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Adieu Pierre Étaix, salut Yoyo !

Pierre Étaix, le père de Yoyo, nous a quittés le 14 octobre 2016. En hommage à ce génie du burlesque, grande figure du cinéma français, Chantiers de culture vous propose l’entretien exclusif qu’il nous accordait à la veille d’une audience cruciale devant la 3ème Chambre correctionnelle du Palais de justice de Paris. Une situation ubuesque, pour un enjeu de taille : reconquérir ses droits d’auteur sur ses propres œuvres ! Rencontre avec un mythe du rire à la française.

« Le soupirant », « Yoyo », « Tant qu’on a la santé », « Le grand amour » et « Pays de cocagne »… Cinq films réalisés entre 1963 et 1969, cinq petits bijoux d’humour et de poésie que les cinéphiles d’un autre temps connaissent bien et qui furent tournés par un génie du burlesque ! Pierre Étaix ? Plus qu’un auteur et comédien, un pic, un roc, un monument du cinéma, une péninsule d’intelligence et d’humour… Paradoxe, parler ainsi de ce petit bonhomme à la morphologie d’un gamin des rues relève du gag : à la Keaton, pour mieux en rire, le comique qu’il vénère par excellence ! L’œil pétillant et toujours aux aguets, l’esprit inventif et en ébullition permanente, le créateur de Yoyo se révèle tel son personnage de fiction : pétri d’humanisme et de générosité, un « tendre » comme il se disait des gens de bien au XVIIème et XVIIIème siècles. Le rencontrer est plus qu’un privilège, un bonheur inégalé. De sa petite voix, avec sagesse, pour une prétendue cause de vieillesse ou de paresse (!), l’octogénaire vous suggère un rendez-vous à pas comptés, il vous etaix2garde en son salon-musée bien après que la cloche eut sonné l’heure de la récré ! Mémoire vivante du music-hall, du cirque et du cinéma, l’ancien compère du grand clown Nino, de Tati et de Fellini, pose un regard tout à la fois lucide et attendri entre l’hier et l’aujourd’hui.

Yonnel Liégeois – Coupable, levez-vous ! Pardon, monsieur Étaix, restez assis, vous êtes tout de même chez vous… Mais enfin, qu’est-ce que cette histoire « abracadabraburlesque » : devoir plaider, en compagnie de votre scénariste Jean-Claude Carrière, pour recouvrer vos droits sur vos propres œuvres ?

Pierre Étaix – Las, mon ami, comme vous le suggérez, un drôle de gag… Sauf que là, nous ne sommes plus au cinéma, mais au tribunal !  Depuis plus de dix ans déjà, mes films réalisés avec Jean-Claude Carrière sont invisibles du grand public et interdits de diffusion. En salle comme à la télé… La cause ? En 2004, nous avons signé un contrat avec Gavroche Productions, une société qui se disait productrice de courts-métrages et devint ainsi cessionnaire à titre exclusif et pour le monde entier des droits sur nos cinq films. Qui, depuis lors, n’a rien fait pour rénover les pellicules ou tenter de distribuer les films. Pire encore, j’ai découvert ensuite que la dite société n’a jamais produit ni distribué de films, une « société fantôme » en quelque sorte ! Je ne suis pas juriste, je suis un clown, je faisais entière confiance à ma précédente avocate, la sœur du patron de la société ! Tous ces problèmes juridiques me dépassent, un véritable imbroglio qui me peine beaucoup. En fait, cette société se présente telle une coquille vide, avec cependant un joli contrat à l’intérieur qui peut rapporter gros à ma mort : d’où ce sentiment désagréable qui m’habite, vous en conviendrez !

Y.L. – Et jusqu’à maintenant, vous n’êtes donc pas parvenu à récupérer vos droits ?

P.E. – Non, en dépit de nombreux courriers adressés à cette société. Trois ans après la fameuse signature du contrat, rien n’avait toujours été entrepris pour restaurer « Yoyo », par exemple. En quelques mois pourtant, Jean-Claude Carrière et moi-même avons obtenu ce qui s’avérait impossible pour Gavroche Productions : la rénovation du film par la fondation Groupama Gan ! Ce qui n’eut pas l’heur de plaire en d’autres lieux… Lors d’un procès en référé en juillet 2007, nous avons même été déboutés de nos demandes et condamnés aux dépens… D’où l’assignation de ce jour, sur le fond, pour recouvrer nos droits sur les cinq longs métrages. Mon seul grand bonheur, pour l’instant ? Avoir assisté la même etaix3année à la projection de « Yoyo », restauré, au Festival de Cannes et à la Cinémathèque de Paris.

Y.L. – Ce qui surprend et étonne, à vous fréquenter, c’est ce sens inné de la dérision, voire de l’auto – dérision, que vous avez su préserver en votre for intérieur en dépit de ces soucis majeurs… Seriez-vous donc « génétiquement » formaté pour le rire ?

P.E. – Non, pas du tout, mais le rire fut toujours pour moi cœur de vie. Même quand je rêvai de faire de la musique, ou que je me suis pris de passion pour le dessin. Le choc ? À l’âge de cinq ans, quand je suis allé au cirque pour la première fois, je fus fasciné par les clowns. Je me souviens encore de l’émotion qui m’a envahi devant cet homme tout blanc en habit de paillettes ! Alors, j’ai dit à mon grand-père en sortant : c’est ça que je veux faire ! Or, j’habitais en province, à Roanne, je n’étais pas un enfant de la balle : presque mission impossible, donc ! Pourtant, de ce jour, je n’ai jamais changé d’avis, je n’ai jamais cessé de répéter que c’est le métier que je voulais faire ! Même si je me suis dispersé en plein d’activités… En 1953, j’arrive à Paris suite à un courrier envoyé à Jacques Tati. Je l’avais entendu à la radio, disant qu’il regrettait ne pas savoir dessiner et affirmant qu’il était prêt à aider des jeunes. J’ai sauté sur l’occasion ! À l’époque je faisais des décors à Roanne, je travaillai avec un maître verrier et je pratiquai le théâtre amateur. Sur ma lettre, je racontai tout ça à Tati, lui disant surtout que le « comique » était primordial pour moi et combien j’avais d’admiration pour « Les vacances de monsieur Hulot ».

Y.L. – Et Tati vous a cru et embauché ?

