Archives de Catégorie: Festivals

La culture, un art de vivre

Quelle politique culturelle pour ce troisième millénaire ? La culture est un domaine maltraité, voire ignoré, des débats médiatiques ou interventions publiques des candidats à la présidentielle. Avec ce constat alarmant, partagé par les acteurs des arts et lettres : la perte d’influence d’un ministère de la Culture, assujetti aux diktats de Bercy et de l’Élysée. Seuls deux candidats, Jean-Luc Mélenchon et Fabien Roussel, y consacrent un chapitre de leur programme, envisageant de porter le budget consacré à l’art, la culture et la création, à 1% du PIB. Paru dans le quotidien L’Humanité, un article de notre consœur Marie-José Sirach qui pose les termes du débat. Yonnel Liégeois

À quoi mesure-t-on la grandeur d’un pays ? À son économie, à son PIB, à sa puissance militaire, au nombre de ses milliardaires, soutiennent les technocrates et les va-t-en-guerre de tous les pays… À sa politique sanitaire, éducative et culturelle, revendiquent les citoyens. Pourtant, ce sont ces secteurs-là qui sont abandonnés, pillés, asphyxiés au nom de la concurrence et du capitalisme mondialisé.

L’absence de débat sur les enjeux de la politique culturelle lors des élections présidentielles n’est pas chose nouvelle. La valse des ministres de la Culture depuis vingt ans en dit long sur la place que nos dirigeants accordent au sujet. Or, un pays qui abandonne sa culture au marché fait l’impasse sur la création, sur l’éducation artistique, l’éducation populaire. Un pays qui menace le service public de l’audiovisuel, privatise l’imaginaire, tourne le dos à la créolisation inéluctable, est un pays en voie de récession, qui laisse le champ libre à l’obscurantisme, à la peur de l’autre et se replie sur lui-même.

Partout, ça sent la poudre : en Ukraine, au Mali, au Yémen ou en Syrie. Cet état du monde devrait nous alerter sur la nécessité de changer de grille de lecture. Reposons la question : à quoi pourrait-on mesurer la grandeur d’un pays ? À sa création, à son cinéma, à son théâtre, à ses musées, à ses bibliothèques, à ses librairies, à la liberté de la presse, à son audiovisuel public, à son réseau diplomatique et culturel partout dans le monde. À la capacité de la force publique de soutenir ses artistes, de leur permettre de créer librement, de vivre de leurs métiers. À la fréquentation des œuvres de l’esprit, à tous les âges de la vie, que l’on soit pauvre ou riche, que l’on habite une métropole ou un village.

Pendant les confinements, les artistes se sont mobilisés pour maintenir ce lien essentiel avec un public privé de culture. Depuis la guerre en Ukraine, ils se mobilisent encore, ouvrant grand les portes des théâtres, des cinémas, des opéras, des bibliothèques contre la barbarie. Les artistes montent au front. Marie-José Sirach

À lire : Une culture renouvelée

Au choc des confinements, face aux défis de ce troisième millénaire, il est vital de réhabiliter la culture, écrivent, dans Pour une politique culturelle renouvelée, Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin. Le premier fut directeur du Centre national des arts du cirque, le second conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture. Priorité effective enfin accordée à l’éducation artistique, création de petits lieux culturels dans les zones rurales et périurbaines, redéfinir le rôle des scènes et théâtres publics pour en faire des lieux de vie et pas seulement de représentation, instaurer une taxe sur le chiffre d’affaires des restaurants et des hôtels dans les zones festivalières…

Telles sont certaines des propositions et pistes d’action, étayées sur une analyse fine de la situation présente, que les auteurs versent au débat public. Pour une vraie démocratie culturelle, en réponse aux interrogations pertinentes de Catherine Blondeau, la directrice du Grand T à Nantes : « Sommes-nous en train de devenir obsolètes ? Des lieux réservés aux artistes et à un “public professionnel” d’habitués ? Pour qui existons-nous ? ». Aux urnes, citoyennes et citoyens, pour l’avenir de la culture aussi ! Yonnel Liégeois

Pour une politique culturelle renouvelée, de Bernard Latarjet et Jean-François Marguerin (éd. Actes Sud, collection Domaine du possible, 448 p., 22€).

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Brel, tout feu tout flamme

Fini le temps où Bruxelles « bruxellait » quand les Marquises s’alanguissaient ! Jacques s’en est allé, la Mathilde ne reviendra plus. Brel, lui, est de retour dans Le Grand feu avec le rappeur belge Mochélan. Du 27/11 au 04/12 au Théâtre Dunois, une programmation hors les murs du Théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine.

Gémir n’est point de mise aux Marquises. Lorsque, par manque de brise, là-bas le temps s’immobilise, ici-aussi dans le Hainaut comme en Picardie, de Knokke-Le-Zoute à Paris, de Charleroi au Théâtre Dunois (75), la pendule, qui dit oui qui dit non, cesse de ronronner au salon. Un matin d’octobre 1978, Jacques Brel s’en est allé rejoindre Gauguin. Non Jef,  ne pleure pas, tu n’es pas tout seul, il nous reste la mère François… Et Mochélan le rappeur belge qui met le feu aux planches des théâtres, en compagnie de son compère DJ Rémon Jr et de Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur et metteur en scène du Théâtre de l’Ancre en Belgique !

C’est envoûtant, c’est puissant, c’est grand ce « Grand feu », attisé par l’univers de Brel et l’imaginaire d’un trio détonant ! Qui embrase la scène, embarque l’auditoire sur les traces de L’homme de la Mancha en quête de son inaccessible étoile. Aujourd’hui, nous en sommes certains, le Don Quichotte des impossibles rêves ne nous laissera plus jamais orphelin en compagnie de l’ami Jojo et de maître Pierre à la sortie de l’hôtel des Trois-Faisans.

Le risque est grand, souvent, pour l’amoureux de l’univers d’un créateur. Que penser de l’impertinent, de l’insolent qui s’empare ainsi sans vergogne des musiques et des textes de l’autre : au nom de quel droit, de quelle notoriété ? Non, « faut pas jouer les riches quand on n’a pas le sou », clamait le Bruxellois, « faut pas jouer à imiter ou copier quand on n’a pas les qualités », affirmons-nous avec méfiance ! Si l’exercice est délicat, la bande à Mochélan s’en sort avec brio et grand talent.

Leur rêve ? « Faire apprécier les musiques urbaines au public qui vient pour l’hommage à Brel et faire découvrir et aimer Brel à ceux qui ne jurent que par le rap » : prouesse accomplie ! Comme l’affirment les protagonistes, plus qu’un hommage à Brel, Le grand feu est un rendez-vous avec l’artiste, ses mots, sa pensée : « amour, liberté, soif d’aventure, mort, solitude… L’universalité de son écriture est interpellante ».

Mélangeant les genres et ses textes à ceux du poète, dans une scénographie fort suggestive et poétique, le diseur et chanteur rappe pour nous plonger avec authenticité dans la modernité de Brel. Quoique Six pieds sous terre, le pourfendeur des Flamandes et compagnon de Jaurès ne nous est jamais apparu aussi vivant. Décor vidéo fantasque signé Dirty Minotor, voix puissante et rugueuse, création mélodique d’une prodigieuse inventivité : du théâtre musical comme art majeur ! Yonnel Liégeois

Du 27/11 au 04/12, au Théâtre Dunois (Du lundi au jeudi, 19h. Les vendredi et samedi, 20h. Le dimanche, 16h).

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Un plateau de marionnettes

Les artistes des arts de la marionnette et arts associés s’inquiètent pour la diffusion de leur spectacle à Paris : le plateau du théâtre Mouffetard ne répond plus à leurs attentes. Ils lancent un appel aux pouvoirs publics pour la création d’un nouveau lieu.

Nous sommes des artistes, compagnies et collectifs de théâtre dont la particularité est le travail avec la marionnette et l’objet. Basés en région ou en Île-de-France, nous présentons régulièrement nos spectacles dans les Scènes Conventionnées, les Scènes Nationales, et les Centres Dramatiques Nationaux pluridisciplinaires sur l’ensemble du territoire. Nous représentons cette génération de marionnettistes qui porte le renouvellement de ces pratiques, souvent en lien avec d’autres arts.

