Archives de Catégorie: La mêlée d’Amélie

Loufoque Léopoldine HH, Avignon 2018

Couronnée de nattes et de multiples prix, Léopoldine Hummel nous offre un spectacle musical des plus enthousiasmants ! Avec ses deux acolytes, Maxime Kerzanet et Charly Marty, comédiens et musiciens, à l’Arrache-Cœur. Sans oublier Sang négrier au Théâtre Al Andalus, L’établi au Théâtre Présence Pasteur et Le mémento de Jean Vilar au Théâtre du Petit Chien.

 

C’est peu dire que la chanteuse Léopoldine Hummel, portant le prénom d’une fille de Victor Hugo, baigne dans la littérature. Musicienne au départ comme ses parents, elle est devenue comédienne. D’ailleurs, c’est la compagnie de théâtre « Malanoche », pour laquelle elle travaille sur Besançon, qui a produit son CD « Blumen im Topf » (« Fleurs en pot » en allemand) avec l’aide d’une bourse de la Sacem. Un album dont l’originalité a été récompensée par le 1er Prix Saravah 2018, le Prix Georges Moustaki et le Coup de cœur de l’Académie Charles Cros en 2017. Surprenant d’inventivité, l’album met en musique treize titres dont une chanson cache-cache, tirés de romans ou de pièces de théâtres qui sont autant de surprises comme « Le garçon blessé » et « Dans tes bras » dont le dramaturge Gildas Milin lui a fait cadeau. Même emballement pour « Zozo Lala » – un texte de Roland Topor des plus délirants – et « Blumen im Topf » dont elle signe les paroles. « Cette chanson éponyme, c’est un peu le manifeste de l’album », confie-t-elle. Et ça promet : « Tchekhov, Ibsen, Cadiot, Bertold Brecht, Apollinaire… Ne me demande pas ce que j’ai dans la tête. Si tu ouvres un bouquin, tu me trouveras page 7 ».

Accompagnée de ses acolytes Maxime Kerzanet et Charly Marty, Léopoldine, jolie comme un cœur, nous offre un spectacle plein de fantaisie. Tous trois sont comédiens et ça se voit. Ils chantent à trois voix et s’accompagnent d’effets de guitare, de claviers-jouets ou de ukulélés, affublés de plumes d’indiens, de bretzel géant, de pompons multicolores et de maillots de bain. Puissance de la voix de la chanteuse qui pousse autant dans les aigus que dans les graves, grandeur des textes, ingéniosité de la mise en scène, la Colombine et ses deux compères savent nous embarquer dans des contrées insoupçonnées. Génial autant que drôle, Léopoldine HH est un groupe tout simplement épatant à découvrir de toute urgence. Amélie Meffre

Jusqu’au 29//07 à 15 heures, Théâtre de L’Arrache-Cœur.

 

À voir aussi :

Sang négrier : Jusqu’au 29/07 à 13h15, Théâtre Al Andalus. L’adaptation d’un texte de Laurent Gaudé, dans une mise en scène de Khadija El Mahdi. L’ancien commandant d’un navire négrier se raconte : sa plongée dans la folie lorsque cinq esclaves, échappés de la cale, sont traqués à mort dans le port de Saint-Malo. Une histoire terrifiante, un vibrant plaidoyer pour la dignité humaine. Dans une stupéfiante économie de moyens, un masque – deux bouts de chiffons et trois morceaux de bois, la formidable interprétation de Bruno Bernardin. Yonnel Liégeois

L’établi : Jusqu’au 29/07 à 12h50, Théâtre Présence Pasteur. L’adaptation à la scène de l’emblématique témoignage de Robert Linhart. L’histoire de ces étudiants, gauchistes et idéalistes qui, dans l’après Mai 68, se font embaucher en usine et « s’établissent » pour propager leur idéal révolutionnaire. Une épopée ouvrière narrée avec sincérité et conviction, plus une illustration linéaire qu’une mise en tension dramatique. Yonnel Liégeois

Le mémento de Jean Vilar : Jusqu’au 29/07 à 14h10, Théâtre du Petit Chien. Sous les traits d’Emmanuel Dechartre, dans une mise en scène de Jean-Claude Idée, l’ancien directeur du TNP de Chaillot et créateur du festival d’Avignon, se conte et raconte. Ses joies, ses bonheurs, ses déboires aussi…Une évocation toute de sobriété, et d’humanité, à partir du Mémento, journal intime comme de combat, le carnet de bord d’un artiste enraciné dans son temps, tiraillé entre son amour pour les comédiens et son ironie mordante envers les tutelles au pouvoir. Yonnel Liégeois

 

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Classé dans Festivals, La mêlée d'Amélie, Rideau rouge

Higelin 75, en héritage

Jacques Higelin s’en est allé le 6 avril, plongeant des milliers d’admirateurs dans une profonde tristesse. Généreux jusqu’au bout, il nous console avec Higelin 75, un dernier album tout simplement génial, sorti en 2016.

 

À l’image des grands artistes, tel Léonard Cohen et son magnifique « You Want It Darker » sorti quelques jours avant sa mort en 2016, Jacques Higelin nous avait livré la même année son dernier album du haut de ses 75 ans. D’où le titre, « Higelin 75 ». Un délicieux testament où tourbillonnent la tendresse, la rage, l’humour, l’amour, la rébellion, la liberté dans des embardées poétiques sans limite. Sa voix est belle, forte, savoureusement grave, pour nous tirer une révérence majestueuse au fil de douces mélodies mais aussi de rock endiablé comme son « Loco, Loco ». Une pépite du genre : « Je suis la loco/Et j’entre en gare/Casse-toi de mes quais/Toquard » ! La course folle de sa locomotive semble défier la mort en saluant les prouesses des chemins de fer. L’écouter en pleine bataille cheminote, ça regonfle.

Une dernière taffe de provoc

À l’heure de campagnes incessantes du « Fumer tue », on salue encore sa liberté de chanter son amour immodéré pour la clope : « En attendant qu’une infirmière/Du pavillon des incurables/Aussi rusée que désirable/Me pique, me perfore,/Me ponctionne, me perfuse ». En digne rebelle, il aspirait à être jusqu’à son dernier souffle un mauvais garçon. Et il nous l’entonne sur des airs de folk : « J’ai toujours rêvé d’être un pionnier/Un fier aventurier/Fou de chevauchées sauvages/Lonesome bad boy ».

« Cet album est l’album d’un mec de trente ans qui s’appelle Jacques Higelin », déclare avec justesse Daniel Auteuil. Le délicieux troubadour nous rappelle à chaque morceau sa passion de la vie, qu’il décompte en saisons jusqu’en secondes, sachant bien que la faucheuse n’est pas loin. Alors il lui adresse un long et sublime « À feu et à sang » : « Dans les tremblements de terre/S’évader du trou noir/Par la voie des lumières/Et s’envoyer en l’air/Dans un brouillard/D’étoiles ». Il brille encore pour un moment, le beau Jacquot ! Amélie Meffre

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Classé dans La mêlée d'Amélie, Musique et chanson

Van der Linden, la liberté qui dérange

Il est des artistes qui bousculent, tant ils interrogent nos consciences comme nos inconsciences. Anne Van der Linden en fait assurément partie. Elle s’expose jusqu’au 28 avril à la Galerie Corinne Bonnet. À ne pas manquer !

 

Avec « Zoo », la peintre Anne van der Linden expose, à la galerie Corinne

Totem, Co Avdl

Bonnet, un bestiaire tout à la fois étrange, déroutant et fascinant, mêlant encres de Chine et peintures. Pour exemple, son « Totem » nous montre une tête de cerf au regard doux, surmontée d’une femme nue impassible bien que prise entre ses bois, tandis qu’un oiseau la chevauche à l’envers. Qu’en penser ? Que c’est assurément beau dans la composition, où la verticalité et la rondeur s’accouplent à merveille dans des couleurs chaudes, surprenant dans le sens « La femme serait-elle irrémédiablement coincée entre deux mâles, fussent-ils d’une autre race ? », et il faut croire dérangeant. Message de l’artiste Anne Van der Linden, le 9 avril dernier, sur Facebook : « Le compte de la galerie Corinne Bonnet étant suspendu pour la 2e fois depuis le début de mon exposition Zoo du fait de photos censurées, je ne savais pas que mon travail était aussi dangereux!!!! ». Pour l’occasion, elle affiche son « Emboucaneuse » qui n’est

Nostalgie, Co Avdl

autre qu’une femme oiseau verte à la poitrine ferme, mangeant le cerveau d’un homme moustachu, nu mais en chaussettes.

