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Les GM&S veulent « tout péter » !

Pendant neuf mois, caméra au poing, le cinéaste britannique d’origine polonaise, Lech Kowalski, a suivi la lutte des GM&S, l’équipementier automobile de La Souterraine (Creuse). Son documentaire brut et politiquement incorrect, On va tout péter, s’impose comme film social, témoin des batailles contre la casse de l’emploi. À voir ou revoir.

 

C’est ce qu’on pourrait appeler du cinéma direct. Une caméra à l’épaule, une image pas très propre, une mise au point et un cadre bousculés par l’engagement du cinéaste à filmer un sujet pour le moins tumultueux.

Au Printemps 2017, dans la cour de l’usine GM&S, équipementier automobile de La Souterraine (Creuse), deux salariés de Sodimatex, un autre équipementier situé à Crépy-en-Valois (Oise), découvrent à peine surpris les bonbonnes de gaz accrochées à une citerne barrée d’un menaçant « On va tout péter ». Les premiers sont en lutte contre la fermeture annoncée de leur usine, depuis que PSA et Renault préfèrent commander moins cher à l’étranger, et au bout du rouleau face à la casse de l’emploi lors d’une éventuelle reprise. Les seconds sont déjà passés par là : en 2010, eux-mêmes avaient menacé de faire sauter leur usine, avant qu’elle ne ferme et débouche sur une fin dramatique faite de chômage et de suicides. On connaît la musique.

Ce type de récit est presque devenu un classique du cinéma documentaire contemporain. Contexte de désindustrialisation et de chômage de masse oblige. Dans un territoire donné, une usine va fermer, malgré de bons résultats et souvent après plusieurs reprises successives, parce que l’actionnaire principal ou le donneur d’ordre vont faire davantage de profits ailleurs.

Révoltés d’être relégués au rang de variable d’ajustement comptable, les ouvriers, souvent structurés par les organisations syndicales, s’engagent sur le chemin de la contestation collective et médiatisent leur conflit pour créer un rapport de forces qui leur permette de sauver leur emploi (et souvent aussi d’autres emplois induits, surtout dans l’industrie)… D’autres exemples cinématographiques ? Les Lip, l’imagination au pouvoir de Christian Rouaud (2007), Rêve d’usine de Luc Decaster, consacré à la lutte des salariés de l’usine Epéda de Mer (2003), Comme des lions consacré à celle des salariés de PSA Aulnay par Françoise Davisse (2016) ou même En Guerre, fiction inspirée de la lutte des Goodyear de Stéphane Brizé (2018).

Ici, c’est la rencontre de Yann, Jean-Marc, Vincent et du reste des salariés qui menacent de faire sauter l’usine, si l’État n’intervient pas pour sauver tous les emplois, avec Lech Kowalski, un cinéaste au parcours engagé (I pay For Your Story, La malédiction du gaz de schiste). Sentant l’énergie de la révolte, c’est ce qu’il filmera pendant neuf mois, caméra au poing, auprès des travailleurs en lutte de GM&S. Il saisit sur le vif les assemblées générales, les moments de doute où l’espoir vacille, les paroles qui redonnent courage, avant d’emboîter le pas à une délégation partie occuper des sites de production de PSA et Renault. Lors de l’occupation de la préfecture de Guéret, en septembre 2017, il finira en garde à vue pour rébellion après avoir refusé d’arrêter de filmer et de quitter les lieux. Souvent abrupt quand les nerfs lâchent devant l’absurde, parfois invraisemblable comme cette conversation entre un ouvrier et un CRS qui partagent leur passion pour la pêche à la carpe, dramatique quand le couperet tombe sur 157 salariés, On va tout péter constitue un témoignage rigoureux des conséquences sociales et économiques mortifères de la logique capitaliste dans les territoires en marge des grandes métropoles. Mais il est plus que ça.

Avec son regard respectueux mais brut, son séquençage précis (assemblées générales, occupations pacifiques, blocages,..), le film, qui fut présenté à la Quinzaine des réalisateurs du festival de Cannes cette année, devient la chronique d’un monde ouvrier en voie d’extinction. Plusieurs personnages se dégagent, dont Yann Augras et Vincent Labrousse, syndicalistes CGT de la métallurgie qui ont structuré cette lutte, mais c’est bien le portrait d’un collectif qui s’impose. Le résultat est masculin, âpre, solitaire. Il prend des allures de western crépusculaire où, en pleine France du 21e siècle, une communauté résiduelle de métallos se bat pour préserver emploi et dignité contre l’implacable loi du marché et l’exaspérante escorte institutionnelle qui la couvre. Dominique Martinez

Disponible tout l’été, jusqu’au 22/08, sur le site Arte.tv

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Hammett, le père du roman noir

Aux États-Unis en 1929, paraît Moisson rouge, le premier roman de Dashiell Hammett. En 1949, Marcel Duhamel édite La clé de verre à la célèbre Série Noire. En ce début juin 2019, sort une nouvelle édition du Faucon de Malte (« Le faucon maltais » au cinéma, de John Huston avec Humphrey Bogart), dans la traduction de Natalie Beunat. L’auteur de romans noirs, et créateur du genre, fut aussi l’une des victimes du maccarthysme.

 

Département d’État, 24 et 26 mars 1953, double comparution devant la commission sénatoriale des opérations gouvernementales présidée par le sénateur Joseph McCarthy. « J’invoque mes droits garantis par le Cinquième amendement de la Constitution américaine, je refuse de répondre car la réponse pourrait me porter préjudice », plaide Dashiell Hammett au fil des interrogatoires auquel il est soumis. Face à ses juges, un homme élégant et digne qui se refuse à toute compromission, victime de « la chasse aux sorcières » ouverte depuis 1946 par le président Truman. Ses livres sont retirés des bibliothèques et, comme le rappelle fort justement Natalie Beunat, l’auteur de la nouvelle traduction des romans de Hammet chez Gallimard, « il faudra l’intervention personnelle du Président Eisenhower, déclarant que les romans de Dashiell Hammett ne lui semblaient pas constituer une menace subversive, pour qu’ils soient réintégrés dans les rayonnages ».

