Archives d’Auteur: Y.Liégeois

Noiriel, un historien « populaire »

Avec Une histoire populaire de la France, publiée aux éditions Agone, l’historien Gérard Noiriel revient sur l’histoire du peuple de France et de ses grandes luttes émancipatrices. Du Moyen Âge jusqu’à nos jours, quand l’histoire éclaire le présent…

 

 Cyrielle Blaire – Pourquoi vous lancer dans cette Histoire populaire de la France ?

Gérard Noiriel – Les éditions Agone m’ont proposé de faire ce que l’historien Howard Zinn avait réalisé dans les années 70 avec Une histoire populaire des États-Unis. J’ai recentré mon travail, non sur les classes populaires à l’instar de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, mais sur la question du « populaire ». À savoir la relation sociale impliquant les dominés et les dominants.

C.B. – On voit dès le Moyen Âge une obsession des puissants à vouloir mettre les indigents au travail…

G.N. – La question du travail surgit avec l’apparition d’une séparation entre les bons et les mauvais pauvres. Le vagabondage est criminalisé à la fin du Moyen Âge par Jean II dit « le Bon », qui prend des ordonnances de « mise au travail ». Celui qui ne travaille pas, on le met en prison, on le cloue au pilori. C’est d’une grande violence.

C.B. – Vous vous attardez sur le vocabulaire employé pour désigner les classes populaires.

G.N. – Jusqu’au XVIIIe siècle, il est très péjoratif. On parle de « populace », les ouvriers sont qualifiés de « barbares aux portes de nos villes » et les paysans « d’étrangers », voire de « sauvages ». On a oublié ce racisme de classe jusqu’au début de la IIIe république. La parole populaire fait irruption dans l’espace public au XIXe siècle avec l’accès à l’instruction et l’arrivée des journaux tenus par des ouvriers, qui se mettent à dénoncer cette humiliation. La bourgeoisie va alors parer le peuple de toutes les vertus, car les élites dépendent désormais du vote des classes populaires. La suspicion et les insultes glissent vers les étrangers et les colonisés.

C.B. – La notion de « peuple indésirable » est au cœur de votre ouvrage.

G.N. – Dans les années 1930, « l’indésirable », c’est l’étranger fuyant les persécutions. Quand éclate la guerre, même les Juifs allemands qui ont fui le nazisme sont suspectés de déloyauté vis-à-vis de la République et internés. S’agissant de la déchéance de nationalité en 1927, un député déclarait : « La République forge un instrument qui, manié par

Co Daniel Maunoury

d’autres mains, pourra servir la répression politique ». Cela s’est produit avec Vichy.

C.B. – Les insurrections sociales, nombreuses dans l’histoire de France, n’ont jamais été tout à fait vaines ?

G.N. – C’est une autre leçon de l’histoire ! L’exemple le plus frappant est 1848, quand les révolutionnaires chassent Louis-Philippe. La première mesure, c’est le suffrage universel masculin. Même vaincu, le peuple influe toujours sur le cours de l’histoire, il est impossible d’effacer la trace de ses combats.

C.B. – Quelles leçons tirer du gouvernement de Front populaire de 1936 ?

G.N. – C’est le réveil de la combativité ouvrière qui permet le Front populaire. La France était très en retard sur le plan des droits sociaux face aux États-Unis, l’Angleterre ou l’Allemagne. En 1936, des revendications sociales jugées utopiques deviennent légitimes et sont adoptées. Les dominants ne veulent jamais céder leurs privilèges. Mais, quand ils y sont obligés, ils inventent des solutions. Macron prétend que la lutte des classes est une utopie dépassée, mais tous les acquis sont la conséquence de luttes !

C.B. – Les révolutions surgissent-elles quand personne ne les attend ?

G.N. – J’ai pris plaisir à citer de grands intellectuels qui pensaient que les révolutions, c’était fini. Et soudain, en éclatait une nouvelle ! Elles peuvent surgir à tout instant, c’est aux jeunes générations de les inventer. L’avenir nous prépare des révolutions là où on ne s’y attendra pas. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Gérard Noiriel, né le 11 juillet 1950 à Nancy, est l’un des pionniers de

Co Daniel Maunoury

l’histoire de l’immigration en France. Il s’est aussi intéressé à celle de la classe ouvrière et a animé, dans les années 70, une émission d’histoire au micro de la radio Lorraine Cœur d’acier. Directeur d’étude à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) depuis 1994, il a notamment publié Le creuset français (1988) et Les origines républicaines de Vichy (1998). Très engagé dans l’éducation populaire, il pilote de nos jours l’association DAJA qui œuvre en faveur de la démocratisation de la culture.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Pages d'histoire

Amin, des vies écartelées

Trois ans après le succès de Fatima couronné, entre autres prix, du César du meilleur film, le cinéaste Philippe Faucon revient à l’écran avec Amin. La chronique sociale, et sensible, d’un ouvrier sénégalais venu travailler en France pour nourrir sa famille restée en Afrique. Rencontre avec le réalisateur.

 

Dominique Martinez – Comment est née l’idée de ce film, Amin ?

Philippe Faucon – C’est parti de l’histoire familiale de Yasmina Nini-Faucon (coscénariste et épouse du cinéaste, ndlr). Il s’agissait d’un proche qui avait laissé sa femme et ses enfants pour venir travailler en France et leur envoyer de l’argent. Par nécessité vitale, humaine, mais aussi en raison de la séparation durant de longues périodes, il y avait rencontré une femme avec laquelle il avait eu une histoire. Les époques sont différentes, puisqu’il s’agissait alors de l’immigration maghrébine des années 1960-1970, mais nous nous sommes demandé si l’on retrouvait une situation identique dans les immigrations d’aujourd’hui, celles d’Afrique subsaharienne. Nous avons donc rencontré, dans des foyers de travailleurs, des hommes venus seuls en France afin de subvenir aux besoins de leur famille laissée au pays. Nous avons eu envie de raconter cette histoire parce qu’elle nous a semblé assez absente des écrans de cinéma.

 

D.M. – Ce film marque une rupture. Pour la première fois, vous filmez autant en France que dans le pays d’origine…

P.F. – Amin, c’est le portrait de ces gens qui sont venus apporter leur force de travail en France et qui ont des vies écartelées. Des séparations que ceux qui sont restés au pays vivent aussi. C’est pourquoi il nous a semblé important de situer le fil ici et là-bas, aux deux pôles de l’existence du personnage principal qu’est Amin. Ici, c’est la vie autour du travail, là-bas la vie des gens qui l’attendent, dont celle de ses enfants qu’il ne voit pas grandir et avec lesquels il a parfois du mal à renouer un lien. Il était essentiel d’aborder le sujet par les deux versants.

 

D.M. – Choix du sujet, réalisation réaliste et attachée aux gestes du quotidien : faites-vous un cinéma politique ?

P.F. – J’aime raconter les choses par le concret, les corps, les regards, les gestes des personnages. Sur ce registre, le cinéma offre des possibilités plus amples que les mots, la littérature. C’est donc tout autant un geste cinématographique que politique. Si le propos n’est pas incarné, il n’a pas de portée. Il tombe à plat.

 

D.M. – Contrairement à ce que laisserait penser le titre de votre long-métrage, il s’agit d’un film choral. Pourquoi ?

P.F. – Il rassemble des personnages avec des itinéraires différents mais qui ont en commun le fait que leurs parcours sont toujours en marge et teintés de solitude. Ces gens n’ont pas toujours les codes, les repères, la langue. Ils ont ainsi tendance à se retrouver entre eux dans les foyers, seuls endroits où Amin, d’habitude asse mutique, s’ouvre un peu. La pluralité des personnages me permettait aussi de décrire plusieurs générations d’immigration : il y a la solitude de ce jeune de vingt ans, celle d’Amin  la quarantaine, mais aussi celle d’Abdelaziz qui est sur le point de prendre sa retraite et de repartir dans son pays après avoir traversé toute une vie entre deux rives. À chaque fois, c’est la même situation d’écartèlement, d’exil, de vies recommencées dans lesquelles les femmes se débattent également. En l’absence des maris, elles ont dû développer des ressources pour avancer et pour soutenir leurs enfants, malgré la tutelle qu’elles subissent de la part des frères aînés ou bien de leur belle-famille. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Déracinement

Amin, la quarantaine, est venu seul du Sénégal pour travailler sur les chantiers de construction en France. Pénibilité du travail, complicité et solitude au foyer des travailleurs où chacun poursuit son rêve d’émancipation, manque cruel de la famille et des siens restés au pays mais qu’il fait vivre grâce à l’argent qu’il envoie scrupuleusement… Tout çà en vaut la peine, ses sacrifices doivent permettre à sa femme ainsi qu’à ses trois enfants de bientôt pouvoir aspirer à un avenir meilleur.

