéon, depuis 68, a toujours été un théâtre symbole : son occupation dit une protestation générale et partagée. Jean-Marie Hordé

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Bertrand Tavernier, un cinéaste cinéphile

Fou de littérature et de jazz, Bertrand Tavernier est décédé le 25 mars. Réalisateur énergique et boulimique, d’une curiosité insatiable, amoureux de la vie, passionné d’histoire, attentif à ses semblables… Le cinéma français est en deuil.

C’est la vie, l’amour, la joie et nos parts d’ombre qui traversent la plupart des films de Bertrand Tavernier. Une insouciance contagieuse, celle d’Irène, Sabine Azéma, suffragette en robe à crinoline et bottines à lacets qui s’invite au déjeuner dominical familial et sème gentiment la pagaille. Il y a là du Renoir (père et peintre), du Roger Martin du Gard, tout un pan de la peinture et de la littérature françaises qui flotte dans ce film, Un dimanche à la campagne, à la fois suranné où le temps s’écoule lentement, avec gourmandise au son de l’accordéon de Marc Perrone. Et puis tout le reste, la justice, l’histoire, l’école, la politique, l’amour, l’amitié. Tavernier filmait comme il était, généreux, enthousiaste, et tant pis si, parfois, il se plantait.

Rien n’échappait à son œil curieux

Bertrand Tavernier est né le 25 avril 1941 à Lyon. Fils de René Tavernier, écrivain résistant, et de Geneviève Dumont, ses parents eurent pour voisins Louis Aragon et Elsa Triolet, qui avaient trouvé refuge un temps lors de l’occupation au-dessus de l’appartement des Tavernier.

Après-guerre, la famille s’installera à Paris. Bertrand Tavernier découvre le cinéma à l’âge où l’on joue encore aux osselets. Il va l’aimer, passionnément, arpentant les salles sans se soucier des genres, fréquentant la Cinémathèque à peine adolescent. Il aimait tout, les films noirs, les westerns, les films d’avant-guerre et de ses contemporains, les comédies musicales. Rien n’échappait à son œil curieux. Tavernier s’exerce d’abord comme critique. Il parvient à placer, ici et là, quelques piges et collabore aux Cahiers du cinéma, à Positif, à Présence du cinéma, aux  Lettres françaises. Il s’intéresse de près au travail des scénaristes, des techniciens de plateau, aux costumes, à la direction d’acteurs, à la musique. Il fait un peu l’assistant (auprès de Melville), participe à deux films à sketchs, les Baisers et la Chance et l’amour, sortis en 1964.

Il faudra attendre dix ans pour que Tavernier réalise son premier long métrage, l’Horloger de Saint-Paul, avec Philippe Noiret. Ensemble, ils tourneront, entre autres, Que la fête commencela Vie et rien d’autreCoup de torchonle Juge et l’Assassinla Fille de d’Artagnan. Une complicité à l’épreuve du temps et des modes les unissait. Il retrouvera cette même complicité, ce goût pour des personnages au caractère bien trempé avec Philippe Torreton, qui jouera dans L.627Capitaine ConanÇa commence aujourd’hui. Tavernier aura dirigé les plus grands : Michel Piccoli, Romy Schneider, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Tommy Lee Jones (Dans la brume électrique), Isabelle Huppert, Sabine Azéma, Jacques Gamblin, Jean-Claude Brialy, Sophie Marceau…

Généreux, sensible aux injustices

Impossible de tous les citer tant la liste est longue des acteurs qui ont traversé ses films. Une liste qui raconte un grand pan du cinéma français. Un cinéma qui croisait la grande et la petite histoire, un cinéma qui aimait raconter, un cinéma à l’image de son auteur, généreux, sensible aux injustices, traquant la moindre parcelle d’humanité, redonnant du sens aux vies de ses personnages, un peu aux nôtres aussi.

Tavernier était un grand lecteur. Coup de torchon, son adaptation loufoque et débridée de 1 275 âmes, de Jim Thompson, parvient à transposer les personnages aussi bêtes que racistes du sud profond des États-Unis dans une sous-préfecture reculée en Afrique de l’Ouest du temps des colonies. On y retrouve la moiteur, les ventilateurs qui brassent désespérément l’air, des personnages lâches, veules. Derrière le rire, c’est toute la cruauté du colonialisme qui jaillit au détour d’une allée rouge poussière.

La lutte entre le bien et le mal

Changement de décor. Le Juge et l’Assassin, avec Noiret et Galabru. Un duel magistral qui met à l’épreuve le sens de la justice. Rarement Galabru aura été aussi bien dirigé dans ce personnage de chemineau rongé par la folie, assassin presque malgré lui, manipulé par un juge retors et pervers. Tavernier filme la lutte entre le bien et le mal dans des paysages rocailleux et sauvages tandis qu’au détour d’une ruelle d’un village, on entend Jean-Roger Caussimon chanter la Complainte de Bouvier, et distribuer les paroles de sa chanson au chaland qui passe. Changement d’époque, de costume. La Vie et rien d’autre. Sur les ruines de la Première Guerre mondiale, deux femmes (Sabine Azéma et Pascale Vignal) cherchent désespérément le cadavre de leur homme. Elles croisent le commandant Delaplane (Noiret), chargé de recenser les soldats disparus. Pas de scènes de bataille, pourtant la guerre, sa puissance destructrice, est là, en arrière-plan, au milieu de la terre éventrée et des allers-retours des civières chargées de cadavres qui passent sans cesse.

Plus tard, plus proche, une autre guerre, la Guerre sans nom. Un documentaire sorti en 1992, non pas sur la guerre d’Algérie, mais sur les appelés. Un film contre l’oubli, contre cette amnésie voulue par les autorités françaises jusqu’à il y a peu, un film qui donne la parole aux premiers témoins. Et c’est bouleversant de voir ces hommes évoquer cette sale guerre, sans filtre, où l’on mesure la puissance du cinéma quand il éclaire ainsi l’Histoire, loin des versions officielles.

