Archives de Catégorie: Cinéma

Henry Chapier, clap de fin

Féru de cinéma, ancien rédacteur en chef de Combat et animateur du célèbre Divan sur France 3, le journaliste Henry Chapier est décédé ce 27 janvier 2019. Avec son élégance coutumière, en 2008 il nous accueillait en son bureau parisien de la MEP, la Maison européenne de la photographie dont il fut le cofondateur. Pour nous conter quelques chauds souvenirs de son année 1968. Des propos qui ont gardé toute leur saveur, Chantiers de culture les offre à ses lecteurs.

 

Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la société française, la jeunesse est descendue dans la rue : le 14 février 1968, très exactement ! Pour défendre un homme devenu le symbole de la liberté, et de l’amour du cinéma. Ce jour-là, avec l’équipe des Cahiers du Cinéma et les réalisateurs de la fameuse « Nouvelle vague » (François Truffaut, Jean-Luc Godard, Claude Chabrol, Eric Rohmer, Agnès Varda), nous avions décidé d’appeler à une manifestation dans les jardins du Trocadéro pour protester contre l’éviction d’Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque Française. Et la mise sous tutelle de l’État de l’association qu’il avait fondée avec Georges Franju en 1936… En d’autres termes, le cabinet d’André Malraux, alors ministre de la Culture, souhaitait prendre le contrôle de cet espace de liberté pour y placer des fonctionnaires et surveiller le contenu frondeur de la programmation.

 

À l’époque, rédacteur en chef à Combat, j’ai aussitôt ouvert nos colonnes aux grands cinéastes du monde entier, décidés à retirer les copies de leurs films devant cette menace d’étatisation. « Mais de quoi avaient donc peur ces vaillants flics qui nous ont assommés hier soir devant les grilles de la Cinémathèque de Chaillot ? De quelques pancartes dressées à la hâte, de quelques cris désordonnés d’un millier de jeunes scandant « Langlois, Langlois » et « Malraux démission » ? », ai-je donc écrit dans les colonnes du journal le 15 février*. Et de poursuive : « Monsieur Malraux, vous êtes un chef ! Vous avez gagné cette première manche, vous avez répondu à Chabrol, Godard et Truffaut en fendant leurs crânes, en cassant leurs lunettes, en détruisant leurs caméras et en confisquant leurs pellicules… Il est un peu triste d’avoir été ce que vous avez été pour finir dans la peau d’un poujadiste qui fait « tabasser » cinéastes, critiques ou étudiants qui ont l’âge de vos fils et se battent pour le respect des œuvres d’art… Quant à vos fonctionnaires modèles, vous savez les choisir. Il vous reste tout de même pour faire fonctionner la Cinémathèque de « passer à tabac » Fritz Lang, Marcel Carné, Orson Welles et Rossellini ! Ce sera plus difficile ».

 

Rappelons qu’en 1968 la télévision n’avait guère l’impact dont elle bénéficie de nos jours et que le cinéma était, comme l’avait compris Lénine en son temps, un champ d’affrontement des idéologies, un dialogue des cultures et une vitrine des diversités sociales. Le climat étouffant qui régnait en ces dernières années du pouvoir gaulliste agitait les campus universitaires que le combat pour la Cinémathèque stimulait depuis que le jeune Daniel Cohn-Bendit s’était rallié à cette cause. Parallèlement, ce leader turbulent de Nanterre allait créer le Mouvement du 22 Mars qui contenait en germe l’explosion de la rébellion des étudiants dès les premiers jours de mai.

L’utopie matrice s’exprimait pour cette génération par le refus de la société de consommation, ainsi que par l’envie de changer le monde, en libérant l’individu du poids des contraintes morales, sociales et religieuses. Que le cours des événements ait conduit ce mouvement anarcho-idéaliste à être récupéré par les syndicats et les partis politiques de gauche ne change rien à la vérité historique. Personne ne contestera que les accords de Grenelle ont consacré un mieux-être de la classe ouvrière et de milliers de salariés.

 

Au-delà de cet acquis social, et grâce à la révolte des jeunes, Mai 68 aura été une victoire des lettres sur les chiffres et une exaltation des valeurs spirituelles et culturelles qui nous rend nostalgiques aujourd’hui. L’économie de marché, par ses excès, abolit toute velléité de fronde. Cet état de choses comporte d’autres menaces à l’horizon, à savoir des ripostes de plus en plus violentes de certaines catégories sociales. Commémorer ces événements de Mai 68 conduit forcément notre société à faire un sacré retour sur elle-même, à une prise de conscience qui laissera des traces. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

*Page 25, in Pour un cinéma de combat (éditions Le passage, 393 pages, 20€) : à travers un choix d’articles, parmi les 6000 critiques publiées entre 1960 et 1978 dans Combat et Le Quotidien de Paris, les partis-pris et coups de cœur d’Henry Chapier en l’honneur du grand écran et des plus grands réalisateurs ! À noter qu’André Malraux fera machine arrière : évincé, Henri Langlois sera réintégré dans ses fonctions à la direction de la Cinémathèque le 22 avril 1968.

 

Chapier, un homme libre

Henry Chapier était un esprit libre, un homme libre. L’ouverture, la conviction le caractérisaient. L’une ne cédait jamais rien à l’autre. La détermination, l’humour et la malice lui permettaient de ne jamais renoncer aux forces de la rencontre. C’était une figure extrêmement attachante.

En 1995, il est à la tête de la Maison Européenne de la Photo (MEP) tout nouvellement créée, rue de Fourcy dans le Marais. Très vite, premier Président de la MEP, accompagné de Jean-Luc Monterosso qui en est le directeur, il reçoit la direction de la CGT-Paris qui le sollicite pour se faire présenter le nouvel établissement parisien consacré à la photographie et à sa création.

 

Quelques mois plus tard, en 1996, année du soixantième anniversaire du Front Populaire, la MEP, la CGT-Paris et l’hebdomadaire La Vie Ouvrière organisent une exposition commune croisant des regards photographiques sur 1936. Ceux des « grands », des « maitres » de la photo complices du mouvement ouvrier (Doisneau, Cartier-Bresson, Rosny…) et ceux tels qu’on les trouve dans les archives de la Vie Ouvrière et de la CGT. L’idée et la proposition en reviennent à Henry. Ses collaborateurs et collaboratrices apporteront leur compétence, Jean-Michel Leterrier et moi disposerons de la logistique de la MEP pour la réalisation. Henry, et Jean-Michel Leterrier pour la Confédération, seront les commissaires de l’exposition.

Elle se tient au Forum des Halles, dans la Cour Carrée, dans les grandes salles de l’ancien Forum des Images. Le choix de ce lieu central, accessible, de plain-pied, permet à de très nombreux parisiens (ou même touristes) de visiter cette exposition gratuite. Elle rencontre un vif succès. Dans son compte-rendu, un chroniqueur de la revue Etvdes cite Simone Weil : « Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie ». C’est bien cela en effet qui saute aux yeux dans ces photos à travers ces grèves, ces occupations d’usines et de commerces, ces premiers congés payés. C’est bien ce qui était exposé là.

 

Un grand respect des êtres animait Henry Chapier, sans distinction d’aucune sorte. Toutefois, il manifestait une attention particulière, une tendresse pour les gens de peu, les petites gens, pour lesquels il m’a plus d’une fois demandé un appui, un soutien. Et il ne fallait pas tarder, mobiliser les ressources de la CGT, qu’il surestimait sans doute un peu. Il était très attaché au mouvement ouvrier et à la CGT. Il en attendait certainement plus que nous ne pouvions lui donner. J’ai l’impression que nous étions comme en retard sur lui dans la recherche de complicités. Il n’en nourrissait aucun ressentiment, il répondait toujours à notre appel. À Cannes ou ailleurs, la CGT était toujours reçue avec beaucoup de gentillesse, d’égards, dans les premières places. Avec honneur, à son rang, mais sans affectation.

Certains auraient légitimement pu en être jaloux, lui… il s’en amusait. Jean-Pierre Burdin, ancien conseiller confédéral Culture à la CGT

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Pages d'histoire, Rencontres

Les batailles de Guillaume Senez

Après le départ de sa compagne, Olivier se démène pour élever seul ses enfants alors que les injustices se multiplient dans son travail. Nos batailles ? Réalisé par Guillaume Senez, un film social, tout en retenue.

 

Un vaste centre d’empaquetage et de distribution de marchandises où s’activent des salariés empressés. Leurs gestes sont accélérés, dictés aux corps par des impératifs de productivité fixés par une direction sans état d’âme. Sur une passerelle, Olivier contrôle le travail de son équipe. Il est celui qui joue les zones tampon dans une entreprise qui se déshumanise, le contremaître concerné qui relaie les souffrances des collègues et s’insurge quand l’un d’eux n’est pas reconduit. À la maison, l’attendent ses deux jeunes enfants. Bientôt leur mère va partir sans explication, sinon ce mal être laissé comme une trace derrière elle, laissant leur père seul sur tous les fronts.

Sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes, Nos batailles a reçu un accueil critique élogieux. Le réalisateur Guillaume Senez, qui signe là son deuxième film, renoue avec un cinéma social qui place le monde du travail au cœur de son propos sans délaisser la sphère intime. Olivier, un personnage au regard doux sous des airs bravaches, magnifiquement interprété par un Romain Duris à fleur de peau, doit composer avec la disparition de sa compagne et les trous d’airs générés par ce vide. Réapprendre à préparer les repas et habiller les enfants, jongler avec un emploi du temps qui se referme comme un étau alors que dans son boulot les coups tordus éveillent chez lui le désir de rendre coup pour coup. « Tu vas faire comme ton père », figure du grand absent, lui reproche sa propre mère venue à la rescousse le seconder dans ses tâches quotidiennes, alors qu’Olivier se laisse happer par son engagement syndical.