Le puritanisme à l’assaut des réseaux

« Si elle a l’art de la provocation, elle l’appuie avec humour », explique la galeriste Corinne Bonnet. Qui doit contourner la censure sur Internet pour la promouvoir, en affichant une encre splendide, « Nostalgie ». Là, un singe souriant, cueillant des pommes, a la main posée sur la tête d’une jeune femme blottie contre lui, le regard vide. Ici encore, que penser de l’allégorie ? Cette femme serait-elle triste de s’être éloignée de sa condition animale ? Sans doute. En attendant, Corinne Bonnet légende l’œuvre d’un post nerveux : « La femme n’est pas à poil, le singe oui, gageons que cette image sera raccord avec la cravate de Zuckerberg et les standards de la

Le perchoir, Co Avdl

« Communauté » puisque les autres sont censurées. Sinon bye bye, la prochaine fois j’en prends pour un mois. Ça me fera des vacances (…) ».

Des aficionados tenaces

Mais si Anne Van der Linden fait souvent les frais d’une censure mal placée, elle peut compter sur des collectionneurs hors pairs comme ce couple, déjà doté d’une dizaine d’œuvres, venu acheter un nouveau tableau. « Modestes mais hyper cultivés », aux dires de Corinne Bonnet, ils ont chez eux une pièce consacrée à l’artiste. Un jour, alors que leurs petits-enfants débarquaient, ils se sont demandé s’ils devaient verrouiller le cabinet. Ils ont laissé les portes ouvertes et les mômes ont pu causer des toiles en toute liberté. Finalement, c’est sûrement ça la magie un brin explosive de la peintre : nous livrer ses visions sans explications comme un « Jardin des délices » à la Jérôme Bosch devant lesquelles petits et grands n’ont pas fini de rêver. Amélie Meffre

 À noter :

Le jeudi 19/04 à 20h, Anne Van der Linden invite le réalisateur Pascal Toussaint à projeter à la galerie Corinne Bonnet son film « Les intestins dionysiens d’Anne van der Linden » et une sélection de ses « Tablovidéos » réalisés en 2017 . Entrée libre

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Classé dans Cinéma, Expos, La mêlée d'Amélie

Marcher avec les Peaky Blinders !

Réalisée par Steven Knight, diffusée par la BBC et relayée par Arte, la série des Peaky Blinders  nous embarque dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres. À Birmingham, là où sévit la famille Shelby, sur les champs de courses et dans les usines. Une leçon d’histoire revisitée avec génie.

 

Commençons par les sombres héros. Le boss, Thomas Shelby, beau gosse s’il en est, mène la barque d’une main de fer. L’acteur irlandais Cilliam Murphy nous le livre irrésistible, même amoché. Helen McCrory se charge, elle, de camper pétante de classe, la tante, Polly Gray, née Shelby, qui veille aux grains. Pas comme le frère aîné, Arthur que Paul Anderson nous sert gaffeur et sacrément traumatisé, comme la plupart des rescapés des tranchées. Mais ici, même les planqués sont borderline, à l’image de Chester Campbell (Sam Neill), l’inspecteur en chef, en lien direct avec Churchill, haineux comme pas deux qui va finir boiteux. Quelques exemples de personnages joués par des acteurs hors pairs. Il faut dire qu’ils servent une œuvre sacrément bien bâtie.

 

Musique maestro !

On y entre par la grande porte dès le générique avec le rock qui claque de Nick Cave. Un de ceux qui nous donnent envie de marcher, sapés comme des lords, de concert avec les gangsters, seigneurs d’un territoire à la dérive. Impitoyables Peaky Blinders qui saignent à tout va les méchants comme les gentils. « Promène-toi un peu aux abords de la ville/ Sors des sentiers battus/ Là où le viaduc sort de l’ombre/ Comme un oiseau de malheur/ (…) Hey mec, tu sais/ Que tu ne rentreras jamais». On se retrouve très vite accroc à « Red Right Hand ( La main droite rouge)», morceau magistral comme beaucoup de ceux diffusés au fil des saisons. La brochette des musiciens qui ont musclé partitions et voix est large : Arctic Monkeys, PJ Harvey, White Stripes, Johnny Cash… Du rock sous toutes ses formes qui débarque au début du vingtième siècle : la preuve que l’anachronisme peut être du grand art, l’important étant l’énergie dégagée. Elle ne manquait pas à l’époque pour continuer à avancer après la première grande boucherie.

 

Les grandes saignées

On se laisse bercer par un « Wonderful life » mélodieux quand les ouvriers débrayent en écho aux révolutionnaires russes, contrecarrés par leurs nouveaux boss, les Peaky Blinders. Trop anars pour s’encombrer d’une nouvelle bible, même si un des petits derniers s’appelle Karl (la sister et son beau militant ont viré rouges). Ils sont quand même touchés par les Irlandais indépendantistes, d’autant que  le salaud de lieutenant Chester Campbell est au milieu. On marque la mesure sur « Gangster’s Paradise » du rappeur Coolio, alors que les carotides dégoulinent, que les flingues canardent et que les yeux se pochent. La série est violente comme l’époque. Le génie de Steven Knight et de son équipe est d’avoir imaginé des situations presque improbables dans une grande histoire bien réelle. Les Peaky Blinders qui effraient à Birmingham comme à Londres, trouvent racine chez les gitans. Leurs ancêtres planent dans la série comme le brouillard qui enveloppe les barques le long des quais. Et quand les roulottes sillonnent la campagne, ce n’est pas toujours bon signe.

 

Avec couronnes

Qui a osé dire que l’audiovisuel public était « la honte de la République » ? La série britannique a raflé trois Fipa d’or en 2014 : celui du meilleur acteur de série pour Cilliam Murphy, de la meilleure actrice pour Helen McCrory et de la meilleure musique pour Martin Phipps. Diffusée d’abord sur BBC Two, puis sur Arte, la fresque n’en finit pas de faire des adeptes qui attendent avec impatience une cinquième saison. « Peaky Blinders », c’est un peu comme le cochon, tout est bon : acteurs, scénario, musique, réalisation… L’œuvre a déjà de quoi nous alimenter avec 24 épisodes de 55 minutes chacun. Que vous la preniez dans l’ordre ou dans le désordre, elle vous rend addict. Amélie Meffre

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Classé dans Cinéma, La mêlée d'Amélie, Pages d'histoire

Jack Black, dans les bas-fonds américains

Dans Personne ne gagne, le bandit de grand chemin Thomas Callaghan, alias Jack Black, raconte sa vie d’errance entre braquages et prisons au tournant du XXe siècle aux États-Unis. Un témoignage hors pair !

 

 

Incroyable vie que celle de Thomas Callaghan (1871-1932), alias Jack Black ! Né dans le Missouri, orphelin de mère, il sera vite délaissé par son père et connaîtra très tôt la prison après de menus larcins. Une première expérience de la geôle, où on lui administre trente coups de fouet, le marquera à vie… « Mettez un jeune homme de l’âge que j’avais dans une prison telle qu’elles étaient à l’époque, et je vous garantis qu’il deviendra un criminel aussi vrai que la nuit suit le jour ou que le jour suit la nuit. » C’est là qu’il sera pris sous l’aile des Johnson, voleurs au grand cœur qui lui portent secours et lui enseignent les rudiments des braquages et des cambriolages. De rencontre en rencontre, Jack va parcourir l’Ouest américain jusqu’au Canada, se cachant dans les trains de marchandises, évoluant au milieu des « hobos » (vagabonds) et des « yeggs » (perceurs de coffres), s’évadant régulièrement des prisons pour mieux y retourner.

