Jusqu’au 21/07, au Théâtre 11* d’Avignon (84), Arnaud Aldigé propose Il n’y a pas de Ajar. Une partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin de son état, sur la double figure Romain Gary/Émile Ajar. Un objet théâtral étincelant d’intelligence.
Avec, à ce jour, 110 représentations au compteur, Il n’y a pas de Ajar devrait intégrer le Livre des records. Un tel succès perpétué, c’est justice. On est rarement en présence d’un objet théâtral aussi étincelant d’intelligence, conçu et concrétisé haut la main par une conjuration de talents. Il y a la partition écrite par Delphine Horvilleur, rabbin singulier de son état. Au sein de l’association Judaïsme en mouvement, elle explore sans répit la Bible et le Talmud à la cantonade. À partir de la figure duplice d’Émile Ajar, qui permit à Romain Gary de récolter, sous ce patronyme d’invention, un second prix Goncourt clandestin avec la Vie devant soi, elle a composé un monologue d’une époustouflante virtuosité langagière et philosophique. Elle imagine que peut exister – ou prétendre être – un fils présumé d’Émile Ajar vivant dans un trou ! Cet Abraham Ajar va passer, sous nos yeux, grâce à l’actrice Johanna Nizard (cosignataire de la mise en scène avec Arnaud Aldigé) par les vertiges d’une identité protéiforme, tantôt garçon plutôt mal élevé, tantôt cagole intempestive, tantôt déité à la Gustave Moreau (du moins vois-je ainsi, à la hussarde, ces métamorphoses).
Au passage, sous le sceau d’un humour impavide, libérateur, c’est toute velléité d’identité monocorde qui est balayée. Les religions révélées, citées à comparaître, n’assignent-elles pas à chacun la faculté d’être immuable ? « Monologue contre l’identité », affirme avec force Delphine Horvilleur qui n’a pas froid aux yeux, en un élan proprement politique, voire prophétique. Johanna Nizard s’avance souveraine, dans ce conte moral résolument moderne, changeant de voix et d’apparence en un clin d’œil, distillant tous les sucs d’une partition spirituelle, qu’elle incarne en dibbouk bienfaisant.
C’est d’ailleurs tout un fond merveilleux de culture et de littérature juives qui surgit à tout moment, au cœur de ce soliloque proféré avec art, les yeux dans les yeux du public, en un constant rapport de connivence éclairée. Il en est ainsi d’instants rares où les virtualités du théâtre retrouvent, par éclairs, le bien-fondé irréfutable d’une pratique sociale digne de ce nom au plus haut prix. On est aussi l’enfant des livres qu’on lit, nous rappelle Delphine Horvilleur, à toutes fins utiles. Ne naît-on pas aussi du théâtre qu’on voit ? Jean-Pierre Léonardini
Il n’y a pas de Ajar, Arnaud Aldigé et Johanna Nizard : Jusqu’au 21/07, à 17h15 (relâche les 8 et 15/07). Théâtre le 11* Avignon, 11 boulevard Raspail, 84 000 Avignon (Tél. : 04.84.51.20.10). Reprise du 23 au 28/09 aux Plateaux sauvages (75), en décembre à l’espace Cardin (75). Le texte est paru chez Grasset.
Jusqu’au 21/07, à La reine blanche d’Avignon (84), Catherine Vrignaud présente Ce qu’il faut dire. Une partition verbale de Léonora Miano pour explorer la relation entre l’Occident et l’Afrique, quand les héros des uns sont les bourreaux des autres… Une parole forte, un poème de grande et belle colère.
Catherine Vrignaud Cohen – Cie Empreinte(s) – a mis en scène Ce qu’il faut dire, partition verbale tissée de trois textes de Léonora Miano. Née en 1973 à Douala (Cameroun), arrivée en France à 18 ans, elle vit au Togo depuis 2019. On doit déjà, à cette essayiste et romancière particulièrement active, dûment reconnue et souvent récompensée (notamment par le prix Femina en 2013, pour la Saison de l’ombre), une suite imposante d’œuvres axées sur l’esclavage, la colonisation et l’après, jusqu’aux séquelles racistes traînant dans les esprits. L’an passé, par exemple, elle publiait l’Opposé de la blancheur : réflexions sur le problème blanc, résultat d’une pensée radicale qui fit pas mal grincer des dents, surtout mais pas seulement, des bouches de gens qui braillent « On est chez nous ! ».Léonora Miano ausculte dans ce livre le concept de « blanchité », à partir d’analyses serrées sur les rapports sociaux de race, fondés sur la couleur de la peau, ce dans une perspective qu’elle définit comme « afropéenne ».
Sur une scène nue au fond sombre, une grande jeune femme, la comédienne Karine Pédurand, dont il nous est dit qu’elle « porte des projets engagés tant en France qu’en Guadeloupe », va et vient sans cesser de fixer le public dans les yeux. Elle émet une parole forte, d‘une rare complexité dialectique, qui pulvérise d’entrée de jeu le slogan mou du « vivre ensemble ». L’écriture vive, d’une veine littéraire palpitante, semée de sarcasmes, passe au crible d’un talent sans merci le dol monstrueux dû à la colonisation occidentale, cette « immigration non consentie » à l’échelle historique. Voilà un poème de grande et belle colère où se synthétise l’utopie, projetée avec vigueur, d’un monde enfin autre, délivré d’un cauchemar ancestral, car « comment fraterniser dans un pays où les héros des uns sont les bourreaux des autres ».
Pour escorter cette voix ample, puissamment proférée, il est une autre jeune femme, qui se nomme Triinu Tammsalu. Musicienne accomplie, chanteuse, elle est aussi brutiste. C’est cela qu’elle prouve tout du long, de sa présence impassible, en inventant à vue, en pleine connivence avec la comédienne, des vibrations, des grincements, des soupirs proprement inouïs, qui répercutent dans l’atmosphère l’âme acoustique de ce brûlot, sans conteste libérateur. Ce qu’il faut dire constitue une petite forme de grand sens. Jean-Pierre Léonardini
Ce qu’il faut dire, Catherine Vrignaud : jusqu’au 21/07, 11h. La reine blanche, 16 rue de la Grande Fusterie, 84000 Avignon (Tél. : 04.90.85.38.17). Le texte est paru aux éditions de l’Arche, dans la collection Les écrits pour la parole.
Du 29/06 au 21/07, au Théâtre de l’Oulle d’Avignon (84), Hakim Djaziri présente Elle ne m’a rien dit. Une pièce écrite à partir du témoignage bouleversant d’Hager Sehili dont la sœur cadette, Ahlam, fut sauvagement assassinée par son mari en 2010. La restitution, sans outrance, de l’épouvante quotidienne vécue par une femme martyre qui s’est tue par excès de pudeur. Poignant, déchirant.