Si Guillaume Senez met en scène un homme sur tous les fronts, tiraillé entre ses obligations vis-à-vis de ses enfants et les batailles qu’il mène dans son travail, dans Nos batailles il brosse surtout avec brio le portrait d’un personnage en prise avec son temps. Un bagarreur qui fait le choix de tout assumer : sa condition nouvelle de père célibataire, l’héritage paternel qui le rattrape et le refus de se compromettre, avec toutes les conséquences qu’elle implique. Un film sur un homme qui se tient droit face aux vents violents du libéralisme. Cyrielle Blaire

« Je connais pas mal de couples dont les fins de mois sont difficiles, chacun travaille mais leur situation reste précaire (…).  Il fallait que j’écrive là-dessus, sur cette harmonie si difficile à préserver ». Guillaume Senez, réalisateur de Nos batailles.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma

Amin, des vies écartelées

Trois ans après le succès de Fatima couronné, entre autres prix, du César du meilleur film, le cinéaste Philippe Faucon revient à l’écran avec Amin. La chronique sociale, et sensible, d’un ouvrier sénégalais venu travailler en France pour nourrir sa famille restée en Afrique. Rencontre avec le réalisateur.

 

Dominique Martinez – Comment est née l’idée de ce film, Amin ?

Philippe Faucon – C’est parti de l’histoire familiale de Yasmina Nini-Faucon (coscénariste et épouse du cinéaste, ndlr). Il s’agissait d’un proche qui avait laissé sa femme et ses enfants pour venir travailler en France et leur envoyer de l’argent. Par nécessité vitale, humaine, mais aussi en raison de la séparation durant de longues périodes, il y avait rencontré une femme avec laquelle il avait eu une histoire. Les époques sont différentes, puisqu’il s’agissait alors de l’immigration maghrébine des années 1960-1970, mais nous nous sommes demandé si l’on retrouvait une situation identique dans les immigrations d’aujourd’hui, celles d’Afrique subsaharienne. Nous avons donc rencontré, dans des foyers de travailleurs, des hommes venus seuls en France afin de subvenir aux besoins de leur famille laissée au pays. Nous avons eu envie de raconter cette histoire parce qu’elle nous a semblé assez absente des écrans de cinéma.

 

D.M. – Ce film marque une rupture. Pour la première fois, vous filmez autant en France que dans le pays d’origine…

P.F. – Amin, c’est le portrait de ces gens qui sont venus apporter leur force de travail en France et qui ont des vies écartelées. Des séparations que ceux qui sont restés au pays vivent aussi. C’est pourquoi il nous a semblé important de situer le fil ici et là-bas, aux deux pôles de l’existence du personnage principal qu’est Amin. Ici, c’est la vie autour du travail, là-bas la vie des gens qui l’attendent, dont celle de ses enfants qu’il ne voit pas grandir et avec lesquels il a parfois du mal à renouer un lien. Il était essentiel d’aborder le sujet par les deux versants.

 

D.M. – Choix du sujet, réalisation réaliste et attachée aux gestes du quotidien : faites-vous un cinéma politique ?

P.F. – J’aime raconter les choses par le concret, les corps, les regards, les gestes des personnages. Sur ce registre, le cinéma offre des possibilités plus amples que les mots, la littérature. C’est donc tout autant un geste cinématographique que politique. Si le propos n’est pas incarné, il n’a pas de portée. Il tombe à plat.

 

D.M. – Contrairement à ce que laisserait penser le titre de votre long-métrage, il s’agit d’un film choral. Pourquoi ?

P.F. – Il rassemble des personnages avec des itinéraires différents mais qui ont en commun le fait que leurs parcours sont toujours en marge et teintés de solitude. Ces gens n’ont pas toujours les codes, les repères, la langue. Ils ont ainsi tendance à se retrouver entre eux dans les foyers, seuls endroits où Amin, d’habitude asse mutique, s’ouvre un peu. La pluralité des personnages me permettait aussi de décrire plusieurs générations d’immigration : il y a la solitude de ce jeune de vingt ans, celle d’Amin  la quarantaine, mais aussi celle d’Abdelaziz qui est sur le point de prendre sa retraite et de repartir dans son pays après avoir traversé toute une vie entre deux rives. À chaque fois, c’est la même situation d’écartèlement, d’exil, de vies recommencées dans lesquelles les femmes se débattent également. En l’absence des maris, elles ont dû développer des ressources pour avancer et pour soutenir leurs enfants, malgré la tutelle qu’elles subissent de la part des frères aînés ou bien de leur belle-famille. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Déracinement

Amin, la quarantaine, est venu seul du Sénégal pour travailler sur les chantiers de construction en France. Pénibilité du travail, complicité et solitude au foyer des travailleurs où chacun poursuit son rêve d’émancipation, manque cruel de la famille et des siens restés au pays mais qu’il fait vivre grâce à l’argent qu’il envoie scrupuleusement… Tout çà en vaut la peine, ses sacrifices doivent permettre à sa femme ainsi qu’à ses trois enfants de bientôt pouvoir aspirer à un avenir meilleur.

Après La désintégration (2011) et Fatima (2015), Philippe Faucon creuse son domaine de prédilection et revient avec une nouvelle histoire d’immigration. À l’heure où l’Europe est en proie aux nationalismes et au repli sur soi, son scénario prend volontairement place autant ici que là-bas. Les deux mondes sur le même plan à l’écran, c’est déjà beaucoup ! Les personnages existent, agissent. Les femmes, notamment, sont dotées d’une vraie stature qui leur fait si souvent défaut dans la fiction. Évitant les poncifs néocolonialistes et tout racolage, Amin est une chronique d’un réalisme épuré et sensible. Sans juger ni s’égarer, elle s’aventure dans les voies de l’intime et explore les faces cachées de notre société. Grâce à  une mise en scène délibérément adossée au concret, aux gestes, aux regards, aux corps, elle touche juste et réussit encore à étonner. Sobre et discrètement puissant. D.M.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Rencontres

Christian Vurpillot, l’homme-orchestre

Comédien, metteur en scène et prof de théâtre, Christian Vurpillot jongle avec les casquettes comme avec les statuts. Fonctionnaire ou auto-entrepreneur, il court surtout le cachet pour retrouver le statut d’intermittent.

 

Dès le départ, la précarité de la vie d’artiste ne lui a pas échappé. En même temps qu’il suit les cours d’art dramatique au conservatoire de Besançon (Doubs), Christian Vurpillot prépare une maîtrise de philo, histoire de s’assurer une sécurité avec l’enseignement. Une double formation chargée mais « quand t’as vingt ans, t’y vas ». Jusqu’au jour où c’est devenu « conflictuel » : il jouait son rôle de prof et philosophait sur le plateau. « La troisième année, j’ai joué Le Misanthrope au centre dramatique national de Franche-Comté avant de partir en tournée pour cinq ou six mois ». De quoi arrêter ses remplacements comme prof de philo dans les lycées de Vesoul ou de Montbéliard et embrasser la carrière de comédien. Il va ensuite monter une association théâtrale à Besançon pour jouer Poivre de Cayenne, de René de Obaldia, avant de partir pour Paris où les possibilités de faire le métier sont plus vastes entre la télé, la radio ou le cinéma.

S’il a vite obtenu le statut d’intermittent du spectacle, il a toujours fallu qu’il se démène pour le garder, cherchant le juste équilibre entre les boulots alimentaires – doublage, pub, figuration – et la création artistique. Bref, comme beaucoup de comédiens, il va « courir le cachet ». Et c’est sportif… Il y a une vingtaine d’années, Christian songe à changer de métier pour plus de sécurité. « Je gagnais juste de quoi tenir, ce n’était pas assez stable financièrement, alors j’ai opté pour les métiers de la production ». Après une première formation, il fait des stages comme administrateur de production pour le magazine « Thalassa » de France 3, puis dans l’unité de fictions d’Arte avec Pierre Chevalier. Il fait d’une pierre deux coups, en rencontrant des réalisateurs qui, par la suite, peuvent l’employer comme acteur. Il entame ensuite une formation à l’INA pour s’orienter dans la direction de production de cinéma. Pas facile d’y faire sa place. « Il n’y a pas de producteur dans la famille », confie le fils d’ouvrier de chez Peugeot et Compagnie. Un des fleurons industriels du pays de Montbéliard où l’on fabrique motos, pièces détachées et appareils ménagers. « Je suis redevenu comédien puis j’ai répondu à une annonce de la mairie de Sannois (Val-d’Oise, NDLR) qui cherchait un professeur de théâtre », raconte-t-il. Et ça commence plutôt fort, il dirige quatre ateliers théâtre pour adultes et ados, est payé au cachet comme lorsqu’il joue. Au bout de deux ans, son statut change, il ne sera plus intermittent mais embauché en CDD par la mairie de Sannois. Un fonctionnaire en somme. À temps partiel avec un contrat annuel, Christian est payé tous les mois et peut souffler, tout en continuant à être comédien.

 

Il joue dans Drao (Derniers remords avant l’oubli), de Jean-Luc Lagarce, avec lequel il fit sa philo à Besançon, ou campe Louis Joxe, négociateur des accords d’Évian menant à l’indépendance de l’Algérie en 1962, dans Krim Belkacem. « Un sacré texte à mémoriser que celui des accords, j’ai réussi à avoir un prompteur », sourit-il. Il sera encore archevêque dans Jefferson à Paris de James Ivory. Il devait faire une silhouette (un figurant) mais la chef costumière lui a donné l’habit d’un rôle, du coup, il a donné la réplique à Charlotte de Turkheim, alias Marie-Antoinette. Il devra se battre par la suite pour ne pas être payé comme simple figurant, avoir un contrat de prétournage et figurer au générique. Il faut parfois s’armer de patience dans le métier. S’il fait des doublages, Christian doit attendre la sortie du film, parfois six ou sept mois, pour être payé. Alors qu’il joue lors d’une réunion du G8 à Versailles, il attend huit mois avant de toucher sa paye : « Personne ne savait quel ministère devait nous payer ! » En attendant, outre des fictions radiophoniques (sa voix grave est appréciée), il multiplie les prestations pour obtenir des cachets : il tourne dans le clip d’un chanteur à Sofia (Bulgarie) ou endosse le costume de père Noël pour les CE de l’Assemblée nationale, du Sénat ou chez Veolia, ce qui lui ramène dix cachets pendant les fêtes. Et « ce n’est pas négligeable… »

Christian a perdu le statut d’intermittent en 2012-2013 et quelques mois plus tard, la mairie de Sannois, en pleine tourmente financière – elle est alors mise sous tutelle de l’État – ne lui confie plus qu’un atelier théâtre par an, au lieu de quatre. « Je l’ai gardé, ça m’aide à payer le loyer, même si je dois faire 60 kilomètres aller-retour depuis Ivry », explique-t-il. Il a alors ouvert un autre atelier au théâtre de Nesle (Paris) qui le paye sur facturation. Autrement dit, le professeur de théâtre a dû opter pour le statut d’auto-entrepreneur. Une galère quant au paiement des charges et des impôts, non partagée avec le patron. « Pas le choix, c’est un sacré merdier ! » Il espère bien, via une association, être de nouveau payé au cachet et lâcher l’auto-entrepreneuriat. Et côté syndicat ? Il adhère dès le départ, comme nombre de ses confrères, au Syndicat français des artistes interprètes (SFA-CGT). Il y reste cinq ans, avant d’intégrer un collectif d’intermittents du côté d’Aligre, à la Maison des ensembles où se côtoient militants de Sud et de la CNT. Mais c’est de l’histoire ancienne.