Déjà, le 9 juillet 1951, le romancier américain est convoqué une première fois devant la Cour d’Appel du Second District de New York. L’accusation lui reproche d’avoir présidé aux destinées du Civil Rights Congress (CRC) en 1946, une organisation d’inspiration communiste très active dans la défense des droits des citoyens. Le CRC avait constitué un fonds de cautionnement destiné à faire libérer les militants arrêtés pour raisons politiques. C’est depuis la fin des années 30 qu’Hammett est devenu un activiste politique de premier plan au côté de Dos Passos et de Dorothy Parker : participation à des meetings anti-nazis, prises de position en faveur de l’Union Soviétique. Joignant le geste à la parole, à 48 ans, il s’engage comme simple soldat pour soutenir l’effort de guerre contre le fascisme ! Démobilisé en 1945, c’est l’année suivante qu’il est donc élu président du CRC. Devant les questions du juge Sylvester Ryan, Hammett demeure imperturbable, refuse de coopérer et de lâcher des noms : il est condamné à six mois de prison, une peine qu’il effectuera sans sourciller en dépit de graves soucis de santé…

Cette sombre page de l’histoire américaine, communément appelée « Peur rouge » ou maccarthysme, s’étend officiellement sur quatre ans, selon l’historienne et spécialiste Marie-France Toinet : de l’apparition du sénateur Joseph McCarthy en 1950 sur le devant de la scène politique jusqu’au vote de censure contre lui en 1954. L’expression recouvre cependant une période beaucoup plus longue, si l’on englobe l’ensemble des années où la répression contre le communisme battit son plein. Depuis 1946 en fait, voire 1938 lorsque la Chambre des représentants créa la HUAC (House Un-American Activities Committee), la commission sur les activités anti-américaines… Depuis cette date, le FBI enquête et constitue des dossiers sur les organisations et les hommes politiques suspectés de sympathie communiste. Avec cette volonté acharnée et hystérique, selon l’historienne, « de casser intellectuellement la dissidence, de transformer les communistes voire les simples progressistes en exilés de l’intérieur, sans existence sociale et sans droits parce que différents ». Au lendemain de la seconde guerre mondiale, en pleine « guerre froide », l’acharnement redouble. En 1947, la HUAC étend ses investigations au coeur d’Hollywood, supposé repère de réalisateurs et scénaristes «communistes » ! Au nombre d’entre eux, un certain Bertolt Brecht qui est entendu par la HUAC le 30 octobre 1947 et quitte pour toujours les États-Unis le jour même…

 

Des dix-neuf scénaristes et producteurs initialement fichés, onze d’entre eux sont convoqués devant la HUAC. Si Brecht a déclaré devant la Cour ne pas être communiste avant de fuir l’Amérique, les dix autres invoquent le 1er Amendement de la Constitution américaine et refusent de répondre aux questions. Inculpés d’outrage par le Congrès, ils sont condamnés à la prison : six mois fermes pour Biberman et Dmytryk, un an pour les autres… De cette liste rouge des « Dix de Hollywood », suit un mois plus tard une « liste noire ». Celle des artistes, communistes ou non, interdits désormais de travail : Charlie Chaplin, Orson Welles, Jules Dassin et Joseph Losey qui se réfugient plus tard en Europe ! Certains cèdent sous la pression, tel Elia Kazan qui tourne « Sur les quais » en guise d’excuse, d’autres non, tel Arthur Miller qui réalisera « Les sorcières de Salem » en 1953 et « Vu du pont » en 1955 pour saluer les résistants à l’inquisition.

Les campagnes de dénigrement sont redoutables de violence mais elles atteignent leur paroxysme en février 1950 lorsque le très conservateur sénateur McCarthy prononce son fameux discours de Wheeling. Plus que tout autre, outre de se révéler un alcoolique invétéré, il voit « rouge » partout et dénonce à la tribune l’infiltration communiste dans tous les rouages de l’administration, jusqu’au Département d’État ! Avec la complicité du FBI et de son patron Hoover, il prétend détenir des listes de noms suspects et propose au président Truman de lui communiquer. Des allégations mensongères bien sûr, mais qui suffiront à répandre soupçon et délation, d’autant que les époux Rosenberg sont arrêtés en juillet 1950, accusés d’espionnage en faveur de l’Union Soviétique, condamnés à mort et exécutés sur la chaise électrique le 19 juin 1953… Durant quatre ans, McCarthy et les juges à sa solde n’en finiront donc pas d’alimenter la suspicion et de convoquer personnalités et simples citoyens devant leur fameuse commission, véritable tribunal d’exception. Au total, selon certaines sources, ils seront pas moins de 26 000 employés de l’administration fédérale à faire l’objet d’enquêtes approfondies : 7000 seront contraints à la démission, 739 révoqués.

Comme le rappelle Natalie Beunat dans Dashiell Hammet, parcours d’une œuvre, les questions de McCarthy à l’époque sont très précises et ciblées : « était-il membre du parti communiste quand il a écrit La moisson Rouge, ses droits d’auteur ont-ils servi à alimenter les caisses du parti ? ». Il en ira de même pour chaque suspect. Au point qu’Albert Einstein lui-même s’élèvera contre ce véritable climat de terreur, « minant le caractère démocratique de notre société ». En 1954, les attaques de McCarthy contre l’armée lui sont fatales. Le Sénat américain nomme à son tour une commission pour statuer sur son cas. Blâmé par ses pairs, désavoué enfin par l’opinion publique et les media, il sombre dans l’alcoolisme et meurt en 1957 dans l’indifférence générale.

Une question demeure, cependant : au vu de faits récurrents qui jalonnent l’histoire des États-Unis, d’hier jusqu’à nos jours sous l’ère Trump, l’Amérique a-t-elle vraiment exorcisé tous les démons de la manipulation et du mensonge ? Yonnel Liégeois

 

En savoir plus

– La chasse aux sorcières : le maccarthysme (1947-1957), par Marie-France Toinet (Editions Complexe, 206 p., 7€90)

– Interrogatoires : les trois comparutions d’Hammett, traduites par Natalie Beunat (Editions Allia, 95 p., 3€)

– Dashiell Hammett, parcours d’une œuvre, par Natalie Beunat (Encrage éditions, 127 p., 9€)

 

Chronologie

27/05/1894 : naissance de Hammett à Saint Mary’s County, dans le Maryland

1929 : publication de Moisson Rouge, en 1930 du Faucon de Malte

1947 : condamnation des « Dix de Hollywood » et publication d’une liste noire

09/02/1950 : discours du sénateur républicain McCarthy à Wheeling

09/07/1951 : premier interrogatoire de Dashiell Hammett à New York

1952 : nomination de McCarthy à la sous-commission d’enquête du Sénat

1953 : exécution des époux Rosenberg pour espionnage en faveur de l’URSS

10/01/1961 : mort de Hammett. Enterré au cimetière national d’Arlington

 

Noir, c’est noir

« Hammett est, par excellence, l’homme des paradoxes », souligne Natalie Beunat, « d’une élégance raffinée mais un alcoolique invétéré, un grand romancier qui cesse mystérieusement d’écrire à l’âge de 40 ans et au sommet de sa gloire ».

Il est surtout celui qui pose les bases du roman noir américain avec Moisson Rouge, son premier livre publié en 1929 : un coup d’essai, un coup de maître ! L’ancien détective de l’agence Pinkerton, pour la première fois, « introduit le réel et la vraisemblance dans la littérature policière. Moisson Rouge est un grand livre politique, le roman du capitalisme sauvage et triomphant ». Le vrai boulot du détective, chez Hammett ? « Entre l’être et le paraître, faire émerger le mensonge et la société du spectacle. Hammett est cohérent avec sa façon de vivre et sa façon de créer une figure littéraire : toujours se tenir droit et debout. Chez lui, c’est une vraie posture politique ».

Grande prêtresse de Hammett, Natalie Beunat est avant tout celle qui rend sens et rythme à la langue du romancier américain. En signant une nouvelle traduction, somptueuse et dépouillée de l’argot parisien des années 40, de cinq de ses romans… Du grand art, vraiment un plaisir de lecture renouvelé.