La guinguette, le jazz et le blues

On pourrait parler de l’amour de Tavernier pour le cinéma américain, dont il avait une connaissance encyclopédique et amoureuse. Pour la musique qui n’était pas une illustration de l’image mais un personnage à part entière. Il aimait s’entourer de compositeurs, Sarde, Coulais. « J’ai toujours engagé les compositeurs avant que le scénario ne soit véritablement écrit. Je leur donnais toutes les versions. Je n’aurais jamais pu envisager contacter un compositeur en lui montrant le film monté et terminé. J’avais besoin de les écouter, juger sur les rushs », confiait-il à nos confrères de France Musique. Parfois, la musique influençait son scénario et Tavernier avait même des idées d’orchestrations : « Pour L.627, j’ai dit à Philippe Sarde que je voulais un mélange d’instruments baroques et de musiciens de jazz, de rock. Donc on avait une viole de gambe, un luth et une batterie rock. Pour Coup de Torchon, c’était Carla Bley qui dialoguerait avec Maurice Jaubert et Duke Ellington ».

Bertrand Tavernier aimait les grands orchestres, la chanson de guinguette, la musique classique, le jazz, le blues. Ainsi dans Autour de minuit (césar du meilleur son, césar de la meilleure musique et oscar de la meilleure musique), Tavernier part sur les traces de la vie du saxophoniste Lester Young et du pianiste Bud Powell. On le suit dans ces bouges enfumés, interlopes, dans un Paris qui swingue encore. Un hommage à tous ces musiciens de jazz qui lui ont « donné le goût du cinéma, le goût de la liberté », disait-il.

Tavernier cinéaste, Tavernier citoyen

Son dernier film de fiction sort en 2013. Quai d’Orsay, d’après la BD éponyme de Christophe Blain et Abel Lanzac. Comment ne pas rire à en pleurer devant la tornade provoquée à chacun de ses passages par un Thierry Lhermitte survolté dans la peau de Villepin ? Comment ne pas partager le fou rire qui s’empare de ses « assistants » lors des tractations sur les anchois ? Comment ne pas saluer la performance de Niels Arestrup (césar du meilleur second rôle), directeur de cabinet au calme impénétrable alors que la planète manque de sauter toutes les cinq minutes ? C’est un film drôle, facétieux, qui dévoile les arcanes du pouvoir. C’était il y a presque dix ans et ça nous renvoie à une époque d’avant le Bataclan, d’avant la pandémie. Une époque où, malgré la dureté du monde, on savait rire et filmer aussi la légèreté de la vie.

Tavernier cinéaste, c’était aussi Tavernier citoyen. Il était de tous les combats auprès de Jack Ralite pour l’exception culturelle. Contre l’extrême droite, il n’avait pas hésité à prendre le train pour Toulon, dont le maire FN venait de licencier l’équipe du théâtre. De tous les combats pour les sans-papiers, contre la double peine. Marie-José Sirach

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La Commune de Paris, 150 ans (1)

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Jusqu’au 28 mai, ultime épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour célébrer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris. Yonnel Liégeois

 

L’Atelier en fait une somme !

Sous la direction de l’historien Michel Cordillot, les éditions de L’Atelier publient une somme sur ce  haut fait révolutionnaire. Un pavé de près de 1500 pages, fourmillant de détails sur les événements et ses acteurs.

Succès inattendu ! Après une semaine dans les rayons, le livre La Commune de Paris 1871 était déjà voué à être réimprimé : disponible à nouveau chez les libraires, début avril… La preuve, cent cinquante ans après cet épisode révolutionnaire qui coupa le pays en deux camps, qu’il captive toujours les Français. « C’est un moment d’histoire passionnant, doté d’une très forte charge symbolique », rappelle l’historien Michel Cordillot, coordinateur de l’ouvrage. « Les classes dirigeantes n’ont jamais eu aussi peur que lors de la Commune, il en est ressorti une légende rouge et une légende noire ».

Le camp versaillais, qui écrase l’insurrection au cours de la Semaine sanglante, dépeindra les communards comme des criminels et des barbares, légitimant l’ampleur de la répression. Pour échapper à cette guerre des mémoires, la trentaine de chercheurs qui s’est attelée à ce livre a mis en perspective les événements avec l’itinéraire de ses acteurs, en s’appuyant sur les ressources du Maitron et ses biographies ouvrières. Héritier de 1848, auquel nombre de communards ont  participé, le soulèvement parisien du 18 mars 1871 est porteur d’un formidable espoir.

Un futur social et sociétal

Pour la première fois, l’exercice du pouvoir par les représentants des classes populaires ne relève plus du domaine de l’impensable. « La commune démontre que les classes dominées peuvent avoir un rôle à jouer. Des réformes sociales et politiques sont portées en cinquante-quatre jours, qui vont dans le  sens d’un futur social et sociétal », note Michel Cordillot. Un moratoire sur les dettes et les loyers est décrété, avec réquisition des logements vacants. Les associations ouvrières sont autorisées à reprendre la gestion des ateliers abandonnés. Les écoles sont laïcisées, l’égalité salariale entre instituteurs et institutrices décrétée. Cette dernière mesure, une formidable avancée pour l’époque, est obtenue grâce à l’opiniâtreté des communardes. Les femmes vont jouer, en effet, un rôle actif en faveur de l’égalité, notamment salariale, tout en réclamant la liberté d’agir aux côtés des hommes dans l’insurrection. « Elles appellent à la guerre, écrivent dans les journaux, demandent à être ambulancières, cantinières, inventent le mot « oratrice », réclament des crèches pour pouvoir travailler », énumère l’historienne Florence Braka. « Les femmes vont prendre le pouvoir que les hommes leur refusent ».