P.E. – Mais je ne le sollicitai pas pour ça, je venais juste lui demander conseil sur le numéro de clown que je désirai monter avec un ami, comédien amateur ! Son travail de comique me fascinait. Je n’avais pas du tout, mais vraiment pas du tout, l’idée de faire du cinéma. Lors de l’entretien, il m’a demandé de lui montrer mes dessins. Les ayant regardés, il m’a assuré que je ne pourrai jamais faire de cirque. « C’est fermé, c’est rond et vous ne pourrez jamais rentrer dedans, il faut être du métier. Par contre, je prépare un film et je trouve que dans votre coup de crayon, vous avez le sens du rythme et du gag. Si vous en êtes d’accord, je vous engage dans l’équipe pour chercher des gags ». C’est ainsi que j’ai fait durant quelques mois les aller-retour Paris-Roanne, jusqu’à mon installation définitive à la capitale en 1954. Comme il me fallait subvenir aux besoins de ma famille, j’ai eu la chance d’être embauché par Hachette : illustrer, sous forme de BD, quelques manuels d’apprentissage de la langue française ! Le gag ?  Il y a quelque temps, je rencontrai la grande comédienne japonaise Michiko Nishiwaki qui m’affirme, avec un grand sourire et son accent « tipic », que etaix4c’est avec moi qu’elle eut le grand bonheur d’apprendre le français ! Je ne connaissais rien au cinéma, Tati s’en moquait, mon boulot consistait à coucher sur le papier l’équivalent visuel d’une idée. Pour en susciter d’autres…

Y.L. – D’où votre désir, après la sortie de « Mon oncle », de passer vous-même à la réalisation ?

P.E. – Pas du tout, après quatre ans de collaboration avec Tati, j’ai repris le chemin du music-hall et du cirque… En compagnie de Nino, un grand clown avec lequel j’ai beaucoup appris sur le travail de scène ! Ce qui me passionnait, c’était le contact quotidien avec le public, entendre son rire monter de la salle… Le sens du comique se cultive, grâce à l’observation, mais il ne s’enseigne pas, il s’apprend sur le tas. Sur scène, il faut oser, ne pas craindre le ridicule, seule la vulgarité me fait peur. Quand le public réagit, c’est merveilleux : Coluche et Desproges, hier, maniaient à la perfection ce sens du rire qui est l’art populaire par excellence, Patrick Robine aujourd’hui… C’est un métier exigeant, qui s’appuie sur la tradition et implique la transmission. D’où ma volonté de créer, avec Annie Fratellini, l’école nationale de cirque. C’est en 1961, un jour où je ne parvenais pas à poser une idée sur scène, que je décidai de la fixer sur pellicule.

Y.L. – Et de réaliser alors pas moins de sept films, en une décennie ?

P.E. – D’abord deux courts-métrages dont « Heureux anniversaire », Oscar à Hollywood en 1963, puis cinq longs métrages, dont « Yoyo » en 1965… Dès que j’ai mis le doigt dans l’engrenage du cinéma, j’ai vraiment pris un plaisir fou. Jusqu’à ma découverte tardive etaix1de l’univers de Buster Keaton… Un maître qui m’émeut profondément, venu lui – aussi du music-hall et du cirque, comme Chaplin : deux univers différents mais tout aussi formidables !

Y.L. – Comment expliquez-vous que « Yoyo » demeure ainsi indémodable et inimitable ?

P.E. – Je n’ai pas de réponse, ce n’est vraiment pas par fausse modestie que je suis incapable de porter un jugement sur mon propre travail ! Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que nous ne pourrons jamais regretter Keaton et Chaplin, Langdon, Lloyd, Laurel et Hardy : ils sont aussi présents qu’au premier jour et ils ne demandent qu’à revenir sur les écrans. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Étaix en quelques dates

1928 : Naissance à Roanne

1954 : Assistant de Jacques Tati

1963 : Prix Louis Delluc pour « Le soupirant » et Oscar à Hollywood pour « Heureux anniversaire »

1965 : Grand prix au Festival de Venise pour « Yoyo »

1969 : Grand prix du cinéma français pour « Le grand amour »

1970 : Comédien dans « Les clowns » de Federico Fellini

2011 : Oscar d’honneur pour l’ensemble de son œuvre

2013 : Grand Prix de la SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques)

2015 : Trophée d’honneur Henri-Langlois « pour l’ensemble de sa carrière »

Écran noir

Woddy Allen, David Lynch, Matthieu Kassovitch… Les plus grands noms du cinéma, jusqu’aux plus discrets, se comptaient parmi les quelques vingt mille signataires de la pétition « Pour la ressortie des films de Pierre Etaix »… Tous l’exigeaient : il faut sortir de l’imbroglio juridique qui prive les auteurs de leurs etaix5droits et interdit la diffusion de leur œuvre. CNC (Centre national de la cinématographie) et SACD (Société des auteurs compositeurs dramatiques) soutenaient Pierre Étaix et Jean-Claude Carrière : leurs films appartiennent au patrimoine culturel français, il fallait qu’ils retrouvent au plus vite leur public. Procès gagné en 2009 !

Ils ont dit :

« Étaix ? Ce petit bonhomme est un génie » (Jerry Lewis)

« Clown timide, trop timide pour se mettre en colère » (Serge Toubiana)

« Étaix ? Quand il ne pleure pas, il lui arrive d’être très gai. Il attend la fin du monde comme nous tous, il ne voudrait pas rater ça. C’est un terrestre extra. S’il n’existait pas, il s’inventerait » (Jean-Claude Carrière)

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Les comités d’entreprise, quelle histoire !

A l’occasion du  70ème anniversaire de la création des Comités d’entreprise, les éditions du 1er Mai publient « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise ». Un très bel ouvrage qui fouille savamment l’histoire, comme la réalité actuelle. Entretien avec Jean-Michel Leterrier.

 

 

Amélie Meffre – Vous signez la partie historique, fort riche et documentée, de « Voyage au pays des CE ». On parcourt leur gestation, leur naissance comme leur envol, notamment du point de vue de leurs activités culturelles. Vous en avez été un témoin direct tout au long de votre carrière. Quand vous entrez à 16 ans comme métallo à la Socrat, quelles étaient les activités du CE ?

Jean-Michel Leterrier – La boîte comptait 400 salariés mais il n’y avait pas de CE, ni même de syndicat. On a monté avec quatre collègues une section syndicale et, en 1974, on a créé le comité d’entreprise. J’en suis devenu secrétaire, j’avais 22 ans ! Je n’étais jamais allé au théâtre, rarement au cinéma et je lisais peu. C’est là que mon rapport à la culture se réalise. Un jour, je suis invité à assister à « Iphigénie Hôtel » ban_voyage_au_pays_des_CEde Michel Vinaver, une pièce montée par Antoine Vitez. J’y vais et je n’y comprends rien, mais c’est une révélation. On m’avait caché quelque chose : le théâtre ! Je me sentais humilié.