Le Mouffetard – Théâtre des arts de la marionnette est pour nous un lieu incontournable par son engagement historique pour cet art et sa localisation au cœur de Paris. Nous y jouons nos spectacles, nous y déployons nos démarches artistiques, nous entretenons des relations fortes et engagées avec son équipe et avec les nombreux spectateurs curieux ou amateurs de ses formes artistiques singulières. Il est le lieu de visibilité parisienne des Arts de la Marionnette et accompagne ses évolutions permanentes et ses métamorphoses qui renouvellent aujourd’hui la scène du théâtre contemporain. À ce titre, les arts de la marionnette sont présents dans les lieux et festivals emblématiques du paysage culturel français. Certains d’entre nous ont joué ces dernières années des formes d’envergures dans divers festivals nationaux et internationaux, dont le IN du Festival d’Avignon.

Aujourd’hui, nous sommes nombreux, en région à jouer nos spectacles dans des structures qui nous accueillent au sein d’équipements adaptés à nos pratiques (…) Nous constatons avec regret qu’à Paris, le plateau du Mouffetard ne correspond plus aux ambitions esthétiques de nos spectacles. Trop de contraintes techniques nous obligent à renoncer à y présenter nos créations ou à les adapter en réduisant leur forme initiale. Les marionnettistes, membres du Conseil d’administration (…), alertent régulièrement sur les carences importantes en terme de sécurité et d’accessibilité, en particulier l’absence d’un accès PMR dans le théâtre.

Au moment où nous nous réjouissons de la mise en place du Label Centre National de la Marionnette (…), nous ne pouvons que déplorer le fait que le théâtre Mouffetard ne soit plus en adéquation avec la diversité, l’ampleur et les exigences de la création actuelle. Nous pensons nécessaire qu’un lieu d’envergure se déploie au cœur de Paris pour pouvoir être le reflet de cette créativité et permettre au public parisien de profiter des nombreuses créations qui voient le jour au sein des régions (…) Nous pensons qu’il est pertinent de faire connaître cette démarche collective engagée vers la Ville de Paris et le ministère de la Culture.

Yngvild Aspeli, Johanny Bert, Claire Dancoisne, Emilie Flacher, Laurent Fraunié, Renaud Herbin, Alice Laloy, Michel Laubu, Bérangère Vantusso, Elise Vigneron, Delphine Bardot et Santiago Moreno, Camille Trouvé et Brice Berthoud, Benjamin Ducasse, Valentin Pasgrimaud, Hugo Vercelletto, Isabelle Yamba et Arno Wögerbauer.

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Haute-Saône, haut-lieu culturel

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

J’ai conservé sous le coude le courrier de Paule qui témoigne de la vitalité des actions culturelles en Haute-Saône parmi lesquelles le festival Rolling Saône dont la prochaine édition aura lieu en mai 2022 à Gray ou encore le festival Voix-là, toujours à Gray, dont le 10ème numéro placé sous le thème de la Folie Douce donnera libre cours à la musique vocale sous toutes ses formes. Le festival 2021 aura lieu du 2 au 5 décembre prochain. Son courrier mentionnait également le travail effectué par le Collectif CinEclate qui consacre chaque mois une soirée événementielle autour d’un chef-d’œuvre du patrimoine cinématographique sur le grand écran du Cinémavia de Gray.

Et puis c’est dans le Doubs que s’est déroulé à Houtaud, village de la communauté de communes du Grand Pontarlier, un événement atypique baptisé « émancipé.e ». Les 2 et 3 octobre, une quarantaine d’artistes plasticiens et comédiens sont venus exposer ou performer. La manifestation est portée par l’association Tant’a qui gère un tiers-lieu et un espace de travail partagé. Ce tiers-lieu, la Tantative, est bien intéressant puisque les coworkers et membres de l’association doivent participer à la programmation socio-culturelle.

Une programmation particulièrement riche avec des expositions, des cafés associatifs et citoyens, une boutique éphémère et de multiples journées thématiques ! Parmi les innovations de l’émancipé.e, une Human library, concept né au Danemark… Le principe ? Non pas emprunter un livre mais un être humain, le temps d’un dialogue où les préjugés doivent être levés. L’idée commence à faire son chemin en France. Philippe Bertrand

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Loos et ses mines de culture

Jusqu’au 09/10, à Loos-en-Gohelle, Guy Alloucherie présente C’est pour toi que je fais ça ! C’est en 1998 que Culture Commune, devenue Scène nationale, s’installait sur l’ancien carreau 11/19 du bassin minier du Pas-de-Calais. Faisant de la Salle des Pendus sa Fabrique Théâtrale et rayonnant sur 22 communes. Un pari réussi pour une équipe artistique qui érige en label l’accès à la culture pour tous.

Comme à chaque fois qu’il franchit la porte de cette fameuse salle des pendus, le visage de Michel rayonne. Ici, à Loos-en-Gohelle, l’ancien mineur d’origine polonaise se sent chez lui. Dès l’âge de 14 ans, après avoir réussi son certif, chaque jour il est descendu au fond pendant trente quatre ans. Il était présent lors de la catastrophe de Liévin, en décembre 1974, lorsqu’un coup de grisou assassin fit 42 morts. Il travailla jusqu’en 1982 au puits 11 précisément, accrochant au retour des entrailles de la terre ses habits noirs et sa torche au fil des pendus, là où justement Culture Commune creuse désormais son sillon…

« La métamorphose est formidable », confesse Michel, « c’est important qu’il existe des lieux comme ça, surtout pour un public comme nous sans culture ». Un regard sévère, un retour sur histoire sans nuance pour l’homme qui, souvenirs à foison, les conte avec verve et talent. Un dynamisme et une ouverture d’esprit communicatifs : pour rien au monde, Michel ne raterait une création à la Fabrique ! Et pourtant, au lendemain de la cessation d’activités sur le site, le puits 11/19 était promis au démantèlement et à la disparition… Il fallut toute la volonté de l’édile local et des communes environnantes pour sauver la friche industrielle et la racheter pour 1€ symbolique en 1985. De la réhabiliter ensuite avec les deux chevalements inscrits en 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, de l’aménager enfin autour de trois pôles de développement : culture et social, nature et écologie, sport et détente. Avec, en 1998, l’enracinement de Culture Commune sur le site pour asseoir son projet artistique et, un an plus tard, l’obtention du label « Scène nationale » du bassin minier du Pas-de-Calais.

Pour Chantal Lamarre, la directrice du lieu jusqu’en 2014, l’aventure débuta en 1990. En créant sur le site minier un premier spectacle, « Le bourgeois sans culotte ou le spectre du Parc Monceau » de Kateb Yacine, et en récidivant l’année suivante avec les fameuses « Rencontres Transnationales » où artistes polonais et français (plasticiens, chorégraphes, musiciens et comédiens) habitèrent le lieu pendant dix jours avec moult créations. Le vrai déclic, cependant ? En 1995, lorsque le syndicat intercommunal du Liévinois la charge de mission pour élaborer un projet artistique, culturel et social qui rayonnerait à partir de Loos sur tout le bassin minier du Pas-de-Calais. Formée aux aventures collectives, l’ancienne étudiante en maths peaufine son projet en fédérant d’abord 22 communes sur le secteur Lens-Liévin-Valenciennes et Douai… « Notre bras armé pour conduire les créations à terme ? Les artistes en résidence sur le territoire ». Une conviction pour la tête chercheuse de Loos qui conçoit avant tout son action dans un rapport de proximité avec les populations locales, qui se veut fédératrice de projets réfléchis avec les partenaires culturels des communes concernées. Aujourd’hui, Culture Commune peut s’enorgueillir d’avoir gagné son pari : un public local fidélisé aux propositions de la Fabrique théâtrale, vingt-deux communes fédérées sur un objectif partagé qui mêle à valeur égale expérimentation et recherche, création artistique et rencontres passionnantes entre des artistes immergés dans le local et des habitants souvent éloignés, géographiquement ou culturellement, des pratiques artistiques.