À lire : Dashiell Hammett, romans (Moisson Rouge, Sang Maudit, Le faucon maltais, La clé de verre, L’introuvable) dans la nouvelle traduction intégrale de Natalie Beunat (Quarto Gallimard, 1064 p., 28€50). Moisson rouge est disponible aussi en Série Noire, Le faucon maltais et autres romans en collection Folio, chez le même éditeur. Dashiell Hammett, mon père, par sa fille Jo Hammet (Rivages/Noir, 191 p., 7€50. Traduction Natalie Beunat).

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El reino, la corruption grand écran

Du cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen, El reino (Le royaume) se révèle un thriller haletant. Un film inspiré par les scandales de corruption qui ont bouleversé l’échiquier politique ibérique ces dernières années, dont le gouvernement Rajoy. Maîtrisé et décapant, El reino est couronné de 7 Goyas, l’équivalent des Césars français.

 

Manuel López-Vidal est un homme politique espagnol influent dans sa région. Alors qu’il est promis à un brillant avenir, il doit intégrer la direction nationale de son parti, la machine s’enraye quand la police reçoit des preuves d’un vaste système de corruption dans lequel un de ses amis proches serait impliqué. L’affaire ne tarde pas à remonter jusqu’à lui. Pris au piège, il plonge dans un engrenage infernal. Car malgré l’évidence, il n’est pas question une minute de reconnaître sa culpabilité individuelle.

Disons-le tout de suite, El Reino (Le royaume) s’inspire de façon assumée des scandales de détournement de fonds et de pots-de-vin du Parti populaire, sorte de feuilleton qui a rythmé la vie politique espagnole depuis une dizaine d’années et finalement fait tomber l’ex-Président du gouvernement, Mariano Rajoy. « La corruption politique en Espagne – et surtout, la totale impunité dans laquelle vivent ses leaders depuis une dizaine d’années – nous a laissés, ma co-scénariste Isabel Peña et moi, d’abord perplexes, indignés puis déprimés, et enfin presque anesthésiés », explique d’emblée Rodrigo Sorogoyen. « C’est la répétition des affaires de corruption de ces dernières années qui nous a décidés à raconter cette histoire ».

Opérations immobilières floues visant à enrichir des cadres corrompus du Parti et à financer les campagnes électorales, comptabilité parallèle écrite à la main dans des petits carnets… La réalité dépasserait parfois la fiction ? Le deuxième long-métrage de Sorogoyen, couronné de sept Goyas (l’équivalent de nos Césars), a bien sûr le mérite d’aborder de front les sujets de l’éthique et de l’engagement politique. Mais le tour de force est ailleurs. Pas de plaidoyer ou de scénario dénonciateur. Sorogoyen prend ouvertement le parti du film de genre et se lance dans un thriller tambour battant (presque littéralement tant la petite musique d’une minuterie devient lancinante). En adoptant le point de vue du politicien accusé au lieu de celui des forces d’investigation, le cinéaste donne par ailleurs une envergure inattendue à son personnage. Un geste déstabilisant qui lui permet de sonder l’homme mais aussi de remonter, de l’intérieur et avec force détails, le fil d’une organisation entière et d’une supercherie presque institutionnalisée.

Mention spéciale à l’acteur Antonio de la Torre, qui endosse le rôle principal et participe de tous les plans avec une sobriété comparable à celle de son costume propret. Après une première partie très concentrée sur les dialogues, qui permettent la mise en place d’une intrigue à la fois minutée et documentée, la deuxième moitié du film devient plus spectaculaire dans l’action. Empoignades, vols, perquisition, dissimulation de preuves aux forces de l’ordre, courses poursuites, accidents de voiture, etc. Jusqu’à cette scène invraisemblable, dans une maison cossue d’Andorre, où des preuves matérielles sont simplement stockées dans une chambre fermée à clef.

Autour de lui, le portrait de famille qui se dévoile est également très maîtrisé. Certains personnages renvoient directement à des politiciens liés aux scandales – Gürtel, Bárcenas, Bigotes – bien connus des Espagnols. Par petites touches, l’appareil médiatique fait également parti du tableau jusqu’à ce face à face final hypertendu où Bárbara Lennie, dans le rôle de la journaliste expérimentée, renonce à la grande interview télévisée bien huilée de l’accusé, pour lui poser la question que chaque citoyen a en tête : pensait-il à ce qu’il faisait ? Dominique Martinez

Le contexte espagnol

El Reino renvoie directement au contexte politique et social espagnol actuel. D’abord, il est sorti fin septembre 2018 en Espagne, trois mois avant que l’extrême droite fasse son apparition sur la scène politique régionale, fruit de l’alliance du PP (droite) et de Ciudadanos (centre) avec Vox (jeune formation d’extrême droite) pour gouverner l’Andalousie et mettre fin à trente-six ans de gouvernance socialiste (PSOE). Ensuite, les Espagnols sont appelés à un scrutin législatif anticipé le 28 avril convoqué par le président du gouvernement, le socialiste Pedro Sánchez, face à l’impossibilité de faire adopter son projet de budget national en février dernier et donc de gouverner.

Dans ce contexte, les deux grandes centrales syndicales espagnoles, UGT (Union general de trabajadores) et CCOO (Comisiones obreras), appellent à une participation massive au scrutin et exigent un tournant social dans un texte commun où figurent dix propositions inspirées par « l’humain d’abord ». Le secrétaire général des CCOO, Unai Sordo, réclame en outre que les citoyens ne soient pas traités « comme des enfants qu’il faut distraire ». Seul moyen selon lui de « regagner le contrat social », « la crédibilité et la légitimité dans les institutions », ainsi que de barrer la route à l’extrême droite en Espagne comme en Europe.

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Leclerc, un cinéaste au tableau noir

Avec La lutte des classes, le cinéaste Michel Leclerc confronte les idéaux d’un couple « bobo » aux réalités de l’école publique, mise à mal par la discrimination sociale qui s’opère au profit des établissements privés. Une comédie juste et décapante, à l’heure des mobilisations contre la réforme Blanquer.

 

Michel Leclerc avait fait mouche avec Le Nom des gens (2010), drôle et pertinente comédie politique, couronnée notamment par le César du meilleur scénario original en 2011. Il y dézinguait les préjugés en matière de patronymes et d’appartenances politiques. La lutte des classesavec son titre à double sens, apparaît comme un prolongement naturel de son projet de déconstruction des clichés sociaux.