Tandis que Louise Michel se bat sur les barricades, l’ouvrière Nathalie Lemel réclame des armes pour écraser Versailles. La réaction, elle, inventera l’image de la « pétroleuse » incendiant Paris. « On les a dépeintes comme des furies, des folles. Elles avaient osé défier l’autorité masculine pour agir dans la sphère publique, attaquer la famille en faisant reconnaître les unions libres et en réclamant l’égalité ». Près de 1052 communardes seront arrêtées, et pour certaines lourdement condamnées. La France, elle, basculera définitivement, après 1871, en faveur de la République. Cyrielle Blaire

La Commune de Paris 1871, coordonné par Michel Cordillot (éditions de l’Atelier, 1440 p., 34€50).

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Olivier Py aux Enfers

Au chapitre des dommages collatéraux consécutifs à la pandémie, il faut compter, entre mille autres, la création empêchée, au Théâtre des Champs-Élysées, de Point d’orgue, Un poème dramatique d’Olivier Py dans une réalisation qu’il signe avec ­l’organiste et compositeur Thierry Escaich. Le livret en est du moins publié, portant, en sous-titre, Purgatoire suivi de Enfer et Paradis.

Il y a trois personnages dans Point d’orgue: Lui, l’Autre, Elle. Lui est accablé par son inanité, percé des flèches de la souffrance au vu du spectacle d’un monde en proie au Mal sans recours. Elle une fois repoussée (il refuse qu’elle panse ses plaies), Lui va suivre l’Autre, gigolo ­cynique et cruel ami, dans neuf cercles de l’Enfer contemporain, avec ses camps de misérables, ses guerres tueuses d’innocents, ses terreurs en tout genre…Au terme de sa visite consentie dans les entrailles de la Terre en épouvante, la rencontre émerveillée du Garçon ouvrira un futur possible de jeunesse, de grâce, de beauté, de réconciliation. C’est là dire trop vite, à propos d’un texte si farouchement lyrique, en le réduisant au squelette de cette fable, nourrie d’une riche culture qui puise autant chez les anciens Grecs que dans les Évangiles et qu’on imagine volontiers sous forme d’oratorio.

Point d’orgue, sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées

Olivier Py persiste ainsi dans son être avec une étonnante vigueur. Lui, c’est lui, c’est manifeste, avec son goût pour l’hédonisme et sa conscience de l’incorrigible hideur de la société humaine. Et Dieu ! Où est-il ? Et qu’en faire ? Les philosophes vont-ils suffire à embrasser le faisceau des contradictions ? Il assume le fait que Point d’orgue constitue une catabase contemporaine, soit la descente de son plein gré de l’esprit de l’homme vivant qu’il est au royaume des morts. Entreprise d’une folle audace en une époque essentiellement prosaïque, qu’il est sans doute le seul à pouvoir mener à bien, d’une écriture artiste, savante et familière à la fois, d’une respiration proprement inouïe, à force de vers subtilement privés de rimes ou d’alexandrins tirés au cordeau.

On perçoit, à la lecture, l’effet théâtral que les comédiens pourront tirer de cette partition verbale, celui surtout qui joue l’Autre, mélange de Méphisto et de Fregoli, qui tire Lui par les pieds afin de le confronter au chaos pour mieux le voir rebondir, à la fin, du côté de Dionysos et Platon étrangement embrassés. On a hâte de voir ça en scène, quand les Erinnyes virales nous foutront la paix. Jean-Pierre Léonardini

Point d’orgue, d’Olivier Py (Actes Sud Papiers, 13,50€). Enregistré au Théâtre des Champs-Élysées, le spectacle est diffusé le samedi 27/03 à 20H00, sur France Musique.

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Culture, tous occupés !

Huit témoignages racontent les occupations de théâtres de l’intérieur. Un tour de France de ce mouvement qui déborde le seul cadre de l’emploi culturel pour s’étendre aux précaires, aux étudiants… Malgré le virus, il souffle un petit air de printemps !

Le mouvement d’occupation des théâtres, qui a débuté le 4 mars à l’Odéon, ne cesse de s’étendre. Plus de quatre-vingt lieux, à l’heure où nous écrivons ces lignes, sont désormais occupés par des intermittents du spectacle et de l’emploi. Leurs revendications s’enrichissent de jour en jour, non pas dans une surenchère vaine mais dans une volonté de ne laisser personne sur le bord de la route. À Lille, Villeurbanne, Nantes, Toulouse, Marseille, Montreuil, Angers, Bordeaux, Paris (etc,…), les assemblées générales ne désemplissent pas, les tableaux de bord fleurissent de propositions et d’initiatives.

Toutes et tous ont conscience d’une situation inédite. La présence du virus, un reconfinement planifié dans certaines régions, la gestion pour le moins approximative de la crise sanitaire, le silence de la ministre de la Culture n’entament en rien leur détermination. En ligne de mire, la réouverture des théâtres, des cinémas, des musées. Mais pas seulement. Planifier le retour à l’emploi, anticiper les « embouteillages » prévisibles dans les théâtres et les cinémas, prolonger l’année blanche, flécher, partager les aides équitablement. Combien de spectacles qui, à peine créés, n’ont jamais pu être joués ? Combien de films entassés dans les tiroirs ? Et si le ministère organisait, comme le suggèrent les InterLuttants du Nord, un « festival des reportés » ? Permettre que tous ces spectacles annulés, décalés on ne sait plus à quelle date, puissent enfin se jouer, être vus cet été, partout en France. Voilà un an que le monde de la culture est à l’arrêt, libérons les imaginaires !