Quant à Laurent Coutouly, le nouveau directeur, le propos est clair, « d’hier à aujourd’hui les fondamentaux demeurent à l’identique ». à savoir non pas faire pour les populations locales mais avec, enraciner les pratiques artistiques sur les territoires, favoriser l’économie sociale et solidaire pour l’émergence de projets collectifs, respecter le patrimoine social et culturel en en transmettant la mémoire… Avec deux événements majeurs en 2012 qui ont insufflé un regain de souffle et de notoriété à la région : l’inscription du bassin minier au patrimoine mondial de l’Unesco et l’inauguration du Louvre-Lens ! Trente ans de Culture commune et cent ans de Théâtre national populaire ? à Loos comme à Villeurbanne, l’anniversaire se célèbre avec un an de retard pour cause de crise sanitaire. Sur des ponts communs, par exemple avec la dramaturge Magali Mougel en immersion sur la base 11/19, dont la lecture de Lichen est mise en espace par Jean Bellorini au TNP. « Sur les mêmes valeurs surtout, celles de l’éducation populaire chère aux précurseurs : une pratique artistique et culturelle de classe, à savoir celle qui ne laisse aucun milieu social aux portes des savoirs et des sciences ! »

L’atout majeur de l’ancien site minier, pour la mise en œuvre d’un tel programme ? L’implication de la compagnie HVDZ dirigée par Guy Alloucherie, en tant qu’ artiste associé… Cet ancien fils de mineur et compagnon de route d’Eric Lacascade au temps du Ballatum Théâtre se veut l’initiateur d’une démarche artistique originale au plus près des milieux populaires. D’abord parce qu’il les connaît bien, surtout pour les richesses insoupçonnées dont il les sait porteurs. Osant alors mêler tous les genres dans ses créations pour donner à voir, imager et interpeller au cœur même du monde où vivent, aiment et luttent les hommes et femmes qu’il côtoie. Ne refusant jamais avec sa troupe l’immersion, le contact et le dialogue avec les habitants. « Il m’importe de concevoir une création au plus près de gens qui sont les premiers à pouvoir s’exprimer sur ce que sont art et culture selon eux, j’ai besoin de ce dialogue permanent », témoigne avec force conviction Guy Alloucherie. Sa responsabilité première ? « Savoir écouter et recueillir ces paroles d’abord, mettre ensuite mon savoir faire au service d’un public pour œuvrer, chacun à sa place, à la transformation sociale ».

Ainsi va la compagnie HVDZ, les spectacles fourbis par Alloucherie et sa bande sont toujours des « ovni » dans le monde du spectacle vivant, des objets de « déstructuration massive » qui ne peuvent laisser le public indifférent. Tout y passe, se mêle et s’emmêle, de quelques pas de danse sur une table aux témoignages vidéo de travailleurs sociaux dans les favelas du Brésil, des contorsions acrobatiques de quelques funambules échappés de leur piste de cirque aux mélopées scandées derrière un micro… Chaque création se présente tel « un rendu citoyen » au regard des « veillées » chez l’habitant qui nourrissent le matériau du spectacle : des témoignages sur la vie d’aujourd’hui et les combats à y conduire, des convictions et interrogations sur la place de l’art dans la vie de chacun…

La fabrique de Culture Commune ? Une authentique symphonie sociale et poétique qui transcende tous les genres pour qu’explose l’urgence à dire le monde et le transformer, pour que chacun devienne à sa place et à sa façon acteur de son destin. Yonnel Liégeois

Un spectacle inscrit au répertoire !

C’est pour nous qu’il l’a mis en scène en 1997, avec la 9ème promotion des étudiants du Centre national des arts du cirque, C’est pour toi que je fais çà ! que Guy Alloucherie reprend 25 ans plus tard avec les élèves de la 34ème promotion du CNAC… Un spectacle détonant, délirant pour cette re-création devenue un classique des arts du cirque ! La bande d’artistes-comédiens circassiens s’en donnent à cœur joie, entre humour et paranoïa, entre numéros individuels et collectifs, où chacune et chacun dévoilent leurs talents sans retenue. Des fûts pour tambour, un canapé poussiéreux , du trapèze et de la voltige, des engins traditionnels de la piste aux nouvelles figures théâtrales, un spectacle total conduit à grande vitesse, sans temps mort ni baisse de régime. époustouflant, à applaudir sans commune mesure à Culture Commune !

Les 8 et 9/10, sous chapiteau à la base 11/19 de Loos-en-Gohelle. Les 26 et 27/10 au Festival Circa à Auch.

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Pierre-Yves Charlois et la marionnette

Jusqu’au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes et les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette. Cette 21e édition est dirigée par Pierre-Yves Charlois. Rencontre avec le nouveau directeur.

Avec l’aimable autorisation de notre confrère Stéphane Capron, journaliste au service culture de France Inter et créateur du site Sceneweb, Chantiers de culture se réjouit de publier cet entretien.

Stéphane Capron – Le Festival Mondial des Théâtres de Marionnettes est l’un des rares festivals à être passé entre les gouttes de la Covid-19, entre l’édition 2019 qui s’est déroulée avant le début de la pandémie, et celle-ci qui se tient alors que les salles de spectacle ont pu rouvrir au printemps. Cette édition est-elle tout de même amputée ?

Pierre-Yves Charlois – Je suis très content non seulement que le festival puisse se tenir, mais qu’il se tienne à pleines voiles avec énormément d’internationaux. Nous sommes l’un des rares festivals en France à être en capacité de présenter autant d’équipes artistiques internationales, mais cela a forcément été complexe à organiser, surtout avec la mise en place du passe sanitaire. On investit 24 lieux différents, plus six espaces de convivialité. A l’entrée de chacun, il faut le passe sanitaire. Et nous avons du gérer les équipes artistiques long courrier avec la gestion des visas de compatibilité de vaccins. Par exemple, nous devions accueillir des Iraniens qui étaient classifiés « orange », ce qui imposait une quarantaine de sept jours. Ils avaient pris leurs billets d’avion, ils avaient un visa à telle date, et puis, en fait, l’Iran est repassé en zone rouge. Il a fallu tout refaire en termes de visas.

S.C. – Y a-t-il des compagnies que vous auriez souhaité inviter pour cette édition et qui n’ont pas pu venir ?

P-Y.C. – Oui. Sur 88 équipes artistiques présentes, on a une équipe de Libanais qui n’a pas pu venir, mais cela dépasse les questions de la Covid-19. Et puis d’autres équipes artistiques ont choisi de reporter leur venue parce que la crise sanitaire les a empêchées de travailler. Elles n’étaient pas prêtes pour leur création et elles ont préféré ne pas présenter quelque chose d’inabouti.

S.C. – Depuis deux ans, les compagnies ont souffert car elles n’ont pas pu jouer, tout en continuant à créer. Est-ce qu’un festival comme le vôtre est le moment de permettre à ces jeunes compagnies de s’exprimer artistiquement ?

P-Y.C. – Au FMTM, on donne à voir tous les deux ans une photographie de la création marionnettique mondiale. Cela veut aussi dire que l’on donne à voir toutes les expérimentations, toutes les aventures des artistes dans toutes les disciplines de la marionnette. On parle de la marionnette, mais tous les théâtres de marionnettes se rejoignent ici, du fil au guignol en passant par l’objet et la matière, et, à ce titre-là, c’est la magie de la marionnette qui se donne rendez-vous à Charleville-Mézières. Donc oui, nous présentons beaucoup de jeunes artistes. Sur 88 équipes artistiques, 30 viennent pour la première fois. On présente 22 coproductions mondiales qui n’ont pas été jouées ailleurs et j’ai souhaité donner la part belle aux jeunes artistes. Trois générations se côtoient pour les 60 ans du festival. On a les pionniers, la relève et la nouvelle vague.