La pierre angulaire du film ? L’école publique qui concentre les idéaux d’émancipation, d’égalité des chances, d’ascenseur social, de garantie du pacte républicain, de laïcité, le tout contre la tentation du communautarisme… De tout cela, cette brûlante comédie politique et populaire en parle, dans la plus pure tradition du genre. Grâce à la gentrification de leur quartier, Sofia et Paul acceptent de vendre leur deux-pièces parisien. Ce qui leur permet d’acheter une petite maison à Bagnolet, juste de l’autre côté du périphérique, réalité du marché oblige ! Elle, brillante avocate d’origine maghrébine, est ravie de retourner où elle a grandi et de reprendre le flambeau dans l’animation de la vie du quartier. Lui, batteur punk rock déçu, mais convictions anarchistes encore chevillées au perfecto, gère pépère le foyer, les enfants. Leur fils Corentin est heureux à l’école primaire du quartier jusqu’à ce que ses copains désertent pour aller rejoindre l’élite dans le privé catholique. C’est Jean-Jaurès contre Saint-Benoît. Or, les parents veulent toujours le meilleur pour leurs enfants…

Tiraillés entre leurs valeurs politiques de gauche et leurs inquiétudes parentales ordinaires – qu’on peut également appeler « leurs intérêts privés » -, Sofia et Paul, joyeusement interprétés par Leïla Bekhti et Édouard Baer, incarnent le clivage rampant de notre société. On devine les ressorts comiques, les situations de malentendus et de tensions qui s’enchaînent à partir de ce scénario. La force de ce long métrage est d’éviter toute vision manichéenne et de donner vie à une large galerie de personnages d’où personne n’est exclu, mais où tout le monde est égratigné à parts égales. Au-delà du clivage à peine caricatural entre « des écoles pourries, des écoles de bougnoules » et « des écoles privées, tout propre, tout net, rien qui dépasse », c’est la place de l’école publique et républicaine dans un projet de société inclusive qui est questionnée. Celle-là même que défendent plusieurs syndicats d’enseignants et fédérations de parents d’élèves, plusieurs fois mobilisés dans la rue ces dernières semaines contre la réforme Blanquer. Dans un contexte libéral toujours plus concurrentiel, la réussite sociale est devenue un objectif en soi. Entre les parents emportés par l’angoisse tyrannique des diplômes, ceux prêts à renier leurs convictions pour ne pas voir leur enfant livré à ces autres Redouane, Ryan, Adama et compagnie – sur qui ils projettent leur propre idée de la différence – et les parents de ceux-ci qui, s’ils pouvaient se le permettre, seraient les premiers à les envoyer dans le privé, chacun cherche à mieux se placer dans la course. Or, « réussir sa vie, ce n’est pas la même chose que réussir dans la vie, nuance », lance Paul en père de famille sans ambition ou, au choix, très ambitieux.

En tout cas, c’est sur le manque d’ambition pour cette école publique et le manque de moyens qui lui sont alloués que chute le récit. Sous des allures loufoques, et une énergie folle, Michel Leclerc file la métaphore jusqu’au bout en mettant littéralement en scène l’effondrement du bâtiment scolaire. Pourtant, il demeure le premier lieu de socialisation, d’échange, de création, de culture commune. Dominique Martinez

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Tours, viva il cinema e…Leonardo !

Les liens entre la Touraine et l’Italie ne datent pas d’aujourd’hui. En 1519, Léonard de Vinci meurt au Clos Lucé d’Amboise. Alors que s’ouvre, le 27 février, la 6ème édition du festival Viva il cinema !, la région Centre Val de Loire célèbre le cinq centième anniversaire de la disparition du génie de la Renaissance.

 

Outre une programmation riche et variée, du 27 février au 3 mars, le festival Viva il cinema ! rendra hommage à trois prestigieux réalisateurs. Tout d’abord, le napolitain Mario Martone dont nous pourrons revoir l’inoubliable « Morte di un matematico napoletano » (Grand prix du jury à Venise en 1992), « L’amore molesto » et découvrir son dernier film « Capri-Révolution »… Le bolognais Pupi Avati connait une reconnaissance

Capri-Révolution, Mario Martone

internationale pour « Fratelli e sorelle », sorti en 1991. En 2003, il reçoit le prix Donatello du meilleur réalisateur pour « Il cuore altrove», projeté à Tours ainsi que « Una sconfinata giovinezza » et « Un ragazzo d’oro ».

Quant à Roberto Ando, sans doute un peu moins connu du public français, il n’en est pas moins un réalisateur majeur du cinéma italien. Il fut l’assistant de Federico Fellini, Francis Ford Coppola et Francesco Rosi. Son premier long métrage, « Diario senza date » fut plusieurs fois primé. Trois de ses films sont à l’affiche du festival : « Viva la libertà » adapté de son propre roman « Le trône vide », « Le Confessioni » et son dernier film « Una storia senza nome », avec Laura Morante et Alessandro Gassman, présenté en novembre 2017 à la soirée de remise des prix du Festival du film italien de Villerupt en Lorraine. Pour la compétition tourangelle, cinq films sont projetés en présence de leurs réalisateur ou réalisatrice, parmi lesquels le très sensible « Fiore gemello » de Laura Luchetti déjà primé à Villerupt. Comme chaque année, les

Una storia senza nome, Roberto Ando

documentaires ne sont pas oubliés : cinq sont présentés, dont l’excellent « I Villani » (les Rustres) de Daniele de Michele, chantre du slow food.

En ouverture du festival, est proposée à l’université de Tours une conférence sur « L’italianité au féminin » avec la présentation du film « Italiennes » de Silvia Staderoli. Une autre excellente initiative : l’installation de l’exposition « Ciao Italia ! Ces immigrés italiens qui ont fait la France » ! Elle connut un très grand succès en 2017 lors de son vernissage à Paris, au Musée national de l’Histoire de l’Immigration. Photos, documents historiques et films font honneur à tous les mineurs, ouvriers, maçons, artisans et artistes qui ont contribué à faire la France d’aujourd’hui. Non sans douleur parfois, comme en témoignent les « ritalades » subies par certains d’entre eux…Sont présents aussi divers objets de la vie quotidienne, de la petite Fiat 500 à la mythique cafetière Bialetti, qui nous touchent tous, descendants d’Italiens ou non. Sans oublier l’apport culinaire transalpin qui enrichira notre gastronomie nationale ! Chantal Langeard

 

Entre Italie et Touraine…

Au moment où la Région Centre-Val de Loire célèbre le cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, Viva il cinema ! s’inscrit dans cet esprit de la Renaissance qui a contribué à tisser entre la France et l’Italie des liens solides de nature artistique et culturelle, fondateurs de l’identité de la Touraine. Le cinéma contribue depuis le milieu du XXème siècle à renforcer ces liens et à nous préserver de cette tentation du repli, si forte  aujourd’hui. Viva il cinema ! porte cette vision solidaire et citoyenne parce que le cinéma italien, entre gravité et légèreté, a toujours su, hier comme aujourd’hui, éveiller nos consciences.
Cette sixième édition nous emmène vers d’heureuses découvertes, des films inédits en France et nous propose de parcourir entre comédies et drames, fictions et documentaires, l’Italie dans toute sa diversité et son actualité. Viva il cinema ! est le rendez-vous des cinéphiles, des amoureux de l’Italie et de tous ceux qui pensent que pour mieux se connaître, il faut regarder au-delà des frontières quelles qu’elles soient. Là est tout le pouvoir du cinéma, alors…. Buona visione ! Louis D’Orazio
, directeur artistique.