« Retrouver l’accès à la culture pour tous » : Jean  Bellorini, directeur du Théâtre national populaire ( TNP ) de Villeurbanne

« Je me bats pour tous les intermittents de l’emploi » : Ahcène Azem, maître d’hôtel à Paris

« Je suis dans le milieu de l’hôtellerie-restauration depuis vingt ans. Je travaille dans les grands palaces parisiens et on m’appelle à l’occasion d’événements culturels ou sportifs comme le Festival de Cannes ou Roland-Garros, de séminaires ou de mariages. Je me considère chanceux car j’ai encore des droits cette année même si je n’ai pas travaillé depuis un an. Mais depuis le mois de mars, on n’a reçu absolument aucune aide par rapport à nos amis du monde du spectacle, qui ont bénéficié d’une année blanche. Personnellement, je refuse la qualification d’« extra de l’événementiel ». Si je me bats aux côtés de mes camarades de l’Odéon, c’est pour tous les « intermittents de l’emploi », pas seulement dans l’événementiel, qui travaillent de manière discontinue mais ne bénéficient pas du régime de l’intermittence. Cette tranche de la société représente 10 % de la population en France et se sent abandonnée. La réforme de l’assurance-chômage sera aussi mortifère et assassine pour ceux qui travaillent en contrat court ».

« Une coupure dramatique avec le public » : Nathalie Huerta, directrice du Théâtre municipal Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine

« Dans un contexte très incertain, sans visibilité, nous accueillons des artistes en résidence, nous maintenons des actions en milieu scolaire et auprès de publics précaires dans les centres sociaux, avec les associations, tout cela en respectant strictement les règles sanitaires. Nous avons mené des animations dans l’espace public, et dès qu’une petite brèche permet de faire travailler des artistes, on s’y engouffre, mais bricoler sans perspective véritable dégrade nos conditions de travail. C’est en fait vécu par les équipes comme une injustice, un mépris de notre professionnalisme. Comme si l’on n’était pas des gens sérieux. Lorsque nous avons pu fonctionner quelques semaines, nous avons tous mis en place des protocoles qui se sont révélés efficaces, et le public se sentait en sécurité. Aujourd’hui, je croise beaucoup de personnes, notamment âgées, qui me disent être dans un isolement total, sans théâtre, sans cinéma, sans expositions. Cette coupure avec le public me semble dramatique. Il faut que ce public prenne la parole… ».

« L’espace crée la convergence » : Pierre Boudeulle, comédien et metteur en scène à Lille

« Ce qui se passe est puissant, enthousiasmant. On bouillonnait d’immobilisme, d’isolement et en quelques jours d’occupation… On vivait sous une chape de plomb et là, on ouvre un espace. Les mesures de la ministre ne suffisent pas. 20 millions, pour qui ? Pour quoi ? Les petites structures sont menacées de disparaître. Comment va-t-on gérer l’effet entonnoir lors de la reprise ? On devrait pouvoir organiser le festival des reportés. On n’est pas en charge de toutes les luttes, on assure la nôtre, mais toutes se rejoignent. Les étudiants commencent à venir. Beaucoup de porosité entre ce qu’ils vivent, entre ce que nous vivons. La force du lieu, c’est un espace où les gens peuvent se retrouver alors que tout est fermé, que l’université est fermée. L’espace créé la convergence… ».

« Guides conférenciers, on ne veut pas rester isolés » : Iris Lucand, guide conférencière à Clermont-Ferrand 

« Ici, nous sommes dans ce qui fut la gare routière de la ville. C’est une sensation étrange de me retrouver dans ce hall de la Comédie, où j’ai assuré ma dernière visite guidée, il y a tout juste un an. Le nouveau théâtre venait d’être inauguré. Je terminais mon congé maternité lorsque le confinement a été décidé. Tout mon programme de visites a été annulé. Je me suis retrouvée sans rien ou quasiment. Guide conférencière au chômage, je n’ai pas droit au chômage partiel. Dans le Puy-de-Dôme, privés de touristes, les musées et monuments fermés, 25 % de mes collègues n’ont aucun revenu. En temps normal, je suis salariée d’une association qui propose des visites guidées à des offices de tourisme, des institutions. J’ai également un statut d’auto-entrepreneur au cas où, car nous, guides, travaillons à la demande, parfois en indépendants. Nous sommes un peu des intermittents. Nous participons aux occupations partout où nous le pouvons pour ne pas rester isolés. Nous ne sommes que 4 000 en France ».

« Favoriser l’économie et interdire la culture, ça a du sens » : Marianne Suner, chanteuse lyrique à Marseille

« Je participe à l’occupation du Théâtre du Merlan depuis vendredi dernier. Je suis chanteuse lyrique, chef de chœur et compositrice, habituellement je mets en place des créations participatives avec des habitants des quartiers populaires de Marseille, notamment avec le Vivier Opéra Cité. Tout a été annulé depuis le premier confinement. À part quelques activités avec les enfants, tout est interdit. Il y a une perte de sens dans nos métiers. Je suis intermittente, nous nous sommes mobilisés pour la réouverture des salles, mais nous avons très vite compris que la lutte contre la précarité était fondamentale. Comme tous les précaires, j’ai très peur des conséquences de la réforme de l’assurance-chômage qui va arriver. On a vu dans les AG que si des théâtres ont maintenu activités et salaires, ce n’est pas du tout le cas des petites structures où il n’y a plus rien. Favoriser la reprise économique et interdire la culture, c’est quelque chose qui a un sens. Ce n’est pas celui que nous voulons pour le monde d’après ».

