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Nicolas Mathieu, la colère d’un écrivain

Au lendemain de l’usage du 49-3 pour l’adoption de la réforme des retraites, l’écrivain Nicolas Mathieu a partagé ses réactions sur les réseaux sociaux. Un texte de l’auteur de Leurs enfants après eux, prix Goncourt 2018, dont Chantiers de culture relaie la publication.

« De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien »

Aujourd’hui, à l’issue de cet épisode lamentable de la réforme des retraites, que reste-t-il d’Emmanuel Macron, de ce pouvoir si singulier, sorti de nulle part, fabriqué à la hâte, « task force » en mission libérale qui a su jouer du rejet de l’extrême droite et de la déconfiture des forces anciennes pour « implémenter » son « projet » dans un pays où si peu de citoyens en veulent ? Que reste-t-il de ce pouvoir, de son droit à exercer sa force, à faire valoir ses décisions, que reste-t-il de sa légitimité ?

Bien sûr, au printemps dernier, des élections ont eu lieu, des scrutins ont porté un président à l’Élysée, des députés à l’Assemblée, une première ministre a été nommée, un gouvernement mis en place. Tout cela a été accompli dans le respect de la loi. Les institutions ont fait leur lourd travail de tri, d’établissement, et assis sur leurs trônes ces maîtres d’une saison.

Bien sûr la République est toujours là, avec ses ors, son ordre vertical, sa police, son droit, ce roi bizarre à son sommet, une Constitution qui exécute ses caprices, des fondations qui plongent dans deux siècles et demi de désordres et de guerres civiles. La machine tourne, légale, indiscutable aux yeux des juristes, chaque rouage à sa place, placide sous le drapeau.

Mais la légitimité, elle, n’est pas d’un bloc.

Elle se mesure, se compare, se soupèse. Que dire d’un président élu deux fois mais sans peuple véritable pour soutenir sa politique de managers, de faiseurs de fric et de retraités distraits, son régime de cadres sup et de consultants surpayés, un président élu deux fois avec les voix de ses adversaires, qui l’ont moins soutenu qu’utilisé pour faire obstacle au pire, un président qui n’a même pas eu droit à un quart d’heure d’état de grâce en 2022 ?

Que dire d’une Assemblée sans majorité, arrivée un mois plus tard et qui dit à elle seule, par ses bigarrures, toute la défiance d’un pays, le refus large, immédiat, d’un programme, et des lemmings présidentiels qui s’étaient largement illustrés pendant cinq ans par leur suivisme zombique et un amateurisme qui aura été la seule vraie disruption de leur mandat ?

Que dire d’un gouvernement qui porte des réformes auxquelles il croit à peine, qu’il fait passer au forceps du 49-3, qui cafouille et s’embourbe, infoutu de discipliner ses troupes, incapable d’agréger les alliés qui lui manquent ?

Que dire de ce pouvoir assis sur une noisette d’assentiment et qui gouverne comme après un plébiscite, méprise les corps intermédiaires, les salariés, l’hôpital, l’école, reçoit en pleine crise sociale Jeff Bezos pour le médailler alors qu’il ne daigne pas entendre ceux qui l’ont porté là ?

Ce pouvoir, qui ne peut considérer le bien commun qu’au prisme de la performance collective, qui a substitué les nombres aux vies, qui confond dans sa langue de comité exécutif le haut, le bas, la droite, la gauche, le prochain, le lointain, qui ment sans honte et croit tout surmonter en « assumant », ce pouvoir est légitime comme la terre est plate, c’est-à-dire relativement à la place d’où on le regarde. Il est légitime comme je suis zapatiste, c’est-à-dire fort peu. Il est légitime comme Nixon après le Watergate, c’est-à-dire de moins en moins. Il est légitime mécaniquement, en vertu des textes et de la solidité de nos institutions, mais il a perdu ce qui donne vie à la vraie légitimité politique en démocratie : un certain degré d’adhésion populaire.

Et ce dernier passage en force, ce 49-3 qui était prétendument exclu, s’il ne l’empêche pas de demeurer en place et de mener ses politiques, achève de le discréditer tout à fait.

De ce pouvoir, nous n’attendons désormais plus rien. Ni grandeur, ni considération, et surtout pas qu’il nous autorise à espérer un avenir admissible. Nous le laissons à ses chiffres, sa maladresse et son autosatisfaction. Plus un décret, une loi, une promesse ne nous parviendra sans susciter un haussement d’épaules. Ses grandes phrases, ses coups de menton, nous n’y prendrons plus garde. Ce pouvoir, nous le laissons à ses amis qu’il sert si bien. Nous lui abandonnons ses leviers, qu’il s’amuse. Son prestige n’est plus et nous avons toute l’histoire pour lui faire honte.

Pourtant, malgré la consternation que nous inspire la situation actuelle, on rêve d’attraper par le bras un député ou une sénatrice, un directeur de cabinet ou une ministre, pour lui demander, dans un couloir, dans un murmure, un regard :

Vous rendez-vous compte ? Êtes-vous seulement conscients de ce que vous avez fait ? Savez-vous quelle réserve de rage vous venez de libérer ?

Avez vous pensé à ces corps pliés, tordus, suremployés, qui trimeront par votre faute jusqu’à la maladie, jusqu’à crever peut-être ? Avez-vous pensé au boulevard que vous avez ouvert devant ceux qui prospèrent sur le dépit, la colère, le ressentiment ? Avez-vous songé à 2027 et aux fins de mois dans les petites villes, les quartiers, aux électeurs hors d’eux et aux amertumes meurtrières, au plein d’essence et à la difficulté d’offrir des vacances à ses gosses, à ces gens si mal soignés, à ces enfants qui ne seront ni médecins ni avocats parce qu’en première ils n’ont pas pris la bonne option ?

Ces femmes dans les hôtels qui récurent les chiottes et font les lits, ces ouvriers en trois-huit, ces conducteurs en horaires décalés, les routiers, les infirmières, les assistantes maternelles, celles et ceux qui font classe à des enfants de 3, 4 ou 5 ans, les petites mains dans les papeteries, les employées dans leurs open spaces, stressées jusqu’à la moelle, déclassées par chaque nouvelle génération qui sait mieux le numérique et la vitesse, les hommes qui mourront tôt et leurs veuves, ces copains aux yeux lourds qui trinquent au bistrot après douze heures de taf, en bleu de travail, de la peinture ou du cambouis sur les pognes, et les femmes qui prennent le plus cher, une fois encore, parce que mères, parce que femmes, ces milliers de gens qui font des cartons dans les entrepôts Amazon, y avez-vous pensé ?

Avez-vous vu que, comme vous, ils n’ont qu’une vie, et que leurs heures ne sont pas seulement les données ajustables d’un calcul qui satisfait votre goût des équilibres et les exigences arithmétiques des marchés ? Savez-vous qu’ils vont mourir un peu plus et de votre main et qu’ailleurs, l’argent coule à ne plus savoir qu’en faire ? Avez-vous pensé à ce monde sur lequel vous régnez et qui n’en pouvait déjà plus d’être continuellement rationné, réduit dans ses joies, contenu dans ses possibilités, contraint dans son temps, privé de sa force et brimé dans ses espérances ? Non, vous n’y avez pas pensé. Eh bien ce monde-là est une nappe d’essence et vous n’êtes que des enfants avec une boîte d’allumettes. Nicolas Mathieu

La démocratie sur des braises

En écho à ce cri de colère de Nicolas Mathieu, dans les hauteurs du pouvoir coupé du peuple, il arrive que la raison perde la raison, écrit Éric Fottorino, le directeur de publication du 1 Hebdo. Au fil des pages, une analyse fort lucide et pertinente de l’état de notre démocratie au lendemain de l’usage du 49-3 sur la réforme des retraites. Déraisonnable, Chantiers de culture vous invite à lire, en date du 22/03, le numéro 439 (3€20) de cet original hebdomadaire.

Ce même jour, le 22/03, le quotidien Libération publie une lettre ouverte adressée au président de la République : un collectif de près de 300 personnalités et professionnels de la culture demandent le retrait immédiat de la réforme des retraites. Parmi les signataires, Juliette Binoche, Romane Bohringer, Isabelle Carré, Corinne Maserio, Abd Al Malik, François Morel, Cédric Klapisch et Jean-Pierre Darroussin affirment leur opposition au texte : « Vous avez choisi de faire passer en force une réforme des retraites injuste, inefficace, touchant plus durement les plus précaires et les femmes, rejetée par l’immense majorité de la population (…) En plus des appels intersyndicaux, il est temps de dire que nous sommes opposé-es à cette réforme et à la méthode du passage en force par le 49-3″. Yonnel Liégeois

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Sabine Weiss, une photographe bienveillante

Immense photographe, Sabine Weiss est décédée le 28 décembre 2021. Un documentaire, Le siècle de Sabine Weiss, est à voir le 24/03 sur France 5. D’origine suisse, naturalisée française en 1995, elle était la dernière figure de la photographie dite « humaniste ». Pendant  plus de cinquante ans, avec l’œil infaillible d’un témoin bienveillant, l’artiste a saisi la vie de ses contemporains.

Née en Suisse entre les deux guerres, petite femme mais grande photographe, Sabine Weiss a découvert très jeune son goût pour la photographie. Elle apprend son métier en trois ans à l’atelier Boissonas de Genève. Mais savait-elle qu’elle pourrait en vivre lorsqu’elle monte à Paris à la fin des années 40 ? « On ne pensait pas à l’argent à l’époque, je me suis installée avec un copain dans un petit atelier qu’on louait pour une bouchée de pain », confie-t-elle à l’hebdomadaire La Vie Ouvrière, il y a quelques années, lors d’une rétrospective de son œuvre à la Maison Européenne de la Photographie.

Peu de femmes exerçaient alors cette activité. Avantage ou handicap ? « Je ne savais pas s’il y avait d’autres femmes photographes, je ne fréquentais pas ce milieu, je travaillais beaucoup… Je n’avais pas le temps ». En 1952, la rencontre avec Robert Doisneau au magazine Vogue sera décisive. Il la présente à Raymond Grosset, directeur de la prestigieuse agence Rapho, à laquelle sont également associés les noms d’Izis, Willy Ronis, Edouard Boubat et Janine Niepce. « Presque tous mes sujets pour Vogue, et les revues étrangères pour lesquelles je travaillais (Time, Life, Newsweek, Esquire…) étaient en couleur ». En fait, ces portraits et instants de vie en noir et blanc, volés avec amour, représentaient pour elle plutôt « des récréations, lorsque j’avais fini mon travail de commande, ce qui explique la présence de nombreux clichés pris le soir et la nuit après ma journée de prises de vues ».