Après La désintégration (2011) et Fatima (2015), Philippe Faucon creuse son domaine de prédilection et revient avec une nouvelle histoire d’immigration. À l’heure où l’Europe est en proie aux nationalismes et au repli sur soi, son scénario prend volontairement place autant ici que là-bas. Les deux mondes sur le même plan à l’écran, c’est déjà beaucoup ! Les personnages existent, agissent. Les femmes, notamment, sont dotées d’une vraie stature qui leur fait si souvent défaut dans la fiction. Évitant les poncifs néocolonialistes et tout racolage, Amin est une chronique d’un réalisme épuré et sensible. Sans juger ni s’égarer, elle s’aventure dans les voies de l’intime et explore les faces cachées de notre société. Grâce à  une mise en scène délibérément adossée au concret, aux gestes, aux regards, aux corps, elle touche juste et réussit encore à étonner. Sobre et discrètement puissant. D.M.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Rencontres

Ah, le bel âge !

Quelle journée d’anniversaire, merci mes amis de m’avoir soutenu dans cette épreuve ! Pour passer le cap, je me suis saoulé d’activités.

Vendredi, ophtalmo : vu que j’y vois double… Si c’est bien dans les manifs, c’est gênant dans les embouteillages ! En soirée, conférence de mon grand fils sur « La musique et les étoiles ». Quel talent, ce petit ! La preuve qu’au fil des générations, l’espèce s’améliore, au moins dans la famille.
Samedi, centre Beaubourg : expo Tadao Ando, Franz West, le cubisme, puis le musée tout entier ! Huit heures debout devant des toiles, à la fin je m’écroule. « On touche pas », qu’il me dit le surveillant, « je touche pas, Monsieur, je m’accroche ». Mais, oh surprise, je découvre qu’Isidore Isou et Maurice Lemaitre figurent maintenant en bonne place sur les murs. Comme quoi, là aussi, il y a de l’amélioration.
Dimanche, Châteaubriant : hommage aux fusillés de 1941. Départ 6h, pour sept heures de car et cinq heures de discours ! Le poing levé, chez le militant tout est dans l’articulation. La mémoire est à ce prix. Dans le car, comme d’habitude, ce fut à mon tour de raconter aux camarades ce qui s’était passé et d’annoncer que demain le monde serait beau. Bon, je le reconnais, je n’ai pas osé dire que, côté progrès social, pour l’amélioration il allait falloir patienter encore un peu.
Lundi, cardiologue : après de multiples examens, lui et moi nous nous contenterons d’une petite stabilité, vu que l’amélioration, là aussi, il ne faut pas rêver. Alors, je lui parle de tous mes autres bobos. « Bof, au point où vous en êtes, laissez tomber les détails ». Il n’empêche, aujourd’hui Faurisson en est mort ! Je repars tout de même content, la machine tiendra bien un an de plus.
Mardi, impossible d’éviter le coup de vieux : je passe devant la glace. Rapidement. Puis, ce sont les bises, les condoléances, les messages d’affection et enfin le repas de fête avec ce qui reste dans le frigo. Résultat, il va falloir penser à faire des courses ! Le soir, avec les copains, les copines, on avait prévu de refaire le monde mais là, le hic, impossible de chanter ensemble : Mélenchon restait dans les aigües , Pierre Laurent dans les basses et Hamon était aphone. C’est sûr, on finira par laisser L’hymne à la joie à Macron.

Plus tard, très tard, rentrant à la nuit, je n’en crois pas mes yeux : grosse amélioration ! Les maïs, en face de ma fenêtre, ont été taillés (voir photo). Du coup, j’y vois mieux, plus loin, tout s’éclaire… À moins que ce ne soit un des bénéfices de l’âge ? Jacques Aubert

Poster un commentaire

Classé dans Documents

Vitez, hier et maintenant

Ancienne secrétaire générale de Chaillot sous l’ère Vitez, Marie Étienne publie En compagnie d’Antoine Vitez, 1977-1984. Des pensées tressées aux pas de celui qu’elle admire, au fil d’un dialogue quotidien. Une lecture à poursuivre avec « L’année Vitez », organisée à Paris au théâtre des Déchargeurs.

 

Marie Étienne est poète. À ce titre, Antoine Vitez l’engage en 1977 dans l’aventure du Théâtre des Quartiers d’Ivry, avant de la nommer à son côté, jusqu’en 1988, secrétaire générale et chargée des lectures de poésie au Théâtre national de Chaillot. Elle publie En compagnie d’Antoine Vitez, 1977-1984. Trente ans après, elle a repris les notes de son journal d’alors et les a assorties de commentaires détaillés. Le recul du temps revêt ces fragments de mémoire de la mélancolie du jamais plus, quand bien même c’est au présent de narration qu’est écrit le livre. Présent du passé, en somme. On y retrouve Vitez dans les coulisses de son œuvre, quasi au jour le jour, son intelligence étincelante, ses doutes parfois, ses réflexions paradoxales, ses menues manies, voire ses caprices, bref tout ce qui fit de lui un artiste infiniment singulier, tout à la fois solitaire et tourné vers les autres dans l’élan perpétuel de l’œuvre à accomplir.

Ainsi vu de près, à bout touchant, il apparaît vulnérable, constamment inventif et résolument pressé de dire. Marie Étienne tresse ses pensées aux pas de celui qu’elle admire, au fil d’un dialogue quotidien, quand se fabriquent Faust ou Tombeau pour cinq cent mille soldats, entre autres mémorables réalisations historiques. Elle n’est pas confite en dévotion. Elle mesure la chance que ce fut, ce compagnonnage dans le petit local d’Ivry ou les vastes coursives de Chaillot. Son livre s’inscrit élégamment sur le registre d’une épopée quotidienne de l’intime, au cours de laquelle une foule d’informations et de réflexions permet de prendre l’exacte mesure de la diariste et de son modèle. Jean-Pierre Léonardini

 

Vitez, aujourd’hui

Sous l’impulsion de son directeur artistique, Ludovic Michel, le théâtre des Déchargeurs propose « L’année Antoine Vitez ». En ouverture, organisées respectivement les 20 et 21 octobre, la projection en intégrale du Soulier de satin de Paul Claudel (12h de spectacle, la plus longue pièce du répertoire, filmée en 1988 à Bruxelles par Yves-André Hubert) créé dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon en 1987 et deux tables rondes autour de Vitez, l’homme de théâtre et son héritage. Se déroulent ensuite, jusqu’à la fin de l’année puis en 2019, moult événements et initiatives : plusieurs expositions thématiques des photographies réalisées par Antoine Vitez (La famille, Les amis, Les compagnons de travail, les artistes associés), des rencontres proposées par Jeanne Vitez et Nicolas Struve autour du Don Paisible de Mikhaïl Cholokhov (traduit du russe par Vitez), la lecture des poèmes de Vitez par divers comédiens et comédiennes. Une série de manifestations publiques construites avec la complicité de Jeanne et Marie Vitez, avec le soutien de l’Association des amis d’Antoine Vitez, l’IMEC, l’INA, la Société Paul Claudel et le label Rue du Conservatoire. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Documents, La chronique de Léo, Rideau rouge

Marivaux, quand la classe parle…

Jusqu’au 21 octobre, le Théâtre de l’Aquarium présente à la Cartoucherie Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux. Dans une mise en scène de Benoît Lambert, le directeur du CDN Dijon-Bourgogne. Giraudoux notait, des personnages, que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Sans oublier Eh bien, dansez maintenant au Mouffetard, Laïka au Rond-Point et L’occupation à L’oeuvre.