 

A.M. – Parallèlement, vous poursuivez des cours du soir et vous devenez secrétaire général du syndicat de la Métallurgie CGT de plusieurs arrondissements parisiens. Comment ça se passe ?

J-M.L. – Quand j’entre comme manœuvre à la Socrat, je suis des cours du soir, dix ans durant. Je passe un CAP, un BEP et un diplôme de technicien supérieur. Puis, j’arrête tout à 26 ans, les cours au CNAM et mes responsabilités syndicales, pour devenir animateur au Centre d’animation culturel de Corbeil (91). Chargé des relations avec les CE, j’avais envie de faire découvrir à mes collègues de la Snecma ou d’IBM un monde qu’ils ne connaissaient pas. J’allais leur parler de la danseuse Maguy Marin ou de la chanteuse Anna Prucnal. Ensuite, je me suis rapproché de l’Union départementale CGT de l’Essonne et c’est lors d’un congrès de l’UD que j’ai rencontré Marius Bertou, responsable de la Commission culturelle confédérale.

 

A.M. –  Il vous suggère de devenir le responsable culturel du comité d’entreprise de Renault Billancourt ?

J.M.-L. – Oui, on est en 1981. Avec Jack Lang, au ministère de la Culture, qui lance des conventions avec les CE, suite au rapport de Pierre Belleville « Pour la culture dans l’entreprise ». Je propose un projet avec le compositeur Nicolas Frize, qui est accepté. Ça donne « Paroles de voitures » avec une première phase d’enregistrement des sons de Billancourt, leur montage avec les réactions des ouvriers. Celles-ci vont donner lieu à la mise en cause des nuisances sonores dont ils sont victimes, mais cela va bien au-delà : les colosses qui travaillent aux presses témoignent des répercutions ce1sur leur sexualité que provoquent leurs mains déformées… Viendra ensuite le temps de la création électroacoustique, qui nécessitera la collaboration d’une soixantaine d’ouvriers pour assurer les chœurs. Fin 1984, trois concerts sont organisés dans les forges de Billancourt, ouverts au public : 3000 personnes y assistent !

 

A.M. – Responsable à l’association Travail et Culture et des affaires culturelles de la ville de Bobigny (93), vous prenez la suite de Marius Bertou à la CGT en 1991. En quoi consiste votre travail ?

J.M.-L. – A faire connaître aux camarades des Unions locales et départementales de la CGT la politique culturelle que porte la confédération. D’abord rendre la culture accessible à tous par des mesures tarifaires, permettre ensuite la rencontre avec les créateurs sur la base d’un compagnonnage… On crée alors des missions départementales : dans le Vaucluse autour du festival d’Avignon, dans les Alpes Maritimes avec le festival de Cannes ou encore en Gironde avec le festival d’Uzeste… On met aussi en place une cinquantaine de résidences d’artistes.

 

A.M. – « Si vous attendez la fin des luttes pour vous intéresser à la culture, vous ne vous y intéresserez jamais, alors qu’elle peut vous aider. » La réplique de Paul Puaux, collaborateur de Jean Vilar en Avignon, aux métallos qui lui signifiaient que les revendications sociales passaient avant le théâtre, résonne toujours sacrément, non ?

J.M.-L. – Dans le syndicalisme, trop souvent la culture est considérée comme un but et non comme un moyen. Une conception erronée qui pèse et freine la rencontre du monde du travail avec celui des arts. Propos recueillis par Amélie Meffre

 

CE, un héritage contrasté

Préfacé par Jean Auroux, le ministre du Travail du premier gouvernement Mitterrand en 1981, superbement illustré de photos d’archives et de nombreux documents inédits, « Voyage au pays des CE, 70 ans d’histoire des comités d’entreprise » raconte avec talent, par le texte et l’image, une histoire bien trop souvent ignorée des salariés, encore plus du grand public. Celle d’une structure originale, issue des combats de la Résistance et des utopies du CNR : l’Ordonnance de février 1945 puis la Loi de mai 1946 offrent aux salariés, outre les dispositions économiques, le pouvoir d’investir le champ social et culturel dans et hors l’entreprise… Comme le rappellent à juste titre les deux auteurs, Patrick Gobert et Jean-Michel Leterrier, il faudra cependant quelques années pour que « les CE trouvent leurs marques, se dégagent d’un siècle de paternalisme et affirment leur propre singularité ». Avec de belles réussites sociales et culturelles, expos-concerts-création de bibliothèques-représentations théâtrales-ateliers amateurs, dont l’ouvrage nous délecte avec gourmandise !

En ce début de XXIème siècle, l’image en est pourtant quelque peu brouillée, l’héritage contrasté… Outre les gouvernements successifs qui n’ont eu de cesse de rogner les pouvoirs des CE et le temps de délégation de leurs élus, crise économique-bas salaires et précarité de l’emploi contrarient durablement leurs objectifs. De contestataires supposés de l’ordre économique au cœur de l’entreprise, forts des 11 milliards d’euros qu’ils gèrent globalement au niveau national, ils sont devenus bien souvent de simples prestataires de services : cantine, sapin de Noël, chèque-cadeau, billetterie de spectacles. A la merci, ou à la solde, des rapaces de l’industrie des loisirs ou du tourisme, des marchands de foie gras ou autres colis gastronomiques… Que peut-on lire, en exergue des pages internes de couverture du livre ? « Si on supprimait l’arbre de Noël, on aurait une manifestation dans le local du CE ! », affirme l’un, « notre rôle n’est pas tant de redistribuer de l’argent que de faire participer les salariés à des ce3activités », soutient l’autre. Le parfait résumé d’un héritage contrasté. 

Les faits sont têtus : hormis ceux qu’il est convenu d’appeler « gros CE » (SNCF, EDF-GDF, métallurgie, Air France, agroalimentaire…)  qui proposent, ou pourraient proposer, une politique culturelle et sociale un peu plus innovante, force est de reconnaître que seules les convictions d’élus motivés parviennent encore à mettre en œuvre les intuitions premières ! Parfois même contre ou dans l’indifférence du syndicat qui, progressivement, a déserté le terrain en déléguant ses responsabilités à de supposés « spécialistes ». L’étude, menée conjointement en Rhône-Alpes par l’université Lyon II et le comité régional CGT, est emblématique à ce sujet. Et le film qui en est tiré, disponible d’ici peu à la projection, certainement tout autant…

Sans parler de ces milliers de petites entreprises, comptant moins de 50 salariés, ne disposant pas de CE : à quand une revendication syndicale, clamée haut et fort, exigeant le droit pour tous à bénéficier d’un comité d’entreprise ? Y.L.

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Les Cévennes font leur cinéma !