Après avoir sillonné le monde pendant plusieurs décennies, déjà octogénaire mais toujours dévorée de curiosité et pas prête à poser son sac, elle entreprend en 2008 un périple en Chine sur les traces d’une autre femme exceptionnelle, l’exploratrice et écrivaine Ella Maillart. Très ouverte sur le monde et les arts, elle traverse la seconde moitié du vingtième siècle dans une grande complicité affective et artistique avec son mari le peintre Hugh Weiss. Experte des lumières de studio sophistiquées, les monde de la pub et de l’entreprise se la sont arrachée également (les banques, Pathé Marconi, l’Otan, l’OCDE…). Elle n’en excelle pas moins à maîtriser les subtilités de la lumière naturelle, ce sera même l’une des marques de fabrique de ses photos plus personnelles : clarté vacillante des bougies, réverbères, clair-obscur des églises ou phares de voiture seront autant d’alliés pour saisir un regard, un geste émouvant ou simplement la vie qui passe.

Comme ses contemporains et amis Doisneau et Ronis, autres témoins bienveillants de leur époque, l’humain est au centre de son œuvre notamment dans ce Paris d’après-guerre ni bétonné ni aseptisé, avide de jouir de la liberté retrouvée, où règne encore une vraie mixité sociale,. Elle s’intéresse  particulièrement aux gens modestes et aux esseulés qu’elle révèle avec sa douce acuité….  Il était facile à l’époque d’immortaliser un sourire furtif, un chagrin ou n’importe quelle scène de la vie quotidienne sans que personne n’en prenne ombrage. Cela a bien changé comme en témoigne cette anecdote racontée à une journaliste de Télérama. « Il y a quelques années, j’étais assise sur un banc du parc André-Citroën à regarder des enfants qui se faisaient surprendre par les jets d’eau. Puis j’ai sorti mon appareil, un type est venu et m’a interdit de prendre des clichés. Il  a rameuté les gardiens et, moi qui suis une dame déjà âgée, ils m’ont interrogée, demandé mes papiers ! ».

Ses clichés témoignent en tout cas d’une époque bénie pour les photographes. Avant les affres d’un droit de l’image invasif et de sa cohorte d’interprétations abusives à but très lucratif. Chantal Langeard

Le siècle de Sabine Weiss : un documentaire de Camille Ménager, le 24/03 à 22h45 sur France 5. Disponible jusqu’au 03/05 sur france.tv.

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Retraite et travail, les deux à repenser

À l’heure du débat houleux sur les retraites, de nombreuses voix tentent de déplacer le curseur. Parmi elles, économistes et sociologues, syndicalistes et chercheurs… Parue dans le quotidien Le Monde, la tribune de Pierre-Olivier Monteil, philosophe et enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL.

Le débat sur les retraites a notamment fait émerger l’idée que le problème de fond était moins le projet de réforme que le travail lui-même. Pour une proportion croissante de salariés, ce dernier est aujourd’hui synonyme d’insatisfaction et de manque de sens. En attestent les manifestations de désengagement que sont l’absentéisme, le turnover [le départ et l’entrée de personnel], la démotivation face à des conditions d’exercice difficiles, les difficultés à recruter… Il n’y faut voir aucune « paresse », mais une critique en actes du travail que l’on fait, au nom de celui que l’on aime. Les salariés ne se résignent donc pas sans aigreur à occuper – parce qu’il faut bien vivre – un emploi essentiellement alimentaire.

Sous ce prisme, le départ à la retraite leur apparaît comme le moment de la « grande compensation » où l’on solde les comptes. D’un côté, c’est la légitime exigence de justice évoquée à propos de l’inégale durée de cotisation, rapportée à l’inégale espérance de vie. De l’autre, on peut cependant se douter que, pour le plus grand nombre, le compte n’y sera jamais. Car, quelles qu’en soient les conditions, comment la pension pourrait-elle remplacer ce qui n’a pas de prix, c’est-à-dire un travail sensé et épanouissant ? L’opposition à la réforme recouvre, à cet égard, un débat escamoté jusqu’ici. Celui qui oppose les partisans d’un signal de « bonne gestion » à adresser aux marchés et les tenants d’une certaine idée de la solidarité qui, à la suite du sociologue Marcel Mauss (1872-1950), considèrent les pensions comme un contre-don versé par la nation à ses retraités, en réponse au don qu’ils ont fourni quand ils étaient en activité.

Le sentiment d’être utile

Ce clivage entre raison gestionnaire et reconnaissance symbolique recoupe celui qui oppose, dans la sphère du travail, culture du résultat et éthique du métier, capitalisme prédateur et aspiration à donner de soi. On comprend, dès lors, l’amertume de ceux que l’argumentaire gouvernemental contraint de se soumettre à une logique qui, à leurs yeux, détourne de l’essentiel. En même temps que la retraite, c’est donc le travail qui est à repenser, en sorte qu’il soit gratifiant en tant que tel et permette, en définitive, une activité qui humanise. Après tout, travailler consiste à produire, certes, mais ce faisant, c’est aussi nous-mêmes qu’en travaillant nous produisons.

À ce titre, le travail devrait favoriser l’autonomie, à l’opposé du néo-taylorisme qui désapprend la responsabilité. Il pourrait être une expérience qui prépare au vivre-ensemble en privilégiant la commune appartenance à l’équipe, au métier, à la société, au lieu de la concurrence et de l’individualisation à outrance qui dissolvent les solidarités. Il devrait accréditer chez chacun le sentiment d’être utile, en permettant le travail bien fait et le sentiment du devoir accompli, aujourd’hui empêchés par l’obsession du chiffre. Une contribution majeure à cet égard peut être celle d’un management exerçant sa mission loyalement, au lieu de privilégier l’évitement en se dissimulant dans des dispositifs anonymes d’inspiration productiviste (production à flux tendu, numérisation…).

Réhabiliter le travail conduirait en outre à considérer les salariés pour ce qu’ils sont, à savoir des apporteurs en travail, à l’égal des apporteurs en capital que sont les actionnaires. Car, si ces derniers sont propriétaires de la société commerciale, ils ne le sont pas de l’entreprise, qui repose sur la double contribution du capital et du travail. C’en serait alors fini du regard suspicieux porté sur les salariés, jugés toujours trop coûteux et pas assez performants.

Simple variable d’ajustement

Ces perspectives pourraient sembler doucement utopiques et, de toute façon, hors de portée d’un gouvernement quel qu’il soit, puisque relevant du pouvoir d’organisation de l’employeur. Mais il n’en est rien. Car la loi Pacte de 2019 prévoit déjà la possible présence de représentants des salariés aux côtés de ceux des actionnaires au sein des conseils d’administration. Il suffirait d’y ajouter qu’ils le sont à parité, comme le prévoit la codétermination qui se pratique en Allemagne dans les entreprises privées de plus de 2 000 salariés. Cette réforme introduirait un souffle nouveau dans le monde du travail. Elle aurait en effet pour conséquence que les salariés, devenus copropriétaires, ne sauraient être traités comme une simple variable d’ajustement. Cela conduirait le management à une conversion du regard qui le porterait à s’intéresser aux réalités concrètes de leur engagement et à mettre au rancart la pédagogie sommaire qui croit pouvoir l’acheter avec de l’argent. Même le plus ignorant des jardiniers sait que les plantes ne poussent pas qu’en les arrosant, mais qu’il y faut aussi de l’engrais, un bon terreau, de l’ensoleillement… et de l’amour.

Nombre de ces préoccupations se retrouvent aujourd’hui dans ce qu’on appelle les « organisations apprenantes ». Des entreprises efficientes parce qu’elles savent que l’énergie qui lance dans l’action ne réside pas dans le formalisme des process, mais dans l’informel de relations que l’on entretient avec plaisir. Au total, si les ressorts du travail humain étaient seulement compris, la retraite ne serait plus attendue par les salariés comme une sorte d’indemnisation et une forme de revanche, mais comme le moment de se reposer de la saine fatigue d’une vie professionnelle accomplie.

Pour l’heure, nous en sommes loin. Remplacer la reconnaissance symbolique par de l’échange monétaire est économiquement très coûteux. L’efficience requiert une part de gratuité, ce que la raison gestionnaire a bien du mal à admettre. Que nos réformateurs l’entendent et se montrent un peu plus raisonnables, est-ce réaliste ? Pierre-Olivier Monteil

Pierre-Olivier Monteil est chercheur associé au Fonds Ricœur, enseignant en éthique à l’université Paris-Dauphine PSL. Il est l’auteur de La Fabrique des mondes communs. Réconcilier le travail, le management et la démocratie (Erès, 416 p., 19€50).

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Fabien Dupoux, les damnés de la mondialisation

Aux éditions Arnaud Bizalion, Fabien Dupoux publie Les oubliés. Depuis plus de 15 ans, le photographe parcourt mines, décharges et chantiers à la rencontre des damnés de la mondialisation. Un regard bouleversant sur ceux qui payent de leur vie la violence du travail. Paru dans le quotidien L’humanité, un article de Pablo Patarin

« Où que j’aille, les scènes semblent identiques, atemporelles, révoltantes. je n’ai jamais cherché à être là, j’avais besoin d’être là ». Fabien Dupoux

Un travailleur dans une carrière de granit fait levier avec un pied-de-biche pour faire tomber un rocher. Inde 2015

Du Mexique aux Philippines en passant par l’Inde et la Bolivie, Fabien Dupoux perçoit des scènes similaires, où les précaires subissent le commerce mondialisé, dont ils sont pourtant le rouage essentiel. Dans Les Oubliés, le photographe documentaire rend hommage à ces prolétaires méconnus de l’Occident, qu’ils soient mineurs ou pêcheurs. Lui qui a notamment travaillé sur les discriminations face au handicap, les mouvements sociaux chiliens ou les questions environnementales, il nous confronte aux situations tragiques et révoltantes de ces « petites mains », au travers de 59 photographies d’un noir et blanc contrasté réalisées sur près de dix-sept ans.

Les clichés de Fabien Dupoux s’accompagnent également de textes forts, écrits par Jean-­Christian Fleury, critique d’art et Léo Charles, maître de conférences à l’université Rennes-II et membre du comité d’animation des Économistes atterrés. Ce dernier rend hommage à la sincérité de la démarche du photographe et souligne son propos par un appel à la régulation des marchés, affirmant que le système économique libéral et les injustices qu’il produit n’ont rien d’inéluctable.

Un travailleur contemple la montagne de métal qui va être exportée depuis les Philippines jusqu’en Chine, en Malaisie et à Singapour. Philippines 2017

Pour expliquer le choix de son sujet, Fabien Dupoux invoque la notion de respect : « Ces hommes sont partie intégrante de notre société… Quelles que soient les conditions, regarder ses semblables au fond des yeux semble une question de décence, un acte de reconnaissance et de justice ». Les Oubliés rendent alors hommage à la dignité des travailleurs, sans pour autant éviter la controverse propre à la photographie sociale d’un voyeurisme indécent. Ici, certaines images sont remarquables par leur composition et leur aspect spectaculaire, mais l’ouvrage évite le piège de l’esthétisation des souffrances.

Un mineur de soufre dans la montée du volcan Kawah Ijen. Indonésie 2016

Il nous conte l’histoire des familles burinant dans les carrières de granit de Karnataka, en Inde, dont les corps atrophiés témoignent de l’inhumanité en jeu. On y retrouve aussi les travailleurs informels des mines de charbon, inhalant vapeurs et poussières toxiques à longueur de journée. Dans la décharge de Bantar Gebang, les ramasseurs récoltent des composants électroniques, métaux et plastiques susceptibles d’être transformés avant leur exportation vers la Chine, malgré les risques de contamination au VIH.