« Là, je n’ai pas loin de 450 heures à déclarer mais toujours pas les 507, la durée minimale pour retrouver le statut d’intermittent », raconte le comédien, « on ne dit pas assez que nombre d’artistes cotisent chaque année, sans bénéficier d’aucune prestation ! » Les projets ne manquent pas pour autant : outre Le Boudoir, de Sade, qu’il aimerait monter à Ivry, Christian commence à travailler sur Mamie blues, une pièce écrite par une amie qui met en scène une belle-mère ashkénaze qui se prend le bec avec sa bru séfarade. Il entend bien aussi retrouver le statut d’intermittent à la veille de sa retraite, elle serait alors un plus confortable. À savoir toutefois, la retraite chez les comédiens ne rime pas avec le baisser de rideau : les rôles n’ont pas de limite d’âge ! Propos recueillis par Amélie Meffre

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, La mêlée d'Amélie, Rencontres, Rideau rouge

Drouet, sale temps pour la forêt

Symbole d’une nature authentique, la forêt française connaît depuis quelques années une phase d’industrialisation inédite. Mécanisation lourde, monocultures, engrais et pesticides, la gestion forestière est désormais calquée sur le modèle agricole intensif. C’est le constat que fait François-Xavier Drouet dans son film Le Temps des forêts, en salle depuis le 12 septembre. Gilles Quentin, secrétaire général de la CGT de l’O.N.F. (Office National des Forêts) et agent forestier pendant quarante ans, livre son analyse.

 

 

Dominique Martinez – Quelle est votre première réaction après la découverte du film Le Temps des forêts ?

Gilles Quentin – Son constat est très juste. Il montre la mise à mal de la culture traditionnelle de la forêt qui suppose de longues années. C’est la différence avec une plantation d’arbres de même essence que l’on fait pousser rapidement pour des besoins de production. La biodiversité animale et végétale qui caractérise une forêt n’a plus sa place dans cette logique. On ne gère pas une forêt comme on gère un champ de maïs.

 

D.M. – La question écologique occupe en ce moment le devant de la scène médiatique. Qu’apporte le film ?

G.Q. – Il a le mérite de poser les choses, de clarifier les enjeux écologiques et productifs autour des forêts, symbole de la nature. Or, aujourd’hui, malgré les beaux discours, on n’accompagne plus, on ne respecte plus le rythme de la nature. On est entré dans une logique de rentabilité censée répondre à des pseudo-besoins industriels ou à des injonctions du marché du bois qui impose des modes avec tel ou tel diamètre, etc. Il ne faut pas céder à tout cela. Un sol forestier regorge d’une richesse inestimable qui n’a rien à voir avec celui d’une plantation d’arbres ou d’une culture intensive comme il y en a tant. Le modèle productiviste s’impose à nous également. Il faut faire du chiffre, quitte à détruire des espaces forestiers traditionnels séculaires.

 

D.M. – C’est aussi l’orientation de l’O.N.F. ?

G.Q. – Absolument. Seul compte le montant de mètres cubes de bois vendable rapidement. En forêt de Vierzon par exemple, où j’ai travaillé de nombreuses années, il y avait des centaines d’hectares d’un mélange de chênes, hêtres, frênes… Et sous prétexte qu’une essence rencontrait quelques difficultés, on a tout rasé pour replanter des pins maritimes et des pins sylvestres parce qu’ils ne vont pas générer de dépenses. Ils ont moins besoin d’eau et de protection du soleil et puis dans une cinquantaine d’années, quand ils seront exploitables, ceux qui sont aux responsabilités aujourd’hui ne seront plus là… Le titre du film est très juste : la question est bien celle du Temps des forêts qui est incompatible avec la logique de productivité immédiate aujourd’hui prioritaire.

 

D.M. – Le film montre le malaise des personnels de l’O.N.F. : à quoi est-il dû ?

G.Q. – Quand il n’y a plus que le budget et la quantité de bois vendu qui comptent, on perd le sens de notre travail. Et cela ne fait que s’aggraver progressivement. Au-delà des suicides de plusieurs collègues ces dernières années, des jeunes agents démissionnent désormais. On ne devient pas forestier par hasard. On le devient souvent par passion et après une formation technique. L’appartenance à un service public constitue une dimension supplémentaire : la forêt qu’on a choisi d’accompagner est un bien commun. Elle appartient à tous, et donc aux générations futures. Or, la logique productiviste de la direction de l’O.N.F. s’y oppose frontalement. Le nombre d’emplois en est une autre caractéristique : d’ici la fin de l’année, 135 postes seront supprimés sur 4 000. Nombre de maisons forestières dans lesquelles avaient obligation de vivre certains agents vont également être vendues. Nous n’échappons pas à l’austérité : réduction de la masse salariale et vente de l’immobilier. Propos recueillis par Dominique Martinez

 

Quatre marches pour la forêt

Pour la défense des forêts publiques, l’intersyndicale organise quatre « marches pour la forêt ». En lien avec diverses organisations et associations de défense de la nature et de la forêt au départ de Strasbourg, Mulhouse, Valence et Perpignan, entre le 17 septembre et le 24 octobre. Ces parcours convergeront vers l’emblématique forêt de Tronçais où doit se dérouler la dernière vente de bois traditionnelle de l’O.N.F., le 25 octobre. Ce sera l’occasion d’un grand rassemblement citoyen.

L’O.N.F. gère 25 % des forêts françaises. 8500 personnels y travaillent : 4000 agents (gardes forestiers de droit public), 3000 ouvriers forestiers (de droit privé), 1500 cadres et personnels administratifs. « La situation s’est considérablement dégradée depuis 2015 avec l’arrivée du dernier directeur général qui n’hésite pas à dégainer son arsenal procédurier dès qu’il peut contre nous », souligne Gilles Quentin. Les huit organisations syndicales, réunies en intersyndicale (Solidaires, CGT Forêt, CGT Fnaf, EFA-CGC, l’Unsa, deux organisations FO), ont d’ailleurs démissionné de tous leurs mandats en septembre 2017 pour marquer l’absence totale de dialogue social.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Rencontres

En guerre, un film d’action… collective

Après La loi du marché, implacable critique sociale, le cinéaste Stéphane Brizé enfonce le clou avec En guerre. Un drame collectif où Vincent Lindon campe un syndicaliste CGT en lutte contre la fermeture programmée de son usine jugée trop peu rentable. Un film politique, réaliste et captivant.

 

C’est un film d’action. Un film d’action collective, même. Peut-être faut-il commencer par là pour appréhender En guerre, le nouveau film de Stéphane Brizé, qui fut en compétition au Festival de Cannes et désormais sur les écrans. Le pire serait qu’il soit reçu comme un film à charge ou à thèse. Ce qu’il n’est pas. Pas de tendres victimes ou de méchants bourreaux cyniques. Le récit évite toute vision manichéenne et préfère un vrai face à face nourri par une volonté farouche de comprendre ce qui mène des salariés au débordement, à la violence, soudaine et furtive, qui éclate dans des reportages télé.

Les images de salariés en colère, en grève ou en pleine manifestation sur fond de fermeture d’usine sont devenues courantes dans le paysage médiatico-économique ces dernières années. Ici, Perrin Industrie, une entreprise de métallurgie, annonce sa fermeture alors qu’elle fait encore des bénéfices, qu’elle a empoché des aides d’État en vue de développer l’emploi et que les salariés ont accepté de travailler 40 heures hebdomadaires payées 35 pour garder leur job. Ce scénario est un classique de l’action syndicale. Ses détails sont pourtant moins connus du grand public. Stéphane Brizé se saisit de cette parole non tenue, argument dramatique classique par excellence, pour dérouler une trame narrative menée tambour battant. Les salariés ont quatre mois pour mener la bataille et tenter de s’opposer à la délocalisation du site, jugé trop peu rentable par les actionnaires. Une injustice contre laquelle l’État lui-même ne peut rien…

Au-delà du suspense narratif qui tient le spectateur en haleine, le film assume une visée pédagogique et revendique une matière réaliste. Stéphane Brizé a enquêté pendant plusieurs mois et s’est inspiré de la lutte, en 2009, des salariés de Continental emmenés par Xavier Mathieu, ancien délégué syndical crédité au scénario ; de celle des salariés d’Air France qui en étaient venus à déchirer la chemise d’un de leur DRH à la sortie d’un comité d’entreprise mouvementé en octobre 2015 ; de celle des 38 ouvriers de Métal Aquitaine de Fumel, dans le Lot-et-Garonne, qui font encore tourner l’usine qui a servi de décor au tournage. Les impératifs temporels et le cadre institutionnel réels – bataille judiciaire, jeu du dialogue social, tenue des assemblées générales, des grèves et des manifestations – apportent les nuances des deux visions qui s’opposent et rythment savamment cette course contre la montre.

Le récit assume son indignation sur le sort des ouvriers, démolis par la financiarisation de l’économie, mais sa rigueur presque documentaire parvient à déconstruire l’image archétypale du syndicaliste CGT borné. Auréolé du prix d’interprétation à Cannes il y a trois ans pour son rôle de chômeur taiseux et d’employé sidéré par la violence du monde du travail dans La loi du marché, Vincent Lindon endosse ici le costume du leader de la contestation avec une colère et une fierté palpables. Et lorsqu’en pleine réunion de CE, il lance à son PDG « vous en avez un d’boulot, vous ?! », on ne sait plus bien qui s’indigne. Lui ? Son personnage ? Les deux ? Dominique Martinez

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma

Mai 68 : cinquante ans déjà !