Du 29 avril au 7 mai, se déroule dans sept villes et villages cévenols le Festival international du documentaire. Né en 2001 dans le village de Lasalle, au cœur de la vallée de la Salindrenque, il a progressivement pris son essor. Pour sa quinzième édition, il chausse des bottes de « sept lieues » et fourmille de surprises. Sur une thématique : les temps modernes.

 

 

 

Depuis plusieurs jours, des affichettes bleu et jaune apparaissent dans les villages cévenols et jusque sur les murettes bordant l’antique chemin de Régordane, l’actuelle départementale 906 qui d’Alès monte en lacets vers le Nord, à l’assaut du Mont Lozère. Elles annoncent Doc-Cévennes, le 15e festival international DSCN1338du documentaire en Cévennes, consacré cette année aux Temps modernes. Des temps cruels, où le drame des réfugiés le dispute au tragique de la condition des salariés, chair d’ajustement aux besoins de rentabilité d’un capital aveugle, et aux dommages mortels infligés par les hommes à leur écosystème, dont la programmation du festival porte l’empreinte.

 

Le festival est né et a grandi à Lasalle, localité de 1200 habitants, dans l’écrin d’émeraude de la vallée de la Salindrenque, sous l’égide de l’association Champ Contrechamp. L’impulsion initiale, il la doit à la passion d’un homme : Henri de Latour, cinéaste et documentariste (1), natif de Lasalle dont il est devenu maire. « Lasalle est un microclimat propice à l’éclosion d’une telle initiative : terre protestante, puis terre de résistance, de refuge  et de liberté », souligne Guilhem Brouillet, délégué général du festival. Il y a deux ans, le festival a affirmé plus nettement sa dimension internationale et pris l’essor local qu’il connaît aujourd’hui. Outre Lasalle, six villes et villages cévenols, Florac-Le Vigan-Valleraugue-Ganges-Pont de Montvert-Vialas, accueillent cette année  vingt-deux séances. « Au total, les documentaires choisis sont proposés dans dix salles de projection, dont quatre à Lasalle », expose Guilhem Brouillet. « Chaque projection ouvre à un débat avec des protagonistes du film, son réalisateur ou un membre de l’équipe de tournage. Aucun film n’est « orphelin », même s’il  vient du bout du monde. Si personne ne peut se déplacer physiquement, le débat a lieu en direct avec les spectateurs sur Skype. Par exemple, deux directs sont prévus avec l’Afghanistan. C’est ce qui fait la force de notre festival ». Et de poursuivre « ici, pas de tapis rouge, pas de carré VIP, pas de badges. Dans les rues des villages, sur les places, aux terrasses des cafés, des spectateurs, des  réalisateurs, parfois célèbres, se croisent et échangent en toute égalité ».

 

Guilhem Brouillet a accompagné pas à pas le développement du festival. Spectateur lors de sa deuxième édition, il y consacre ses soins assidus et enthousiastes. En tant que bénévole d’abord puis comme assistant de programmation, tout en préparant un doctorat à l’université de Montpellier où il était chargé de cours. Aujourd’hui, il se démène avec la même vigueur qu’au premier jour, dans la jungle des droits ou des formats de films, allant jusqu’à faire traduire et sous-titrer certains des plus beaux fleurons de sa programmation éclairée. Avec un fil rouge : l’ambition qu’affiche ce festival hors des sentiers battus. « Nous présentons des documentaires de création, qui rompent avec l’uniformisation de l’information. Nous donnons la parole à d’authentiques réalisateurs dont la vision personnelle bouscule, questionne, instruit, donne à penser ». Il insiste sur l’exigence qui préside à la programmation : « Un documentaire prend le monde comme objet et questionne le monde. C’est ainsi qu’il suscite l’esprit critique. La rigueur documentaire doit s’allier à la rigueur artistique. Le documentaire est une œuvre de création au même titre qu’un film de fiction. Bref, c’est du cinéma ». C’est un autre point fort du festival.

 

Vialas, petit village d’à peine 500 âmes accroché aux pentes du Mont Lozère s’est inscrit dans le festival l’an dernier, pour sa quatorzième édition. Le petit dernier des Vialasvillages engagés dans l’aventure. Les «Mesdames Cinéma » de la localité sont deux conseillères municipales, Mireille Rousseau et Isabelle Mercier. En s’appuyant sur l’association Cinéco, dont l’objectif est d’offrir une ouverture culturelle par le biais de l’accès au septième art aux habitants du Gard et de la Lozère éloignés des villes, elles se sont employées à développer une programmation régulière sur l’année dans une salle conventionnée, validée par le CNC (Centre national du Cinéma), à la Maison du temps libre. « Auparavant, des séances ponctuelles étaient organisées, surtout l’été, proposant essentiellement des films grand public », relate Mireille Rousseau. Désormais, aux séances mensuelles s’ajoutent des événements comme Doc en Cévennes en mai et le Mois du documentaire en novembre où chaque projection est suivie d’un débat ». Elles réunissent quarante à cinquante personnes chaque fois. « L’idée force, c’est de créer des moments de rencontres et de discussions sur des sujets universels », poursuit Isabelle Mercier, « de faire découvrir un travail artistique souvent en phase avec des questions d’actualité, tel le printemps arabe l’an passé, les lois touchant l’organisation du travail cette année ».

C’est fort de cette expérience que Vialas a souhaité s’inscrire dans le festival Doc-Cévennes. Le 5 mai, deux films sont au programme à partir de 18 heures. « Pipelines, pouvoir et démocratie » d’Olivier Asselin, où sera présente Alyssa Symons-Bélanger (protagoniste du film), retrace la lutte de quatre individus face à la pollution causée par l’exploitation des sables bitumineux au Canada. « Comme des lions » de Françoise Davisse, qui sera projeté en présence de Philippe Julien, ouvrier de PSA, évoque les quatre mois de grève des salariés de PSA contre la fermeture du site d’Aulnay-sous-Bois. « Ces deux films ont une résonance plan-2010-particulière pour notre territoire. D’une part le passé industriel de nos vallées, notamment les mines, est encore très présent dans les paysages comme dans les mémoires, d’autre part les Cévenols sont très sensibles aux problématiques environnementales», explique Mireille Rousseau. « Faire venir le documentaire à Vialas, le rendre accessible à tous, interpeller, c’est ce qui nous a guidées et nous motive à continuer ».