Hakim Djaziri est auteur, acteur, metteur en scène. Il anime le collectif le Point zéro, fondé en 2016.Il s’agit de créer des textes d’auteurs actuels qui mettent en relief des problèmes de société brûlants. Cela se double de « parcours culturels et artistiques dans des territoires où les besoins dans ce sens sont importants ». Le dernier exemple en date a pour titre Elle ne m’a rien dit. Hakim Djaziri a écrit la pièce à partir du témoignage bouleversant d’Hager Sehili. Sa sœur cadette, Ahlam, a été sauvagement assassinée par son mari le 9 mai 2010. Elle avait souffert en silence, des années durant. La veille du jour fatal, elle allait, enfin, porter plainte au commissariat central de Strasbourg. Le policier de service prit la chose à la légère… Le 17 mars 2021, au bout de dix ans d’une lutte administrative harassante, Hager a obtenu la condamnation de l’État par le doyen du tribunal pénal de Strasbourg pour « dysfonctionnement du service de la justice » et « faute lourde ».
C’est à partir d’un document d’une humanité déchirante que s’écrit et prend vie ce théâtre qui se donne pour mission d’alerter les consciences afin de panser les plaies, au sein du corps social, d’une réalité insupportable. N’est-il pas avéré que, pour la seule année 2021, 113 femmes ont été tuées par leur conjoint ? Importent alors, par-dessus tout, les vertus convaincantes de la scène. La représentation s’avance sous l’aspect de la plus sobre dignité dans l’exposé d’une vérité criante. Dans le rôle d’Hager, la sœur aimante et combattante, Sephora Haymann, déploie la ferme autorité qui convient. Elle peut s’adresser au public après avoir pris Ahlam (Lisa Hours) dans ses bras lors d’une très belle scène où elles dansent en riant aux éclats, quand bien même Ahlam, souffrant d’un handicap, est en fauteuil roulant…
Hakim Djaziri joue le mari buveur, menteur, violent avec un tact certain qui n’en fait pas un monstre, mais un homme au fond ordinaire : c’est pire. Corine Juresco (la mère, la juge) et Antoine Formica (le policier) complètent une belle distribution dont le jeu restitue sans outrance l’épouvante quotidienne vécue par une femme martyre qui s’est tue par excès de pudeur. Et c’est ainsi qu’avec force talent, Elle ne m’a rien dit accomplit sa mission civique. Jean-Pierre Léonardini
Elle ne m’a rien dit : jusqu’au 21/07, à 22h30. Relâche les mardis. Théâtre de l’Oulle, rue de la plaisance et 19 place Crillon, 84000 Avignon (Tél. : 09.74.74.64.90). Tournée : Mantes les 27 et 28/09, Nice le 25/11, Serris le 27/11 et Saint-Cyr-l’École le 8/03/25.
Comédienne et cinéaste, Sandrine Dumas a tourné Marilú Marini, Rencontre avec une femme remarquable. Elle l’est, en effet, cette actrice rayonnante filmée à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Un magnifique portrait, où le modèle évoque son métier comme art de vivre.
Née en Argentine – d’une mère allemande et d’un père italien – Marilú Marini, d’abord danseuse, créait en 1973, à Buenos Aires, le groupe TSE avec Alfredo Arias et quelques autres. Fuyant la dictature militaire, les voici à Paris. Je me rappelle l’enchantement que ce fut, en 1977, que de découvrir Marilú Marini dans les Peines de cœur d’une chatte anglaise, d’après un conte de Balzac, au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis dont René Gonzalez venait de prendre les rênes. Dans le chatoiement des costumes, sous son masque animalier, nous entendîmes pour la première fois sa voix exquise, délicatement caressée par un léger accent d’ailleurs. Avec Arias, il y eut bien d’autres aventures mémorables, mais Marilú Marini fut aussi élue avec ferveur par d’autres metteurs en scène, tant au théâtre qu’au cinéma, en France et dans son pays natal, après qu’elle y est parfois revenue.
Sandrine Dumas filme Marilú Marini à bout touchant, sous le sceau manifeste d’une affection réciproque. Cela donne un portrait extrêmement vivant, où le modèle se révèle spontanément en toute confiance, évoque son métier comme art de vivre. On la voit revenir au pied de la scène au Théâtre Gérard-Philipe à Saint-Denis, où pour elle tout commençait si brillamment en France. On la voit également dans le sous-sol du décor de la pièce Oh les beaux jours, de Beckett, mise en scène d’Arthur Nauzyciel, à l’Odéon, ou encore dans la Femme assise, de Copi, où elle incarnait, en quelques traits en relief, un dessin mobile inénarrable. Du grand rire païen à la tension tragique en passant par l’humour délicieux, le visage de Marilú Marini, au-dessus d’un corps souple, n’affirme-t-il pas l’essence entière du théâtre ?
Il y a surtout qu’elle possède la grâce, cette entité si malaisée à définir, que Peter Brook décelait en elle, lui confiant le rôle d’Ariel, génie des airs, dans la Tempête de Shakespeare. Et ne pas oublier non plus qu’en 2011, sous la direction d’Yves Beaunesne, elle fut éblouissante dans le Récit de la servante Zerline, le texte, si riche d’ambiguïté affective, de l’écrivain autrichien Hermann Broch. Il apparaît nettement que l’année 2024 est l’année Marilú Marini, puisque, en même temps que le film de Sandrine Dumas, sort un livre d’Odile Quirot, Marilú Marini, chroniques franco-argentines. Jean-Pierre Léonardini
– Marilú Marini, rencontre avec une femme remarquable : le film est projeté à Paris dans les salles MK2 Beaubourg, Arlequin, Saint-André-des-Arts, Épée de bois, ainsi qu’à Cavaillon (la Cigale), Hérouville-Saint-Clair (Café des images) et Valence (le Lux).
Les 12-19 et 26/05, aux Enfants du paradis (75), Daniel Mesguich propose L’Arlésienne. Une lecture de la pièce d’Alphonse Daudet, suave et élégante. Claudel a pu dire : « L’œil écoute ». Avec Mesguich le conteur, l’oreille voit !