S.C. – Comment les arts de la marionnette ont évolué au cours de ces 60 ans ?

P-Y.C. – La marionnette est un art total, elle embrasse et elle embrase toutes les disciplines. On parle de théâtre de marionnettes, mais quand les marionnettistes sortent de leur castelet comme ils le font depuis maintenant 30 ou 40 ans pour investir les plateaux, cela devient de la chorégraphie. La marionnette à fils est encore là et on en a besoin, parce qu’elle est aussi inspirante avec des artistes virtuoses et véloces qui sont incroyables. Mais on présente aussi des artistes qui travaillent le rapport à l’image avec de la vidéo. De la même manière que le théâtre, le cirque, la danse se nourrissent des autres disciplines, la marionnette est en pointe. C’est un art fondamentalement contemporain. Propos recueillis par Stéphane Capron

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Charleville, entre gaines et fils

Du 17 au 26/09, Charleville-Mézières (08) fête les 60 ans de son Festival ! Pour cette 21e édition historique, la capitale mondiale de la marionnette va vibrer à la découverte de 104 spectacles venus de 16 pays différents. à gaine ou à fils, gigantesque ou minuscule, elle a désormais conquis la scène. En salle ou dans la rue, même dans les locaux de la CGT, un art millénaire éminemment vivant et populaire.

Qu’on se le dise, après soixante ans d’existence le doute n’est plus de mise, Charleville est bien « le sanctuaire » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Comme un rituel désormais bien rodé, tous les deux ans la ville se métamorphose en un immense castelet. Pour bruisser de spectacles toujours plus inventifs, surprenants et inattendus et révéler une magnifique photographie de la marionnette d’aujourd’hui, en France et dans le monde.

Pierre-Yves Charlois, le nouveau directeur du FMTM, se veut optimiste. Malgré le traumatisme de la pandémie et l’absence de compagnies en provenance d’Amérique ou d’Asie… « Nous sommes dans une année exceptionnelle à plus d’un titre. Non seulement le festival fête ses 60 ans, mais nous célébrons aussi les 40 ans de l’Institut International de la Marionnette, installé depuis 1981 à Charleville-Mézières, ainsi que les 30 ans du Grand Marionnettiste, cet automate de 10 m de haut qui s’anime toutes les heures non loin de la place Ducale. Symboliquement, ce triple anniversaire est très fort ». Avec des convictions et des orientations clairement affichées.

D’abord, le festival s’ouvre grand aux compagnies émergentes, ces jeunes troupes frappées de plein fouet par la crise sanitaire, frustrées de représentations. Place est faite, ensuite, aux esthétiques nouvelles selon le vœu du directeur. « J’ai souhaité développer de nouveaux axes thématiques forts et originaux au sein de la programmation, comme la magie nouvelle, le fantastique, le cabaret, la performance, le théâtre de sable ou d’argile. Nous accueillons donc des créations qui développent des univers insolites, voire troublants ». Et de conclure : « c’est parce que nous sommes à la pointe de l’innovation que nous sommes une figure de proue mondiale ». Il n’empêche, du passé il ne s’agit pas de faire table rase. Les valeurs sûres, historiques, de la marionnette ont répondu à l’appel de ce nouveau rendez-vous : Emilie Valantin, Turak, Les Anges au Plafond, Ilka Schönbein, la compagnie Trois-Six-Trente

Pour ce cru 2021, la CGT des Ardennes assure une nouvelle fois sa présence dans le « Off » du Festival : depuis douze ans, un coup d’essai devenu coup de maître ! « Nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous », affirment avec conviction ces syndicalistes mordus de gaines et de chiffons. Cachet signé, couverts et locaux offerts gracieusement, la CGT accueille quatre compagnies pour des spectacles en salle comme en extérieur ! Un programme qui s’enrichit de diverses rencontres-débats durant tout le festival, en particulier le 23/09 en compagnie de représentants belges de la FGTB et ceux du SFA.

Au pays de Rimbaud, d’insolites pantins vont à nouveau faire parler d’eux durant dix jours : pour les carolomacériens comme pour tous les amoureux de la marionnette, de belles heures à venir entre rire et émotion ! Yonnel Liégeois

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Monestiès, un village à l’écoute

Chaque semaine, du lundi au vendredi à 12h30, France Inter ouvre son antenne à d’insolites Carnets de campagne. Parole est accordée aux initiatives citoyennes sur les territoires. En accord avec notre confrère Philippe Bertrand, le créateur de l’émission, Chantiers de culture se réjouit d’en relayer la diffusion. Yonnel Liégeois

Pendant la longue parenthèse estivale, les carnets ont fait le plein d’initiatives, d’actions et de solutions dans toutes les régions. Cette saison, nous continuons à glaner ici et là ces bonnes idées dont vous êtes les auteurs et à les partager avec le plus grand nombre. De nombreux rendez-vous prévus durant l’été et le début de l’automne ont été supprimés ou décalés en raison des mesures sanitaires.

D’autres ont été toutefois maintenus comme le très particulier festival Rien à voir qui se tiendra samedi, le 4 septembre, dans le village médiéval de Monestiés dans le Tarn (81). Monestiés est un village qui a conservé son architecture médiévale, ce qui le classe dans les plus beaux villages de France. Nous sommes à 20 kilomètres au nord d’Albi. Ici, à Monestiés est né en 2019 cet étrange festival « Rien à Voir » qu’il faudrait sous-titrer « mais tout à écouter » puisqu’il est construit sur la base de créations sonores. Il s’agit donc de regarder le monde avec ses oreilles comme l’écrit Célia, membre de l’association Bricoles, organisatrice de cet événement.

Le terme de bricoles est expliqué dans la présentation de l’association « Aller traîner ses micros dans les recoins de la vie, là où se cachent les récits qu’on juge trop ordinaires pour les partager (je n’ai rien à vous dire, je vais vous raconter des bricoles), or, ce sont justement ces petits rien que l’on va chercher. Et puis il s’agit d’entendre la vie dans les sonorités du quotidien. Chuchotis de savates sur linoléum, gargouillis du café passant dans l’italienne, cliquetis onctueux d’un vélo en roue libre ou caresses de truelle sur ciment frais ».

Un avant-goût du programme de samedi avec des installations visuelles et sonores, une marche sonore conduite par Stéphane Marin, artiste du son en résidence à Monestiés ou encore des ateliers d’écoute. Philippe Bertrand

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Allons, enfants de la Lorraine

Jusqu’au 04/09, au Théâtre du Peuple de Bussang, Simon Delétang, le metteur en scène et directeur du lieu, présente Leurs enfants après eux. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018. Une plongée désenchantée dans une Lorraine à la jeunesse sinistrée.

Florange-Hayange, en ce mois d’octobre 2011… L’indien ArcelorMittal, le leader mondial de l’acier, annonce la fermeture du dernier haut-fourneau, c’est la mort programmée de la vallée de la Fensh ! Longwy, Pompey, Gandrange : entamé dans les années 80, c’est en fait l’épisode final dans le dépeçage de la sidérurgie française, dans la tragique histoire d’une Lorraine sinistrée. Pas de chance pour les gouvernants successifs avec leurs fausses promesses de reconversion, nous ne sommes pas au pays des imposantes filatures du textile, une friche industrielle comme un haut-fourneau est difficilement transformable en site culturel pour le bien-être des nantis ou mieux-lotis ! Villes mortes, commerces et sous-traitants à la dérive, bassin d’emplois en perdition, divorces et suicides en pleine explosion, une population sans devenir, une jeunesse sans avenir…

Tel est le contexte, parler de décor serait réducteur, où vivent et grandissent Leurs enfants après eux, le roman de Nicolas Mathieu couronné du prix Goncourt en 2018. Sur la scène du Théâtre du Peuple, contrairement au déroulé du livre, les adultes, parents ou autres familiers sinistrés de la vallée, n’ont pas droit de cité, tout juste leur quotidien sera-t-il à l’occasion évoqué par leur progéniture. « Il fallait faire des choix dans les centaines de pages du bouquin, opter pour un regard et un point de vue », commente Simon Delétang, le metteur en scène et directeur de Bussang. Avec les récents diplômés de l’Ensatt, l’école supérieure du théâtre de Lyon, la cause est entendue : la jeunesse seule, filles et garçons à l’aube d’une vie où se délite l’innocence de l’enfance, aura droit à la parole !

