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En studio, avec Alain Bashung

Le 1er décembre 2022, Alain Bashung aurait dû souffler ses 75 bougies : cruel, pour un artiste de cette trempe, de mourir à 61 ans ! Heureusement, albums et bouquins continuent à saluer son talent. Après l’album En amont et Alain Bashung, sa belle entreprise de Stéphane Deschamps sortis en 2018 (éd. Hors collection), voilà En studio avec Bashung, un sacré bouquin signé Christophe Conte, accompagné d’un succulent CD.

« Le tout est parti d’un film avec Fernando Arrabal (*), « il m’avait fait jouer une espèce de Jésus après l’Apocalypse », commentait en son temps Alain Bashung. Le réalisateur lui avait aussi demandé de faire la musique du film sans un rond pour la payer. Il ne restait plus qu’à délirer… Faut dire que l’époque s’y prêtait quand on songe qu’un film d’un génial dramaturge espagnol,  et résistant à Franco, était programmé en début de soirée en 1983 et que la chanson Gaby oh Gaby, déjantée à souhait, faisait un carton trois ans plus tôt. On replonge dans ces années-là avec le CD En studio avec Bashung.

La voix du chanteur ressurgit au gré des morceaux ébauchés pour le téléfilm, pour son futur album Play Blessures avec Gainsbourg ou pour d’autres. On croise des brancardiers dans Bistouri Scalpel, un Imbécile qui a « encore traîné dans le fond des asiles pour trouver l’amour fou » (un texte très fort pour signifier la marge des uns comme l’égoïsme des autres, signé Boris Bergman). On se balade dans le rock de Strip Now. Au milieu, le chanteur raconte : « C’était du rêve et je ne rigolais pas avec le rêve ou le fantasme. C’était mon moteur. (…) Je veux bien qu’on plaisante avec (…) mais pour moi, ça reste très sérieux tout ça ». En fait, l’album vient appuyer le formidable travail de Christophe Conte qui signe En studio avec Bashung aux éditions Seghers, treize ans après la mort du chanteur.

Photos d’archives et témoignages inédits à l’appui, l’ouvrage retrace au fil des pages une fulgurante carrière : les débuts difficiles jusqu’au premier tube quand il a 33 ans, ses échappées belles mais risquées dans les albums suivants jusqu’à Osez Joséphine en 1991, ceux qui s’ensuivent couronnés de succès, tels Fantaisie militaire ou Bleu pétrole. Le tout, sous l’angle des studios sillonnés et des personnes rencontrées. « Un artiste qui a poussé au plus loin et dans toutes ses dimensions le travail en studio, c’est bien Alain Bashung », écrit Christophe Conte, « je me devais donc d’en faire le récit avec rigueur, en essayant de retranscrire au plus juste ce qui s’était passé entre ces murs capitonnés ». En studio avec Bashung, le livre et le disque ? Deux petits bijoux, littéraire et chansonnier, à s’offrir pour commencer superbement l’année. Amélie Meffre
(*) « Le cimetière des voitures », diffusé sur France 2 en 1983. En studio avec Bashung, de Christophe Conte (éd. Seghers, 216 p., 29€). Album Barclay (11 titres, 19€99)

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Annie Ernaux, le Nobel qui dérange

Le jeudi 6 octobre, l’Académie royale suédoise a décerné son prix Nobel de littérature 2022 à Annie Ernaux. Dans un précédent article, Chantiers de culture se réjouissait fort, et s’en réjouit toujours, de cette haute distinction internationale attribuée pour la seizième fois à un écrivain français depuis sa création en 1901.

L’attribution de ce Nobel de littérature semble pourtant nourrir d’étranges incompréhensions ou interrogations ! Pour s’en convaincre, les échanges tenus au micro de France Culture dans l’émission Répliques en date du 26/11… Des propos commentés par Daniel Schneidermann dans les colonnes du quotidien Libération. Yonnel Liégeois.

Sur France Culture, Alain Finkielkraut et Pierre Assouline brossent le portrait d’une Nobel de littérature illégitime, nymphomane identitaire et débordant de ressentiment borné. Reste un mystère : elle est traduite dans 37 langues. Est-ce le monde qui est fou ou France Culture ?

Infortunée Annie Ernaux, qui a cru se voir décerner le Nobel de littérature. En réalité, ce Nobel n’était pas un «vrai» Nobel. C’était surtout un «non Nobel» non décerné à Salman Rushdie. C’est France Culture qui développe cette analyse. D’abord dans l’émission Signe des temps, le 27 novembre, la fake Nobel Ernaux (« écrivain des identités fixes, sociale et sexuelle, auxquelles est lié à peu près tout le monde ») est opposée au seul Nobel légitime Salman Rushdie, « écrivain du cosmopolitisme et de l’identité changeante ». Coupable, Ernaux, comprend-on, de n’être sortie de l’enfance à Yvetot que pour s’installer en mère de famille dans le Val d’Oise, et d’oser faire œuvre d’une vie si ordinaire.

Mais si elle n’était que banale !

Toujours sur France Culture, ils sont deux, pour instruire son procès dans l’émission Répliques, le 26 novembre. L’animateur et académicien Alain Finkielkraut, et l’écrivain (et ancien juré Goncourt) Pierre Assouline. Face à eux, dans le rôle de l’avocate commise d’office aux flags, rame Raphaëlle Leyris, journaliste au Monde. Après un début d’émission consacré à saluer l’œuvre, avec chaleur (Assouline) ou une tiédeur polie (Finkielkraut), commence donc le procès de l’autrice, et militante.

Passons d’abord sur quelques peccadilles. Assouline : « C’est une femme qui aime les hommes. Dès l’âge de 18 ans. Elle est tout le temps à la recherche de l’homme qui la fera vibrer ». Cette imputation de nymphomanie figure-t-elle dans la colonne actif ou passif ? Ce n’est pas précisé. Point de vue caractère, il y aurait aussi beaucoup à dire. Voilà une fille d’épicier que la culture a élevée jusqu’au Nobel, et elle ne manifeste aucune gratitude ? Finkielkraut : « Elle en veut à la culture. Elle en veut au monde cultivé. Elle est pleine non pas de gratitude mais de ressentiment ». Assouline, pédagogue : « C’est la dernière personne à qui vous pouvez demander de la gratitude. Tel que vous lui demandez, vous vous positionnez comme un dominant ». Finkielkraut, piqué dans son être-transfuge : « Je viens d’où je viens ». Bref, « vraiment dommage », cette ingratitude.

Mais au-delà de ces mauvaises notes de conduite, le plus lourd est à venir. D’abord, ce soutien à Mélenchon. A-t-on idée ? Au lendemain de sa nobelisation elle a manifesté, bras dessus bras dessous avec l’insoumis, pour… le pouvoir d’achat ! Alors que tant de nobles causes n’attendaient qu’elle ! Finkielkraut : « Elle n’a pas dédié son prix Nobel à Salman Rushdie, ce qu’elle aurait pu faire. Elle est allée manifester contre la vie chère ». Assouline révèle avoir un jour demandé à l’écrivaine comment elle pouvait soutenir Mélenchon. « Sa seule réponse : « Jusqu’à mon dernier souffle je vengerai ma race ». Politiquement elle est bornée. Comme Sartre ».

Tout faux, sur tous les sujets !

Prenez la lutte contre le voile. Assouline : « Elle n’est pas Charlie. Elle dit : « Je suis pour qu’on laisse la religion musulmane tranquille ». Comme si c’était ça le sujet. Pour elle, les musulmans sont les humiliés permanents. Toujours cette vision binaire ». A ce propos, n’a-t-elle pas jubilé le 11 septembre 2001 ? Retraçant l’attentat contre les Twin Towers, elle écrivait dans les Années : « Le prodige de l’exploit émerveillait. On s’en voulait d’avoir cru les Etats-Unis invincibles. […] On se souvenait d’un autre 11 septembre et de l’assassinat d’Allende ». « Le prodige de l’exploit émerveillait », répète Finkielkraut, incrédule. Il faudra, dans les jours suivants, que la spécialiste de littérature Gisèle Sapiro rappelle la distinction entre le « on » – description de réactions collectives – et le « elle » par lequel l’autrice parle d’elle à la troisième personne.

Tout cela ne serait encore rien. Le pire du pire, c’est son engagement dans le mouvement de boycott d’Israël. Etrange obsession. Quand il y a tant de dictateurs corrompus dans le monde, pourquoi justement s’engager, « comme par hasard, contre la seule démocratie du Proche-Orient» ? Assouline : « Si un jour il y avait une enquête à faire, il faudrait retourner au café-épicerie d’Yvetot et se demander quel genre de conversations il y avait dans ce café dans les années 50. Il y a un fond de sauce raciste là-dedans, qui demande à être exploré », glisse-t-il. Comment insinuer, sans le dire bien entendu, que la nouvelle nobélisée frise l’antisémitisme.

Reste un mystère. Cette nymphomane identitaire, débordant de ressentiment borné, est traduite dans 37 langues, rappelle Pierre Assouline. Délectable silence pensif d’Alain Finkielkraut : « 37 langues, en effet, c’est très impressionnant ». C’est même incompréhensible. Le monde est fou, hors de France Culture. Daniel Schneidermann

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Guy Régis Jr et ses frères haïtiens

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête, Guy Régis Junior propose L’amour telle une cathédrale ensevelie. L’auteur et metteur en scène haïtien signe le deuxième volet de sa Trilogie des dépeuplés, sur la dislocation de son pays et la dispersion des familles. Un uppercut poétique et politique.

Nous avons déjà recensé L’amour telle une cathédrale ensevelie. Toutefois, devant la puissance et la beauté du spectacle, c’est avec grand plaisir que nous publions la chronique de notre consœur, et contributrice à Chantiers de culture, Marina Da Silva. Y.L.

Lorsqu’on pénètre dans la petite salle du Théâtre de la Tempête, à Paris, on arrive sur un autre rivage. Un sol de sable doré, délimité par une frontière d’eau. En fond de scène, la mer et ses vagues comme une grande langue qui vient lécher le sable. À jardin, le guitariste et compositeur haïtien Amos Coulanges ne quittera pas le plateau, accompagnant de ses rythmes et de son chant envoûtants l’oratorio douloureux de L’amour telle une cathédrale ensevelie, écrit et mis en scène par son compatriote Guy Régis Junior. Le spectacle a été créé fin septembre aux Francophonies de Limoges, au Théâtre de l’Union, et trouve ici un écrin qui le place dans un contact rapproché et puissant avec le public.