En ce cinquantième anniversaire des événements du mois de mai 1968, fleurissent sur les écrans et dans les librairies moult documents et témoignages. Pour encenser ou disqualifier la révolte citoyenne, étudiante et ouvrière, qui embrasa la France durant plusieurs semaines… Un dossier chaud que Chantiers de culture inaugure avec trois ouvrages majeurs et une originale collection de films. Avant de laisser la parole, au fil du mois, à divers acteurs ou personnalités emblématiques qui font retour sur ces temps troublés.

 

Rues dépavées, voitures incendiées, barricades assiégées, facs et usines occupées, visages ensanglantés… La capitale à feu et à sang, Paris brûle-t-il ?, s’interroge le citoyen de province à cent lieux des émeutes qui secouent le Quartier latin. À l’heure où l’ORTF est en grève, que les journaux télévisés sont pilotés en direct de l’Elysée, seules les radios périphériques commentent les événements. Au cœur de l’action, voix essoufflées entre jets de grenades lacrymogènes et charges des CRS !

Loin de l’effervescence parisienne, entre Cherbourg sa ville natale et l’université de Caen où il est inscrit en section philo, un jeune homme vit aussi des heures chaudes. Mais depuis quelques mois déjà… « À Caen, Mai 68 commence en janvier », se souvient Jean-Pierre Le Goff dans La France d’hier, Récit d’un monde adolescent, Des années 1950 à Mai 68. Avec la réception mouvementée  au cri de « Peyrefitte démission » du ministre de l’Éducation nationale venu inaugurer la nouvelle fac des Lettres le 18 janvier et, quelques jours plus tard, la grève illimitée votée par les 1500 ouvriers de l’usine Saviem de Caen. Le 26 janvier, la manif ouvrière, que les étudiants ont rejointe, tourne à l’émeute. Des affrontements qui durent toute la nuit, plus de 200 blessés, une répression policière qui suscite une large indignation. « Des triques à la mode de Caen », titre Le Canard Enchainé en première page ! Plus sérieusement, l’éditorialiste du quotidien Ouest-France constate que « pour la première fois à Caen, des jeunes sont descendus dans la rue. Avec des pierres dans les mains et des boulons dans les poches ». Et de poursuivre : « Dévalorisés à l’usine, ces jeunes ont voulu vendredi se valoriser dans la violence […] Il est urgent de prendre conscience de l’impatience de tous ces jeunes, impatients à vingt ans de mordre au fruit d’une vie dont on ne cesse de vanter le progrès ! Déçus trop longtemps, ils finiront par se croire collectivement victimes d’un mirage. Et ils viendront dire à leurs aînés qu’on leur a menti ». La mèche est allumée, les meneurs autoproclamés du printemps parisien, « juif-allemand » ou maoïste, n’ont toujours pas accaparé les feux des projecteurs, désormais plus rien ne sera jamais comme avant !

Qu’on se le dise et avant tout qu’on le lise, « La France d’hier » est un grand livre ! Pas seulement parce qu’il narre les événements de mai 68 d’un regard décalé, surtout parce qu’il les replace dans le contexte généralisé d’une France en pleine mutation, en plein basculement d’une époque l’autre où tous les repères générationnels hérités de l’après-guerre, éthiques – politiques – économiques, arrivent à saturation. Un modèle social s’effondre, la frustration est  son comble. Et si l’impossible devenait possible : vivre dignement, partager les fruits de la croissance, libérer la parole, proclamer l’égalité des chances à l’école, briser les chaînes de l’usine ? À travers son parcours singulier d’un adolescent de province, Jean-Pierre le Goff en sociologue avisé nous conte de l’intérieur ce basculement sans retour dans un autre monde. Au lendemain de la guerre d’Algérie et en pleine guerre du Vietnam, entre catéchisme et premiers baisers volés, « les débuts de la grande consommation et des loisirs de masse, le livre de poche, le cinéma, la publicité, les lumières de la ville, le quotidien des femmes, le yéyé »… Une plongée fascinante, non sans humour et tendresse, dans cette France d’antan que la ménagère de moins de cinquante ans n’a pu connaitre, un document passionnant pour les survivants de ce temps révolu auxquels Le Goff offre une seconde jeunesse !

 

Et l’historienne Ludivine Bantigny, enseignante à l’université de Rouen Normandie, de lancer un autre pavé dans la mare avec la publication de 1968, de grands soirs en petits matins, un titre en hommage au fameux film de William Klein, tourné au jour le jour en ces heures chaudes ! Dès 1967, les braises sont ardentes, les disparités flagrantes, les grèves fréquentes. La production stagne, le chômage s’accroit, « fin 1967 à Longwy, les moins de 25 ans représentent désormais 50% des demandeurs d’emploi contre 25% deux ans auparavant […] Plus de 5 millions de Français vivent sous le seuil de pauvreté et 2 millions de salariés gagnent moins de 500 francs par mois, soit l’équivalent de 750 euros ». Non, contrairement au célèbre éditorial du quotidien Le Monde, la France ouvrière ne s’ennuie pas en ces années-là : elle souffre, galère, courbe l’échine et ne dit mot, se révolte parfois. À la Rhodiaceta de Besançon en février-mars 67, en Guadeloupe aux mêmes dates, aux chantiers navals de Saint-Nazaire en avril, pour ne citer que les conflits les plus emblématiques et au retentissement national… À l’unisson de Le Goff, en ce mois de janvier 68, « Caen fut « banc d’essai » et rampe de lancement », note la chercheuse aux premières pages de son volumineux ouvrage. De premiers liens se tissent entre monde ouvrier et monde étudiant, ténus et fragiles. Les jeunes de la fac sont souvent marqués par une idéologie d’extrême-gauche, les jeunes à l’usine les considèrent pour beaucoup comme des « favorisés, des fils de bourgeois ». Si la population étudiante a explosé (500 000 en 1968, 100 000 vingt ans plus tôt), il n’empêche : les enfants d’ouvriers ne représentent que 10%, les enfants de paysans 7%… Pas étonnant donc que les deux mondes se toisent, s’épient, s’observent ! Hors les outrances des uns, les jeux de mots douteux des autres, la rencontre se fera pourtant au fil des événements.

C’est le grand mérite du livre de Ludivine Bantigny : quitter le pavé parisien et plonger dans les archives pour s’en aller explorer les chemins de province. Partout où ça bouge, ça parle, ça lutte… Elle déroule « l’événement 68 » pour montrer en profondeur ce qui change : l’avénement, l’éclosion d’un temps nouveau où chacun prend le temps de se parler, de se rencontrer, de se connaître et se reconnaître en de communes aspirations ! Ce qui compte, au final ? « Le temps d’un printemps, l’événement a renoué avec la démocratie du quotidien, il a bouleversé des existences », conclue l’historienne. « Il a rendu palpable le spectre d’autres avenirs, renoué avec l’hypothèse de la révolution en la rendant tangible et possible, fait de l’imagination une action. Le travail, les métiers, la culture, l’âge, l’art, le corps et la sexualité, le temps même y ont été repensés ».

 

Un bouleversement dont témoigne à juste titre Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu ! Une démarche inédite, comme surgie de l’imaginaire de soixante-huitards sur le retour : enfants, jeunes et adultes, étudiants et ouvriers, salariés ou professions libérales de tout bord, reprendre fil avec leur mémoire et témoigner de « leur » Mai 68… Sans filtre, sans censure, en dix lignes ou trois pages, juste leurs récits organisés et coordonnés par trois universitaires, spécialistes de cette époque ( Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu). « C’est un livre d’histoire, d’histoires au pluriel », précisent les trois chercheurs dans la préface, « écrit par des anonymes. Tel est le premier pari du livre : redonner la parole à celles et ceux qui en ont été privés au fur et à mesure des commémorations décennales ». Et de poursuivre : « les témoignages rassemblés ici, dans tout leur bariolé, disent à hauteur d’homme, à hauteur de femme, à hauteur d’enfant, ce que fut la chair concrète de l’événement ».

Une affirmation qui se vérifie au fil des pages. Le Havre, Valenciennes, Dijon, Niort, Poitiers et tant d’autres villes, quartiers cossus ou banlieues ouvrières, fils à papa ou femme au foyer, acteur chaud bouillant ou spectateur atterré, employée des postes ou animateur culturel : ils viennent de partout et parlent de tout. Surtout, quelle que soit leur appréciation finale, victoire ou défaite, de « leur » Mai 68, du comment et pourquoi ces quelques semaines hors norme ont chamboulé, transformé leur existence. À jamais. Un livre aux senteurs poétiques et sensuelles quand l’ordinaire se révèle extraordinaire, des pages libérées de toute langue de bois à picorer au fil du quotidien pour que perdure le bonheur du dire ensemble. Yonnel Liégeois

À voir, le 02/05 sur la chaîne Toute l’Histoire à 20h50 : Les racines de mai, un documentaire de David Martin (60mn). Bien avant le fameux printemps, le film révèle combien la colère grondait dans le pays dès 1967 ! En compagnie des deux historiens Ludivine Bantigny et Xavier Vigna, retour sur les faits au côté des ouvriers de Massey-Ferguson et des cheminots de Lille.

 

Le cinéma de Mai 68

En deux coffrets superbement agencés (Une histoire et Un héritage), les éditions Montparnasse nous offrent une fantastique plongée dans Le cinéma de Mai 68 ! Si chanteurs et comédiens ont franchi les portes des ateliers à l’occasion des occupations d’usines, les cinéastes y ont aussi braqué leurs caméras. Du cinéma militant et partisan, certes, mais révélateur d’une démarche, d’un projet : filmer de l’intérieur, être partie prenante de l’Histoire en train de se faire. Du « Premier mai à Saint-Nazaire » à « Citroën-Nanterre », pour beaucoup des films « inestimables, rarement montrés, voire occultés », commente Patrick Leboutte, le coordinateur du projet.

Un printemps du cinéma qui dévoile Mai 68 sous tous ses aspects : ouvrier, paysan, étudiant. Qui se poursuit, dans le second coffret, avec l’objectif braqué sur le collectif Cinélutte opérant de 1968 à 1978, « symbolisant à lui tout seul tous les enjeux de la période et offrant quelques uns de ses plus beaux films du cinéma militant ». Des titres emblématiques ? « Le joli mois de mai », « Oser lutter, oser vaincre », « La reprise du travail aux usines Wonder » ou dix minutes d’intensité dramatique folle selon les propos de Jacques Rivette… Avec, en prime, « Reprise », le fameux film d’Hervé le Roux tourné trente ans plus tard : « Cette femme à la reprise du travail, comme une reprise de justice, j’ai décidé de la retrouver car elle n’a eu droit qu’à une seule prise et je lui en dois une deuxième ». Une précieuse collection, à offrir ou s’offrir. Y.L.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Pages d'histoire

Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Expos, La mêlée d'Amélie

Tours, « Viva il cinema » italien !