« Le cambrioleur professionnel n’aime pas les gros ronfleurs, il préfère les respirations douces et cadencées. » Dans Personne ne gagne, Jack Black décrit par le menu ses forfaits, ses frissons quand il passe sa main sous l’oreiller d’une victime endormie, sa minutie pour effacer toute trace, ses combines pour se refaire quand l’argent vient à manquer… Cette vie d’errance dans les bas-fonds américains où il se perd dans les fumeries d’opium, il la raconte dans les moindres détails, de même que les conditions de détention désastreuses quand les matons usaient de la camisole pour faire avouer les détenus. Ce témoignage invraisemblable, publié d’abord en feuilleton dans la presse, paraît en 1926 et connaît un énorme succès. Le hors-la-loi s’est alors rangé. Il est devenu écrivain, a bataillé contre les traitements inhumains infligés dans les prisons d’alors. Si son récit est fort bien mené, l’ex-taulard se révèle être un formidable conteur, il est exempt de toute leçon de morale.

Le concluant par un regard bien désabusé sur ces années d’aventures où régnait l’insouciance : « Que m’ont apporté tous ces cambriolages, braquages, vols en tous genres ? Sur les trente ans que j’ai passés dans ce monde souterrain, j’en ai écoulé quinze en taule. Mettons que j’ai palpé cinquante mille dollars pendant que j’étais en liberté. Ça fait environ neuf dollars par jour ». Amélie Meffre

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Les légendes de Jean Guidoni

En treize titres, Jean Guidoni nous livre ses « Légendes urbaines » où se côtoient l’orgueil blessé, les amours faciles, les doutes, le temps qui passe comme la rage de vivre. Un nouvel album plein de pépites, que le chanteur a offert en régal au public le 20 novembre à La Cigale. En prélude à une longue tournée nationale.

 

Après un beau voyage Paris-Milan en 2014, Jean Guidoni revient nous visiter. Cette fois, il déploie sa propre plume qu’il trempe dans des encres multiples pour nous livrer ses Légendes urbaines. Il le reconnaît, « écrire un nouvel album, j’en avais envie depuis longtemps, mais je n’osais pas encore coucher sur le papier les drôles d’idées qui me trottaient dans la tête… ». Il a bien fait de passer à l’acte. Son opus brille de mille vies comme autant de questions qui parcourent l’existence, comme autant de doutes qui la jalonnent. « Il vaut mieux quelquefois/Ne pas avoir le choix/Ne plus croire au destin/Ou s’en laver les mains », nous chante-t-il dans Visages, avant de danser et de se balancer « dans les salles d’attente des gares, des hôpitaux », « quand la nuit tombe sur les vies coupables/Sur les laissés-pour-compte/Les espoirs négligeables »

Ses morceaux sonnent comme des échos à sa carrière, qui a décollé en 1980 avec l’album Je marche dans les villes. L’artiste nous livre ses sentiments sur la vanité comme la violence de la vie qui passe et La patience du Diable qu’il faut avoir pour faire face. « Tu ne te reconnais plus/Ne dis pas c’est dommage/Ça ne servira à rien/Et rien ne change rien » : les envolées de La note bleue, comme de Dorothy qui contrebalance la haine, teintent subtilement un album où Jean Guidoni campe sa présence sur des textes comme des musiques subtiles, composées par Didier Pascalis. On l’attendait avec impatience sur scène, où il sait délivrer tous ses talents. Après moult concerts affichant complet et une belle tournée en province, il était de retour à Paris, à La Cigale le 20 novembre. Succès confirmé ! Si vous n’avez pas la patience d’attendre une nouvelle date pour rencontrer Jean Guidoni, dégustez dès maintenant ses Légendes urbaines sacrément fignolées, vous ne le regretterez pas. Amélie Meffre

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Classé dans La mêlée d'Amélie, Musique et chanson

Couty, un peintre dans son musée

Jean Couty magnifia les ouvriers des chantiers autant que les églises romanes et les villes du monde entier. Contemporain de Matisse et Picasso, le peintre lyonnais possède aujourd’hui son musée. Inauguré en mars 2017 sur l’Île Barbe, là où il vécut et travailla.

 

 

Ce qui frappe, en arrivant aux abords du musée dédié au peintre Jean Couty (1907-1991), qui a ouvert ses portes en mars 2017 ? L’enchantement des lieux d’abord, en ce 9e arrondissement de Lyon ! Nous sommes à l’Île Barbe, là où l’artiste et sa famille vécurent. La maison est là, l’intimité du peintre aussi. Ses toiles, sa palette, ses croquis, l’escalier en bois qui craque.

Dès la première salle du musée construit en face de la demeure familiale, on mesure tout le talent de l’artiste, ses approches plurielles, tant dans les traits que dans les sujets abordés. Une grande huile horizontale met en scène « Les hommes sur le chantier » avec leurs casques jaunes et verts, s’échinant à la tâche, à côté, une toile fait écho à Mai 68 avec des CRS massés face une rue en plein fracas. Un peu plus loin, un matador esquive un taureau pendant que c’est « La récréation » des petites filles dans une institution religieuse. Des fillettes en chapeau qui semblent tout droit sorties d’un tableau de Balthus.

La peinture de Jean Couty déploie une synthèse réussie de plusieurs influences. On y retrouve du Derain, du Cézanne ou du Braque, tandis qu’y pointe sa formation d’architecte auprès de Tony Garnier. Son sens de la composition excelle ainsi dans ses œuvres consacrées aux grands chantiers : ceux de La Défense, de la Part-Dieu ou du métro. Exposant à maintes reprises au Salon des peintres témoins de leur temps, dont il recevra le Grand Prix en 1975, il déclarera : « Le chantier représente toutes les activités de l’Homme avec ses techniques les plus avancées, mais, sous la conduite dans l’ascension des volumes, des couleurs, et dans la violence musicale de tous les bruits les plus insolites ».

Une ode aux bâtisseurs – ses ancêtres maçons n’y sont sûrement pas pour rien – que l’on retrouve dans une toile magistrale montrant des terrassiers, torses nus, armés de leur pioche, prenant une pause. Même chose avec les séries consacrées aux églises romanes ou aux cathédrales, animées par la ferveur religieuse de l’artiste. En 1959, raconte l’historien d’art Alain Vollerin (1), Jean Couty entreprend un tour de France pour étudier et peindre les joyaux de l’art roman. Il en ressort des huiles magnifiques révélant le génie architectural des lieux.

 

Si le peintre signe de très beaux paysages et portraits, il saisit comme nul autre le bouillonnement de la ville, les rues de Lyon la nuit, celles de New York ou d’Istambul mais aussi les ruelles marocaines. Grand voyageur, Jean Couty témoigne de la beauté de Jérusalem ou de Ceylan comme de la douleur des victimes d’un séisme au Liban.

Témoin de son temps, il signe « une peinture solide et flamboyante », comme le résume Lydia Harambourg, de l’Académie des Beaux Arts (2). Elle fut saluée de son vivant par les critiques, les galeristes et les musées (il expose dans les salons, aux côtés de Picasso ou de Matisse, au musée d’Art moderne), remporte des prix. Alors, comment expliquer qu’un si bon peintre soit aujourd’hui méconnu ? « C’est une situation courante dans l’histoire de l’art, les peintres sont connus de leur vivant et puis, à mesure qu’ils s’éloignent de la scène et de la vie, une autre génération prend la place », explique Lydia Harambourg. Grâce à son fils Charles-Olivier Couty et à sa femme Myriam, qui ont fait le pari un peu fou de lui consacrer un musée de toute beauté, son talent sort des oubliettes. Pour l’heure, quelque 150 œuvres de Jean Couty y sont exposées, d’autres y prendront place comme celles de jeunes artistes. Une initiative exceptionnelle pour un artiste qui ne l’est pas moins. Amélie Meffre

(1) Il signe le très beau catalogue « Un musée, un livre » (Éd. Mémoire des arts (40€).
(2) Auteure notamment de « Jean Couty » (Éd. Cercle d’Art, 20€).