C’est le deuxième volet de la Trilogie des dépeuplés, une épopée sur l’arrachement et l’exil où Guy Régis poursuit sa radiographie poétique et non documentaire de l’effondrement de son pays et de la dislocation des familles. L’écran, si loin, si proche, nous fait pénétrer dans le salon d’un couple mal assorti,­ habitant au Canada. Lui, le retraité Mari (Frédéric Fahena et François Kergoulay, en alternance) ; elle, la Mère du fils Intrépide, magnifique et bouleversante Nathalie Vairac. Elle se tord de colère et de douleur. Elle a fui son pays dont la nostalgie l’empêche de vivre pour atterrir dans ce qui est censé être une vie meilleure, confortable, dans un appartement de Montréal. Elle a tenté d’accepter ce mari plus vieux qu’elle, qui l’achetait en quelque sorte, dans la perspective de faire venir son plus jeune fils. L’Intrépide. Celui-là même qui l’avait poussée à quitter l’île, douce mais misérable, qui n’est jamais nommée. Toutes les démarches administratives n’ayant pas abouti, il a pris la mer avec ses compagnons d’infortune.

Alors, « l’amour, monté haut comme une cathédrale, s’est pulvérisé comme poussière ». On passe de ce huis clos où une histoire intime se raconte à bas bruit pour revenir à la mer où les images vidéo de Dimitri Petrovic se mêlent à celles plus vraies que vraies du combat collectif des damnés de la terre sur des embar­cations à la dérive. Des images tournées par Guy Régis et Fatoumata Bathily, et des extraits du film Fuocoammare, par-delà Lampedusa, de Gianfranco Rosi. Une petite foule d’hommes, de femmes et d’enfants y sont ­agglutinés au-delà de l’irreprésentable. Dans l’espace de sable des comédiens-chanteurs, Derilon Fils, Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin, Jean-Luc Faraux accompagnent leur lutte à mort dans un chœur créole de toute beauté. Leur chant dit à la fois le désespoir et la résistance. Lorsqu’ils scandent « Canada, Canada, Canada », le mantra du fils pour cette traversée, on ­mesure la détermination de ces êtres qui ont derrière eux « leur vie à effacer » et pour horizon cette projection dans un futur et un ailleurs. Marina Da Silva

Jusqu’au 11/12, au Théâtre de la Tempête (la Cartoucherie), route du Champ-de-Manœuvres, 75012 Paris (Tél. : 01 43 28 36 36). La Trilogie des dépeuplés est publiée aux Solitaires intempestifs.

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Histoires d’ici et d’ailleurs

D’une petite ville de l’Est de la France à l’Iran, en passant par l’Irlande, le Maroc et bien d’autres régions et pays… Les livres, présentés et commentés au club de lecture de la médiathèque de Mézières (36), témoignent de vies très souvent mêlées aux différents contextes historiques et politiques. Bon voyage et belle lecture Philippe Gitton

Connemara, de Nicolas Mathieu (éd. Actes Sud, 400 p., 22€)

 « Avec une écriture « parlé », le romancier raconte une histoire où le monde du travail est très bien décrit », explique Gilles

Hélène, bientôt quarante ans, est née dans une petite ville de l’Est de la France. Elle a fait de belles études, une carrière, deux filles. Elle vit dans une maison d’architecte sur les hauteurs de Nancy, elle a réalisé le programme des magazines et le rêve de son adolescence : se tirer, changer de milieu, réussir. Pourtant, le sentiment de gâchis est là, les années ont passé, tout a déçu. Quant à Christophe, il vient de dépasser la quarantaine. Il n’a jamais quitté ce bled où ils ont grandi avec Hélène. Il n’est plus si beau. Il a fait sa vie à petits pas, privilégiant les copains, la teuf, remettant au lendemain les grands efforts, les grandes décisions, l’âge des choix.

Aujourd’hui, il vend de la bouffe pour chien, il rêve de rejouer au hockey comme à seize ans. Il vit avec son père et son fils, une petite vie peinarde et indécise. On pourrait croire qu’il a tout raté. Pourtant, il croit dur comme fer que tout est encore possible. Connemara, c’est cette histoire des comptes qu’on règle avec le passé et le travail aujourd’hui, entre Power Point et open space. C’est surtout le récit de ce tremblement au mitan de la vie, quand le décor est bien planté et que l’envie de tout refaire gronde en nous. Le récit d’un amour qui se cherche par-delà les distances dans un pays qui chante Sardou et va voter contre soi.

Les pionnières (Une place au soleil, tome 1), d’Anna Jacobs (éd. Archipoche, 430 p., 8€95)

« Je l’ai lu d’une seule traite », se réjouit Jean

Irlande, début des années 1860. Keara Michaels ne quitterait pour rien au monde sa terre natale et ses deux sœurs. Mais le destin est parfois cruel… Enceinte et sans le sou, elle est contrainte de traverser les océans pour gagner l’Australie. Toute seule : le père de son futur enfant, qui est marié, ne l’accompagnera pas.
Dans le même temps, Mark Gibson, un chercheur d’or, doit fuir le Lancashire pour échapper à la vengeance de son beau-père. Et tenter sa chance à l’autre bout du monde. C’est à Rossall Springs, à deux heures de route de Melbourne, qu’il ouvrira une auberge… Est-ce là que Keara rencontrera l’homme de sa vie ? Le premier volet de la nouvelle trilogie d’Anna Jacobs, la romancière aux trois millions d’exemplaires vendus dans le monde.

Le pays des autres, de Leïla Slimani (éd. Folio Gallimard, 416 p., 8€90)

« Plusieurs histoires se recoupent sur un fond historique. C’est ce que j’aime dans les livres. Celui-ci se lit bien », confie Chantal

Leïla Slimani, autrice franco-marocaine née en 1981 et journaliste politique, se consacre désormais pratiquement qu’à l’écriture depuis son Prix Goncourt pour Chanson douce paru en 2016. Ce roman qui couvre une douzaine d’années (de 1944 a 1956) traite de la colonisation, de la confrontation de deux cultures dans les couples mixtes, de la difficulté pour les enfants de trouver leur place entre ces deux cultures,  de la soumission des femmes, du déracinement et de la stigmatisation des non musulmans.

En 1944, Mathilde, une jeune alsacienne spontanée et effrontée, se marie avec Amine un soldat marocain venu combattre en France. Après la Libération, ils partent au Maroc près de Meknès travailler les terres d’un domaine très isolé, acquis par le père d’Amine. Ce domaine s’avère quasi incultivable. Amine va consacrer toute sa vie à tenter de tirer des revenus de cette terre aride, au détriment de sa vie de famille et de sa santé. Mathilde a beaucoup de mal à supporter le manque de confort, l’isolement, l’éloignement de sa famille, le poids des traditions et l’absence de son mari qui ne vit que pour faire prospérer ses cultures et prouver qu’il n’a pas besoin des colons.

Après un retour de quelques semaines en France suite au décès de son père, elle revient au Maroc près de ses deux enfants et de son mari. Pour se sentir utile et plus libre, elle devient une sorte d’infirmière auprès des autochtones démunis grâce à l’aide d’un médecin français. Le roman se termine fin 1955, suite aux émeutes contre la colonisation menées en partie par le frère d’Amine.

Carnets d’un médecin de montagne, d’Hermann Berger (éd. La fontaine de Siloé, 154 p., 12€)

« Ce livre est passionnant », affirme Bernadette

Médecin d’origine roumaine, installé dès les années 30 dans la vallée de La Maurienne, Hermann Berger consacra la totalité de sa vie à ses patients avec un courage et un dévouement exceptionnels. Il aimait tant son métier qu’il l’exerça jusqu’en juillet 1993. Alors âgé de 85 ans, il était certainement le médecin le plus vieux de France ! Voulant laisser une trace avant sa mort qui intervint trois mois plus tard, il dicta cet ouvrage à sa fille. Quelques autres témoignages, collègues-infirmières-religieuses, complètent son histoire. On l’aura compris, ces carnets sont un témoignage rare. En effet, non seulement le personnage est hors du commun, mais encore juif et roumain. Il sera en butte aux tracasseries du régime de Vichy et devra se cacher pendant la guerre pour échapper à la Gestapo. Le lecteur admirera un courage et une ténacité hors du commun.

Une magnifique figure de médecin de montagne, capable de marcher des heures dans la neige pour aller visiter un malade. Un praticien exemplaire comme on n’en rencontre quasiment plus de nos jours. Même chose pour la petite société montagnarde des hautes vallées, vivant dans des conditions de misère et de difficultés matérielles qu’on a peine à imaginer aujourd’hui.

Je vous écris de Téhéran, de Delphine Minoui (éd. Points, 360 p., 8€20)

« Ce n’est pas ennuyeux un seul instant, ça restitue bien les ambiances », explique Michel

Sous la forme d’une lettre posthume à son grand-père, entremêlée de récits plus proches du reportage, Delphine Minoui raconte ses années iraniennes, de 1997 à 2009. Au fil de cette missive où passer et présent s’entrechoquent, la journaliste franco-iranienne porte un regard neuf et subtil sur son pays d’origine à la fois rêvé et redouté, tiraillé entre ouverture et repli sur lui-même. Avec elle, on s’infiltre dans les soirées interdites de Téhéran, on pénètre dans l’intimité des mollahs et des miliciens bassidjis, on plonge dans le labyrinthe des services de sécurité, on suit les espoirs et les déceptions du peuple aux côtés de sa grand-mère Mamani, son amie Niloufar ou la jeune étudiante Sepideh.

La société iranienne, dans laquelle se fond l’histoire personnelle de la journaliste, n’a jamais été décrite avec autant de beauté et d’émotion. De mère française et de père iranien. Delphine Minoui est lauréate du prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak.

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Rosa, le Bonheur de peindre !

Jusqu’au 15/01/23, Rosa Bonheur s’expose au Musée d’Orsay (75). Cette peintre animalière d’exception fut aussi une féministe avant l’heure. Pour le bicentenaire de sa naissance, hommage lui est enfin rendu et son autobiographie rééditée.

Née en 1822, la petite Rosalie vit une enfance difficile. Son père, le peintre Raymond Bonheur aux nobles idées humanistes et féministes, n’en abandonnera pas moins son foyer pour se réfugier dans une communauté saint-simonienne. Sa mère s’épuisera à travailler pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants et meurt peu de temps après : Rosa est l’aînée, elle n’a que 11 ans. Le placement en internat est un échec, elle entre finalement comme apprentie dans l’atelier de son père. Il avait donné des cours de dessin à ses quatre enfants, tous ont fait des carrières artistiques. La plus douée ? Rosa, qui découvre le Louvre, exécute des copies et les vend pour faire vivre la famille. Elle a trouvé sa voie : elle sera peintre animalière.

