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Rouen, de l’art en barre

Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste », la ville de Rouen a inauguré le 3 juillet une vingtaine de fresques monumentales dans trois quartiers de la ville. Venus d’Argentine, de Pologne ou de l’Aveyron, 18 artistes ont investi façades, barres et hangars. Pour une superbe expo à ciel ouvert, conçue pour durer.

 

En sillonnant Rouen cet été, vous croiserez un calamar géant, des joueurs de foot portant horloge et bateau sur la tête ou un danseur de hip-hop en mouvement, trônant majestueux sur les hangars des quais de Seine, les barres du quartier des Sapins ou les bâtiments du centre-ville. Pour la troisième édition de « Rouen impressionnée », la ville n’a pas lésiné. Elle a chargé Olivier Landes, urbaniste et fin connaisseur de Street Art, de repérer les lieux et de rouen2trouver les artistes les mieux à même de les investir. Pas uniquement pour embellir les murs de la ville, mais pour évoquer des réalités urbaines et sociales.

Ainsi, sur les hauteurs de Rouen, dans le quartier des Sapins, injustement réputé mal famé, des réunions avec les habitants, petits et grands, ont permis de mieux cerner leur quotidien. Au cœur de ces barres, à deux pas de la forêt, il n’est pas rare de croiser des hérissons, des sangliers et des renards ! Rien d’incongru donc à ce que la fresque du Brésilien Ramon Martins sur l’immeuble Norwich nous montre une femme pensive en boubou coloré, tenant un renard par le col… Une œuvre splendide qui dit la diversité des lieux. Un peu plus loin, on rouen1croisera encore un sanglier multicolore peint par l’Aveyronnais Bault, ou une vache entourée de deux jeunes filles, imaginée par le Polonais Sainer. Grâce au parcours imaginé par la mairie, Rouennais et touristes viendront voir du beau sur les façades des barres. Ces dernières se distingueront enfin et pour longtemps. Les peintures sont suffisamment solides pour tenir le coup une dizaine d’années. À voir ces sept œuvres magistrales, on se dit que nombre d’édiles banlieusards seraient bien inspirés de mener pareil chantier.

En revenant au centre-ville, ne loupez pas « L’apparition » de Gaspard Lieb, un artiste de la ville qui a fait surgir un danseur en noir et blanc sur le mur du Conservatoire et surtout rouen4l’extraordinaire fresque du Polonais Robert Proch à l’arrière du cinéma Omnia. Là, l’artiste a respecté le rouge brique du bâtiment latéral pour le faire évoluer vers le bleu du ciel. Il a su mettre à profit les moindres recoins de la façade, comme les ventilos, pour y glisser des visages à la Bacon. C’est tout bonnement époustouflant !

Poussez ensuite sur les quais de Seine et plantez-vous devant le hangar 23 où l’Allemand Satone a opté pour une abstraction chatoyante pour dire la circulation alentour, quand des rouen3dizaines de milliers de voitures empruntent le pont Flaubert chaque jour. Remontez enfin pour admirer le calamar géant qui s’étale sur les 400 m2 du hangar 11, imaginé par le Français Brusk. Attardez-vous devant l’œuvre faite entièrement à la bombe qui évoque la mer, Nuit debout et dissimule messages d’amitié et d’antipathie, comme le « Fuck Sarko » en beau lettrage bleu… Amélie Meffre

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Quand le Front popu s’expose…

En cette année du 80ème anniversaire du Front populaire, les expositions fleurissent un peu partout. Pour célébrer cette date marquante de l’histoire de France, symbole de droits nouveaux conquis par une classe ouvrière en grève générale ! De l’unité syndicale retrouvée à l’union politique espérée contre le fascisme, plasticiens et photographes témoignent.

 

 

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Grève générale du 12/02/36. Collection MHV

L’exposition qui se tient à l’Hôtel de ville de Paris porte bien son nom : « Le Front populaire en photographie » ! Y sont présentées les œuvres des plus grands photographes de l’époque, aux noms pas encore célébrés à titre d’icônes de leur art : Capa, Cartier-Bresson, Doisneau, Ronis, Seymour dit Chim, Stein… Qui côtoient des faiseurs d’images, autodidactes ou amateurs de grand talent, tels France Demay ou Pierre Jamet. Au total, ce ne sont pas moins de vingt-deux photographes dont les clichés sont ainsi exposés. Qui nous permettent de remonter le temps, des années 1934-1935 à celle, fatidique, de 1939 entre guerre d’Espagne et second conflit mondial.

Commémoration de la Commune en mai 36. Au centre, Thorez et Blum. Collection MHV

En ce temps-là, le trio Capa-Doisneau-Ronis sillonne déjà la capitale, leur jeunesse inconnue pour tout viatique et l’appareil photo en bandoulière, pour illustrer journaux et magazines. L’avènement du Front populaire les trouvera à pied d’œuvre pour immortaliser occupations d’usines, grève générale, bals musette et premiers départs en congés ! D’une image l’autre, c’est en fait un immense élan populaire qui s’affiche, où les plus besogneux de la population française retrouvent sourire et sens de la fête le temps d’un printemps inattendu et d’un bel été inespéré. Tous les clichés sont là, au vrai sens du terme : les bords de seine, les vacances à la mer, le départ en tandem pour un pique-nique ensoleillé… Avant que l’avenir ne s’assombrisse à l’heure de Guernica, avant que les parades nazies ne se transforment en sinistres défilés militaires. Une déambulation à travers plus de 400 œuvres qui donne à voir et à comprendre, entre archives et extraits sonores de l’époque, une tranche d’histoire lourde de sens pour le temps présent.

 

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Premiers congés payés, Bords de Seine, 1936. Henri Cartier-Bresson/ Magnum Photos

Dans le cadre de son festival « Normandie Impressionniste », la région ne pouvait pas ne pas célébrer à sa façon 36 et les bains de mer ! Dans un cadre fabuleux, un écrin majestueux, « les plus belles ruines de France » selon le bon mot de Victor Hugo : l’abbaye de Jumièges. L’ancien logis abbatial accueille les œuvres de quatre photographes : Henri Cartier-Bresson, Harry Gruyaert,  Guy Le Querrec et Martin Parr. Seul le premier nommé, en fait, fait explicitement référence au Front popu avec des images qui couvrent la période 36-38, les trois autres s’éclatant dans le temps… D’où le titre, plus généraliste, de cette exposition superbement agencée : « Portrait de la France en vacances, 1936-1986 ».

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Camping Argeles-sur-Mer, 1976. Guy Le Querrec / Magnum Photos

Un label justifié par les propos du sociologue Jean Viard qui signe la préface du catalogue. « La France vota les congés payés en 1925 sans jamais les appliquer, puis donc en 36. Les vraies « grandes vacances » démarrent après 1945 ». Et d’ajouter, non sans humour, « les révolutionnaires n’en voulaient pas de crainte que le peuple se plaise en société capitaliste, les capitalistes n’en voulaient pas tant ils craignaient que le peuple arrête de travailler. En 1936, tout le monde se retrouva d’accord car il n’y avait pas d’autres moyens d’arrêter les grèves et les occupations d’usines que d’envoyer les grévistes… en vacances ! ». Plus sérieusement, il conclue son propos en rappelant qu’aujourd’hui plus de 25% des Français ne partent jamais en vacances, « le travail de 36 n’est donc pas achevé même s’il n’y a plus de Ministère du temps libre ».

 

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« 1936 », par Gérard Guyomard. Acrylique sur bâche, 160-200cm, 2016

Plus originaux, d’aucuns se sont vraiment faits une toile pour célébrer l’événement à leur façon ! A la demande de la compagnie Trigano et de la revue « Art absolument », 36 plasticiens (peintres, dessinateurs et photographes) furent conviés à créer une œuvre sur une toile de tente recyclée d’un même format… Un clin d’œil osé à ce temps des premiers congés payés, à cette avancée sociale et culturelle relative aux loisirs et aux vacances. Une exposition itinérante dont le parcours s’achèvera à la prochaine Fête de l’Humanité, le 10 septembre, au cours de laquelle les 36 œuvres seront vendues aux enchères au profit du Secours Populaire et de l’Avenir Social pour permettre à des enfants de partir en vacances.

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« Nationale 7, la route du soleil », par Emmanuelle Renard. Huile sur toile, 160-200cm, 2016

Dans la préface du précieux catalogue, l’historien d’art Renaud Faroux note combien la période du Front populaire fut un temps béni de la rencontre inédite entre le peuple, les intellectuels et les artistes. Dans moult domaines : la photographie, la peinture, le cinéma, la chanson, l’éducation populaire. Des noms restent toujours foncièrement attachés à cette époque : Renoir et Duvivier, Fernand Léger et Picasso, Prévert et Malraux, Jean Cassou et Jean Zay. Enfin, l’art semble s’être réconcilié avec la cité !

 

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Photographie Pierre Jamet. Collection Pierre Jamet-Corinne Jamet.

Au Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil, en son bel écrin du Parc Montreau, l’exposition « 1936 nouvelles images, nouveaux regards sur le Front populaire » explose de richesses insoupçonnées. Une apothéose à ce mouvement de commémoration ! En un espace restreint mais formidablement bien mis en scène, le Front popu s’étale sous toutes ses facettes : le politique avec Thorez et Blum, le syndical avec Frachon et Jouhaux, la culture et les loisirs avec Jean Zay et Léo Lagrange, le sport et les auberges de jeunesse, les droits des femmes et la question coloniale…

Comme le rappelle à juste titre Eric Lafon, le directeur scientifique du musée de Montreuil et l’un des commissaires de l’exposition, s’est vraiment constituée une « mémoire » visuelle du Front populaire à travers images, affiches, insignes, drapeaux… L’expo, dans se regards diversifiés, donne vraiment visage à ces hommes et femmes anonymes qui firent ainsi l’histoire. Des visages de joie au bord de l’eau, des visages de douleur plus tard pour les réfugiés espagnols. En filigrane aussi, se dessine le quotidien des habitants de la banlieue, de Montreuil en particulier avec sa communauté italienne, grâce à un original fond photographique. Auquel fait écho l’accueil de l’événement à l’étranger, en Algérie plus particulièrement. Une approche renouvelée de l’événement pour décliner avec talent le récit d’une histoire vivante. Pour donner à penser et réfléchir aux générations futures. Yonnel Liégeois.

 

A lire : « L’avenir nous appartient ! Une histoire du Front populaire », par Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky (Ed. Larousse). « Le Front populaire des photographes », par Françoise Denoyelle, François Cuel et Jean-Louis Vibert-Guigue (Ed. Terre bleue). « Un parfum de bonheur », texte Didier Daeninckx et photographies France Demay (Ed. Gallimard). « La grande illusion », par Pascal Ory (CNRS éditions).

A consulter : www.autourdu1ermai.fr , www.cinearchives.org , www.adoc-photos.com , www.pierrejamet-photos.com , www.mediatheque-patrimoine-culture.gouv.fr .

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Monsieur « Chocolat », esclave et clown

Livre, exposition et film : un triple hommage est enfin rendu à Rafael, l’ancien esclave noir devenu clown. « Monsieur Chocolat » ? La première grande star noire de la Belle Époque !

 

 

Personne mieux qu’Omar Sy ne pouvait ressusciter au cinéma Rafael, cet artiste tombé dans l’oubli ! D’abord parce qu’il crève l’écran et se glisse avec aisance dans un rôle à la fois très physique, comique et très sensible, ensuite, selon le réalisateur Roschdy Zem, parce que dans le cinéma français d’aujourd’hui trop peu d’acteurs chocolat_hd-1noirs sont suffisamment reconnus (« bankables »… ) pour qu’un producteur accepte de miser sur leur nom dans un rôle titre. Le film repose aussi bien sûr sur l’immense talent de James Thierrée, célèbre artiste de cirque tombé dans la marmite chaplinesque dès l’enfance puisque petit-fils du génial Charlot. Un film globalement réussi grâce à la qualité d’interprétation de tous les seconds rôles, une mise en scène dynamique et la beauté des images.

Le scénario, toutefois, a pris quelques libertés avec la réalité des faits tels que les a reconstitués Gérard Noiriel dans sa biographie « Chocolat, la véritable histoire d’un homme sans nom ». Un livre de 600 pages, fruit d’un travail colossal de l’historien, directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences sociales et spécialiste de l’histoire de l’Immigration. « En janvier 2009, j’étais encore au tout début de mon enquête. J’ignorais à ce moment-là comment j’allais m’y prendre pour concilier les exigences de l’histoire et celles de la littérature », raconte l’auteur. Pari gagné : l’ouvrage est dense, bourré d’informations historiques toujours mises en perspective, à lire comme un bon roman policier ! Il n’a pas hésité, en plus du travail de fourmi inhérent à toute recherche historique, à se glisser dans la peau d’un enquêteur, à mi chemin entre le journaliste d’investigation et le détective, retrouvant même des descendants de témoins de l’époque et les propres arrière-petits-enfants de Chocolat dans le Morvan.
Fort d’une idée originale, inclure dans son livre des lettres virtuelles qu’il adresse à « Chocolat » l’interrogeant sur sa propre vie ou lui faisant part de ses doutes et de ses interrogations au fur et à mesure que le travail avance, ce qui donne « de la chair » à l’ensemble et le rend si vivant. Bien plus qu’une simple biographie de son héros, ce ChocolatLaVeritableHistoireOK.inddformidable ouvrage est une histoire vivante de la colonisation, un décryptage de la construction des préjugés et des fantasmes liés à la couleur de la peau. Lors de ses recherches, il parvint aussi à réunir une iconographie importante : journaux d’époque, documents officiels, photos et films, le tout faisant l’objet d’une riche exposition à la Maison des Métallos à Paris. Une photo témoigne notamment de la célébrité de Chocolat : son portrait, réalisé au sommet de sa gloire en 1902, par le célèbre photographe Duguy…. Ainsi que quatre films réalisés pour l’exposition Universelle de 1900 par Clément Maurice, l’un des opérateurs des Frères Lumière.