 

Tant de films sont annoncés qu’on ne sait plus où donner des yeux. Le mieux est de s’y plonger en ligne et de se laisser guider par l’intérêt que l’on porte à telle ou telle thématique ou simplement par la soif de découverte. De nombreux temps forts en émergent : un focus sur le cinéma danois permettra de découvrir le travail d’Anders Riis-Hansen, d’Andreas Johnsen ou de Camilia Nielsson. Le cinéma québécois est aussi mis à l’honneur cette année avec, entre autres, « Le Chant des étoiles » de Nadine Beaudet ou encore « Pipelines, pouvoir et démocratie » déjà cité. Le 6 mai, Lasalle passe à l’heure chilienne, l’espace d’une soirée, avec plusieurs documentaires signés Elvira Diaz, en présence de la cinéaste, « Victor Jara n°2547 » et « Y volveré ».

Cerise sur le gâteau, Nicolas Frize  et Bill Drummond, compositeurs hors norme dont les films seront présentés au festival (2), se rencontreront le 5 mai à Lasalle pour échanger sur la composition musicale quand elle devient  lien social : une autre manière de regarder la vie et d’entendre le son. « Nous avons aussi soutenu Bien de chez nous, Affichela création d’un Master 2 « Documentaire de création », fruit d’un triple partenariat entre l’Université Paul-Valéry, la commune de Lasalle et les Ateliers Varan », informe Guilhem Brouillet. Ce cycle d’études, uniquement ouvert à la formation continue (salariés et demandeurs d’emploi), bénéficie du soutien financier de la Région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées. « Durant trois mois, en immersion totale, chacun des huit stagiaires de la première promotion a réalisé un documentaire tourné à Lasalle. Les stagiaires étaient invités à s’engager personnellement dans le choix de leur sujet et à montrer leur capacité à construire une relation avec les personnes ou les groupes qu’ils décident de filmer. Les huit films qu’ils ont réalisés seront présentés… Les spectateurs ont toutes les chances d’en croiser les protagonistes au hasard de leurs déambulations dans le village » !

 

« Un pays sans documentaire, c’est comme une famille sans photo ». L’affirmation en forme de devise sert d’exergue et de fil rouge à ce festival en Cévennes où, durant sept jours et sept soirées, vont résonner des voix d’ici et d’ailleurs, s’entremêler des images étranges ou  familières. De quoi, peut-être, ébaucher un monde meilleur. Marie-Claire Lamoure

(1) En 2013, il a réalisé « Bien de chez nous », un film participatif et citoyen tourné à Lasalle, dans lequel les habitants du village incarnent les protagonistes. Disponible en DVD.

(2)Nicolas Frize, « Au temps ». Bill Drummond, « Imagine waking up tomorrow and all music has disappeared ».

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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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Le Méliès à Montreuil, premier cinéma d’Europe

Le 19 septembre 2015, fut inauguré à Montreuil (93) le « Méliès », agrandi et rénové. Qui s’affiche, au lendemain de sa nouvelle implantation, comme le plus grand cinéma d’Europe classé « Art et essai » : six salles et 1120 fauteuils offerts aux passionnés du septième art.

 

 

Dans le vaste hall lumineux, suspendue au plafond, une gigantesque planète s’offre à la vue… Un clin d’œil appuyé au génie du cinéma qui fit de Montreuil sa terre d’élection, Georges Méliès, et à son fameux film « Le voyage dans la lune » réalisé en 1902 !
Melies2En cette mi-septembre, après une longue bataille juridique et technique, la vaste coque translucide du nouveau Méliès trône donc au cœur de ville, place Jean-Jaurès, entre la mairie et le Centre dramatique national. Un pôle culturel de grande ampleur pour cette ville de banlieue, sise en Seine-Saint Denis, au riche passé industriel et artistique, une alternative crédible et osée aux multiplexes commerciaux qui proposent popcorn et pellicules à profusion… Des tarifs attractifs, une programmation diversifiée et surtout un label « Art et Essai » qui en fait la grande originalité ! « Dans ces moments de crise, nous avons plus que besoin de la culture », déclarait Patrice Bessac, le maire de la cité ouvrière, lors de l’inauguration, « le Méliès est un flambeau de l’esprit de Montreuil et une œuvre collective ».

Et Stéphane Goudet, le directeur artistique du cinéma, de confier combien distributeurs et réalisateurs sont enthousiastes à l’ouverture de ce nouveau lieu, « ils veulent tous passer leurs films au Méliès ». Un « cinéma public », tel qu’affiché à la devanture du nouveau complexe, le plus grand cinéma « Art et essai » d’Europe, confronté à un pari osé : attirer entre 250 000 à 300 000 spectateurs à l’année pour assurer sa pérennité !

Alexie Lorca l'adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l'arrière petite-fille de Georges Méliès.

Alexie Lorca l’adjointe à la culture, Patrice Bessac le maire de Montreuil avec l’arrière petite-fille de Georges Méliès.

« Ce n’est pas gagné d’avance », reconnaît le fin connaisseur du septième art. « Nous allons être un contrepouvoir à un système qui donne la visibilité à deux films par semaine tout en en jetant quinze à la poubelle. Nous voulons toucher toutes les couches de la population, tous les publics sont bienvenus au Méliès ».

Lors de l’inauguration, François Aymé, le président de l’A.F.C.A.E., l’Association française des cinémas Art et Essai, n’a pas manqué de souligner publiquement l’enjeu de l’événement. Selon lui, un « Méliès » rénové, modernisé et aux capacités d’accueil surmultipliées contribue au renforcement des missions qu’un tel label cinématographique s’est assigné : la défense du pluralisme des lieux de diffusion cinématographique d’abord, indispensable au maintien de la diversité de l’offre de films et à l’aménagement culturel du territoire, le soutien du cinéma d’auteur ensuite, la formation des publics enfin, notamment des plus jeunes.

Six salles pour trois objectifs majeurs, le Méliès est désormais en orbite pour décrocher la lune ! Loïc Maxime
Cinéma Le Méliès, 12 Place Jean-Jaurès, 93100 Montreuil (Tél. : 01.48.58.90.13).

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Avec Jousse et Joulé, le travail à l’écran

En avant-première le 11/10/2015, le cinéma « Le Méliès » de Montreuil (93) projette « C’est quoi ce travail ? » de Luc Joulé et Sébastien Jousse. Après « Cheminots« , un second film où chacun est invité à dire son travail, les salariés d’une grande usine d’automobiles comme le compositeur Nicolas Frize en immersion au cœur des ateliers.

Chantiers de culture se félicite d’ouvrir ses colonnes aux deux réalisateurs. En attente des réactions, remarques ou critiques de chacun après projection. Yonnel Liégeois

 

 

 

« L’enfer des vivants n’est pas chose à venir ; s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »
Italo Calvino, in « Les Villes Invisibles »

 

 

Film après film, notre recherche cinématographique semble nous ramener à cette obstination de plus en plus affirmée : filmer le travail vivant.