Une rencontre bouleverse sa vie : la famille Micas lui demande de réaliser le portrait de leur fille Nathalie. Une complicité immédiate lie les deux fillettes qui deviennent inséparables. Elles se promettent de ne jamais se marier. « Depuis longtemps j’ai compris qu’en mettant sur sa tête la couronne de fleurs d’oranger, la jeune fille se subalternise : elle devient pour toujours la compagne du chef de la communauté, non pas pour l’égaler, mais pour l’assister dans ses travaux ; quelque grande que puisse être sa valeur, elle restera dans l’ombre », confie Rosa dans sa biographie écrite à deux mains avec Anna Klumpke. Elles vivent ensemble une relation intense : amour homosexuel ou platonique, simple sentiment de forte sororité ? Nul ne sait. Rosa Bonheur évitait toute provocation, ne souhaitant que vivre en accord avec elle-même.

Elle se consacre à la peinture avec fougue. Déchargée de toutes les contingences matérielles, ménagères et administratives par Nathalie, qui se révèle une gestionnaire très efficace et une aide précieuse à sa carrière. Pour mieux appréhender la morphologie et les mœurs animales, Rosa n’hésite pas à battre la campagne et à visiter les abattoirs. Pour ne point s’encombrer des longues jupes et épais jupons assignés à son sexe, elle demande à la Préfecture de police une autorisation à porter le pantalon comme sa contemporaine Georges Sand. Elle sera également l’une des premières femmes à ne pas monter en amazone. Très vite, elle est sélectionnée pour exposer au Louvre, régulièrement primée et récompensée. En 1848, elle reçoit une commande d’État, elle n’a que 26 ans, ce sera le fameux Labourage nivernais dans lequel elle restitue aux bovins des regards exceptionnels ! Animaliste avant l’heure, elle pensait que les animaux avaient une âme et ne les considérait pas comme une simple marchandise.

En 1859, elle achète le château de By, à Thomery en Seine-et-Marne, où elle s’installe avec Nathalie et vivra jusqu’à sa mort. Dans ses mémoires, elle le surnomme « le domaine de la parfaite amitié »… Un autre de ses tableaux, Le marché  aux chevaux actuellement au Metropolitan Museum, la propulse au faîte de la gloire. Le marchand d’art Ernest Gambart le remarque dans un musée à Gand et l’achète. Il organise une exposition itinérante en Europe et en Amérique : c’est un triomphe, la presse l’adore, à 35 ans elle est une icône aux États-Unis à tel point qu’une poupée est fabriquée à son effigie !

Elle rencontre Buffalo Bill, fait son portrait et noue une forte amitié avec lui. 80 % de sa production se trouve Outre-Atlantique, et en Angleterre où elle fut également très appréciée des collectionneurs. À son retour en France, c’est la peintre la plus connue et la plus chère. Elle est invitée par Napoléon III au château de Fontainebleau où elle est assise à table à la droite de l’empereur… Elle fréquente les musiciens, connait Flaubert. Edouard VII lui rend visite à By. Mais après quarante ans de vie commune, Nathalie Micas meurt en 1889. Rosa s’effondre,  inconsolable jusqu’à ce qu’une jeune admiratrice américaine désirant faire son portrait, la peintre Anna Klumpke, entre dans sa vie. Revigorée par cet hommage, Rosa fait traîner les séances de pose pour savourer cette amitié naissante, dans le secret espoir qu’Anna ne reparte pas …. Elles vivront ensembles à By, jusqu’à sa mort en 1899.

Un an auparavant, elle avait confié à Anna le projet d’écriture de sa biographie  qui paraît en 1908 sous le titre Rosa Bonheur, sa vie son œuvre. C’est une édition entièrement remaniée et annotée par l’historienne Natacha Henry qui nous est proposée aujourd’hui, intitulée Souvenirs de ma vie avec la double signature de Rosa Bonheur et Anna Klumpke. En dépit d’une immense célébrité de son vivant, Rosa Bonheur tombe dans l’oubli comme sa compatriote Alice Guy, première femme cinéaste et productrice. Il était grand temps de lui restituer la place qu’elle mérite dans l’histoire de la peinture. « Le génie n’a pas de sexe », c’est par ces mots que l’impératrice Eugénie décore Rosa Bonheur de la Légion d’honneur en 1865. Elle fut la première femme artiste à recevoir cette décoration. Chantal Langeard

Exposition Rosa Bonheur au Musée d’Orsay de Paris, jusqu’au 15 janvier 2023. Souvenirs de ma vie, de Rosa Bonheur et Anna Klumpke (éd. Phébus, 496 p., 24€50)

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Le football, un ballon pas très rond

Le 20 novembre à 17h00, est donné le coup d’envoi du premier match de la très contestée Coupe du monde de football au Qatar ! Le 17 octobre, Karim Benzema, le capitaine du Real Madrid, était couronné du Ballon d’or 2022. Le 3 mars 2017, disparaissait Raymond Kopa, le premier « Ballon d’or » français en 1958. Une figure emblématique, une légende du football international : petit de taille mais grand pour ses prouesses techniques !

À quatorze ans, certificat d’études en poche, une obsession taraude le petit « Polack ». Que faire demain ?, s’interroge l’adolescent en tapant dans le ballon rond à proximité des corons. Durant trois ans, il sera galibot à la fosse n°3 de Noeux-les-Mines, dans le Pas-de-Calais. Un parcours exceptionnel pour ce fils d’immigré polonais !

Lors de la réédition de son autobiographie, Raymond Kopa nous accordait un entretien exclusif que Chantiers de culture se réjouit de remettre en ligne. La notoriété n’avait en rien altéré son incroyable simplicité, le portrait d’un homme au naturel déconcertant et au propos décapant sur l’avenir du football. Yonnel Liégeois

Kopa, de la mine à la légende

À l’image de celles de Platini et de Zidane, italienne et algérienne, la trajectoire de la famille Kopaszewski, arrivée en France au lendemain de la première guerre mondiale, illustre à merveille une grande page de l’histoire de l’immigration en notre pays. Le besoin de main d’œuvre est pressant, en 1919 la France et la Pologne signent une convention pour assurer recrutement et transfert des ouvriers polonais, garantir qu’ils seront payés au même salaire (!) que les Français… Le Pas-de-Calais, à lui seul, accueillit un tiers des Polonais (150.000) qui se trouvaient alors en France. D’autres « colonies » polonaises s’installèrent en Lorraine, en Bourgogne et dans la région Centre. Au total, hors les mesures d’expulsion ordonnées dans les années 30 sous couvert de crise économique et auxquelles le Front Populaire mit fin, on estime qu’environ 700.000 polonais sont arrivés en France entre 1921 et 1938.

Pour le jeune Raymond en tout cas, une obsession, un seul objectif : exercer n’importe quel métier mais surtout ne pas se retrouver à la mine, éviter la « descente aux enfers » qu’ont connue le grand-père depuis 1919, le père, le frère… Las, longtemps après, le grand Kopa s’en souvient encore. « À chaque fois que je me présentai à un bureau d’embauche, la même réponse… Identique, terrible : votre nom ? Désolé, il n’y a rien pour vous. Je comprends qu’il n’y a pas d’espoir. Le sort d’un Polonais est à la mine, à la mine seulement ». Durant près de trois ans, le gamin sera galibot à la fosse N°3. Hormis le football qui illumine déjà sa vie, trois années noires : l’eau et la poussière, une chaleur étouffante, la peur de l’accident, la hantise du coup de grisou.  « Pousser des berlines à 612 mètres sous terre, ça vous façonne un homme : le physique et le caractère ! », nous confie avec humour, en ce mois de juin 2006, celui qui a marqué de son empreinte une décennie de football européen. La future vedette du Real Madrid et du Stade de Reims le prouvera bientôt sur le terrain. À l’entraînement comme en cours de match : apte à l’effort, solide face aux défenses adverses.

Ce pays du Nord, dur à la tâche, où il naquit en 1931, Raymond Kopa ne le reniera jamais. Quand d’aucuns savaient sur le bout des doigts leurs leçons, le footballeur en herbe les récitait déjà du bout des crampons ! Égrenant du pied son cours de géographie, déclinant le nom de clubs qui le font alors rêver : Lille, Lens, Roubaix-Tourcoing… Sa plus grosse déception de l’époque ? Qu’aucun club de la région ne manifeste une quelconque attention à son égard alors que son pote, Jean Vincent, exhibe déjà un contrat d’exclusivité avec Lille ! « On a peut-être estimé que j’avais une trop petite taille, ou pas les qualités requises pour une carrière de footballeur ». Avec une pointe de frustration, il rejoint l’équipe d’Angers, alors en seconde division, en revendiquant un statut de semi-professionnel. « Apprendre un métier, trouver un emploi, c’était mon objectif. Le foot, pour moi, ce n’était pas un travail mais un plaisir. Devant l’incapacité des dirigeants angevins à me trouver quelque chose, j’ai signé un contrat de professionnel. Voilà comment j’ai débuté ma carrière de footballeur ! ».

Et quelle carrière ! Premier « gros » transfert d’un Français à l’étranger, deux fois champion d’Espagne et trois victoires en coupe d’Europe des clubs (la future Ligue des champions, ndlr) avec le Real Madrid, quatre fois champion de France avec le Stade de Reims, sacré meilleur joueur de la Coupe du Monde de 1958 en Suède et premier Ballon d’or français la même année… Loué pour ses dribbles ravageurs dans les surfaces adverses, Kopa a véritablement illuminé le football des années 50. Une idole pour la génération Platini, une référence pour la classe Zidane mesurant le poids des souvenirs qui hantent encore aujourd’hui les vestiaires du mythique stade Santiogo Bernabeu. L’homme des terrains qui a marqué sa vie, selon Raymond Kopa ? Le regretté Albert Batteux, « mon fer de lance, celui qui m’a propulsé et donné confiance. Il ne m’a jamais enfermé dans un système de jeu rigide. Un homme de grande qualité qui m’a encouragé dans mes capacités à dribbler… Toujours garder et porter le ballon dans l’intérêt collectif, savoir créer le surnombre et assurer la dernière passe pour le buteur ».