Gérard Noiriel s’est rendu à la Havane sur le lieu de naissance de ce fils d’esclave. « Par divers recoupements, j’ai pu établir qu’il avait vu le jour entre 1865 et 1868 ». L’enfant n’avait qu’un prénom, Rafael, il n’a jamais eu d’identité complète de son vivant : ce n’est qu’à sa mort, à Bordeaux, qu’un employé d’état civil lui attribuera le patronyme de Padilla. C’est sans doute aux alentours de dix ans que le garçonnet fut acheté par un marchand espagnol du nom de Castano pour la modique somme de 18 onces. Et embarquement pour Bilbao ! Quel déchirement pour ce gamin qui n’avait jamais quitté sa communauté ni son île. Il arrive dans le village de Sopuerta où les paysans n’avaient jamais vu un noir ! Au cœur de son enquête, Noiriel note que, « traité comme un animal au point de coucher dans l’étable, Rafael découvrit une existence qui était sans doute plus horrible encore que celle qu’il avait connue à Cuba » : il est maltraité par les sœurs de Castano, le pire des sévices qu’il eut à endurer étant une opération de « blanchiment », en fait un véritable étrillage. En effet, confirme l’historien, « nettoyer, blanchir le nègre, à cette époque la plupart des européens partageait ce fantasme…. Pour eux, la couleur noire était associée à la saleté, à la sauvagerie ». Cet épisode de « blanchiment du nègre » est présent dans le film, infligé ici par des policiers parisiens à une époque différente de sa vie.

Il décide de fuir cette inhumaine condition, il se fait embaucher dans les exploitations minières de Castro-Allen : un travail de forçat, certes, mais rémunéré, avec pour la première fois un goût de liberté… Il n’est pas à l’abri des plaisanteries sur sa couleur de peau, puisqu’il est le seul noir, mais il découvre une certaine camaraderie et solidarité ouvrières. Par la suite, il fera un peu tous les métiers : manœuvre, débardeur sur les quais puis porteur à la gare de Bilbao. C’est sans doute là que son destin bascule en mettant sur sa route en 1886 le clown p6_2hd__la_noce_site_f1.highres_-_copie-1anglais Tony Grice, arrivant à Bilbao avec sa famille. Il le prend à son service comme domestique de son épouse et homme à tout faire pour son spectacle, lui ouvrant ainsi la porte de la culture circassienne…. et de l’ascenseur social qui le mènera aux sommets de la gloire. Quelques marches à grimper pour y parvenir, Grice l’emmène avec lui à Paris et se produit sur la scène du Nouveau Cirque au 251 rue Saint-Honoré. Rafael, ébloui, découvre la capitale et lors d’une promenade aux Tuileries (selon ses propres confidences à Franc-Nohain dans l’ouvrage illustré « Les mémoires de Footit et Chocolat » daté de 1907), il est interpellé par Guignol, « Eh ! là-bas le chocolat, oui toi, le chocolat ». Les enfants s’esclaffèrent en répétant « chocolat, chocolat ! », le bouche à oreille parvint jusqu’au Nouveau Cirque : il était baptisé ! Progressivement, il est intégré aux différents spectacles. « En quelques années, sa situation avait changé. Il était devenu un membre à part entière de la communauté circassienne, le compagnon jovial que tout le monde connaissait et appréciait ».

Le tout-Paris se presse au Nouveau Cirque et la représentation triomphale du 2 octobre 1890 de « La Noce de Chocolat » se donne en présence du prince Henri d’Orléans qui vient de rentrer d’exil. Un mois plus tard, dans « A la cravache », il partage une scène avec un autre clown nommé Footit : seconde rencontre déterminante ! En effet celui-ci le trouve sous-employé chez Grice. Il a déjà une très bonne réputation et est adoubé dans les colonnes du prestigieux Journal des débats. Victime des préjugés de son époque, Footit est d’abord réticent à partager l’affiche avec un noir, mais finalement l’efficacité du duo Footit et Chocolat s’impose. C’est la px_img_0858_-_copienaissance du tandem qui perdure jusqu’à aujourd’hui : Le clown blanc et l’Auguste ! Coïncidence ou prédestination au rôle ? Omar Sy commença sa carrière par le célèbre duo comique « Omar et Fred »… Les succès s’enchaînent pour Footit et Chocolat, ils deviennent tous deux à la mode, Chocolat est la coqueluche des Parisiens, toutes classes sociales confondues.
Gérard Noiriel affirme même qu’il fut « plus populaire que Joséphine Baker, vingt ans plus tard ». On lui prête des conquêtes célèbres comme La Goulue et il fut immortalisé aussi bien par Toulouse-Lautrec que par …. Félix Potin, entrepreneur vedette de l’époque. Sa plus belle conquête ? Marie Hecquet qui partagea sa vie pour le meilleur et jusqu’au pire. Rafael ne devait pas manquer de séduction et de qualités humaines, ni elle de courage pour oser affronter le double préjugé, sexiste et raciste, de son époque. Elle fut mariée à 17 ans à Giovanni Grimaldi, dont elle eut deux enfants, qu’elle quitta pour Chocolat. Petit rappel de Gérard Noiriel, « à cette époque l’épouse infidèle risquait trois mois à deux ans de prison ». De plus, « elle était prête à affronter la réprobation collective dont étaient victimes, à l’époque, les (rares) femmes blanches qui vivaient avec des nègres ». Ils vécurent une dizaine d’années au 402 sur Saint-Honoré, Marie lui servant également de secrétaire. Le succès du duo fétiche Footit et Chocolat durera 10 ans, de 1895 à 1905. Peu à peu, la concurrence se fit plus sévère avec d’autres vedettes noires émergentes : boxeurs et danseurs de ragtime et cake-walk. Chocolat redescendit les marches de la gloire, ses débuts au théâtre dans « Moise » en décembre 1911 furent très critiqués, voire méprisés. En fait, la bonne société n’était pas prête à lui donner sa chance dans un autre registre : clown noir d’accord, mais comédien tout de même pas…

Cependant dès 1908, comme en témoigne une photo prise à l’hôpital Hérold, Chocolat vient chaque semaine égayer les enfants hospitalisés : précurseur du « Rire Médecin » et autres associations qui œuvrent dans ce sens (et pour l’une d’entre elles aujourd’hui en tant qu’intervenant bénévole, un certain Omar Sy, la boucle est bouclée). Peu à peu, l’argent vient à manquer et la santé défaille. En dépit d’une souscription du Figaro en p0_4-ico-per-9849-n3_r_-_copie_4-1sa faveur, Chocolat sombre dans la pauvreté, oublié de presque tous. Il meurt dans le dénuement près de sa chère Marie, à Bordeaux en 1917. Cette dernière, qu’il n’a jamais pu épouser faute de véritable état-civil, revendiquera avec fierté dans un courrier à la presse le droit de signer « veuve Chocolat ». Laissons le mot de la fin à Gérard Noiriel dans sa lettre à Chocolat du 25 Février 2015 : « Rafael, si tu revenais aujourd’hui à Paris, tu serais certainement très surpris, car tu passerais complètement inaperçu dans la rue. Tu a été un pionnier, tu as ouvert le chemin….. Cela dit, je ne voudrais pas que tu puisses croire que les discriminations ont disparu dans notre société. On ne rit plus des Noirs comme à ton époque. Mais les stéréotypes perdurent. Aujourd’hui, ils sont associés aux images de délinquance et de terrorisme dont nous sommes abreuvés quotidiennement ». Chantal Langeard

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Le MACVAL, l’art en cœur de ville

Inauguré en novembre 2005, le MACVAL s’est imposé depuis comme une institution incontournable. Musée d’art contemporain implanté en banlieue, à Vitry-sur-Seine, il s’emploie à mettre le meilleur de la création actuelle à la portée du plus grand nombre. A l’heure de son dixième anniversaire, visite guidée.

 

 

 

Lorsque vous apercevez la « Chaufferie avec cheminée » de Jean Dubuffet, vous touchez au but ! Depuis 1996 en effet, la gigantesque sculpture polychrome de 14 mètres de haut trône au milieu de la place de la mac1Libération à Vitry-sur-Seine pour annoncer à tous que se trouve là un lieu consacré à la création contemporaine. Contrastant singulièrement avec la monumentale sculpture, le bâtiment du musée aurait plutôt tendance à se fondre dans le paysage. Il impose une présence discrète, se mêlant au tissu urbain, non sans élégance.

Certains esprits chagrins, ou mal intentionnés, lui reprochent cette discrétion qui refuse la monumentalité. Il faut au contraire savoir gré à Jacques Ripault, l’architecte, d’avoir conçu un bâtiment non pas pour se faire plaisir, ce qui est trop souvent le cas, mais en pensant avant tout à ceux, artistes et visiteurs, pour qui il est construit : les salles du musée sont vastes, spacieuses ! Faites pour accueillir les œuvres les plus inouïes, idéales pour les déambulations, promenades et autres flâneries.
Avant d’entrer dans le musée proprement dit, il est bon et doux d’aller faire un tour dans le magnifique jardin, ouvert au public, vous y croiserez quelques œuvres aussi monumentales qu’énigmatiques. Puis, entrez dans le hall. Certains lieux parisiens dévolus à l’art contemporain cultivent avec une certaine perversité l’art subtil de l’intimidation. Le visiteur a l’impression d’y être un intrus, un gêneur. Rien de tel au MACVAL, le Musée d’Art Contemporain du Val de Marne. Dès le hall, on se sent dans un lieu ouvert, ouvert sur la ville et ouvert à tous. Et l’on sent en même temps un lieu original, doté d’une vraie singularité et, malgré sa jeunesse, riche déjà de ce

Co MACVAL. Christian Boltanski, "Monument".

Co MACVAL. Christian Boltanski, « Monument ».

qu’on peut appeler une histoire. Une histoire qui commence en 1982, quand le Conseil général du Val-de-Marne décide de créer le FDAC, le Fonds départemental d’art contemporain. Michel Germa, ancien résistant, ouvrier typographe et militant communiste qui présidait alors le Conseil général, a eu, dans cette initiative en faveur de la création contemporaine, une importance qu’on ne saurait exagérer. Il a impulsé une politique ambitieuse et, fort des conseils éclairés du critique d’art Raoul-Jean Moulin, le département s’est donc lancé à partir de 1982 dans une politique d’acquisition ambitieuse. Et, on peut le constater aujourd’hui, tout à fait judicieuse.

En 1990, la collection départementale avait atteint une importance telle que la décision fut prise de la création d’un musée. En 1997, Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture, acceptait de soutenir le projet. En 2003 la première pierre était enfin posée. Le 15 novembre 2005, quand le musée fut inauguré, les émeutes en banlieue faisaient la une de tous les journaux. Une première exposition fut consacrée à l’un des plus importants peintres contemporains, Jacques Monory. Suivirent d’autres grandes expositions, comme celle consacrée en 2006 à Claude Lévêque ou celle, mémorable, conçue en 2010 par Christian Boltanski.
En 2007, le musée organisait sa première résidence d’artiste en invitant la jeune indienne Shilpa Gupta. En effet l’une des caractéristiques du MACVAL est d’être à la fois un musée, aujourd’hui riche d’environ 1200 œuvres, un site où se constitue et se conserve la mémoire de la création artistique des soixante dernières années, et un lieu ouvert sur la création en train de se faire. De nombreux musées d’art contemporain

Co MACVAL. Esther Ferrer

Co MACVAL. Esther Ferrer

hésitent à associer les artistes vivants à leur démarche. Au MACVAL, on pourrait dire que cette association est un credo et une évidence. En effet, non seulement des artistes vivants sont appelés régulièrement à venir présenter leurs œuvres et à concevoir eux-mêmes les expositions de leurs œuvres, mais on demande également à des artistes d’aujourd’hui d’intervenir dans la présentation des collections permanentes du musée.

Ce genre d’initiatives originales, le dynamisme remarquable de l’institution, une politique de médiation particulièrement ambitieuse et efficace pour s’adresser vraiment à tous et pour offrir à tous le meilleur : tout cela tient beaucoup à l’action de l’équipe du musée et de la conservatrice en chef des collections, Alexia Fabre. Un exemple de réussite atypique ? En 2011, était programmée une grande exposition intitulée « Itinéraire bis » sur le thème des vacances. Soixante-dix œuvres, appartenant toutes à la remarquable collection du musée, proposaient un regard pertinent ou impertinent, faussement convenu ou franchement décalé sur le thème des vacances. De la Libération à nos jours, les artistes n’ont cessé de s’interroger sur ce que Goldoni appelait « la manie de la villégiature ». Guinguettes des bords de Marne ou Tour de France cycliste, piscine et camping, châteaux de sable et amours de vacances : autant de thèmes abordés avec une naïveté feinte ou un humour parfois grinçant !
En cette année anniversaire, le MACVAL ne déroge pas à la règle. Avec « L’effet Vertigo », selon sa conservatrice, « le musée invite le public à interroger ce qui constitue sa relation à l’œuvre et à l’histoire, ce qui nourrit et oriente son regard, cette part de création, cet espace de la pensée qui appartiennent à chacun ». Les quelques 70 œuvres, toutes issues du fonds propre au musée, sont présentées dans un double mouvement qui implique rapprochement et éloignement. Un effet singulier, inspiré du procédé filmique inventé par Alfred Hitchcock en 1958 dans

Co MACVAL. Stéphane Thidet, "La crue".

Co MACVAL. Stéphane Thidet, « La crue ».

« Vertigo », « Sueurs froides » le titre français, afin d’évoquer le vertige que ressent Scottie (James Stewart) dans le fameux escalier de la tour ! Si l’artiste est inscrit dans l’histoire, l’histoire de l’art d’abord, il l’est encore plus dans celle qui est commune à chacun, l’Histoire humaine : celle des conquêtes, des accords de paix, des progrès technologiques, des avancées médicales, des idéaux politiques, des modes de gouvernance… « C’est donc le sujet de l’interprète qui est ici au cœur des œuvres et qui interpelle dans un même mouvement celui qui regarde et qui fait exister toute œuvre d’art », commente avec enthousiasme Alexia Fabre.

Avec près de 70 000 visiteurs par an en 2014, dont environ 65 % originaires du Val-de-Marne et 15 % de Parisiens, le MACVAL affiche une belle réussite. Voire une réussite remarquable, si l’on songe à la quantité de musées, galeries, lieux d’expositions offerts à l’appétit du public dans Paris intra-muros. Que l’on soit sujet au vertige ou non, amateur d’art éclairé ou pas, il semble donc avoir sonné le moment idéal, à l’heure de son dixième anniversaire, pour (re)découvrir ce musée singulier, étonnant et si attachant. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

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Les « Invincibles » de Lalande à Shanghai

Jusqu’au 31 décembre, la céramiste-plasticienne Sabine Lalande présente trois de ses « Invincibles » à la Tao Art Gallery de Shanghai. Lors d’une précédente exposition, Chantiers de culture avait déjà croisé la route de l’artiste. D’où ces trois regards, singuliers, sur une même œuvre : le consultant « Artravail(s) » Jean-Pierre Burdin, le journaliste Yonnel Liégeois, le critique d’art Alain (Georges) Leduc.