« Fiers d’être chaque jour plus nombreux » : Clara Hubert, élève en scénographie au TNS de Strasbourg

« On est en train de créer du lien tous les jours à 13 heures au cours d’un forum avec des gens de Strasbourg qui nous soutiennent. C’est ce qui me fait tenir, ça fait du bien de sortir de l’entre-soi. Récemment, des archéologues sont venus expliquer leurs difficultés. Au début, nos revendications étaient assez minces, mais à force de rencontrer des gens, on se rend compte qu’il y a une colère qui commence à gronder, que les gens souffrent, qu’on ne sait pas ce qui va se passer dans un an. Le passeport vaccinal, la loi de « sécurité globale » nous donnent le sentiment d’être de plus en plus contrôlés. Tout l’enjeu va être de réussir à ne pas se laisser démoraliser et de réfléchir à autre chose qu’une simple habitation au TNS. On nous a suggéré de faire un état plus général de la culture et de la jeunesse. Est-ce qu’on a envie de faire de l’art pour des gens qui ne nous entendent pas ? On veut que ça continue longtemps et que ça évolue. On est très fiers de voir qu’il y a de plus en plus de gens qui occupent des lieux qui n’étaient pas les leurs ».

« Un sentiment d’amputation en l’absence de culture » : Audrey Campourcy, technicienne et régisseuse à Toulouse

« Depuis un an, j’ai très peu travaillé. Il y a eu une faible reprise de juin à septembre. Pendant ces quatre mois, j’ai totalisé 130 heures. Lors du festival de rue de Ramonville, en banlieue toulousaine, il a fallu distancier les spectateurs et les spectacles étaient accessibles sur réservation. C’est un non-sens pour des arts de la rue ! Je ne travaille plus depuis octobre, je vis de mes allocations, soit près de 1 300 euros par mois. La reconduction de l’année blanche pour les intermittents, c’est bien, mais nous voulons l’abrogation de la réforme de l’indemnisation du chômage. On a tous envie d’une réouverture des lieux culturels mais dans quelles conditions pourront-ils redémarrer ? Que vont devenir les petites structures ? L’absence de culture est dangereuse à l’échelle de la société, ça fragilise l’humain, ça rapetisse l’esprit. Le public privé de culture éprouve un sentiment d’amputation. Je n’imagine pas que, l’été prochain, on demande un passe sanitaire aux spectateurs du théâtre de rue. Je ne suis pas là pour trier le public ! Je fais partie de ceux qui ont préparé l’occupation du Théâtre de la Cité, à Toulouse. Des étudiants des filières artistiques ont rejoint le mouvement. Je suis contente de participer à cette action et j’attends que d’autres métiers nous débordent, envahissent les usines, les entreprises. Débordez-nous ! ».

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La Commune de Paris, 150 ans

72 jours… Entre mars et mai 1871, le peuple de Paris se soulève pour la Commune. Une expérience inédite de République sociale et démocratique, écrasée dans le sang sur ordre de Thiers. Un siècle et demi plus tard, que reste-t-il en héritage ? Retour sur un événement fondateur pour le mouvement social. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 28 mai et l’épisode de la « Semaine sanglante » au cimetière du Père-Lachaise, Chantiers de culture publie une série d’articles pour commémorer le 150ème anniversaire de la Commune de Paris.

« Place au peuple, place à la Commune ! » Voici cent cinquante ans, le 18 mars 1871, après plusieurs mois d’un siège épuisant et voulant empêcher qu’après la défaite face aux Prussiens les troupes du gouvernement lui prennent ses canons, le peuple de Paris se soulève et inaugure une expérience inédite de République sociale et universelle. En à peine plus de deux mois, la Commune de Paris initie un pouvoir du peuple par et pour le peuple, se faisant laboratoire de démocratie, de révolution sociale et culturelle sans précédent avant qu’Adolphe Thiers la massacre durant une semaine sanglante, du 21 au 28 mai. Héritière d’un siècle d’histoire – les uns se revendiquant des sans-culottes, d’autres ou les mêmes d’un mouvement ouvrier en construction tandis que la révolution industrielle transformait le pays en profondeur –, la Commune de Paris réalise en peu de temps une œuvre sociale considérable, à laquelle les femmes et les étrangers faits citoyens prennent toute leur part.

Ce « moment de rupture inattendu dans le cours de la vie sociale », cet « événement tumultueux et dense » pour reprendre les mots de l’historien Roger Martelli, aura à la fois soulevé les espoirs du mouvement ouvrier naissant et suscité la peur du pouvoir républicain mais déjà libéral de Thiers et de ses affidés. La terreur de masse qu’il a déployée pour y mettre un terme en témoigne. Un siècle et demi plus tard, la Commune demeure une référence aux héritages aussi divers que les courants qui s’y sont manifestés. Elle reste de même méprisée ou détestée par les descendants de Thiers pour lesquels il « n’existe pas d’alternative » à l’ordre qu’ils veulent continuer d’imposer. « Son récit tient de l’épopée, sa mémoire touche au mythe, mais sa lecture ne relève pas du mystère. On sait désormais beaucoup de choses sur ces quelques semaines si intenses », rappelle Roger Martelli.