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Ciao, signore Gatti !

Le 19 avril 2017 à 18h30, la Maison de la Parole Errante, sise à Montreuil (93), rend un ultime hommage à Armand Gatti. Âgé de 93 ans, le célèbre baroudeur et metteur en scène a tiré sa révérence le 6 avril après une vie pleine de combats et de créations. Maquisard, parachutiste, journaliste, dramaturge, cinéaste, écrivain, le bel insoumis nous manque déjà.

 

 

« Fils d’Auguste Rainier Gatti, éboueur-balayeur, et de Letizia Luzona, femme de ménage, immigrés italiens, Dante Gatti grandit entre le bidonville du Tonkin à Monaco et le quartier Saint-Joseph de Beausoleil, porté par le regard d’un père, militant anarchiste, […] transfigurant la moindre réalité d’apparence triviale en conte fantastique, […] et celui de sa mère l’incitant à investir le monde du langage, à se l’approprier afin de pouvoir échapper à la stricte reproduction d’un sort social tracé d’avance. » La notice biographique d’Armand Gatti rédigée par Gilda Bittoun pour le Maitron des anarchistes, le fameux dictionnaire du mouvement ouvrier et du mouvement social, commence fort. Normal, sa vie se conjugue par tous les temps, avec le A en toile de fond.

A comme Armand ! Ses parents l’avaient appelé Dante mais ce n’était pas assez français pour la mairie de Monaco en 1924. A comme Anarchie ! Une affaire de famille : outre l’engagement de son père, il confiait au micro de France Culture en 2010 que sur quatre de ses oncles piémontais, partis à Chicago, deux furent pendus parce qu’anarchistes. « Chez nous, dans ma famille, les armes sont les livres, les combats sont les mots, la révolution, c’est les mots ! ». A comme Aventure ! Celle de la résistance à l’adolescence quand on lui donnait du Don Quichotte puis du « Donqui », celle du journaliste engagé que certains lecteurs récalcitrants du Parisien tout juste « libéré » nommaient « l’ondoyant macaroni », celle encore du métier de dompteur qu’il apprend pour réaliser l’enquête « Envoyé spécial dans la cage aux fauves » qui lui vaut le prix Albert Londres en 1954. L’aventure, encore, comme grand reporter en Amérique latine, au Guatemala notamment, où il rencontre le futur Che Guevara…

A comme Art ! Armand Gatti fut poète, cinéaste, metteur en scène, écrivain, dramaturge. Le Crapaud-Buffle, sa première pièce montée en 1959 par Jean Vilar au Théâtre Récamier, la seconde salle du TNP, fait scandale. Transgressant les règles de l’écriture et de la mise en scène, elle est boudée par la critique. En décembre 1968, malgré la médiation d’André Malraux et dans une mise en scène de Gatti lui-même au T.N.P. de Chaillot, La passion du général Franco encore à l’heure des répétitions est interdite, retirée de l’affiche sur ordre du gouvernement français à la demande du gouvernement espagnol. Le théâtre qu’il porte, à travers plus de quarante textes (Le poisson noir, La vie imaginaire de l’éboueur Auguste G., Rosa Collective…), c’est celui de la Parole errante, selon l’image du « juif errant », confiera-t-il. La Parole errante, qui devient Centre international de création, ouvre ses portes en 1986 à Montreuil. Douze ans plus tard, missionnés par le ministère de la Culture, Armand Gatti et son équipe ouvrent la Maison de l’Arbre dans les anciens entrepôts du cinéaste Georges Méliès.

 

En mai 2016, le bail qui lie le conseil départemental de Seine-Saint-Denis à la Parole errante arrive à échéance, il n’est pas renouvelé dans les mêmes termes. Le risque qu’il soit fait table rase du travail de Gatti, du passé et du lieu, est important. Un collectif d’usagers (metteurs en scène, comédiens, libraires, écrivains, réalisateurs, musiciens, enseignants, éducateurs, militants) essaye d’imaginer un devenir pour le site. Il a écrit un projet nommé La Parole errante demain. Quoiqu’il advienne, laissons le dernier mot à son équipe : « De Gatti, Henri Michaux disait à leur première rencontre : « Depuis vingt ans parachutiste, mais d’où diable tombait-il ? ». La question reste ouverte. Gatti est à jamais dans l’espace utopique que ses mots ont déployé, celui où le communard Eugène Varlin croise Felipe l’Indien, où Rosa Luxembourg poursuit le dialogue avec les oiseaux de François d’Assise, où Antonio Gramsci fraternise avec Jean Cavaillès, Buenaventura Durruti avec Etty Hilsum, Auguste G. avec Nestor Makhno. Gatti, si on ne le sait déjà, on le saura bientôt, est l’un des plus grands poètes de notre temps et des autres ».

Armand Gatti, le rebelle aux racines italiennes, l’auteur de quelques cinquante pièces, s’en est donc allé. Une voix puissante s’est tue à jamais, passionnante et toujours passionnée. Faisant fi du temps qui ronronne à l’horloge du salon, laissant derrière elle le souvenir d’une vie aux moult rebondissements, créations et récits. Arrivederci l’ami, camarade Gatti ! Amélie Meffre

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Quand le théâtre fait son travail…

La scène, parfois, invite le spectateur à cogiter sur l’univers impitoyable de la finance ou de l’entreprise : ainsi, « Banque centrale » et « L’avaleur » à travers les interrogations d’un fou et les opérations de sape d’un trader de la City, « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » et « Soyez vous-mêmes » avec les tribulations de deux femmes en quête d’un emploi. Quatre créations théâtrales qui méritent le détour !

 

 

De l’univers impitoyable de la finance…

« Excusez-moi. Je viens du premier étage, je suis nouveau, je fais État depuis pas longtemps […] et très simplement, je voudrais savoir pourquoi je n’ai pas le droit d’emprunter à ma banque centrale ! ». Dans un hôpital psychiatrique, un fou raconte à son médecin les rouages monétaires à l’œuvre dans l’établissement. Paranoïa, hallucinations ? Que nenni. Le voilà juste témoin d’escroqueries, orchestrées au plus haut sommet de la société, de l’hôpital en l’occurrence. L’arnaque démarre avec les morceaux de sucre distribués aux malades en début de semaine. Ils sont une monnaie d’échange précieuse pour se payer tout un tas de choses, comme les cigarettes en prison, dont la valeur est fluctuante. Le lundi, lesdits morceaux ne valent pas grand chose, vu que tout le monde en a un paquet. Par contre, en milieu ou en fin de semaine, quand ils viennent à manquer, ils valent leur pesant d’or. C’est là que l’homme au carnet se pointe pour distribuer les prêts.

Le fou en a besoin de trois pour acheter une paire de chaussures ? L’homme au carnet lui en avance dix pour finir la semaine à l’aise, il devra juste lui en rembourser onze. Et l’emprunteur de se sentir floué, « c’est-à-dire que hier, tu m’as prêté les sucres que je t’ai donnés aujourd’hui ! », puis d’uriner sur les piles de morceaux de sucre amassés… Le fou explique alors au psy que, dans ces conditions, il préfère être l’État du premier étage. Là, il va être confronté à la Banque centrale et aux banques privées qui se comportent de plus en plus comme des brigands, bichonnés par l’Union européenne. Il va donc voir l’Europe, un étage au-dessus, où La règle du jeu, personnage à part entière, lui explique les règles monétaires. Seul et en pyjama sur la scène des Déchargeurs, Franck Chevallay joue tous les rôles : du banquier privé (il pince juste le col de sa veste pour l’incarner) à la pièce d’or de la république de Venise. Avec sa pièce Banque centrale, il réussit le tour de force de personnifier toutes les monnaies, réelles ou virtuelles, pour mieux nous expliquer en une heure l’histoire et les rouages du marché et ce, jusqu’à la crise des subprimes. « J’avais prêté de l’argent qui n’existait pas, pour acheter des maisons qui ne valaient rien, à des gens incapables de rembourser… », résume un financier. C’est clair comme de l’eau de roche !