À la veille du printemps tourangeau, « Viva il cinema ! » offre un panorama de la production cinématographique italienne. Du 14 au 18 mars à Tours, la cinquième édition d’un festival atypique.

 

 

La Touraine ne fut pas au XXème siècle une région de forte immigration ouvrière italienne.  Contrairement à la Lorraine, où fut créé il y a 40 ans le Festival du film italien de Villerupt… Outre un renfort de main d’œuvre pour le bâtiment, il s’est agi plutôt, dit-on, d’une immigration estudiantine parfois suivie d’une intégration très complète : en témoigne l’émouvante histoire de la jeune réalisatrice Elisa Zampagni qui, tombée amoureuse, n’est jamais repartie ! Joua également un fort attrait des habitants pour la langue de Dante et la culture cinématographique transalpine, largement relayé par les professeurs de lycée et d’université. Notamment Louis d’Orazio, ancien professeur de cinéma au Lycée Balzac, qui organisa avec l’association Dante Alighieri des cours avec projection, en collaboration avec la cinémathèque Henri Langlois dirigée par Agnès Torrens. Le très attractif Centre d’Études sur la Renaissance attira quant à lui de nombreux enseignants et chercheurs italiens qui tissèrent des liens avec la région. Grâce à cette convergence des énergies et à l’appui éclairé de Jean Gili, créateur  du Festival d’Annecy, une première édition du Festival « Viva il cinema ! » vit le jour en 2014 réunissant 2300 spectateurs. En 2017, ils furent

« Il padre d’Italia », de Fabio Mollo

près de 7000, l’édition 2018  devrait voir ce nombre s’accroitre encore.

 

Au programme, des films récents non distribués en France, des hommages à des grandes figures du cinéma italien (les Frères Taviani, Gianni Amélio et Stefania Sandrelli), des invités (acteurs et réalisateurs)  et bien sûr la sélection des films en compétition… À l’affiche, parmi les cinq films en compétition, « Il padre d’Italia » en présence de son réalisateur Fabio Mollo qui propose  un joli film miroir de notre époque : une sorte de road-moovie social et sentimental où le jeune Paolo, trentenaire un peu immature et très affecté par la rupture avec son compagnon, prendra sous son aile une jeune femme enceinte qui lui demande de l’aide. Le voyage plein de péripéties à travers l’Italie le transformera en lui forgeant le caractère. L’interprétation de Luca Marinelli est d’une grande justesse. Le film a d’ailleurs séduit à Villerupt où il obtint en

« Lasciati andare », de Francesco Amato

novembre 2017 le prix du jury et du jury jeune.

Hors compétition, on notera la prégnance d’une thématique dans nombre de films : les relations intergénérationnelles, pas seulement au sein de la famille. Elles sont traitées avec la « patte italienne », à savoir un mélange subtil de tendresse, d’humour et de dérision. Dans « Lasciati andare (Laisse-toi aller !) », une comédie vitaminée de Francesco Amato, Toni Servillo prête son talent à un vieux psychanalyste aigri et égocentrique au bord de la dépression qui se voit incité à faire du sport après un pépin de santé. Ne s’imaginant pas confronté en salle de sport à de jeunes éphèbes musclés, il prend un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole très exubérante mais peu claire dans sa tête qu’il ne supporte pas au début. Finalement l’un avec la tête, l’autre avec le corps, ils se remettront sur pied mutuellement. Avec « Tutto quello che vuoi (Tout ce que tu voudras) », le réalisateur Francesco Bruni aborde un sujet qui a touché sa famille : la maladie d’Alzheimer. Entre un vieux poète atteint de la maladie et un jeune homme désœuvré, un transfert s’opérera : énergie et vitalité d’un côté, connaissances et

« Tutto quello che vuoi », de Francesco Bruni

transmission de l’autre, améliorant les perspectives de vie de chacun. Un film tendre et touchant sur un sujet délicat.

 

Gianni Amelio est l’un des réalisateurs à l’origine du renouveau du cinéma italien dès les années 7O-80. Il n’a cessé, depuis, de proposer des œuvres majeures sur des sujets sociétaux et parfois politiques. On lui doit notamment « Porte  aperte » et « L’America ». Le festival tourangeau nous propose son adaptation du roman posthume d’Albert Camus, « Le premier homme » avec Jacques Gamblin, et un film plus intimiste « La tenerezza (La tendresse) » dans lequel Lorenzo, homme mûr méfiant et introverti, parvient à nouer avec un jeune couple de voisins des relations chaleureuses qu’il n’a pas avec ses propres enfants avec lesquels il est en conflit. La tonalité du film est pleinement dans le titre et l’on retrouve la sensibilité et la subtilité de ce talentueux réalisateur. Dans « La vita in commune », Edoardo Winspeare  propose une comédie loufoque et grinçante sur un sujet sérieux : Filippo Pisanelli est le maire désabusé d’une commune au nom déprimant (Disperata…!). Passionné de littérature et de poésie, il donne des cours en prison. Il y fera une rencontre qui, contre toute attente, l’aidera à lutter contre

« Ernest-Pignon-Ernest et la figure de Pasolini », du collectif Sikozel.

les tentatives de bétonnage des côtes magnifiques de sa région, le Salento.

À l’affiche également, le dernier film des Frères Taviani, « Una questione privata (Une affaire personnelle) », avec le plaisir de revoir « Good Morning Babylonia » et surtout leur inoubliable « Notte di San Lorenzo »… Projections en présence de Paolo Taviani et de  son épouse, la costumière Lina Nerli qui a travaillé pour Francesco Rosi, Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio et Marco Ferreri. Elle a été récompensée par le « David di Donatello » des meilleurs costumes, l’équivalent de notre César français, pour « Habemus Papam » de Nanni Moretti. Parmi les films documentaires proposés, notons celui du collectif Sikozel consacré à « Ernest Pignon-Ernest et la figure de Pasolini » dans lequel l’artiste-plasticien fait participer les habitants d’Ostie, Matera et Naples à un travail de mémoire collective.

 

Dans ce programme très varié, chacun fera son choix. « Viva il cinema ! », encore jeune festival consacré au septième art transalpin, s’imposera sans nul doute dans les prochaines années. Pour l’heure, il est l’occasion, ludique et printanière, d’une originale balade culturelle au cœur de la Touraine. Chantal Langeard

 

À noter encore :

Dans le cadre du Printemps des Poètes, du 15 au 17/03 se déroule à Bezons (95) la septième édition du Festival Ciné Poème ! Trois jours durant, Poésie et Cinéma sont mis à l’honneur à travers une programmation riche, variée et accessible pour tous les âges. Le festival ouvrira avec Credo, une création de Tchéky Karyo, Zéno Bianu et Jean-Michel Roux. En marge des projections, les Prix Laurent Terzieff, Prix de la Jeunesse et Prix du Public seront décernés par un jury présidé par Marie-Christine Barrault.

Pour cette édition 2018, en hommage à Jackie Chérin, homme de culture, militant syndical et politique disparu en juin 2017, le Prix du public devient le Prix du public Jackie-Chérin. « C’est à cet ami que nous devons l’existence de Ciné Poème à Bezons. En tant que directeur du Printemps des Poètes, quand je lui ai confié mon rêve de créer un festival de courts métrages en lien avec la poésie », confie Jean-Pierre Siméon, « parce que je le savais l’esprit ouvert et si engagé dans la cause de l’art pour tous, Jackie immédiatement attentif a entrepris de persuader Dominique Lesparre, le maire de Bezons, du bien-fondé de cette aventure ». Et de poursuivre : « Il est certain que c’est grâce à des personnes comme lui, à l’engagement résolu, réfléchi et généreux, que l’on peut espérer en une politique de la culture qui ne soit pas que déclaration d’intention mais offre en actes et au risque de déplaire la chance d’un progrès collectif des consciences nourri de l’apport de l’art ».

Un festival de courts métrages vraiment atypique qui mêle et unit avec bonheur stylo et caméra, poésie et cinéma ! Yonnel Liégeois

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Festivals

Sylvain Maurice, à coeur ouvert

Le pouvoir d’attraction du roman de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants, ne se dément pas. Après sa création au CDN de Sartrouville, l’adaptation mise en scène de Sylvain Maurice s’offre une belle tournée à compter de février. À ne pas manquer

 

 

Après l’adaptation scénique effectuée et interprétée avec succès par Emmanuel Noblet, voici une autre version de Réparer les vivants, mise en scène par Sylvain Maurice (directeur du Théâtre de Sartrouville, centre dramatique national) avec pour interprètes le comédien Vincent Dissez et le musicien Joachim Latarjet. L’argument est connu. À la suite d’un accident, un jeune surfeur de 19 ans se trouve en état de mort cérébrale. Ses parents devront se résoudre à accepter le don de ses organes. Son cœur, transplanté, prolongera la vie d’une femme… Au fil du récit sont cités à comparaître les protagonistes (les secouristes, la mère, le père, les chirurgiens, la patiente en attente de greffe…). Maillons successifs d’une chaîne de solidarité, tous dûment nommés, décrits, caractérisés dans le texte, lequel devient, dans la bouche et le corps mobile de Vincent Dissez, une sorte de conte moral aux péripéties médicales.

Ce long jeune homme face à nous, les yeux dans les yeux, devient le messager de l’histoire, qui témoigne d’un humanisme chaleureux, à ce titre vecteur d’optimisme et de foi en un progrès salvateur. L’acteur, tantôt immobile, tantôt comme dansant sur un tapis roulant au risque d’être avalé, est escorté à l’étage au-dessus par le musicien-compositeur qui invente par à-coups des stridences parlantes ou de sonores rafales dramatiques. Éric Soyer (lumières et scénographie) a imaginé, au plafond pour ainsi dire, une batterie de projecteurs à l’horizontale qui pourrait évoquer, par métaphore, l’éclairage d’une salle d’opérations. Vincent Dissez pratique l’art de dire avec élégance, ne court pas après le pathos, servant ainsi au mieux la prose volontairement factuelle, néanmoins charnelle, de Maylis de Kerangal, épousée à la lettre par Sylvain Maurice. Il y a dans cette réalisation une belle et bonne franchise d’attaque, une sincérité partageuse et une morale d’espoir malgré tout qui touchent au cœur en somme, mettant ainsi le doigt sur la notion de progrès à usage proprement humain, sans une once de cynisme, avec respect entier pour tous, à quelque degré qu’ils soient sur l’échelle sociale.