Proclamation de la Commune : la mobilisation populaire

La naissance de la Commune relève d’un concours de circonstances, d’un mouvement populaire spontané et inattendu. En juillet 1870, Louis Napoléon Bonaparte déclare la guerre à la coalition prussienne dirigée par Bismarck. Le 2 septembre, l’empereur capitule à Sedan. Le 17, la ville de Paris est assiégée par les troupes ennemies. La population parisienne se veut « patriotique » et entend défendre la capitale. Une souscription populaire permet l’achat de canons pour la Garde nationale. Le gouvernement signe l’armistice général le 18 février 1871. L’empire allemand annexera l’essentiel de l’Alsace et de la Lorraine et réclamera à la France cinq milliards de francs d’indemnités. Le 8 février, les élections législatives avaient donné à l’Assemblée une majorité monarchiste. Très vite, des mesures antidémocratiques et antisociales se multiplient, comme la fermeture autoritaire de plusieurs journaux, dont Le Cri du peuple de Jules Vallès, la suppression de la solde journalière due aux Gardes nationaux …

Le 10 mars 1871, l’Assemblée migre à Versailles. Le 17, Thiers ordonne à la troupe de retirer aux Parisiens leurs canons entreposés à Montmartre et Belleville. Le 18 mars à l’aube, les femmes – notamment les blanchisseuses commençant tôt leur journée de travail – découvrent la manœuvre et lancent l’alerte. Alors qu’après sommation le général Lecomte ordonne de faire feu, les soldats crosses en l’air fraternisent à Montmartre avec la foule. Dans la journée, Paris se couvre de barricades tandis que Thiers fait arrêter Auguste Blanqui. Lecomte et un autre général, Clément-Thomas, qui avait participé à la répression du soulèvement de 1848, sont tués par la foule contre l’avis du comité de vigilance de Montmartre. La Garde nationale assure le pouvoir jusqu’aux élections du 26 mars que les « communeux » (ce sont Thiers et les siens qui les surnommeront ensuite péjorativement « communards ») remportent aisément. Le 28 mars 1871, la Commune de Paris est proclamée.

XIXe  siècle : le mouvement ouvrier s’organise

Au-delà de cette chronologie des événements, la Commune s’inscrit dans l’histoire politique, économique, sociale et culturelle du XIXème siècle. La France, encore profondément rurale, connaît la révolution industrielle. C’est l’essor du charbon et du fer, le développement de la métallurgie et du chemin de fer, celui des banques, aussi, et de la spéculation. Le monde ouvrier est confronté aux longues journées et aux dures conditions de travail avec des salaires ne permettant guère de sortir de la misère, notamment les femmes qui perçoivent en général deux fois moins que les hommes. Dès 1791, la loi Le Chapelier avait interdit les « coalitions » à l’origine des grèves. À partir de 1864, Napoléon III finit par devoir les autoriser dans un contexte où les grèves se multiplient, des typographes aux ouvriers tanneurs, des mégisseurs aux mineurs, des bronziers aux tailleurs… Le mouvement ouvrier commence à se structurer aux plans international et national.

L’Association internationale des travailleurs naît à Londres en 1864. En 1865, en lien avec l’AIT, Eugène Varlin et Nathalie Lemel – qui deviendront tous deux des figures de la Commune (il sera fusillé avant ses 32 ans, elle sera déportée) – fondent la Caisse fédérative de prévoyance. Puis, en 1869, la Fédération des chambres ouvrières de Paris, lesquelles comptent quelque 40000 adhérents (sur environ 600000 ouvriers). La section française de l’AIT, d’abord autorisée, et où sont recensés près de 100000 membres en 1870, sera rapidement dissoute par le pouvoir… Paris, pour sa part, est une ville profondément remaniée par les grands travaux du baron Haussmann. Comptant quelque deux millions d’habitants sur 37 millions dans le pays, elle concentre les classes les plus riches vers l’Ouest et vers l’Est le prolétariat, les ouvriers, petits commerçants et artisans. Ceux qui feront la Commune.

Semaine sanglante : la haine de classe meurtrière

Malgré la menace militaire toujours à ses portes, la Commune de Paris tente de faire vivre la démocratie et prend dans de nombreux domaines une série de mesures contre l’ordre ancien et favorables aux classes populaires. D’autres villes s’insurgent, instaurant parfois des communes éphémères : Marseille, Lyon, Toulouse, Narbonne, Saint-Étienne, Le Creusot, Limoges. La Commune de Paris adressera plusieurs déclarations au peuple français, aux départements, aux travailleurs des campagnes. Lesquelles sont encore pour beaucoup influencées par les notables et le clergé contre une Commune laïque et anticléricale. Contre ce qu’il considère comme une menace pour l’ordre bourgeois, Adolphe Thiers ordonne la répression. Né à Marseille en 1797, orléaniste, il se veut partisan d’une monarchie constitutionnelle avant de se rallier par intérêt à la République. En 1834, c’est lui déjà qui avait réprimé dans le sang la seconde révolte des canuts de Lyon.

En décidant d’écraser la Commune et de massacrer les communeux, il défend un ordre de classe contre la République sociale, en tentant à la fois de faire peur et d’éliminer durablement les penseurs et les organisateurs d’un mouvement ouvrier naissant. Les Versaillais mêlent déjà la propagande à leur geste, qualifiant les communeux de criminels fainéants et alcooliques, de lie de la société. S’alliant les troupes de Bismarck face à des combattants de la Garde nationale héroïques mais mal organisés et à des citoyens sans moyens sur les barricades, les versaillais entrés dans Paris le 21 mai fusillent femmes, hommes, enfants. Les exécutions sommaires se multiplient, comme celles décidées par les cours martiales. On dénombre plusieurs dizaines de milliers de morts, tandis que les militants fusilleront à leur tour quelques dizaines d’otages parmi lesquels l’archevêque Georges Darboy. « La mode est aux conseils de guerre, et les pavés sont tout sanglants», dit Jean-Baptiste Clément. La Semaine sanglante dure jusqu’à l’éradication des dernières barricades et aux fusillades du 28 mai au mur du Père-Lachaise, qui deviendra « le mur des fédérés ». Des dizaines de milliers d’arrestations, des jugements à la chaîne, la prison ou bien la déportation en Nouvelle-Calédonie : la répression se poursuivra durant plusieurs années, jusqu’à l’amnistie générale décrétée le 10 juillet 1880.