 

Même limpidité avec L’avaleur  mis en scène par Robin Renucci, une adaptation de la pièce Other People’s Money  de l’américain Jerry Sterner. Là, on pénètre dans les relations viciées de la finance et de l’industrie. Incarnées d’un côté par Franck Kafaim, trader de la City de Londres, et de l’autre par la direction du Câble français de Cherbourg (CFC), le PDG, son assistante et le directeur. L’histoire, somme toute devenue banale, nous conte le combat que livre un prédateur sans vergogne pour dévorer une boîte florissante d’un autre âge. Face à ses attaques, les responsables du CFC qui ont su maintenir et faire fructifier l’activité de l’entreprise, vont faire appel à une avocate. On suit alors le match de boxe entre deux univers, celui de la City et celui d’une industrie traditionnelle, deux logiques financières et deux générations.

« C’est le contexte de la société dans laquelle nous sommes, le système dans lequel nous vivons dans nos pays, qui m’ont conduit naturellement vers cette pièce », explique Robin Renucci à la tête des Tréteaux de France. « Ils m’ont amené non pas à devoir exposer des raisons ou trouver des solutions, mais à chercher, en premier lieu, d’où vient le mal ». Créé dans le cadre d’un cycle consacré à la thématique du travail et de la richesse, L’avaleur met en scène un trader tellement cynique qu’il en devient jubilatoire. Affublé d’un faux ventre et d’une perruque à la Donald Trump, Xavier Gallais plante avec brio le personnage. Sorte de Bibendum dansant, il fait penser au Loup de Tex Avery, carnassier et séducteur, voire au démoniaque Joker de Batman. Si le spectacle, un brin resserré, aurait gagné en intensité, il reste efficace pour nous dépeindre la voracité comme l’absurdité des financiers et la duplicité des compagnons d’industrie. Amélie Meffre

 

 

…à l’univers impitoyable de l’entreprise

Elle est seule, face à son employeur ! Désemparée, apeurée, en quête de cet emploi salvateur, susceptible de lui redonner un peu goût à la vie… Petite fille, elle le déclarait innocemment à son institutrice : ce qu’elle veut faire plus tard ? Trouver un travail qui respecte ses compétences. Las, le temps a passé, le chômage a explosé, la finance s’est imposée, la précarité s’est banalisée, l’espoir s’est envolé ! Écrits et mis en scène par Anne Bourgeois, ces « Entretiens d’embauche et autres demandes excessives » explosent de sincérité sur les planches du Déjazet.  Sous couvert d’humour et de dérision, ils affichent quelques belles vérités sans avoir l’air d’y toucher. Derrière le rire, le tragique de l’existence perce à fleur de peau quand Pôle emploi signe son inefficacité, quand le recruteur affiche arrogance et phallocratie. Les entretiens se suivent et se ressemblent, « on vous écrira », en fin de journée fatigue et désespérance, peur du lendemain, sombre est l’à venir.

Seule en scène, Laurence Fabre se joue de tous les registres. Tantôt candide et frivole, espiègle ou rebelle, tantôt sombre et déprimée, impuissante et résignée, elle demeure toujours digne pourtant et fait face. Aux propositions sans intérêt, aux questions déplacées et racoleuses. À la voix off, interrogative et complice de Fabrice Drouelle, le chroniqueur de France Inter, la comédienne répond sans fard. Jusqu’à ce que son ras-le-bol se transforme en colère, saine et justifiée. D’une belle présence sur scène, elle mêle avec talent rire et réflexion, c’est rare et bon. D’où l’enjeu de le souligner quand le théâtre se révèle un étonnant support revendicatif, la prise de tête en moins… Comme notre société, le clown est peut-être malade, mais il n’est pas mort ce soir au Déjazet : allez-y donc voir !

 

Et c’est aussi à un entretien d’embauche que nous convie Côme de Bellescize, sur la scène du théâtre de Belleville ! Au siège d’une fabrique de javel, une directrice des relations humaines, aveugle, reçoit une jeune postulante. À qui elle conseille avec insistance, à l’unisson de tous les spécialistes lors de semblable rendez-vous, surtout « Soyez vous-mêmes »… Une injonction martelée du début à la fin de la pièce, jusqu’au dénouement final que nous nous garderons bien de dévoiler. Un entretien d’embauche fort classique dans ses prémisses, qui vire subtilement et progressivement en un diabolique dialogue mystico-philosophique où la raison semble laisser libre cours au fanatisme le plus débridé. Comme il n’y a pas de vrai bonheur sans cette javel qui sauve des bactéries et des impuretés, « notre métier, c’est de mettre de la javel dans le cœur des hommes », affirme donc la DRH avec force conviction. Sur l’injonction de sa future patronne, il s’agit alors pour la postulante de se délivrer de tous ces poisons, personnels-familiaux-professionnels, qui polluent son existence et risquent de nuire à son embauche.

Fantastique, magistral : la puissance des mots est encore trop faible pour qualifier le jeu des deux comédiennes, Eléonore Joncquez et Fannie Outeiro, dans ce nouvel et époustouflant huis-clos du « maître et de l’esclave » ! L’excès, la démesure des exigences de la directrice du recrutement confinent à l’imposture, à l’aveuglement, voire à la paranoïa. Entre humour affiché et révolte étouffée, comique des situations et outrances verbales, le dialogue glisse en effet progressivement du monde de l’entreprise à l’univers impitoyable de nos sociétés contemporaines où la quête de soi-même incite à devenir « le produit que l’on doit vendre ». Sous couvert d’une fable moderne à l’esprit totalement déjanté, affleure la vérité du questionnement. « Peut-on véritablement être soi-même dans le cadre professionnel lorsqu’on est jugé, jaugé, noté ? », s’interroge l’auteur et metteur en scène, « lorsqu’une institution vous embauche, vous paye, vous évalue, peut vous renvoyer ? ». Le dénouement, aussi inattendu qu’improbable, suggère des pistes de réponse, au spectateur de les découvrir ! Yonnel Liégeois

 

À voir encore :

  • Un démocrate, texte et mise en scène de Julie Timmerman : le 24/03 au Carré Sam à Boulogne-sur-Mer et les 20-21/04 au Théâtre des 2 Rives de Charenton-le-Pont. L’histoire authentique de l’américain Edward Bernays, le neveu de Freud, qui inventa au siècle dernier la propagande et la manipulation. De la Tobacco Company à Colin Powell et les armes de destruction massive de l’Irak… Du théâtre documentaire de belle facture, une totale réussite.
  • Fellag dans Bled Runner, mise en scène de Marianne Epin : jusqu’au 09/04 au Théâtre du Rond-Point. Le comique algérien revisite son enfance et sa jeunesse, et tous ses précédents spectacles depuis Djurdjurassique Bled, pour nous offrir une peinture au vitriol de son pays natal. De l’humour corrosif…
  • Festival Singulis, quatre « seuls en scène » proposés par les artistes de la troupe de la Comédie Française : jusqu’au 30/04 au Studio-Théâtre. Après l’original « Bruiteur » de Christine Montalbetti avec Pierre Louis-Calixte et « L’envers du music-hall » d’après Colette avec Danièle Lebrun, « Au pays des mensonges » d’Etgar Keret avec Noam Morgensztern (du 29/03 au 09/04) et « L’événement » d’Annie Ernaux avec Françoise Gillard (du 19 au 30/04). Y.L.

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Crime au féminin : présumée coupable !

Sorcière, empoisonneuse, infanticide, pétroleuse, traîtresse ? Jusqu’au 27/03, en l’Hôtel de Soubise à Paris, les Archives nationales déclinent avec « Présumées coupables » les stéréotypes qui collent aux basques des femmes depuis plus de cinq siècles. À travers plus de 320 procès-verbaux d’interrogatoires, une exposition édifiante !

 

 

Les Archives nationales nous convient à une plongée dans les procès intentés aux femmes au cours des siècles. Sous cloche, de grands registres où s’étalent les procès-verbaux d’interrogatoires, les lettres de rémission dont des fragments sont retranscrits sur écran, tandis que des estampes, des photos ou des extraits de films s’étalent sur les murs. Ainsi, coupable1l’exposition « Présumées coupables » confronte les archives judiciaires aux représentations de la femme dangereuse, suivant différentes séquences.