 

Sabine

 

S a b i n e Lalande

I n v i n c i b l e s (C é r a m i q u e s)

Sabine4Les « Invincibles » présente une armée de sculptures d’enfants à échelle humaine. « Ces enfants guerriers ressemblent », nous dit Sabine Lalande, « à des clones ou à des petits dieux archaïques ». Ils évoquent tout à la fois des personnages issus des mangas japonais ou des films fantastiques mais aussi et surtout une réalité de la guerre telle que nous la voyons dans les médias : enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient porteurs d’armes, enfants criminels, victimes et acteurs à la fois de la violence. Enfants engagés dans nos guerres d’adultes, emportés avec tout ce qui fait le monde de l’enfance, son imaginaire, ses jeux.

Ces enfants, de toutes les nations, incarnent une armée monstrueuse et pourtant touchante. Ils nous renvoient à un état d’innocence et à un imaginaire primitif. Cette œuvre nous renvoie à la totalité de notre monde. Ces enfants ne sont pas seulement d’ailleurs, ils sont, d’abord peut-être, de chez nous. Parce que le monde de l’enfance est universel bien sûr, mais surtout parce que, aujourd’hui, partout dans le monde, on joue avec les mêmes jouets, les mêmes poupées, les mêmes emballages, l’on consomme les mêmes produits, les mêmes images, davantage encore lorsque l’on est pauvre, justement et en guerre.

Cette cruauté, cette violence, ne sont pas seulement guerrières, elles font bloc avec les réalités économiques, sociales et culturelles ; forme de l’état actuel de notre mondialisation.
Ces enfants pauvres sont aussi des enfants rois. Mais le roi est nu et seulement paré pour la guerre de déchets et d’objets industriels standardisés, qu’il recycle et détourne. Sa couronne ? Un imaginaire dont Sabine Lalande révèle toute une puissance qui peut être tout autre chose que guerrière. Jean-Pierre Burdin

 

Les invincibles de Sabine

Sabine2« L’enfant ? C’est l’image de l’innocence, le temps de l’enfance renvoie d’abord à celui du jeu et de l’imaginaire », témoigne Sabine Lalande, « pas à celui de l’agressivité, de la violence et de la guerre ». Et pourtant, sous nos yeux, se déploie un bataillon d’enfants-soldats, quinze sculptures à taille humaine : pas des enfants miséreux mais des gamins bigarrés et multicolores, blancs-noirs-jaunes, qui expriment toute la palette de couleurs de l’univers. Toute sa violence et son horreur également : dans leurs mains, pistolets et fusils-mitrailleurs. Des jouets fictifs ou des armes réelles ? Là réside l’ambiguïté apparente du travail de Sabine Lalande : grès et céramique, les matériaux utilisés sont beaux et fragiles, la couleur explose au visage du visiteur.
La jeune plasticienne fait bien là œuvre d’art, qui nous interpelle sur ce que nous léguons aux générations futures. « Ces enfants ressemblent à des clones ou à de petits dieux archaïques », commente Sabine Lalande, « ils nous renvoient surtout à une réalité que nous découvrons chaque jour dans les médias : des enfants d’Afrique ou du Moyen-Orient, porteurs d’armes et criminels, tout à la fois victimes et acteurs de la violence ». Avec cette question pertinente à la clef : comment parler d’éducation à ces enfants laissés à l’abandon ? Au cœur de sa démarche, la plasticienne se refuse à nous faire pleurer sur les misères venues d’ailleurs.

Ces enfants ne seraient-ils pas d’abord, peut-être, bien de chez nous, nous renvoyant ici et maintenant au quotidien des nôtres à l’imaginaire façonné par la violence du réel ou des jeux vidéo ? « Une réalité qui me révolte, au même titre que celle des inégalités sociales : n’est-ce pas un danger pour les années futures d’interdire à notre jeunesse d’être créative dans tous les sens du terme ? » La cruauté, la violence dont sont porteurs les « Invincibles » de Sabine Lalande font corps avec l’impitoyable vérité des réalités économiques et sociales.
L’enfant, des villes ou des jungles, se meurt. Notre enfance, surtout. Juste parée de la misère affective et sociale dont nous l’habillons, orpheline de cette part de rêve et de désir qui nous fait humain. Yonnel Liégeois
Née à Paris mais formée à l’École des Arts décoratifs de Strasbourg, Sabine Lalande n’est pas issue d’un milieu artistique. « Si mes parents ne m’ont pas donné une éducation culturelle, comme on l’entend, ils m’ont surtout transmis une éducation à la liberté ». Un héritage dont la jeune plasticienne, qui a fait le choix de travailler la céramique, nourrit son œuvre, ne cachant rien de ses moments de galère au sortir de l’école, diplôme national supérieur d’expressions plastiques en poche…
Après des performances réalisées dans les « Beaubourg » hollandais, à Amsterdam et Utrech, elle avoue préférer exposer en des lieux de vie plus que dans des centres d’art. Enseignante au lycée parisien Auguste Renoir, Sabine Lalande est régulièrement invitée en résidence artistique dans divers pays, particulièrement au Japon.

 

Des enfants déterminés
[SUR LES GRÈS DE SABINE LALANDE.]

Sabine5Il ne suffirait pourtant que de se couvrir les yeux des mains, les paumes plaquées sur les joues et les pommettes, les doigts écartés au niveau des paupières (regardant tout de même, en feignant de se cacher), il ne faudrait que s’abstraire (si faire se peut) du monde…
Mais qui n’aurait les yeux écarquillés devant toute cette splendeur et cette horreur du l’univers?
Oui, ce serait si simple de jouer à ces trois petits magots chinois, qui ne voient, ne parlent ni n’entendent.
Le conditionnel est souvent si simple, simpliste.
Alors que tant de choses nous dessillent les pupilles, brûlent notre conscience par je ne sais quelle cataracte de l’esprit.
Ainsi, du statut de l’enfant, considéré chez nous comme enfant-roi, consommateur, hyper-protégé (l’émoi naturel que suscite la pédophilie en témoigne) : si en France, contradiction oblige, il n’y a plus de gamins de neuf ans travaillant dans les puits de mines, la législation permet de nouveau que des adolescents de quinze ans marnent de nuit, ailleurs – loin, au Maroc, en Afghanistan, en Thaïlande – ce sont des petites mains, des petites tisserandes, de petits prostitués qui sont encore sauvagement embrigadés.
Misère sexuelle, misère affective, misère économique : nous déportons notre Mal.

Mais réduire un objet d’art, une œuvre, à son seul sens apparent, fut-ce le plus flagrant, serait les amoindrir, les rabaisser.
Les sujets que façonne Sabine Lalande sont glorifiés par le choix du matériau qu’elle emploie. Si ces enfants guerriers représentent en effet une certaine réalité, ils sont à la fois sacralisés (c’est elle qui utilise ce terme) par la matière – le grès – dans laquelle ils sont fabriqués, et les ornements « décoratifs » dont ils se parent. Car le grès offrant la propriété d’être aussi bien lisse que rugueux, des parties sont par endroits très brillantes, leur donnant l’aspect de petites poupées de porcelaine, tandis que par ailleurs, en opposition, le grain, la texture leur confèrent comme un aspect minéral, quelque chose de sophistiqué, qui monterait du riche Occident à la surface des choses, par contraste avec ce côté déshérité, ramené à sa plus simple expression, archaïque.
Aussi ces sculptures sont-elles simultanément très lourdes et très fragiles. Autant de « blocs », résistants, que meut une espèce de force qui peut durer, énorme. On a envie de prendre, d’empoigner cette matière à la fois solide, mais précieuse, dont la taille (l’échelle humaine) invite au corps à corps.
Ces enfants ne sont nullement martyrisés; ils sont forts. Ils font « face ». C’est pour cela qu’ils s’appellent des « Invincibles ».
Des statues que leur auteur voit comme des petits dieux, et qu’elle transfigure, ainsi que le ferait une mère.
Traversant le temps, inaltérables.

Sabine Lalande, dans sa pratique, s’imprègne de cette réalité complexe. Elle dit ces gosses en haillons, ambitieusement campés dans la poussière ocre. Tout autant enracinés que déterminés. Ils ont tous des pieds chaussés (si on observe attentivement), bien ceints par de grosses chaussures.
Par le truchement d’armures dérisoires, d’heaumes, de genouillères, de carapaces, de boucliers, elle fait de ces bambins joufflus les jouets de nos propres guerres. Sosies de Goldorak ou pseudo-robots déshumanisés, ils expriment une ambivalence, comme les flabelli vénitiens de Brustolon ou les magnifiques « nègres » d’Alfred Auguste Janniot, qui décoraient notamment la façade du palais de la Porte dorée à Paris.
Balbutiements de vies bafouées, volées. Que l’on incendie et que l’on calcine, leur ôtant à jamais la part du rêve, de l’innocence et toute possibilité de réinsertion, de formation, d’éducation.
Sabine3Voilà ce que cette jeune artiste, qui a pratiqué la performance et pratique la peinture, s’attelle aujourd’hui à exprimer avec ses céramiques, même si ce sont surtout ici des formes qui se mobilisent.
Des formes justes, dans leur nécessité intérieure.
L’art, lorsqu’il s’abstrait (je ne dis pas lorsqu’il s’abstractise, car l’art abstrait, dans le sens de ses différentes acceptations historiques est un regard sur le monde et la condition humaine), l’art, lorsqu’il s’écarte et s’éloigne des choses, du cours, bon ou mauvais que prend cette petite planète qui est la nôtre, ne peut guère être que décor ou colifichet. Car sa fonction principale est d’être porteur de sens.

Alain (Georges) Leduc, romancier (Prix Roger-Vailland 1991), critique d’art (membre de l’AICA, Association internationale des Critiques d’Art).

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Retour au Havre de grâce

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Depuis longtemps je ne suis pas venu ici, au Havre, dans cette ville, ce port que j’aime tant. Départ un samedi matin. Bien que novembre soit presque en son milieu, le jour émerge d’un ciel ouaté, assourdi dans des vêtements de soies légères. Assurance que l’azur n’est pas loin. Miroitements de silice de la lumière mouillée, perlés de grenelés roses. A l’horizon, la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux.
DSC02733Nous sommes invités à des noces radieuses et simples. On pense cela à cause du ciel, de la campagne verte un peu acide, caressée des couleurs douces encore pâles du jour, mais aussi parce que nous avons à notre horizon la visite de l’exposition Nicolas de Staël au musée André Malraux. Et que celui-ci est allé au bout, sans transiger sur l’acte de peindre, de l’intérieur, en nous, ces rencontres. Il s’y est appliqué, méthodiquement, lutte à mort.

Ce trajet que l’on fait pour aller là-bas, on aurait aimé l’effectuer par le train, puisque justement ils ne sont pas trop rapides ceux qui, de Saint-Lazare, mènent au Havre. On en trouve qui font le trajet en deux heures mais c’est la semaine, pour le travail ! Le week-end, c’est changement obligé à Rouen, voire Amiens… Pas moins de quatre heures. Là, ça lambine trop, tout de même, alors on y renonce ! Le train, pourtant, lorsqu’il ne file pas à trop d’allure, lorsqu’on entend encore la cadence des bruits d’acier sur les rails, et pas seulement au passage des aiguillages ou à l’approche des gares, fait mieux vivre sensiblement la temporalité du transport au-delà du seul calcul minuté de la durée. Ce roulis brinquebalant nous rend au temps et au parcours.
Le voyage n’est pas que destination. Le train c’est aussi les gares, les heures et salles d’attentes, l’errance et les bousculades, les cafés, les valises, les retards et, du coup, l’exactitude. L’effervescence effrénée monde et la somnolence de la solitude. Le bavardage avec l’éphémère et inconnu compagnon de voyage. La crainte qu’il soit ennuyeux ou encore qu’il mange salement, pire qu’il soit envahissant et prive de la lecture mêlée à l’observation des paysages et des ciels entraperçus. La fille sera-t-elle avenante et vive ? Le train c’est encore la traversée des villes, l’arrivée par la trachée entre leurs poumons serrés en leur plein cœur. Le TGV n’est déjà plus le train. Avec lui, nous traversons des régions rendues virtuelles. Le paysage est un trait, un paraphe, celui que notre pensée imprime sur une abstraction, qui peut être belle d’ailleurs mais trop animée, mangée par la vitesse, qui n’a pas d’instant pour interroger. Là, les rares gares traversées n’ont plus de nom. Un territoire de nulle part. Autre chose. On aura toutes ces réflexions en tête en visitant de Staël.

Havre6Toutefois, la voiture, c’est pas mal non plus. D’abord, la route épouse le paysage, l’histoire du paysage. Traces labourées de parcelles décousues et strates économiques, géologiques, géographiques, sociales, politiques en leurs désordres qui font que le paysage est histoire de pensées et d’activités humaines, de guerre et de paix, sans cesse revue et relue. Recherche toujours de cohérence dans le chaos.
Ensuite, c’est l’autoroute. Quand ça roule bien, elle a également son charme ! L’autoroute, les routes modernes à très grande circulation, semblent toujours être un ruban posé au dessus de tout, niant avec arrogance et surplomb ce que la route, elle, raconte modestement des siècles passés. Peu d’auteurs encore aujourd’hui disent l’autoroute et la voient familière au paysage. Peu disent les féeries de l’autoroute comme Annie Ernaux nous parle, elle, des surprises de son supermarché dans les lumières de la ville. Tout l’humain doit d’abord être aimé si l’on veut porter la critique juste. Pour transformer il faut d’abord voir, entendre. Poésie. La route de notre enfance était le prolongement du chemin. Sa « forme » est encore celle-là. Pas loin d’ici, certaines ont encore le visage de l’ancien chemin creux qu’elles furent. Je vois cela, clairement, en écoutant Mozart joué par Maria-João Pires qui, justement maintenant, m’enchante à la radio. Le simple délice du bavardage. Métaphore musicale du chemin. L’art de la conversation et de la promenade.