« À quand enfin la République de la justice et du travail ? », chante alors Jean-Baptiste Clément. Qui met en garde : « Les mauvais jours finiront.et gare à la revanche, quand tous les pauvres s’y mettront » ! Isabelle Avran

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Luxembourg, un paradis fiscal comme un autre

Le Grand-Duché est à nouveau dans le collimateur d’un consortium international de journalistes. D’anciens cadres de McDonald’s France sont rattrapés par la plainte pour fraude fiscale déposée par le syndicat CGT. Deux histoires, un même pays. Et l’action de la société civile.

La concomitance des faits méritait d’être relevée. Début février, alors que l’enquête « OpenLux » était rendue publique, quatre cadres et anciens responsables de McDonald’s France étaient interrogés, en garde à vue, sur des soupçons de « blanchiment de fraude fiscale en bande organisée », cinq ans après la plainte de représentants du personnel. Ces deux actualités illustrent le rôle déterminant que joue la mobilisation des acteurs de la société civile dans la traque de l’évasion fiscale et la lutte contre les pratiques financières illicites des paradis fiscaux.

McDonald’s épinglé grâce aux syndicats

Le fisc français s’intéresse de longue date au schéma financier du géant américain, mais ce sont les syndicats qui ont donné un coup de pied dans la fourmilière. L’enquête, lancée par le Parquet national financier (PNF) début 2016, faisait suite à la plainte déposée fin décembre 2015 par le comité d’entreprise (CE) McDonald’s Ouest parisien, l’une des cinq filiales françaises de la multinationale. L’histoire remonte à 2013 quand la CGT est devenue majoritaire au CE. Le syndicat a alors décidé de revendiquer des augmentations de salaires et le versement d’un intéressement aux bénéfices. Alors qu’à l’évidence les affaires de McDonald’s étaient florissantes partout en France, la multinationale s’y est opposée, arguant de résultats dans le rouge. C’est finalement un rapport très étayé, publié en 2015 par une coalition de syndicats américains et européens sous le titre Unhappy Meal (en référence au célèbre menu de la chaîne de restauration rapide), qui révélera que les importants bénéfices des établissements français sont siphonnés par la holding luxembourgeoise.

La pression de la société civile sur les États

Le Journal du dimanche rapporte que les délais de la procédure lancée par le PNF à l’encontre de McDonald’s seraient dus à une enquête de la commission européenne sur le régime fiscal que lui accorde le Luxembourg. Suite au retentissement international du scandale des « LuxLeaks » en 2014, de telles investigations ont en effet été lancées au Luxembourg sur des multinationales (McDonald’s en décembre 2015, Engie en septembre 2016, etc.) Et pour cause : le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) à l’origine des « LuxLeaks » avait épinglé le troisième centre financier d’Europe (après Londres et Zurich) pour ses accords fiscaux attractifs accordés à des centaines de multinationales. Finalement, ces dernières ne seront pas vraiment inquiétées, McDonald’s n’attendant même pas la fin de l’enquête de la commission pour déménager sa holding fiscale européenne à Londres fin 2016.

L’adhésion de l’opinion publique

A contrario de l’impuissance de ces derniers, ou même de l’Union européenne, pour y parvenir, la mobilisation des acteurs de la société civile fait bouger les lignes. Se jouant des frontières, ils collectent des informations et des données, créent des réseaux d’analyses et de critiques animés par des spécialistes, mènent des opérations de plaidoyer en direction des décideurs politiques et économiques, médiatisent les comportements condamnables et, in fine, font pression sur les dits États. Qu’il s’agisse, au niveau international, d’une ONG comme « Tax Justice Network » (réseau pour une justice fiscale à l’expertise reconnue), apparue en 2002, ou, en France, de la plateforme « Paradis fiscaux et judiciaires », qui, depuis 2005, réunit ONG et syndicats de salariés, les campagnes dénonçant les paradis fiscaux et l’évasion fiscale emportent l’adhésion de l’opinion publique.

Un paradis fiscal au cœur de l’Europe

Une directive européenne de 2018 a exigé la création de registres publics qui listent les propriétaires réels des sociétés dans tous les États membres de l’UE, le Registre des bénéficiaires effectifs. Alors que pour les « Panama Papers » ou le scandale « LuxLeaks », les journalistes avaient enquêté à partir des documents sortis par des lanceurs d’alerte, pour les « OpenLux », ils ont travaillé sur les données extraites des immenses bases de données luxembourgeoises. Mais la transparence est « en trompe-l’œil » note Le Monde. Car non seulement il est fastidieux de fouiller dans les registres (même de façon automatisée), mais les sociétés ne déclarent pas forcément leurs bénéficiaires, utilisent des prête-noms, etc. Il aura ainsi fallu une année au consortium d’investigation pour réussir à identifier seulement la moitié des bénéficiaires de ces sociétés.

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Jean Genet, une œuvre irrécupérable

En date de mars 2021, la revue littéraire Europe consacre son dossier à Jean Genet. Fort de moult contributions, un numéro qui éclaire avec pertinence les diverses facettes du Captif amoureux. Une  œuvre qui mêle poésie et théâtre à une vie solitaire et révoltée. Une œuvre irrécupérable surtout, affirme dans la préface Melina Balcázar, docteur en littérature française à la Sorbonne.

Irrécupérable, telle semble être l’œuvre de Jean Genet. Non seulement au regard des polémiques qu’elle a suscitées et suscite encore, mais plus profondément par son refus de s’apaiser, de pactiser, d’oublier. Ni l’humiliation, ni la souffrance, ni l’exclusion n’ont à aucun moment été oubliées. « Je conserverai en moi-même l’idée de moi-même mendiant », écrivait Jean Genet dans le Journal du voleur. L’ensemble de son œuvre pourrait ainsi être lue comme un refus radical de toute amnistie. Pas d’oubli, et donc pas de mesure ou de compromis : « J’emmerde tous ces cons qui croient me tenir parce qu’ils ont des flics et des barbelés ». Pas de résilience non plus. Refus aussi de se présenter comme victime puisque seul le choix de la révolte permet de toucher à cette beauté salvatrice, sans cesse recherchée dans les tableaux de Rembrandt ou les sculptures de Giacometti, dans les gestes de ses amants et des êtres en révolte : « J’aime ceux que j’aime, qui sont toujours beaux et quelquefois opprimés mais debout dans la révolte ».