C’est assez rare pour être souligné. Jean-Pierre Léonardini

Grande tournée, du 01/02 au 19/04/18 (Sénart, Saint-Ouen, Lannion, Eaubonne, Noisy-le-Sec, Épernay, pays de Montbéliard, Gap, Castelnau-le-Lez, Gradignan, Saint-Nazaire, Niort, Laval, Rezé, Morlaix).

 

À voir aussi :

– « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire », un texte de Rémi De Vos dans une mise en scène de Christophe

Co Simon Gosselin

Rauck. Allongé à terre, l’homme raconte. Son agression par un individu hystérique, sa fuite, sa mise à mort par une foule déchaînée… Une interprétation hors-norme par la comédienne Juliette Plumecocq-Mech qui donne corps, et parole, à une humanité traumatisée et terrorisée.

– « Dans la peau de Don Quichotte », l’œuvre de Cervantès adaptée par Métilde Weyergans et Samuel Hercule. Imaginé par la compagnie La Cordonnerie, un spectacle théâtro-cinématographique joyeusement maîtrisé qui nous donne à voir un chevalier des temps modernes épris de justice et d’idéal. Jusqu’au 10/02 au Centre dramatique national de Montreuil (93), avant une grande tournée nationale.

– « My ladies rock », une chorégraphie de Jean-Claude Gallotta avec les danseurs du groupe Émile Dubois. Après « My Rock » où il convoquait Elvis Presley et consorts sur scène, Gallotta joue et danse avec les grandes voix féminines. De la première Wanda Jacson jusqu’à Tina Turner, des femmes libres et engagées, déchaînées et enragées. Un grand moment de danse et de musique sur des rythmes endiablés.

– « Hugo, l’interview », dans une mise en scène de Charlotte Herbeau. Le pari était risqué, donner force et vigueur aux propos de Victor Hugo en ce début de troisième millénaire à travers un entretien imaginaire… Un pari gagné, grâce à l’énergie et  la véracité du comédien Yves-Pol Deniélou. Qu’il s’agisse de politique ou de laïcité, de religion ou de liberté, les écrits du grand poète se révèlent d’une surprenante modernité sur les planches du théâtre de l’Essaïon.

– « Une aventure théâtrale, 30 ans de décentralisation », un film de Daniel Cling. A l’heure où la famille du spectacle vivant et les acteurs du monde culturel s’interrogent sur leur avenir, une plongée passionnante dans les premières heures de la décentralisation théâtrale au lendemain de la seconde guerre. Nourri d’entretiens d’archives, éclairé par les voix contemporaines, un document exceptionnel.

Une sélection de Yonnel Liégeois

 

1 commentaire

Classé dans Cinéma, La chronique de Léo, Musique/chanson, Rideau rouge

Amandine Gay ouvre la voix

Néocolonialisme, racisme, sexisme… Dans son documentaire Ouvrir la voix, la réalisatrice afro-féministe Amandine Gay s’entretient avec vingt-quatre femmes noires. Une parole rare, livrée sans fard.

 

 

Cyrielle Blaire – Dans votre parcours personnel, qu’est-ce qui vous a conduit à réaliser Ouvrir la voix ?

Amandine Gay – Cela commence le jour où l’on découvre que l’on est noire. En tant que comédienne, on ne m’a proposé que des rôles misérabilistes : migrante illégale, travailleuse du sexe, détenue… Quand on ne me demandait pas de parler avec un accent africain ! Lorsqu’on a un engagement militant, on ne peut pas passer son temps à renforcer des clichés en se conformant  un monde du cinéma globalement blanc et raciste. Quel est l’imaginaire des personnes qui choisissent les scénarios ? Il y a un problème de représentation et de diversité dans les institutions. J’ai écrit un scénario mettant en scène une lesbienne sommelière noire, on m’a répondu que ça n’existait pas en France !

 

C.B. – La prise de conscience qu’on est noire arrive durant l’enfance ?

A.G. – Dans une famille noire, on entend rarement « attention, tu vas vivre dans un monde de Blancs » ! Et puis on découvre avec la sociabilité, à l’école, sa posture de minorité. Quand on refuse de nous tenir la main, quand on réalise tout d’un coup qu’on n’est pas considéré complètement comme un être humain. C’est un vrai choc. Les enfants ont conscience de l’altérité, elle n’est pas un problème. Ils ne voient pas la « couleur » noire comme une catégorie sociale, sauf si on leur a appris.

 

C.B. – En France, on ne peut s’empêcher de renvoyer les personnes noires  leurs origines ?

A.G. – La question de savoir d’où l’on vient peut passer pour de la curiosité. Sauf qu’on ne demande jamais à une personne blanche si ses grands-parents sont italiens, espagnols ou portugais… Pourquoi, en tant que noire, je devrais sortir mon « pedigree » ? Surtout, quel est le lien entre mon histoire d’immigration et un entretien d’embauche ? Il faut qu’on puisse avoir des discussions sur le contenu de nos propos, sur les impensés. Car on en a tous. Moi, par exemple, je négligeais les problématiques du handicap. Même en appartenant à des minorités, on peut donc être dans des postures dominantes.

 

C.B. – On ne parle jamais du communautarisme blanc ?

A.G. – La non-mixité choisie des riches et des puissants n’est pas grave. Parce que le communautarisme blanc appartient à la norme. Les clubs masculins, blancs et bourgeois, à l’instar de l’Automobile Club, ne choquent personne.

 

C.B. – On mesure mal les souffrances endurées par les femmes noires ?

A.G. – Ouvrir la voix, c’est aussi amener dans l’espace public des conversations qu’on a entre nous. Dans le Code noir (recueil publié à partir de 1685, réglant la vie des esclaves noirs dans les colonies françaises), les femmes sont considérées comme des objets. Son abrogation n’est pas si lointaine ! Il faut voir comment les choses s’inscrivent dans des continuums. L’image de la panthère imprégnait la littérature coloniale. Cette animalisation de la femme indigène, c’est la métaphore du territoire lointain, chaud et moite, à coloniser. Or, nous sommes toujours animalisées. Se faire appeler « panthère » ou « féline », c’est nous sexualiser. Il faut décoloniser nos imaginaires. Il n’y a pas que les États-Unis, nous-aussi nous avons nos fantômes. Nous avons un passé lié à l’esclavage. Ne peut-on, en France, regarder notre histoire de la violence ? Notre peur de la différence ? Avant les Noirs, il y a eu les protestants, les Bretons… Propos recueillis par Cyrielle Blaire

 

Repères

Comédienne et militante féministe, Amandine Gay a suivi des études à l’Institut d’études politiques de Lyon avant d’intégrer l’Institut d’art dramatique de Paris en 2008. Elle vit actuellement au Canada. Dans le film documentaire Ouvrir la voix, son premier long métrage sorti en salles, des Afro-descendantes livrent leur expérience de femme noire résidant en France.

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Pages d'histoire, Rencontres

Villerupt, l’Italie 40 ans à l’écran

Jusqu’au 12 novembre, Villerupt fête les 40 ans de son Festival du Film  italien. Toujours avec la même fièvre cinématographique transalpine, avide de découvertes et d’hommages  aux succès passés. En présence de Cristina Comencini, présidente du jury.

 

 

Dès l’ouverture du Festival lors du week-end de Toussaint, la foule nombreuse se presse pour assister  à la projection  d’un film de Francesco Bruni en compétition pour le trophée. Ici pas de César ni d’Oscar, mais un Amilcar du nom du sculpteur italo-lorrain Amilcar Zannoni, auteur de l’œuvre originale. Pas moins de 19 films en compétition, des films inédits non distribués en France ou des avant-premières qui,  ainsi que les coproductions, sont plus nombreuses depuis quelques années. C’est en partie le fruit des négociations cordiales menées par l’ex-ministre de la Culture Aurélie Filippetti avec son homologue italien de l’époque, Lorenzo Ornaghi.

Après avoir longtemps écrit les films de Paolo Virzi, Francesco Bruni est devenu le scénariste de la série « Il commissario Montalbano » largement diffusée en France. Le premier film qu’il a réalisé  en 2011, « Scialla ! », a obtenu le prix du meilleur long-métrage de fiction à la Mostra de Venise. « Tutto quello che vuoi » (Tout ce que tu veux), projeté durant le festival, est son troisième long métrage. Il nous montre la rencontre improbable d’un jeune un peu à la dérive, sans emploi et sans projet, avec un vieil homme érudit de 85 ans, poète ayant connu son heure de gloire jadis. Pour mettre fin à son oisiveté, le père du jeune Alessandro le contraint d’accompagner journellement le vieillard atteint d’un début d’Alzheimer. Comme toujours, les symptômes de cette maladie causent problèmes et soucis divers mais créent aussi parfois des embarras très cocasses. Bruni, pour avoir vécu cette situation avec son père, y met beaucoup d’humanité et d’humour. Peu à peu, l’alchimie se fera entre l’adolescent amorphe et l’intellectuel : ce sera du gagnant-gagnant. En effet, la culture et la sagesse du vieillard apaiseront Alessandro et stimuleront sa curiosité défaillante alors que la bande de potes du jeune homme, pas toujours très recommandable, entrainera le vieux poète dans une aventure rocambolesque et vers une jeunesse retrouvée.

« Tutto quello che vuoi », Francesco Bruni.

Aux côtés du jeune Andrea Carpenzano, il faut noter l’extraordinaire interprétation de Giuliano Montaldo.