Avec l’autoroute, nous sommes dans l’idée de trajectoire. Je n’ai jamais pu vraiment mettre la musique là-dessus ou alors le soir lorsque le crépuscule est déjà bien avancé et que, roulant à tombeau ouvert, les lumières de la terre et celles du ciel constellé d’éclats viennent, telles des lucioles, peupler l’unique espace drapé de velours noir qui leur sert d’écrin. Pas besoin de compact, c’est le violoncelle de Bach qui monte en tête. Depuis qu’on l’a réentendu, rendu avec son grain, comme neuf à l’oreille, dans « Le Paradis » d’Alain Cavalier, tout aussi bien, là, on se laissera porter par le saxo de Lester Young dans Stardust.
DSC02729En arrivant par le pont de Normandie, c’est une vision d’avion que l’on a, on ressent la vibration lente, régulière de la respiration portuaire. A l’entrée en ville, d’emblée le sentiment que Le Havre a changé, imperceptiblement. Il est aujourd’hui classé Patrimoine de l’Unesco. D’aucun s’en étonnent. Moi, je me demande pourquoi c’est venu si tard ! Cette reconnaissance a donné force et confiance. Le Havre a du traverser de nombreuses épreuves. La guerre, la destruction, la fin des transatlantiques… Peut-être de là d’ailleurs, mon attachement lointain à cette ville lorsque gosses, de notre banlieue, on allait à Saint-Lazare pour saluer de notre curiosité heureuse l’arrivée des vapeurs acheminant par trains entiers à Paris les voyageurs des transatlantiques nord, ayant transité au Havre. Il y avait aussi les excursions dominicales en famille pour visiter des paquebots. Je me souviens d’avoir visité ainsi le Liberté. Tout cela nourrit l’imaginaire.

Et puis il y aussi l’histoire ouvrière, portuaire et industrielle qui, dans cette ville fait culture. L’aventure du Salon des peintres ouvriers, celle de la Maison de la culture, la forte implication, notamment des travailleurs des entreprises de la chimie, dans la rencontre artistique… A l’hôtel où nous sommes, notre fenêtre ouvre justement sur Havre2l’œuvre d’Oscar Niemeyer en réfection. Le chantier en exhume les entrailles. Alors qu’habituellement, et surtout d’ici, vu de haut, on pense les cônes blancs du Volcan comme négligemment posés sur le sable, tels des seaux d’enfants abandonnés sur une plage, donjon et tour du château, on les découvre au centre de la cour carrée enceinte des immeubles d’Auguste Perret. On voit là, dans les caves ouvertes, les viscères et conduits d’alimentation en fluides. Vision quasi archéologique qui rappelle celle des fouilles. Véritable métaphore de ce que serait penser. Nous sommes samedi, un silence profond règne sur le chantier et son excavation.
Plus loin, dans la zone portuaire, du côté des bassins Vauban et Vatine, la résurgence ici de cette rencontre si singulière des approches artistiques et des pratiques populaires et ouvrières. Là, cinq grands murs des docks entièrement couverts d’affiches, placardées bord à bord, et du même format. Imposants et grands portraits noirs et blancs, très certainement de dockers, ainsi côte à côte et de face, visages aux yeux écarquillés, formant d’imposants tableaux. Sur l’un d’eux, vraisemblablement le portrait d’un homme aujourd’hui décédé, des graffitis, forme d’ex-voto signés par les camarades et la famille à la mémoire de celui trop vite disparu. Au pied, restes de rameaux, aujourd’hui desséchés, déposés sans doute ici en hommage. Cérémonie.
Havre1Ailleurs, marouflés sur les piliers d’un autre bâtiment, des peintures papier très colorées et qui tiennent encore, bien qu’elles soient face aux intempéries. Collée sur le coin de mur d’un entrepôt, l’image d’une petite sirène, par sa gracilité et par la pirouette qu’elle esquisse et qu’accompagne le décollement du papier entamé sous l’effet du vent, me réconforte par sa naïveté. Presque comme une fresque des catacombes romaines, triomphe de la fragilité sur le temps.

Le Havre, la ville, c’est une architecture généreuse, soignée, parfaitement dessinée, née de sa reconstruction conçue par Auguste Perret. Alvar Aalto, un autre architecte, finlandais lui, a eu cette phrase : « l’architecture ne peut pas sauver le monde, mais elle peut lui donner le bon exemple ». Peut-être ici juste l’essai, l’image, l’idée de ce que cela pourrait vouloir dire. Reconstruction difficile, avec des moyens chiches, des matériaux de peu de qualités (ciments, sables). Pourtant aucune mesquinerie. Souvent l’impression d’aisance dans les surfaces et lieux de circulation publics. De vastes espaces parfois, mais jamais « lâchés », toujours signifiant leur nécessité. Pas de dalles. Pas d’immeubles vraiment isolés. Une rue de Paris, qui ne reproduit pas les arcades de la rue de Rivoli, mais s’inspire de son esprit. Et comme dans beaucoup d’autres villes de maintenant, le tram qui vient fluidifier les mouvements de la circulation urbaine, mais ici avec beaucoup de discrétion. Il y a bien du monumental, mais jamais de l’imposant, du grandiloquent. Hôtel de ville, église Saint Joseph.
On vient ici avec en tête deux romans , celui de Julia Deck « Le triangle d’hiver », celui très différent de Linda Lé « Œuvres vives ». Deux films aussi, « 38 témoins » de Lucas Belvaux (2012) et « Le Havre » d’Aki Kaurismäki (2011), coulissent avec eux dans les tiroirs de mon imagination. Je retrouve cela.
L’architecture de Perret ne recopie pas l’ancien urbanisme et les anciennes architectures du Havre, il en reprend subtilement les codes pour en faire l’outillage de base d’une vraie modernité. Chacun peut le voir, chacun peut aussi le savoir en allant chercher. C’est ce rapport au passé et à l’aujourd’hui, que l’on sent si fort, qui fait le bon exemple. Un glissement sensible. Sans doute la vieille église, cathédrale depuis 1974, un des rares bâtiments ayant échappé aux bombardements alliés mais qui en porte les stigmates, relie aussi au passé. Nous aimons qu’elle soit petite et belle et que la ville se reçoive, de nuit, sur ce coussin dentelé calcaire et doré.

Havre7

Face au Havre,1952. Huile sur carton Collection privée, J.L. Losi – Adagp, Paris, 2014

Le Havre c’est aussi le musée Malraux, construit en front de mer et voulu par celui qui en porte le nom. Ouvert au plein vent et aux lumières si changeantes, il a pris la belle patine des maisons de bord de mer. Fort carré, balayé par les embruns, il a maintenant un ton délavé tirant vers l’amande clair. Il y a gagné dans son osmose avec la mer. Il a un peu perdu d’une certaine sacralité. Ainsi, il est probablement moins intimidant. Il a gagné en familiarité.
Ici Nicolas de Staël est en son lieu. On y exposait « Lumières du Nord – Lumières du sud ». A part Antibes, au musée Picasso où se prolonge jusqu’en janvier 2015 l’exposition « La figure à nu », je n’imagine pas de lieu pouvant accueillir avec un tel bonheur Nicolas de Staël. Les salles du musée, séparées d’avec la mer juste par de seuls rideaux translucides qui toujours permettent de l’entrevoir et de s’y perdre, quand l’émotion est trop forte, et n’autorisent pas la confrontation immédiate à une autre toile. Il faut laisser la pensée se refaire avant de passer à une autre. Toutes les œuvres accrochées forment ici un immense tableau en trois dimensions. Les toiles de Nicolas de Staël n’ont pas d’horizon. L’espace muséal non plus, ou alors c’est celui de la mer. On s’égare dans l’ensemble de ce tableau comme dans chaque détail qu’en constitue chacune des œuvres, en cherchant la bonne distance si difficile à trouver. On laisse venir le tableau à soi, tout simplement. On circule aisément. Comme dans la ville, c’est dense mais fluide. Étonnant silence. Le travail de l’attention en chacun. 100 000 visiteurs sont venus là, depuis juin, à l’écoute. « Il y a parfois une montagne d’esprit dans une parcelle de matière », soutenait Nicolas de Staël.
Dépassée par l’évènement, la petite librairie du musée n’offre pas à la vente les « Lettres de Nicolas de Staël, 1926-1955« . Regrets, le catalogue de l’exposition est épuisé. Jean-Pierre Burdin

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Arles, orpheline de Clergue

L’académicien et photographe Lucien Clergue, l’un des fondateurs des Rencontres photographiques d’Arles, nous a quittés. Le 15 novembre, à l’âge de 80 ans…Il nous laisse le souvenir ému d’un artiste pétri de talent, conjugué à la modestie et à la sincérité du citoyen. Nous avions rencontré Lucien Clergue en juillet 2014, Chantiers de culture vous propose de le retrouver à travers l’article qui lui était dédié. Demeurent ses œuvres et l’extraordinaire rétrospective que le musée Réattu d’Arles lui consacre, jusqu’en janvier 2015, en son bel écrin.

 

 

Souffle saccadé en raison de quelques soucis respiratoires mais esprit toujours aussi vif, Lucien Clergue se souvient. « Van Gogh avait réattu5l’habitude de venir poser son chevalet près des berges du Rhône mais il était si mal vêtu que les enfants lui jetaient des pierres. Quelques décennies plus tard, alors que je vaquai à faire quelques photos, il m’est arrivé la même mésaventure ! ». Coïncidence, prémonition faisant se croiser le destin commun de deux futurs grands artistes ? L’œil du photographe pétille de malice à l’évocation de semblables souvenirs, nul orgueil en bandoulière cependant : juste une façon polie de rappeler à son auditeur qu’il est un enfant du pays, la ville d’Arles est bien « sa » ville » ! Et c’est encore au contact de Van Gogh, à l’âge de 17 ans, lors d’une exposition au musée Réattu d’Arles en 1951 qu’il éprouve son premier grand émoi esthétique, « un choc pour l’éternité ».

Né dans une famille modeste en 1934, Lucien Clergue travaille d’abord en usine pour subvenir aux besoins familiaux. Il se prend de passion pour la photographie en 1949, toujours à la recherche de sa voie. Il fréquente dès 1953 le photo-club d’Arles, reçoit les encouragements d’Izis, le grand photographe qui symbolisera au côté de Doisneau et Ronis le courant de la photographie humaniste à la française. Surtout, cette année-là, il fait une rencontre capitale, déterminante pour son avenir. Lors d’une corrida aux arènes d’Arles, il croise Picasso et se lie d’amitié avec le Maître, ce « dieu vivant de l’art » auquel il présente son travail. Qui l’encourage, montre ses photographies à Jean Cocteau… Les images de cette époque, au lendemain de la guerre ? Arles en ruines, les charognes, les cimetières, les « Saltimbanques » qui impressionnent le peintre de Guernica … Dès ces premiers clichés, Clergue impose sa griffe : par le cadrage, la mise en scène, l’esthétique. Influencé toujours

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

Edward Weston. Nude, 1936. Arles, musée Réattu

en cette année 1953 par la photographie de l’américain Edward Weston, « Nude », qu’il découvre à la une du magazine Photo Monde : une révélation, une composition graphique et picturale qui le convainc et l’incite dès lors à promouvoir la photographie comme un art à par entière ! En 1957, il publie chez Pierre Seghers « Corps mémorable », une suite de quatorze poèmes de Paul Eluard avec douze photos de nus, un poème de Cocteau et un dessin de Picasso. Pascale Picard, la conservatrice du musée Réattu, est catégorique, « sur les traces de Man Ray, le photographe arlésien ouvre là l’un des plus grands corpus de sa carrière qui le conduira à l’éloge du nu ». Suivront en effet « Née de la vague » en 1968, puis « Genèse » en 1973 qui accompagne des poèmes de Saint-John Perse. « En dépit de mes réserves de principe contre la photographie, j’ai été si enthousiasmé par cette extraordinaire, vraiment extraordinaire réalisation », écrit le prix Nobel de littérature à Gaston Gallimard, « que j’aie de tout cœur autorisé, et même encouragé, l’artiste à une publication de l’œuvre avec son choix épigraphique de citations d’Amers ».

La force de l’image, sa puissance esthétique ? Deux convictions que Lucien Clergue ne cesse de professer et de mettre en œuvre, de cliché en cliché… Demeure la question essentielle : comment les faire partager à un grand public ? La réponse lui est donnée en 1961, lorsqu’il est invité à exposer au musée d’Art moderne de New York par Edward Steichen, le directeur du département d’Art photographique. « Une révélation !

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Saltimbanques, 1954. Arles, musée Réattu

Imaginez, traverser des salles où sont accrochées des photographies pour aller admirer Guernica de Picasso… Pour moi, c’est la consternation autant que la jubilation : une grande institution reconnaît le statut de la photographie en tant qu’authentique objet d’art ! ». De retour en terre arlésienne, il confie sa stupeur et son bonheur à Jean-Maurice Rouquette, un ancien copain de collège devenu conservateur au musée Réattu et lui propose d’ouvrir un département Photographie. Avec quoi, comment faire sans collection ? « C’est alors que j’écris à une quarantaine de photographes du monde entier que j’admirais pour leur demander de faire un don. Le premier à répondre fut Paul Strand. Le musée d’Arles devenait ainsi en 1965 le premier musée de France à ouvrir un département Photographie ! Aujourd’hui, la collection approche des cinq mille épreuves, dont d’exceptionnels Weston ». Mais aussi les tirages originaux de Clergue, portant au revers l’estampille du célèbre musée new-yorkais… A l’affiche de la première exposition organisée au Réattu, « dans une ambiance survoltée mais sans vrais moyens » ? Robert Doisneau, Cartier-Bresson, André Vigneau…
Le mouvement est lancé, Clergue voit encore plus loin, plus grand. « C’est au lendemain des événements de mai 68 que nous décidons de prendre le pouvoir culturel ! « Avec quelques amis, nous organisons en 1970 le Festival pluridisciplinaire de l’été où je tente timidement d’y introduire la photographie au côté des peintres et sculpteurs. Avec Michel Tournier, nous organisons ces fameuses soirées qui se tiennent désormais au Théâtre antique. C’est le triomphe, immédiat ». Qui ne se dément pas, 45 ans plus tard : les « Rencontres d’Arles » étaient nées. Forte de ses rencontres-débats, de sa soixantaine d’expositions organisées dans les lieux mythiques de la ville, l’édition 2014 espère bien encore accueillir pas moins de 100 000 visiteurs !