Une vie déjà marquée du sceau de l’ennui, des après-midi chauds et pesants sous un soleil plombé où l’on tue les heures sur les berges du lac. Leur passe-temps ? Une virée en moto, le vol d’un canoë au centre de loisirs pour aller sur l’île des culs-nus mater celui des filles, tirer un clope et s’enfiler une canette de bière… La misère ouvrière, les journées sans avenir, la désespérance des grands, inutile de s’y attarder, elles sont déjà intégrées, elles suintent dans leurs regards, leurs paroles, leurs attitudes. Que reste-il alors à se mettre sous la dent, à espérer, à conquérir ? Qui, quoi pour donner goût-saveur et piment aux lendemains qui s’éternisent déjà dans la routine ? La découverte de l’autre, la drague des nanas, le dévoilement des corps, l’appêtit d’un sein ou d’une fesse… En deux mots, sexualité et sensualité.

La bande que forme la 80ème promotion de l’Ensatt s’en donne à cœur joie. Leur bonheur de jouer pétarade trois heures durant. Un chant choral qui se fait porte-parole d’un monde en voie de disparition. Le verbe est cru, à l’image de leurs rêves et aspirations. Gars et filles se frôlent, se frottent, s’enlacent et s’étreignent, lâchent leurs répliques comme leurs sentiments : sans garde-fou, entre rudesse et tendresse. Un spectacle total, qui emporte tout sur son passage, la réalité dévoyée comme les clichés éculés. On rit parfois de tristesse devant leur impuissance à penser à autre chose que le cul des filles, on applaudit aussi à leur rage de vivre qui est symbole de leur capacité à s’inventer des jours heureux, on s’extasie enfin devant la gouaille prometteuse d’une troupe de jeunes comédiens dont le talent explose à tout instant.

Une mise en scène haute en couleurs, à l’imagination débridée. Une adaptation osée du roman de Nicolas Mathieu, maîtrisée et aboutie dans ses partis-pris. Jamais peut-être, Bussang n’aura aussi bien porté son nom : « Par l’art » et « Pour l’humanité », une scène ouverte au peuple, à nos enfants après nous ! Une pièce qui, tradition oblige, se clôt dans la lumière de la forêt vosgienne. Avec guirlandes et chansons à l’heure où l’équipe de France de football va remporter sa première étoile, quand la victoire des uns fait l’éphémère bonheur des autres. Une illusion pour mieux masquer le désarroi, la désespérance, la désillusion de celles et ceux qui restent en bord de touche. Yonnel Liégeois, photos Jean-Louis Fernandez

Jusqu’au 04/09, du jeudi au dimanche à 15h. Théâtre du Peuple Maurice-Pottecher, 40 rue du Théâtre, 88540 Bussang (Tél. : 03.29.61.50.48)

à voir aussi : Notre besoin de consolation est impossible à rassasier, jusqu’au 04/09, les samedi et dimanche à 12h00. Le texte de Stig Dagerman, traduit par Philippe Bouquet avec Simon Delétang pour récitant et le groupe Fergessen (Michaëla Chariau et David Mignonneau) pour la création musicale.

Un oratorio électro-rock, un court texte d’une grande intensité : un hymne à la vie, une ode à la liberté écrite par un homme qui allait se suicider deux ans plus tard, un écrivain pourtant reconnu et adulé par ses pairs ! « Je crois beaucoup à la spontanéité des formes imaginées sur le vif, dans la nécessité de s’exprimer coûte que coûte », confiait Simon Delétang lors de la création en 2020, en pleine pandémie. « S’il y a bien quelque chose qui ne s’éteindra jamais, c’est la foi en l’art et sa rencontre avec un public ». Une magistrale interprétation, puissante et émouvante, que notes et chants irradient d’une majestueuse beauté (le spectacle sera à l’affiche du Manège de Maubeuge le 21/10). Y.L.

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Samuel Gallet, hors les sentiers battus

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Samuel Gallet propose ses Visions d’Eskandar. La vie et les actes d’un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Sans oublier Premier amour au Théâtre des Halles et Journal de l’année de la peste au théâtre La condition des soies.

Le nom d’Eskandar, qui sonne bien il est vrai, semble hanter son « inventeur », Samuel Gallet, qui a conçu un triptyque autour de cette appellation. Visions d’Eskandar est le deuxième volet de cette œuvre commencée avec La bataille d’Eskandar.Mieux, depuis 2015, c’est tout un collectif qui vit et agit sous cette dénomination d’Eskandar. Un collectif qui entend œuvrer « à la frontière entre théâtre et poésie, politique et onirisme, réel et surréel ». Vaste et ambitieux programme que réalise effectivement presqu’à la lettre Samuel Gallet. Aussi bien dans la Bataille que dans les Visions, paradoxalement, on navigue « paisiblement » d’un registre à l’autre, sans heurt, de manière presque naturelle. C’est sans doute l’une des qualités premières des spectacles de Samuel Gallet, leur extrême cohérence, de l’écriture à la mise en scène, de l’interprétation à la réalisation musicale de l’ensemble.

On retrouve bien de manière tangible ces qualités dans Visions d’Eskandar qui prend le prétexte de plonger le personnage principal, un architecte hanté lui aussi par la ville d’Eskandar, dans un coma profond à la suite d’un malaise cardiaque pour s’en aller fouailler ce qu’il y a de plus profondément enfoui au fond de sa conscience et de son imagination. Les espaces du dedans, c’est bien connu, sont infinis, même s’ils s’enracinent autour de la ville (de la cité ?) d’Eskandar. C’est néanmoins un paysage de ruines – celles de notre monde en butte à toutes les catastrophes – qui surgit. Autour de l’architecte d’autres personnages, la caissière de la piscine municipale-un amnésique, entrent dans l’étrange et triste ronde, dans la discrète scénographie de Magali Murbach qui a le mérite de laisser toute liberté de manœuvre aux comédiens et aux musiciens.

Jean-Christophe Laurier, l’architecte, Caroline Gonin, la caissière de la piscine, Pierre Morice, l’amnésique, accompagnés et soutenus musicalement par Mathieu Goulin et Aëla Gourvennec : les interprètes sont tous d’une réelle justesse, donnant corps et âme à la belle écriture de Samuel Gallet. La petite musique de l’écriture et du travail de l’auteur-metteur en scène (et interprète dans la Bataille) est discrète. Qui refuse le bruit et la fureur habituels, et souvent creux voire insincères, des productions qui se veulent en prise avec leur temps. On ne l’en apprécie que mieux. Jean-Pierre Han

Visions d’Eskandar, texte et mise en scène de Samuel Gallet. Jusqu’au 29/07, au Théâtre 11.Avignon, à 11h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Premier amour : jusqu’au 30/07, au Théâtre des Halles à 11h00. Un texte de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Jean-Michel Meyer avec Jean-Quentin Châtelain. L’un des premiers textes de Beckett écrit directement en français, l’histoire d’une double rencontre amoureuse : celle d’une langue, le français, autant que celle d’une femme ! « Pas de musique, pas de décor, pas de gesticulation », avait exigé, au moment de la création, Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit et exécuteur testamentaire de Samuel Beckett. Seuls accessoires du spectacle : une antique chaise de bureau et un vieux chapeau… Avec un Jean-Quentin Châtelain, l’acteur fétiche du regretté Claude Régy, toujours aussi juste et élégant du geste et de la voix. Yonnel Liégeois

Journal de l’année de la peste : jusqu’au 31/07, à La condition des soies à 13h35. D’après Daniel Defoe, dans une mise en scène de Cyril Le Grix avec Thibaut Corrion. 1665, la peste s’abat sur la Cité de Londres : châtiment divin ou mal venu du Levant ? Defoe a laissé de la pandémie une description digne des grands cliniciens du XIXe siècle. « Il parle d’absence de traitement connu, de la contagiosité, de confinement des malades (…) », commente Gérald Rossi dans les colonnes du quotidien L’Humanité. « Defoe précise aussi que les plus modestes sont les plus exposés à la maladie (…), il est encore question de laissez-passer et de certificat de bonne santé. C’est saisissant, remarquable de justesse », conclut notre confrère. Une pièce qui éclaire, avec une surprenante acuité, la crise que nous traversons. Yonnel Liégeois

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Murkus et le théâtre palestinien

Jusqu’au 25/07 à la Chapelle des Pénitents Blancs, à 14h et 19h, le metteur en scène et auteur Bashar Murkus propose Le musée. Une première, pour une œuvre palestinienne, dans le In du festival d’Avignon. Un geste artistique et politique fort.