D’autres noms sont gravés dans sa mémoire : Roger Piantoni, Just Fontaine, les artisans de l’épopée de l’équipe de France, troisième du Mondial suédois ! Quarante ans avant le sacre de l’équipe « Black-Blanc-Beur »… Mieux encore, par voie de presse en 1963 la superstar lançait un pavé dans la mare, déclarant que « les joueurs sont des esclaves » et dénonçant les « contrats à vie » de l’époque. En ce temps-là, on ne badine pas avec les argentiers du foot, pas encore business mais déjà grevé par la finance : la sanction ? Six mois de suspension…Un combat soutenu par l’Union nationale des footballeurs professionnels, l’UNFP, le syndicat des joueurs que dirigeait son pote Just Fontaine et dont il devint le vice-président. En 1969, ils obtiendront gain de cause en décrochant le « contrat à temps ».

À 70 ans, l’ancien galibot de Nœux-les-Mines jouait encore avec les vétérans d’Angers ! Un besoin naturel d’aller fouler le gazon, de taper dans un ballon… Ce qu’il regrette le plus dans le football moderne ? « La télévision a supplanté le rôle du public d’antan dans la vie des joueurs. C’est elle, désormais, qui est source de recettes pour les clubs ». Il n’empêche, le « Napoléon du football », surnommé ainsi par le journaliste du Daily Express après le France-Espagne de mars 1955, prend toujours autant de plaisir à se rendre au stade, à regarder un match. Supporteur de joueurs aux caractéristiques bien définies, athlétiques et véloces tout à la fois : une même race de dribbleurs et de buteurs, évidemment ! Yonnel Liégeois

« Kopa », par Raymond Kopa (Mareuil éditions, 210 p., 20€).

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André Benedetto, hommage

Édité par la Revue d’histoire du théâtre, André Benedetto, la chute des murs rend hommage au fondateur du Théâtre des Carmes en Avignon. Explorant l’apport trop méconnu du dramaturge à l’art théâtral, ce riche ouvrage collectif révèle son engagement sans compromission.

Le 13 juillet 2009, en plein cœur du Festival d’Avignon, on apprenait la mort d’André Benedetto. Cette année-là, il jouait dans son Théâtre des Carmes, qu’il avait fondé au début des années 1960, la Sorcière, son sanglier et l’inquisiteur lubrique.

Sa disparition soudaine marque la fin d’une histoire, d’une aventure théâtrale audacieuse, à contre-courant du théâtre bourgeois qu’il conspuait, dès 1966, dans un manifeste où il revendiquait « les classiques au poteau » et « la culture à l’égout ». Plus qu’une simple provocation, l’affirmation d’un théâtre populaire, écrit sur le vif de l’Histoire, joué par des comédiens professionnels et amateurs. Dans le théâtre de Benedetto, on croise des Palestiniens, des Vietnamiens, des Africains-Américains, Che Guevara, Rosa Luxemburg, Nelson Mandela ou Giordano Bruno. Mais aussi des dockers, des cheminots et toutes sortes de prolos. Sans oublier les représentants du grand capital.

Dans le théâtre de Benedetto, on parle, on entend la langue de la révolte et de la solidarité. Cette langue emprunte à l’espagnol, à l’italien, à l’occitan, au français. Jamais, au grand dam des puristes de la diction académique, son théâtre ne cherche à masquer son accent, un accent qui charrie la dialectique marxiste, révolutionnaire. Que ce soit dans Emballages, Napalm, Statues, Zone rouge, la Madone des ordures, les Drapiers, le Siège de Montauban, MandrinGeronimoJaurès, la voixUn soir dans une auberge avec Giordano Bruno… ou encore Médée, son théâtre casse les codes, manie la dialectique. Ses personnages sont nos semblables, nos frères de colère et de combat, des personnages qui foncent, hésitent, se trompent, recommencent, refusent l’ordre établi, l’injustice, ne se soumettent pas. André Benedetto ne nous a pas légué un théâtre clés en main pour révolutionnaires en panne d’utopie. Son théâtre dérange, nous dérange, car il n’hésite pas à nous mettre face à nos propres contradictions.

André Benedetto n’est pas le créateur du off d’Avignon, il est le créateur d’un théâtre politique et poétique, qui emprunte à la langue populaire, paysanne, prolétaire, révolutionnaire. Une langue où l’humour s’invite là où on ne s’y attend pas, où l’autodérision est présente, y compris dans les moments les plus tragiques ; une langue poétique qui n’assène pas mais révèle et s’adresse au public sans flagornerie. Dès son installation, la troupe de Benedetto joue dans les rues de la cité et hors les murs de la ville, pratiquent la « décentralisation » en s’invitant dans les quartiers populaires et forcément excentrés, là où la bourgeoisie avignonnaise ne s’aventure pas, dans cette fameuse « zone rouge »…

L’ouvrage est un « cahier » édité par la Revue d’histoire du théâtre. Petit par son format, il s’avère d’une grande richesse, tant par les contributions de Lenka Bokova, Kevin Bernard, Émeline Jouve et Olivier Neveux que par les documents et photographies inédits qu’il contient. Marie-José Sirach

André Benedetto, la chute des murs, un cahier de la Revue d’histoire du théâtre (144 p., 11€).

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France, une histoire en vingt matchs

Aux éditions Détour, François da Rocha publie Une histoire de France en crampons. Parue dans le mensuel Sciences Humaines (N°352, novembre 2022), la chronique fort instructive de notre confrère Jean-Marie Pottier : à la veille d’une très contestée Coupe du monde au Qatar, comment l’histoire s’incarne sur un terrain de football.

Le récit historique du football se révèle souvent une « histoire-bataille » faite des plus grands triomphes et des revers les plus cinglants d’une équipe. Auteur d’une thèse sur les joueurs de l’équipe de France et d’un premier ouvrage paru à quelques semaines d’un championnat d’Europe finalement reporté d’un an par la pandémie de covid (Les Bleus et la Coupe. De Kopa à Mbappé, éd. du Détour), l’historien François da Rocha Carneiro bouscule cette approche avec cette Histoire de France en crampons préfacée par Patrick Boucheron. Le livre est certes découpé en une vingtaine de « batailles », mais pas forcément les plus connues, à l’exception d’une poignée de rencontres de Coupe du monde et du sinistre France-Allemagne du 13 novembre 2015, marqué par l’attentat islamiste aux portes du Stade de France.

L’auteur s’attarde souvent sur des matchs amicaux qui racontent, en creux, l’histoire (sportive bien sûr, mais aussi politique, sociale, économique…) de l’équipe de France, et plus largement de la France. Ces rencontres tombées dans l’oubli reflètent différentes vagues de métissage, des Franco-Britanniques ou Franco-Belges du début du 20e siècle à la France black-blanc-beur des années 1990, en passant par les Italiens et les Polonais de l’après-Seconde Guerre mondiale. Ainsi, l’année 1958 n’est pas abordée à partir du premier podium français en Coupe du monde mais du départ plus ou moins enthousiaste de plusieurs joueurs algériens pour « l’équipe du FLN ». Homme-sandwich, travailleur immigré, gréviste, le footballeur français évolue avec l’époque. Il entre parfois en collision frontale avec l’actualité, quand les Bleus se rendent à Berlin six semaines après l’intronisation d’Adolf Hitler ou encore en Argentine sous le joug du général Videla.

Un utile rappel, à l’approche d’une très contestée Coupe du monde au Qatar, de la façon dont l’histoire trouve à s’incarner sur un terrain de football, et l’histoire du football elle-même déborde souvent de ce terrain. Jean-Marie Pottier

Une histoire de France en crampons, de François da Rocha Carneiro (éditions du Détour, 224 p., 18,90 €). Dès la création de Chantiers de culture, le mensuel Sciences Humaines est inscrit au titre des « sites amis » : une remarquable revue dont nous apprécions et conseillons vivement la lecture.

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La franc-maçonnerie, aujourd’hui

L’humanité est en perte de repères. Pour Georges Serignac, le grand maître du Grand Orient de France, la franc-maçonnerie se doit de jouer un rôle. Paru dans le quotidien L’Humanité en date du 28/10, un long entretien conduit par notre confrère Pierre Chaillan.

Pierre Chaillan : Beaucoup de nos lecteurs méconnaissent le Grand Orient de France. Comment définiriez-vous la franc-maçonnerie ?

Georges Serignac : La franc-maçonnerie est un objet complexe qui agrège plusieurs éléments apparemment éloignés. C’est un espace de liberté d’expression, un lieu de réflexion, de construction de la pensée, qui utilise une méthode particulière, certes initiatique, mais surtout faite d’écoute, d’échange, de respect de la parole de l’autre.

 LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ : LA DEVISE EST COMMUNE À LA RÉPUBLIQUE ET AU GRAND ORIENT DE FRANCE.

C’est aussi un lieu de convivialité, de sociabilité, dont l’un des piliers fondateurs est la solidarité. Toutes ces dimensions se mettent au service de valeurs nées des Lumières au XVIIIe siècle, qui substituent la raison à la croyance, et seront source un siècle plus tard de la liberté absolue de conscience et, finalement, de l’idée républicaine avec « Liberté, Égalité, Fraternité », la devise commune à la République et au Grand Orient de France.

P.C. : Dans une lettre ouverte en date du 02/09, vous en appeliez à la responsabilité des membres du Grand Orient de France « en ces temps où nos démocraties sont de plus en plus fragiles ». Quel est alors le rôle des francs-maçons aujourd’hui ?

G.S. : Nous nous inscrivons résolument dans l’idée républicaine historique française, née de la Révolution. La République est en germe dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Cette indissociabilité de l’idée républicaine et du Grand Orient de France fait que, aujourd’hui encore, nous nous considérons comme un des lieux les plus attachés à la République, évidemment avec d’autres. Mais, pour le Grand Orient, cela va au-delà d’un simple attachement, même profond. La nature de notre substance est républicaine, en cohérence avec l’idée maçonnique telle qu’elle est comprise et pratiquée depuis ses origines dans notre pays, depuis la création de sa première obédience française au début du XVIIIe siècle, qui a pris le nom de Grand Orient en 1773. Nous avons participé à la construction de la République. Notre rôle aujourd’hui est autant de poursuivre cette construction que de la défendre.

P.C. : Vous parlez d’une période d’affaiblissement. Mais, qu’est-ce qui « fragilise » alors nos sociétés démocratiques ?

G.S. : Nous nous trouvons dans une nouvelle ère, l’anthropocène, et ce que l’on peut qualifier de « postmodernité » suscite inquiétude, incertitude et désarroi au sein des populations en perte de repères essentiels. En plus ou en raison d’une mondialisation néolibérale échevelée, avec la recherche indécente de profits et une surconsommation qui semble sans limite, nous entrons à l’échelle planétaire dans une crise écologique majeure. On voit déjà les premiers signes de la crise climatique.