De manière encore plus radicale, son œuvre demeure irrécupérable par cette douloureuse remise en question d’elle-même, de sa nécessité, voire de sa justesse. Genet a toujours écrit contre lui-même et n’a pas hésité à raturer, à détruire sa légende, élaborée « silencieusement, laborieusement, minutieusement, obsessionnellement, compulsivement », quand il pensait que ses textes sonnaient faux : « mes livres comme mes pièces, étaient écrits contre moi-même. […] Et si je ne réussis pas, par mon seul texte, à m’exposer, il faudrait m’aider. Contre moi-même, contre nous-mêmes, alors que ces représentations nous placent de je ne sais quel bon côté par où la poésie n’arrive pas ». L’exigence de s’écrire autrement s’imposait à lui non seulement pour s’opposer au Saint Genet de Sartre — « Toi et Sartre, reproche-t-il à Cocteau, vous m’avez statufié. Je suis un autre. Il faut que cet autre trouve quelque chose à dire » —, mais pour répondre au rêve d’une écriture capable de le contenir entièrement, lui donner un sens. « Les pages qui vont suivre ne sont pas extraites d’un poème, elles devraient y conduire. C’en serait l’approche, encore très lointaine, s’il ne s’agissait d’un des nombreux brouillons d’un texte qui sera démarche lente, mesurée vers le poème, justification de ce texte comme le texte le sera de ma vie ».

Une tâche qui exigeait de se tenir à l’écart du monde littéraire et intellectuel afin de préserver ces « images du langage » que l’on ne peut trouver sinon dans le désert. Une solitude qu’il a apprivoisée en prison et qu’il s’est ensuite infligée — « Je vis très seul et très triste » — mais aussi a vécue avec bonheur : « Je suis très vieux. Et très seul mais très heureux : d’être seul et vieux ? Peut-être ». Une solitude qui lui a permis toutes les audaces nécessaires pour (se) réinventer, demeurer libre de tout lien social, de toute compromission politique, retrouver alors la légèreté du rire et du jeu qui s’oppose à la gravité du deuil. Et atteindre cette grâce à travers l’erreur, le ridicule, la mise en danger de soi. Tel le dentier de Divine, transformé en couronne par l’audace de son geste qui, dans l’urgence, l’arrache de sa bouche et le pose sur sa tête. Tel ce tube de vaseline, signe de l’abjection et d’une grâce secrète : « misérable objet sale » devenu « veilleuse funéraire » qui réveille l’image de la mater dolorosa, qui hante cette œuvre construite autour de l’absence de la mère.

Mais cette remise en question de soi est celle de la littérature même. Qu’est-ce que la littérature ?, se demande Genet d’un texte à l’autre. La soumission à un style, à une manière de se situer dans le langage ? Une appartenance ? Même face à elle — cette « grandophilie » dont il craignait déjà les effets de « pédanterie » dans sa correspondance avec son amie Ibis — il tenait à rester libre. D’où ses réécritures constantes — environ quinze ans pour Le Bagne —, ses nombreux projets inachevés — le poème La Mort, les scénarios Le Langage de la muraille ou La Nuit venue —, la tentation de renoncer à la littérature : « Il m’a fait savoir hier, écrit Jacques Derrida, qu’il était à Beyrouth, chez les Palestiniens en guerre, les exclus encerclés. […] Il n’écrit plus, il a enterré la littérature comme pas un, il saute partout où ça saute dans le monde, partout où le savoir absolu de l’Europe en prend un coup, et ces histoires de glas, de seing, de fleur, de cheval doivent le faire chier ». Genet n’a en effet jamais arrêté d’écrire mais de publier, manière de résister encore à la compromission sociale que la publication a toujours pu représenter à ses yeux. C’est ce que ses valises, cet « atelier portatif », nous confirment aujourd’hui : elles témoignent, comme le souligne Albert Dichy, de    « cette folie d’écriture qui veut échapper au livre, ce combat singulier entre un auteur qui s’est juré de ne plus jamais écrire, de garder, comme il le dit « la bouche cousue », et l’irrépressible propension qu’il a, malgré lui, à noter la moindre phrase, pensée ou réflexion qui le traverse », à griffonner en permanence sa vie. Ce vœu de silence, il semble l’avoir prononcé après le suicide de son amant Abdallah Bentaga en 1964.

L’œuvre de Genet rêve ainsi d’un autre avenir pour la politique et pour la littérature, et c’est dans leur articulation — toujours à inventer — que réside sa force. Car « la liberté n’existe, écrit-il, qu’à l’intérieur du jeu créatif individuel. […] rien ne permet aux hommes de connaître leur liberté autant que le travail créatif ». Retour à Genet qui esquisse un portrait de ce « blédard amoureux du plus loin », comme il se présentait déjà dès les années trente : à la pédérastie, au vol et à la trahison, trilogie par laquelle il s’est lui-même défini, s’ajoutent l’amour, le jeu et la joie dans leur dimension politique. Par-delà les distinctions entre un premier et un dernier Genet, chacune des contributions de ce dossier suit « la trace phosphorescente de [ses] gestes », interroge et façonne « la matière Genet », prend position devant ses engagements, se confronte à la résistance de cette œuvre qui a tout fait pour rendre l’écriture imprenable. Melina Balcázar

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