Dès lors, autour de la photographie et de l’engagement sans faille de

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Flamant mort dans les sables, Camargue, 1956. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue depuis plus de cinquante ans, la ville n’a de cesse d’asseoir son originalité et sa notoriété. Lors du vernissage de l’exceptionnelle exposition, « Les Clergue d’Arles », que le Réattu lui consacre jusqu’en janvier 2015 en l’honneur de son 80ème anniversaire, Hervé Schiavetti, le maire communiste, n’a pas manqué de le rappeler. « Sans le génie de Lucien Clergues, sa curiosité et son amour de l’image, il n’y aurait pas de Rencontres ni d’École nationale supérieure de la photographie, créée ici en 1982, qui forme les talents de demain » , soulignait à juste titre le premier édile. « Il a fait de notre commune une exception culturelle moderne et patrimoniale ». Et Pascale Picard, la conservatrice du Réattu de saluer « ce parcours formidable qui a permis de faire entrer à l’inventaire du patrimoine public une collection exceptionnelle ». Quatre vingt bonnes raisons pour tout amateur de la photographie, néophyte ou éclairé, pour tout amoureux de l’art et de la beauté, de faire escale à Arles. Yonnel Liégeois

« Les Clergue d’Arles »

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Lucien Clergue. Genèse n°61, 1973. Arles, musée Réattu

Au musée Réattu jusqu’en janvier 2015. Outre les 360 photographies, héliogravures et documents que Lucien Clergue a légués au musée, une fantastique exposition où le visiteur croisera aussi les plus grands noms de la photographie mondiale, d’hier à aujourd’hui. Avec un superbe ouvrage-catalogue, au titre éponyme, qui fera date (Gallimard, 200 p. et 200 photographies, 35€).

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Godard dit adieu au langage

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un travail, un film, un parfum-même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

Hôpital. On est au printemps, un ami me le rappelle. Il a cette aisance légère, presque insultante, qu’affichent nonchalamment les jeunes gens en bonne santé, seulement à cette saison. Derrière les hautes fenêtres de verre cathédrale de ma chambre, dansent en ombres chinoises les branchages de marronniers que je sais précocement en fleurs. Il m’offre un livre, un recueil de poésies d’Eugène Guillevic.

C’est un bon ami, il sait à quoi j’aspire. Il a aussi beaucoup d’humour : le premier poème, celui qui ouvre le livre, s’intitule le chant d’un mourant. Je retrouve Guillevic : « Courte est la journée/ Courts sont les jours/ Courte encore est l’heure/ Mais l’instant s’allonge qui a sa profondeur ». Pensée réconfortante pour qui est alité. Deux mois ont passé, je sors maintenant d’un film de Godard. Je suis allé écouter un film. Oui, je suis allé écouter hier le dernier film de Godard, son Adieu au langage, au cinéma du Panthéon. Chez Godard, on écoute. On écoute même les images. Ce film est une musique, un poème. Il n’est pas l’illustration d’un poème. Il EST poème. Il ne se donne pas, il faut en conquérir la vision de l’écoute. « Cet instant (qui) s’allonge (et) qui a sa profondeur », dont parle Guillevic, me remonte alors aux lèvres. La profondeur de l’instant perdu dans cette sorte de compétition, de sprint qui rend nos journées courtes.
Comment parler d’un tel film et le faut-il, d’ailleurs ? Parler d’ « Adieu au langage », n’est-ce pas prendre le risque de fermer, de clore précisément ce que Godard ouvre avec tant de force dans son exploration du réel ? Éclosion des fleurs, je note qu’elles sont sauvages, et même des nuages ouatés qui diffusent une lumière mouvante faite de nuées baroques prodiguant, en manne bénie, pluie, neige, vents traversés de rais furtifs du soleil. Présence de la nature et la nature peut être dans l’urbain. Et parfois du soleil blanc à la lumière fatigante, qu’on sent Godard ne pas aimer vraiment. Elle nie l’obscurité et ne permet pas de la traverser.

imgresNuit et Jour. Intérieur/extérieur. Saisons. Là-dessus, regard de la caméra au plus près de celui du chien Roxy. Impeccablement filmé, Roxy ! Comme les films animaliers me semblent ici poussiéreux, vieux… Ils paraissent projeter sur l’animal un tel anthropomorphisme. Godard cherche le contraire. Il fouille, scrute, colle au regard porté par le chien sur le monde dont nous avons besoin, rappelle-t-il, pour constituer le nôtre. Besoin de ce regard là, oublié. De Bussang à l’été 2011, j’ai de bonnes raisons de m’en bien souvenir maintenant, cette idée cousine me revient, trouvée chez Erri de Luca, et je nous revois lisant, mon épouse et moi, à l’hôtel du Tremplin dans la petite chambre, « Le poids du papillon ». Envie de rester dans cette béance du film. Dans l’interrogation portée par cette ouverture. Dans cette indétermination. Ne pas parler sur le film donc, mais de son travail en nous. De la force qu’il libère, de l’impression qu’il laisse en nous. Du silence qu’il instaure. Pas parler sur le film mais du film en nous. La révélation qu’il fait de nous en nous.

C’est un film éminemment politique. Je n’entends pas par là l’analyse, la stratégie ou la tactique politiques. Je ne parle pas non plus ni du pouvoir, ni des hommes et des partis politiques. Nous ne sommes pas ici dans la pensée « calcul » où le politique s’abîme tellement aujourd’hui puisqu’il n’est plus porté par une vision, une écoute. Il s’agit de la vie de l’esprit, de la pensée sensible. Il s’agit ici du politique dans ce qui le fonde, et qui est pourtant déjà pleinement du politique, mais n’y est pas soumis, s’en soustrait un temps du moins. Du politique qui n’aurait pas dit « Adieu au langage ». Péguy a de belles pages là-dessus. Il est mal vu, je sais, de le citer, il parle de mystique… Jaurès aussi, autrement. Perte de cela par le politique et qui épuise la radicalité du Non dans la recherche éperdue, effrénée d’un bonheur fabriqué. Plat. Ce film nous rend insatisfait et nous montre dans quels assouvissements, assoupissements nous sommes englués, embourbés. Nous sommes comme aliénés dans notre désir même. Cet « Adieu au langage » explore l’oubli du langage, sa perte, en tout cas son déclin à l’horizon de tous. Dans son pessimisme, peut-être, il témoigne pourtant du chemin de résistance inouïe du poème. C’est pour cela qu’il est important. Il montre l’éclipse de la radicalité du NON lorsqu’elle s’épuise dans un bonheur idolâtré qui n’est pas vraiment le nôtre mais qui nous vient de la « bête sociale ». « Dire Non et mourir. Rien d’autre ».

Comme ils m’agacent, ceux-là, lorsqu’ils disent qu’ils ne comprennent pas. C’est abscons, ésotérique. C’est comme si c’était trop compliqué pour nous. « N’y allez pas, vous n’aimerez pas, vous ne comprendriez pas ! » Que d’abscons, que d’ésotérique dans ce regard porté sur les êtres, les choses ? Dans ces fragments d’une réalité diffractée dans une sorte de vue kaléidoscopique qui redistribue les cartes du réel ? Besoin de nouvelles formes.imgres2 Un vrai regard. Ce film parle à tous. Il institue en tous un silence. En fait, Godard est clair, c’est nous qui sommes sourds et aveugles. Il est tellement clair. Si je dis limpide, on va se rire de moi ! Et pourtant, in petto, je le pense vraiment. Godard sature tout, les couleurs, la bande son, la 3 D même, qu’il malmène jusqu’à ce que du son elle rende la musique qui est en nous. Dehors/dedans. C’est un travail de peintre, nous obligeant à questionner ce que nous croyons voir ! Pour voir et entendre, il faut lâcher prise, passer par le regard de l’animal ! Savoir entendre et voir, et les êtres et les choses. Laisser venir en nous les paysages.
C’est comme s’ils étaient fiers, ceux-là, de ne rien comprendre ! De ne rien entendre. Et pourquoi ne s’interrogent-ils pas d’abord sur eux-mêmes, sur leurs propres capacités d’écoute, de dépaysement, tous ceux-là qui, au revers d’une phrase, ne voient chez Godard que vains artifices factices, le trouvent snob, provocateur. Vieux patibulaire dont ils ne comprennent pas la jeunesse. Et si nous ne comprenons pas, n’est-ce pas parce que précisément nous avons déjà dit adieu au langage, ou que le langage nous a largués, abandonnés ? Que nous n’arrivons plus à parler, à se parler ? Que nous ne pouvons plus sortir du plat du langage, ou plutôt justement y entrer, n’est-ce pas cela même que nous vivons aujourd’hui au plus brulant de l’actualité ? Ce reflux du langage en nous, et donc de la pensée, n’a-t-il pas une histoire politique ? Qui remonte loin. Et dont Jacques Ellul, dont Godard fait un bel éloge, a entrevu la portée. Notons qu’à leur façon nombre de philosophes portent aujourd’hui cette question, c’est selon leur manière et leur esprit, Jean-Luc Nancy, Cynthia Fleury, Julia Kristeva… Mais ce film n’est en rien un cours de philosophie. Il ne manipule rien, ni idées ni personnes. Il est une métaphore de toute l’histoire de l’humanité saisie dans l’instant. Il est cheminement (méditation) donné à entendre. Il donne simplement à être « inquiet », à ne pas trouver le repos, a être insatisfait de l’état dans lequel l’on se trouve ». Et si obscurité il y a, c’est pour chercher la lumière. Métaphore de la salle de cinéma.
J’ai l’impression qu’on refuserait aux enfants d’aujourd’hui de lire Rimbaud ou Mallarmé, parce que chercher à comprendre serait désespérant ! Pourtant, il faut bien aller vers ce que l’on ne comprend pas et suspecter ce que l’on croit comprendre.

images« Le propos est simple », assure Jean-Luc Godard à force de citations. Mais les citations pour lui, comme pour Sollers, sont les preuves que ce qui est perdu existe pourtant, et dont probablement leurs auteurs sont des sortes de témoins. Mais son film ne laisse ni l’intelligence, ni l’âme en repos. Mais qu’est-ce que comprendre un poème, une musique ? Où voit-on que les choses se donnent spontanément à comprendre, à voir, à entendre ? Ne s’agit-il pas de les laisser venir à nous, nous envahir ? Fermons les yeux et laissons venir les larmes. Elles coulent, inondent. Ce ne sont pas des larmes de bonheur, ni de souffrance, mais de joie. Joie de croiser aussi dans la salle à la même séance, lumière revenue, Michel Piccoli accompagné d’une amie. Être à l’écoute d’une même parole, celle de Jean-Luc Godard, avec Piccoli. Le Piccoli du Mépris ! J’embarque dans mon souvenir Brigitte Bardot, puisque France Inter hier matin m’a appris qu’elle fêtait ces jours-ci ces quatre-vingts ans !
Ce chemin en nous de la pensée sensible, c’est celui que veut faire partager ces feuilles volantes. Il s’agit de refuser toute sorte d’accommodements en nous. Sorte de petits fragments dont la circulation en nous décuple en étoiles une pluralité de sens par l’engendrement et la mise en mouvement de nouvelles formes ! Je pense à Walter Benjamin. Proust aussi. Proust dont j’ai écouté la belle lecture que fait Eric Chartier de quelques pages puisées dans les premiers volumes de la Recherche. Nous sommes ici « A l’ombre de Combray « . C’est au petit théâtre de l’Ile Saint-Louis.DSC01531 Cinquante fauteuils tout au plus, cinquante fauteuils de velours rouge. C’est au fond de la cour du 39 Quai d’Anjou. Comme tout s’ouvre ! Où l’on voit combien Proust n’est jamais cruel. Au fond, il a une immense tendresse même et tellement d’humour. Sollers l’a bien vu, Saint-Simon est un vrai féroce dans ces descriptions humaines ! Tiens Céline, en voilà un autre de vrai cruel. Pitié de rien et de personne, seule compassion au fond, peut-être, pour les pauvres de Courbevoie qu’il soigne à son dispensaire. Mais même cela peut-on l’affirmer ? On a même l’impression que de le créditer d’une telle empathie, c’est affaiblir la force de sa colère et de son écriture !
Ne concevoir l’œuvre de Proust que dans la seule description sociale de son époque et de son milieu, c’est manquer son propos. DSC01528Et Eric Chartier a très bien compris que l’apport fondamental de Proust, s’il est aussi celui-ci, le subsume. Les mondanités font la matière de la recherche du temps perdu. Faire entrer le plat des mondanités dans la profondeur du langage, de la mémoire par l’anamnèse. Correspondance avec citation clef du film de Godard. Proust, fabrique de mémoire. Il ne la restitue pas. Proust est du temps de Bergson et d’Einstein quand même. Espace et temps bougent. Au passage, petit clin d’œil à François Bon et à son « Proust est une fiction » dont il faudrait parler abondamment. Où François Bon prolonge la démarche de Proust. En parler un jour, peut-être…

Avant d’entrer au théâtre, nous avons fait avec une amie praguoise le tour de l’Ile. D’abord par le quai Bourbon, qui débouche à la pointe Ouest de l’ile sur la petite place Louis Aragon… On pense alors à Aurélien et à l’inconnue de la Seine, cette jeune noyée non identifiée dont le masque mortuaire supposé être le sien hante le roman d’Aragon et de bien d’autres œuvres littéraires, dont « Épaves » de Julien Green. Une fois, j’avais demandé à Jean Ristat s’il arriva qu’Aragon échange avec Green. Ils étaient voisins, ils se saluaient tout juste du « bout du chapeau » lorsqu’ils se croisaient parfois, chacun sur un trottoir ! Ce qui amusait beaucoup Ristat. On comprend bien, affaire de génération sans doute. Cette réponse me glaça. J’aimais tellementDSC01572 les deux Maîtres dans ma jeunesse. Ma fiction de lecteur ? Faire un pont entre les polarités d’un même monde peut-être.
Avec cette affaire de la belle inconnue de la Seine et du masque supposé être le sien, remonte en moi le souvenir de Camille Claudel et du petit masque de plâtre, qui lui n’est ni mortuaire ni putatif mais tellement émouvant, qu’en a fait Rodin. Vu la veille à l’exposition documentaire Paris 1900, au Petit Palais. A l’opposé dans la salle, le buste solide et imposant de Rodin réalisé par Camille. On sent là, après avoir mesuré la fragilité de la force de Camille comme contenue dans son masque, en contre-point, l’amour de Camille mais aussi certainement la peur, l’effroi qu’elle ressent face à la force virile et masculine de son amant et qu’exprime la sculpture qu’elle en fait.decembre 2010 016 Et aussi justement, quai Bourbon à l’Ile Saint-Louis, on passe devant l’atelier de Camille Claudel. Plaque sur la façade. Une inscription, citation de Camille, « il y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ».
La veille, vu dans les salons du Grand Palais, le monumental « Guerre et Paix » de Portinari. L’exposition se termine le 9 Juin. Peintre brésilien peu connu, mais dont l’œuvre monumentale s’expose en permanence habituellement à New-York au siège de l’ONU. Elle a été créée d’ailleurs à la commande de l’organisation mondiale. Sur place, des travaux ont nécessité que l’œuvre soit déposée et ainsi permis qu’elle puisse circuler, d’abord au Brésil toute une année puis à Paris, seule ville européenne où elle est accueillie pour quelques jours. Retour ensuite à l’ONU pour sa réinstallation. Quelques grincheux déplorent l’accrochage parisien. Une musique virant à la sacralisation, il est vrai, accompagne la présentation de l’œuvre. C’est discutable mais ne détourne tout de même pas le sens de ce que l’on voit. On peut juste regretter que cela le souligne de façon trop ostentatoire. On peut légitimement préférer un vrai silence à la musique pourtant belle d’Heitor Villa-Lobos. Et si il y a musique, c’est bien celle-ci qu’il faut. L’autre critique est plus contestable, elle consiste à attaquer un dispositif lumineux judicieux permettant une bonne vision complète et pédagogique de l’œuvre, dans ses détails, sans jamais altérer la vision d’ensemble. Peut-être cela rend-t-il quand même l’assistance un peu bavarde. J’aimerai en parler plus, particulièrement en miroir avec le Guernica de Picasso, ou avec son propre « Guerre et Paix » peint à la Chapelle du château Vallauris. Le 11 septembre 2001, lors des attaques et de l’effondrement des tours du World Trade Center à New-York, mon esprit avait fait tout de suite retour sur le Guernica de Picasso. J’avais pensé à Guernica, alors que nos écrans nous laissaient sous la déferlante d’images en cascades et en boucle, en fin de compte assez irréelles. Où Picasso donnait à voir en profondeur, faisant d’un évènement un avènement, ce que la télévision livrait en plat. Guernica était dans ma tête comme l’icône de ce que je voyais sur l’écran. Je ne connaissais alors rien de Portinari. Sans doute alors aurai-je songé à lui, sachant de plus que son œuvre est accrochée à l’ONU. Là encore, c’est dans la mise en profondeur du plat, non dans la représentation, qu’on est au monde.