 

Benoît Lambert dirige, depuis janvier 2013, le Théâtre Dijon Bourgogne – Centre dramatique national. Il présente en ce moment sa mise en scène de la comédie en trois actes de Marivaux le Jeu de l’amour et du hasard (1730) à l’Aquarium (1). Fondée sur un double subterfuge, la pièce, modèle canonique d’un époustouflant jeu de rôle, jette ses personnages dans un imbroglio amoureux, résolu in fine par deux unions socialement logiques, suivant les ressorts de ce que le poète Michel Deguy qualifie, chez notre auteur, de « machine matrimoniale ». Silvia, fille de M. Orgon, ignorant que Dorante a agi de même en prenant l’état de Bourguignon-Arlequin, son valet, fait mine d’être sa femme de chambre Lisette, celle-ci endossant le costume de sa maîtresse… Silvia et Dorante, travestis en domestiques, se reconnaîtront donc dans l’amour vrai,

Co Vincent Arbelet

tout comme leurs subalternes, car on ne peut manquer à sa classe, qui parle non sans lutte…

De la plus parfaite escrime dans la langue du XVIIIe, si claire et vive – le désir n’existe que par elle – quatre jeunes comédiens (Rosalie Comby, Edith Mailaender, Malo Martin et Antoine Vincenot) donnent une version allègre et souple, non sans ce soupçon d’humeur sombre propre aux personnages de Marivaux, dont Giraudoux notait justement que « leur fantaisie ne doit pas nous tromper ». Cela se joue dans une scénographie qui envisage les Lumières, celles-ci également dues, en jouant sur les mots, à Antoine Franchet, qui a planté des arbres côté jardin, c’est la nature, et installé, côté cour, un petit cabinet de curiosités cher à M. Orgon, père noble un tant soit peu farceur (Robert Angebaud), et à son fils aîné Mario (Etienne Grebot), sacrément taquin, qui ne ménage pas sa sœur Silvia. C’est que nous

Co Vincent Arbelet

sommes dans le registre de l’expérimentation humaine. Marivaux y excella.

Dans cette réalisation, qui s’appuie sur une réflexion dramaturgique manifestement poussée, la visée intellectuelle ne mutile en rien les figures imaginées par Marivaux, ici habitant des corps jeunes fièrement présents, sans perruques ni poussières académiques. Patrice Chéreau, jadis, avait ouvert la voie avec La Dispute et La fausse suivante. Ainsi interprété, le théâtre de Marivaux retrouve sa fraîcheur initiale sans afféterie. La preuve en est à la fin l’enthousiasme de lycéens, l’autre soir, au spectacle d’une œuvre qui ne connut que quatorze représentations du vivant de son auteur. Jean-Pierre Léonardini

(1) À la Cartoucherie, route du Champ- de-Manœuvre, Paris 12ème (tél. : 01.43.74.72.74). Jusqu’au 21 octobre, avant une longue tournée en France jusqu’au 4 avril 2019.

 

À voir aussi :

– Eh bien, dansez maintenant : jusqu’au 17/10 au Mouffetard, avant une longue tournée en France jusqu’à fin mai 19. Ilka Schönbein, l’incroyable artiste qui fait de son corps une marionnette vivante, s’empare des contes traditionnels pour narrer à sa façon l’histoire de la cigale, de l’araignée, du petit chat ou de la petite vieille… Autant de personnages emblématiques surgis d’entre ses jambes ou derrière son dos, sous ses jupes ou entre ses doigts ! Un spectacle qui donne à voir avec talent et poésie, humour et gravité, la beauté ou la cruauté de la vie. Sublimé par les performances de Suska Kanzler et Alexandra Lupidi, ses deux complices chanteuses et musiciennes. Derrière ces figurines à la représentation troublante et une femme d’une imagination débordante qui excelle dans cet art d’avancer masquée, une ode à la vie qui n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Yonnel Liégeois

– Laïka : jusqu’au 10/11, au Théâtre du Rond-Point. Pauvre mec, pauvre diable, il l’affirme, il n’est ni Marx ni Zola, juste un pauvre type qui rêve d’accrocher les étoiles comme Laïka, la chienne que les Russes projetèrent dans l’espace en 1957 ! Alors, il raconte le monde des gens de peu, mal aimés et tous déclassés, la putain ou le SDF, les grévistes ou les vieux, les exclus et paumés de la planète, qui méritent plus et mieux que le mépris ou le rejet : un regard, un sourire, un mot, un bonjour, un bon jour… Sans misérabilisme ou charité nauséabonde, mais avec beaucoup d’humour et de tendresse, David Murgia s’empare avec conviction des mots d’Ascanio Celestini. Contre vents et marées, le Belge et l’Italien font corps pour chanter l’humanité qui habite chacun, que tu sois pas grand chose ou moins que rien sous le regard des voisins. Qu’il parle ou chante, accompagné des interludes musicaux de l’accordéoniste Maurice Blanchy, qu’il rappe ou slame, Murgia est des nôtres ! Fort, puissant, convaincant ! Yonnel Liégeois

L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane

Co Marion Stalens

Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. La comédienne avoue avoir été impressionnée par cette « écriture flamboyante qui dit « je » mais parle de nous tous. Une langue magnifique qui m’accompagne, me grandit et m’a rendue à moi-même ». Seule en scène, la parole d’Ernaux juste entrecoupée par les séquences musicales de Christophe « Disco » Minck, Romane Bohringer joue de toutes les émotions, du visage-de la voix-du corps, pour exprimer la palette de sentiments et de réactions que lui inspire cette rupture prétendument assumée. Plus son ancien amant fait secret de sa nouvelle vie, plus elle devient irascible et violente à l’évocation de cette supposée rivale. Une étrange plongée, au mitan de l’humour et de l’effroi, entre ce que chacun croit être et ce qu’il peut devenir au gré des événements. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Rideau rouge

Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, La mêlée d'Amélie, Rencontres, Rideau rouge

Sylvain Maurice, un cœur à prendre

Avec l’adaptation de Réparer les vivants de Maylis de Kérangal, le metteur en scène Sylvain Maurice signait en 2016 un époustouflant spectacle. Repris aujourd’hui pour quelques représentations au Centre dramatique national de Sartrouville, avant une grande tournée dans l’hexagone. À (re)voir, sans faute.

Il court, il court, le cœur en chamade ! Il y a urgence, le temps est compté, le compte à rebours a sonné. Pour l’un la mort a frappé, pour l’autre la vie peut recommencer…

Dix récompenses littéraires, dont celui du meilleur roman décerné en 2014 par le magazine Lire à l’auteure déjà lauréate du prix Médicis en 2010 pour « Naissance d’un pont », un tonnerre d’applaudissements pour Sylvain Maurice et ses deux interprètes (le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet) à la création de « Réparer les vivants » en 2016 sur les planches du Centre dramatique national de Sartrouville ! Étonnante, émouvante, captivante, la performance autant artistique que médicale (!) rive le spectateur à son fauteuil, tant le metteur en scène est parvenu, sans artifice superflu, à transfuser du plateau à la salle la force narrative du roman de Maylis de Kerangal

Au sol, un tapis roulant où s’essouffle le narrateur à courir parfois à perdre haleine, en hauteur un musicien qui rythme du trombone et de la guitare cette gageure insensée, convaincre et décider d’une transplantation cardiaque en un temps record : en parole et musique, Vincent Dissez et Joachim Latarjet engagent une course contre la montre !

Notre cœur bat et palpite, le jour se lève. Celui du jeune Simon achève sa course au petit matin, sur la route du bord de mer. Mort cérébrale. Plus loin, au loin, très loin, une femme à bout de souffle s’épuise dans l’attente d’une opération… Entre l’un et l’autre, se forme alors dans l’urgence une chaîne qui unit soignants et vivants, experts et parents, les savants et les désespérants. De la chambre cadavérique à la table d’opération, la mort appelle à la vie comme, de la scène à la salle, le récit des événements appelle à la réflexion et à la méditation : quid de cet organe, indispensable moteur d’un corps tressautant ou siège palpitant de nos affects et sentiments ? Quid de la souffrance et de la douleur à la perte d’un proche ? Quid de l’acceptation ou du refus au don d’organe ? Quid de cette incroyable chaîne de solidarité qui se met en branle ? Notre humanité blessée, pétrifiée devant l’irréparable, se révolte et doute devant l’innommable. Entre peur et déni d’une vérité insoutenable pour les parents, entre respect et profonde empathie des soignants, chacun cherche et trouve sa juste place.