La première séquence consacrée à la sorcière, la plus conséquente, nous donne un aperçu des dizaines de milliers de procès qui se déroulèrent entre le XVe et le XVIIIe siècle. Parfait bouc émissaire, la sorcière sert alors à expliquer les épidémies, les morts mystérieuses, les violents orages ou la stérilité d’un couple… En suivant la procédure inquisitoire – plainte, interrogatoire, torture, mise à mort –, on mesure la violence inouïe qui se déchaîne alors sur la femme. Au cœur de ces procès, pointe la peur de sa sexualité débridée. Quand elle n’est plus sorcière chevauchant un balai et forniquant avec le diable, elle devient empoisonneuse. Et l’exposition de mettre en avant les figures de Violette Nozière ou de Marie Besnard. La femme n’est plus seulement lubrique, elle se fait sournoise.

Autre stéréotype, décliné dans l’exposition : l’infanticide. Là, on suit la détresse et la solitude de ces femmes qui tuent leurs bébés après avoir été abandonnées par leurs amants ou abusées par leurs proches. Au XVIe et au XVIIe siècle, elles sont condamnées le plus souvent à la peine de mort, et un édit de 1556 oblige les femmes non mariées qui se retrouvent enceintes à déclarer leur grossesse auprès des autorités. Vient ensuite la figure de la pétroleuse, incarnée par les communardes soupçonnées d’avoir incendié Paris. Lors de leurs coupable2procès, comme le souligne l’exposition, « elles sont aussi interrogées – et peut-être plus encore – sur leur moralité, leur famille, leur consommation d’alcool et leurs rapports aux hommes ». La femme se devant d’être exemplaire, on ne lui pardonne rien et on l’humilie en place publique à l’image des tondues à la Libération.

En partant des archives judiciaires, l’exposition « Présumées coupables »  a le mérite de mettre en lumière la persistance des préjugés sexistes qui se déchaînent envers les suspectes. Forcément coupables… Amélie Meffre

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Jack London, témoin de son temps

En 1916, mourrait à 40 ans Jack London, au terme d’une courte vie remplie de mille aventures et d’une cinquantaine de récits. Pour ce centenaire, l’auteur de « Martin Eden » entre dans la Pléiade. Retour sur un écrivain prolifique et révolté.

 

 

« Ce qu’il raconte a toujours eu plus ou moins les couleurs de la fiction et se présente donc, au fond, non pas comme la copie de sa vie, mais comme celle d’un roman », écrit dans sa préface Philippe Jaworski, qui a dirigé la publication des deux tomes des écrits de Jack London dans la Pléiade. Assurément, l’écrivain américain a su construire son mythe pour mieux se vendre.

Avec « Le Fils du loup » sorti en 1900, il commence à connaître le succès, surnommé alors « le Kipling du froid ». Comme le souligne Bernard Fauconnier, dans sa biographie sortie en 2014, « il est célèbre, ou sur le point de le devenir. Il lui reste à peaufiner son personnage, à devenir, sinon une légende, du moins une marque identifiable ». Ainsi, dans une courte autobiographie, il se met en scène sous les traits d’un baroudeur intrépide, s’inventant un père, aventurier de l’Ouest (ce qui ne fut le cas ni de son géniteur, ni de son père adoptif) et taisant ses années de labeur dans les usines. Il n’empêche, même s’il force london1le trait, Jack London eut une vie incroyable : livreur de journaux, bête de somme dans les usines, pilleur d’huîtres, vagabond, chasseur de phoques sur la mer du Japon, boxeur, chercheur d’or en Alaska, grand reporter, tribun socialiste…

De cette existence aux mille péripéties, il va puiser un matériau incroyable pour nourrir une multitude de récits, où il ne cesse de dénoncer l’exploitation des plus faibles, à commencer par celle des enfants qui, comme lui, ont dû trimer dans les usines. « Je venais à peine d’avoir quinze ans, je travaillais dans une fabrique de conserves. (…) Il m’arrivait de travailler jusqu’à dix-huit et vingt heures d’affilée. Une fois, je suis resté rivé à ma machine trente-six heures consécutives », raconte-t-il dans « John Barleycorn », l’un de ses livres autobiographiques. Dans la nouvelle « L’Apostat », il nous décrit encore la vie terrible de Johnny qui se tue à la tâche depuis l’âge de 7 ans pour nourrir sa famille, avant de s’enfuir à l’adolescence. « De travailleur modèle, il était devenu une machine modèle.»

 

Parce que la misère ne se limite pas aux enceintes des usines, Jack London va la décrire tous azimuts. « La faim, dont il sentait les palpitations au creux de son estomac, lui donnait la nausée. Son malheur le submergea et ses yeux s’embuèrent d’une humidité inhabituelle ». Dans « Un bon bifteck », il nous dépeint ainsi l’extrême dénuement du vieux boxeur Tom King qui continue à monter sur le ring en espérant  empocher quelques dollars pour payer ses dettes. Dans « Le Peuple de l’Abîme », c’est en reporter qu’il se mêle aux bas-fonds londoniens pour mieux dénoncer les ravages du capitalisme industriel qui jette à la rue nombre de familles. Et de nous peindre les abords des baraquements de l’Armée du Salut : « Il y avait là une foule bigarrée de malheureux à l’air abattu qui avaient passé la nuit sous la pluie. Voir tant de misère ! Et tant de miséreux ! Des vieux, des jeunes, de toutes sortes, et des gamins par-dessus le marché, toutes sortes de gamins ». Il poursuit par cet effroyable  constat : « Et on se souviendra que l’Angleterre ne traverse pas des temps london4difficiles. Le pays ne vit rien que de très ordinaire, et les temps ne sont ni faciles ni difficiles ».

Jack London, de par son expérience et ses lectures, dénonce sans relâche le scandale de l’exploitation, de la misère ou du chômage comme dans « Le Peuple de l’Abîme », « Le Trimard » et nombre de ses nouvelles. Comme le résume Philippe Jaworski, « la colère de London devant les dégâts humains du capitalisme américain éclate partout dans son œuvre ». Et dans son engagement, l’écrivain est un socialiste convaincu ! Quand Jacob Coxey décide d’organiser une grande marche sur Washington pour protester contre la misère et le chômage qui ravagent l’Amérique dans les années 1893-1894, il sera de la partie, alors qu’il a 18 ans. Il abandonnera la marche et passera de longs jours en prison pour vagabondage. Là encore, cette expérience nourrira en partie un de ses derniers récits, « Le vagabond des étoiles ». Même si son livre va bien au-delà d’une dénonciation de la prison, il reste un puissant plaidoyer contre la peine de mort et la torture par camisole. Peu après sa parution, le livre sera d’ailleurs interdit dans les prisons américaines.