Un mineur charge un bloc de charbon sur sa tête, carrières de Jharia. Inde 2015

En Bolivie, les ouvriers d’une mine d’argent et de zinc perpétuent une activité dangereuse, devenue illégale en raison de la surexploitation, mais convoitée en raison de l’état de pauvreté du pays. Au fil de ses errances, Fabien Dupoux partage leur quotidien, guidé par sa curiosité et son émotion. Il documente le labeur de ces travailleurs contraints à œuvrer au péril de leur vie, créateurs d’une richesse dont ils ne profiteront jamais.

Photo d’une photo du chantier de démolition navale d’Alang en Inde en 2015 superposée à la réparation d’un navire de croisière sur le port autonome de Marseille en 2017

Sans culpabiliser le lecteur, l’ouvrage invite à la réflexion en photographiant la suite de la chaîne de production, comme aux chantiers navals de Marseille où le métal est réemployé, avec un constat sans appel : si ces « oubliés » sont contraints à de tels modes de vie, l’Occident en profite largement. Car ce sont bien ces sacrifices qui offrent le mode de vie dont disposent les pays riches, prônant un productivisme effréné dont ils subissent rarement les conséquences. Pablo Patarin, © Fabien Dupoux

Les oubliés, de Fabien Dupoux. Jean-Christian Fleury et Léo Charles pour les textes (Arnaud Bizalion éditeur, 136 p., 59 photos, 35€).

C’est ainsi que les hommes vivent

« On ne parle plus, ou peu, de lutte des classes. La mondialisation semble n’être que flux, purs échanges, liquidité. Pourtant, les travailleurs peinent, se lèvent tôt, font des cadences infernales, s’usent le corps et l’esprit. Les damnés de la terre n’ont pas disparu… Pendant une quinzaine d’années, de la Bolivie aux Philippines, du Mexique à l’Inde, du Pérou à l’Indonésie, le photographe est allé à la rencontre de ces invisibles, documentant leur quotidien, leurs lieux de travail, la réalité des conditions de leur survie économique.

Nous sommes dans des mines de charbon, dans une fonderie d’acier, dans des chantiers de réparation, destruction et construction navales, dans une décharge publique de plastique, dans une mine de soufre, dans une mine d’argent et de zinc, avec des pêcheurs au calmar. Presque partout, une atmosphère d’intense pénibilité, de pollution, d’inhumanité. Il ne s’agit pas de s’apitoyer mais de montrer ce qui est, la dignité des travailleurs et la dureté de leur labeur. Les images sont produites dans un noir et blanc contrasté, ou dans des nuances de gris très fines.

Sisyphe est aujourd’hui un ouvrier indien cassant des blocs de pierre, et se tuant à la tâche. Dialogues muets, et bris de paroles ». Fabien Ribéry, in L’intervalle.

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70 ans, et toujours à la page !

Le 6 février 1953, « le Livre de Poche » fait une entrée fracassante dans les librairies françaises. Fraîchement accueilli dans certains milieux, il devient vite un outil au service de la démocratisation de la littérature. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de Jean-Yves Mollier, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris Saclay/Versailles Saint-Quentin

On pourrait faire remonter son origine aux premières satires du poète Martial vendues sous le manteau au Ier siècle de notre ère, ou aux petits livrets bleus des imprimeurs troyens du XVIe siècle. Pourtant, cette chronologie est trompeuse. Elle occulte la caractéristique majeure de ce type de livre, son surgissement au XXe siècle, à l’heure de la culture et de la consommation de masse. Si l’on admet que le « Poche » suppose des tirages initiaux à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires, il est l’enfant des industries culturelles qui dominent l’espace éditorial après 1930. Sa préhistoire inclut les dime novels (romans à 2 sous)  américains (des fictions imprimées en petit format à 5 ou 10 centimes) comme la « Collection Michel Lévy » à 1 franc mise en vente à Paris en 1855. Les 20 000 exemplaires de « Madame Bovary » commercialisés en 1857-1858 sous ce format portatif anticipent les grands tirages de la « Collection des auteurs célèbres », de Flammarion, des années 1880, et ceux du « Livre populaire », de Fayard, apparu en 1905 (des livres à 65 centimes, à la couverture criarde). La collection du livre de poche, conçue par Jules Tallandier avant le début de la Grande Guerre et lancée en 1915, aurait dû être le point culminant de ce mouvement, mais, limité à 128 pages afin de réduire le prix de vente à 30 ou 40 centimes, ce « Poche » avant la lettre s’interdisait la publication de romans plus épais.

Faute de prendre racine dans le pays qui en avait approché le modèle au plus près avec la « Bibliothèque Charpentier » de 1838 (des romans ou des essais au format compact et vendus 3,50 francs) et la « Collection Michel Lévy » à 1 franc de 1855, c’est en Angleterre, en 1935, que naît la collection « Penguin », destinée à populariser les grands classiques de la littérature. Sa couverture ornée d’un manchot va inspirer la plupart des concepteurs du livre de poche. Pierre Trémois choisira pour son livre de poche de 1945 un kangourou femelle avec un livre dépassant de sa poche ventrale, ce que l’Italien Giangiacomo Feltrinelli imitera en 1949, année où le célèbre « Marabout » belge pointera son bec, sans oublier l’albatros allemand des éditions du même nom (1932) qui a inspiré le petit manchot britannique. De ce bestiaire international, on retiendra ce fait majeur : entre 1930 et 1955, la plupart des pays développés ont mis au point des formules proches, associant petit format, grand tirage, prix d’appel attractif et volonté d’atteindre tous les publics. En ce sens, le livre de poche est bien l’enfant de la culture de masse, ce qui explique qu’il ait fait couler beaucoup d’encre, séparant en deux camps irréconciliables ses partisans et ses détracteurs.

Pour comprendre l’étonnante « querelle du livre de poche », qui éclata au milieu des années 1960, il faut lire la diatribe du philosophe Hubert Damisch dénonçant « la manipulation qui du livre fait un produit et du lecteur un consommateur » (« Mercure de France », novembre 1964). De même faut-il garder à l’esprit la dénonciation, aux États-Unis, de la « culture à deux balles » (« culture at two bits »). Manifestement, une partie des intellectuels refusent alors la mise à la portée du grand public des œuvres qui n’ont pas été conçues pour lui. À la différence d’Hubert Damisch, Louis Aragon et « les Lettres françaises » avaient mené une vaste enquête auprès de leurs lecteurs avant de donner leur avis. Le résultat du sondage d’opinion s’étale à la une du numéro du 29/10/1964 et sonne comme la reconnaissance d’un phénomène qui bouleverse le rapport à la culture. « Révolution en librairie » titrent « les Lettres françaises », accordant ainsi toute son importance à un séisme qui heurtait les uns et enthousiasmait les autres. Quelques mois plus tard, Jean-Paul Sartre et « les Temps modernes » consacreront deux numéros de la revue à la révolution du « Poche » et donneront, eux aussi, la parole aux deux camps.

Que s’était-il donc passé pendant ces dix premières années pour que les esprits s’échauffent à ce point ? Si la collection « Penguin » s’était contentée, au départ, de donner à lire, à un prix abordable (6 pence, soit 5 à 6 euros actuels), des classiques de la littérature, le « Livre de Poche » français avait entamé sa conquête du public en proposant, le 6 février 1953, des romans modernes et non plus des « classiques ». « Kœnigsmark », de Pierre Benoit, « les Clés du royaume » de A. J. Cronin et « Vol de nuit », de Saint-Exupéry, avaient inauguré la série, bientôt suivis par d’autres auteurs contemporains parmi lesquels Albert Camus (« l’Étranger »), Jean-Paul Sartre (« les Mains sales »), André Gide (« la Symphonie pastorale ») et Roger Vercel (« Capitaine Conan »). Les deux premiers volumes avaient été tirés à 55 000 exemplaires, le troisième à 70 000, et les rééditions suivirent à un rythme rapproché. On retient généralement l’indication des tirages comme la preuve qu’il s’agissait bien d’une révolution et on y ajoute le prix bas de ces volumes, 150 francs, l’équivalent de 3 à 4 euros d’aujourd’hui.

Pourtant, une nouvelle fois, la réalité est trompeuse. En effet, Henri Filipacchi, le père du « Livre de Poche » de 1953, conçu par la LGF (la Librairie générale française), une filiale du groupe Hachette, avait repris à son compte un projet né en 1939, lorsque la maison d’édition Calmann-Lévy, associée aux Messageries Hachette et, déjà, à la LGF, avait mis sur le marché la « Collection Pourpre ». Avec 3 millions de volumes vendus entre 1939 et 1942, le résultat était à la hauteur des espérances, même si la guerre et la pénurie de papier freinèrent sa percée auprès des lecteurs.

« Aziyadé » de Pierre Loti, « la Bataille » de Claude Farrère, « la Dame aux camélias » de Dumas fils, « la Rôtisserie de la reine Pédauque » d’Anatole France, « Chéri » de Colette, « les Oberlé » de René Bazin, les premiers titres de la « Collection Pourpre » avaient été tirés en moyenne à 66 000 exemplaires. Ces volumes étaient dotés d’une reliure souple, un cartonnage agréable au toucher et à l’œil, et même ornés d’une jaquette en couleurs et de deux dessins. Une clause du contrat liant les éditions Calmann-Lévy à la LGF prévoyait, parallèlement à cette version cartonnée vendue 10 francs (2,5 euros), la mise en vente d’une série de volumes brochés proposés à 5 francs, mais le succès foudroyant de la série la plus chère (un million de volumes vendus en un an) conduisit ses concepteurs à suspendre la fabrication de l’autre version. Or, en 1952, l’ancien secrétaire général des Messageries Hachette, muté à la LGF pour faire oublier ses relations ambiguës avec les allemands pendant la guerre, décide de maintenir la « Collection Pourpre » en partenariat avec les éditions Calmann-Lévy mais de lui opposer une série de petits livres brochés, vendus deux fois moins cher.

Finalement mis en vente au début du mois de février 1953, le « Livre de Poche » allait sonner le glas de la « Collection Pourpre », disparue cinq ans plus tard. Le bonheur des uns faisant le malheur des autres, Henri Filipacchi passera, aux yeux de la postérité, pour l’inventeur d’une formule qu’il avait trouvée toute prête dans les cartons de la LGF. Mais il est vrai qu’en associant la totalité des éditeurs français, et non un partenaire unique, au destin du « Livre de Poche », il allait mettre les catalogues des éditions Gallimard, Grasset, Stock, Albin Michel et consorts au service de ce formidable instrument de démocratisation de la lecture. Les débuts ne furent pas aussi rapides qu’on aurait tendance à le penser (2 millions de volumes vendus en 1953), mais, avec 55 millions de volumes sortis des presses entre 1953 et 1961, puis 18 millions en 1962 et 23 millions en 1963, soit près de 100 millions de « Livres de Poche » commercialisés à cette date, le succès était au rendez-vous. Dès 1958, la collection « J’ai lu » (Flammarion) tentait de ravir au « Poche » des parts de ce marché juteux (déjà 7 % des ventes de livres), bientôt suivie en 1962 par « Presses Pocket » (Presses de la Cité) et « 10/18 » (Julliard).