Du phrasé balbutiant des survivants aux dits d’une précision chirurgicale des intervenants, la parole circule, sublimée par la magistrale interprétation des deux protagonistes. Mots brûlants et notes incandescentes, Dissez et Latarjet rythment les battements d’un cœur dédié à une re-naissance, redonnent espoir à notre humanité chancelante en ces temps troublés et incertains où égoïsme et repli sur soi l’emportent sur la solidarité et la fraternité. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Rencontres, Rideau rouge

Simon Abkarian, hommage à la mère Méditerranée

Le Théâtre du Soleil accueille Simon Abkarian jusqu’au 14 octobre. Il y présente son diptyque « Au-delà des ténèbres », composé du Dernier jour du jeûne et de L’envol des cigognes. Avec Ariane Ascaride, nouvelle et mirifique mère Courage, un bel hommage à la mère Méditerranée. En pied d’article, une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique, dont Suis-je encore vivante ? au Théâtre de La Girandole à Montreuil (93).

 

Simon Abkarian est accueilli au Théâtre du Soleil, où il a laissé de si beaux souvenirs. Il y monte un diptyque de sa main, mis en scène par ses soins avec une troupe nombreuse, soit Le dernier jour du jeûne et L’envol des cigognes, deux « tragi-comédies » que nous avions déjà eu la chance de découvrir ailleurs. À cette seconde vision, le bonheur est non seulement intact mais approfondi.

L’œuvre, en son entier, constitue une sorte d’ode lyrique au pourtour méditerranéen, qui mêle avec force et tendresse la matière mythique à l’expérience vécue (Abkarian a passé son adolescence à Beyrouth, alors en guerre) avec toutes les ressources d’une langue violemment charnelle, sertie de métaphores hardies et de saillies expressives, dans un incessant mouvement scénique au cours duquel les acteurs poussent à bras les décors de maisons blanches (Noëlle Ginefri Corbel) qu’on pourrait dire à la grecque dehors et dedans. L’histoire d’une famille dans quatre coins de rue, d’abord en paix, avec des êtres vivants et chaleureux, puis en armes dans le fracas des mitrailleuses. L’ensemble dessine une fresque haute en couleur, où le politique sinue en tous sens dans les affects autour d’Ariane Ascaride, mirifique mère courage, mère Méditerranée au don de double vue.

Plaisir violent d’une histoire à rebondissements incarnée sans ambages, racontée par des corps parlant d’une vérité criante en hommage fervent à l’être des femmes dans leurs aspirations multiples, du rêve d’amour au désir de réalisation de soi, de l’intellectualité livresque au dol du viol qui conduit à la soif de vengeance. À ces jeux-là font merveille Chloé Réjon, Océane Mosas, Maral Abkarian, Pauline Caupenne, Délia Espinat-Dief, Marie Fabre, Catherine Schaub. La phalange masculine n’est pas en reste : Abkarian en père sévère, juste, bon, Serge Avédikian en formidable fou shakespearien, Davis Ayala en boucher mordu par le péché d’inceste, Igor Skreblin en guerrier raisonnable, Assaâd Bouab en jeune type à la tête près du bonnet, Victor Fradet, Laurent Clauwaert, Eric Leconte, Eliot Maurel, infiniment crédibles, changeant de peau en un clin d’œil.

Le désir, l’amour, le deuil, la culpabilité tirent le fil rouge de cette humanité. Comme chez Sophocle. Du théâtre populaire dans sa noble acception retrouvée, avec le goût bénéfique du partage chéri au plus haut prix, jusqu’à la mort consentie dans le tenace métier de vivre dressé contre le fanatisme. Je n’en dis pas plus, lecteur, vas y voir toi-même. À toi de jouer. Jean-Pierre Léonardini

 

Une sélection de pièces où la « femme » s’affiche aussi comme figure emblématique :

Suis-je encore vivante ? : jusqu’au 12/10, au Théâtre de La Girandole. Adaptés à  la scène par Jean-Claude Fall, les écrits et dits de la suissesse Grisélidis Réal, l’histoire lumineuse et tragique de cette femme écrivain, artiste et prostituée. Dans un dispositif scénique original qui intensifie l’intimité de la représentation, la beauté nue des corps fait écho à la beauté crue des mots. Comme si Apollinaire, Bataille ou Desnos étaient convoqués sur le plateau… Tantôt lyriques et poétiques pour chanter l’amour vrai de la femme envers « ces pauvres mecs qui tournent des nuits entières avec une pauvre queue qu’est tellement timide tellement triste », tantôt colériques et sarcastiques pour dénoncer cette société hypocrite et cette humanité malade des tabous hérités de l’histoire et de la religion ! Un spectacle brûlant, incandescent, un hymne à l’amour et à la liberté sublimé par le jeu hypnotique des deux comédiennes, Anna Andréotti et Roxane Borgna. Un embrasement visuel et verbal. Yonnel Liégeois

De si tendres liens : jusqu’au 20/10, au Théâtre du Lucernaire. Deux magnifiques et grandes comédiennes, Christiane Cohendy et Clotilde Mollet, entre jeunesse et vieillesse, dialoguent à tour de rôle sur la présence-absence de l’une dans la vie de l’autre. Des mots simples, ceux de Loleh Bellon dans une mise en scène de Laurence Renn Penel, la vie au quotidien qui s’égrène de la naissance à la mort pour évoquer la dualité complexe de la relation mère-enfant. De l’émotion à fleur de peau, une interprétation de haut-vol. Y.L.

L’occupation : jusqu’au 02/12, au Théâtre de L’Oeuvre. Romane Bohringer s’empare des mots d’Annie Ernaux, la grande romancière aux textes finement ciselés. Adaptée et mise en scène par Pierre Pradinas, l’histoire vraie de la passion jalouse d’une femme à l’égard de l’homme qu’elle a pourtant décidé de quitter. En avant-première le 28/09 au Théâtre Berthelot de Montreuil, tandis que la veille au cinéma Le Méliés de la ville sera projeté en avant-première L’amour flou, prix du public du festival du film francophone d’Angoulême 2018, un film des montreuillois Romane Bohringer et Philippe Rebbot, avec eux-mêmes dans les rôles principaux. Y.L.

Les mots pour le dire : jusqu’au 19//01/19 les jeudi-vendredi et samedi, au Théâtre de L’archipel. Par Frédéric Souterelle, l’adaptation du célèbre roman de Marie Cardinal au titre éponyme. Aux bienfaits de la chirurgie, Marie la trentenaire décide de faire plutôt confiance à la psychanalyse. Des flots mortifères du sang de la jeune femme au rouge vif de la litanie des mots échangés avec sa mère. Entre amour et haine, la prise de conscience libératrice d’une femme enchaînée à ses secrets d’enfance. Une parole percutante, puissante, émouvante que portent avec talent Françoise Armelle et Jade Lanza. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans La chronique de Léo, Littérature, Rideau rouge

Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Rencontres

HK, sans les Saltimbanks

Kaddour Hadadi, alias HK, ne lâche rien ! Au terme d’une longue tournée avec L’empire de papier, son album solo, il évoque les combats de son groupe. Ainsi que la communauté de valeurs formée avec un public en quête d’une parole engagée.

 

Jean-Philippe Joseph – Cela fait quoi de voir une de ses chansons devenir un emblème de la contestation ?

Kaddour Hadadi – Il y a de la fierté à accompagner les mouvements sociaux, à faire partie de l’histoire de tous ces gens qui se battent pour nos droits. J’ai écrit On lâche rien sur un coin de table, dans un cagibi aménagé en studio, au 5ème étage d’un HLM où j’habitais, à Roubaix. On a balancé la chanson en téléchargement gratuit un 1er mai, pour le symbole, pour qu’elle voyage. On l’a ensuite retrouvée dans la rue, lors de la rentrée suivante en 2010, au moment des grandes manifs pour les retraites.

 

J-P.-J. – Le lien avec le mouvement social s’est-il fait à ce moment-là ?

K.H. – Le lien s’est fait de manière naturelle. Je suis issu de cette mouvance du rap français, avec NTM – Assassin.., qui parle de la condition dans les quartiers, de solidarité, de racines. Par la suite, j’ai coloré ma musique avec différentes influences : le reggae, la soul… Ce faisant, je me suis ouvert à d’autres questions, d’autres thématiques. L’idée est de dépasser sa propre condition, d’aller à la rencontre de gens qui ont une autre histoire. Chacun se reconnaissant, au final, dans l’autre.