Avec une vingtaine de pièces à son actif, Bashar Murkus ouvre une brèche dans l’invisibilité du théâtre palestinien. Dans Le musée, un homme est incarcéré depuis sept ans, il attend son exécution. Il a attaqué un musée – dans une ville que l’on ne situe pas – où il a tué 49 enfants et leur enseignante. à son dernier repas, il a convié l’enquêteur qui l’a interrogé. Le dialogue qui s’engage entre les deux protagonistes, et dissèque le passage à l’acte dans la terreur, est saisissant. Le jeune et talentueux metteur en scène palestinien invite à une réflexion dialectique sur la violence dans une forme rapprochée et dérangeante. Né en 1992, il a fondé le Théâtre indépendant Khashabi en 2015 à Haïfa. Entretien

Marina Da Silva – Pour la première fois, un metteur en scène palestinien est présent dans le In d’Avignon ! Vous serez également au Théâtre de la Ville à Paris, en novembre prochain, avec Hash. On connaît les difficultés de la création palestinienne dans un contexte d’occupation et de déni de citoyenneté. Comment en êtes-vous arrivé là ?

Bashar Murkus – J’ai pu me former au théâtre à l’université ou avec des artistes. Notamment avec François Abou Salem – j’étais encore un enfant –, fondateur du Théâtre national palestinien à Jérusalem. En 2014, j’ai monté au Théâtre Al-Midan, à Haïfa, où je vis et travaille, le Temps parallèle, qui évoquait la figure de Walid Dakka, alors le plus ancien prisonnier politique détenu en Israël. Cela a fait l’effet d’une déflagration, provoqué la suppression des subventions du ministère de la Culture et de la municipalité et la fermeture du théâtre. Mais cela a aussi montré la peur et la crainte du gouvernement israélien à l’égard de la culture et de l’art palestiniens. Avec cette pièce, la représentation sortait de la salle vers la rue et ses enjeux étaient posés dans l’espace public. À partir de là, avec d’autres artistes, nous avons créé le Théâtre Khashabi pour pouvoir travailler librement, indépendants financièrement et politiquement. Pour nous, l’art et le théâtre ont un rôle à jouer dans la construction de la conscience individuelle.

M.D-S. – On ne peut situer dans quelle ville ou pays se déroule l’attaque terroriste et d’où sont les protagonistes du Musée. Pourquoi ?

B.M. – Je n’ai surtout pas voulu ramener la pièce au conflit israélo-palestinien. Nous ne voulons pas délimiter notre champ de création et de réflexion. Ici, ce n’est pas l’attaque terroriste qui est l’enjeu de la pièce, mais plutôt comment on définit le terrorisme. On interroge les conditions du point de bascule. Les protagonistes sont à deux pôles contradictoires et opposés. Mais ces deux pôles impactent notre vie quotidienne et nous font nous interroger – philosophiquement et politiquement – sur le pouvoir. Il nous faut trouver un sens à cette violence qui, aujourd’hui, traverse toute l’Europe. Je m’intéresse aux sujets contemporains qui amènent les spectateurs devant des questions humaines, politiques et artistiques. Cela place le spectateur – de façon symbolique – dans une position de mise en danger.

M.D-S. – Ce qu’on a appelé « la révolte de Jérusalem » a embrasé toute la Palestine. Qu’est-ce que ce moment a représenté pour vous ? Vous inspire-t-il théâtralement ?

B.M. – Je travaillais en Allemagne à ce moment-là. Mais, bien sûr, j’ai pu prendre la mesure de l’historicité d’un tel événement et, dès mon retour, observer ce qui était changé. Cela a montré l’unité du peuple palestinien qui se révoltait dans toute la Cisjordanie et à Gaza contre l’occupation sous toutes ses formes. À Haïfa, nous avons vu au grand jour se déployer le racisme contre les Palestiniens, qui sont considérés comme des citoyens de seconde zone. Bien sûr, humainement, le prix à payer est considérable, mais c’est une victoire symbolique très importante. En tant qu’artiste, je ne peux pas écrire tant que je ne maîtrise pas encore l’analyse de la situation. Peut-être ultérieurement… Mais, sur le terrain, nous avons vu se mettre en œuvre de nouveaux processus d’entraide et de solidarité. Propos recueillis par Marina Da Silva

Jusqu’au 25 juillet, à la chapelle des Pénitents-Blancs. Les 18 et 19 novembre, au Théâtre des 13 Vents à Montpellier, puis tournée internationale. Hash au Théâtre de la Ville, du 23 au 27 novembre.

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Portrait(s) de femme(s)

Jusqu’au 25/07, au lycée Aubanel d’Avignon, Kornel Mundruczo propose Une femme en pièces. Un texte de Kata Wéber, la volonté d’une jeune femme à survivre dans la dignité à la mort de son nouveau-né. Un travail d‘acteurs hors-pair, une admirable distribution. Sans oublier la 69ème édition du festival de Sarlat.

Il aura fallu attendre longtemps – la fin de la deuxième semaine – pour que ce lénifiant 75Festival d’Avignon se réveille enfin. Voilà qui est fait, et bien fait, par la grâce d’Une femme en pièces, un spectacle qui connut un grand succès dès sa création en Pologne en 2018 au TR Warszawa, avant de connaître en toute logique un même succès une fois filmé et diffusé sur Netflix. Avec toujours le même duo hongrois de créateurs aux manettes : Kata Wéber autrice de la pièce, puis scénariste, et son complice et compagnon Kornel Mundruczo, metteur en scène puis réalisateur.

C’est donc la version théâtrale d’origine, avec sa distribution polonaise (et quelle distribution : ils sont tous admirables !), qui nous est proposée avec cependant un détour par le cinéma. Ainsi, le spectacle s’ouvre sur une séquence filmique de près de 35 minutes, une description réalisée au plus près du visage et du corps d’une jeune femme dans les affres de l’accouchement : long, très long moment, un long plan-séquence volontairement difficile à supporter pour aboutir à la mort de son enfant. Une séquence à trois personnages : la mère, le père présent dans toute sa balourdise qui est totalement à côté de la plaque, une sage-femme dont c’est le premier accouchement… On reste tétanisé ! Commence alors un changement complet de décor, opéré à vue d’œil et dans le jeu de la trame dramatique.

Le deuxième acte, purement théâtral celui-là, débute dans ce nouveau décor on ne peut plus réaliste comme dans les meilleurs films avec son salon au centre de la scène et de part et d’autre la cuisine et la salle de bain, le tout dans la même continuité visuelle. Place est ainsi faite aux protagonistes de ce repas de famille qui ne commencera jamais vraiment : la mère et ses deux filles affublées de maris plutôt portés sur la boisson et ne songeant qu’à s’aviner, ce quintette étant accompagné par une cousine… Cela bouge beaucoup, d’un espace l’autre et même hors champs, les relations entre les personnages, notamment entre les deux sœurs, savamment disséquées, jusqu’à ce qu’enfin soient dévoilés les véritables motifs de la présence de l’une des filles, Maja, celle-là même qui a subi le traumatisme de la perte de son enfant six mois auparavant.