Daniel Mesguich donne lecture de l’Arlésienne, pièce d’Alphonse Daudet (1840-1897), que mit en musique Gorges Bizet. Qui peut le plus peut le moins, se dit-on aussitôt, à l’exacte mesure de l’acteur-metteur en scène dûment reconnu que l’on sait, rompu à tant de réalisations inventives, parfois jusqu’à l’excentricité – le plus souvent à partir de classiques –, toujours stimulantes en tout cas. Le voici vêtu de noir, debout devant le micro, texte en main, dans l’attitude du conteur. Et quel conteur ! Du drame d’amour en trois actes écrit de main de maître par Daudet, par ailleurs romancier longtemps fêté pour sa prose émotive et fluide, Mesguich distille tous les sucs avec gourmandise.
Cette tragédie en bord de Rhône prend vie dès qu’il ouvre la bouche. Chaque personnage est soudain doté d’une voix singulière, d’un accent étonnamment intime grâce à l’art de la diction du grave à l’aigu porté au plus haut. Il va jusqu’à différencier les intonations selon les consonances locales, à l’image d’une Provence multiple aux parlers si divers. Si Claudel a pu dire « L’œil écoute », avec Mesguich l’oreille voit ! De son masque de chair sourd tout un petit mode spectral : le Gardian jaloux, Frédéri l’inconsolable amoureux, Vivette la fiancée de second choix, l’Innocent si touchant à qui le Berger raconte la Chèvre de monsieur Seguin… Une prouesse suave, élégante, joueuse, qui mérite la gratitude de tout auditeur-spectateur digne de ce nom. Jean-Pierre Léonardini
L’Arlésienne d’Alphonse Daudet, Daniel Mesguich : Les 12-19 et 26/05, 15h30. Les Enfants du Paradis, 34 rue Richer, 75009 Paris (Tél. : 01.42.46.03.63).
Né un 1er mai, en 1923 et décédé en 2019, à jamais Claude Régy fait silence. Un immense dramaturge dont les planches n’oublient ni l’originalité ni l’intégrité. Des mises en scène où le texte, la parole autant que le silence et la lenteur avaient force de loi !
Une rigueur intraitable, une lenteur abyssale, un silence monacal : trois principes incontournables et piliers du travail de Claude Régy, prompts à désarçonner un public dérouté par tant d’exigence et d’absolu… Tel fut encore le cas dans son ultime spectacle, créé en septembre 2016 sur les planches des Amandiers à Nanterre et repris en décembre 2018, un magistral moment de théâtre. Surgie du fin fond de la « caverne », émergeant des ténèbres, une voix plus qu’un corps envahissait l’espace. Mais aussi l’univers mental du spectateur, livré à lui-même face à cet « objet » théâtral déroutant, dérangeant : la mise à nu de nos «Rêve et folie » dans un clair-obscur qui tendait de plus en plus vers le noir absolu !
Économie de mots et de gestes, épure du mouvement et de la parole, Claude Régy conduisait le comédien Yann Boudaud au sommet de son art. Entre jour et nuit, ombres et filets de lumière, du plateau à la salle nous assistions alors à ce qui relève du miracle du Verbe : la révélation illuminée du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se nouait un dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. La poésie, le délire, le verbe tout autant incandescent qu’incohérent du sulfureux poète autrichien Georg Trakl explosaient ainsi dans leur vérité la plus crue : l’amour, la foi, le rêve et la folie d’un homme qui, pauvre pécheur, entre désir d’absolu et goût de la chair se rêvait dieu. Comme tout être en son plus intime for intérieur…
Claude Régy était un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse. Avec lui, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. De création en création, de la bouleversante Ode maritime de Pessoa à La barque le soir de Tarjei Vesaas déjà avec Boudaud, d’Intérieur inspiré de Maurice Maeterlinck et interprété magnifiquement par la troupe japonaise du Théâtre de Shizuoka à cet ultime opus, Régy n’en finissait pas de lancer au public ce défi insurmontable pour beaucoup : « saisir l’insaisissable » ! Un noir de scène presque abyssal pour plonger en soi-même, seul un trait de lumière pour faire s’envoler les mots autant que pour détourer le corps de l’acteur au travail.
Marque de fabrique d’un théâtre unique en son genre, « le sombre est l’accompagnement logique du silence… Moins on éclaire, moins on explique, plus on ouvre des territoires où l’imaginaire peut se développer en toute liberté », affirmait alors Claude Régy en intime conviction. Sublime le poète disparu, inconsolé le vivant qui le demeure encore pour un temps ! Yonnel Liégeois
Écrits, paru en 2016 aux éditions Les Solitaires intempestifs, réunit les cinq livres publiés par Claude Régy entre 1991 et 2011: Espaces perdus, L’Ordre des morts, L’État d’incertitude, Au-delà des larmes, La Brûlure du monde (544 pages, 23€).
Claude Régy, pour mémoire
Un éloge funèbre, ainsi renouvelé, aurait un goût d’inachevé sans les mots du grand critique dramatique Jean-Pierre Léonardini. Une parole forte et sincère, l’élégance de la plume alliée à l’intelligence d’un propos ancré dans l’histoire du spectacle vivant.
Claude Régy s’est éteint dans la nuit du 25 au 26 décembre. Il avait quatre-vingt-seize ans. Ainsi s’efface ce prodigieux artiste qui a mené l’art du théâtre aux confins de l’indicible, sans fin distillé avec « une voix de fin silence » (pour reprendre une image chère à l’écrivain Roger Laporte) trouée de stridences à point nommé. Claude Régy n’aimait pas le mot de metteur en scène. Pour lui, les acteurs n’avaient pas à incarner des personnages. Seule importait la tension sous-jacente émanant des mots énoncés qui circulent dans l’espace face aux spectateurs, émanant d’interprètes qui constituent autant de passeurs au sein d’un univers scénique le plus volontiers froid, austère, qui suppose une attention, une concentration même, que le théâtre exige rarement, pour ne pas dire jamais à ce point.
D’où sa prédilection, au fil d’une existence riche de quelque quatre-vingt spectacles, pour des écritures « blanches » pour la plupart, porteuses d’énigme en creux, depuis Duras, Handke, Maeterlinck, Botho Strauss, le polonais Witkiewicz, les auteurs britanniques Wesker, Saunders, Stoppard, Bond, Sarah Kane et Gregory Motton, Nathalie Sarraute, Henri Meschonnic revisitant la Bible, l’américain Wallace Stevens, le russe Slavkine, les scandinaves Jon Fosse, Tarjei Vesaas, Arne Lygre, le portugais Pessoa et pour finir l’autrichien Georg Trakl, suicidé de la société dont le texte Rêve et folie fut par la force des choses le testament de Claude Régy.