 

J-P.-J. – Dans quel cortège peut-on vous rencontrer lors de manifestations ?

K.H. – CGT ou Solidaires, pour moi c’est la même famille ! Je n’ai pas envie que l’on me colle une étiquette. Lorsque tu rencontres des copains en manif, la moitié est chez les uns, l’autre moitié en face et il y en a qui, comme moi, ne sont pas syndiqués. Les partis politiques et les syndicats constituent des outils pour te sortir de ta condition, pas pour t’enfermer dans une autre.

 

J-P.-J. – Que pensez-vous de la séquence électorale qui s’est achevée avec l’élection d’Emmanuel Macron ?

K-H. – On vit un drame continuel : Sarkosy, Hollande, Valls, maintenant Macron… Et, en face, on n’arrive pas à se mobiliser de façon unitaire, collective, convergente. C’est désespérant et déprimant. Mais c’est aussi ce qui rend les victoires du quotidien si précieuses. Je pense aux copains de Fralib qui ont su créer quelque chose de nouveau à partir de leur outil de travail. Pas simple, leur principal concurrent était leur patron d’hier, Unilever, un mastodonte ! Ils sont dans le combat et l’alternative, ils incarnent les valeurs qui nous animent. C’est vital de réagir, mais il faut aussi de l’action et de la création.

 

J-P.J. – La chanson engagée paraît moins audible aujourd’hui ?

K.H. – Certaines émissions, à la radio ou  la télévision, rendaient compte d’une parole artistique alternative. À des horaires tardifs, d’accord, mais ce lien existait. Toutes ces émissions ont été déprogrammées. Du coup, les artistes comme nous ont dû se créer leurs propres espaces, sur les réseaux sociaux et ailleurs. 60 000 personnes nous suivent sur notre page Facebook. Ce sont autant de personnes qui, quand on sort un album ou que l’on donne un concert, sont réellement intéressées par ce qu’on fait. Il n’y a pas ce côté artistes et consommateurs qu’on voit souvent, ça va plus loin. Les gens qui nous suivent sont comme une « petite famille » avec qui on forme une communauté de pensée, de valeurs, de combats, qui pousse à être toujours plus exigeant dans le travail. Je ne dis pas qu’on n’a jamais rêvé de jouer dans des stades pleins, comme Bob Marley. On vit les choses à plus petite échelle, mais elles ont beaucoup de sens. Propos recueillis par Jean-Philippe Joseph.

 

Parcours

Né en 1976 à Roubaix, Kaddour Hadadi se lance dans la musique dès l’âge de 16 ans. En 2005, il monte avec un ami le groupe Ministère des Affaires Populaires, qui a pour ambition de porter l’identité d’une région ouvrière et métissée. En 2009, il crée HK et Les Saltimbanks. L’album Citoyen du monde, sur lequel figure la chanson On lâche rien, sort en 2011. L’empire de papier est le cinquième opus de Kaddour, le premier en solo, hormis la chanson Ce soir nous irons au bal où il retrouve Les Saltimbanks, un hommage aux victimes des attentats de novembre 2015. Kaddour Hadadi écrit aussi des romans : sorti en mars 2017 aux éditions Riveneuve, Le cœur à l’outrage est son troisième ouvrage.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature, Musique/chanson, Rideau rouge

Les lanceurs d’alerte sur la sellette

Alors que la Commission européenne annonce un projet de directive sur la protection des lanceurs d’alerte, le 30 juillet en plein scandale Benalla, le Parlement français adoptait une proposition de loi sur « le secret des affaires » qui risque de les fragiliser et de mettre en péril la liberté d’informer. Paradoxe : leur salut passera-t-il par l’Europe ?

 

Transposition dans le droit national de la très décriée directive européenne sur le secret des affaires de juin 2016, le texte porté par LREM a été adopté par l’Assemblée nationale le 30 juillet en procédure accélérée malgré une levée de boucliers. Il était dénoncé par les collectifs « Informer n’est pas un délit » et « Stop secrets d’affaires » – coalition de journalistes, de lanceurs d’alerte, de syndicats, d’ONG et de représentants de citoyens – ainsi que par une pétition qui a rassemblé près de 600 000 signatures en moins d’un mois. Ils estimaient qu’avec cette loi, « le secret devient la règle, et les libertés [deviennent] des exceptions ».

Les parlementaires LREM qui ont poussé à l’adoption de la proposition de loi sur le secret des affaires prétendaient, quant  eux, vouloir lutter contre « l’espionnage économique, le pillage industriel et la concurrence déloyale ». Quitte à mettre en cause le droit des citoyens à l’information… Car si une directive est un texte minimum commun à tous les États membres, lesquels ne peuvent que l’améliorer, le député LREM Raphaël Gauvin, rapporteur de la proposition de loi, aggrave la situation du lanceur d’alerte.

Alors que la directive de 2016 met celui-ci à l’abri de toute poursuite pour violation du secret des affaires si, en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale », il a « agi pour protéger l’intérêt général », la transposition française bouleverse la donne. En ajoutant que le lanceur d’alerte devra prouver sa « bonne foi », la proposition de loi inverse la charge de la preuve. Christophe-André Frassa, rapporteur au Sénat, s’est quant à lui évertué à élargir le champ des informations concernées par le secret des affaires. À la notion de « valeur commerciale », il préfère celle, plus floue, de « valeur économique ». Autre flou : le périmètre des individus exonérés du secret des affaires. Si c’est le cas des journalistes et les syndicalistes, rien n’empêchera par exemple les multinationales de porter plainte contre eux. Le juge pourra se prononcer pour la relaxe au nom de la liberté d’expression tout comme il pourra retenir le « dénigrement commercial ».
De quoi produire une abondante jurisprudence sur laquelle le député Gauvin semble compter pour fixer le droit. Le texte ne dit rien sur les militants associatifs. Quant aux actes qui, sans être illégaux sont immoraux, ils ne sont pas concernés (comme les LuxLeaks). Autant de zones d’ombre qui laissent entrevoir le poids des lobbies économiques et financiers dans la transposition LREM de la directive secret des affaires. C’est pourquoi la coalition d’opposants au texte lançait une pétition (près de 600 000 signatures recueillies) pour lui demander « de défendre le droit à l’information et l’intérêt général en restreignant le champ d’application du secret des affaires aux seuls acteurs économiques concurrentiels ». En vain, la loi est adoptée en l’état le 30 juillet. Finalement, curieux paradoxe, le premier signe d’ouverture viendra peut-être de la Commission européenne elle-même qui planche sur une très attendue directive organisant la protection du lanceur d’alerte ! Encore faut-il qu’elle passe la barre du Parlement européen, surtout celle du Conseil qui réunit les États membres…

La mobilisation de la société civile européenne finira-t-elle par payer ? Christine Morel

 

Rappel : Pétition aux parlementaires

Mesdames, Messieurs,

Vous serez prochainement amenés à vous prononcer sur la proposition de loi portant « sur la protection des savoir-faire et des informations commerciales non divulgués (secrets d’affaires) contre l’obtention, l’utilisation et la divulgation illicites ». Ce texte est la transposition d’une directive européenne adoptée en 2016 malgré les mises en garde des ONG, des syndicats, des journalistes et l’opposition massive des citoyens. Élaborée par les représentants des lobbies des multinationales et des banques d’affaires, elle constitue une offensive sans précédent contre l’intérêt général et le droit des citoyens à l’information.

La « loi secret des affaires » a des implications juridiques, sociales, sanitaires et environnementales graves. Sous couvert de protéger les entreprises, elle verrouille l’information sur les pratiques des firmes et les produits commercialisés par les entreprises. Des scandales comme celui du Mediator ou du bisphénol A, ou des affaires comme les Panama Papers ou LuxLeaks, pourraient ne plus être portés à la connaissance des citoyens. En gravant dans le marbre la menace systématique de longs et couteux procès, cette loi est une arme de dissuasion massive tournée vers les journalistes, les syndicats, les scientifiques, les ONGs et les lanceurs d’alertes.