À travers cet acte de donner à regarder et écouter le travail en train de se faire – ici la production d’une usine d’emboutissage et la création musicale d’un compositeur – nous cest-quoi-ce-travail-imagecherchons à rendre sensible une lutte, qu’individus travaillant ou aspirant à l’être, nous partageons tous. Une lutte authentique, plus ou moins consciente, qui nous pousse à toujours vouloir mettre de nous-mêmes dans le travail. Aussi rébarbatif soit-il.

Une obstination très humaine, qui ne se résume pas à bien faire son travail ou à chercher à s’y sentir bien. Plutôt une inclination naturelle à faire les choses à notre façon, à trouver nos espaces de liberté, même dans les tâches les plus prescrites, d’investir la part de soi qui donne du sens. Au travail, au-delà d’y « gagner sa vie », nous voulons d’abord exister. Sans ce périmètre intime et « intouchable », le travail n’est plus alors qu’une coquille vide, un moyen de subsistance mortifère, un temps hors du temps, moment de vie hors de la vie.

Film après film, nous constatons une organisation du travail qui nie délibérément cette part vivante. Une fiction totalitaire qui, sous couvert de rationalité et d’impératifs de production, vide le travail de sa substance véritable. Aucune catégorie professionnelle n’y échappe.

En nous focalisant sur cette lutte, nous ne cherchons pas à éluder d’autres combats. Pendant les trois années de notre séjour, nous avons beaucoup discuté avec les salariés de l’usine. Malgré leurs efforts, les concessions, les résistances, leur inquiétude est grande sur la pérennité de l’activité.
Cette réalité sociale transparaît au fil des témoignages du film, mais elle n’en est pas le sujet. Pas plus que les difficultés pourtant réelles et quotidiennes de Nicolas Frize à faire vivre sa structure de création artistique. Le travail ne va pas de soi dans les usines. Pas plus que dans la musique contemporaine ou le cinéma documentaire de création.
Alors pourquoi s’obstiner à filmer le travail vivant alors que sa mise à mal semble partout à l’œuvre ?

cest-quoi-ce-travail-image_1Comme Italo Calvino qui cherche « au milieu de l’enfer ce qui n’est pas l’enfer », nous pensons qu’en filmant, en disant, en écrivant, en chantant le travail vivant, en le discutant publiquement, nous le rendons, peut être, plus difficile à tuer, nous offrant même l’opportunité de le réinventer.

C’est en tout cas l’occasion de se réapproprier collectivement cette part de nous-mêmes qu’est le travail vivant et d’y trouver, parfois de manière inattendue, une culture partagée. C’est pourquoi nous voulons donner à la sortie du film dans les salles de cinéma, la dimension d’un acte culturel, le point de départ d’une rencontre, d’une nouvelle parole plurielle et commune. Une parole vivante. Luc Joulé et Sébastien Jousse

Sortie nationale le 14/10/2015

 

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Marche ou rêve, ou chante…

Ils sont cinéaste, chanteur ou musicien… De Cyrielle Blaire au World Kora Trio, de Brel revisité aux Nuits de Champagne 2014 à Pierre Lebelâge, un même souffle les anime : par l’image, la musique ou la chanson, donner à voir autrement le monde.

 
Ils sont peut-être sans papiers, mais pas clandestins : ils travaillent, payent leurs impôts, cotisent à la Sécurité Sociale ! Dans de nombreuses villes de France, en particulier à Paris, ils sont des milliers à trimer du soir au matin. Pour un salaire de misère, la peur au ventre, engagés en toute connaissance de cause par des employeurs peu regardants sur l’authenticité des documents présentés à l’embauche… Ils sont asiatiques ou africains, ils squattent les arrière-cuisines des restaurants, les chantiers du bâtiment, les agences d’intérim. marche1Jusqu’au jour où ils relèvent la tête, affichent leur dignité, décident la grève à leurs risques et périls d’une expulsion, réclament de vivre ici parce qu’ils bossent ici !
C’est la grande force du film de Cyrielle Blaire, « Marche ou rêve », diffusé le 15/04 sur la chaîne Télé Bocal : raconter avec force émotion la naissance d’un mouvement, le passage de l’individuel au collectif ou de l’ombre à la lumière ! La jeune journaliste et cinéaste a planté micros et caméra dans l’espace confiné de l’association « Droits devant », là où chacun peut trouver chaleur, écoute. Là où chacun, surtout, peut trouver une voix rassurante face à la complexité de son dossier administratif en vue d’une régularisation… Et de paroles échangées au café partagé, de piquets de grève en puissant mouvement revendicatif, le film tisse le long chemin vers la liberté et la dignité, des premières manifestations en 2008 jusqu’en juin 2010 où l’éphémère « ministère de l’immigration » se résout enfin à adoucir la circulaire Besson et à garantir un titre de séjour provisoire à tout travailleur déposant son dossier en préfecture ! Des images fortes, sensibles et émouvantes, des paroles pleines d’espoir et de détermination qui ne sont pas sans rappeler celles de l’écrivain italien Erri De Luca, scandalisé par les drames sur les plages de la péninsule et se refusant à mettre un « condom » à l’Europe !

Cette richesse que l’on veut partager entre Nord et Sud, elle se fait justement entendre dans les sons mêlés de la kora malienne de Chérif Soumano et du violoncelle électrique américano-parisien d’Eric Longsworth… Avec David Mirandon aux percussions, le « World Kora Trio » nous offre un explosif exemple de couleurs et sons métissés. marche2De la musique tout à la fois populaire et savante, guillerette et nonchalante, où l’on se prend à croire vraiment que frétille « Un poisson dans le désert » tant les notes nous transportent en un ailleurs où chacun conquiert le droit de rêver au possible, ici dès maintenant : un monde partagé, le noir et le blanc à égalité ! Un régal musical, où le plaisir pointe avec la même intensité à l’écoute du répertoire du grand Jacques, Brel de son nom, revisité par les 850 choristes du Grand choral des Nuits de Champagne 2014… Un moment grandiose à réécouter dans une édition de superbe facture où se mêlent aussi les voix de Clarika, Yves Jamait et Pierre Lapointe ! « 850 personnes qui chantent, on sait qu’on aura une émotion, mais on se fait quand même choper », confesse Jamait sous sa casquette. Impossible de ne point partager semblable sentiment quand près de 900 voix reprennent en chœur « Ne me quitte pas », « La fanette » ou bien encore « Ces gens là » : touché en plein cœur !
Et pendant que l’un s’en revient de Vesoul, un autre nous entraîne dans sa tour de « Babel » où chacun, « Arabe-Congolais-Turc-Chinois-Italien-Espagnol », tente de tuer le temps entre voisins… De sa voix presque fluette, juste posée sur quelques cordes de Thierry Garcia et autres troubadours, marche4Pierre Lebelâge nos conte la vie au quotidien. Celle de la dame pipi, d’un « con comme la une » dans le Vaucluse, du « cas Sandra » gisant sur le carreau… « A une époque où une majorité d’auteurs se complait à se contempler le nombril, lui nous parle des gens, de leurs peines et de leurs joies, de leur beauté et de leurs travers », commente le parolier et fin connaisseur Claude Lemesle.
De la belle ouvrage, qui célèbre avec de bien jolis mots sa « Métisse ». Un laissez-passer pour tous les sangs mêlés, avec ou sans papiers ! Yonnel Liégeois