De ces noms surgit une envolée d’images où se meut un peuple d’acteurs transcendés au fil du temps par un directeur de conscience théâtrale hors du commun : Depardieu, Delphine Seyrig, Michael Lonsdale, Edith Scob, Madeleine Renaud, Valérie Dréville, Axel Bogousslavsky, Jean-Quentin Chatelain, Yan Boudaud… J’en passe, non des moindres. Né à Nîmes, fils d’un officier de cavalerie, élevé dans un protestantisme strict, Claude Régy s’en était éloigné pour entrer en théâtre, s’acheminant peu à peu vers des liturgies laïques sans pareilles, autant de preuves d’une sorte d’athéologie en actes axée sur le songe, la folie, la mort, soit la résurgence d’un sacré vivant dressé contre le prosaïsme ambiant.
On doit à Alexandre Barry des témoignages filmés bouleversants sur la figure de Claude Régy, lequel était à la ville un homme exquis, spirituel et drôle qui laisse, parus aux Solitaires Intempestifs, des livres d’une réflexion prégnante sur l’état du monde, pas seulement sur son théâtre, qu’on peut résolument comparer à la peinture de Soulages faite des mille nuances du noir. Jean-Pierre Léonardini
Le 22/03, à Dunkerque (59), Louise Vignaud présente Nuit d’octobre. De la véracité des faits à la réalité des planches, la mise en espace du massacre d’Algériens lors de la manifestation parisienne d’octobre 1961. Un théâtre de dignité et de courage civique.
Louise Vignaud (Cie La Résolue) met en scène Nuit d’octobre, pièce qu’elle a écrite avec Myriam Boudenia, créée à la Comédie de Béthune. L’enjeu était d’importance. Il s’agissait de tirer de l’oubli officiel volontaire un sanglant épisode de honte nationale. En cette nuit d’octobre 1961, sur ordre du préfet Papon, Roger Frey étant à l’Intérieur et le général de Gaulle à l’Élysée, la manifestation pacifique des Algériens à Paris s’est soldée par un massacre par balles et par noyades.
Comment, de cela, faire théâtre, sans verser dans le document brut ? En pariant sur une fiction qui, tout en épousant la véracité des faits, s’octroie une certaine licence poétique dans la prose cruelle de l’événement. C’est ainsi qu’à la morgue, une enfant morte noyée peut encore parler à son père désespéré et qu’un homme d’âge mûr, joué par le grand acteur Lounès Tazaïrt, personnifie Octobre, parfaite allégorie mémorielle.
Onze interprètes de talent sûr, changeant souvent de peau, restituent une représentation plausible de l’époque (pharmacien, policiers, harkis, femme enceinte d’un militant du FLN, femme de gauche, ouvrier, contremaître…), le tout en marge de la tuerie, néanmoins concrètement omniprésente sur le plateau dans ses conséquences ultimes en chacun. Jusque dans l’évocation du procès de Papon, trente ans après, quand une archiviste est empêchée de témoigner, dossier en main, de tant de meurtres en série…
C’est dans une scénographie mobile de placards où seraient administrativement enfouies les victimes d’irréfutables violences policières que vit ce théâtre de dignité et de courage civique. Jean-Pierre Léonardini
Nuit d’octobre, de Louise Vignaud et Myriam Boudenia : le 22/03, à 20h. Le bateau feu, Scène nationale, Place du Général de Gaulle, 59140 Dunkerque (Tél. : 03.28.51.40.40).
Jusqu’au 29/02 pour l’une au Théâtre de Belleville (75), seulement trois dates pour l’autre à la Comédie Nation (75), Zoé et M’en allant promener… se révèlent deux pièces fortes d’intelligence et d’humanité. Les metteurs en scène Julie Timmerman et Serge Sandor, dans leur registre respectif, signent avec une rare élégance deux œuvres bouleversantes.
Julie Timmerman (Cie Idiomécanic Théâtre) a écrit et mis en scène Zoé, une œuvre, de son propre aveu, dictée par son histoire personnelle. Le sujet en est grave. Il s’agit de l’émancipation progressive d’une fillette, devenant femme et mère sous nos yeux, au sein d’une famille dont le père, aimé, aimant, est atteint de variations pathologiques de l’humeur. On le dirait aujourd’hui bipolaire. Il y a peu encore, on parlait de psychose maniaco-dépressive. Lui et son épouse, la mère de Zoé, sont comédiens de leur état. Julie Timmerman, sublimant ses souvenirs, après s’être fortement documentée sur l’affection chronique en question, a su, avec une rare élégance, théâtraliser une délivrance chèrement conquise. La partition verbale est vive, inventive, riche d’une sorte de folklore familial plausible, dans un climat électrique où se mêlent le goût partagé de la poésie et les paroxysmes de crise, du dynamisme déchaîné à l’abattement.
Ils sont quatre en scène : Alice Le Strat (Zoé), Anne Cressent (la mère), Mathieu Desfemmes (le père) et Jean-Baptiste Verquin (Victor, le copain d’école, le psy, la mort), tous animés d’un feu constant, dans les registres du tragique ou du pittoresque, non loin du comique parfois. Il y a là un fier courage dans le jeu, à l’unisson d’un texte qui, ma foi, ne s’éloigne, à aucun instant, du ton épique dans l’intime. Les beaux coups de théâtre abondent, entre la sirène du Samu, les embrassades, les bouffées d’un délire incoercible et le lavage musical à grande eau de Wagner, quand Zoé-Siegfried brandit l’épée pour symboliquement tuer un père accablé. Julie Timmerman révèle ainsi, avec une grâce nerveuse, un talent d’écriture parfaitement joint à celui de mettre en scène.
Serge Sándor (Cie du Labyrinthe) a mis en scène M’en allant promener, de Jean-Frédéric Vernier, qui a été bénévole pour l’association caritative les Petits Frères des pauvres. L’acteur Denis Verbecelte tient son rôle. Il est censé visiter, l’une après l’autre, sept personnes enfermées dans un hôpital-prison, jouées par des gens qu’accompagne l’association. Le spectacle est repris pour trois dates au théâtre de la Comédie Nation. La pièce est belle, forte d’une humanité criante et joueuse à la fois, avec les accents infiniment justes d’une commisération proprement fraternelle. Serge Sándor, depuis des années, est passé maître dans la direction d’acteurs qui ne sont pas du métier, de surcroît cabossés, comme on dit couramment. Cette fois encore, c’est bouleversant. Jean-Pierre Léonardini
– Zoé, dans une mise en scène de Julie Timmerman : jusqu’au 29/02, du mercredi au samedi à 21H15. Théâtre de Belleville, 16 passage Pivert, 75011 Paris (Tél. : 01.48.06.72.34) jusqu’au 29 février. En tournée, du 2 mars au 28 mai, sous l’égide des Amis du théâtre populaire.