C’est l’apparition de la collection « Folio », lancée en 1972 par Gallimard, qui a enlevé sa distribution aux Messageries Hachette, l’année précédente, qui marque une rupture. La richesse du catalogue des éditions Gallimard est telle qu’elle permet aux poulains de la rue Sébastien-Bottin (Gaston-Gallimard aujourd’hui) d’occuper une place à part dans ce marché à la croissance exponentielle. Avec 25 % du nombre d’exemplaires produits en 2022, soit plus de 118 millions de volumes, et près de 15 % du chiffre d’affaires de l’édition, le « Poche » a démontré son caractère irremplaçable et sa capacité à attirer à la lecture des millions de Français séduits par son faible coût et le caractère populaire de sa présentation.

Les détracteurs du livre de poche ont dû rendre les armes et admettre que le lecteur n’est pas un enfant qu’il faudrait prendre par la main pour lui apprendre à goûter, ensuite, le plaisir des livres les plus difficiles. L’école joue ce rôle depuis Jules Ferry et le succès des médiathèques modernes construites dans les années 1970-2000 un peu partout en France a contribué à diffuser en profondeur le plaisir de lire. En 1964, au moment précis où André Malraux défendait l’installation de ses maisons de la culture dans les villes moyennes (Bourges, Le Havre) et prônait le contact direct du public avec les œuvres d’art, une partie des intellectuels s’effrayaient de cette descente de la culture dans les masses.

En 2023, plus personne ne dénie au livre de poche son pouvoir d’attraction, et les jeunes, les étudiants, n’achètent pas d’autres livres, si ce n’est des BD et des mangas, deux autres enfants de la culture de masse. Les albums, tels ceux du Père Castor, et une partie de la bande dessinée se sont adaptés au format du « Poche » et celui-ci est souvent présent dans les films et les séries télévisées, ultime preuve de son adéquation avec les attentes du public à l’échelle de la planète. Jean-Yves Mollier

En savoir plus :

– « Du “poche” aux collections de poche. Histoire et mutations d’un genre », sous la direction de Jean-Yves Mollier et Lucile Trunel, Céfal, 2010.

– « Les Éditions Calmann-Lévy de la Belle Époque à la Seconde Guerre mondiale. Un demi-siècle au service de la littérature », de Jean-Yves Mollier, Calmann-Lévy, 2023.

– « Les Trois Révolutions du livre de poche. Une aventure européenne », d’Isabelle Olivero, Sorbonne Université Presses, 2022.

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La Shoah, aujourd’hui

Créée en 1923 sous l’impulsion de l’écrivain Romain Rolland, la revue littéraire Europe fête son centenaire. Au lendemain d’un colloque international, trois jours à l’ENS – rue d’Ulm, elle consacre son numéro de janvier/février à la thématique Enquêter sur la Shoah aujourd’hui. Par les textes réunis, une exploration de notre relation au passé pour penser notre présent.

À mesure que les derniers témoins de la Shoah s’éteignent, la littérature d’aujourd’hui continue à explorer cet événement et ses répercussions à travers une forme singulière qui en vient presque à constituer un genre à part entière : l’enquête. Après Dora Bruder de Patrick Modiano (1997), celle-ci s’est imposée avec Les Disparus de Daniel Mendelsohn (2006). Depuis, ces investigations, le plus souvent familiales, ont diversifié leurs formes. Certaines sont fictionnelles, quand d’autres relèvent de la non-fiction. Afin de mieux cerner les spécificités de ces enquêtes, il convient d’abord d’en retracer la généalogie.

Le besoin d’enquêter sur les victimes s’est en effet manifesté très tôt, comme en témoignent Le Convoi du 24 janvier de Charlotte Delbo ou l’échec de l’investigation que met en scène W ou le Souvenir d’enfance de Georges Perec. Mais ces textes ont aussi contribué, à leur manière, à l’avènement progressif d’un « nouvel âge de l’enquête » dans la littérature d’aujourd’hui. Les récits contemporains renouvellent volontiers leur écriture en se chargeant d’une mission : informer, documenter, inventorier, enquêter. Ces investigations contribuent aux inflexions les plus décisives de l’écriture contemporaine.

Elles participent, à leur manière, à la redéfinition des territoires respectifs de l’histoire et de la littérature, dont les frontières établies ont été perturbées au cours de ces dernières décennies, tant par les historiens que par les écrivains. Les récits d’investigation mettent en question les formes traditionnelles de l’historiographie à qui ils empruntent une partie de leur démarche pour les déborder depuis la littérature et inventer leurs propres méthodes. Pour ces œuvres, au demeurant, enquêter ne signifie pas combler un manque en faisant renaître les disparus mais faire apparaître leur disparition. L’investigation se charge à la fois des faits et de leur anéantissement, du témoignage et de ce qui en reste quand il a été détruit. Elle s’en charge et s’en fait responsable.

En ce sens, il convient de lui réserver une place primordiale dans notre présent. Car elle représente un moment essentiel de notre relation au passé que les textes réunis ici explorent chacun à leur manière. Jean-Baptiste Para, directeur éditorial

Enquêter sur la Shoah aujourd’hui : revue Europe, janvier/février 2023 (N°1125-1126, 316 p., 22€)

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École, les oubliés du système

Les éditions Le bord de l’eau/Quart Monde publient L’égale dignité des invisibles. Quand les sans-voix parlent de l’école. Marie-Aleth Grard donne la parole à dix « enfants de pauvres » pour qui l’école fut souvent synonyme d’échec. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°355, février 2023), la chronique de Cécile Peltier

Tous ceux qui s’intéressent à l’école devraient lire ce livre. Il donne la parole à ceux qui d’habitude ne l’ont pas : ces enfants de pauvres, qui sont plus de trois millions en France et dont la scolarité, semée d’embûches, rime trop souvent avec échec.

Âgés de 16 à 63 ans, dix militants d’ATD Quart Monde ont accepté de témoigner. Ils racontent les difficultés familiales, la scolarisation en pointillé, les troubles de l’apprentissage, les humiliations, le sentiment de relégation. « À l’école, j’ai tout de suite eu des difficultés. J’ai redoublé deux fois le CP pour cause de problèmes de surdité », se souvient Élodie, 32 ans. Orientée en section d’enseignement général et professionnel adapté (segpa), qui accueille les jeunes de la sixième à la troisième, elle a ensuite intégré un CAP qu’elle n’avait pas choisi. En dépit de ce passif douloureux, la plupart tentent d’accompagner leurs enfants pour leur éviter la galère qu’ils ont vécue. Comme Franck, issu de la communauté des gens du voyage, qui s’est investi dans le conseil des parents d’élèves pour leur montrer « que ce qu’ils font à l’école l’intéresse ».

Ces témoignages édifiants, souvent durs, viennent très utilement documenter la question des inégalités sociales, au cœur de notre système scolaire. Tous les témoins participent d’ailleurs au Cipes (Choisir l’Inclusion Pour Éviter la Ségrégation). Ce programme de recherche sur l’orientation scolaire des enfants en situation de grande pauvreté a été lancé par ATD en 2019 dans une quinzaine d’écoles primaires. Objectif : « Mieux comprendre les mécanismes de déterminisme social qui privent ces jeunes du droit à choisir leur orientation, à l’origine de nombreux échecs ». Cécile Peltier

L’égale dignité des invisibles (Le Bord de l’eau/Quart Monde (192 p., 10 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.

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Gérard Philipe, la gloire au parking

Cent ans après sa naissance, Geneviève Winter consacre une magistrale monographie à Gérard Philipe. Des premiers pas sur les planches à la gloire sur grand écran, de la réalité au mythe.

On dit que les bons meurent jeunes. Ce fut vrai pour Gérard Philipe, arraché à la vie à 36 ans. Cent ans après sa naissance, le 4/12/1922 à Cannes, Geneviève Winter lui consacre une monographie de qualité, extrêmement précise et documentée. Son Gérard Philipe synthétise tout ce qu’on a pu apprendre sur lui, au fil du temps, en de nombreux ouvrages. Si elle tient compte, d’emblée, du mythe de l’archange foudroyé, elle n’en fait pas l’essentiel de son analyse. Elle rappelle, néanmoins, que l’épouse de l’acteur, Anne Philipe, qui en 1963 publia le Temps d’un soupir, poignant bréviaire de son deuil, tint à ce qu’il fût inhumé dans son costume du Cid.

Ainsi cheminant entre la légende dorée du jeune premier qui traîne tous les cœurs après lui et les faits concrets avérés de son existence, Geneviève Winter parvient à brosser un portrait fidèle et fouillé de son sujet, sans en effacer l’aura indéniable. Né coiffé dans une famille bourgeoise de la Côte d’Azur, Gérard n’aura qu’à ajouter la lettre finale à Philip, son patronyme initial. « Enfant sage et beau », selon sa mère, à la fois joueur et studieux, ce n’est que peu à peu qu’il s’approchera du théâtre. Son père, affairiste ambitieux, d’abord membre des Croix-de-Feu du colonel de La Roque, finira collaborateur actif dans le parti de Doriot, ce qui lui vaudra une condamnation à mort à la Libération. Il gagnera l’Espagne, où son fils ira le voir souvent.

Le jeune homme devient acteur durant l’Occupation, à la faveur de la présence de nombreux artistes repliés dans le Midi. Tout ira très vite, grâce aux rencontres, aux amitiés, à sa présence rare. Dix-neuf rôles au théâtre, depuis l’Ange de Sodome et Gomorrhe, de Giraudoux, Caligula, d’Albert Camus, jusqu’à ses légendaires interprétations du Cid et du Prince de Hombourg, entre autres, tout est minutieusement répertorié, commenté, étayé. Avignon, le TNP, Vilar en nouveau père, les tournées harassantes, plus de 30 films au compteur (du Diable au corps aux Orgueilleux en passant par Fanfan la Tulipe), rien n’est laissé dans l’ombre de l’existence de ce travailleur infatigable, excellent camarade, farceur et tendre, au demeurant citoyen lucide, tant au Syndicat français des acteurs (SFA) dont il prit la tête qu’en signataire de l’appel de Stockholm, dans le courant « progressiste » d’alors.