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Henry Chapier, clap de fin

Féru de cinéma, ancien rédacteur en chef de Combat et animateur du célèbre Divan sur France 3, le journaliste Henry Chapier est décédé ce 27 janvier 2019. Avec son élégance coutumière, en 2008 il nous accueillait en son bureau parisien de la MEP, la Maison européenne de la photographie dont il fut le cofondateur. Pour nous conter quelques chauds souvenirs de son année 1968. Des propos qui ont gardé toute leur saveur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la société française, la jeunesse est descendue dans la rue : le 14 février 1968, très exactement ! Pour défendre un homme devenu le symbole de la liberté, et de l’amour du cinéma. Ce jour-là, avec l’équipe des Cahiers du Cinéma et les réalisateurs de la fameuse « Nouvelle vague » (François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Agnès Varda), nous avions décidé d’appeler à une manifestation dans les jardins du Trocadéro pour protester contre l’éviction d’Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque Française. Et la mise sous tutelle de l’État de l’association qu’il avait fondée avec Georges Franju en 1936… En d’autres termes, le cabinet d’André Malraux, alors ministre de la Culture, souhaitait prendre le contrôle de cet espace de liberté pour y placer des fonctionnaires et surveiller le contenu frondeur de la programmation.

 

À l’époque, rédacteur en chef à Combat, j’ai aussitôt ouvert nos colonnes aux grands cinéastes du monde entier, décidés à retirer les copies de leurs films devant cette menace d’étatisation. « Mais de quoi avaient donc peur ces vaillants flics qui nous ont assommés hier soir devant les grilles de la Cinémathèque de Chaillot ? De quelques pancartes dressées à la hâte, de quelques cris désordonnés d’un millier de jeunes scandant « Langlois, Langlois » et « Malraux démission » ? », ai-je donc écrit dans les colonnes du journal le 15 février*. Et de poursuive : « Monsieur Malraux, vous êtes un chef ! Vous avez gagné cette première manche, vous avez répondu à Chabrol, Godard et Truffaut en fendant leurs crânes, en cassant leurs lunettes, en détruisant leurs caméras et en confisquant leurs pellicules… Il est un peu triste d’avoir été ce que vous avez été pour finir dans la peau d’un poujadiste qui fait « tabasser » cinéastes, critiques ou étudiants qui ont l’âge de vos fils et se battent pour le respect des œuvres d’art… Quant à vos fonctionnaires modèles, vous savez les choisir. Il vous reste tout de même pour faire fonctionner la Cinémathèque de « passer à tabac » Fritz Lang, Marcel Carné, Orson Welles et Rossellini ! Ce sera plus difficile ».

 

Rappelons qu’en 1968 la télévision n’avait guère l’impact dont elle bénéficie de nos jours et que le cinéma était, comme l’avait compris Lénine en son temps, un champ d’affrontement des idéologies, un dialogue des cultures et une vitrine des diversités sociales. Le climat étouffant qui régnait en ces dernières années du pouvoir gaulliste agitait les campus universitaires que le combat pour la Cinémathèque stimulait depuis que le jeune Daniel Cohn-Bendit s’était rallié à cette cause. Parallèlement, ce leader turbulent de Nanterre allait créer le Mouvement du 22 Mars qui contenait en germe l’explosion de la rébellion des étudiants dès les premiers jours de mai.

L’utopie matrice s’exprimait pour cette génération par le refus de la société de consommation, ainsi que par l’envie de changer le monde, en libérant l’individu du poids des contraintes morales, sociales et religieuses. Que le cours des événements ait conduit ce mouvement anarcho-idéaliste à être récupéré par les syndicats et les partis politiques de gauche ne change rien à la vérité historique. Personne ne contestera que les accords de Grenelle ont consacré un mieux-être de la classe ouvrière et de milliers de salariés.

 

Au-delà de cet acquis social, et grâce à la révolte des jeunes, Mai 68 aura été une victoire des lettres sur les chiffres et une exaltation des valeurs spirituelles et culturelles qui nous rend nostalgiques aujourd’hui. L’économie de marché, par ses excès, abolit toute velléité de fronde. Cet état de choses comporte d’autres menaces à l’horizon, à savoir des ripostes de plus en plus violentes de certaines catégories sociales. Commémorer ces événements de Mai 68 conduit forcément notre société à faire un sacré retour sur elle-même, à une prise de conscience qui laissera des traces. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Page 25, in Pour un cinéma de combat (éditions Le passage, 393 pages, 20€) : à travers un choix d’articles, parmi les 6000 critiques publiées entre 1960 et 1978 dans Combat et Le Quotidien de Paris, les partis-pris et coups de cœur d’Henry Chapier en l’honneur du grand écran et des plus grands réalisateurs ! À noter qu’André Malraux fera machine arrière : évincé, Henri Langlois sera réintégré dans ses fonctions à la direction de la Cinémathèque le 22 avril 1968.

 

Chapier, un homme libre

Henry Chapier était un esprit libre, un homme libre. L’ouverture, la conviction le caractérisaient. L’une ne cédait jamais rien à l’autre. La détermination, l’humour et la malice lui permettaient de ne jamais renoncer aux forces de la rencontre. C’était une figure extrêmement attachante.

En 1995, il est à la tête de la Maison Européenne de la Photo (MEP) tout nouvellement créée, rue de Fourcy dans le Marais. Très vite, premier Président de la MEP, accompagné de Jean-Luc Monterosso qui en est le directeur, il reçoit la direction de la CGT-Paris qui le sollicite pour se faire présenter le nouvel établissement parisien consacré à la photographie et à sa création.

 

Quelques mois plus tard, en 1996, année du soixantième anniversaire du Front Populaire, la MEP, la CGT-Paris et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière organisent une exposition commune croisant des regards photographiques sur 1936. Ceux des « grands », des « maitres » de la photo complices du mouvement ouvrier (Doisneau, Cartier-Bresson, Rosny…) et ceux tels qu’on les trouve dans les archives de la Vie Ouvrière et de la CGT. L’idée et la proposition en reviennent à Henry. Ses collaborateurs et collaboratrices apporteront leur compétence, Jean-Michel Leterrier et moi disposerons de la logistique de la MEP pour la réalisation. Henry, et Jean-Michel Leterrier pour la Confédération, seront les commissaires de l’exposition.

Elle se tient au Forum des Halles, dans la Cour Carrée, dans les grandes salles de l’ancien Forum des Images. Le choix de ce lieu central, accessible, de plain-pied, permet à de très nombreux parisiens (ou même touristes) de visiter cette exposition gratuite. Elle rencontre un vif succès. Dans son compte-rendu, un chroniqueur de la revue Etvdes cite Simone Weil : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie ». C’est bien cela en effet qui saute aux yeux dans ces photos à travers ces grèves, ces occupations d’usines et de commerces, ces premiers congés payés. C’est bien ce qui était exposé là.