 

La thématique des relations intergénérationnelles semble avoir inspiré d’autres réalisateurs. On la retrouve dans « La Tenerezza », le dernier film du talentueux Gianni Amelio à qui l’on doit notamment le « Ladro di bambini » (Voleur d’enfants), grand prix du jury à Cannes en 1992. Relation intergénérationnelle à double niveau : celle d’un grand-père et son petit-fils, celle de ce même vieil homme acariâtre avec une jeune voisine mère de famille de l’âge de sa fille, alors qu’il refuse son affection à ses propres enfants. Avec son talent habituel tout en sensibilité et en finesse, Amelio nous donne à voir des échanges surprenants, notamment entre le vieil homme aigri et solitaire et le mari de la voisine qui lui demande « que peut-on dire à un enfant ? Je ne sais pas y faire avec mes enfants… ». Réponse ? «  On peut tout dire », mais ajoutant sans complexe « les miens je les aimais beaucoup petits et puis ils ont grandi et un truc bizarre s’est passé … j’ai cessé de les aimer ». Nulle provocation mais plutôt l’expression d’une douleur innommable. Il faudra l’électrochoc d’un drame pour briser l’armure qui enserre le vieillard et lui intimer le chemin vers le cœur de sa fille. Film intelligent et subtil qui laisse des traces. Plus léger mais non moins intéressant est le traitement de ce thème dans la comédie de Francesco Amato, « Lascia ti andare » (Laisse-toi aller). Elia, interprété par l’excellent Toni Servillo, est un psychanalyste romain plus tout jeune, très égocentrique et un brin dépressif…. Après une alerte de santé, on lui conseille vivement de faire du sport. En salle pas question, il va donc prendre un coach personnel. En l’occurrence, une jeune espagnole compétente mais très extravertie qui l’insupportera beaucoup au début mais à laquelle il finira par s’attacher. Ils se feront finalement beaucoup de bien mutuellement, comme

« Che cos’è l’amore », Fabio Martina.

l’affirme le réalisateur « l’un part de la tête, l’autre du corps, mais le psy et le coach font le même travail : remettre les gens sur pied » !

Autre relation intergénérationnelle, insolite et même subversive, celle proposée dans le bouleversant documentaire  du jeune réalisateur Fabio Martina « Che cos’è l’amore » (C’est quoi l’amour) sur la relation amoureuse entre deux partenaires que 43 ans séparent. Il ne s’agit pas d’un vieux barbon et d’une jeunette, ce qui surprendrait à peine, mais d’une pétulante jeune fille de 93 ans, Vanna Botta -poétesse, peintre, chanteuse et bourrée d’humour- avec un vieux gamin de 50 ans, Danilo Reschigna, acteur et dramaturge. « Une amie, une voisine qui connaissait Danilo, m’a parlé de leur histoire en me suggérant de faire un film sur eux », raconte le réalisateur. « J’étais débordé de travail sur un autre projet et j’ai refusé. Mon amie m’a pratiquement harcelée jusqu’à ce que j’accepte au moins de les rencontrer. Pour lui faire plaisir, j’ai accepté sans engagement aucun. Au bout d’à peine une heure passée avec eux, je savais déjà que je ferai ce film ».  L’auteur étant familier des sujets sociaux et philosophiques, leur histoire devient sous son œil bienveillant et pudique une œuvre d’art  poétique dans laquelle Eros gagne contre

« La vita in comune », Edoardo Winspeare.

Thanatos. Tendresse et joie de partager redonnent à la prodigieuse vielle dame goût à la vie dans un hymne à la tolérance qui nous laisse pantois.

 

Comme toujours dans le cinéma italien, la dénonciation des problèmes sociétaux et environnementaux est présente dans de nombreux films. « Veleno » (Poison), le film du réalisateur napolitain Diego Olivares, évoque le double drame de la pression mafieuse sur les agriculteurs et de la pollution des sols dans la région de Naples. La descente aux enfers du couple est poignante. « La vita in comune » (La vie en commun) d’Edoardo Winspeare prend le parti d’en rire quand il s’agit de lutter au conseil municipal contre l’envie de certains de favoriser le bétonnage des côtes superbes du Salento, à l’extrémité des Pouilles. Le maire, désabusé et fan de poésie, trouvera un renfort inattendu au sein de sa communauté et parmi ses membres les plus loufoques ! Plus délirante, l’histoire de contestation dans la comédie « L’ora è légale », cinquième film du tandem Salvatore Ficarra et Valentino Picone : en Sicile dans la ville de Pietrammare, le professeur Natoli, à peine élu maire, entend bien mettre en pratique ses promesses de campagne pour lutter contre les abus et la corruption. Scandalisée, la population habituée aux passe-droits et à l’illégalité se révolte et veut pousser le maire à la démission !

La politique et l’histoire italiennes, qui ont nourri notamment les chefs-d’œuvre de Francesco Rosi (L’Affaire Mattei,  Main basse sur la ville, Le christ s’est arrêté à Eboli…), sont encore présentes chez  Gianni Amelio et Marco Tullio Giordana. Ils perpétuent la tradition italienne du cinéma « engagé ». Villerupt  rend hommage à ce dernier en lui décernant l’Amilcar de la Ville 2017 et en programmant six de ses films. Giordana s’intéresse aux épisodes les plus critiques de l’histoire de son pays : la fin du fascisme, les années 70, le phénomène mafieux. Dans « Romanzo di una strage » (Roman d’un massacre), il évoque avec brio l’attentat meurtrier de la Piazza Fontana à Milan. Le 12 décembre 1969, une bombe explose à la Banque Nationale de l’Agriculture, faisant 17 morts et 88 blessés. Les tensions sont fortes et les affrontements souvent violents à cette époque entre les groupes contestataires et les forces de l’ordre. L’attentat est une provocation et une ruse des mouvements d’extrême droite pour compromettre les groupuscules anarchistes en leur faisant porter le chapeau. Le commissaire Calabresi (Valerio Mastandrea, excellent) doute de leur culpabilité mais sa hiérarchie l’empêche de mener à bien son enquête afin de

« Romanzo di una strage », Marco Tullio Giordana.

profiter de ce drame sanglant pour cautionner une forte répression de l’extrême-gauche.

 

Parmi les nombreux films à l’affiche, 72 au total, signalons une Carte blanche  consacrée à Luigi Comencini, dont la fille Cristina est présidente du jury. Qui eut pu prédire un si bel avenir au petit festival des débuts, dont genèse et contexte historique et social nous furent contés dans un précédent article ? Le Festival du Film Italien de Villerupt n’est pas un festival régional, il est une vitrine nationale incontournable de la production cinématographique transalpine. Clin d’œil des programmateurs avec une sélection de films italiens primés (Oscar, Palme, Lion, Ours…) qui nous permettent de revoir, ou de découvrir pour les plus jeunes, nombre de chefs-d’œuvre : « Padre Padrone », « La vie est belle », « Nuovo cinéma Paradiso », « La chambre du fils », « L’arbre aux sabots » et d’autres sont  réunis sous le titre « Le cinéma italien qui gagne » ! En écho à ce festival qui a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse, n’en déplaise à nombre de médias nationaux qui continuent de l’ignorer. Chantal Langeard

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Documents, Festivals

Eloquentia, les mots du « 9-3 »

En ce jour d’ouverture du 70ème Festival de Cannes, un film original à l’affiche des salles : « À voix haute, la force de la parole ». Le long métrage de Stéphane de Freitas et Ladj Ly est plus qu’un documentaire. Le récit d’une  joyeuse épopée collective  pour pallier le déterminisme social.

 

 

Le déterminisme social, Stéphane de Freitas en fut la victime lorsque, basketteur professionnel, il a quitté à 15 ans le collège d’Aubervilliers, sa ville natale, pour un établissement de Neuilly. Sa manière de s’exprimer l’étiquetait à coup sûr comme « banlieusard », pour ne pas dire pire ! Il s’intégra… en intégrant les codes du parler « geoisbour », comme disent ses potes. Il lui en restera un goût amer dans la bouche.

Ce n’est que dix ans plus tard, après avoir failli mourir d’un accident d’automobile, que le jeune juriste qu’il est devenu eut envie de mettre d’autres mots dans la bouche des petits frères et sœurs de ses potes. Afin qu’ils ne subissent plus ségrégation et regard condescendant, afin qu’ils soient à armes égales avec les jeunes des beaux quartiers. Intimement persuadé que l’égalité des chances est liée aussi à une égale maîtrise de l’expression orale, outil ancestral de persuasion, il crée  Eloquentia : un concours d’éloquence réservé aux 50 000 étudiants du « 9-3 », répartis pour moitié entre Saint-Denis et Gennevilliers. L’objectif ? Que l’art de la rhétorique ne soit pas l’apanage des jeunes avocats du barreau de Paris, qu’il devienne une étape dans un processus d’émancipation  pour ces jeunes souvent stigmatisés par leurs origines ethniques, socioculturelles ou géographiques.

 

Il fait appel à Maître Bertrand Périer, avocat au Conseil d’État, pour leur enseigner la rhétorique. Conscient de la difficulté de cet apprentissage pour ces jeunes, il a l’habileté de les entourer de toute une équipe. En effet, les mots ne suffisent pas, encore faut-il que la voix porte … D’où l’enjeu de leur apprendre à la placer par un travail de respiration : ce sera avec Pierre Derycke, professeur de chant. Mais le chant, comme la prise de parole, implique le corps entier ! Alors, ils feront également un travail postural, ils apprendront à se mouvoir avec aisance devant un public dans les ateliers théâtre d’Alexandra Henry. Cerise sur le gâteau, Stéphane de Freitas leur offre les conseils du slameur Loubaki Loussalat pour apprivoiser la scansion des mots et le phrasé, qui donneront à leur prestation une identité personnelle.

Ne nous y trompons pas, toute l’équipe  pédagogique n’a qu’une idée en tête : qu’ils prennent confiance en eux ! Ces étudiants ont bien conscience que leur déficit linguistique est un handicap, certains sont paralysés par la timidité et la peur du jugement de l’autre. « Ils sont aussi héritiers de Cicéron, tout autant que les étudiants de Science-Po où j’enseigne », affirme haut et fort Me Bertrand Périer au cours de l’émission « On n’est pas couché ». Et d’ajouter, « on ne fait qu’arroser les graines, on est là pour leur permettre de se révéler ». L’art oratoire est bien, selon lui, « un sport de combat », combat qu’ils devront livrer contre eux-mêmes essentiellement. La formation se déroule dans un chaleureux climat d’entraide où la concurrence fait place à la solidarité entre candidats. Le film « À voix haute, la force de la parole » traduit l’enthousiasme général, le rire est contagieux à chaque bourde ou dérapage délirant.