J’avais 19 ans à sa mort, en 1959, et je n’ai pas oublié le choc émotionnel que ce fut dans le pays. Trois ans avant, en 1956, la jeunesse française avait découvert le rock and roll, dans le film Graine de violence (Blackboard Jungle), de Richard Brooks. C’était une époque d’insidieuse transition idéologique. Gérard Philipe n’en fut pas pour autant oublié. La preuve ? Avignon, ivre de gratitude éperdue, a donné son nom à un parking au pied du palais des Papes ! Jean-Pierre Léonardini

Gérard Philipe, par Geneviève Winter ( Gallimard Folio, inédit, 368 p., 9€90)

Le Cid, de la réalité au mythe

Gérard Philipe est une figure majeure du théâtre et du cinéma des années 1950. À l’écran, son incarnation de Fanfan la Tulipe en héros populaire français lui vaut une gloire internationale. Du Festival d’Avignon où il rejoint Jean Vilar au TNP de Chaillot, le comédien transmet sa vision d’un théâtre accessible à tous. Son interprétation des grands rôles du répertoire reste figée dans les mémoires.

L’acteur, adulé par le public, facétieux sur les tournages et en tournées internationales, défend les intérêts de ses pairs, conquis par sa générosité et son travail. Foudroyé à trente-six ans par un cancer, le Cid a désormais rejoint son mythe. Outre la réédition de l’ouvrage de Philippe Durant, s’impose désormais à la devanture des librairies la biographie inédite de Geneviève Winter.

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Histoires d’ici et d’ailleurs, chapitre 1

C’est sous le signe de la variété des genres que s’est déroulée la rencontre littéraire du club de lecture de la médiathèque de Mézières (36). Essai, témoignage, bande dessinée, thriller, roman historique ou policier : il y en a pour tous les goûts ! Philippe Gitton

Enigma, de Dermot Turing (éd. Nouveau Monde, 402 p., 22€)

« J’ai été soufflé par le travail réalisé »,  explique Jean

Dans la salle de bain d’un hôtel bruxellois, un espion français photographie en 1932 les premiers documents décrivant une nouvelle machine à coder à priori inviolable : Enigma. Une machine que s’apprêtent à adopter les services secrets allemands. Quelques mois plus tard, avec l’aide des Français, un groupe de mathématiciens polonais entreprend de percer à jour le fonctionnement complexe de la machine. Malgré la défaite, Français et Polonais transmettent en 1940 leurs trouvailles aux Britanniques. À Bletchley Park se déploie alors une gigantesque entreprise de décodage.

Pendant ce temps, les U-Boote allemands mènent une traque dévastatrice contre les navires alliés qui ravitaillent la Grande-Bretagne. Si les messages de la marine allemande ne sont pas rapidement décodés, le Royaume-Uni ne tiendra pas. À Bletchley Park, l’un des cerveaux les plus brillants de l’histoire scientifique, Alan Turing, va apporter une contribution décisive… Passionné par l’histoire de son oncle, Dermot Turing a obtenu l’ouverture exceptionnelle des archives de la DGSE française, ainsi que des services britanniques et polonais. Pour la première fois, est ici racontée l’histoire complète d’Enigma : celle d’un extraordinaire passage de relais entre espions, scientifiques et militaires de trois pays.

La laitière de Bangalore, de Shoba Narayan (éd. Mercure de France, 304 p., 23€80)

« Ce livre permet de comprendre le rôle de la vache sacrée dans la vie indienne. Il donne des explications sur toutes les races »,  précise Chantal

Après plus de vingt ans passés aux États-Unis, Shoba rentre en Inde avec sa famille. Dans les rues de Bangalore, hommes d’affaires côtoient vendeurs à la sauvette, mendiants, travestis et… vaches ! Shoba se lie d’amitié avec Sarala, sa voisine laitière dont les vaches vagabondent dans les champs. Lorsqu’elle lui propose de participer à l’achat d’une nouvelle bête, commence une drôle d’épopée ! Acheter une vache en Inde n’est pas une mince affaire… Il y a des règles strictes et d’innombrables traditions à respecter. Comment choisir parmi les quarante races indigènes de bovins,  sans compter les hybrides ?

De foires aux bestiaux en marchandages sans fin, Shoba redécouvre l’omniprésence de l’animal dans la vie indienne : on boit son lait, on utilise sa bouse pour purifier les maisons, son urine pour fabriquer des médicaments… Dans une succession de scènes cocasses et émouvantes où les vaches ont le premier rôle, Shoba Narayan évoque aussi les mantras, Bollywood, la médecine ayurvédique, le système de castes. Elle dresse ainsi un portrait contrasté de l’Inde d’aujourd’hui.

Le monde sans fin, de Christophe Blain et Jean Marc Jancovici (éd. Dargaud, 196 p., 28€)

« Ce livre regroupe beaucoup de documentations. Il faut par conséquent du temps pour l’assimiler », commente Gilles

La rencontre entre un auteur majeur de la bande dessinée et un éminent spécialiste des questions énergétiques et de l’impact sur le climat a abouti à ce projet comme une évidence, une nécessité de témoigner sur des sujets qui nous concernent tous. Intelligent, limpide, non dénué d’humour, cet ouvrage explique les changements profonds que notre planète vit et quelles conséquences, déjà observées, ces changements parfois radicaux signifient. Jean-Marc Jancovici étaye sa vision remarquablement argumentée en plaçant la question de l’énergie et du changement climatique au cœur de sa réflexion.

Tout en évoquant les enjeux économiques, écologiques et sociétaux, ce témoignage éclairé s’avère précieux et invite à la réflexion sur des sujets parfois clivants, notamment celui de la transition énergétique. Christophe Blain, quant à lui, se place dans le rôle du candide ! Un pavé de 196 pages indispensable pour mieux comprendre notre monde, tout simplement.

Pièces détachées, de Phoebe Morgan (éd. Archipoche, 340 p., 8€95)

« Cette histoire est impressionnante par la tension permanente entre les personnages », décrit Gilles

Corinne, Londonienne de 34 ans, a déjà eu recours à trois FIV : cette fois, elle en est sûre, c’est la bonne, elle va tomber enceinte ! Découverte un matin sur le pas de sa porte, cette cheminée miniature en terre cuite n’est-elle pas un signe du destin ? Elle coiffait le toit de la maison de poupée que son père adoré, célèbre architecte décédé il y a bientôt un an, avait construite pour elle et sa sœur Ashley quand elles étaient enfants.

Bientôt, d’autres éléments de cette maison de poupée font leur apparition : une petite porte bleue sur le clavier de son ordinateur, un minuscule cheval à bascule sur son oreiller… Corinne prend peur. Qui s’introduit chez elle, qui l’espionne : la même personne qui passe des coups de téléphone anonymes à Ashley ? Y a-t-il encore quelqu’un en qui la jeune femme puisse avoir confiance ? Un premier roman aussi brillant qu’angoissant !

Entre fauves, de Colin Niel (éd. Le livre de poche, 384 p., 7€90)

 « En général, je n’aime pas les romans policiers, mais j’ai adoré celui-là »,  confie Yvette

Martin est garde au parc national des Pyrénées. Il travaille notamment au suivi des derniers ours. Mais depuis des mois, on n’a plus trouvé la moindre trace de Cannellito, le seul plantigrade avec un peu de sang pyrénéen qui fréquentait encore ces forêts : pas d’empreinte de tout l’hiver, aucun poil sur les centaines d’arbres observés. Martin en est convaincu : les chasseurs auront eu la peau de l’animal. L’histoire des hommes, n’est-ce pas celle du massacre de la faune sauvage ?

Quand sur Internet il voit le cliché d’une jeune femme devant la dépouille d’un lion, arc de chasse en main, il est déterminé à la retrouver et à la livrer en pâture à l’opinion publique. Même si d’elle, il ne connaît qu’un pseudonyme sur les réseaux sociaux et rien de ce qui s’est joué, quelques semaines plus tôt, en Afrique ! Entre chasse au fauve et chasse à l’homme, vallée d’Aspe dans les Pyrénées enneigées et désert du Kaokoland en Namibie, Colin Niel tisse une intrigue cruelle où aucun chasseur n’est jamais sûr de sa proie.

Poussière dans le vent, de Léonardo Padura (éd. Métailié, 640 p., 24€20)

« C’est très, très bien écrit. Un livre passionnant,  parsemé de nombreuses histoires »,  commente Chantal

Léonardo Padura est cubain. Il est né en 1955 à La Havane et il y vit. L’histoire débute en 1990,  un an après la chute du mur de Berlin, pour se terminer en 2016. C’est trente ans de la vie d’un clan, un groupe d’amis qui se sont connus au lycée. Ce roman historique traite de l’atmosphère pesante et de la vie difficile des cubains restés sur l’île, des effets déchirants de l’exil pour ceux qui ont choisi de partir, de la force de l’amitié et de la fidélité, mais aussi des trahisons. A travers la vie des héros, l’auteur nous fait voyager de Cuba aux États Unis, à Madrid, Barcelone, en Italie et un peu en France.

Le titre a une double signification : celui d’une chanson du groupe américain de rock  KANZAS célèbre dans les années 1970,  qui est souvent écouté par « les membres du clan » et qui est un lien entre les huit amis qui animent  le roman. Il correspond aussi aux cendres du principal héros dispersées à la source d’une rivière mythique qui alimente La Havane en eau. Le style de Padura, la diversité des thèmes traités, la maîtrise de l’intrigue et du suspense en font un roman émouvant et passionnant. 

Une solution pour l’Afrique, de Kako Nubukpo (éd. Odile Jacob, 304 p., 18€99)

« Ce livre, centré sur l’Afrique de l’Ouest, expose des solutions pour un défi majeur du continent africain »,  résume Michel

L’Afrique est soumise à un défi gigantesque : intégrer en une génération un milliard d’individus supplémentaires dans un contexte de faible productivité, de quasi-absence d’industrie, d’urbanisation accélérée, le tout coiffé par une crise climatique devenue permanente. Cette « urgence africaine » impose d’inventer un nouveau modèle économique. Elle fut trop souvent un continent cobaye, soumis à toutes sortes de prédations. Le huis clos inattendu de la crise du Covid-19 lui a permis de redécouvrir la richesse de son patrimoine.

Forte de cette leçon, elle doit désormais réinventer son développement en s’appuyant sur ses biens communs : mettre en place un néoprotectionnisme africain,  préserver ses ressources propres, assurer sa souveraineté alimentaire, monétaire et financière. Telles sont les pistes pour que l’Afrique se réapproprie son destin. Commissaire chargé du département de l’Agriculture, des Ressources en eau et de l’Environnement de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), Kako Nubukpo est économiste, opposant déclaré au franc CFA, directeur de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne à la Fondation Jean-Jaurès.

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Sucrée ou salée, la sauce ?

Ancien animateur culturel, féru d’histoire sociale, Jacques Aubert a publié un émoustillant recueil de chroniques. Pour Chantiers de culture, au gré du temps et des vents, il peaufine quelques billets d’humeur à l’humour acidulé. Précédemment publié, celui-là n’a rien perdu de sa pertinence en ces premiers jours de l’année nouvelle et à la veille de chaudes échéances sociales !

Comme on détient notre passe vaccinal, Jeanine et moi, hier nous sommes allés au restaurant.

– Et pour ces Messieurs-Dames qu’est-ce que ce sera ?

– Deux menus présidentiels, s.v.p.