NOUS SOMMES SUBMERGÉS PAR UNE CIVILISATION NUMÉRIQUE QUI CONTRIBUE À UNE PERTE DE SENS

Autre aspect : les avancées technologiques semblent dépasser l’humanité. La science permet bien sûr le progrès mais il faut pouvoir la maîtriser. L’hubris semble caractériser l’humanité. L’accélération de la société elle-même, comme l’a décrit Hartmut Rosa, pose question et semble nous étourdir. Avec l’« intelligence artificielle », et les nouveaux outils technologiques, nous sommes submergés par une civilisation numérique qui contribue à une perte de sens, d’où la tentation de se réfugier dans le dogme et la croyance superstitieuse, mais aussi de se tourner vers des idéologies obscurantistes ou démagogiques. On constate la mise en place d’un étau totalitaire avec l’islamisme politique et la montée de l’extrémisme identitaire, comme récemment en Italie ou encore en France avec la progression de l’extrême droite.

P.C. : Vous en appelez à lutter afin que « la République, indivisible, laïque, démocratique et sociale ne soit pas déconstruite au profit d’un autre modèle de société ». Que voulez-vous dire ?

G.S. : Nous avons un adversaire principal : le totalitarisme. ­ Il s’établit sous la forme de régimes autoritaires personnels, civils ou militaires, ou de théocraties religieuses. L’Iran, par exemple, est une dictature d’une minorité oppressive qui emprunte une forme religieuse pour masquer sa nature totalitaire. Mais, outre cet adversaire frontal, le modèle républicain doit aussi faire face à un concurrent démocratique, anglo-saxon, profondément différent de la République laïque et indivisible. Il s’agit d’une société composée de communautés juxtaposées dans laquelle les gens évoluent dans une relative assignation identitaire. Le fameux concept de « vivre-ensemble » peut alors vouloir dire « vivre les uns à côté des autres » alors que le fondement de la laïcité, de la République, c’est le commun.

P.C. : Certaines luttes et revendications se développent en fonction d’appartenance à des minorités. Comment faire vivre alors la différence dans le commun ?

G.S. : C’est une question essentielle concernant le projet laïque et républicain. On confond souvent la laïcité avec l’interdiction de la différence ou avec un sentiment anti­religieux. C’est faux, c’est même l’inverse. En République, on est libre de ses choix spirituels, philosophiques, sexuels et religieux. La loi de 1905 assure la liberté de conscience mais garantit aussi le libre exercice des cultes. Dans notre pays, chacun peut pratiquer sa religion. On souligne trop peu combien la laïcité est protectrice des religions. Mais la laïcité, c’est aussi pouvoir ne pas être religieux, ne pas être croyant, pouvoir changer de religion, pratiquer ou ne pas pratiquer, etc. C’est la liberté de conscience et la neutralité de l’État.

ON SOULIGNE TROP PEU COMBIEN LA LAÏCITÉ EST PROTECTRICE DES RELIGIONS. MAIS LA LAÏCITÉ, C’EST AUSSI POUVOIR NE PAS ÊTRE RELIGIEUX.

En République laïque, en dehors de la sphère de l’État, chaque citoyen a la possibilité d’exprimer en toute liberté sa différence dans le respect des règles démocratiques et dans l’égalité des droits. Aujourd’hui, les minorités récusent le fait majoritaire quand il est injuste. Cette vision anglo-saxonne s’appuie sur les conditions de la lutte aux États-Unis contre la ségrégation raciale. En France, nous n’avons pas vécu cette situation, même si la République a très certainement failli sur de nombreux points.

D’ailleurs, le projet républicain n’est pas encore abouti. Nous avons encore beaucoup de travail. Et si nous voulons en être un rempart ou une vigie, nous œuvrons également encore pour sa réalisation. La République reste un idéal de justice et d’égalité à atteindre. La prise en compte des droits des minorités est essentielle dans une République pour faire respecter l’égalité. Mais cela ne doit pas se transformer en tyrannie minoritaire. Bien que l’on puisse comprendre que des personnes qui ont beaucoup souffert deviennent parfois excessives. Il est donc essentiel que les minorités obtiennent la plénitude de l’égalité de leurs droits dans une République laïque.

P.C. : Vous mettez par ailleurs en garde contre « la moindre connivence avec des groupes dont les actes ou les discours contiennent des ferments d’exclusion, de racisme, d’antisémitisme ou de xénophobie ». Qu’est-ce qui vous conduit à insister sur ce point ?

G.S. : Statutairement, dans notre règlement général, un article interdit explicitement d’avoir des propos ou d’appartenir à un groupement qui a recours à la haine, au racisme et à l’exclusion. Il n’y a aucune ambiguïté là-dessus. Les personnes qui ont pu entrer dans ce cas de figure ont été radiées du Grand Orient de France. Aujourd’hui, nous devons faire très attention de ne souffrir d’aucune équivoque, on entend trop de propos ambivalents, pas seulement à l’extrême droite. Notre société a besoin de points d’ancrage solides. Le Grand Orient de France se doit d’en être un.

P.C. : Votre engagement pour la laïcité et la République est connu. Vous voulez ouvrir de nouveaux chantiers. Quels sont-ils ?

G.S.: En plus de nos travaux en faveur de la République, nous développons des réflexions sur les droits et les conditions des femmes et des enfants, sur la prise en charge du handicap dans notre société, ou encore sur l’assistance aux migrants.

TANT QUE LES FEMMES NE SERONT PAS DÉFINITIVEMENT ÉMANCIPÉES DE L’EMPRISE DES HOMMES, L’IDÉE RÉPUBLICAINE NE SERA PAS ABOUTIE.

La révolution du droit des femmes est un fait majeur du XXe siècle. Nous devons la poursuivre, travailler à l’égalité et à la justice, notamment dans la lutte contre les violences. Tant que les femmes ne seront pas définitivement et complètement émancipées de l’emprise des hommes, l’idée républicaine ne sera pas aboutie. Nous poursuivons également nos chantiers sur la crise écologique, y ajoutons la nécessité de reconsidérer le sort des animaux, évidemment corrélé à l’attention aux plus faibles, aux plus vulnérables. Ces chantiers sont proposés à la réflexion de nos membres dans le respect de l’horizontalité de notre organisation et de la souveraineté de nos loges réparties sur tout le territoire en métropole et en outre-mer.

P.C. : Vous vous référez à une « République universelle ». Pourtant, cet édifice idéal peut paraître lointain. Comment y œuvrer au quotidien ?

G.S. : Nous ne sommes ni des experts ni une élite. Nous sommes des hommes et des femmes de bonne volonté, réunis par des valeurs fortes communes, profondément républicaines. Nous essayons de construire une pensée collective par un travail sur les idées selon une méthode particulière qui doit permettre une prise de distance, de recul, un pas de côté. À partir de travaux épars, nous cherchons à rassembler tout cela pour obtenir une pensée qui se déploie peu à peu, sur le temps long. Nos anciens s’étaient inscrits dans la filiation des bâtisseurs de cathédrales et les tailleurs de pierre qui posaient les premières fondations ne pouvaient jamais voir, plusieurs siècles après, l’achèvement de leurs travaux, Notre-Dame de Paris ou la cathédrale de Chartres ! Notre utopie de République universelle est-elle vraiment plus irréaliste que celle du tailleur qui ciselait les premières pierres ?

Si nous mettons autant d’énergie et de temps bénévole à cette œuvre commune, c’est parce que nous pensons que cette utopie sera la réalité de demain. Nous sommes convaincus que c’est le sens de l’histoire de l’humanité, même si celle-ci a des discontinuités et parfois des moments difficiles. Pour y parvenir, nos loges travaillent sur les idées. C’est notre participation à l’édification d’une société meilleure, sur le temps long, peut-être trop long pour certains. À ceux-là, nous leur disons alors de choisir d’autres formes d’engagement comme un parti politique, un syndicat, une association thématique, un cercle universitaire ou philosophique. La franc-maçonnerie est un espace de liberté. Nous ne retenons personne et il est très facile de nous quitter, comme pour n’importe quelle association.

P.C. : Votre projet est universel. L’universalisme est très décrié. Pourquoi, d’après vous ?

G.S. : Il y a une confusion entre universalisme et impérialisme, voire colonialisme, confusion entretenue par les adversaires de l’universalisme, partisans de projets séparatistes ou d’idéologies totalitaires et leurs idiots utiles. Les valeurs universelles peuvent s’appliquer à tout être humain, qu’il soit français, africain, chinois… Ce sont des valeurs de solidarité, de justice et de droit. De non-­souffrance, de non-exercice de la force contre le plus vulnérable. L’universalisme, ce n’est pas imposer un mode de fonctionnement, c’est ressentir la nature commune à chaque être humain.

P.C. : Avez-vous un message particulier à envoyer à nos lectrices et lecteurs ?

G.S. : Je crois qu’il faut retrouver l’esprit de Jaurès et mesurer à quel point la République, quand elle est indivisible, laïque, démocratique et sociale, contient les éléments les plus généreux d’un projet de société. Au-delà de « Liberté, Égalité, Fraternité », les idées de liberté de conscience, de justice et de solidarité sont essentielles. Elles sont complémentaires à l’État de droit. L’égalité des droits est inséparable de l’égalité des chances et des conditions de la répartition juste des richesses communes. C’est une question de décence. La justice et la solidarité sont, avec la liberté de conscience, au cœur du projet maçonnique et républicain. Propos recueillis par Pierre Chaillan

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Les Pinçon-Charlot à l’œuvre

Le 26 septembre, disparaissait à Paris le sociologue Michel Pinçon. Avec Monique Charlot, sa compagne, il avait publié de nombreux ouvrages de recherche sur la haute bourgeoisie et les élites sociales. Hommage à l’ancien chercheur du CNRS

Les Pinçon-Charlot ? Ce couple de chercheurs n’a cessé depuis cinquante ans de fréquenter les riches de près ou de loin mais… en tout bien tout honneur ! Pour mieux les observer, comprendre leur mode de vie, de penser, leur façon d’entretenir « l’entre soi » et de transmettre valeurs et patrimoine…. Et à deux, c’est mieux,  en tout cas plus facile : il est plus aisé et plus convenable pour la grande bourgeoisie ou l’aristocratie de recevoir un couple sans craindre de subir l’agressivité supposée naturelle d’un homme ou l’incompétence supposée naturelle d’une femme seule ! Ayant souvent su gagner la confiance de leurs hôtes, ils commettront ainsi une vingtaine d’ouvrages sur la reproduction sociale des inégalités par le biais de la persistance de privilèges ancrés depuis plusieurs générations. Ils ausculteront tour à tour la pratique de la chasse à courre tout comme celle des « rallyes » qui permet de s’unir entre-soi, visiteront les châteaux et intervieweront les grandes familles, notamment les Rothschild.