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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En voyage avec Léo Ferré

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

C’est une belle matinée. Le soleil qui joue lestement avec les nuages laisse  deviner qu’au dehors l’air est léger. Le printemps semble précoce, à cette date on le sait fragile. Qu’importe, puisque la radio diffuse une joie dansante dans la pièce où je suis, la rendant plus spacieuse encore. Sur l’écran bleu de l’ordinateur, lecture matutinale du  courrier numérisé de la nuit.

Sandra Aliberti m’annonce qu’elle reprend son spectacle  « Des voyageurs dans ta voix… Ferré ». Gérard Astor, en passe de quitter la direction du théâtre Jean-Vilar de Vitry (94) a eu  la bonne idée de l’accueillir le samedi 22 mars, pour le printemps justement. Matinée chantante donc. En juillet 2013 à Avignon, j’ai entendu Sandra Aliberti chanter Ferré. C’était le soir de mon arrivée, Sandra ouvrait la programmation du Festival au Théâtre de la Rotonde. Plein de choses m’attachent à ce lieu, me disposent à accueillir effectivement  de nouvelles interprétations des chansons de Ferré : état d’esprit et ferré1esprit du lieu. Accords. Je ne connaissais pas Sandra mais j’étais  préparé à une telle rencontre et à la  découverte du spectacle qu’elle donnait avec sa formation, « La compagnie la Canopée » : Bertrand Ravalard au piano, Lionel Mendousse au violon. Ce fut effectivement une bien belle chance de les entendre, ce soir là !

 Nous étions  hors les murs,  en dehors des atmosphères festivalières enfiévrées qu’on ne cachera pas aimer aussi. On peut avoir plusieurs fidélités.  Ce théâtre doit son nom d’être situé précisément derrière la rotonde SNCF, entre ses bâtiments annexes et  les cités cheminotes qu’il  jouxte. Pour tout dire, c’est dans un  lieu un peu improbable pour le commun que les cheminots, avec leur comité d’entreprise, ont construit leur salle. Leur salle qui se met en juillet à l’horloge d’Avignon.

Beaucoup se perdent pour arriver là. C’est toujours fléché à la hâte et mal fichu. On dirait que c’est fait pour ceux qui … connaissent déjà ! On a beau pourtant y être allé plusieurs fois, chaque année on s’égare ! Déjà, à la sortie d’Avignon, au sud, il faut prendre la bonne porte pour, en prolongement de la rue Guillaume Puy, suivre la rue Pierre Semard ! Il faut accepter ensuite, c’est déjà un peu loin, d’errer  un peu dans le labyrinthe  des logements ouvriers encore sous la lourdeur d’un après-midi qui s’achève péniblement.  Mise à l’épreuve nécessaire, sorte de parcours initiatique. La colère s’apaisera lorsque l’on débouchera enfin, presque par surprise, sur un espace qu’on découvre d’emblée comme cordial, à proximité des voies de chemin de fer…

Le lieu prend les dimensions du rêve, le regard s’ouvre à l’emprise d’un vaste ciel, l’air circule. On est là dans une partie de campagne, un peu friche, et avant d’arriver on n’imaginait vraiment pas découvrir un havre si vite familier. Le soleil décline lentement, dilatant par l’effet des ombres un espace pourtant déjà large. On est déjà à la fraiche, bientôt les épaules se couvriront d’un gilet jeté sur l’épaule.

Le travail, dans toutes ses dimensions sociales, de luttes, de loisirs, de plein-air, de fête, de tchatche à n’en plus finir, offre là une belle scénographie et une instructive leçon de sociologie ouvrière. Bien sûr, il y a une buvette tenue par les cheminots ! Autour des tables, des enfants jouent. Peu de lieux condensent, pour moi, tant d’impressions et d’images reçues de la sensibilité des films de Renoir. Sans doute d’être en Provence ouvrière joue aussi.

Tiens en voilà un film de Renoir, par exemple, qui me vient à l’esprit, par associations d’images, en rédigeant cette feuille volante, qu’il nous faudrait revoir aujourd’hui, ce « Déjeuner sur l’herbe » où nos ouvriers et techniciens, regroupés peut-être avec leur comité d’entreprise, sont partis camper un week-end. En ce temps, le camping sauvage est encore assez facile à la proximité des villages provençaux.  Renoir. On est en  1959… Les comités d’entreprise ont alors une quinzaine d’années.  Le film dit bien sûr, également, d’autres choses.  Pourtant  en filigrane, ce soir de juillet, lorsque je vois les corps, les attitudes, lorsque j’entends les intonations, les parlures, ce sont de semblables histoires qui sont ici pour moi  palpables. Un lieu porte en lui tout un univers social.

Ferré3Ce soir-là, c’est par la voix de Sandra Aliberti qu’Éros nous entraine. Le « public », là, est déjà constitué dans son identité sociale. Il fait peuple. Peu sont à ne pas se connaitre. Cela s’entend dans le bruissement de la salle quand elle s’installe, aux interpellations qu’on se lance d’un bout à l’autre, les nouvelles qu’on s’échange les uns des autres.

Cette salle familière et bondée, on peut la penser comme acquise à l’artiste, mais un public acquis  n’est pas un public gagné d’avance. Tout le contraire, il peut justement être déçu s’il ne trouve ce qu’il attend trop ! Elles reviennent  tellement vite aux lèvres ces chansons interprétées par Léo Ferré dont il est l’auteur, parfois avec Jean-Roger Caussimon ou Aragon. On croit connaitre la chanson ! Eh bien non précisément, Ferré n’en a pas épuisé les voix possibles.  D’autres voyages sont envisageables et Sandra s’appuiera sur bien d’autres ressorts pour nous  dépayser, nous emmener précisément en voyage dans un univers connu mais pourtant qu’on reconnait mal d’emblée sur ses propres lèvres.Jusqu’à ce qu’elle nous en fasse découvrir des sens et  enchantements insoupçonnés.