 -Je vous amène la carte…

– Donc sur la page de droite vous avez du Macron, de la Pécresse ou les formules Le Pen-Zemmour. Je précise à notre aimable clientèle que ce dernier menu a eu les honneurs de la presse spécialisée

– Heu, non merci, on ne mange pas de ce pain-là ! Et puis, lorsque nous sommes venus il y a cinq ans, vous n’aviez plus que du Macron : on en a pris, il nous est resté sur l’estomac. Du coup, on préfèrerait la page de gauche

– Alors là, vous n’allez pas être déçus, on a un choix très varié ! Il y a du Poutou, de l’Arthaud, du Roussel c’est cuit au nucléaire mais on peut vous emballer les déchets… Il y a du Mélenchon, c’est vif, relevé, goût sud-américain… Du Jadot, que du bio, des fibres, des graines… Ou alors plus exotique, du Taubira ou de l’Hidalgo : ce sont des menus surprises, c’est plus tard qu’on sait vraiment ce qu’il y avait dans l’assiette

– A vrai dire on hésite, tout a l’air bon et on se demande s’il ne serait pas possible d’avoir un petit peu de chaque, mais dans une seule assiette ?

– Ah non désolé, c’est un problème de sauce ! Entre la verte, la rouge, la rose ça ne se mélange pas bien. Mais si vous pouvez patientez, dans cinq ans, on aura sûrement trouvé une solution

– Bon d’accord, si vous le dîtes, on repassera dans cinq ans. D’ici là, qu’est-ce qu’on mange ?

– De la vache enragée ! Jacques Aubert

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Résister, un bon conseil !

Jusqu’au 22/01, à l’Artistic Théâtre (75), la compagnie La Mouline présente L’entrée en résistance. Sur scène, le comédien Jean-Pierre Bodin, la musicienne et vidéaste Alexandrine Buisson, le chercheur Christophe Dejours. Pour un spectacle atypique où l’image s’allie au concept, la poésie à la science au service du travail bien fait, à l’encontre des diktats managériaux.

En fond de scène, plein écran, la forêt dans toute sa splendeur ! Les feuilles qui tremblent au souffle du vent, les rayons du soleil qui percent la futaie, les oiseaux qui piaillent dans les branches… Et un homme s’avance sur les planches, crinière et barbe blanches, pour déclarer son amour à la nature ainsi offerte, un vivant parmi d’autres vivants entre sève et sang. Qui prend langue avec les arbres, dialogue avec cet héritage multicentenaire dont il a charge, lui le forestier !

Ainsi s’ouvre cette Entrée en résistance peu banale, une introduction poétique à cette conférence théâtrale qui ne l’est pas moins… Du spectacle vivant d’un genre nouveau que la compagnie La Mouline, sous la férule de Jean-Pierre Bodin, son maître à œuvrer, inaugure en la capitale, à l’Artistic Théâtre : le dialogue inédit entre création artistique et analyse critique en sciences du travail ! Entre la voix chantante et admirablement posée du comédien forestier qui avoue son amour du métier bien fait au propos hautement conceptualisé du psychanalyste Christophe Dejours, ancien chercheur au CNAM (Conservatoire nationale des arts et métiers) et titulaire de la chaire Santé-Travail, se glisse le chant mélodieux du violon d’Alexandrine Brisson. Une alliance hors-norme entre le bouffon et l’intello, les saltimbanques et le scientifique pour décrypter et redonner sens au labeur des humains, leur travail au quotidien mis à mal par les logiques capitalistes où rentabilité et course aux profits s’imposent en maîtres-mots.

Comment s’opposer à la logique financière de l’ONF, l’Office national des forêts qui décrète des coupes de bois conduisant à la mort d’un écosystème ? Comment inverser les règles d’un système hospitalier qui institue le règlement à l’acte au détriment de la santé des patients ? Comment, de manière générale, stopper en tout corps de métier ces discours d’un nouveau genre qui, sous couvert d’un vernis pseudo intelligent, génèrent souffrances au travail et suicides de salariés niés dans leurs compétences, longtemps fiers de l’ouvrage bien façonné mais désormais amputés de leur savoir-faire ? En s’organisant et en entrant en résistance, affirme le professeur Dejours, illustrant la rêverie poétique de son compère Bodin de concepts hautement scientifiques qui décortiquent les présupposés linguistiques des décideurs et profiteurs. Des propos qui se risquent parfois aux pièges de la complexité, des paroles qui exigent attention et réflexion du spectateur, une mise au travail et en tension en quelque sorte, un statut inédit pour le public qui devient ainsi un original « consom’acteur » !

Dès 2015 à la Cartoucherie (75), avec le spectacle Très nombreux, chacun seul, en complicité avec Alexandrine Buisson et Christophe Dejours, Jean-Pierre Bodin posait sur scène la question du devenir du travail. En narrant le parcours et le suicide du directeur informatique et délégué syndical de l’usine de porcelaine Deshoulières, sise à Limoges… En rébellion déjà contre les nouvelles normes de management ! Forts de cette nouvelle création, les trois trublions du capitalisme ambiant et de leurs affidés au néolibéralisme dominant font plus et mieux que jeter le trouble dans leurs projets nauséeux. Ils invitent chacune et chacun, avec intelligence et poésie, à ne point désespérer de l’humanité, à oser parler et se rassembler, à défier leurs gouvernants, à entrer en résistance : un « conseil national » bienvenu à la veille d’échéances sociales qui s’annoncent chaudement contestées ! Bodin, Brisson, Dejours ? Une performance qui incite à un sursaut de conscience, qui habille d’incroyable beauté, musique-image-parole entremêlées, un avenir autre pour les générations futures. « Tous ensemble, tous ensemble », ils l’affirment, persistent et signent : la fatalité n’est point de mise ! Yonnel Liégeois

L’entrée en résistance : jusqu’au 22/01/23, à l’Artistic Théâtre, 45 rue Richard Lenoir, 75011 Paris (Tél. : 01.43.56.38.32). Avec une rencontre-débat au final des représentations.

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Dix ans déjà, quel chantier !

À vous tous, lectrices et lecteurs au long cours ou d’un jour, en cette époque toujours aussi troublante et troublée, meilleurs vœux pour 2023 ! Que cette année nouvelle soit pour vous un temps privilégié de riches découvertes, coups de cœur et coups de colère, passions et révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel ou politique. Yonnel Liégeois

Quelle belle aventure, tout de même, ces insolites Chantiers de culture ! En janvier 2013, était mis en ligne le premier article : la chronique du roman de Lancelot Hamelin, Le couvre-feu d’octobre, à propos de la guerre d’Algérie. Ce même mois, suivront un article sur l’auteur dramatique Bernard-Marie Koltès, un troisième sur Le Maîtron, le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le quatrième ? Un entretien avec Jean Viard, sociologue et directeur de recherches au CNRS, à l’occasion de la parution de son Éloge de la mobilité. Le ton est donné, dans un contexte de pluridisciplinarité, Chantiers de culture affiche d’emblée son originalité… 39 articles en 2013, 167 pour l’année 2022, près d’un article tous les deux jours : un saut quantitatif qui mérite d’être salué !

Au bilan de la décennie, le taux de fréquentation est réjouissant, voire éloquent : près d’un million trois cent mille visites, des centaines d’abonnés aux Chantiers ! Une progression qualitative, nous l’affirmons aussi… Des préambules énoncés à la création du site, il importe toutefois de les affiner. En couvrant plus et mieux certains champs d’action et de réflexion : éducation populaire, mouvement social, histoire. Nulle illusion, cependant : Chantiers de culture ne jalouse pas la notoriété d’autres sites, souvent bien instruits et construits, ceux-là assujettis à la manne financière ou aux messages publicitaires.

Au fil des ans, Chantiers de culture a tissé sa toile sur le web et les réseaux sociaux. Tant sur la forme que sur le fond, la qualité du site est fréquemment saluée par les acteurs du monde culturel. Des extraits d’articles sont régulièrement publiés sur d’autres média, les sollicitations pour couvrir l’actualité sociale et artistique toujours aussi nombreuses. Un projet fondé sur une solide conviction, la culture pour tous et avec tous, un succès éditorial à ne pas mésestimer pour un outil aux faibles moyens mais grandes ambitions, indépendant et gratuit ! Les félicitations s’imposent, l’engagement pérenne et bénévole d’une équipe de contributrices et contributeurs de haute volée, une talentueuse et joyeuse bande d’allumés, signe la réussite de cette aventure rédactionnelle.

Chantiers de culture :

Le travail producteur de culture, la culture objet de travail

Pour 2023 et la prochaine décennie, un triple objectif : ouvrir des partenariats sur des projets à la finalité proche des Chantiers, développer diverses rubriques journalistiques (bioéthique, septième art, économie solidaire…), élire cœur de cible privilégiée un lectorat populaire tout à la fois riche et ignorant de ses potentiels culturels. Au final, selon le propos d’Antonin Artaud auquel nous restons fidèle, toujours mieux « extraire, de ce qu’on appelle la culture, des idées dont la force vivante est identique à celle de la faim » ! Yonnel Liégeois

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Annie Ernaux, l’insurgée

Le 7 décembre à Stockholm, prix Nobel de littérature 2022 pour « le courage et l’acuité clinique avec lesquels elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle », Annie Ernaux prononçait son discours de réception devant l’Académie suédoise. Que Chantiers de culture publie en intégralité, en fidélité à son écriture et à sa personnalité. « Pour inscrire (s)a voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature ». Yonnel Liégeois

Par où commencer ? Cette question, je me la suis posée des dizaines de fois devant la page blanche. Comme s’il me fallait trouver la phrase, la seule, qui me permettra d’entrer dans l’écriture du livre et lèvera d’un seul coup tous les doutes. Une sorte de clé. Aujourd’hui, pour affronter une situation que, passé la stupeur de l’événement – « est-ce bien à moi que ça arrive ?  » –, mon imagination me présente avec un effroi grandissant, c’est la même nécessité qui m’envahit. Trouver la phrase qui me donnera la liberté et la fermeté de parler sans trembler, à cette place où vous m’invitez ce soir.

Cette phrase, je n’ai pas besoin de la chercher loin. Elle surgit. Dans toute sa netteté, sa violence. Lapidaire. Irréfragable. Elle a été écrite il y a soixante ans dans mon journal intime. « J’écrirai pour venger ma race. » Elle faisait écho au cri de Rimbaud : « Je suis de race inférieure de toute éternité. » J’avais 22 ans. J’étais étudiante en lettres dans une faculté de province, parmi des filles et des garçons pour beaucoup issus de la bourgeoisie locale. Je pensais orgueilleusement et naïvement qu’écrire des livres, devenir écrivain, au bout d’une lignée de paysans sans terre, d’ouvriers et de petits commerçants, de gens méprisés pour leurs manières, leur accent, leur inculture, suffirait à réparer l’injustice sociale de la naissance. Qu’une victoire individuelle effaçait des siècles de domination et de pauvreté, dans une illusion que l’Ecole avait déjà entretenue en moi avec ma réussite scolaire. En quoi ma réalisation personnelle aurait-elle pu racheter quoi que ce soit des humiliations et des offenses subies ? Je ne me posais pas la question. J’avais quelques excuses.