Volonté de partager ces sortes de notations sensibles, qui naissent en nous, selon les aléas des moments musicaux de la vie de l’esprit, alors que nous sommes submergés ou, au contraire, comme vidés par ce que la rencontre révèle en nous. Dehors/Dedans. Sorte d’assomptions, de révolutions que provoque en nous l’irruption des métamorphoses du sensible. Nous ne sommes pas qu’émus, nous sommes surtout troublés par de nouvelles formes d’émotions qui naissent en nous et dont le travail de l’art réveille l’alphabet. Jean-Pierre Burdin

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Les nuits colorées de Séméniako

Nouvellement paru, l’album Lumières sur la ville nous permet d’apprécier le travail original du photographe Michel Séméniako. Gros plan sur le regard singulier d’un artiste qui, derrière son objectif, repeint la nuit en couleurs pour donner à voir et penser autrement la réalité quotidienne.

Sémé1Photo ou tableau ? La question se pose devant les clichés de Michel Séméniako. Le plasticien a baladé ses objectifs et ses torches dans la ville de Sevran et de quelques communes avoisinantes en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter de nuit des lieux souvent familiers pour eux, les incitant surtout à les regarder sous un jour nouveau… Il habille d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves. Lumières sur la ville ? Une réinterprétation symbolique du paysage et de l’espace urbains qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif.

Les influences de l’artiste ? Partagées entre l’École des Fauves et les expressionnistes allemands « qui ont ajouté les couleurs de l’émotion à celles du paysage », Man Ray et Brassaï… Mieux encore, à l’heure où le jeune homme réalise au printemps 67 une première expo à la « Macu » de Thonon, il croise les pas de Jean-Luc Godard qui l’invite à jouer dans « La chinoise ». Déjà au carrefour de deux avenirs : être acteur professionnel ou continuer dans la photographie ? Michel Séméniako choisit de garder l’œil rivé à l’objectif, nanti de cette grande découverte expérimentée sur les plateaux de cinéma : l’importance du langage dans le travail artistique ! Et son corollaire pour le photographe : ouvrir le regard à la pensée. Après une période « post soixante-huitarde », quand le cliché se fait propagande mais qu’il perçoit qu’il n’y a pas « coïncidence absolue entre création et idéal politique », il revient en 1980 sur ses chemins d’enfance. À Annecy, en Haute-Savoie, sur le plateau calcaire du Parmelan très précisément… Où il séjourne deux mois, en solitaire, et découvre au final qu’il y a une vie, la nuit ! Qu’une pierre, un paysage, un buisson dévoilent leurs mystères et de nouveaux visages à la lumière d’une torche… Révélation et décision : l’artiste ne photographiera plus que des paysages de nuit !

Sémé2« Quand j’ai commencé à photographier le pays du Vimeu en Picardie, il m’a paru d’abord triste, agricole et industriel. Puis, j’ai découvert la chaleur humaine qui l’habite : un pays qui résiste, des usines qui sont le bien commun de tous, des générations de luttes faisant valoir les métiers qui modèlent le visage du Vimeu. Les couleurs avec lesquelles j’ai éclairé ces sites industriels tentent de traduire cette énergie vitale qui habite les lieux ». Et l’artiste de poursuivre, « j’ai tenu aussi à représenter des postes de travail pour exprimer la relation entre la « perfection chorégraphique » des gestes du travail et leur pénibilité, quand la machine est sur le point de dévorer le travailleur alors qu’il produit « l’or » de l’entreprise » !
Jaurès empourpré après les trois coups de minuit, l’ancienne sucrerie de Beaucamps à la mode Perec, le silo de Martainneville à la verte saison… « Les couleurs sont ici celles que j’ai recensées sur le terrain », prévient Séméniako, « le rouge du feu des fondeurs, le bleu de l’acier, le doré du laiton, les ocres et les verts de campagne ». Et d’en user pour reconstruire et offrir une vision décalée du pays du Vimeu, ce territoire de Picardie. Une région façonnée par le labeur des hommes, ce monde des travailleurs que le photographe fréquente depuis sa prime jeunesse. Par solidarité d’abord, par conviction ensuite, lui qui regrette que les lieux de travail et l’homme au travail soient si peu représentés.
Membre du SNAP-CGT, le syndicat des artistes plasticiens, Michel Séméniako croit aux vertus de la rencontre et de la pédagogie. « Lorsqu’on comprend mieux le monde, on a prise sur lui. Aussi, je n’isole pas l’éducation artistique de la culture au sens large et de la prise de conscience syndicale qui en est un élément essentiel. Plus concrètement, tout commence à l’école, il faut se battre pour que l’art y ait sa place. Le rôle des comités d’entreprise est également très important pour promouvoir les rencontres avec les œuvres et les artistes, y compris à travers les pratiques amateurs ». Être photographe auteur indépendant est un métier difficile, reconnaît le professionnel de l’image. « Derrière une photographie exposée ou publiée, il y a beaucoup de travail invisible et en général une grande précarité. Comme militant syndical, je lutte pour la défense et l’amélioration de nos droits sociaux ainsi que du régime des droits d’auteur, mais aussi pour la défense du service public de la culture en tant qu’acteur essentiel de la promotion et de la diffusion de l’art ».

Sémé3Sensible, d’une humanité à fleur de peau, Séméniako l’esthète est avant tout un philosophe du regard et un éveilleur de conscience. La preuve ? Son album Exil… Fils d’une famille d’immigrés russes, époux d’une « républicaine espagnole » réfugiée en France, Michel Séméniako sait, dans sa chair et son cœur, ce que signifient pour des milliers d’hommes et femmes déshérités et sans-papiers les termes exil et frontière. « Un jour, en 2000, je découvre dans la presse l’image spectrale et verdâtre d’un groupe de clandestins, elle me bouleverse ». La même année, décède la maman de l’artiste. Qui, les dernières semaines de son existence, se remit à parler russe, elle qui sa vie durant avait enfoui sa langue natale et n’avait de cesse de s’intégrer à la culture de son pays d’accueil : un choc pour le fils, « la vie d’exil de ma mère remontait à la surface » ! Deux événements qui incitent le photographe, à l’instar des policiers et douaniers qui traquent les clandestins de leur caméra infra-rouge dans les bois ou sur les quais, a usé du même procédé pour narrer en images leur quête d’un ailleurs. La nuit toujours, à la chaleur des corps qui imprègne l’objectif… Des images sensibles, où se découpent des silhouettes entre vie et mort, espoir et douleur, rêves et cauchemars. « La clef des mers reste à trouver. Une porte ouverte, une main tendue, c’est si difficile ? », s’interroge l’écrivaine Louise L. Lambrichs dans le texte qui scande les images. Séméniako tend la sienne, au quotidien. Membre de Réseau sans frontières, l’ancien maître de conférences en photographie à l’université d’Amiens parraine avec son épouse une jeune lycéenne immigrée.

841_db68d299a0f66c24dd7dd5a446ee938fUn étonnant voyage aujourd’hui dans le paysage urbain de la ville de Sevran (93), hier de surprenants paysages industriels colorés ou de fantomatiques hommes en fuite vers un ailleurs, Michel Séméniako transfigure la réalité au moyen de ses multiples faisceaux lumineux projetés sur tel ou tel élément, au gré de ses torches graphiques et de son imaginaire. Tel un peintre réinventant et découpant le réel pour donner à voir son expérience du monde où les temps de pose se comptent parfois en heures… « Mon travail se veut invitation à nous réapproprier notre propre regard, loin de ceux-là programmés et standardisés qui nous privent de l’expérience du monde et en abolissent même le désir. Pour que chacun puisse se dire : moi-aussi, j’ai pouvoir de repeindre le monde en couleurs ! » Yonnel Liégeois

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Saint-Étienne, le FRANCE à quai

Jusqu’au 28 février 2014, le mythique paquebot France accoste à Saint-Étienne. Au musée d’Art et d’Industrie de l’ancienne cité manufacturière… Entre « Design embarqué » et art de vivre, une superbe exposition qui emporte le public dans une originale croisière à bord du génie artistique et ouvrier de la France des années 60.

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Nostalgie quand tu nous tiens, Sardou n’est pas loin ! Même si l’on y préfère la chanson de Jean Ferrat interdite d’antenne jusqu’en 1971, »Ma France« , « celle qui construisit de ses mains vos usines » et le paquebot du même nom qui entama son voyage inaugural en 1962… Au départ du Havre, ce sont 2000 passagers qui prennent place à bord du navire, fleuron de la Compagnie Générale Transatlantique, pour effectuer une traversée de prestige et rallier New-York en cinq jours : la consécration, le triomphe pour le savoir-vivre et le savoir-faire à la Française !

FL006563_hrPour la construction de ce géant des mers, long de plus de 315 m et d’une vitesse de 30 nœuds, c’est le pays tout entier qui se mobilise sur ordre du Général : alors que l’État et la CGT ont paraphé le bon de commande du paquebot en juillet 1956, de retour aux affaires en 1958, De Gaulle exige de la Compagnie de faire appel uniquement aux ressources et compétences nationales, en contrepartie d’une subvention supplémentaire de 20% du prix de revient du navire ! Au point que le France s’imposera durablement dans l’imaginaire collectif, au même titre que le futur Concorde, comme l’œuvre industrielle emblématique de l’époque des « Trente Glorieuses ». A tout niveau de la recherche et de la création : innovations techniques et technologiques, arts décoratif et culinaire… Agencée en quatre espaces clairement identifiés (« L’emblème des années 60 », « La conception d’un bateau d’exception », « Luxe et raffinement sur mer », « L’art de vivre à la Française »), l’exposition de Saint-Étienne apporte paradoxalement un extraordinaire éclairage sur les atouts dont pouvait s’enorgueillir l’hexagone à cette époque-là. Pour devenir un parfait ambassadeur « made in France », le paquebot est sujet de toutes les attentions : confié d’abord aux mains des ouvriers des célèbres chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire, livré ensuite aux recherches des meilleurs concepteurs et ingénieurs, embelli enfin par les plus célèbres décorateurs de leur temps.

FL004424_hrSelon les spécialistes, le France va révolutionner la construction navale. Par ses ailerons stabilisateurs d’abord, par la nouvelle organisation spatiale du paquebot qui offre le même niveau de qualité à tous les passagers, de première ou de seconde classe… L’innovation majeure qui signera à jamais l’identité du bateau ? « Le chapeau de gendarme » qui couronne les deux cheminées, conçu dans un but très précis : rejeter fumée et suies loin des ponts où déambulent les passagers ! L’usage de matériaux insolites et modernes, ensuite, puisque le bois est banni comme matériau de décoration : le formica qui orne salons et salles à manger, le rilsan ou polyamide 11, découvert en France, qui sert pour les revêtements de fauteuils et les moquettes, la fibre de verre pour les rideaux, gaines d’aération, la piscine et… les canots de sauvetage ! Plus fort encore, on fait appel aux meilleurs aciers pour façonner hélices et lignes d’arbre, soit 900 tonnes de forge : près de 270 tonnes commandées aux aciéries du Creusot, le reste à la Compagnie des Aciéries et Forges de la Loire ainsi qu’à la Nantaise de Fonderie qui se spécialisera d’ailleurs dans les alliages de cuivre et la fabrication d’hélices…

FL012098_hrUne maquette grand format du bateau nous en livre tous les secrets. Et le premier, surprenant : tous les passagers sont logés à la même enseigne, tous jouissent des mêmes niveaux, tous peuvent profiter de l’ensemble du navire ! Autre révolution majeure pour l’époque : seules deux classes ont droit de cité sur le pont… Avec un confort quasi équivalent entre première et seconde classe, « la différence résidant essentiellement dans la décoration, plus sophistiquée et plus raffinée dans les suites et la 1ère », confirment les experts. En tout cas, le France offre à chacun le luxe d’un grand hôtel flottant. Outre la cuisine, mobilier et décoration : Le Corbusier proposa ses services, poliment refusés ! La compagnie Transatlantique était favorable aux plus grands noms de la création, pas au point cependant de faire appel à l’avant-garde et de lui donner carte blanche : il ne fallait certainement pas couler le bon goût de la clientèle et les critiques d’art ne manquèrent donc pas de faire entendre leurs voix discordantes sur les noms retenus. Parmi ceux-là, tombés quelque peu FL006419_hrdans l’oubli depuis : Jacques Dumond et Henri Lancel pour le mobilier, Coutaud et Gromaire pour les tapisseries, le grand artiste décorateur des années 60 Maxime Old pour le salon « Fontainebleau », l’une des pièces les plus luxueuses du paquebot qui pouvait recevoir jusqu’à 500 personnes les soirs de gala ! La fine fleur de la création française est pourtant présente à bord. A travers lithographies, aquarelles et plats en céramique : Picasso, Braque, Dufy… Sans oublier la célèbre Joconde qui reçut les honneurs du France lorsqu’elle embarqua en 1962 pour s’en aller faire risette outre-atlantique : les passagers n’eurent guère loisir d’en sourire, la belle voyagea telle une clandestine, dans un coffre-container surveillé nuit et jour jusqu’à l’accostage.