 

Un grand respect des êtres animait Henry Chapier, sans distinction d’aucune sorte. Toutefois, il manifestait une attention particulière, une tendresse pour les gens de peu, les petites gens, pour lesquels il m’a plus d’une fois demandé un appui, un soutien. Et il ne fallait pas tarder, mobiliser les ressources de la CGT, qu’il surestimait sans doute un peu. Il était très attaché au mouvement ouvrier et à la CGT. Il en attendait certainement plus que nous ne pouvions lui donner. J’ai l’impression que nous étions comme en retard sur lui dans la recherche de complicités. Il n’en nourrissait aucun ressentiment, il répondait toujours à notre appel. À Cannes ou ailleurs, la CGT était toujours reçue avec beaucoup de gentillesse, d’égards, dans les premières places. Avec honneur, à son rang, mais sans affectation.

Certains auraient légitimement pu en être jaloux, lui… il s’en amusait. Jean-Pierre Burdin, ancien conseiller confédéral Culture à la CGT

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Les batailles de Guillaume Senez

Après le départ de sa compagne, Olivier se démène pour élever seul ses enfants alors que les injustices se multiplient dans son travail. Nos batailles ? Réalisé par Guillaume Senez, un film social, tout en retenue.

 

Un vaste centre d’empaquetage et de distribution de marchandises où s’activent des salariés empressés. Leurs gestes sont accélérés, dictés aux corps par des impératifs de productivité fixés par une direction sans état d’âme. Sur une passerelle, Olivier contrôle le travail de son équipe. Il est celui qui joue les zones tampon dans une entreprise qui se déshumanise, le contremaître concerné qui relaie les souffrances des collègues et s’insurge quand l’un d’eux n’est pas reconduit. À la maison, l’attendent ses deux jeunes enfants. Bientôt leur mère va partir sans explication, sinon ce mal être laissé comme une trace derrière elle, laissant leur père seul sur tous les fronts.

Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Nos batailles a reçu un accueil critique élogieux. Le réalisateur Guillaume Senez, qui signe là son deuxième film, renoue avec un cinéma social qui place le monde du travail au cœur de son propos sans délaisser la sphère intime. Olivier, un personnage au regard doux sous des airs bravaches, magnifiquement interprété par un Romain Duris à fleur de peau, doit composer avec la disparition de sa compagne et les trous d’airs générés par ce vide. Réapprendre à préparer les repas et habiller les enfants, jongler avec un emploi du temps qui se referme comme un étau alors que dans son boulot les coups tordus éveillent chez lui le désir de rendre coup pour coup. « Tu vas faire comme ton père », figure du grand absent, lui reproche sa propre mère venue à la rescousse le seconder dans ses tâches quotidiennes, alors qu’Olivier se laisse happer par son engagement syndical.

Si Guillaume Senez met en scène un homme sur tous les fronts, tiraillé entre ses obligations vis-à-vis de ses enfants et les batailles qu’il mène dans son travail, dans Nos batailles il brosse surtout avec brio le portrait d’un personnage en prise avec son temps. Un bagarreur qui fait le choix de tout assumer : sa condition nouvelle de père célibataire, l’héritage paternel qui le rattrape et le refus de se compromettre, avec toutes les conséquences qu’elle implique. Un film sur un homme qui se tient droit face aux vents violents du libéralisme. Cyrielle Blaire

« Je connais pas mal de couples dont les fins de mois sont difficiles, chacun travaille mais leur situation reste précaire (…).  Il fallait que j’écrive là-dessus, sur cette harmonie si difficile à préserver ». Guillaume Senez, réalisateur de Nos batailles.

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Amin, des vies écartelées

Trois ans après le succès de Fatima couronné, entre autres prix, du César du meilleur film, le cinéaste Philippe Faucon revient à l’écran avec Amin. La chronique sociale, et sensible, d’un ouvrier sénégalais venu travailler en France pour nourrir sa famille restée en Afrique. Rencontre avec le réalisateur.

 

Dominique Martinez – Comment est née l’idée de ce film, Amin ?

Philippe Faucon – C’est parti de l’histoire familiale de Yasmina Nini-Faucon (coscénariste et épouse du cinéaste, ndlr). Il s’agissait d’un proche qui avait laissé sa femme et ses enfants pour venir travailler en France et leur envoyer de l’argent. Par nécessité vitale, humaine, mais aussi en raison de la séparation durant de longues périodes, il y avait rencontré une femme avec laquelle il avait eu une histoire. Les époques sont différentes, puisqu’il s’agissait alors de l’immigration maghrébine des années 1960-1970, mais nous nous sommes demandé si l’on retrouvait une situation identique dans les immigrations d’aujourd’hui, celles d’Afrique subsaharienne. Nous avons donc rencontré, dans des foyers de travailleurs, des hommes venus seuls en France afin de subvenir aux besoins de leur famille laissée au pays. Nous avons eu envie de raconter cette histoire parce qu’elle nous a semblé assez absente des écrans de cinéma.

 

D.M. – Ce film marque une rupture. Pour la première fois, vous filmez autant en France que dans le pays d’origine…

P.F. – Amin, c’est le portrait de ces gens qui sont venus apporter leur force de travail en France et qui ont des vies écartelées. Des séparations que ceux qui sont restés au pays vivent aussi. C’est pourquoi il nous a semblé important de situer le fil ici et là-bas, aux deux pôles de l’existence du personnage principal qu’est Amin. Ici, c’est la vie autour du travail, là-bas la vie des gens qui l’attendent, dont celle de ses enfants qu’il ne voit pas grandir et avec lesquels il a parfois du mal à renouer un lien. Il était essentiel d’aborder le sujet par les deux versants.

 

D.M. – Choix du sujet, réalisation réaliste et attachée aux gestes du quotidien : faites-vous un cinéma politique ?

P.F. – J’aime raconter les choses par le concret, les corps, les regards, les gestes des personnages. Sur ce registre, le cinéma offre des possibilités plus amples que les mots, la littérature. C’est donc tout autant un geste cinématographique que politique. Si le propos n’est pas incarné, il n’a pas de portée. Il tombe à plat.

 

D.M. – Contrairement à ce que laisserait penser le titre de votre long-métrage, il s’agit d’un film choral. Pourquoi ?

P.F. – Il rassemble des personnages avec des itinéraires différents mais qui ont en commun le fait que leurs parcours sont toujours en marge et teintés de solitude. Ces gens n’ont pas toujours les codes, les repères, la langue. Ils ont ainsi tendance à se retrouver entre eux dans les foyers, seuls endroits où Amin, d’habitude asse mutique, s’ouvre un peu. La pluralité des personnages me permettait aussi de décrire plusieurs générations d’immigration : il y a la solitude de ce jeune de vingt ans, celle d’Amin  la quarantaine, mais aussi celle d’Abdelaziz qui est sur le point de prendre sa retraite et de repartir dans son pays après avoir traversé toute une vie entre deux rives. À chaque fois, c’est la même situation d’écartèlement, d’exil, de vies recommencées dans lesquelles les femmes se débattent également. En l’absence des maris, elles ont dû développer des ressources pour avancer et pour soutenir leurs enfants, malgré la tutelle qu’elles subissent de la part des frères aînés ou bien de leur belle-famille. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Déracinement

Amin, la quarantaine, est venu seul du Sénégal pour travailler sur les chantiers de construction en France. Pénibilité du travail, complicité et solitude au foyer des travailleurs où chacun poursuit son rêve d’émancipation, manque cruel de la famille et des siens restés au pays mais qu’il fait vivre grâce à l’argent qu’il envoie scrupuleusement… Tout çà en vaut la peine, ses sacrifices doivent permettre à sa femme ainsi qu’à ses trois enfants de bientôt pouvoir aspirer à un avenir meilleur.