Au début, fut une rencontre…. En 1965, sur les bancs de la Fac de Lille, plus précisément sur les bancs de la bibliothèque de l’Institut de sociologie. Tous deux très marqués bien sûr par « les héritiers » de Pierre Bourdieu qui fut le professeur de Michel. Ils étaient très différents : Monique Charlot, bien que fille du procureur de la République de Lozère, n’avait guère  fréquenté théâtre, musée ni même cinéma. En revanche, elle était à l’aise dans les milieux bourgeois alors que Michel Pinçon, fils d’ouvrier d’origine très modeste, avait beaucoup lu et avait une indépendance financière grâce à son travail de pion. Ces contradictions deviendront vite un  puissant moteur de complémentarité dans leur travail, sans doute aussi un  piment dans la complicité du couple. L’humour n’est pas non plus la moindre de leurs qualités.

Dans un entretien en 2015 au journal Libération, ils ne s’épargnent pas mutuellement. Monique lâche : «  Michel est flemmard, moi, je suis bosseuse » pour  ajouter aussitôt « je ne pourrais rien faire sans lui et vice-versa ». Sur leurs désaccords éventuels, Michel répond «  quelquefois, elle me prend le chou ! ». La relecture du texte est la phase la plus délicate. « Monique propose de supprimer mes paragraphes et moi je propose de supprimer les siens, ça augmente un peu la température » : on imagine aisément qu’on ne s’ennuyait pas chez les Pinçon-Charlot… Monique le confirme, « on s’est amusés comme des gosses dans toutes nos aventures, on travaille vraiment en bande organisée ». Autre caractéristique de ces deux brillants chercheurs, leur modestie… Lorsqu’on tente de les comparer à d’autres couples intellectuels mythiques (Beauvoir-Sartre, Triolet-Aragon, etc…), Michel répond : « nous, c’est plutôt le boulanger et la boulangère ».

Il n’empêche, ensemble ils ont mené main dans la main une carrière exceptionnelle de chercheurs, dont 37 années au CNRS jusqu’à leur départ en retraite en 2007. Les premières années ils travaillent sur des sujets séparés, Monique collaborant notamment avec les sociologues Paul Rendu et Edmond Préteceille. Puis, forts du constat de l’absence de travaux sur la grande bourgeoisie et les possédants, et de l’hypocrisie de nombreux sociologues qui se penchent exclusivement et parfois avec commisération sur la condition des plus modestes, ils s’engagent dans une grande enquête qui aboutira en 1997 à Voyage en grande bourgeoisie. Un travail rendu possible grâce au soutien de leur directeur de laboratoire Paul Rendu, issu de la grande bourgeoisie de Neuilly qui leur a donné accès à sa propre famille…

Le livre, à leur grand étonnement, a été vivement critiqué au sein de la communauté des chercheurs du CNRS. Non pas une critique scientifique sur le rendu de leur travail mais une sorte de condamnation morale : d’aucuns prétendaient que ce milieu les « fascinait »…. La base de leur travail ? Les entretiens qu’ils menaient en créant un rapport de proximité, répondant à des invitations dans les grands domaines et participant à des fêtes, tout en restant sous tension…. Paru en 2014, La violence des riches est une vaste synthèse de décennies de travaux sur le sujet et ce n’est pas un hasard s’il porte en sous-titre « chronique d’une immense casse sociale ». En effet, l’ouvrage démontre non seulement les mécanismes d’instauration des rapports de domination mais il donne à comprendre comment ils perdurent.

Les deux chercheurs pointent du doigt une responsabilité de connivence des gouvernants de tous bords, se rejoignant dans une même idéologie néolibérale, qui préservent et renforcent les intérêts financiers de la grande bourgeoisie. Notamment par des cadeaux fiscaux et une mollesse douteuse face à la fraude fiscale des plus riches. Parallèlement à la disparition de la conscience de classe ouvrière, le modèle apparaît alors comme naturel et la domination comme légitime, d’autant plus intimidant que la grande bourgeoisie détient un patrimoine important d’œuvres d’art. Cette fois-ci, ce ne sont pas leurs pairs mais ceux que Bourdieu nommaient « les chiens de garde », à savoir les journalistes, qui tentent de les discréditer. Enfin, plutôt certains journalistes que les Pinçon-Charlot désignent comme « bourgeoisistes » défendant leur classe sans l’assumer.

Lorsque ces derniers les qualifient de « richophobes pour les nuls », les deux sociologues peuvent y voir presque un compliment : ils ont réussi, au final, un très sérieux travail de vulgarisation en direction d’un public non spécialiste, lui ouvrant les yeux sur des mécanismes opaques dont il est  la première victime. Chantal Langeard

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Triple voyage pour la Colline…

Jusqu’au 30/12 au Théâtre de la Colline (75), trois voyages, trois points de vue, trois spectacles : Boulevard Davout, Et pourquoi moi je dois parler comme toi ?, Racine carrée du verbe être… Du plus proche au plus lointain, trois regards sur le monde : parfois incongrus, souvent déroutants, toujours percutants.

Tout commence à l’est de Paris, dans le 20ème arrondissement. Boulevard Davout, très précisément… Sur le toit de la piscine municipale, à la tombée de la nuit, se rencontrent un homme et une femme aux mines pas très engageantes : l’une aux allures de clocharde, l’autre aux intentions suicidaires ! Une entrée en matière quelque peu flippante pour ce voyage itinérant concocté par le collectif OS’O, qui nous conduira ensuite à l’inauguration d’un chantier de construction, enfin à la rencontre d’un immigré qui squatte un terrain vague. Un spectacle déambulatoire imaginé en plein confinement, qui nous invite à regarder le quartier autrement, derrière les murs à poser un regard autre sur ses habitants.

Un homme terrassé par la solitude ou la misère sociale qui pleure la perte de son animal de compagnie et une femme pas mieux lotie qui tente de lui remonter le moral, un architecte aux projets utopiques qui voit ses rêves d’un habitat enchanteur et solidaire s’effondrer sous la coupe de l’affairisme et de la rentabilité, un travailleur africain à l’humour communicatif qui loge dans sa voiture à défaut d’hébergement : entre fiction et réel, comique de situation et tragique de l’existence, un voyage qui se prolonge bien au-delà du boulevard Davout pour déboucher, jusqu’au 16 octobre, dans l’impasse d’une société en mal d’humanité.

La parole, le langage sont les maîtres-mots sur le plateau du petit théâtre ! Un duo au talent certain, la comédienne Anouk Grinberg et le musicien Nicolas Repac nous donnent rendez-vous au pays des rejetés, des ignorés, des déclassés et internés. Qui, dans l’anonymat et l’indifférence des prétendus bien-disants et bien-pensants, ont écrit et conté leurs rêves et aspirations, décrit et dénoncé leurs quotidien et conditions d’enfermement. Un hymne à la parole enfin proférée… Et pourquoi moi je dois parler comme toi ? nous embarque à l’écoute de mots bruts, « de l’art brut, on connaît la peinture, la sculpture, les broderies, mais pas les textes bruts » commente Anouk Grinberg, entre folie assumée et déraison exacerbée un bel et déroutant envol au pays de celles et ceux que l’on a refusé d’entendre.

Après avoir rassemblé une série de textes parus aux éditions Le passeur, l’artiste les modèle en un spectacle coloré et enjoué, tout à la fois d’une force et d’une tendresse inouïes. Dans une mise en scène judicieusement orchestrée par Alain Françon, entre deux airs de musique d’une enivrante écoute, s’invitent au micro des textes d’une éclatante beauté qui forcent surprise et admiration. « Ces êtres à fleur de peau parlent de nous, et parlent dans des langues qui méritent une vraie place dans la littérature, pas seulement celle des fous », témoigne la comédienne. « Avec les écrits bruts, on est à la source de pourquoi l’écriture vient, pour faire monter la vie, pour s’ébrouer du malheur et en faire des feux de camps, pour faire vivre l’esprit« . Entre mots interdits et poètes maudits, jusqu’au 20 octobre un voyage d’une fulgurante intensité où le Verbe prend note et vice-versa : la parole outragée, la parole brisée, la parole martyrisée mais enfin la parole libérée !

Nous quittons les terres d’asile pour des contrées plus lointaines. Celles du Liban, en cette journée mortifère d’août 2020 quand explosent le port et la ville de Beyrouth, une date emblématique pour nous conter la vie, plutôt les choix de vie hypothétiques, divers et variés, d’un dénommé Talyani Waquar Malik. Selon le cours du destin, au gré des circonstances et de l’insondable Racine carrée du verbe être, tout à tour vendeur de jeans à Beyrouth, chirurgien réputé à Rome ou condamné à mort à Livingstone… Comme à l’accoutumée, le franco-canadien libanais Wajdi Mouawad s’inspire de son parcours de vie pour écrire et mettre en scène cette authentique saga de près de six heures, entrecoupée de deux entractes ! Une explosion prétexte, un pays traversé par la guerre depuis des décennies, armes et clans, qui somme chacune et chacun à se déterminer : rester ou fuir le pays ?

Une question que se pose donc Mouawad : que serait-il devenu, lui l’enfant, si sa famille avait décidé d’émigrer à Rome plutôt qu’à Paris en 1978 ? D’où cette longue déambulation dans l’espace et le temps qui, au fil d’événements aussi improbables qu’incertains, se transforme en une sulfureuse méditation tragi-comique sur les aléas de l’existence, des choix de vie qui n’en sont pas vraiment… Entre fantasme et réalité, désir et délire, se déploient alors dans toute leur complexité les itinéraires croisés, et supposés, d’un homme, d’une famille, d’une fratrie : par dessus les mers, par delà les frontières. Un voyage au long cours dont on savoure les péripéties, où l’on pleure et rit au gré de situations ubuesques ou rocambolesques. Entre raisin sans pépins et hypothétiques calculs mathématiques, explosant de vitalité sur la grande scène du théâtre, une bande de comédiens aux multiples identités nous interroge jusqu’au 30 décembre : être ou ne pas être selon la racine jamais carrée de notre devenir ? À chacun de risquer une réponse, sans doute fort illusoire. Yonnel Liégeois

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Femmes esclaves, femmes leaders

Rebecca Hall publie Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes d’esclaves. Petite-fille d’esclave, la juriste et historienne a transformé sa thèse en roman graphique. L’incroyable récit de ces héroïnes aux destins cachés, effacées de l’histoire, traduit par Sika Fakambi.