– M’en allant promener, dans une mise en scène de Serge Sandor : les 30 janvier, puis les 6 et 13 février à 20h. Comédie Nation, 77 rue de Montreuil, 75011 Paris (Tél. : 01.48.05.52.44).
Jusqu’au 17/12, au théâtre de La Tempête (75), Margaux Eskenazi présente Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?. Un spectacle conçu à partir d’extraits de la conférence de Gilles Deleuze (1925-1995), intitulée « Qu’est-ce que l’acte de création ? ». Filmée, elle fut énoncée en 1987 devant les élèves de la Fémis, l’École nationale supérieure des métiers de l’image et du son.
On est heureux d’emblée qu’une jeune femme, Margaux Eskenazi, prenne de nos jours fait et cause pour celui qui a tellement concouru à créer des concepts tous azimuts, à ses yeux l’essentielle mission du philosophe. Le spectacle, Gilles ou qu’est-ce qu’un samouraï ?, est un parfait exercice d’admiration, au cours duquel on voit Margaux Eskenazi se mettre à l’école du bushido intellectuel de l’auteur de Logique du sens, entre autres courants traités qui lui valurent reconnaissance et contestation.
Lazare Herson-Macarel incarne le philosophe avec feu et nous, spectateurs, devenons pour une heure dix les étudiants de jadis. Ils découvraient notamment, grâce à lui, « l’image-mouvement » au vu d’extraits projetés du film d’Akira Kurosawa les Sept Samouraïs(1954), mis en perspective avec Shakespeare et Dostoïevski, dont le grand cinéaste nippon fut, en actes, l’analyste idéal. L’acteur bondit en scène, comme celui qu’il figure bondissait, de son propre aveu, dans les concepts, les affects et ce qu’il nommait les « percepts ». Cela s’inscrit sur un espace bifrontal avec, au milieu, comme un petit cirque assorti de quatre mâts mobiles. Le musicien Malik Soarès, en robe orange de moine shintoïste, ponctue l’action réflexive des percussions et du chant recto tono, qui maintient sans faillir la note grave.
Un vif plaisir d’intelligence en partage s’affirme chemin faisant, au fur et à mesure que se dévoile la maïeutique propre à Deleuze, et sa défense est illustration de l’art envisagé sous l’angle de la résistance résolue, jusque et y compris face à la mort, au lieu que la communication ne consiste qu’en la paresseuse répétition de mots d’ordre. La profération scandée de la Ballade des pendus, de François Villon, dans sa sublime violence médiévale à goût d’éternité, s’avère enfin tel l’exemple cardinal de cette leçon, qui semble toujours inaugurale d’un art poétique au plus haut prix. Gilles Deleuze aimait le théâtre, comme il chérissait toutes les manifestations artistiques aptes à contrebattre « la prétention de l’Étatà être l’image intériorisée d’un ordre du monde, et à enraciner l’homme ». Jean-Pierre Léonardini
Jusqu’au 05/11, au théâtre de L’épée de bois (75), Hervé Petit propose La paix perpétuelle. Une pièce de l’espagnol Juan Mayorga, une fable avec du mordant : quatre chiens en compétition ! Sans oublier Le cabaret d’Eva Luna – Une chanson pour le Chili, un spectacle en deux volets de Michel Batz au théâtre El Duende (94).
Hervé Petit (Cie La Traverse) met en scènela Paix perpétuelle, la pièce du dramaturge espagnol Juan Mayorga, né en 1965 à Madrid. C’est une fable anthropomorphe avec du mordant. Trois chiens, Odin, John-John, Emmanuel, sont en compétition pour l’obtention du collier blanc, pour l’heure en possession de Cassius (Hervé Petit), vieux clebs couturé de cicatrices, qui leur fait subir un examen. L’enjeu : intégrer une prestigieuse unité antiterroriste. À point nommé, un humain masqué (Ariane Elmerich) tient en laisse les postulants l’un après l’autre. On découvre vite l’idiosyncrasie de chacun. Odin (Nicolas Thinot), rottweiler grande gueule, vrai chien de guerre, est doté d’un flair infaillible. John-John (David Decraene), croisé entre plusieurs races, rompu à l’attaque, s’avère un peu fêlé, d’autant plus qu’Emmanuel (même prénom que Kant), berger allemand féru de philosophie (Raphaël Mondon), lui balance dans les pattes le pari de Pascal…
Le texte, d’humour féroce, en dialogues vifs, vachards, humains trop humains, constitue un modèle de parabole cynique sur l’actualité brûlante d’un monde plus que jamais carnassier, que ne pourrait décidément amender le discours final de l’humain sur la démocratie et la « paix perpétuelle » d’après Kant, équivalant, à tout prendre, à « si tous les gars du monde voulaient se donner la main ». Par surcroît, ce conte cruel, si actuel, où les acteurs se donnent avec talent un mal de iench (c’est du verlan) à base de pancrace, se voit mis en scène de main de maître. En fait de chiennerie monstre, le parangon n’est-il pas le putsch de 1973 au Chili orchestré par Pinochet, général félon ?
Cinquante ans après, le metteur en scène écossais Michael Batz (Cie MB, théâtre international) présente, en deux volets, le Cabaret d’Eva Luna – une chanson pour le Chili, à partir de textes d’Isabel Allende, de poèmes de Pablo Neruda et de chansons de Victor Jara, le musicien assassiné. Pour cette large évocation du dol atroce subi par un peuple, ils sont sept comédiens-musiciens-chanteurs (Natture Hill, Silvia Massegur, Léo Mélo, Nathalie Milon, Nadine Seran, Maiko Vuillod, Juan Arias Obregon) plus Batz lui-même dans le rôle de Neruda (Venez voir le sang dans les rues…) afin de commémorer, à cœur touchant, cet événement historique à ne pas oublier. Jean-Pierre Léonardini
– La paix perpétuelle : jusqu’au 5/11 au théâtre de l’Épée de Bois, la Cartoucherie, 75012 Paris ( Rens. : 01.48.08.18.75). Le texte, traduction d’Yves Lebeau, est publié par les Solitaires Intempestifs.
– Le cabaret d’Eva Luna, une chanson pour le Chili : le 5/11 au théâtre El Duende d’Ivry (94), le 12/11 au Théâtre de Nesle (75).