La jeune femme affirme haut et fort sa volonté, c’est une véritable revendication, de pouvoir enfin faire son deuil en toute liberté, de ne pas porter plainte comme tout le monde l’y incite contre la sage-femme qui l’a accouchée. Il aura fallu attendre un long temps avant que l’on en arrive à ce dénouement. Le spectacle ne manque pas de défauts mais on passera outre, tant on assiste ici à un travail d’acteurs hors pair. Avec, tout particulièrement, Justyna Wasilewska qui donne au rôle de Maja toute sa grâce, sa sensualité liées à une farouche détermination, à son regard posé sur son entourage et le monde qui l’entoure avec une sorte de détachement proche d’une ironie qui n’est que la mise à distance de la douleur de sa condition. C’est toute la distribution qui est de cette couleur. Jean-Pierre Han

Une femme en pièces de Kata Wéber, jusqu’au 25/07 à 18h. Mise en scène Kornel Mundruczo, au Gymnase du lycée Aubanel (Tél. : 04 90.14.14.14).

à voir aussi :

Jusqu’au 04/08, se déroule la 69e édition du Festival des Jeux du Théâtre de Sarlat. Concoctée sous la houlette de Jean-Paul Tribout, se profile une programmation riche, éclectique et diversifiée : 18 spectacles, des rencontres-débats avec le public… Avec des artistes confirmés et de nouveaux talents dans la liste des comédiens, auteurs et metteurs en scène ! Premier d’Aquitaine, le plus ancien après Avignon, cela fait donc 69 ans que la cité du Périgord noir sert d’écrin au Festival des Jeux du théâtre. Sarlat, au patrimoine exceptionnel entre Dordogne et Vézère, est la ville européenne qui possède le plus grand nombre de monuments inscrits ou classés au kilomètre carré ! Des spectacles toujours joués en plein air, en des lieux magiques, avec des propositions alléchantes à l’affiche : Oncle Vania de Tchekhov, Le malade imaginaire de Molière, Le barbier de Séville de Beaumarchais. Yonnel Liégeois

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Paris l’été, un festival éclectique

Jusqu’au 1er août, danse-théâtre-cirque-musique-installations et films sont à l’affiche de Paris l’été. Un festival au programme éclectique, où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation. Avec Bartabas et son cheval Tsar, en temps fort.

Après son ouverture au musée du Louvre le 12 juillet avec le chorégraphe Fouad Boussouf et ses quinze danseurs, c’est Bartabas qui est le second temps fort de Paris l’été. Un festival très patrimonial pour déambuler dans de beaux espaces qui vont de la Cartoucherie de Vincennes au lycée Jacques-Decour en passant par la Monnaie de Paris, le Grand Palais éphémère ou offrant une randonnée insolite au Moulin Jaune, à Crécy-la-Chapelle, et bien d’autres lieux à découvrir. Danse, théâtre, cirque, musique, installations, films sont au programme de ce festival éclectique où plusieurs manifestations sont en entrée libre sur réservation, orchestré depuis 2017 par Laurence de Magalhaes et Stéphane Ricordel, tous deux à la tête du Monfort Théâtre.

Au manège de la Grande Écurie royale du domaine de Versailles, à la tête de la prestigieuse Académie équestre nationale qu’il dirige depuis 2003, avec ses Entretiens silencieux, Bartabas était très attendu. Le talentueux maître écuyer, chorégraphe et metteur en scène, qui a su inventer les spectacles les plus sublimes et a publié un livre passionnant et intime sur sa passion pour les chevaux ( D’un cheval l’autre, Gallimard), draine sur son nom des spectateurs fidèles et respectueux.

Dans l’écrin du manège

« Aujourd’hui, j’éprouve de plus en plus de plaisir à m’entretenir solitairement avec mes chevaux, très tôt le matin, avant la vie des hommes. C’est au lever du soleil, dans le silence et la concentration, que le corps et l’esprit sont le plus disponibles pour une écoute profonde. En tant qu’interprète, je suis à la recherche de ces moments de grâce, impossibles à reproduire ». Dans le programme du festival, l’exergue crée le désir. Pour nous spectateurs, la représentation aura lieu à 11 heures. Peut-être quelques heures trop tard pour attraper le moment de grâce… Il aurait pourtant pu avoir lieu.

L’écrin du manège, merveilleusement réhabilité par le peintre Jean-Louis Sauvat à l’invitation de l’architecte Patrick Bouchain et de Bartabas, redonnant vie aux anciens dessins d’Eugène Delacroix réalisés deux siècles auparavant et fusionnant avec des sculptures de bois contemporaines, s’y prêtait totalement. Les grands miroirs habillant les murs et les lustres splendides tombant du haut plafond donnent au manège une beauté saisissante et invitent au recueillement.

Le pur-sang mène la danse

Une porte s’ouvre à jardin, laissant entrer Bartabas et Tsar, sublime et immense bête en robe noire. Il y a d’abord l’accueil entre l’homme et le pur-sang. Les caresses de l’un sur l’encolure de l’autre. Ce geste d’étirement, une à une, des pattes avant et arrière. La mise en selle. Puis les premiers pas et leur empreinte au sol. Entre hésitation et assurance. Tour de piste. Toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Le temps qui s’étire. Parfois, Tsar rompt le cercle. On comprend vite que le cavalier va juste écouter et accompagner l’animal. Il n’est pas là pour montrer un spectacle. Juste faire passer la relation entre le cavalier et sa monture.

Sans doute la représentation n’est et ne sera jamais identique puisque c’est Tsar qui mène la danse. En ce jour de 14 Juillet, Tsar est là, à minima. Il n’a peut-être pas envie de travailler. De temps en temps, Bartabas passe délicatement la cravache entre les oreilles de Tsar mais ce geste graphique semble ne pas avoir d’incidence sur son inspiration. Il ébauchera tout juste, en fin de représentation, quelques pas en arrière.

L’intimité mise en musique

Pour la musique – réalisée avec le concours de l’Ircam –, ce sera Manuel Poletti qui transformera le silence et le bruit des sabots en « rendu sonore généré et modifié en temps réel, afin de mettre en musique l’intimité de l’homme et du cheval qui font corps ». Un exercice de haute voltige. Pas immédiatement perceptible pour les profanes. Peut-être réservé à ceux qui peuvent regarder l’homme et l’animal comme on entre en méditation. Que Bartabas invite à voir ce corps-à-corps avec le cheval était une magnifique idée. Malheureusement, une idée ne fait pas une création artistique. Elle suppose une mise en œuvre au plateau ou au sol. Qui, ici, n’a pas lieu. On est aussi dérangé du regard sur soi que le cavalier adresse, largement, aux miroirs et qui cherche si peu les yeux du public.

Peut-être qu’à trop prendre soin des chevaux, Bartabas finit par ne plus prendre en considération les humains… Marina Da Silva

Festival Paris l’été, jusqu’au 1 er août (Rés. : 01 44 94 98 00).

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Emma Dante, entre rêves et cauchemars

Jusqu’au 23/07, au lycée Mistral d’Avignon, Emma Dante présente Misericordia et Pupo di zucchero. Deux spectacles où il est question de féminisme, de féminicide, de maternité et de la fête des morts. Son théâtre convoque fantômes et fantasmes, et en appelle au pardon.