Rebecca Hall est avocate, historienne. Elle a choisi de transformer sa thèse sur l’esclavage en un roman graphique. Un choix ? Pas tout à fait. Tout comme les héroïnes aux destins cachés qu’elle révèle ici, Rebecca Hall a, elle aussi, souffert de mise à l’écart parce que femme, parce que noire. « Le stade ultime pour guérir du trauma, c’est lorsque ce passé, nous l’intégrons à qui nous sommes », écrit-elle. « Il devient une part de nous, que nous reconnaissons, et qui nous éclaire sur le monde ».

De sa somme de recherches réalisées entre New York et Londres, d’archives compulsées dans les municipalités, les cours de justice, les compagnies d’assurances, est née une création hybride. L’autrice y mêle son enquête en progression, ses sentiments et son appréhension de l’horreur que ses investigations mettent au jour, sa compréhension du monde. Aujourd’hui ne peut échapper à hier, « nous nous servons de ce qui nous hante pour interroger cette soi-disant vérité de notre existence », note-t-elle encore.

Insurgées sur les bateaux négriers

Rebecca Hall situe son histoire dans ce sillage, « wake » en anglais, auquel le titre fait référence. L’avocate a observé ses plaignantes noires « recevoir en dommages et intérêts la moitié des indemnités versées à mes plaignantes blanches, pour le même type d’affaire ». Elle-même s’est vu refuser l’accès aux archives d’une cour d’assises locale pour de fallacieux prétextes. « Les vainqueurs, eux, ont besoin que nous continuions d’habiter cet au-delà de l’esclavage », dénonce-t-elle. Alors Rebecca Hall résiste, persiste. Et raconte sa découverte : contrairement à ce que dit l’histoire officielle, de nombreuses femmes esclaves ont été meneuses de révoltes, quasi systématiquement même lors des traversées en Atlantique au XVIIIe siècle.

Pourtant, leurs noms n’apparaissent pas dans les procès, leurs gestes sont tus. La résistance violente ne peut être féminine pour leurs contemporains. Les historiens qui suivront garderont les mêmes œillères. Mais l’avocate recueille les indices, multiplie les sources originales. Et s’aperçoit qu’un navire sur dix essuyait des révoltes. Si les femmes prennent souvent l’initiative, c’est parce qu’elles peuvent se déplacer sans fers sur le gaillard d’arrière, contrairement aux hommes retenus entravés dans la cale. Naïvement, l’équipage les imaginait inoffensives et, surtout, tenait à les avoir à disposition, abusant d’elles à tout moment. Comment ont-ils pu ignorer la puissance que crée l’humiliation ? L’assurance des vainqueurs dominateurs sans doute.

Pourquoi avoir mis sous silence l’existence de ses insurrections au féminin ? Pourquoi l’identité de ces femmes est-elle niée, citée par numéro ou sous des surnoms « Garce de Négresse », « Négresse démoniaque », lors de procès ? « Quand on est convaincu qu’une chose n’existe pas, on ne la cherche pas », assure l’autrice. « Et même quand on tombe dessus, on ne la voit pas ».

Rebecca Hall rétablit aujourd’hui une vérité et fait avancer l’histoire, suscitant reconnaissance, colère, gratitude et solidarité chez la philosophe féministe Donna Haraway, qui fut aussi sa directrice de thèse. Et l’admiration, chez Angela Davis ! À nous de la rendre visible. Kareen Janselme

Wake, l’histoire cachée des femmes meneuses de révoltes esclaves, de Rebecca Hall et Hugo Martinez, traduction de Sika Fakambi. Ed. Cambourakis, 208 p., 22€.

« Cet ouvrage m’a émue aux larmes et a suscité en moi reconnaissance, colère, gratitude et solidarité »
Donna Haraway

« Le récit captivant de l’action décisive des femmes noires dans les révoltes d’esclaves et l’histoire spectaculaire du travail de recherche engagé qui en a permis la découverte »
Angela Davis

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Un loup dans les froufrous

Grand prix du livre de la mode, signé de l’anthropologue Giulia Mensitieri et disponible désormais en édition de poche, Le plus beau métier du monde lève le voile sur les coulisses du milieu. À l’heure des grands défilés, derrière la façade glamour, prospère une industrie qui se repaît de l’exploitation de travailleurs créatifs.

Eva Emeyriat – Pourquoi cet intérêt pour le secteur de la mode et du luxe en tant qu’anthropologue ?

Giulia Mensitieri – Lorsque j’étais doctorante à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales), j’ai été saisie par le décalage produit entre le regard admiratif porté sur mon statut et la réalité de mon quotidien, plutôt galère, parce que plus personne ne finance de bourse. J’ai eu envie d’enquêter sur ces nouvelles formes de précarité « prestigieuses ». J’ai alors rencontré une styliste photo. Cette femme, qui travaillait pour de grandes marques et portait des habits de luxe, n’avait en même temps pas de quoi payer son loyer ou simplement se soigner. Sa situation est la norme dans la mode ! Un secteur dont on ne connaît rien du travail qui y est produit, alors qu’il nous bombarde constamment de ses images. La mode est intéressante, car elle agit comme une loupe sur le monde du travail. C’est le lieu de l’individualité par excellence. Tout ceci est éminemment néolibéral.

E.E. – Dans Le plus beau métier du monde, vous décrivez la mode comme un écran du capitalisme moderne. Qu’entendez-vous par là ?

G.M. – La mode est une industrie qui vend du désir. Elle montre à quel point le capitalisme a besoin de l’imaginaire pour vivre. Elle est aussi l’une des industries les plus puissantes au monde, la seconde en France, la plus polluante sur la planète avant le pétrole, en raison de la production textile. Sa puissance symbolique, économique et environnementale, est hallucinante mais, en dépit de son excellente santé financière, elle a réussi à rendre le travail gratuit ! Cette dynamique du travail gratuit est un élément central de la production capitalistique. On la retrouve dans d’autres univers : la photo, l’édition, l’architecture ou bien la musique…

E.E. – Des stagiaires paient les repas des équipes lors de shooting photos, des mannequins sont rémunérés un bâton de rouge à lèvres pour un défilé… Pourquoi acceptent-ils cela ?

G.M. – Plus on travaille pour une marque prestigieuse, moins il y a d’argent… L’aspect créatif, l’adrénaline, la lumière font tenir les gens. La reconnaissance sociale est aussi fondamentale. Pouvoir dire « je bosse dans la mode », c’est valorisant. Il y a aussi des cas de domination de travail plus classiques, que l’on peut avoir partout. Les gens sont tellement sous pression qu’ils n’ont plus la force de chercher ailleurs.

E.E. – Que nous dit la mode du monde du travail d’aujourd’hui ?

G.M. – Pour la génération de ma mère, le travail payait l’emprunt de la maison, les vacances… Le compromis fordiste classique. À partir des années 1980, le capitalisme s’est approprié des modèles d’existence « bohémiens » issus des mouvements contestataires des années 1960. On refuse la monétarisation de l’existence, l’aliénation du travail salarié, pour se tourner vers la réalisation de soi… Ces notions ont été injectées dans le modèle néolibéral qui valorise la responsabilité de l’individu, dans sa réussite ou son échec. C’est un changement majeur : le travail est un lieu où l’on se construit d’abord comme individu, l’argent vient après. L’auto-entreprenariat n’est pas qu’un statut, c’est aussi l’idée qu’on doit vendre son image… Les gens sont prêts à s’auto-exploiter, la précarité est intériorisée.

E.E. – Des personnes s’en sortent-elles ?

G.M. – Hormis les célébrités, il y a celles qui renoncent au glamour. Elles travaillent pour des marques plus commerciales et deviennent salariées, avec des horaires. D’autres ouvrent leur boutique de créateur, il n’y a plus l’hystérie des défilés, le luxe. Propos recueillis par Eva Emeyriat

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À lire ou relire, chapitre 8

En ces jours d’été, entre canicule et farniente, Chantiers de culture vous propose sa traditionnelle sélection de livres. Entre inédits et éditions de poche : de Jon Kalman Stefansson à David Diop, de Jean-Pierre Siméon à Jean-Bernard Pouy. Pour, au final, remonter le temps en compagnie d’Éric Vuillard et de Céline… Bonne lecture !

Osons l’écrire, les ténèbres s’estompent et les yeux s’éclairent d’une intense aurore boréale lorsqu’ils plongent dans le dernier pavé, et foisonnant ouvrage, de Jon Kalman Stefansson ! Un pays, l’Islande, un paysage de fjords enneigés et soufflés par le vent, de volcans tumultueux et de champs de lave désertiques, de mer déchaînée et de hautes vagues déferlantes à masquer l’horizon… Une terre fière, austère et rebelle dont il faut dompter l’hostilité dès l’enfance pour s’en amouracher à jamais, la tromper pour un ailleurs éphémère et sans cesse revenir fouler l’herbe boueuse des ancêtres !

L’Islande ? Plus qu’un décor dans Ton absence n’est que ténèbres, le creuset essentiel en ce qu’il façonne le caractère de ses habitants : la beauté d’une nature qu’il faut apprendre à courtiser telle une maîtresse exigeante, la lenteur du jour aussi longue que la nuit peut être profonde, les fulgurances de rapports humains tout à la fois âpres et tendres entre congénères… Au cœur de cet univers fantasque et fantastique, un homme dont nous doutons s’il est vivant ou mort, qui semble avoir perdu la mémoire ou en tout cas vouloir raviver ses souvenirs. Alors, entre saga dont est riche et coutumière la littérature nordique, roman historique à remonter le temps des années 1900 à aujourd’hui, conte philosophique où se posent les questions existentielles fondamentales en des dialogues truculents voire anodins, hymne poétique en hommage à une terre peuplée de trolls et de fées, le dernier roman de l’auteur islandais est d’une lecture proprement jubilatoire, superbement traduit par le talentueux Éric Boury, lauréat du Grand prix de la traduction pour D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds de… Jon Kalman Stefansson !

Et c’est à un autre fulgurant voyage, en terre inconnue, que nous convie David Diop. Après Frère d’âme, Prix Ahmadou Kourouma et Goncourt des lycéens en 2018, l’auteur aux racines sénégalaises signe, avec La porte du voyage sans retour, une extraordinaire épopée enracinée dans une histoire d’amour au long cours ! Gorée, île emblématique et mortifère, ultime escale pour des millions de Nègres entassés sur la mer rougie sang des traites négrières… Puissamment porteur de fortes émotions encore aujourd’hui pour le visiteur qui en foule le sol cimenté, entre les cachots comme entrepôt de chair humaine et l’étroite ouverture marine pour l’embarquement fer aux pieds, un lieu que le romancier élit comme figure nodale de son récit. Botaniste de renom au temps des Lumières, éminent savant, Michel Anderson est conquis par l’histoire de Maram, une jeune esclave rescapée de Gorée ! Un étonnant voyage dans l’imaginaire d’un personnage hors du commun, en partance sur les traces de l’inconnue et apprenant le wolof pour être plus proche des autochtones ! Surtout, de retour en France et avant sa mort, l’homme de haute stature s’est ouvert à des valeurs universalistes qu’il désire transmettre en héritage à sa fille Aglaé.