Nous, signataires de cette pétition, lanceurs d’alertes, syndicats, ONGs, journalistes, chercheurs, et simples citoyens, nous opposons à l’application en l’état de cette loi en France, et vous demandons de défendre le droit à l’information et l’intérêt des citoyens que vous représentez, en adoptant les amendements qui vous sont présentés pour restreindre son champ d’application aux seuls acteurs économiques concurrentiels.

Poster un commentaire

Classé dans Pages d'histoire

Robin face au Roundup

Infatigable investigatrice, Marie-Monique Robin publie Le Roundup face à ses juges. Une nouvelle enquête accablante sur les ravages sanitaires du pesticide phare de la firme américaine Monsanto, rachetée en 2016 par le groupe pharmaceutique allemand Bayer. À lire d’urgence, au lendemain de la démission de Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire.

 

Cyrielle Blaire – Vous avez filmé le procès symbolique qui s’est tenu en 2016 contre Monsanto et son produit phare, le Roundup. Pourquoi ce pesticide, réautorisé par l’Europe, inquiète-t-il autant ?

Marie-Monique Robin – Le Roundup est le pesticide le plus vendu au monde. 800 000 tonnes sont déversées par an sur la planète, dont 9000 en France. Dès sa mise sur le marché en 1994, Monsanto a communiqué sur ce pesticide « bon pour l’environnement et biodégradable ». À cause de ces mensonges, des agriculteurs et des particuliers l’ont utilisé sans protection. Comme Sabine Grataloup, dont le petit garçon est né avec des malformations congénitales.

 

C.B. – Les victimes exposées au glyphosate décrivent un désastre sanitaire et environnemental inouï…

M-M.R. – Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement touchés. Le glyphosate, le produit actif du Roundup, est un perturbateur endocrinien qui agit sur la formation du fœtus. En Argentine, où sont cultivés 21 millions d’hectares d’OGM transgéniques arrosées de gyphosate, le bilan humain est terrifiant. Avec l’épandage, le produit part dans l’air, l’eau, la pluie. Ce qui provoque de graves problèmes d’asthme, d’avortement, de cancer… Et nous sommes tous concernés. En Europe, tous les animaux d’élevage industriels sont nourris avec ce soja transgénique. Trente personnalités ont donné avec moi leur échantillon d’urine : nous avions tous des taux de glyphosate douze fois supérieurs au seuil autorisé dans l’eau.

 

C.B. – Vous évoquez, dans Le Roundup face à ses juges, un crime d’écocide ?

M-M.R. – Le glyphosate agit comme un détergent et un antibiotique à large spectre. Il rend malade l’homme mais détruit aussi les sols, les plantes, les animaux… Un éleveur de porc danois venu témoigner était confronté à des cochons à deux têtes, des microcéphalies, des diarrhées très graves. 80% des insectes ont déjà disparu en Europe, les populations d’oiseaux s’effondrent. Quels signaux faudrait-il de plus ? Des juristes demandent à ce que le crime d’écocide soit reconnu par le tribunal de La Haye : aujourd’hui, on ne peut pas mener d’action au pénal contre ceux qui détruisent la planète.

 

C.B. – Monsanto savait-il que son produit était cancérigène lors de sa commercialisation ?

M-M.R. – Bien sûr, mais ils l’ont caché. J’ai eu accès au dossier d’homologation : leurs propres études montraient que c’était cancérigène et, depuis, des centaines d’études indépendantes l’ont vérifié. Mais la méthode Monsanto, c’est « la fabrique du doute ». Ils montent des campagnes de diffamation d’une rare violence. Ils cachent des données, paient des scientifiques, font monter au créneau des lobbyistes, créent de fausses associations de défense de l’environnement… Leurs moyens sont colossaux.

 

C.B. – Y a-t-il des alternatives à ce modèle agro-industriel ?

M-M.R. – L’INRA vient de publier une étude sur les alternatives au glyphosate ! le souci, c’est que les agriculteurs sont prisonniers d’un modèle dont ils sont les premières victimes. Les avoir maintenus dans le mensonge, comme le fait la FNSEA, est irresponsable. Idem pour l’État, qui verse des milliards d’aides aux céréaliers de la Beauce et supprime la subvention au maintien des exploitations bio. Beaucoup d’agriculteurs seraient prêts à changer pour l’agro-écologie sans produit chimique. Il faut juste les accompagner dans cette transition. Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Le scandale européen

96 scientifiques de renom ont dénoncé une « fraude scientifique » après que la Commission européenne a renouvelé pour cinq ans l’autorisation d’exploitation des pesticides à base de glyphosate. Ils accusent l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Aesa) de n’avoir retenu que les études favorables aux fabricants. Une ONG a révélé en outre que le rapport de réévaluation préliminaire était un véritable « copier-coller » d’un document fourni par Monsanto.

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rencontres

Michel Didym, en pleine Mousson !

Au bord de la Moselle et sous les arcades de la superbe Abbaye des Prémontrés, du 23 au 29 août se déroule à Pont-à-Mousson (54) la 24ème édition de la Mousson d’été. Une manifestation qui fait la part belle aux auteurs de théâtre contemporains. Initiée par Michel Didym, l’actuel directeur de La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine.

 

Yonnel Liégeois – Le 23 août, la 24ème édition de la Mousson d’été frappe ses trois coups. Dans quel contexte et avec quelle idée première avez-vous créé cette manifestation, devenue incontournable dans notre paysage culturel ?

Michel Didym – Il y a 20 ans comme aujourd’hui, des critiques incultes trouvaient bon de pousser à l’énervement, en se basant sur « l’absence » d’auteurs vivants. « Il n’y a plus d’auteurs », pouvait-on lire dans différentes gazettes. Affirmations d’autant plus scandaleuses que mon immersion dans les écritures contemporaines me permettait de vérifier quotidiennement le contraire. Mais comment partager cette incroyable richesse ? Comment donner, à ceux que cela intéresse vraiment, des outils pour mieux appréhender les nouvelles écritures ? Et surtout, comment créer autour des auteurs un environnement qui les sortirait de leur solitude ? Après moult entretiens, il est apparu que la création du festival uniquement basé sur le texte était d’une impérieuse nécessité. Il restait cependant à convaincre les autorités car il n’y avait pratiquement pas de financement. Finalement, ce sont les auteurs qui ont imposé la Mousson d’été et ont aidé à générer un événement qui deviendrait une référence culturelle.

 

Y.L. – Dans l’éditorial de ce cru 2018, vous mettez l’accent sur la peur et la montée des populismes qui semblent submerger l’Europe. En quoi et comment le théâtre peut-il faire front et proposer une autre alternative au « vivre ensemble » ?

M.D. – Au cœur de la Mousson, il y a l’humain et surtout des valeurs qui nous permettent de traverser les frontières et d’aller au-delà de nos peurs. Un travail nécessaire pour dépasser nos certitudes. Le repli sur soi n’est pas seulement un cauchemar personnel, c’est surtout à la fin un danger collectif dont savent parfaitement profiter les populistes. Le théâtre crée donc un lien social qui nous encourage à mettre de côté nos angoisses et baisser la garde, à aller vers l’autre et être à l’écoute.

 

Y.L. – Quoiqu’elle n’ait pas perduré, une polémique récente mettait l’accent sur

Co Eric Didym

une prétendue absence d’auteurs contemporains. Pour le créateur de la Meec, la Maison européenne des écritures contemporaines, une aberration?

M.D. – Depuis 2017 nous faisons partie d’un projet européen, « Fabulamundi. Playwriting Europe : Beyond Borders? », qui favorise la synergie entre une dizaine de théâtres qui partagent les mêmes valeurs que nous. Les auteurs français reçoivent des financements qui leur permettent de voyager et de défendre leurs écritures à travers toute l’Europe. Ce projet, qui rassemble 80 auteurs (10 par pays) et 160 textes, est un formidable vivier d’écritures dramatiques. Il permet en outre à la Mousson d’été de faire découvrir au public un large panel d’auteurs talentueux qui reflètent la diversité et la richesse des dramaturgies européennes.

 

Y.L. – Cette édition semble plus fortement faire la part belle aux femmes, auteures-metteures en scène-comédiennes. Une réalité ou une vue de l’esprit ?