Au cœur de la Bourgogne, du 25 au 30/08 à Cosne-sur-Loire (58), le Garage théâtre a organisé la 4ème édition de son festival. En lisière de cette bourgade, sous-préfecture de la Nièvre sur les bords de Loire,un surprenant atelier à curiosités artistiques : à l’essence même du théâtre, un fabuleux réservoir d’utopies !
Les gens de Cosne-sur-Loire (Nièvre) ont la chance d’avoir, depuis quatre ans, le Garage théâtre, tenu par les Wenzel père et fille (Lou, Cie la Louve). Leur festival avait lieu du 25 au 30 août. La soirée inaugurale a débuté avec Tout augmente, par le trio des Fédérés – Jean-Louis Hourdin, Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel –, reconstitué après quarante-quatre ans. Retrouvailles de pieds nickelés farceurs, finauds, lancés dans un précipité de blagues de potaches, de graves réflexions, de citations d’auteurs aimés, depuis la naissance de l’humanité jusqu’au désir fou incarné par Hourdin, en robe à fleurs, de changer de sexe ! Le lendemain, voilà l’Homme assis, élégant solo de danse conçu par Chloé Hernandez et Orin Camus, qui l’interprète sous de prodigieuses lumières pulsées (Sylvie Debare). Bureaucrate accablé ou écrivain en panne, l’homme quitte son siège, s’étire, exerce souplement un corps rompu à toutes prouesses et envoie valser des rames de papier…
Le concert de Mirtha Pozzi et Pablo Cueco, intitulé Percussions du monde, est un miracle d’ingéniosité sonore, à l’aide d’une multitude d’instruments issus pour la plupart de cultures ancestrales. Pablo Cueco, virtuose du bout des doigts, commente ses explorations avec humour, convoque le poète Benjamin Péret et l’anthropologue André Leroi-Gourhan, lance une incantation lettriste et rend hommage à son père Henri, peintre et penseur.
Thierry Gibault donne vie avec force au roman du Tchèque Bohumil Hrabal (1914-1997), Une trop bruyante solitude, parabole essentielle sur l’état de censure où l’on brûle des livres. Le Banquet de la Sainte-Cécile, de Jean-Pierre Bodin, plus de mille représentations depuis 1994 et la reconnaissance éperdue d’un paquet d’harmonies municipales. Frontalier, de Jean Portante, par Jacques Bonnaffé, mis en scène par Frank Hoffmann, idéal condensé de tout acte d’émigration, boucle la boucle en beauté. Des « surprises dans le jardin » pimentent les après-midi : Jean-Paul et Lou lisent sous un arbre étrange la Jeune Fille de Cranach, pièce qui leur appartient. Une autre fois, Hervé Pierre distille un magnifique poème en prose de Jean-Pierre Siméon sur Orphée et Eurydice, en compagnie du chanteur à voix nue Pierre Mervant. Tout cela est désormais peint sous le glacis des beaux souvenirs. Jean-Pierre Léonardini, photos Jean-Yves Lefevre
Le Garage théâtre, 235 rue des Frères Gambon, 58200 Cosne-sur-Loire (Tél. : 03.86.28.21.93/Web : le.garage.theatre@gmail.com). Pour tout savoir sur l’histoire du lieu, les programmations passées et futures, un petit clic pour le grand choc : les Amis du théâtre vous disent tout !
Post-scriptum : cette chronique a été bêtement rédigée à l’ancienne, sans recours à l’intelligence artificielle.
Aux éditions Le Clos Jouve, Michel Sportisse publie Yannick Bellon, toute une tribu d’images. Une captivante monographie, d’une écriture chaleureuse et empathique, sur l’œuvre et la vie de la cinéaste et féministe. Avec de beaux portraits de famille, ceux de la sœur et de la mère, Loleh et Denise.
Quand Yannick Bellon (1924-2019) devient cinéaste dans les années 1950, on compte sur les doigts d’une main les femmes derrière la caméra. Il y a Nicole Védrès, laquelle a tourné en 1948 Paris 1900 (Yannick Bellon était son assistante), puis Agnès Varda, dix ans plus tard, avec son film la Pointe courte. Michel Sportisse, historien du cinéma, publie sous le titre Yannick Bellon, toute une tribu d’images, une captivante monographie sur celle qui, élève de l’Institut des hautes études cinématographiques (Idhec), finira par totaliser quelque quinze courts métrages de qualité, huit longs métrages marquants et quantité d’émissions exigeantes pour la télévision, sans compter ses travaux de monteuse, sa formation initiale.
Michel Sportisse analyse précisément, une à une, les œuvres de son héroïne, toutes inscrites dans l’ardent souci du réel de la documentariste ( Goémons, d’une durée de 23 minutes, sorti en 1949, fruit d’un filmage ardu dans une île perdue de Bretagne, fut couronné d’un grand prix à Venise), qu’on retrouve dans ses œuvres de fiction de longue haleine, dont la Femme de Jean (1974), Jamais plus toujours (1976), l’Amour violé (1978), l’Amour nu (1981), la Triche (1984) ou encore les Enfants du désordre (1989)… « L’enracinement réaliste » qu’évoque l’auteur va de pair avec un féminisme inspiré en exact rapport avec l’époque de la réalisatrice, qu’il s’agisse du couple, du cancer, du souvenir, du viol, de l’homosexualité ou de l’adolescence délinquante.
Remarquablement informé, d’une écriture chaleureuse et empathique, l’ouvrage brosse de surcroît un beau portrait de famille où sont dépeintes Loleh, la sœur magnifiquement actrice, et la mère, Denise, pionnière de la photographie, tendrement honorée dans le Souvenir d’un avenir. Et l’on croise, dans ces pages érudites et émues, les frères Prévert et le groupe Octobre, l’oncle Brunius, surréaliste impénitent, Jean Rouch, Claude Roy, Jorge Semprun, Henri Magnan, hommes à des moments aimés, tout un bel épisode de la vie intellectuelle et artistique de Paris où ont évolué ces trois femmes à la hauteur dûment ressuscitées. Jean-Pierre Léonardini
Yannick Bellon, toute une tribu d’images : Michel Sportisse, avec une préface d’Éric Le Roy, archiviste au Centre national du cinéma (CNC). Aux éditions Le Clos Jouve où sont déjà parus, du même auteur, des ouvrages sur les réalisateurs italiens Ettore Scola et Mauro Bolognini.
Décédé le 5 mai à Paris, Philippe Sollers s’était imposé dans le monde des lettres : romancier, essayiste, directeur de revue, critique littéraire ! De la recherche abstraite dans le champ de l’écriture jusqu’au retour figuratif dans la verve du récit, ce maître écrivain infiniment libre, qui a épousé alternativement plusieurs causes, ne doit pas cesser d’être lu et relu.