Sans quitter le continent afro-américain, il nous faut alors plonger dans le salut qu’adresse le poète Jean-Pierre Siméon à l’auteur du Cahier d’un retour au pays natal en épilogue de son dernier recueil, Levez-vous du tombeau ! « Nous avons besoin de toi Aimé Césaire, nous avons besoin de toi plus que jamais… Les peuples naissent avec la poésie, disais-tu, eh bien ils meurent cela crève les yeux d’avoir perdu la poésie« , clame Siméon. Lui qui, dans un précédent essai, osait affirmer que La poésie sauvera le monde, une parole d’urgente nécessité qui, de l’antiquité à nos jours, s’est élevée de tout temps contre préjugés et billevesées. Un hymne à l’insurrection des mots, à la rébellion de l’alphabet , un appel à l’insoumission verbale face aux conformismes putrides. Une invitation à déserter nos habitudes pour réconcilier en nous le verbe et l’agir, relier notre état de vivant à univers plus grand que nous qui se nomme nature, une invitation à ce qu’enfin « la poésie gouverne elle qui n’a ni pouvoir ni assurance elle dont la pensée est tantôt cheval de steppes tantôt poignée de mésanges jetée au vent ».

Jean-Bernard Pouy, par Daniel Maunoury. Co

Si le verbe poétique est envol libertaire, Jean-Bernard Pouy, écrivain patenté et reconnu de romans noirs, en est un intrépide messager en sa prose totalement iconoclaste à la cour des doctes exégètes ! Avec cette fameuse Trilogie spinoziste, l’éditeur a eu la bonne idée de rassembler trois courts romans au titre éminemment évocateur : Spinoza encule Hegel, À sec ! et Avec une poignée de sableTrois épisodes pour narrer l’épopée urbaine dévastatrice de Julius Puech, chef de la Fraction Armée Spinoziste, ennemi juré de la bande des hégéliens. Poussé par l’amour de l’éthique (!) contre l’esthétique des renégats, chaussé de ses fameuses bottes en lézard mauve et à cheval sur sa Guzzi 850 California, avec son affectueuse bande d’allumés il mène croisades sanguinolentes, tueries et affrontements meurtriers sans jamais débander. Amis poètes, bienvenue ! Un ouvrage explosif, outrancier dans ses délires mais d’un humour exalté, un style déstructuré dont seul Pouy a le secret d’un roman l’autre, lui le membre éminent de l’Oulipo, l’empêcheur de penser en rond et le génial créateur du personnage littéraire du Poulpe. À lire de toute urgence, mais à ne pas mettre entre toutes les mains au risque d’une hécatombe entre Marseille et Miramas ! Et si au final vous n’avez toujours rien compris à l’univers de Jean-Bernard Pouy, plongez dans son dernier opus, En attendant Dogo, jeu de mots aussi débile que désopilant, vous en sortirez vivant mais deviendrez un irréductible intoxiqué.

Alors que Pouy n’en finit pas de décortiquer au noir les rouages de nos sociétés, Eric Vuillard poursuit son décryptage de la grande Histoire, en s’installant à la table ou dans les salons feutrés de ceux qui en tirent les ficelles. Avec érudition et brio, fouillant les archives, mettant en scène les événements dont ils nous rapportent les dessous au plus près des documents et des personnages… Qu’il s’empare d’un objet historique unanimement reconnu et connu, il en fait énigme et mystère pour son lecteur, le surprenant de page en page pour lui dévoiler la complexité, familiale-clanique-affairiste-sociale, banale ou scandaleuse du sujet qu’il traite. Hier le sulfureux Congo du roi des Belges ou l’emblématique 14 juillet au temps de la Bastille, le prix Goncourt 2017 pour L’ordre du jour sur l’agenda du régime nazi ou l’émouvante Guerre des pauvres conduite au XVIème siècle en Allemagne, aujourd’hui l’ahurissante Sortie honorable à propos de l’Indochine française et de la débâcle de Diên Biên Phu au printemps 1954. Au-delà du récit documentaire, Vuillard nous plonge dans les états d’âme des militaires et leurs errances sur le terrain, les trahisons des politiciens et les gains juteux engrangés par les industriels à l’affût du caoutchouc au mépris des recrues envoyées à la mort de manière délibérée. Tout à la fois passionnant et douloureux, de nouveau un petit format pour un grand livre !

D’aucuns ont suivi la saga des manuscrits de Céline retrouvés en 2021, une rocambolesque histoire de feuillets et documents prétendument perdus ou volés depuis sa fuite à Sigmaringen en 1944, en fait juste mis à l’abri durant de longues décennies. Sur son blog, le journaliste Jean-Pierre Thibaudat révèle avec force détails les dessous de l’affaire… Aujourd’hui, détentrice du sulfureux écrivain à son catalogue, les éditions Gallimard publient donc un premier inédit, Guerre. Un récit de quelques 150 pages, agrémenté de plusieurs fac-similés, où se déploie dans sa toute puissance la verve de l’auteur du Voyage au bout de la nuit. Avec cet aveu, incontournable, aux premières pages du livre, « J’ai attrapé la guerre dans ma tête. Elle est enfermée dans ma tête ». Les chapitres d’une œuvre en fait éclatée, supposé essai ou brouillon aux feuillets disparates parfois ardument déchiffrables où Céline conte, dans ce style romanesque qui n’appartient qu’à lui, son expérience traumatisante de la guerre, blessé sur le champ de bataille avec des séquelles dont il ne guérira jamais. D’une liasse de papiers à l’autre, chacune retenue par une épingle à linge, le brigadier de cavalerie Ferdinand narre ainsi par le menu avec humour et complaisance, non sans concupiscence et mauvaise foi, le quotidien de son séjour et de sa convalescence à l’hôpital de Peurdu-sur-la-Lys. Aux pires heures de la grande boucherie, ses rencontres, ses amours, ses souffrances de guerre, ses outrances verbales sur la décrépitude de la nature humaine, ses magouilles avec Bébert, copain de chambrée et proxénète patenté… Un style tout à la fois populaire et flamboyant, à l’identique de toute la littérature célinienne. Yonnel Liégeois

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Ansel, la Brenne en mille clichés

Amoureux de la région des mille étangs, Robert Ansel publie Les mammifères sauvages de la Brenne. Un album consacré aux animaux, du ragondin au chat forestier, parfois immortalisés en de surprenantes postures. Une balade estivale, de page en page.

Avec Les mammifères sauvages de la Brenne, Robert Ansel boucle une trilogie ouverte avec Les lumières de la Brenne et Envol en Brenne. Trois ouvrages, témoignage de l’amour porté par le photographe à la région aux mille étangs. « Le projet a mûri tranquillement, j’avais suffisamment de matière pour y consacrer un livre ». Comme une suite logique, après les paysages et les oiseaux, Robert Ansel a donc réalisé un album de photographies des mammifères vivant en Brenne. Au cours de ses nombreuses balades dans la nature, il a capturé les images de toutes ces bêtes, souvent bien difficiles à seulement apercevoir. Au fil des pages, se côtoient cerfs, biches, chevreuils, sangliers, renards, lapins, lièvres, écureuils, ragondins et même, plus rares, chats forestiers… Certains animaux parfois en des postures surprenantes, voire drôles ou poétiques.

De la même manière qu’il saisissait les oiseaux en plein vol, Robert Ansel s’attache à prendre les mammifères en mouvement. Le lecteur retrouvera donc les scènes de vie quotidiennes des habitants de ces étangs, bois, forêts et prairies que le photographe avait fixés dans Les lumières de Brenne. Premiers clichés offrant différentes atmosphères. Vision d’une faune, d’une flore et d’une terre changeantes au fil des heures et des saisons, par les caprices d’un ciel ombrageux ou lumineux et quelques fois orageux. Le ciel, espace de liberté des oiseaux auquel Robert Ansel a consacré « Envol en Brenne», son deuxième volume. Des livres, on l’aura compris, qui racontent la rencontre d’un homme et d’un pays ! Ce normand est originaire du pays de Caux. La région entre Seine et côte d’Albâtre, pour laquelle il exposera ses images, puisées dans la campagne comme le long du littoral. Séduit par la nature brennouse, il est installé à Paulnay depuis treize ans. « À longueur d’années, je sillonne cette terre et je ne m’en lasse pas », confie-t-il. Appareil en mains, il explore ces lieux qui lui sont devenus familiers et restitue la diversité d’un monde qui le charme.

Dès l’âge de 16 ans, il s’adonne à cet art. La photographie en noir et blanc, principalement des portraits. Sa passion le conduit ensuite vers l’extérieur. De la fin des années 90 à aujourd’hui, il compte à son actif de très nombreuses expositions : La fête du lin et de l’aiguille, sujet qui lui vaudra une expo au Japon, Veules Les Roses avec l’art cauchoisLa campagne de Caux à GodervilleLa baie de Seine reposoir ornithologique ou bien encore Faune et flore de la Brenne au château d’Azay-le-Ferron. Une rétrospective de 50 ans de photographies sera présentée au Moulin de Mézières.

Dans le prolongement de sa chasse permanente aux images, Robert Ansel développe d’autres activités. Il a créé divers ateliers et une galerie à Paulnay où il expose ses photos. Il organise aussi des visites accompagnées, des promenades guidées qui s’adressent à tous les amoureux de la nature. Aux personnes simplement curieuses de découvrir le milieu ambiant comme aux photographes amateurs, auxquels il prodigue conseils et avis sur la technique, le respect du milieu naturel et la connaissance des espèces. « L’idée est avant tout de favoriser l’échange. Les gens sont demandeurs d’informations, de partage. C’est pour cette raison que je privilégie les petits groupes de trois ou quatre personnes. Nous accédons ainsi à des endroits peu fréquentés, plus propices à la rencontre d’animaux sauvages ».

Un partage d’expérience où le photographe rappelle volontiers que tout est affaire de patience et de pratique, pour la photographie animalière comme dans d’autres spécialités. Dont le portrait, à ne pas confondre avec la photo d’identité… Un autre type de photo, un autre univers : la preuve que la photographie invite à casser les clichés ! Philippe Gitton

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