Outre les artistes et musiciens de renom qui animent réceptions et soirées de gala, l’ultime fierté de la Compagnie qui s’inspira des prestations offertes sur son précédent fleuron maritime, feu le « Normandie » ? La « brigade des cuisiniers », 170 au total à bord, qui fait voguer le prestige de la gastronomie française sur toutes les mers ! Au menu (cinq potages, deux poissons nobles, une spécialité régionale quotidienne…), les meilleurs ingrédients (bœuf du Charolais, veau de Charente, beurre de Normandie pour les pâtisseries…) arrosés des meilleurs crus de Bourgogne et de Bordeaux… La tradition en cuisine ? Essayer de ne jamais préparer deux fois le même plat sur une traversée ou une croisière, être en outre aux petits soins des palais américains qui raffolent des crêpes Suzette, des pêches melba ou de Saint-Honoré !

affiche_automoto_1024x768Initiée par l’association French Lines en charge de mettre en valeur le patrimoine des compagnies maritimes françaises, l’exposition France a vraiment eu raison de s’amarrer à terre, au musée des Arts et d’Industrie de Saint-Étienne. Une immersion bienvenue dans une ville et un territoire industriel qui ont largement contribué à la renommée du France et de la France… Une exposition originale, qui honore à égalité Art et Industrie, histoire des techniques et histoire du travail, mémoire des créateurs et mémoire des travailleurs. Pour s’en convaincre, il suffit de prendre le temps de flâner dans les autres galeries et expositions permanentes du musée consacrées aux cycles, rubans et armes. Si vous choisissez bien votre jour et votre heure, à défaut d’enfourcher le premier vélo de course conçu à Saint-Étienne ou de tirer au pistolet à silex, vous aurez la chance de croiser un authentique passementier qui sera fier de vous faire partager la passion d’un antique savoir-faire sur son métier à ruban jacquard avec, s’il vous plaît, battant brocheur d’origine ! Yonnel Liégeois

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Balade au Louvre-Lens

En décembre 2012, sur l’ancien carreau de mines, était inauguré le Louvre-Lens. Entre Paris, Ostende et Bruges, ou plus simplement sur la route de Lille et de la côte d’Opale, Lens se révèle une belle étape estivale. Pour découvrir le pays minier et cette nouvelle aile du  musée national.

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Que l’on y vienne par route ou chemin de fer, ce qui  frappe  d’emblée, pourvu qu’on l’approche à pied, c’est l’intimité avec laquelle le tout nouveau Louvre-Lens s’inscrit dans cet espace qui depuis tant d’années semble avoir été oublié. Plus vraiment regardé, lu et aimé. Cela est particulièrement sensible lorsqu’on y descend, venant de la gare, par le chemin piétonnier aménagé sur l’ancienne voie ferrée par laquelle les wagonnets acheminaient le charbon extrait de la fosse et qui maintenant nous amène doucement vers le parc.

terrilD’un peu haut, en léger surplomb, se présente alors, à terre, comme une flèche brisée dont les différents segments s’articuleraient les uns aux autres, figurant encore des embarcations flottantes, légèrement aboutées les unes aux autres, au cœur d’un marécage  noir et vert. Acide. Autre figure, celle  de l’aile argentée qu’un ange aurait perdue en chutant  là, trouvant son écrin et telle  une aiguille légèrement aimantée, oscillerait, cherchant son nord et son heure, là-bas au loin, vers les deux terrils jumeaux de Loos noirs profonds et, certains jours d’hiver, mouchetés de neige. Ils paraissent hauts. Horizon ainsi fléché.

 Apparemment aussi mal agencé que les pièces d’un jeu de dominos, le tout se présente comme aléatoire, hésitant. Cela n’est pas vraiment construit, c’est juste posé. Cela repose, tout simplement, délicatement et participe de la même humidité, du même humus. Humilité de ce lieu. Et maintenant que nous y sommes, que nous sommes en bas, impression que cela nait du terrain et de l’atmosphère. Pas d’idée de pesanteur, mais au contraire, de flottements, de pulsations. Les matériaux, le verre et l’aluminium anodisé, véritable peau se combinant pour jouer d’effets et de reflets font que l’on hésite entre transparence et miroir. Tout renvoie à la luminosité des ciels et de la terre d’ici. Et ce doit être beau en toutes saisons. C’est la lumière « juste » qui est rendue, rehaussée finement, par touche, d’un ton de gris. Cette peau est elle-même une toile de peintre. Cette  lumière « naturelle » claire, douce, extrêmement douce, qui ne produit pas d’ombres sur les œuvres, nous la retrouverons dans le bâtiment principal, juste soutenue par l’apport d’un éclairage très discret.

Tout cela est extrêmement beau, délicat, fragile, fluide, léger. Rien de prestigieux, d’intimidant. Aucune violence. Pas d’arrogance. Les architectes de l’agence SANAA, tous deux japonais, Kazuo Sejima et Ruye Nishizawa, ont finement et sensiblement compris ce territoire, son histoire, ils ont su faire oublier l’architecture pour servir le lieu qui l’accueille. Pourtant leur architecture est tout, sauf « minimaliste ». Elle est subtile et  résultat d’un long travail d’épure. Incurvation des surfaces. Choix des matériaux. Circulations limpides, fluidité des espaces. Jeux des transparences, des reflets, des arrêtes et des courbes. « Nous sommes fortement influencés par l’architecture japonaise. Nous avons juste essayé de ne jamais la citer directement ». Dans son apparente simplicité, le Louvre-Lens s’impose dans une élégante perfection. En parfaite osmose avec ce qui l’entoure, il compose une peinture à la respiration apaisante.

lens1 

Rien qui ne s’apparente, ici ce serait odieux, à une autre beauté que celle là. Ce serait alors une beauté faite pour un autre pays que celui-ci. Le pays minier, l’agglomération de Lens étaient structurés socialement, culturellement par la mine. Le charbon. L’habitat, le carreau, le chevalement. Terril11_19_063Celui de Loos-en-Gohelle, voisin, est à deux pas. Il signe une autre présence artistique, plus ancienne, celle de cette fabrique théâtrale atypique « Culture commune », la scène nationale qu’anime Chantal Lamarre.  Qui mieux qu’elle connait ce territoire ? Elle qui s’emploie à recoudre le tissu social et culturel en puisant dans la mémoire et l’imaginaire pour venir à bout de tous les traumatismes et dépasser les visions trop souvent cataclysmiques que l’on a de ce pays. 

Le vaste terrain où nous sommes, vingt hectares, celui de la fosse de Lens 9-9 b, est légèrement rehaussé du fait de l’exploitation minière qui a cessé ici en 1960. La nature l’a reconquis, il est aujourd’hui  légèrement et parcimonieusement boisé. Ce parc, dessiné par la paysagiste Catherine Mosbach, se présente comme un poumon entre ville et musée. Pas vraiment des friches, c’est qu’elles sont ici en sous-sol. Remontant et trainant à la surface, crasses et déchets exposent  l’histoire géologique, l’exploitation minière et  industrielle du lieu. Ce qui apparait là, ce sont débris de pierres, de briques, de houilles, des schistes, des  poussiers, de la  terre noire, grasse, mouillée. Cela ne sera pas nié. Là, le musée étend son corps de  tout son long sur 360 mètres. C’est son lit somptueux.

Plus loin, alentour le cadastre est lâche, clairsemé, ce qui était actif semble à peine respirer, mais c’est en souffrance surtout. La mer s’est donc retirée laissant là en archipel terrils, maisons, corons, demeures de maîtres et des ingénieurs aussi. On a du mal à trouver du sens dans ce territoire brouillon qui pourtant séduit d’un coup lorsqu’on y décrypte en filigrane le signe des luttes qui fut les siennes et celui des solidarités qu’il a porté. Le Louvre-Lens, son architecture aide à cela.  On sent dans l’air la culture vive qui est la sienne. La vie est là. Cris des enfants, clameurs et chants des supporters du Racing club de Lens, le club aux écharpes Sang et Or.  Du stade Bollaert, le fameux  chaudron, montent souvent les rumeurs. Il est mitoyen.

La surprise ne vient pas d’abord des sublimes beautés des collections que la  nouvelle aile du Louvre offre ici en réparation à l’injustice faite à cette population : même quand le travail était là, elle en était écartée, alors qu’en d’autres lieux les biens culturels sont plus habituellement partagés. De cela, elle souffre encore pourtant. Pas seulement parce que privée des richesses artistiques. Non, c’est l’opprobre de cette mise en exil  qui perdure et qui fait mal. Cette impression d’être indigne, d’être mis au ban, relégué en banlieue, est si  intégrée que l’on entend  toute sorte de déclinaison du  « ce n’est pas pour nous ». Cette ouverture à l’universel, elle a su le trouver ailleurs en-elle-même et singulièrement par l’accueil vivifiant des cultures des immigrations. De cela, s’est nourrit la vie de l’esprit. Le premier miracle ? C’est l’architecture qui l’offre en donnant à voir magnifiquement le pays minier depuis la  splendide et  circulaire baie vitrée du  hall d’accueil central, en en proposant une image miroir sur  les murs d’aluminium  non pas enjolivée, lisse, mais aléatoire, embuée, troublant  notre perception. Nous cherchons à ajuster notre vue  en approchant le bâtiment. Juste une image qui « réfléchit » la beauté si singulière de ce territoire, comme l’a compris l’UNESCO en inscrivant le bassin minier à l’inventaire du patrimoine culturel mondial. Discerner à quel point c’est beau ici, si on sait y voir ! En ouvrant  sur  ce monde chaotique une large fenêtre, Le Louvre-Lens fait naitre un paysage commun. Il vient structurer l’espace, proposer du sens. Ce musée signe ce territoire. Il n’y avait plus vraiment de point de vue ici depuis le démantèlement du chevalement pour accrocher son regard, voir vraiment. Maintenant se dégagent des perspectives, bien horizontales, pour un regard aimant, caressant, qui ne domine jamais mais ouvre sur des triangulations.

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Avec  cette nouvelle aile, le Louvre trouve bien à Lens  le lieu approprié pour sortir  de ses murs et renouveler, consolider ses missions, comme le rappelait alors  Henri Loyrette, son Président-Directeur, en les confrontant à un nouveau terrain. Le Louvre-Lens est tout, sauf un dépôt d’œuvres. C’est l’approche des  collections, des actions d’éducation et de médiation artistique qui sont réinterrogées. La présentation des collections, ici temporaire, transversale, réunit ce qui à Paris est séparé en départements. En proposant un parcours chronologique construit à partir des collections du Louvre et très significatif de l’étendue de leurs richesses, la « Grande galerie du temps » témoigne de cette volonté. Cependant, le cheminement est sinueux et n’enferme pas dans la linéarité. Il s’agit d’une proposition artistique qui permet de conjuguer synchronie et diachronie. Il est toujours possible à chacun d’aller à son rythme dans ce grand espace, au gré de sa fantaisie, et de se laisser aller à des navigations imaginaires pour construire son propre musée. Pour autant, nous ne sommes pas sans carte. C’est un des apports majeurs du Louvre-Lens que d’offrir un parcours pédagogique structurant, n’enfermant pas mais faisant appel au savoir sensible  des visiteurs.  

La galerie est spacieuse et lumineuse, elle se donne à voir dans sa totalité d’un seul regard dés l’entrée et on y descend  très  agréablement. Encore l’idée d’archipel qui vient, mais d’un autre cette fois où, près des œuvres, des grappes humaines attentives circulent et se constituent autour d’accompagnateurs. Bien que les audio-guides soient remis à l’entrée, beaucoup préfèrent l’accompagnement de médiateurs dont la conviction réjouit. Ils communiquent mieux l’enthousiasme. Les questions fusent. On est curieux. Les yeux ne trompent pas. Ils sont admiratifs, de ceux qu’on ouvre aux feux d’artifices. On est un peu ébloui, étourdi. On poursuivra par un  parcours plus indéterminé. La muséographie permet de repérer au loin une œuvre qu’on approchera tout à l’heure. Au-delà du coup de foudre, il faudra d’autres promenades pour se livrer à des délectations plus tranquillement ! « Cet accrochage m’a réconcilié avec le Louvre », chuchote un visiteur déjà connaisseur du Louvre-Paris. « Là bas, avec tous ces départements je m’y perds. C’est trop vaste. Je n’arrive pas à embrasser le panorama des collections et à me situer. C’est un peu fastidieux de chercher à s’y retrouver. Ici, on comprend. On voit les choses dans le temps. La confrontation des civilisations différentes aide aussi ».

Sont là proposées, pour cinq années durant,  des pièces connues et maitresses du Louvre, comme la liberté« La liberté guidant le peuple » de Delacroix, peinture emblématique s’il en est, mais qu’on voit ici avec un autre regard. Sous l’éclairage d’ici, elle apparait alors plus pâle, moins brillante mais plus lumineuse. La mise en espace est bien différente puisqu’elle  clôt le parcours et ferme frontalement la perspective, qui est aussi celle de la période historique que recouvre le Louvre. L’interrogation sur la place centrale qui lui est ainsi donnée peut être légitime. Mais ici, à Lens, nous ne la contesterons pas, elle symbolise  artistiquement la force d’un peuple, lui permettant d’inscrire son propre chemin dans la grande histoire. Très précisément de faire peuple. En arrière de la galerie, le pavillon de verre attenant propose durant un an, comme en coulisse de la galerie, « Le temps à l’œuvre », une belle réflexion artistique sur la perception du temps.

Rubens_230dpi2Au pavillon des grandes expositions temporaires (deux par an), est présentée depuis mai « L’Europe de Rubens ». Plus de six mois après son ouverture, le succès du Louvre-Lens  ne se dément pas. Comme au stade voisin, c’est en famille et avec les amis qu’on vient. Dans le hall d’accueil sont projetées des vidéos renvoyant à l’histoire minière subtilement et sensiblement toujours présente. Il  offre des salons pour des rencontres, une salle hors-sac, un centre de ressources et à sa proximité, six laboratoires d’expérimentations pédagogiques. Au sous-sol, les réserves aux salles vitrées et transparentes sont ouvertes à la visite sous conditions. Des bornes et des établis-vidéo permettent d’approcher le travail muséal.