M.D. – Je pense de façon générale qu’il faut cesser de trier les auteurs par leur genre, leur âge ou la couleur de leur peau. C’est la langue qui doit prédominer : Qu’à-t-on à dire ? Et surtout, comment le dit-on ? La Mousson programme des femmes depuis plus de 20 ans. Aujourd’hui, il apparaît que plus de femmes écrivent et la Mousson est le reflet de cette légitime progression.

 

Y.L. – Comment s’opère la synergie entre la Mousson d’été et La Manufacture, le Centre dramatique national Nancy-Lorraine que vous dirigez depuis 2010 ?

M.D. – Grâce au soutien technique du théâtre et des scènes nationales du Grand Est, nous parvenons à contenir nos frais de production. Ce qui nous permet de créer dans toute la région une complicité autour des nouvelles écritures, qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

La Mousson, une pluie d’événements

Du 23 au 29/08, le quotidien de la Mousson ( Tél. : +33 (0)3.83.37.42.42) se décline en rencontres et débats, lectures et mises en espace, université d’été qui réunit 75 stagiaires et spectacles. Une sélection d’événements majeurs parmi une programmation diverse et variée ouverte à l’international (Allemagne, Catalogne, Espagne, Grèce, Norvège, USA…) :

– Le 23/08 : Inauguration du festival à 18h, suivi du vernissage de l’exposition « Portraits d’auteurs en Mousson d’été 2017 » réalisés par Éric Didym. Lecture à 20h45, 7 minutes de Stefano Massini.

– Le 24/08 : L’exercice de traduction à 16h, avec traducteurs et auteurs présents. Lecture à 18h, Nostalgie 217 d’Anja Hilling. Spectacle à 20h45, Seasonal affective disorder de Lola Molina.

Emmanuelle Devos. Photo by Marcel Hartmann/Contour by Getty Images

– Le 25/08 : Le prisme du politique à 16h, une conférence d’Olivier Neveux, auteur de « Politiques du spectateur ». Lecture radiophonique à 20h45, La brèche de Naomi Wallace.

– Le 26/08 : Spectacle de rue à 11h et 17h15, Hémilogue du collectif Akalmie Celsius. Lecture à 18h, Excusez-nous si nous ne sommes pas morts en mer d’Emanuele Aldrovandi.

– Le 27/08 : Conversation à 16h, La dispute entre Nathalie Fillion et Pascale Henry sur les enjeux du « texte ». Spectacle à 20h45, La petite fille de Monsieur Linh d’après Philippe Claudel.

– Le 28/08 : Lecture à 14h30, Ton plus extrême désir de Dimítris Dimitriádis. Lecture à 20h45, L’heure bleue de David Clavel avec Emmanuelle Devos.

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rencontres, Rideau rouge

Robin Renucci, coup de chaud sur la culture !

Dans une tribune publiée par le quotidien Le Monde en date du 7/08/18, Robin Renucci, le directeur des Tréteaux de France, et neuf autres représentants de Centres nationaux, dramatiques-chorégraphiques-musicaux-circassiens, s’élèvent contre les orientations actuelles du ministère de la Culture. Ils en appellent à une autre politique gouvernementale véritablement innovante.

Chantiers de culture s’associe pleinement à cet appel et soutient le projet d’un vaste chantier interministériel. Il invite ses lectrices et lecteurs à réagir-agir sur leurs territoires respectifs, dans leur ville ou leur région.

 

 

Malgré la tribune de Madame la ministre de la Culture le 17 Juillet dernier appelant les différents ministères à travailler de concert pour mettre en place une politique publique des arts plus engagée au service de la création et de l’équité territoriale, nous restons particulièrement critiques vis à vis de la politique mise en œuvre par le président de la République et son exécutif. Les signaux qu’envoient notre président et son premier ministre sont révélateurs de la manière dont ils entendent conduire la réforme du service public (et en particulier celui de la culture).

Il nous apparaît clairement que le président de la République ne croit plus suffisamment en une gouvernance qui s’appuie sur les institutions de la République. Ainsi, il n’a de cesse de délégitimer l’action de son propre ministère de la Culture, diminuant progressivement son périmètre d’action, externalisant certaines de ses missions, réduisant les effectifs du cabinet de sa ministre, tout en procédant, en parallèle, depuis le cabinet Elyséen, à la nomination discrétionnaire de chargés de missions qui travaillent et pilotent en coulisses la réforme de son administration et repensent sa politique.

Affaibli délibérément, le ministère de la Culture semble être voué à jouer un rôle secondaire, exécutant une politique pensée par un petit cercle de collaborateurs présidentiels qui ne croient plus en l’intérêt de la présence de l’État et de son action en régions ; qui engagent progressivement, sans la nommer, à travers une série de mesures et d’expérimentations, une politique de retrait de sa présence sur les territoires; qui travaillent au démantèlement d’une administration culturelle dont ils méprisent le travail et sous-estiment la nécessité. Nous disons ici notre opposition à ce type de gouvernance qui contourne l’autorité des ministères pour imposer verticalement et sans concertation réelle une réforme de la République dans laquelle l’art et la création ont pourtant un rôle majeur à jouer.

 

Nous attirons ici l’attention de nos concitoyennes et nos concitoyens sur le danger que représente cette politique gouvernementale pour notre société. Outre l’affaiblissement des outils de la République, elle entérine le fossé entre des territoires, des populations, morcèle notre pays, sape l’exception culturelle française et menace à terme la liberté de création.
Nous avons aujourd’hui des indices très clairs que le gouvernement entend, au nom d’une modernité auto-proclamée, justifier le désengagement progressif de l’État dans les régions. L’objectif principal du « Chantier Action Publique 2022 » consiste à réformer l’organisation territoriale de l’État et à produire des économies de fonctionnement alors même que la fusion des régions met en relief les sous-effectifs dans les DRAC. L’expérimentation menée en région Bretagne met en œuvre la délégation de certaines compétences du ministère de la Culture vers la grande région et préfigure un mouvement général de retrait de la présence de l’État, avec un transfert complet de compétences, et la mise en place, dès que possible, d’un guichet unique d’instruction des demandes de subventions.

Le plan Culture près de chez vous, au lieu de s’appuyer sur les acteurs ressources locaux, notamment les lieux et les compagnies, orchestre le rayonnement en régions des établissements publics nationaux parisiens. La mission sur les résidences de création, menée hors du giron du ministère de la Culture, directement sur commande de l’Élysée et en lien étroit avec le projet de la Villa Médicis à Rome, laisse entrevoir une réflexion sur le pilotage de la création en général et du spectacle vivant en particulier, par des opérateurs centraux nationaux. Le projet du Centre National de la Musique semble présager qu’il profitera essentiellement aux industries musicales. La mise en place du Pass Culture, à crédits constants du ministère, entérine la volonté manifeste de ce gouvernement, appuyée sur les industries culturelles, de subventionner la consommation individuelle plutôt que de réinvestir le bien public. Le gouvernement externalise l’action de son ministère. Le président et son premier ministre pilotent un projet de démantèlement de l’administration de ce ministère, siphonnent ses moyens et le vide de son sens.

 