On a du mal à croire que c’est à 86 ans que Sollers est mort ce 5 mai. On le revoit toujours jeune, insolent, sarcastique, encore gravement penché sur sa machine à écrire portative, dans sa maison de l’île de Ré survolée par les mouettes, ou dans ce bureau exigu de directeur de collection, chez Gallimard. Il n’y a qu’un an, il publiait Graal. « Tout est maintenant immédiat, y écrivait-il au début, le temps ne coule plus, et le plus stupéfiant est que personne ne semble s’en rendre compte. »
C’est que ce temps n’était plus le sien, qui eut à voir avec un moment intense de l’histoire des idées, dans lequel il prit part avec vigueur dans la seconde moitié du XXe siècle. On sait qu’en 1958 il fut élu par Aragon et Mauriac, à la sortie de son premier roman, Une curieuse solitude, écrit à 22 ans. On dirait que le reste de sa longue vie a consisté à déjouer ces bénédictions initiales, que d’autres auraient gravées sur leurs cartes de visite. Sollers, né coiffé, talentueux comme pas deux, ne s’est-il pas ingénié, fiévreux dialecticien, à cultiver la contradiction en permanence, quitte à se contredire lui-même, jusqu’au retournement, voire la palinodie. Ce lui fut alternativement reproché à droite, à gauche, au centre.
Réfractaire d’instinct, il avait été viré par les jésuites de Versailles pour « indiscipline chronique et lecture de livres surréalistes ». Il simule la folie pour ne pas être incorporé lors de la guerre d’Algérie. Il passe trois mois en observation à l’hôpital militaire de Belfort. Il est réformé sur intervention de Malraux. À la fin des années 1960, il est proche du Parti communiste. Le 29 mai 1968, il participe à la grande manifestation de la CGT, aux côtés d’Aragon, Elsa Triolet, Jean-Luc Godard… En mars 1969, il est à la Semaine de la pensée marxiste, sur le thème « Les intellectuels, la culture et la révolution ». Il fait partie du comité national de soutien à la candidature de Jacques Duclos à l’élection présidentielle. En 1970, Tel Quel (revue qu’il a fondée en 1960) et l’organe communiste la Nouvelle Critique organisent, de concert, le colloque de Cluny, qui ne débouche sur aucun accord quant aux différents aspects de la recherche en littérature et le mouvement socio-politique immédiat. J’y étais, avec mon camarade Charles Haroche, pour le compte de l’Humanité.
Il a fait entendre Artaud, Bataille,
Ponge, Barthes, Derrida, Foucault
Il y eut ce chemin de Damas qui s’ouvrit devant Sollers et d’autres, non des moindres, vers la Chine de Mao. En 1971, Maria-Antonietta Macciocchi, journaliste à l’Unità, publie De la Chine. Le livre ne sera pas admis à la vente à la Fête de l’Humanité. En Chine, Sollers se rend en 1974, avec Julia Kristeva (épousée sept ans plus tôt), Roland Barthes, François Wahl… Ce qui le fascine là-bas, me semble-t-il, est d’abord d’ordre esthétique ; la calligraphie, l’élan de masses en effervescence, les vers sibyllins de Mao… Il était nourri de la Pensée chinoise, l’indispensable ouvrage du sinologue Marcel Granet. Le virage chinois de Tel Quel lors de la Révolution culturelle fut cause de scissions. Jean-Pierre Faye crée la revue Change. Jean Ricardou et Jean Thibaudeau claquent la porte. Sollers reconnut plus tard un emballement excessif. L’époque était politiquement très dure, mais en est-il de douces ? 1973 avait vu la parution de l’Archipel du goulag, de Soljenitsyne. Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, « nouveaux philosophes », tenaient le haut du pavé. Il n’était facile pour personne d’avoir la conscience tranquille. Le monde d’alors ne dessinait-il pas le brouillon du monde actuel ?
Rebelle constant, Philippe Sollers a multiplié les causes à embrasser, jusqu’à donner quitus à la papauté, grâce à l’art de la Contre-Réforme : vengeance de jésuites. Il a tout lu, tout digéré et métamorphosé par l’écriture, en une période historique où ce mot a dûment remplacé celui de littérature. La revue Tel Quel, dont il fut l’actif chef de bande, constitua le tambour battant d’une avant-garde dont on recueille encore les fruits dans la pensée, même si l’air du temps pue la réaction. Lorsqu’il a défini la France comme « moisie », quel tollé ! Artaud, Georges Bataille, Francis Ponge, Roland Barthes, Jacques Derrida, Michel Foucault, entre autres, il a contribué à les faire entendre et nombreux furent ceux à qui il mit le pied à l’étrier.
Il a expérimenté sa vie durant, a lutté contre la métaphysique en prônant le matérialisme, tout en ayant la mystique de l’expression au plus haut prix. De l’écriture sérielle au récit hardiment troussé, chercheur inlassable, expert en coulées verbales inextinguibles ( Lois, H, Paradis…), il a su, quittant soudain le ciel des conceptions novatrices inspirées de Joyce et consorts, retrouver avec Femmes, en particulier, la verve pamphlétaire ancestrale. Il a chéri la langue dans tous ses états. Son œuvre de journaliste dans le Monde a été considérable. Il a magnifié l’esprit musical du XVIIIe siècle. Il faut lire Sollers de A à Z, sans oublier son lumineux visage de moine libertin. Jean-Pierre Léonardini
Homme de radio au métier sûr, critique dramatique, Lucien Attoun est mort à Paris le 28 avril. Les deux grandes passions de sa vie ? La radio avec France Culture et la création de Théâtre Ouvert avec son épouse Micheline. Le théâtre de service public lui doit beaucoup.
Lucien Attoun vient de s’éteindre à l’âge de 88 ans, le 28 avril à Paris. J’en éprouve du chagrin. Lucien, je l’ai connu, fréquenté, apprécié depuis un demi-siècle au bas mot. Le théâtre de service public lui doit une fière chandelle et France Culture, en la matière, se devrait, en bonne logique, d’afficher à son égard une gratitude éperdue.
L’amour du théâtre, il le tient de son père, comédien et chanteur populaire en Tunisie, où Lucien naît en 1935 à la Goulette, au nord de Tunis. Il débarque en France en 1947, avec sa sœur cadette et sa mère. A 12 ans, pensionnaire au lycée Maimonide de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), il y croise Micheline Malignac, qui n’a qu’un an de moins que lui. Ils ignorent alors qu’ils se marieront en 1963 et qu’on leur devra cette magnifique aventure vécue en commun, Théâtre Ouvert, qui fera tant pour l’écriture dramatique dans notre pays, mais n’anticipons pas.