 

Influencé par ses nombreuses lectures – Marx et son « Manifeste du parti communiste » mais aussi Proudhon, Saint-Simon ou Fourier – et par les discours déclamés en place publique par les « profeshs », sorte de clochards instruits qui fustigent les injustices sociales, il va adhérer en 1896 au Socialist Labor Party et au Socialist Patry of America en 1901, dont il sera l’un des candidats. Alors que l’écrivain connaît déjà le succès, il multiplie en 1905 les conférences et collecte des fonds pour la révolution russe qui commence à gronder. « La guerre des classes », un recueil de ses articles politiques, paraît la même année. « Il a mis au point un discours bien rodé, qu’il appelle « Révolution », rapporte  Bernard Fauconnier. « Le radicalisme de ses propos est extrême : il faut dépouiller les possédants, détruire les gouvernements à leur solde, les envoyer travailler à l’usine ou aux champs ». Jack London donne ses conférences jusque dans les universités prestigieuses de Harvard, de Yale ou de New York pour dénoncer la famine qui sévit à Chicago ou l’esclavage des enfants. On retrouve sa verve dans celle d’Ernest Everhard, le révolutionnaire du « Talon de fer » qui s’adresse aux nantis : « Je vous ai démontré mathématiquement la chute inévitable du système capitaliste. Quand tous les pays se retrouveront avec un surplus invendable sur les bras, le système s’écroulera de lui-même sous le poids de cette accumulation de profits qu’il a londonérigée ». Dans ce roman noir, sorte de « 1984 » d’Orwell, London semble visionnaire quand il décrit l’avènement de régimes totalitaires qui se mettront en place quelques années plus tard…

Si l’écrivain bataille pour l’avènement d’une société plus juste, ses convictions socialistes se mélangent non sans contradiction avec le darwinisme social d’Herbert Spencer, un penseur alors très influent en Amérique, pour qui la sélection naturelle s’étend au champ social. Autre dissonance, Jack London est ouvertement raciste contre les Mexicains, les Asiatiques ou les Noirs. Ce qui lui valut quelques attaques lors d’une réunion du parti socialiste d’Oakland, après qu’il eut déclaré « je suis Blanc d’abord, socialiste ensuite ». Comme l’explique Bernard Fauconnier, sa pensée socialiste « n’est pas exempte des préjugés de son temps ni du racisme fondamental à partir duquel s’est construite la société américaine des origines, entre le génocide des indiens et l’esclavage des Noirs ». Et pourtant, nombres de ses écrits critiquent l’impérialisme blanc et donnent la parole aux autochtones que les Blancs pillent.

 

Quoiqu’il en soit, Jack London s’impose comme un grand écrivain. S’il décide de le devenir, grâce notamment à sa mère qui l’invite à envoyer un texte pour un concours de nouvelles qu’il remporte, c’est pour arrêter de s’échiner dans des boulots éreintants et mal payés. L’autodidacte qui a dévoré dès son jeune âge Melville, Gorki, Stevenson, Conrad ou Kipling, va s’imposer une discipline de fer pour vivre de sa plume : mille mots par jour, six jours par semaine, sur terre comme sur mer. Et le premier jet correspond presque toujours au texte publié. D’où une production hors du commun : une cinquantaine d’œuvres en quinze ans ! Philippe Jaworski nous rapporte le conseil qu’il donnait aux jeunes écrivains, qui résume sa détermination : « Ne flânez pas à la recherche de l’inspiration, lancez-vous à sa poursuite avec une massue, et si vous ne l’attrapez pas, vous attraperez néanmoins quelque chose qui y ressemble fort (…) TRAVAILLEZ tout le temps ».

Ce forçat de la plume nous laisse une œuvre dense et incroyablement variée. Dont une grande partie s’étale aujourd’hui sur papier bible avec moult illustrations. Amélie Meffre

 

À lire aussi :

– « Jack London » par Bernard Fauconnier.

– « Martin Eden » de Jack London, traduction de Philippe Jaworski.

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Edwy Plenel, au fil du Maitron

Edwy Plenel, le patron de Mediapart, nous invite à un « Voyage en terres d’espoir », nouvellement paru aux Éditions de l’Atelier. À la découverte des obscurs et des rebelles qui se nichent dans le Maitron, cet extraordinaire dictionnaire des militants. Un bel hommage à butiner.

 

 

Promenons-nous dans le « Maitron », dans cette incroyable forêt rassemblant quelque 168 000 biographies de militants du mouvement ouvrier et social qui ont résisté aux loups, de 1789 à 1968 ! « Sa lecture devrait être déclarée d’intérêt public tant elle rappelle aux gouvernants, d’où qu’ils proviennent, que les conquêtes républicaines dont ils aiment parfois se parer, ne seraient jamais advenues sans la mobilisation du peuple », souligne Edwy Plenel dans son « Voyage en terres d’espoir ». Il commence par évoquer la genèse de cette œuvre monumentale, lancée par l’historien Jean Maitron au milieu des années 1950, dont le premier volume paraît en 1964. Aujourd’hui, le dictionnaire se décline en 79 volumes, rédigés maitronpar plus de 1450 auteurs. Les sentiers sont multiples pour y pénétrer. Le journaliste, et directeur du site Mediapart, nous propose les siens, vagabondant d’une notice à l’autre, de réflexions en digressions.

La balade débute avec Alphonse Baudin dont une plaque, dans le 12ème arrondissement de Paris à quelques pas des locaux de Mediapart, rappelle qu’il fut assassiné le 3 décembre 1851 « en défendant la Loi et la République ». Ses cendres, depuis le 4 août 1889 à l’occasion de la célébration du centenaire de la révolution Française, reposent au Panthéon. Sa biographie, ici reproduite, nous en dit plus sur ce député montagnard, médecin des pauvres, qui fut assassiné sur une barricade du faubourg Saint-Antoine, victime du coup d’État du futur empereur Napoléon III. De là, on rend visite au journaliste républicain Charles Delescluze qui lance en 1868 une souscription nationale pour ériger un monument à Baudin. Il mourra trois ans plus tard, tué, lui aussi sur une barricade en 1871 par les Versaillais.

On bifurque ensuite vers Clamecy dans la Nièvre, patrie de Romain Rolland et Claude Tillier, pour faire connaissance avec les résistants au coup d’état de 1851. Eugène Millelot, l’un deux, participa à l’insurrection populaire des 5 et 7 décembre et fut envoyé à Cayenne. Les chemins nivernais nous mènent enfin à Sardy-lès-Epiry dans la famille de Jean Maitron. On salue le père, Marius, directeur d’école et syndicaliste, qui créa une coopérative d’épicerie. Puis le grand-père, Simon, soldat bottier qui s’exila en Suisse pour ne pas servir les Versaillais… On visite au passage les bûcherons du Conference de presse de Mediapartcoin, tel Jules Bornet qui fonda leur fédération nationale, affiliée à la CGT, en 1902.

Et la promenade se poursuit ainsi de fil en aiguille ! Nous faisant découvrir d’illustres inconnus ou des figures reconnues qui tous, dans des époques et des milieux les plus variés, se sont engagés. Une centaine de personnes qu’Edwy Plenel nous présente au fil des pages de son original et passionnant « Voyage en terres d’espoir ». Il nous est ainsi permis de « retrouver le possible de l’histoire, un passé non advenu, plein d’à présent ». Un bien bel hommage au Maitron dont le tome 12, qui clôture la période 1940-1968, vient de paraître. Un joli « voyage » riche en découvertes, un beau livre à s’offrir ou à offrir en prélude aux festivités de Noël ! Amélie Meffre

L’événement sera salué par une soirée à la Maison des Métallos le 28/11 et un colloque international sur deux jours ((le 6/12 au Centre Pouchet, le 7/12 à l’Hôtel de Ville de Paris).

 

Jean Maitron, une grande figure des Lettres

Il y eut hier le Gaffiot et le Bailly pour les amoureux du latin et du grec, le Larousse pour les passionnés de la langue française, le Littré pour les obsédés maitron2du mot, plus tard le Robert d’Alain Rey et le Corvin pour les enflammés du spectacle vivant… Depuis 1964, il y a aussi le Maitron, le « Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français » !

Mieux qu’un pic ou qu’un roc, la somme incontournable pour tous les aventuriers de la vie sociale et militante… Qui, sous la direction de l’historien Claude Pennetier depuis la disparition de son créateur en 1987, prend le nom de « Dictionnaire biographique, Mouvement ouvrier, Mouvement social » pour couvrir la période de 1940 à mai 1968. Une œuvre de longue haleine qui, au fil du temps, s’est ouverte aux métiers (gaziers-électriciens, cheminots…), à l’international (Japon, Allemagne…).

Un destin incroyable pour le gamin du Nivernais, né en 1910 dans un petit village d’à peine 450 habitants, Sardy-lès-Epiry près de Corbigny… Fils d’instituteurs, Jean Maitron est à bonne école : militante, syndicale, communiste ! Des chemins qu’il foulera sa vie durant, rompant toutefois définitivement avec le PCF en 1939 pour respirer des airs plus libertaires. Docteur es lettres, professeur à la Sorbonne, Jean Maitron fonde en 1966 le Centre d’histoire du syndicalisme qui devient en 2000 le Centre d’histoire sociale du XXème siècle, une unité mixte de recherche de l’université Paris1 et du CNRS. maitron1Sa principale originalité, dès sa création ? Inclure à son conseil d’administration des représentants de confédérations syndicales afin d’écrire une histoire qui s’enrichisse du militantisme.