Ceci n’est pas notre projet. Nous n’entendons pas soutenir cette politique de désertion des territoires et d’abandon de nos missions. Nous attendons de notre président plus de créativité que cette entreprise de démolition aux bras faussement musclés, qui n’a rien d’autre à proposer que la continuation d’une politique de fin de règne et en crise de sens, conduite déjà depuis plusieurs décennies et qui ne croit plus en sa propre nécessité. Nous pensons qu’une autre politique est possible et que la place prépondérante du ministère de la Culture, de ses structures, de ses outils et des artistes doit être réaffirmée dans la construction du modèle sociétal de la France. Plutôt que de poursuivre une action de réforme de la politique publique culturelle inspirée d’un modèle économique éculé et sans perspective, il est grand temps aujourd’hui que le président de la République fasse la démonstration de sa capacité à penser un projet ambitieux dans lequel il revendiquerait l’importance de la place de l’art et de la création dans le projet d’ensemble de la société. L’organisation d’un chantier inter-ministériel, idée portée par le SYNDEAC et les associations des lieux labellisés, pourrait être une proposition symboliquement forte et innovante dans son processus. Centrée autour du ministère de la Culture, elle prendrait en considération la dimension transversale de la question culturelle, qui n’impacte pas uniquement le champ d’action du ministère de la Culture. Plutôt que d’affaiblir son propre ministère de la Culture, l’exécutif devrait urgemment le renforcer dans ses attributions fondamentales. Il devrait en faire le pivot de sa politique. C’est là désormais qu’est la modernité.
Dans ce cadre, l’ouverture d’un chantier interministériel permettrait de faire émerger la parole d’un État engagé dans le respect de l’équité sur les territoires, qui pense l’art et la culture comme la colonne vertébrale d’un projet de cohésion sociale et éducative. Ce chantier, nous l’avons proposé et entamé avec notre ministre de la Culture mais c’est au président de la République et au premier ministre de porter ce projet et de donner cet élan qui contribuera à la transformation de la société française. Nous attendons d’eux qu’ils interrompent leur entreprise de contournement et de démolition du ministère de la Culture et qu’ils s’engagent à nos côtés sur la voie de la construction d’une politique culturelle véritablement innovante.
Robin Renucci, Carole Thibaut, Joris Mathieu pour l’Association des Centres dramatiques nationaux (A.C.D.N). Alban Richard, Solenne Racapé pour l’Association des Centres chorégraphiques nationaux (A.C.C.N.). Christian Sebille pour l’Association des Centres nationaux de création musicale (A.C.N.C.M.). Philippe Le Gal pour Territoires de Cirque. Joëlle Smadja, Daniel Favier, Céline Bréant pour l’Association des Centres de développement chorégraphique nationaux (A-C.D.C.N.).

Poster un commentaire

Classé dans Documents, Rideau rouge

Bussang ne saurait mentir, Grignan non plus !

Depuis huit mois aux mains de Simon Delétang, le Théâtre du Peuple perpétue vaillamment sa mission historique en mêlant nature et culture. Au programme de la saison estivale de Bussang (88), Lenz de Georg Büchner et Littoral de Wajdi Mouawad. Sans oublier, dans une mise en scène de Vincent Goethals, les Noces de sang de Federico Garcia Lorca à Grignan.

 

Succédant à Vincent Goethals, le comédien et metteur en scène Simon Delétang (né en 1978) a pris en octobre 2017 la direction du Théâtre du Peuple, à Bussang. On sait que de ce village au cœur des Vosges dont il était natif, Maurice Pottecher (1867-1960) fit dès 1895 un haut lieu d’idéalisme partageur. Dans un texte de 1899, il affirmait que « le Théâtre du Peuple entend mêler les classes, et, loin d’exclure l’élite, il la croit indispensable à assurer au spectacle un caractère artistique élevé, à l’empêcher de déchoir dans la vulgarité des effets faciles, du mélodrame banal et de la farce grossière ». Dans le langage relevé de l’époque, il poursuivait en ces termes : « Tandis que la foule, d’esprit sincère, non blasée, apporte sa fraîcheur d’impressions, sa faculté d’enthousiasme et préserve l’artiste d’un raffinement mortel pour l’art, l’élite intelligente et instruite corrige le goût de la foule, impose au dramaturge un souci de pensée et une tenue de style sans lesquels il n’y a pas de véritable œuvre d’art ».

 

Sortir d’une logique festivalière et exister toute l’année

Simon Delétang assume d’emblée cet héritage et souhaite que le Théâtre du Peuple « existe et soit visible tout au long de l’année et sorte d’une logique festivalière » en proposant une activité en deux temps, l’automne-hiver et le printemps-été. C’est ainsi que, avant de jouer à Bussang, dans la salle Camille (prochaines représentations les 5, 12 et 19/08), « Lenz », le récit inachevé de Georg Büchner, admirablement traduit par Georges-Arthur Goldschmidt, il l’a présenté en avril à travers des villages des Vosges, renouant ainsi, sac au dos, avec la manie déambulatoire des jeunes romantiques allemands. Tout en déplaçant des montagnes de carton, Simon Delétang (un peu Raskolnikov avec son collier de barbe brune sur un visage au beau relief) imprime à ce texte de folie fraternelle, pour ainsi dire, un ton de staccato saccadé.

On retrouve ce halètement rythmique dans sa mise en scène de « Littoral », de Wajdi Mouawad, qui est l’une des quatre pièces constituant le cycle intitulé le Sang des promesses. Il s’agit pour Wilfrid (Anthony Poupard), lesté du cadavre de son père, de retourner au pays natal pour l’inhumer. Chemin faisant, il rencontrera maints ressortissants d’une terre ravagée par la guerre… Né au plus fort du conflit au Liban, Wajdi Mouawad, québécois par hasard, actuel directeur du Théâtre de la Colline à Paris, a signé là une fresque épique où les vivants côtoient les morts en toute intimité, comme dans la tragédie grecque classique, quand bien même chez lui la verve langagière ne résiste pas à lancer des fusées comiques.

 

Une fable humaniste à rebondissements

Dix-huit interprètes, dont douze amateurs (c’est la règle à Bussang) dûment entraînés, conduisent avec une ingénieuse vélocité cette fable humaniste à rebondissements fréquents, au cours de laquelle le héros itinérant, flanqué de son surmoi idéal, un chevalier de haute taille (Emmanuel Noblet) traverse avec candeur les désastres de la guerre. Il n’est pas indifférent que Jean-Noël Delétang, père de Simon, ait été choisi pour le rôle du géniteur de Wilfrid au sein de cette histoire de famille humaine qui s’ouvre fréquemment (autre règle locale intangible) sur un lopin pentu de nature vosgienne en fond de scène. Il y a dans ce Littoral une sincérité d’approche, un allant de bon aloi. Sans oublier que le Théâtre du Peuple a rendu hommage le 29 juillet au regretté Jack Ralite, depuis 1998 membre du conseil d’administration de cette mémorable institution. Jean-Pierre Léonardini

 

Du sang à Grignan

Chaque soir à la nuit tombée, résidence épisodique de Madame de Sévigné chez sa fille, la superbe façade du château de Grignan s’éclaire rouge sang par intermittences ! Jusqu’au 25 août, date ultime de représentation de l’œuvre de l’espagnol Federico Garcia Lorca, Noces de sang, mise en scène par Vincent Goethals, clin d’œil de l’actualité, l’ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang…  Tréteaux, tables et chaises en rouge vif, même si la fête s’annonce sous les meilleurs auspices, le décor plante les couleurs. De mauvais augures. À l’arrière- plan, un kiosque à musique où les trois instrumentistes (accordéon, vibraphone et violoncelle) ont pris place pour scander de leurs « Canciones espanolas antiguas » les heures tragiques de la pièce, en fond de scène une tribune qui accueille les « cousins » de la famille, une trentaine de spectateurs volontaires tous vêtus de noir et blanc, invités au banquet de mariage : deux idées originales, et bienvenues, du metteur en scène Vincent Goethals qui s’empare avec gourmandise et gouleyance de l’œuvre de Lorca, assassiné en 1936 par les milices franquistes. La chaleur ne sévit pas que dans les champs de lavande à l’heure de la représentation, elle embrase le plateau éphémère du château sous le feu de la passion !

En terre andalouse, on ne badine pas avec la loi du sang, les rancœurs familiales et l’esprit de vengeance. « Les blessures sont béantes et le sang doit couler », commente le metteur en scène. Ce qui ne saurait tarder, le fiancé de la noce et l’amant honni s’entretuant à la scène finale : jamais, la passion n’avait cessé de consumer Leonardo et la belle Novia… Entre chansons populaires d’une incroyable finesse et voile de la mariée d’une quinzaine de mètres qui fera office de nappe à la table du banquet, de superbes voix mélodiques se font entendre, des images d’une éclatante beauté se donnent à voir. Une magie du spectacle réglée au cordeau, en dépit de quelques longueurs et faiblesses d’interprétation, pour faire exploser au visage du public noirceurs et défaillances de la nature humaine : le couteau plus que la parole comme ultime instrument de dialogue, le sang plus fort que l’amour comme ultime pacte sans cesse à renouveler, la mort même redoutée comme ultime destin. Subjugués, les spectateurs ne s’y trompent pas, ils sont à la noce en ces fêtes nocturnes, Grignan leur offre l’occasion rêvée, la chance inouïe de découvrir une œuvre toute aussi enchantée qu’ensanglantée. De découvrir aussi un immense poète et dramaturge, Federico Garcia Lorca, aujourd’hui adulé en son pays. Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, La chronique de Léo, Rideau rouge