Lucien a 16 ans quand meurt sa mère. Elle lui avait dit : « Veille sur ta sœur ». Jeune homme de devoir, il cumule les « petits boulots » sans perdre de vue le champ culturel. En 1958, il fait partie du Groupe de théâtre antique de la Sorbonne. La même année, il devient secrétaire général puis président du cercle international de la jeune critique, fondé sous l’égide du fameux Théâtre des Nations. Il enseigne dix ans dans un collège de Lyon, est nommé adjoint au directeur chargé de l’animation culturelle à HEC, de 1956 à 1969. Critique dramatique, il publie dans la revue Europe, puis aux Nouvelles littéraires, à Témoignage chrétien, à la Quinzaine littéraire…
Son exceptionnelle carrière d’homme de radio s’ouvre en 1967, lorsqu’il est embauché à France Culture, en qualité de chroniqueur, dans la Matinée du théâtre, rebaptisée la Matinée des arts du spectacle. Il est producteur des Heures de culture française, plus tard devenues les Chemins de la connaissance, et d’Une Semaine à Paris. De 1969 à 2002, Lucien Attoun crée et produit, toujours sur France Culture, le Nouveau répertoire dramatique, une série d’émissions d’une importance capitale (la première pièce de Koltès, l’Héritage et l’Ignorant et le fou, de Thomas Bernhard, entre autres, y sont diffusées). A son actif encore, les collections Radiodrame et Cycle de fiction. Son activité de production sur les ondes ne laisse pas d’être impressionnante. Récapitulons : On commence (1965-1997), Mégaphonie (1984-1997), Profession spectateur (1997-2002) et Passage du témoin (2002-2004). Il a été conseiller artistique de Giorgio Strehler, quand celui-ci dirigeait l’Odéon-Théâtre de l’Europe.
La grande affaire de la vie de Micheline et Lucien Attoun, ce sera l’invention de Théâtre Ouvert, à la suite naturelle, pour ainsi dire, de leur vif intérêt pour les auteurs vivants. En 1970, Lucien crée chez Stock la collection Théâtre Ouvert, justement. L’été 1971 à Avignon, peu avant la disparition de Vilar, Lucien lui fait remarquer que la création contemporaine n’a pas droit de cité au festival. Vilar met alors Lucien au défi de joindre le geste à la parole. C’est d’emblée le succès dans la Chapelle des Pénitents-Blancs, haut-lieu soudain de « mises en espace » (douze jours de répétition) et du »gueuloir« où se profèrent des textes neufs.
En 1981, Théâtre Ouvert s’installe au Jardin d’Hiver, passage Véron, à côté du Moulin Rouge, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, dans un immeuble hanté par les souvenirs poétiques de Valentin-le Désossé, Jacques Prévert et Boris Vian. En 1988, Théâtre Ouvert, ayant à la boutonnière la révélation d’une multitude de pièces d’auteurs vivants (les moindres n’étant pas Koltès et Lagarce), obtient le statut, ô combien mérité, de Centre dramatique national de création. Jean-Pierre Léonardini
Du 29/03 au 08/04, puis du 18 au 29/04, au Théâtre-Studio d’Alfortville, le metteur en scène Christian Benedetti propose Guerre. Une pièce de Lars Norén disparu en 2021, successeur d’Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède. Du retour d’un soldat que la famille croyait cadavre, un théâtre de tensions successives et de situations aux dialogues savamment construits.
« Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ». Lars Norén
Au Théâtre-Studio d’Alfortville, Christian Benedetti met en scène Guerre, une pièce de 2003 de Lars Norén, emporté par le Covid-19, le 26 janvier 2021, à l’âge de 77 ans. C’est un hommage posthume à l’adresse de cet auteur né et mort à Stockholm, poète lyrique repenti, qui fut appelé à succéder à Ingmar Bergman à la tête du Théâtre national de Suède et à qui l’on doit plus de 40 pièces d’une intensité sans merci, tant dans la sphère familiale que dans le champ social. Un soldat rendu aveugle (Marc Lamigeon), qui a été prisonnier dans un camp, rentre à la maison après deux ans d’absence sans nouvelles. Il n’est pas le bienvenu. On l’avait cru cadavre. L’épouse, qui ne l’a jamais aimé (Stéphane Caillard), s’est donnée entre-temps au frère (Jean-Philippe Ricci) de ce revenant intempestif. Il y a deux filles. L’aînée (Manon Clavel) se prostitue au contact des troupes d’occupation. La cadette (Alix Riemer) est une adolescente anxieuse au comportement éruptif… Ce sont de courtes scènes d’une stricte économie langagière.
La représentation, réglée de main de maître, Benedetti assumant tout, de la régie à la scénographie, des lumières aux costumes, traduit fidèlement l’esprit de Norén, expert en tensions successives, au sein d’un théâtre de situations aux dialogues savamment construits suivant des critères musicaux. Dans cette forme d’écriture elliptique, les silences s’avouent infiniment parlants, pour ainsi dire, car le metteur en scène possède, au plus haut point, l’art de suggérer les affects par le truchement de corps en expectative, juste avant que se fasse la césure du noir, dans lequel s’effectuent les déplacements furtifs des acteurs, qu’on va retrouver soudain en pleins feux.
La science du jeu constitue d’ailleurs le luxe exclusif de l’esthétique du Théâtre-Studio, où l’on cultive scrupuleusement un dynamisme physique explosif, dont témoignent, cette fois, la brève lutte des deux frères ou l’accès d’hystérie de la plus jeune des filles à terre, à qui la mère flanque des coups de pied dans le ventre. Dit ainsi, cela peut faire peur, mais en vrai, devant chaque spectateur, cela rend résolument compte de la violence du saccage à l’œuvre dans les êtres, ici simulé dans l’infinie détresse de l’intimité domestique d’une famille en miettes, plongée dans la démence d’un conflit qui la ravage de surcroît. Christian Benedetti, qui dirige le Théâtre-Studio d’Alfortville depuis 1997, continue d’en faire un haut lieu d’exigence artistique entre tous digne d’éloge. Jean-Pierre Léonardini
Guerre, de Lars Norén : Du 29/03 au 08/04, puis du 18 au 29/04 au Théâtre-Studio d’Alfortville. Du mardi au samedi, 20h30 (Rens. : 01.43.76.86.56). Le texte (traduction de Katrin Ahlgren et René Zahnd) est publié par l’Arche éditeur.