Cette année, il est beaucoup question de religion. Un air de rédemption semble flotter sur la ville, les spectacles. Qu’aurions-nous donc à nous faire pardonner ? Faudra-t-il, après avoir montré notre passe sanitaire, énoncer tous nos péchés ? Diable de mécréants que nous sommes…

Il y a quelques années, la grande chanteuse et ethnomusicologue Giovanna Marini, qui collecta et sauva des pans entiers de chants et contes populaires italiens, chantait une chanson écrite par les femmes pour célébrer un journal clandestin à destination des femmes diffusé en 1943 par la résistance italienne dans le nord de l’Italie. C’est grâce à ce journal que des femmes, analphabètes, apprirent à lire. Elles étaient ignorantes, n’avaient jamais mis les pieds à l’école. Elles ont grossi les rangs des partisans. Vingt ans après, Giovanna Marini retrouve la trace de l’une de ces femmes : dans sa cuisine, sur le réfrigérateur, trône, encadrée, une copie de ce journal. À gauche, le portrait de Jean XXIII. À droite, celui de Staline. « Tous les peuples du monde en un seul coup d’œil », précise, amusée, Giovanna Marini…

Cette chanson fait étrangement écho à Misericordiale premier des deux spectacles que présente Emma Dante, la metteuse en scène et chorégraphe italienne, suivi de Pupo di zucchero (la statuette de sucre), qui forment un diptyque même si l’un peut aller sans l’autre. Sur le plateau, trois femmes, trois sœurs et un garçon, Arturo. Tous sont alignés, assis. Plateau nu, sobre, noir, d’une noirceur qui rappelle la crasse de la maison dont il sera question tout du long. Cliquetis des aiguilles à tricoter qui s’agitent frénétiquement, cris et mimiques d’Arturo, messes basses entre elles. Emma Dante ne tourne pas autour du pot. En deux temps trois mouvements, on saisit la situation. Les trois sœurs veillent sur leur neveu Arturo. On comprendra, plus tard, que c’est sous les coups de son conjoint que la mère est morte et que l’enfant est né, handicapé.

Emma Dante, dans un spectacle quasi mutique mais dansé, mimé, bruité, dresse un portrait de cette famille au bord du gouffre, sans le sou, à la manière du néoréalisme italien. Les trois sœurs sont à la fois des mères de substitution et des putains qui, la nuit venue, se métamorphosent en strip-teaseuses dans des bars interlopes pour gagner de quoi manger. Elles imploreront, le spectacle durant, le pardon, cette « miséricorde » qui seule peut les absoudre car elles vont confier leur neveu, qu’elles aiment, aucun doute là-dessus, à une institution.

Les femmes de Marini résistent, celles de Dante subissent

Dans un montage qui se joue d’une chronologie linéaire privilégiant les flash-back pour que le spectateur reconstitue le puzzle éclaté de ces vies de misère, Emma Dante nous demande de ne pas les juger, les blâmer. Qui sommes-nous d’ailleurs pour les juger ? Derrière cette intention, louable, demeure une autre question : le féminisme. Et c’est là où la chanson de Giovanna Marini vient percuter de plein fouet le spectacle d’Emma Dante. Chez la première, les femmes résistent, se rebellent. Chez Dante, elles subissent, saintes parmi les saintes, sans la moindre velléité de révolte et ne peuvent que demander le pardon. De quoi doivent-elles se faire pardonner ? D’être pauvres et maltraitées ? D’être femmes ?

Dans Pupo di zucchero, c’est la fête des morts que l’on célèbre. Un vieil homme aux allures de Gepetto (dans Misericordia, on entend ce petit air de tarentelle du Pinocchio de Comencini) sculpte en pâte à sucre un petit bonhomme. Une offrande pour les morts. Et les morts vont s’inviter, magnifiques pantins, cadavres momifiés que l’on accrochera, un à un, sur un rail jusqu’à former un retable… Emma Dante orchestre magnifiquement les mouvements sur un plateau, elle sait faire jaillir des images, nous embarquer dans des histoires toujours bouleversantes. Ses actrices, acteurs, danseuses, danseurs, performeurs sont toujours au diapason de ses visions scéniques et mystiques. Ces deux dernières créations, au-delà de leur grande qualité artistique, soulèvent toutefois quelques interrogations… Marie-José Sirach

Jusqu’au 23 juillet. Misericordia à 15 heures et Pupo di zucchero à 19 heures, au gymnase du lycée Mistral. Tournée en cours.

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Les Présidentes, sublime trio

Jusqu’au 29/07, au théâtre 11.Avignon, Laurent Fréchuret propose Les Présidentes. Une pièce de l‘autrichien Werner Schwab, où la médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence finit presque par toucher le sublime ! Sans oublier Incandescences au Théâtre des Halles et Pôvre vieille démocrasseuse au Théâtre des Carmes.

Ouragan ravageur de la fin du XXsiècle, le plasticien et auteur dramatique Werner Schwab portait à son pays natal, l’Autriche, le même amour que ses compatriotes Thomas Bernhard ou Elfriede Jelinek. Un amour enraciné autour d’une extrême attention de leurs travers. Témoins les spécimens qu’il nous livre en pâture, trois femmes bien nommées « Présidentes », trois petites bourgeoises engoncées dans la médiocrité de leur vie quotidienne, si on peut encore parler de vie lorsqu’il ne s’agit que d’une suite de ressassements de frustrations, de délires obsessionnels, chacune dans son registre très particulier. La médiocrité malsaine portée à ce point d’incandescence, on finit presque par toucher du doigt – ô paradoxe – le sublime !

Elles sont donc trois, comme dans les Bonnes de Genet, pour en arriver au même acte, soit un meurtre dans toute sa furieuse abjection. Ce n’est pas un hasard si la tragédie (c’en devient une) commence par l’écoute des trois femmes d’un discours du pape Jean-Paul II avant que, télé fermée dont les images se reflètent en grand sur le visage et le corps des intéressées, elles se mettent à jouer leur monstrueuse partition. Monstrueuse partition qui oscille entre solos et entrecroisements de voix et même affrontement des corps. Il fallait à tout le moins un excellent chef d’orchestre (metteur en scène) pour mener à bien cette œuvre musicale. Il s’agit de Laurent Fréchuret qui, avec son Théâtre de l’Incendie, a très vite annoncé la couleur de son travail.

Son premier mérite est d’avoir réuni trois interprètes dont le seul énoncé des noms met l’eau à la bouche. Mireille Herbstmeyer (Erna), dont l’obsession de l’économie va jusqu’à compter les feuilles de papier toilette, obsédée par le charcutier Wottila dont le premier mérite aura été de lui vendre du pâté de foie bon marché, elle est affublée d’un fils alcoolique. Flore Lefebvre des Noëttes (Greta) en obsédée et frustrée du sexe, avec ses tenues moulantes et transparentes, dont la fille a préféré fuir en Australie. Laurence Vielle (Marie), une illuminée, spécialiste du débouchage à mains nues des toilettes, activité qu’elle exerce comme un sacerdoce.

Une incroyable et très jouissive distribution, dans l’économie d’écriture de Schwab à laquelle répond admirablement la direction d’actrices de Laurent Fréchuret. Ce qu’elles réalisent est proprement incroyable dans une rigueur de tous les instants. Il faudrait des pages pour décrire leur travail… Jean-Pierre Han

Les Présidentes de Werner Schwab, mise en scène de Laurent Fréchuret. Théâtre 11. Avignon, à 20h40 (Tél. : 04.84.52.20.10).

à voir aussi :

Incandescences : jusqu’au 30/07 à 11h00, au Théâtre des Halles. Après Illumination(s) et F(l)ammes, ses deux précédents spectacles qui nous avaient formidablement réjoui, le metteur en scène Ahmed Madani clôt ainsi sa trilogie Face à leur destin avec talent et brio. Comme à son habitude, il convoque neuf jeunes sur scène, nés de parents ayant vécu l’exil et résidant dans des quartiers populaires. Pour faire entendre la voix d’une jeunesse rarement entendue, les récits trop souvent passés sous silence de vies ordinaires au caractère extraordinaire. Poétiquement percutant, émouvant. Yonnel Liégeois

Pôvre vieille démocrasseuse : jusqu’au 25/07 à 14h15, au Théâtre des Carmes. Directeur du Théâtre de La Passerelle à Limoges, le metteur en scène Michel Bruzat nous avait enthousiasmé en 2019 avec son Soliloque des pauvres, de Jean Rictus, en ce même lieu. Il nous revient avec un texte de Marc Favreau, alias Sol, « ce clown québécois clochard poète, jongleur de mots, humaniste, qui nous parle de l’état de la planète et qu’il est plus que jamais nécessaire de faire entendre ». Avec la comédienne Marie Thomas, « magnifique, poétique, drolatique, pétillante ». Yonnel Liégeois

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