Qui sont-ils ces candidats ? Filles et garçons de tous horizons, milieux socioculturels et religions. Certains, bien entourés familialement comme Eddy Moniot, d’autres ayant connu la rue comme le jeune Elhadj Touré affirmant qu’il  aurait aimé « avoir la richesse et la force acquises aujourd’hui pour en sortir plus vite »… Ils s’appellent aussi Leila, Thomas ou Souleïla qui, soucieuse d’écologie, fut finaliste au coude à coude avec Edddy. Le jeune homme franco-tunisien, doté d’un charisme certain, a suffisamment de volonté pour marcher dix kilomètres afin d’atteindre la gare la plus proche et se rendre à l’université : il l’assure  sur le plateau de Laurent Ruquier, « j’adore marcher parce que ça permet de penser, de se poser des questions et de trouver des solutions ». Certes, c’est lui qui a remporté le titre de meilleur orateur 2015 mais Eddy l’affirme aux auditeurs, « de toute façon, on est tous gagnants sans exception ».

À juste titre ! Si Eloquentia (le concours s’est déjà décentralisé à Grenoble, Limoges et Nanterre) leur a tenu la main pendant plusieurs semaines durant cet entrainement  marathon, c’est pour qu’ils puissent franchir seul(e) l’obstacle le jour de leur premier entretien d’embauche. Et, plus tard, briser le plafond de verre… ! Chantal Langeard

1 commentaire

Classé dans Cinéma

L’autre espoir d’Aki Kaurismäki

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un film, un parfum – même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Il n’y a rien à espérer du désespoir ! C’est somme toute la bonne nouvelle que nous adresse encore une fois Aki Kaurismäki dans son dernier film. « L’autre côté de l’espoir » est une fable cinématographique. À l’opposé de tout réalisme et naturalisme mais tellement juste, vrai. La fable, un peu autrement que le conte, dit la vérité, mais par beaucoup d’invraisemblances, c’est sa force. C’est la force de la pure fiction de s’affranchir du réel, sans toutefois se réfugier dans le rêve.  Réel que l’on retrouve pourtant, mais alors retourné comme un gant. En fait, ce film est une parabole.

Voir autrement. Voir avec d’autres yeux, voir avec l’imagination d’un « réalisateur ». Mot magique que celui de réalisateur. Il n’est pas ici seulement que le créateur d’un objet, le film, d’une histoire mais d’un « monde », d’un univers enfin habitable à l’homme, il  nous aide à réaliser qu’il est possible de l’entrevoir. Mieux, qu’il est déjà en promesse dans la simple rencontre ou dans la musique, le rock ou la country par exemple. La musique ici, dans ce film, c’est la rencontre.

 

En se libérant formellement des contraintes du réel  – mais est-ce bien le réel ou ce que notre esprit paresseux prend pour tel lorsqu’il sommeille – il nous fait naitre justement et très précisément au réel. Il nous fraie un chemin vers lui. Il ne le représente pas, il l’offre et nous y rend présent. L’autre côté de l’espoir, l’autre côté du miroir. Il nous réveille… Regardez, tout est là !

Mise en abime alors. Si Aki Kaurismäki est bien le réalisateur d’un film, il nous montre un autre réalisateur : Wiiksstrôm qui, changeant de vie, quittant femme et travail, multiplie sa fortune en la jouant et la risquant (foi et force intérieure) au Casino d’Helsinki pour racheter et diriger un restaurant. Il veut donner de la joie au monde, à tous les mondes d’ailleurs, vous verrez. Il  s’ouvre à la rencontre hospitalière avec une équipe de bras cassés, qu’il sait manager et mobiliser sans démagogie, dont il se rend le complice exigeant, et qui vont retrouver du pouvoir d’agir sous sa coupe. Savoureux et laconiques dialogues du patron et de ses employés.

 

Ce film nous délivre de la peur. Nous traversons la peur avec Khaled, Khaled traqué. Oui, cette fiction nous permet de réaliser que le monde est, et donc peut être autrement que nous le voyons, dangereux, menaçant. On est alors délivré de cette idée mortifère qui nous pèse tant si souvent aujourd’hui au cinéma, nous anesthésie, nous asphyxie d’une « reproduction du réel » pour entrer dans la fiction opérante. Nous passons du voyeur au voyant. On aime ce film parce que précisément ce cinéma-là n’est pas un cinéma qui nous montre les choses selon notre entendement mais comme il faut et qu’il est possible de les espérer et que l’amour que nous portons aux choses et aux êtres nous précède. Il nous indique les voies d’un bonheur recouvré : la confiance ou la foi, la force du destin peut-être, l’intelligence, la ruse, l’humour, un cœur musical et hospitalier ; bref , la poésie qui, comme le suggère Paul Celan, n’est guère différente qu’une poignée de mains.

Ce pourrait n’être qu’une aimable fable humaniste, bien pensante et très ennuyeuse, moralisante, mais qui ne donne rien à penser du tout. Les bons sentiments faisant les mauvais films, comme ils font, on le sait, la mauvaise littérature. Parfois, souvent même, on aime les films méchants, cruels, ou tout simplement tragiques. Et curieusement, lorsqu’ils sont bien pensés et réussis, c’est assez rare car la méchanceté est un art difficile – n’est pas Reiser qui veut !-  ils portent la même espérance que celui-ci. C’est alors qu’ils nous y acheminent par d’autres sentiers de création. Mais ici c’est tellement sensible, intelligent, drôle, musical et bien fait. Tellement épuré, tellement loin de tous effets, de tout pathos. D’une esthétique tellement libre, apportant tant de nouvelles émotions  brutales ou tellement tendres. On est rendu libre aussi par l’emprunt d’images surréalistes.

 

La leçon ? On ne peut peut-être pas  faire LE bien (ce serait présomptueux et peut-être justement que le tout bien, qui ne serait donc pas ouvert à l’aléa, à la surprise, à l’errance et même à la mort  serait un enfer complet. L’enfer est pavé des meilleures intentions… Il y de ces bonheurs redoutables !…), mais on peut toujours faire DU bien. Pour cela, il suffit tout simplement de prendre sa place et d’agir, de répondre à l’appel de la rencontre, de  parier son salut dans la présence amicale et dans une compassion sans effusion, qui laisse libre. Tous les films de Kaurismäki disent cela. La dernière fois l’annonce venait du Havre, là elle nous arrive d’un autre port, Helsinki, de la Finlande, son pays. C’est par la mer et par  l’étranger, le clandestin surtout, que l’annonce s’adresse à tous, à nous spectateur comme elle l’est aux personnages dans le  film. Parabole.

L’autre côté de l’espoir, c’est d’abord un port. Un port magnifiquement filmé, d’abord de nuit puis à l’aube, aimé, chéri. Aki Kaurismäki aime les ports, les bateaux. Il nous en donne les bruits et les silences, les images, les formes. Il réveille en nous les effluves acides de ces lieux de transits, de travails, de commerces, de jeux et de trafics, de triches, terrains de castagnes et de solidarités. Mais pour accueillir l’étranger la triche peut être honnête et le trafic, lui, être la voie d’un don sans prix. Espaces étirés du port, étroitesse des  chambrées, des caches.

Et dans ses plis le port, cargos, camions, caves et entrepôts offrent des lieux d’abris de niches et de caches. Mirja, la sœur, arrive véritablement enchâssée telle une relique au visage d’icône qu’on sort de la caisse – on dirait un cercueil- d’un camion venu du pays, de l’origine donc, qu’elle partage avec Khaled son frère. Sa sœur, on l’aura compris, c’est son âme même. Force retenue, alors, d’une rencontre sans effusion mais aimante.

 

L’autre côté de l’espoir, c’est aussi une quête, la recherche d’une place, d’un travail, bien plus que celle d’une identité attestée par un papier. Nous revient en tête à la projection cette phrase si belle  de Rainer-Maria Rilke, lue dans « La mélodie des choses » et que je retrouve là ce soir :  « La certitude tranquille née de la simple conviction de faire partie d’une mélodie, donc de posséder de plein droit une place déterminée et d ’avoir une tâche déterminée au sein d’une vaste œuvre où le plus infime vaut exactement le plus grand ; ne pas être en surnombre est le condition première de l’épanouissement conscient et paisible ». Ce film dit aussi cela. Très précisément il montre force d’agir que c’est d’avoir un travail et la  quête que c’est, dans le travail, de pouvoir donner de la joie. Dialogues magnifiques et si drôles de  Wiiksstrôm  avec ses employés !

L’autre côté de l’espoir, c’est encore une fuite de la guerre, des désastres de la guerre pour trouver un havre de Paix. Le tragique de l’existence, mais un tragique jamais désespérant. C’est aussi une foi, c’est d’abord une foi. Plus forte encore ici que l’espoir, que l’espérance même peut-être, une foi qui d’ailleurs demeure, même s’il n’y a plus de dieux, de prophètes, de Dieu. Il n’y a plus personne. Cela ne répond plus, mais on croit tout de même, on marche.  Dialogue ente Khaled et l’administration pour ses papiers « Athée alors ?- Si vous voulez… -… ?  – Je ne suis pas athée –  Alors je marque : sans religion ».

 

C’est également un parcours initiatique, un  passage du noir à la lumière. Du noir, au début du film  où Khaled  nait, dans la crainte et clandestinement, de nuit, à la Finlande, émergeant sale et noir de poussières d’un fond de cale d’une cargaison de charbons. À l’aube claire sortant de sa planque, au terme de son trajet Khaled retrouvera Mirja qu’il guidera jusqu’au bureau de l’administration pour qu’elle régularise sa situation. La veille, il aura été poignardé, mortellement peut-être, par  un groupe de néo-nazis. Pourtant, il nous est montré maintenant comme réfléchissant toute la lumière  poudrée d’un midi doucement ensoleillé, assis et apaisé, appuyé à un arbre. C’est alors un paysage d’aquarelle. Le reste du film est géométrique, cubiste, l’espace est mesuré, souvent clos. Là il ouvre sur un infini, sur la mer  telle qu’elle était sans doute avant les ports. Sur la plage, l’eau est d’émeraude, translucide. La mer, face à lui, on la devine juste comme une voile caressée par un vent léger.

Figure triomphante d’abandon déterminé d’acquiescement à la vie ? Et donc aussi à la mort.  Il a deux taches écarlates à l’abdomen. Jean-Pierre Burdin

 

                                           Elle est retrouvée.

                                          Quoi ?- L’Eternité.

                                          C’est la mer allée

                                          Avec le soleil

                                    (Arthur Rimbaud)

2 Commentaires

Classé dans Cinéma

Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Festivals, Pages d'histoire