Depuis que je savais lire, les livres étaient mes compagnons, la lecture mon occupation naturelle en dehors de l’école. Ce goût était entretenu par une mère, elle-même grande lectrice de romans entre deux clients de sa boutique, qui me préférait lisant plutôt que cousant et tricotant. La cherté des livres, la suspicion dont ils faisaient l’objet dans mon école religieuse me les rendaient encore plus désirables. Don Quichotte, Voyages de Gulliver, Jane Eyre, contes de Grimm et d’Andersen, David Copperfield, Autant en emporte le vent, plus tard Les Misérables, Les Raisins de la colère, La Nausée, L’Etranger : c’est le hasard, plus que des prescriptions venues de l’Ecole, qui déterminait mes lectures.

La littérature, la valeur supérieure à toutes les autres

Le choix de faire des études de lettres avait été celui de rester dans la littérature, devenue la valeur supérieure à toutes les autres, un mode de vie même qui me faisait me projeter dans un roman de Flaubert ou de Virginia Woolf et de les vivre littéralement. Une sorte de continent que j’opposais inconsciemment à mon milieu social. Et je ne concevais l’écriture que comme la possibilité de transfigurer le réel.

Ce n’est pas le refus d’un premier roman par deux ou trois éditeurs – roman dont le seul mérite était la recherche d’une forme nouvelle – qui a rabattu mon désir et mon orgueil. Ce sont des situations de la vie où être une femme pesait de tout son poids de différence avec être un homme dans une société où les rôles étaient définis selon les sexes, la contraception interdite et l’interruption de grossesse un crime. En couple avec deux enfants, un métier d’enseignante, et la charge de l’intendance familiale, je m’éloignais de plus en plus chaque jour de l’écriture et de ma promesse de venger ma race. Je ne pouvais lire « la parabole de la loi » dans Le Procès,de Kafka, sans y voir la figuration de mon destin : mourir sans avoir franchi la porte qui n’était faite que pour moi, le livre que seule je pourrais écrire.

Mais c’était sans compter sur le hasard privé et historique. La mort d’un père qui décède trois jours après mon arrivée chez lui en vacances, un poste de professeur dans des classes dont les élèves sont issus de milieux populaires semblables au mien, des mouvements mondiaux de contestation : autant d’éléments qui me ramenaient par des voies imprévues et sensibles au monde de mes origines, à ma « race », et qui donnaient à mon désir d’écrire un caractère d’urgence secrète et absolue. Il ne s’agissait pas, cette fois, de me livrer à cet illusoire « écrire sur rien » de mes 20 ans, mais de plonger dans l’indicible d’une mémoire refoulée et de mettre au jour la façon d’exister des miens. Écrire afin de comprendre les raisons en moi et hors de moi qui m’avaient éloignée de mes origines.

Une langue de l’excès, charriant colère et dérision, insurgée

Aucun choix d’écriture ne va de soi. Mais ceux qui, immigrés, ne parlent plus la langue de leurs parents, et ceux qui, transfuges de classe sociale, n’ont plus tout à fait la même, se pensent et s’expriment avec d’autres mots, tous sont mis devant des obstacles supplémentaires. Un dilemme. Ils ressentent, en effet, la difficulté, voire l’impossibilité d’écrire dans la langue acquise, dominante, qu’ils ont appris à maîtriser et qu’ils admirent dans ses œuvres littéraires, tout ce qui a trait à leur monde d’origine, ce monde premier fait de sensations, de mots qui disent la vie quotidienne, le travail, la place occupée dans la société. Il y a d’un côté la langue dans laquelle ils ont appris à nommer les choses, avec sa brutalité, avec ses silences, celui, par exemple, du face-à-face entre une mère et un fils, dans le très beau texte d’Albert Camus Entre oui et non. De l’autre, les modèles des œuvres admirées, intériorisées, celles qui ont ouvert l’univers premier et auxquelles ils se sentent redevables de leur élévation, qu’ils considèrent même souvent comme leur vraie patrie. Dans la mienne figuraient Flaubert, Proust, Virginia Woolf : au moment de reprendre l’écriture, ils ne m’étaient d’aucun secours. Il me fallait rompre avec le « bien-écrire », la belle phrase, celle-là même que j’enseignais à mes élèves, pour extirper, exhiber et comprendre la déchirure qui me traversait. Spontanément, c’est le fracas d’une langue charriant colère et dérision, voire grossièreté, qui m’est venu, une langue de l’excès, insurgée, souvent utilisée par les humiliés et les offensés, comme la seule façon de répondre à la mémoire des mépris, de la honte et de la honte de la honte.

Très vite aussi, il m’a paru évident – au point de ne pouvoir envisager d’autre point de départ – d’ancrer le récit de ma déchirure sociale dans la situation qui avait été la mienne lorsque j’étais étudiante, celle, révoltante, à laquelle l’Etat français condamnait toujours les femmes, le recours à l’avortement clandestin entre les mains d’une faiseuse d’anges. Et je voulais décrire tout ce qui est arrivé à mon corps de fille, la découverte du plaisir, les règles. Ainsi, dans ce premier livre, publié en 1974, sans que j’en sois alors consciente, se trouvait définie l’aire dans laquelle je placerais mon travail d’écriture, une aire à la fois sociale et féministe. Venger ma race et venger mon sexe ne feraient qu’un désormais.

Comment ne pas s’interroger sur la vie sans le faire aussi sur l’écriture ? Sans se demander si celle-ci conforte ou dérange les représentations admises, intériorisées sur les êtres et les choses ? Est-ce que l’écriture insurgée, par sa violence et sa dérision, ne reflétait pas une attitude de dominée ? Quand le lecteur était un privilégié culturel, il conservait la même position de surplomb et de condescendance par rapport au personnage du livre que dans la vie réelle. C’est donc, à l’origine, pour déjouer ce regard qui, porté sur mon père dont je voulais raconter la vie, aurait été insoutenable et, je le sentais, une trahison, que j’ai adopté, à partir de mon quatrième livre, une écriture neutre, objective, « plate » en ce sens qu’elle ne comportait ni métaphores ni signes d’émotion. La violence n’était plus exhibée, elle venait des faits eux-mêmes et non de l’écriture. Trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité allait devenir, jusqu’à aujourd’hui, mon souci constant en écrivant, quel que soit l’objet.

Un « je » transpersonnel, du singulier à l’universel

Continuer à dire « je » m’était nécessaire. La première personne – celle par laquelle, dans la plupart des langues, nous existons, dès que nous savons parler, jusqu’à la mort – est souvent considérée, dans son usage littéraire, comme narcissique dès lors qu’elle réfère à l’auteur, qu’il ne s’agit pas d’un « je » présenté comme fictif. Il est bon de rappeler que le « je », jusque-là privilège des nobles racontant des hauts faits d’armes dans des Mémoires, est en France une conquête démocratique du XVIIIe siècle, l’affirmation de l’égalité des individus et du droit à être sujet de leur histoire, ainsi que le revendique Jean-Jacques Rousseau dans ce premier préambule des Confessions : « Et qu’on n’objecte pas que n’étant qu’un homme du peuple je n’ai rien à dire qui mérite l’attention des lecteurs. (…) Dans quelque obscurité que j’aie pu vivre, si j’ai pensé plus et mieux que les rois, l’histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »

Ce n’est pas cet orgueil plébéien qui me motivait (encore que…), mais le désir de me servir du « je » – forme à la fois masculine et féminine – comme un outil exploratoire qui capte les sensations, celles que la mémoire a enfouies, celles que le monde autour ne cesse de nous donner, partout et tout le temps. Ce préalable de la sensation est devenu pour moi à la fois le guide et la garantie de l’authenticité de ma recherche. Mais à quelles fins ? Il ne s’agit pas pour moi de raconter l’histoire de ma vie ni de me délivrer de ses secrets, mais de déchiffrer une situation vécue, un événement, une relation amoureuse, et dévoiler ainsi quelque chose que seule l’écriture peut faire exister et passer, peut-être, dans d’autres consciences, d’autres mémoires. Qui pourrait dire que l’amour, la douleur et le deuil, la honte ne sont pas universels ? Victor Hugo a écrit : « Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui soit à lui. » Mais toutes choses étant vécues inexorablement sur le mode individuel – « c’est à moi que ça arrive » –, elles ne peuvent être lues de la même façon que si le « je » du livre devient, d’une certaine façon, transparent et que celui du lecteur ou de la lectrice vienne l’occuper. Que ce « je » soit, en somme, transpersonnel, que le singulier atteigne l’universel.

C’est ainsi que j’ai conçu mon engagement dans l’écriture, lequel ne consiste pas à écrire « pour » une catégorie de lecteurs, mais « depuis » mon expérience de femme et d’immigrée de l’intérieur, depuis ma mémoire désormais de plus en plus longue des années traversées, depuis le présent, sans cesse pourvoyeur d’images et de paroles des autres. Cet engagement comme mise en gage de moi-même dans l’écriture est soutenu par la croyance, devenue certitude, qu’un livre peut contribuer à changer la vie personnelle, à briser la solitude des choses subies et enfouies, à se penser différemment. Quand l’indicible vient au jour, c’est politique.

L’émancipation individuelle et collective

On le voit aujourd’hui avec la révolte de ces femmes qui ont trouvé les mots pour bouleverser le pouvoir masculin et se sont élevées, comme en Iran, contre sa forme la plus violente et la plus archaïque. Écrivant dans un pays démocratique, je continue de m’interroger, cependant, sur la place occupée par les femmes, y compris dans le champ littéraire. Leur légitimité à produire des œuvres n’est pas encore acquise. Il y a en France et partout dans le monde des intellectuels masculins, pour qui les livres écrits par les femmes n’existent tout simplement pas, ils ne les citent jamais. La reconnaissance de mon travail par l’Académie suédoise constitue un signal de justice et d’espérance pour toutes les écrivaines.

Dans la mise au jour de l’indicible social, cette intériorisation des rapports de domination de classe et/ou de race, de sexe également, qui est ressentie seulement par ceux qui en sont l’objet, il y a la possibilité d’une émancipation individuelle mais également collective. Déchiffrer le monde réel en le dépouillant des visions et des valeurs dont la langue, toute langue, est porteuse, c’est en déranger l’ordre institué, en bouleverser les hiérarchies.

Mais je ne confonds pas cette action politique de l’écriture littéraire, soumise à sa réception par le lecteur ou la lectrice avec les prises de position que je me sens tenue de prendre par rapport aux événements, aux conflits et aux idées. J’ai grandi dans la génération de l’après-guerre mondiale, où il allait de soi que des écrivains et des intellectuels se positionnent par rapport à la politique de la France et s’impliquent dans les luttes sociales. Personne ne peut dire aujourd’hui si les choses auraient tourné autrement sans leur parole et leur engagement. Dans le monde actuel, où la multiplicité des sources d’information, la rapidité du remplacement des images par d’autres accoutument à une forme d’indifférence, se concentrer sur son art est une tentation. Mais, dans le même temps, il y a en Europe – masquée encore par la violence d’une guerre impérialiste menée par le dictateur à la tête de la Russie – la montée d’une idéologie de repli et de fermeture, qui se répand et gagne continûment du terrain dans des pays jusqu’ici démocratiques. Fondée sur l’exclusion des étrangers et des immigrés, l’abandon des économiquement faibles, sur la surveillance du corps des femmes, elle m’impose, à moi, comme à tous ceux pour qui la valeur d’un être humain est la même, toujours et partout, un devoir de vigilance. Quant au poids du sauvetage de la planète, détruite en grande partie par l’appétit des puissances économiques, il ne saurait peser, comme il est à craindre, sur ceux qui sont déjà démunis. Le silence, dans certains moments de l’Histoire, n’est pas de mise.