Après La désintégration (2011) et Fatima (2015), Philippe Faucon creuse son domaine de prédilection et revient avec une nouvelle histoire d’immigration. À l’heure où l’Europe est en proie aux nationalismes et au repli sur soi, son scénario prend volontairement place autant ici que là-bas. Les deux mondes sur le même plan à l’écran, c’est déjà beaucoup ! Les personnages existent, agissent. Les femmes, notamment, sont dotées d’une vraie stature qui leur fait si souvent défaut dans la fiction. Évitant les poncifs néocolonialistes et tout racolage, Amin est une chronique d’un réalisme épuré et sensible. Sans juger ni s’égarer, elle s’aventure dans les voies de l’intime et explore les faces cachées de notre société. Grâce à  une mise en scène délibérément adossée au concret, aux gestes, aux regards, aux corps, elle touche juste et réussit encore à étonner. Sobre et discrètement puissant. D.M.

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Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

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Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

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En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

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Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

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Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

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Tours, « Viva il cinema » italien !

À la veille du printemps tourangeau, « Viva il cinema ! » offre un panorama de la production cinématographique italienne. Du 14 au 18 mars à Tours, la cinquième édition d’un festival atypique.

 

 

La Touraine ne fut pas au XXème siècle une région de forte immigration ouvrière italienne.  Contrairement à la Lorraine, où fut créé il y a 40 ans le Festival du film italien de Villerupt… Outre un renfort de main d’œuvre pour le bâtiment, il s’est agi plutôt, dit-on, d’une immigration estudiantine parfois suivie d’une intégration très complète : en témoigne l’émouvante histoire de la jeune réalisatrice Elisa Zampagni qui, tombée amoureuse, n’est jamais repartie ! Joua également un fort attrait des habitants pour la langue de Dante et la culture cinématographique transalpine, largement relayé par les professeurs de lycée et d’université. Notamment Louis d’Orazio, ancien professeur de cinéma au Lycée Balzac, qui organisa avec l’association Dante Alighieri des cours avec projection, en collaboration avec la cinémathèque Henri Langlois dirigée par Agnès Torrens. Le très attractif Centre d’Études sur la Renaissance attira quant à lui de nombreux enseignants et chercheurs italiens qui tissèrent des liens avec la région. Grâce à cette convergence des énergies et à l’appui éclairé de Jean Gili, créateur  du Festival d’Annecy, une première édition du Festival « Viva il cinema ! » vit le jour en 2014 réunissant 2300 spectateurs. En 2017, ils furent

« Il padre d’Italia », de Fabio Mollo

près de 7000, l’édition 2018  devrait voir ce nombre s’accroitre encore.

 

Au programme, des films récents non distribués en France, des hommages à des grandes figures du cinéma italien (les Frères Taviani, Gianni Amélio et Stefania Sandrelli), des invités (acteurs et réalisateurs)  et bien sûr la sélection des films en compétition… À l’affiche, parmi les cinq films en compétition, « Il padre d’Italia » en présence de son réalisateur Fabio Mollo qui propose  un joli film miroir de notre époque : une sorte de road-moovie social et sentimental où le jeune Paolo, trentenaire un peu immature et très affecté par la rupture avec son compagnon, prendra sous son aile une jeune femme enceinte qui lui demande de l’aide. Le voyage plein de péripéties à travers l’Italie le transformera en lui forgeant le caractère. L’interprétation de Luca Marinelli est d’une grande justesse. Le film a d’ailleurs séduit à Villerupt où il obtint en

« Lasciati andare », de Francesco Amato

novembre 2017 le prix du jury et du jury jeune.

Hors compétition, on notera la prégnance d’une thématique dans nombre de films : les relations intergénérationnelles, pas seulement au sein de la famille. Elles sont traitées avec la « patte italienne », à savoir un mélange subtil de tendresse, d’humour et de dérision. Dans « Lasciati andare (Laisse-toi aller !) », une comédie vitaminée de Francesco Amato, Toni Servillo prête son talent à un vieux psychanalyste aigri et égocentrique au bord de la dépression qui se voit incité à faire du sport après un pépin de santé. Ne s’imaginant pas confronté en salle de sport à de jeunes éphèbes musclés, il prend un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole très exubérante mais peu claire dans sa tête qu’il ne supporte pas au début. Finalement l’un avec la tête, l’autre avec le corps, ils se remettront sur pied mutuellement. Avec « Tutto quello che vuoi (Tout ce que tu voudras) », le réalisateur Francesco Bruni aborde un sujet qui a touché sa famille : la maladie d’Alzheimer. Entre un vieux poète atteint de la maladie et un jeune homme désœuvré, un transfert s’opérera : énergie et vitalité d’un côté, connaissances et

« Tutto quello che vuoi », de Francesco Bruni

transmission de l’autre, améliorant les perspectives de vie de chacun. Un film tendre et touchant sur un sujet délicat.

 

Gianni Amelio est l’un des réalisateurs à l’origine du renouveau du cinéma italien dès les années 7O-80. Il n’a cessé, depuis, de proposer des œuvres majeures sur des sujets sociétaux et parfois politiques. On lui doit notamment « Porte  aperte » et « L’America ». Le festival tourangeau nous propose son adaptation du roman posthume d’Albert Camus, « Le premier homme » avec Jacques Gamblin, et un film plus intimiste « La tenerezza (La tendresse) » dans lequel Lorenzo, homme mûr méfiant et introverti, parvient à nouer avec un jeune couple de voisins des relations chaleureuses qu’il n’a pas avec ses propres enfants avec lesquels il est en conflit. La tonalité du film est pleinement dans le titre et l’on retrouve la sensibilité et la subtilité de ce talentueux réalisateur. Dans « La vita in commune », Edoardo Winspeare  propose une comédie loufoque et grinçante sur un sujet sérieux : Filippo Pisanelli est le maire désabusé d’une commune au nom déprimant (Disperata…!). Passionné de littérature et de poésie, il donne des cours en prison. Il y fera une rencontre qui, contre toute attente, l’aidera à lutter contre

« Ernest-Pignon-Ernest et la figure de Pasolini », du collectif Sikozel.

les tentatives de bétonnage des côtes magnifiques de sa région, le Salento.

À l’affiche également, le dernier film des Frères Taviani, « Una questione privata (Une affaire personnelle) », avec le plaisir de revoir « Good Morning Babylonia » et surtout leur inoubliable « Notte di San Lorenzo »… Projections en présence de Paolo Taviani et de  son épouse, la costumière Lina Nerli qui a travaillé pour Francesco Rosi, Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio et Marco Ferreri. Elle a été récompensée par le « David di Donatello » des meilleurs costumes, l’équivalent de notre César français, pour « Habemus Papam » de Nanni Moretti. Parmi les films documentaires proposés, notons celui du collectif Sikozel consacré à « Ernest Pignon-Ernest et la figure de Pasolini » dans lequel l’artiste-plasticien fait participer les habitants d’Ostie, Matera et Naples à un travail de mémoire collective.