Jean-Paul  Decourcelles, élu à la Ville de Lens, naturellement se  félicite. « Avec plus  de 500 000 entrés dont beaucoup de Lens et de sa région, la population de Lens s’approprie le Louvre ». Reste une question : l’arrivée du Louvre-Lens suffira-t-elle pour  redynamiser l’économie de la région, revitaliser sa société ? Non, pense-t-il avec  Jean-François Caron, élu de Loos-en-Gohelle, « il faudra d’autres apports tout aussi déterminants, nous pensons seulement que c’est un point d’appui solide pour les trouver. Une force pour agir, donner confiance, nous réconcilier avec nous-mêmes ». Jean-Pierre Burdin

Le musée du Louvre-Lens est ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h (Dernier accès à 17h15). L’exposition « L’Europe de Rubens » se déroule jusqu’au 23/09. Accueil des groupes dès 9h. Accès par la rue Paul Bert ou par la rue Georges Bernanos
(Parkings stade Bollaert et Dumortier à Lens et parking Jean-Jaurès à Liévin).

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Le Louvre et les arts de l’Islam

Depuis leur ouverture au public en septembre 2012, les nouvelles salles du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre ne désemplissent pas. Il y a de bonnes raisons à cela : une architecture très réussie, une muséographie intelligente et des collections d’une richesse exceptionnelle. Petite visite guidée d’un lieu désormais incontournable.

 

Créé il y a dix ans, le département des Arts de l’Islam est le dernier-né des huit départements du musée du Louvre. Jusqu’en 2003, les collections qui le constituent appartenaient au département des Antiquités orientales.

Le lion de Monzon Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

Le lion de Monzon
Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

N’était donc présentée au public, dans un espace réduit, qu’une sélection d’œuvres. La nouvelle présentation de ces collections permet enfin de découvrir l’un des plus riches et des plus remarquables ensembles d’œuvres issues du monde musulman : plus de 15000 objets, complétés par 3500 œuvres déposées par le musée des arts décoratifs. Il faut bien cela pour rendre compte de l’histoire d’un territoire couvrant trois continents, de l’Inde à l’Andalousie, entre le VIIe siècle et le XVIIIe siècle. Et pour montrer la richesse et l’apport à l’humanité tout entière d’une civilisation.

 

Le monde islamique

Car c’est bien de l’Islam en tant que civilisation qu’il s’agit ici. Sophie Makariou, qui dirige le département y insiste : « En français, le mot ISLAM a deux sens : islam désigne la sphère religieuse et Islam évoque la civilisation. » À la question de savoir s’il fallait garder ce terme, au risque d’entretenir une ambiguïté, Sophie Makariou répond par l’affirmative : « Cette dénomination est aujourd’hui justifiée. En effet, l’«art musulman» désigne exclusivement l’art qui est destiné à la sphère religieuse. Cette définition est assez restrictive ; c’est l’art des mosquées, des copies coraniques, etc. Mais le monde islamique dans son immensité, de l’Inde jusqu’à l’Espagne, sur plus de douze siècles d’histoire, se compose-t-il uniquement d’art religieux ? Bien sûr que non. Il a largement produit des objets pour des élites, dont il n’est d’ailleurs pas toujours assuré qu’elles aient été musulmanes.

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

Et ces objets appartiennent au monde civil, au monde du pouvoir ; il est donc logique d’y appliquer le terme d’«islamique». De même, le monde islamique comprend des peuples non-musulmans, à l’instar de la Syrie, dont la population, au XIIe siècle, demeurait majoritairement chrétienne. Faut-il pour autant faire de la Syrie au XIIe siècle une province de l’art chrétien ? J’en doute. »

La vigilance est donc de mise, surtout que les risques d’instrumentalisation existent : « L’ISLAM fait beaucoup débat aujourd’hui. Pourtant, il faut accepter ce terme – ce que nous avons fait. Redonner sa grandeur à l’Islam et ne pas le laisser au djihadistes et à ceux qui le salissent est fondamental. » Le choix qui a été fait, explique Sophie Makariou, est de montrer dans toute sa diversité la civilisation désignée par ce terme d’Islam : « Bien évidemment, nous assumons ce mot, nous le portons, et nous avons fermement l’intention de le montrer dans l’immensité de ce qu’il recouvre, avec toutes les communautés qui ont constitué cette civilisation. Nous voulons dévoiler l’Islam de Qusta ibn Luqa, grand mathématicien chrétien et auteur d’œuvres essentielles de la science arabe à Bagdad au IXe siècle, ou encore celle de Recemundo (Rabbi ben Zaïd), évêque de Cordoue, un familier de la cour du calife de Cordoue qui écrivait en arabe ; mais aussi l’Islam de Moïse Maïmonide, grand savant juif qui a écrit son œuvre en arabe, annotée en caractères hébraïques. »

 

Un parcours en quatre étapes

Pour rendre compte de cette diversité, les nouvelles salles proposent au visiteur un parcours chronologique en quatre étapes. Les œuvres de la première période, qui va du VIIe au XIe siècle, sont présentées au rez-de-cour. Il s’agit du moment où naît un vaste empire, dirigé par la famille mecquoise des Umayyades, puis par leurs rivaux Abbassides. C’est une période marquée par un formidable essor des techniques et des recherches décoratives. En témoignent de nombreux objets de bois ou d’ivoire sculptés et de magnifiques céramiques. Parmi ces œuvres, l’une des plus admirables est assurément l’aiguière dite « du trésor de Saint-Denis ». Pièce d’une rare élégance, en cristal de roche taillé, sculpté et poli, elle a été créée en Égypte vers l’an Mil.

En descendant au second niveau, en sous-sol, baptisé « parterre », le visiteur découvre les œuvres de la seconde période, qui va du XIe au XIIIe siècle. Moment de bouleversements politiques, avec le début de la Reconquista en Espagne et les Croisades, c’est aussi une période de développement exceptionnel des sciences et des lettres en terre d’Islam. Parmi les pièces de cette période, on signalera tout particulièrement le globe céleste conçu et fabriqué en 1144 par Yunus ibn al-Husayn al-Asturlabi, astronome et facteur d’instrument iranien. Le globe en laiton coulé de 17,5 cm de diamètre comprend un décor sculpté et est incrusté de 1025 points d’argent plus ou moins grands, selon l’éclat de l’étoile qu’il représente.

La troisième période, qui s’étend du XIIIe au XVe siècle, va des invasions mongoles de Gengis Khan à la

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

chute de Grenade, en 1492, qui voit la fin de la présence musulmane en Espagne. C’est un moment où le monde musulman se morcelle en entités régionales plus ou moins durables. Parmi ces puissances, se distinguent les Mamlouks qui, de 1250 à 1517, règnent sur la Syrie et l’Égypte. L’une des œuvres les plus marquantes des collections du Louvre est précisément un porche qui ornait au Caire la demeure d’un émir de cette dynastie. Reconstitué à partir d’environ 300 pierres calcaires jaunes et blanches, ce porche monumental constitue un ensemble unique au monde.

La dernière période enfin, qui va du XVIe au XVIIIe siècle, est dominée par trois empires : les Moghols en Inde, les Safavides en Iran et le gigantesque Empire ottoman, qui comprend la Turquie, les Balkans et presque tout le monde arabe. Sur le plan artistique, c’est un moment de floraison de la céramique, comme s’en convaincra aisément le visiteur devant l’étonnant « mur ottoman » qui, sur 12 m de long, déploie un décor végétal d’un raffinement enchanteur.

Il faut signaler également la collection de tapis d’environ 200 pièces, d’une qualité et d’une variété exceptionnelles qui, à l’occasion de la réouverture du département, ont tous été restaurés.

La collection du Louvre est unique. Elle est désormais servie par une muséographie didactique et intelligente, qui permet au visiteur de découvrir les mille et un visages d’une civilisation encore très méconnue en France. Une invitation au rêve et à la réflexion. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

10746_m« Les Arts de l’Islam au musée du Louvre », sous la direction de Sophie Makariou (coéd. Musée du Louvre éditions / Hazan, 576 p., 440 illustrations, 49 €). Pour les enfants : « L’Islam au Louvre » de Rosène Declémenti, illustrations de Louise Heugel (coéd. Musée du Louvre éditions / Actes Sud jeunesse, 48 p., 8 €).

 

 

 

Un chef-d’œuvre architectural

Depuis Philippe Auguste, presque chaque siècle a apporté des modifications substantielles à l’architecture du palais du Louvre. La création des nouvelles salles du département des Arts de l’Islam constitueront

La verrière ondulante du département des arts de l'Islam

La verrière ondulante du département des arts de l’Islam

peut-être la réalisation majeure du XXIe siècle dans ce domaine. C’est en tout cas le plus grand chantier depuis les travaux du Grand Louvre. Il s’agissait de créer sur deux niveaux 2800 m2 de nouveaux espaces. La réussite des deux architectes, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, est patente. Ils ont réussi à réaliser un espace à la fois spectaculaire et discret. Les nouvelles salles s’insèrent de manière très harmonieuse entre les façades très ornées de la cour Visconti, à l’architecture typique du XVIIIe siècle. Leur plus belle trouvaille est assurément la verrière, sorte de nuage doré flottant au-dessus de la salle du rez-de-cour. Cette structure, que Mario Bellini décrit comme une aile de libellule, mais en laquelle on peut aussi voir un tapis volant ou l’une de ces tentes comme en ont les nomades du Sahara, est un extraordinaire écrin de verre et de métal, d’une admirable légèreté (malgré ses 135 tonnes), pour les collections des Arts de l’Islam. Une réalisation qui, à elle seule, justifierait une visite.

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Moulène ? Putain d’artiste…

Jean-Luc Moulène ? Un plasticien inclassable, un visionnaire au regard lucide sur la société qui l’environne. De ses « Objets de grève » lors du congrès de la CGT à Montpellier aux prostituées hollandaises dans la prestigieuse salle du Jeu de Paume, l’homme étonne et s’explique.

 

 

« Putain d’artiste », aurait pu s’exclamer le visiteur égaré au Jeu de Paume ! En mai 2006, la salle d’exposition parisienne accrochait sur ses murs treize photographies de femmes, grandeur nature. Treize photos de prostituées d’Amsterdam, jambes écartées et sexe épilé… Nulle envie de provocation gratuite dans le regard de Jean-Luc Moulène, juste la mise à nu de la misère affective et sociale du « voyeur-spectateur-consommateur » autant que celle de cet obscur objet de désir…

 

Moulène2Entre le statut de la prostituée et celui de l’artiste, le plasticien ne fait d’ailleurs pas grande différence, les deux se vendent et s’achètent ! Moulène n’est pas homme à manier la langue de bois… « Dans la mentalité française, il y a ce rapport intime du citoyen à l’art et à l’artiste. Il subsiste ce fonds de mélancolie pour un art prétendument authentique et pur, pour l’artiste maudit. Que l’art soit en rapport étroit avec l’argent ? Cessons de rêver et de faire semblant de le découvrir, il en a toujours été ainsi. Hier, avec les rois et les princes qui passaient commande et assuraient la subsistance des artistes, aujourd’hui avec l’État qui a instrumentalisé l’art et la culture ».

Photographe, dessinateur, peintre, sculpteur, l’oeuvrier d’art recèle cet incomparable avantage de n’être point prisonnier d’une seule culture. Né à Reims mais rapidement émigré en Espagne et au Maroc dans les années cinquante, il ne se frotte à la culture française qu’à l’âge de 14 ans. « Il m’a fallu découvrir et assimiler de nouvelles façons de voir et de penser ». Une chance. D’où cet éclectisme peut-être, cet engagement multiforme dans l’expression artistique qui le caractérise, tant par le support que dans l’usage des matériaux : un caillou égaré sur la plage, un camion d’enfant en papier, un graffiti sous un tunnel, une plante sauvage poussant entre les fissures du béton de Bercy, des « objets de grève »… Son outil privilégié ? La photographie, mais l’artiste manie avec autant d’originalité le béton ou la mousse polyuréthane. Le gamin se rêvait en vétérinaire, à défaut de soigner les bêtes il s’autorise à révéler les troubles enfouis en chacun lorsque notre regard croise l’une de ses créations.

L’homme ne se veut pourtant pas donneur de leçons. Après avoir travaillé douze ans dans les bureaux d’études de Thomson à la présentation des projets, il sait ce que veut dire bousculer les conventions, sociales et autres, ou en rester prisonnier. Lui a préféré quitter l’entreprise, sans vrai plan de carrière en tête. Un souvenir marquant, sa première expo en 1985 avec des peintures monochromes. « À la galerie Donguy rue de la Roquette, que j’avais investie comme un squatt en plein mois d’août. Un lieu qui a vraiment compté pour la reconnaissance de l’art contemporain » et pour l’enseignant aux Beaux-Arts jusque dans les années 2000…

 

MoulèneFaire œuvre d’art implique pour l’artiste, selon Jean-Luc Moulène, d’intégrer désormais tous les paramètres, toutes les conditions : la couleur, la forme mais aussi le marché. Ce fameux marché de l’art qui fait exploser la côte de tel ou tel plasticien au gré des modes parfois, pas toujours pour le bonheur des galiéristes qui prennent des risques, souvent dans l’intérêt des marchands qui négocient le « produit » comme n’importe quelle autre denrée… Moulène n’est pas dupe, l’aventurier des formules choc est surtout lucide : « il n’y a pas d’artistes libres, il n’y a que des artistes qui se libèrent » ! De la parole au geste, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Le musée du Louvre l’invite-t-il en résidence en 2005 ? « Banco, mais pas question de rester dans les murs, faisons sortir le Louvre de sa carapace », répond le plasticien choisissant 14 œuvres qu’il photographie en faisant exploser l’ordre historique et en déconstruisant les corps. Résultat ? Un cahier photographique, format Le Monde et tiré sur les rotatives du grand quotidien, qui donne à voir les richesses du musée ailleurs et autrement…

« Jamais, autant que dans un musée, le pouvoir ne se donne aussi bien à voir », affirme Jean-Luc Moulène, « il est le lieu par excellence où se met en scène la fabrication de l’histoire, où se transmet une culture dominante. Rendre visibles les rouages du pouvoir, tel est aussi l’enjeu de l’art ». Et la mission première de l’artiste, alors ? « Travailler le « non » dans une société de contraintes généralisées ». Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Jean-Luc Moulène expose régulièrement à la galerie parisienne Chantal Crousel.

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