Les voix multiples de la littérature

En m’accordant la plus haute distinction littéraire qui soit, c’est un travail d’écriture et une recherche personnelle menés dans la solitude et le doute qui se trouvent placés dans une grande lumière. Elle ne m’éblouit pas. Je ne regarde pas l’attribution qui m’a été faite du prix Nobel comme une victoire individuelle. Ce n’est ni orgueil ni modestie de penser qu’elle est, d’une certaine façon, une victoire collective. J’en partage la fierté avec ceux et celles qui, d’une façon ou d’une autre, souhaitent plus de liberté, d’égalité et de dignité pour tous les humains, quels que soient leur sexe et leur genre, leur peau et leur culture. Ceux et celles qui pensent aux générations à venir, à la sauvegarde d’une Terre que l’appétit de profit d’un petit nombre continue de rendre de moins en moins vivable pour l’ensemble des populations.

Si je me retourne sur la promesse faite à 20 ans de venger ma race, je ne saurais dire si je l’ai réalisée. C’est d’elle, de mes ascendants, hommes et femmes durs à des tâches qui les ont fait mourir tôt, que j’ai reçu assez de force et de colère pour avoir le désir et l’ambition de lui faire une place dans la littérature, dans cet ensemble de voix multiples qui, très tôt, m’a accompagnée en me donnant accès à d’autres mondes et d’autres pensées, y compris celle de m’insurger contre elle et de vouloir la modifier. Pour inscrire ma voix de femme et de transfuge social dans ce qui se présente toujours comme un lieu d’émancipation, la littérature. Annie Ernaux

© Fondation Nobel 2022, les intertitres sont de la rédaction

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Aragon, l’éternité de la jeunesse

Le 24 décembre 1982, s’éteint Louis Aragon en son domicile parisien. Quarante ans après la disparition du poète, sa vie et son œuvre continuent de fasciner toutes les générations. Publié par L’Humanité, un hors-série explore les différentes facettes de l’immense écrivain.

On croit tout connaître de Louis Aragon, mais on est sans cesse en train de le découvrir. Quarante ans après sa disparition, la veille de Noël 1982, l’homme que son meilleur adversaire et fervent admirateur, Jean d’Ormesson, qualifiait de « dernier géant de notre histoire » méritait bien que l’Humanité lui consacre un nouveau numéro hors-série. Cent pages et autant de photos – sans compter les cadeaux – pour retracer l’aventure Aragon, de l’enfance tourmentée à la vieillesse tout sauf sage d’un écrivain à la pensée sans cesse en mouvement. On y découvre un auteur qui n’a pas fini de nous surprendre : « Je ne suis pas celui que vous croyez… »

La vie d’un personnage de grand roman

Il n’a pas seulement laissé une œuvre foisonnante, dont certains écrits restent sans doute encore inédits – à l’image de cette biographie rédigée par Pierre Daix, et annotée dans la marge de la main de l’auteur des Yeux d’Elsa, présentée pour la première fois dans ce hors-série de l’Humanité. La vie d’Aragon est incroyablement riche, digne de celle d’un personnage d’un grand roman. Enfant d’éducation bourgeoise, dont la filiation lui fut cachée jusqu’à ses vingt ans, couverte par le secret de l’adultère. Jeune soldat plein de bravoure, pataugeant dans les tranchées de la « Der des ders » avec de la littérature d’avant-garde et ses propres manuscrits en bandoulière. Écrivain plein de promesses qui forme un duo enragé de surréalistes avec André Breton, brisant toutes les normes, avant de se fâcher avec lui pour s’engager au Parti communiste, auquel il demeurera fidèle toute sa vie. Homme de lettres rompant le silence dans les premiers parmi ses pairs, pour mettre sa plume au service de la Résistance.

Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche

Avocat fougueux et aveuglé de l’imposture stalinienne, avant de prendre le parti définitif de la liberté dans l’art et de la liberté tout court, qu’il défendra avec le même acharnement du haut de sa stature d’écrivain prestigieux et de dirigeant communiste respecté. Le féministe méconnu, et son ombre démesurée qui cache l’écrivaine de génie Elsa Triolet. Le fou d’Elsa et le libertin. Le reporter de terrain à l’Humanité et le militant. Le poète adulé et détesté, attaqué sans relâche pour ses activités politiques. Celui, enfin, qui, jusqu’au soir de sa vie, n’a jamais renié son pacte avec l’éternité de la jeunesse qu’il continuait à côtoyer et à soutenir dans ses révoltes : Mai 68, la nouvelle vague des cinéastes, le printemps de Prague, l’union de la gauche et l’espoir de 1981… Et cette passion intacte pour tout ce que les sciences et les arts inventent de neuf. Sébastien Crépel

Les événements Aragon en 2023 :

Le continent Aragon : jusqu’au 28/01/23, à la médiathèque Louis Aragon de Martigues

« Arrachez-moi le cœur, vous y verrez Paris » (Aragon) : jusqu’au 03/01/23, en extérieur, à l’angle de la rue de Lobau et de la rue de Rivoli

Aragon, les adieux : jusqu’au 11/01/23, à l’Espace Niemeyer, place du Colonel Fabien à Paris

« Je réclame tout notre héritage humain », Aragon – L’Algérie et le monde arabe : le 19/01/23 à 19h00, une conférence-spectacle à l’Institut du Monde Arabe de Paris

Un hors-série exceptionnel :

Sous la plume des meilleurs spécialistes, ce sont ces mille Aragon en un dont le hors-série de l’Humanité raconte la (les) aventure(s) : Pierre Juquin (biographe d’Aragon) ; Jean Ristat (son éditeur et exécuteur testamentaire) et le poète et critique Olivier Barbarant ; le philosophe Bernard Vasseur ; les plus grands chercheurs ; Patrick Apel-Muller et les journalistes de l’Humanité. Et au milieu coule une rivière : la Rémarde, qui serpente entre les allées du moulin de Villeneuve, la maison d’Aragon, devenue un centre d’art et un musée, dont ce hors-série vous fait la visite commentée, guidée par son directeur, Guillaume Roubaud-Quashie. Une visite « virtuelle » que chacun pourra compléter par la découverte « réelle » de ces lieux magiques, grâce à l’entrée offerte glissée dans chaque exemplaire du hors-série, en même temps que le portrait inédit d’Aragon – offert également – exécuté par l’artiste plasticien Gianni Burattoni sur un luxueux papier.

Disponible en kiosque (100 pages richement illustrées, 9€90) ou à commander en ligne sur la boutique de l’Humanité.

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Voyage en Équipe

Aux éditions Solar, Pascal Glo publie L’Équipe 1000 Unes. Il n’est point de famille sans un ou plusieurs sportifs ou sportives. Avec ce bel ouvrage, le Père Noël y fera des heureux.

Commençons  par nous plonger dans la postface du journaliste Pascal Glo qui nous raconte de façon savoureuse la genèse de ce projet. « Il y a des cadeaux de Noël qui arrivent début janvier avec un parfum de décembre. Comme cette proposition du service éditions de l’Équipe : on voudrait te confier le projet d’un livre de fin d’année sur les 1000 unes de l’Équipe. Pas question de dire non ».

Passé l’enthousiasme de l’acquiescement vient le vertige, voici notre journaliste au pied du mur ou plutôt au pied de l’Everest ! Avant le travail rédactionnel, il s’agit tout d’abord de sélectionner 1000 unes parmi les 24.823 publiées entre le 28 février 1946 et le 31 juillet 2022… « Aussitôt une Une vient à mon esprit. Celle du 22 janvier 2009 où une jeune femme anonyme fut prise pour Laure Manaudou et affichée en grand. Inconcevable d’imaginer un tel ouvrage sans ce loupé. On peut la mettre ? Bien sûr, tu as carte blanche ». Il lui faut alors se plonger dans ses notes personnelles et les archives numérisées du journal pour choisir et départager les heureuses élues selon des critères subjectifs : exploits, drames, équipes, coupes de France sans oublier l’esthétique. Après « quatre semaines en immersion totale, le compte des mille Unes nuit au sommeil ». Mi-février il n’en restait que 1294 mais le plus dur reste à faire : éviter l’ordre chronologique et choisir des angles pour construire l’ouvrage de façon harmonieuse…

C’est une réussite : on peut le lire à sa guise, picorer un  commentaire, revenir en arrière, chercher nos idoles, nos équipes favorites au détour d’un chapitre ou simplement admirer les photos… Face aux Unes de légende, le journaliste remonte le temps pour nous conter l’évolution d’une discipline sportive ou une anecdote tombée dans l’oubli. L’hiver venant, on se régale des exploits de nos  « bleus blanc neige » avec notamment la médaille d’or de Karine Ruby aux JO de Nagano en 1998 pour la toute nouvelle discipline olympique, le snowbord, cinquante ans après la médaille d’or de Henri Oreiller en descente et combiné. « Les seigneurs des anneaux » mettent en lumière les médaillés récidivistes comme le nageur Mark Spitz sept fois médaille d’or, dépassé par son compatriote Michael Phelps qui en collectionnera huit !

Natation encore et « tout le bonheur des ondes »avec un joli hommage à l’entraîneuse Suzanne Berlioux qui a lancé Christine Caron, vice-championne olympique et recordwoman du monde en 1964, quarante ans avant « L’or Manaudou ». Kiki Caron était une idole nationale et à propos d’idole,  avec « Noah,  quelle saga ! », il n’est pas question que de Yannick mais aussi du père Zacharie et du fils Joakim. Il faut parler bien sûr « des pionnières, des battantes, des braqueuses » nos championnes d’Europe de Basket 2001 et 2009, de nos handballeuses médaillées en 1999, 2003, 2017 et aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021. Tous les sports sont évoqués, que les amateurs de foot se rassurent, il est omniprésent au sein de différentes rubriques… Avec ce commentaire qui rappelle le bashing dont fut victime l’entraîneur Aimé Jacquet : « Persuadé que les Bleus ne pourront jamais remporter la coupe du monde 1998 avec Aimé Jacquet à leur tête, l’Équipe produit, dès 1994, plusieurs Unes ou éditos à charge ». Dont acte. Effectivement, on pouvait même lire « mourir d’Aimé »… Nobody’s perfect ! Chantal Langeard

L’ÉQUIPE 1000 Unes, de Pascal GLO (éd. Solar, 408 p., 35€)

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