 

Dans ce programme très varié, chacun fera son choix. « Viva il cinema ! », encore jeune festival consacré au septième art transalpin, s’imposera sans nul doute dans les prochaines années. Pour l’heure, il est l’occasion, ludique et printanière, d’une originale balade culturelle au cœur de la Touraine. Chantal Langeard

 

À noter encore :

Dans le cadre du Printemps des Poètes, du 15 au 17/03 se déroule à Bezons (95) la septième édition du Festival Ciné Poème ! Trois jours durant, Poésie et Cinéma sont mis à l’honneur à travers une programmation riche, variée et accessible pour tous les âges. Le festival ouvrira avec Credo, une création de Tchéky Karyo, Zéno Bianu et Jean-Michel Roux. En marge des projections, les Prix Laurent Terzieff, Prix de la Jeunesse et Prix du Public seront décernés par un jury présidé par Marie-Christine Barrault.

Pour cette édition 2018, en hommage à Jackie Chérin, homme de culture, militant syndical et politique disparu en juin 2017, le Prix du public devient le Prix du public Jackie-Chérin. « C’est à cet ami que nous devons l’existence de Ciné Poème à Bezons. En tant que directeur du Printemps des Poètes, quand je lui ai confié mon rêve de créer un festival de courts métrages en lien avec la poésie », confie Jean-Pierre Siméon, « parce que je le savais l’esprit ouvert et si engagé dans la cause de l’art pour tous, Jackie immédiatement attentif a entrepris de persuader Dominique Lesparre, le maire de Bezons, du bien-fondé de cette aventure ». Et de poursuivre : « Il est certain que c’est grâce à des personnes comme lui, à l’engagement résolu, réfléchi et généreux, que l’on peut espérer en une politique de la culture qui ne soit pas que déclaration d’intention mais offre en actes et au risque de déplaire la chance d’un progrès collectif des consciences nourri de l’apport de l’art ».

Un festival de courts métrages vraiment atypique qui mêle et unit avec bonheur stylo et caméra, poésie et cinéma ! Yonnel Liégeois

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Sylvain Maurice, à coeur ouvert

Le pouvoir d’attraction du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, ne se dément pas. Après sa création au CDN de Sartrouville, l’adaptation mise en scène de Sylvain Maurice s’offre une belle tournée à compter de février. À ne pas manquer

 

 

Après l’adaptation scénique effectuée et interprétée avec succès par Emmanuel Noblet, voici une autre version de Réparer les vivants, mise en scène par Sylvain Maurice (directeur du Théâtre de Sartrouville, centre dramatique national) avec pour interprètes le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet. L’argument est connu. À la suite d’un accident, un jeune surfeur de 19 ans se trouve en état de mort cérébrale. Ses parents devront se résoudre à accepter le don de ses organes. Son cœur, transplanté, prolongera la vie d’une femme… Au fil du récit sont cités à comparaître les protagonistes (les secouristes, la mère, le père, les chirurgiens, la patiente en attente de greffe…). Maillons successifs d’une chaîne de solidarité, tous dûment nommés, décrits, caractérisés dans le texte, lequel devient, dans la bouche et le corps mobile de Vincent Dissez, une sorte de conte moral aux péripéties médicales.

Ce long jeune homme face à nous, les yeux dans les yeux, devient le messager de l’histoire, qui témoigne d’un humanisme chaleureux, à ce titre vecteur d’optimisme et de foi en un progrès salvateur. L’acteur, tantôt immobile, tantôt comme dansant sur un tapis roulant au risque d’être avalé, est escorté à l’étage au-dessus par le musicien-compositeur qui invente par à-coups des stridences parlantes ou de sonores rafales dramatiques. Éric Soyer (lumières et scénographie) a imaginé, au plafond pour ainsi dire, une batterie de projecteurs à l’horizontale qui pourrait évoquer, par métaphore, l’éclairage d’une salle d’opérations. Vincent Dissez pratique l’art de dire avec élégance, ne court pas après le pathos, servant ainsi au mieux la prose volontairement factuelle, néanmoins charnelle, de Maylis de Kerangal, épousée à la lettre par Sylvain Maurice. Il y a dans cette réalisation une belle et bonne franchise d’attaque, une sincérité partageuse et une morale d’espoir malgré tout qui touchent au cœur en somme, mettant ainsi le doigt sur la notion de progrès à usage proprement humain, sans une once de cynisme, avec respect entier pour tous, à quelque degré qu’ils soient sur l’échelle sociale.

C’est assez rare pour être souligné. Jean-Pierre Léonardini

Grande tournée, du 01/02 au 19/04/18 (Sénart, Saint-Ouen, Lannion, Eaubonne, Noisy-le-Sec, Épernay, pays de Montbéliard, Gap, Castelnau-le-Lez, Gradignan, Saint-Nazaire, Niort, Laval, Rezé, Morlaix).

 

À voir aussi :

– « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire », un texte de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe

Co Simon Gosselin

Rauck. Allongé à terre, l’homme raconte. Son agression par un individu hystérique, sa fuite, sa mise à mort par une foule déchaînée… Une interprétation hors-norme par la comédienne Juliette Plumecocq-Mech qui donne corps, et parole, à une humanité traumatisée et terrorisée.

– « Dans la peau de Don Quichotte », l’œuvre de Cervantès adaptée par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Imaginé par la compagnie La Cordonnerie, un spectacle théâtro-cinématographique joyeusement maîtrisé qui nous donne à voir un chevalier des temps modernes épris de justice et d’idéal. Jusqu’au 10/02 au Centre dramatique national de Montreuil (93), avant une grande tournée nationale.

– « My ladies rock », une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta avec les danseurs du groupe Émile Dubois. Après « My Rock » où il convoquait Elvis Presley et consorts sur scène, Gallotta joue et danse avec les grandes voix féminines. De la première Wanda Jacson jusqu’à Tina Turner, des femmes libres et engagées, déchaînées et enragées. Un grand moment de danse et de musique sur des rythmes endiablés.

– « Hugo, l’interview », dans une mise en scène de Charlotte Herbeau. Le pari était risqué, donner force et vigueur aux propos de Victor Hugo en ce début de troisième millénaire à travers un entretien imaginaire… Un pari gagné, grâce à l’énergie et  la véracité du comédien Yves-Pol Deniélou. Qu’il s’agisse de politique ou de laïcité, de religion ou de liberté, les écrits du grand poète se révèlent d’une surprenante modernité sur les planches du théâtre de l’Essaïon.

– « Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », un film de Daniel Cling. A l’heure où la famille du spectacle vivant et les acteurs du monde culturel s’interrogent sur leur avenir, une plongée passionnante dans les premières heures de la décentralisation théâtrale au lendemain de la seconde guerre. Nourri d’entretiens d’archives, éclairé par les voix contemporaines, un document exceptionnel.

Une sélection de Yonnel Liégeois

 

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