FerréSandra Aliberti a un respect profond pour son public. C’est le moins, direz-vous, pour une artiste, de respecter son public. Toutefois, on a le droit d’avoir des  amitiés particulières, de trouver chaque fois avec sa salle une complicité nouvelle, inédite. Cette attention, on la lit dans son regard et on sent la présence, avant même qu’elle entonne la première note, pour imposer d’abord un silence disposant à l’écoute attentive. Il n’est pas évident de chanter Ferré, trop souvent on le plagie sans justement l’interpréter. Trop souvent, nous en avons souffert. La chose pas facile. Précisément, en nous prenant  par la main,  avec confiance elle saura nous transporter, nous  déshabituer, déconstruire et renouveler notre écoute de Ferré. Ce soir-là, elle a su déstabiliser, en douceur, intelligemment, son public, reconquérir en quelque sorte la salle en déhanchant musiques et chansons de Léo.

SandraSandra Aliberti ne fait pas du Ferré, elle en révèle  des choses cachées, secrètes, des subtilités, des malices qui sont bien sûr chez Ferré mais comme masquées et qu’on n’y entendait pas. Elle semble nous dire « vous n’y êtes pas, vous êtes lourds, les amis, c’est sensuel, plus fin encore. Plus subtil. Lâchez prise. Vous êtes patauds, laissez-là vos godillots, chaussez vos souliers de danse. Allez, swinguer… ».  Elle allège. On aime Léo Ferré mais pourtant, chez lui la grandiloquence, l’assurance parfois, pointent le nez et peuvent agacer. Surtout d’ailleurs chez ceux qui, en  l’imitant, grossissent le trait de  l’icône stéréotypée de l’anarchiste qu’ils ont contribué à figer. Sandra Aliberti rend les choses simples, n’enlève rien à la force, à la virilité même de Ferré, au contraire elle la montre là où on ne l’entendait, là où on ne l’attendait pas. Pas comme cela du moins. Cette fragilité m’enchante. Sandra est belle. J’ai aimé, beaucoup aimé. Dès le récital fini, elle vient vivement à la rencontre de la salle avec ses deux musiciens. On sort, la nuit est étoilée. Un ami me ramène en voiture au centre d’Avignon. On fredonne. Jean-Pierre Burdin

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Yolande Moreau, une femme de géant

Bleu-vert, telle est la couleur des yeux de Yolande Moreau ! Comme la couleur de la moquette ou des papiers qu’elle projette d’installer dans la maison de “ Quand la mer monte ” ! Il est difficile de ne pas tomber sous le charme de la grande dame, tant elle respire la spontanéité. Prix Louis Delluc en 2004 pour son premier film, deux César en 2005, l’actrice est restée égale à elle-même : simple et naturelle.

 

 

 

“ Quand la mer monte ” ? Un film impressionniste, sensible et poétique, à l’image de la petite fille native de Bruxelles, nourrie de cette double culture familiale, flamande yolande1pour la maman et wallonne pour le papa… Une enfance dans un milieu quelque peu strict, une éducation pour le moins “ dirigée ” dans un pensionnat religieux, une adolescence rebelle et “ assez tumultueuse ”, autant de facteurs qui vont façonner l’imaginaire de la gamine. “ Mon rêve, à l’époque ? Sortir avec des garçons mais comme j’étais assez tenue à la maison, j’ai passé beaucoup de mon temps à lire de la poésie et faire de la peinture. Autant de choses que je retrouverai plus tard ”. Suivront ensuite les cours de théâtre à l’Académie, puis le théâtre expérimental dans les années 70… “ En 68, moi -aussi je me prenais pour une rebelle contre la société de consommation, c’est plus tard que l’on relativise ”.

Deux naissances, une fille et un garçon, des petits boulots pour vivre puis à nouveau le théâtre, pour enfants… “ Plusieurs années, j’ai travaillé au Théâtre de la Ville à Bruxelles où ma sœur aînée exerçait déjà son métier de comédienne. Déjà là, je n’avais pas les rôles de princesse, plutôt un emploi de comique ”. Elle y fait des yolanderencontres extraordinaires, celle de Zouc et du clown tchèque Bolleck. Yolande Moreau le reconnaît, elle est le fruit d’un parcours atypique, nourrie au “ Lagarde –Michard ”, ce manuel scolaire de littérature qui rythmait aussi les cours des lycéens belges. Chez elle, pas de référence spontanée aux grands auteurs du répertoire, le théâtre de l’époque elle le trouve même plutôt “ poussiéreux ” … Le grand saut, sur les traces aussi célèbres que Brel le grand Jacques, il se produit dans les années 80. À son arrivée à Paris… “ Je m’inscris au cours de Philippe Gaulier, un ancien de l’école Lecoq… J’adore ce mec, j’adore ses cours et ce que j’entrevois alors du théâtre : la comedia dell’arte, le masque… Je découvre une autre liberté de parole, l’écriture. Je me mets à écrire, à arpenter les rues et fréquenter les bistrots avec mon costume et mon masque. C’est ainsi que naît en 1982 “ Une sale affaire, du sexe et du crime ” : avec un culot monstrueux, en faisant confiance à des touts petits riens, je capte l’attention du public. C’est comme avec vous en ce moment, j’aime bien passer ainsi du coq à l’âne, du théâtre au cinéma, tricoter la vie en y mettant cette indispensable petite part de rêve ”.

Le film “ Quand la mer monte ” est à l’image de ce tricotage dont raffole la belle Yolande. “ Dries porte un géant sur ses épaules, moi le masque sur ma figure… Lui règle ses comptes dans la vie, moi j’en règle d’autre sur scène. Deux univers qui yolande2n’auraient jamais dû se rencontrer… Avec le film et le spectacle qui a suivi, j’ai fait en quelque sorte mon “ deux en un ”, comme le shampoing ! ”. Comme pour le shampoing, la comédienne aime bien ce qui “ mousse ” entre les mots, toujours en réserve de ce qui relève du bavardage, elle préfère un “ cinéma d’images ”.

Avec son compère Gilles Porte, elle avait le pressentiment d’avoir fait un bon film, mais elle ne s’attendait pas à un tel succès ! Consciente d’appartenir à une famille artistique, celles des Deschiens en particulier, mais refusant de se laisser étiqueter, fière d’être Belge et de ses racines, amoureuse de cette région du Nord qui lui est familière mais n’envisageant toujours pas de prendre la nationalité française ! “ J’aime cette région au passé ouvrier où se niche un vrai sens des autres, celui de la fête et du bistrot. Le café n’est pas un endroit glauque, c’est un lieu où souvent on refait le monde ”. Yonnel Liégeois

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