Fort du soutien de Camille-Ernest Labrousse et de Pierre Renouvin, maîtres incontestés de la discipline dans les années 50, l’historien se révèle authentique pionnier, le premier à faire entrer l’histoire ouvrière dans l’ère de la recherche historique officielle, universitaire et livresque. Son grand œuvre ? « Le Maitron » bien sûr, une appellation passée dans le langage courant, décliné en 79 volumes dont 34 de son vivant ! Sans oublier ses travaux sur l’anarchisme et le courant libertaire. « L’histoire que donne à voir le « Maitron », nous laissant libres de la raconter et de la commenter, n’est donc qu’un moment de cet affrontement sans âge entre opprimés et oppresseurs, dominés et dominants, exploités et exploiteurs, maitron3travailleurs et profiteurs, colonisés et colonisateurs », souligne Edwy Plenel dans son avant-propos à « Voyage en terres d’espoir ».

Jean Maitron ? Un intellectuel de haute stature, une incontestable grande figure citoyenne et républicaine, un infatigable chercheur qui fait honneur à la recherche universitaire et scientifique française, bien mal en point de nos jours. Créé en 1996, le jury du Prix Maitron, composé pour moitié d’universitaires et de syndicalistes, récompense chaque année un mémoire de master pour la qualité de sa recherche. Yonnel Liégeois

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L’Algérie, entre deux chaises

Appelé en Algérie en 1960, Marcel Yanelli a tenu des carnets durant quatorze mois où il livre ses doutes de jeune communiste et son quotidien, entre longue attente et tristes opérations. Un témoignage rare pour lever un peu plus le voile sur une guerre taboue. Avec, en éclairage sur les dernières décennies, l’originale « Chaise » de Marwane el Massini.

 

J’ai mal à l’Algérie…

Débarqué le 22 février 1960 en Algérie, Marcel Yanelli est vite plongé dans l’horreur d’une guerre qui ne dit pas son nom. Le 6 mars, le voilà confronté aux tortures et aux pillages des villages, effrayé par le consentement de ces jeunes Français à commettre de tels actes. « Les Algériens pardonneront-ils un jour ? Pourquoi tant de sang ? Un irresponsable a parlé de finir la guerre en tuant tout… ». Chaque jour ou presque, durant quatorze mois, Marcel a couché ses impressions dans des carnets qu’il a finalement décidé de publier tels quels. Pour témoigner et avouer « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans. Carnets d’un appelé, 1960-1961 », pour sortir sa génération du « silence de la honte ». Bien que jeune communiste (il sera animateur du P.C.F. en Côte-d’Or et en Bourgogne durant vingt-cinq ans), opposé à la guerre, il n’a pas choisi de déserter mais de se retrouver au milieu des appelés pour faire son « travail de militant de la paix en Algérie ».

Marcel Yanelli raconte au jour le jour « sa » guerre d’Algérie, le sadisme qui se déploie sans limite, orchestré par une hiérarchie militaire qui a alors tous les pouvoirs. Le 17 novembre 1961, « à l’aube, nous envahissons les tentes des nomades. Des hommes réussissent à se sauver, mais huit en tout sont pris. Les femmes yanellirassemblées, tentes fouillées, brûlées, des troupeaux entiers sont emmenés. Je ne prends rien. […], j’ai mal de tremper là-dedans ». Il dit encore son désarroi devant les actes commis par ses camarades de chambrée qu’il tente de raisonner après les rapines effectuées lors des raids. « Les gars dans la piaule se montrent leurs trophées : du tissu, des colliers, du café, etc. C’est du vol ! ». Ou après des viols, parfois encouragés par les supérieurs…

On suit le quotidien de Marcel. Ponctué par les nombreuses lettres échangées avec sa famille, ses copains et Simone, son premier amour. On découvre ses réflexions après la lecture de Georges Politzer, Dimitrov ou Cocteau, avec l’impatience de la jeunesse qui voudrait avoir déjà tout dévoré. Au fil des pages, on suit ses longs jours d’attente et les opérations où la violence se déchaîne. Pointe souvent le tourment du jeune appelé face à la détresse des femmes et des enfants, à la torture des prisonniers qu’il compare à des résistants, à l’image des maquisards français quelques années plus tôt. Un jeune appelé qui culpabilise aussi quand il est exempté pour raison de santé avec la peur de passer pour un tire-au-flanc, nageant en pleine confusion. « Même si cette guerre va contre mes idées, il m’a coûté de participer et de ne pas participer à cette guerre ».

Au final, « J’ai mal à l’Algérie de mes vingt ans » est un témoignage rare. Un document qui nous plonge au cœur d’une guerre qui aura traumatisé nombre de jeunes Français, longtemps restés silencieux, et qui n’en finit pas de ressurgir. Amélie Meffre

 

… toujours assis sur ma chaise !

Trois décennies après la fin du conflit algérien, assis sur sa « Chaise », un vieil homme soliloque au pied de son immeuble dans la banlieue algéroise. Il en a vu, il en a connu des événements plus ou moins héroïques, ou tragiques, lui l’ancien des maquis… Qui en a tiré, professeur à la retraite, une originale philosophie personnelle au fil des soubresauts de son existence et de ses lectures, qu’il distille à l’envie. « Ammi Ali, comme tout le monde l’appelait et que j’appellerai également le cheikh ou le combattant, était la-chaiseaimé et respecté de tous. Depuis bien des années, je le rencontrais presque chaque matin, sinon le soir, en revenant du travail ». Jusqu’à ce sinistre jour où seule sa tête, tranchée, occupe la place, « posée sur la chaise cassée ».

« Sur la chaise, chroniques d’un quartier d’Alger au mitan des années 90 », surgies de la plume acerbe de Marwane el Massini, se présente comme un original témoignage sur l’Algérie d’aujourd’hui. Mêlant l’humour à l’ironie, se remémorant les grandes dates constitutives du pays jusqu’à cette décennie sanglante avec la montée de l’intégrisme que le pouvoir en place aura favorisé d’une certaine manière. Par clientélisme, par facilité, par confiscation des richesses de l’État au profit d’une classe de nantis…

Un témoignage fort, sans langue de bois, des leçons d’histoire et d’espoir pour un peuple qui aspire toujours à prendre son avenir en main. Yonnel Liégeois

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Rouen, de l’art en barre

Dans le cadre du festival « Normandie impressionniste », la ville de Rouen a inauguré le 3 juillet une vingtaine de fresques monumentales dans trois quartiers de la ville. Venus d’Argentine, de Pologne ou de l’Aveyron, 18 artistes ont investi façades, barres et hangars. Pour une superbe expo à ciel ouvert, conçue pour durer.

 

En sillonnant Rouen cet été, vous croiserez un calamar géant, des joueurs de foot portant horloge et bateau sur la tête ou un danseur de hip-hop en mouvement, trônant majestueux sur les hangars des quais de Seine, les barres du quartier des Sapins ou les bâtiments du centre-ville. Pour la troisième édition de « Rouen impressionnée », la ville n’a pas lésiné. Elle a chargé Olivier Landes, urbaniste et fin connaisseur de Street Art, de repérer les lieux et de rouen2trouver les artistes les mieux à même de les investir. Pas uniquement pour embellir les murs de la ville, mais pour évoquer des réalités urbaines et sociales.

Ainsi, sur les hauteurs de Rouen, dans le quartier des Sapins, injustement réputé mal famé, des réunions avec les habitants, petits et grands, ont permis de mieux cerner leur quotidien. Au cœur de ces barres, à deux pas de la forêt, il n’est pas rare de croiser des hérissons, des sangliers et des renards ! Rien d’incongru donc à ce que la fresque du Brésilien Ramon Martins sur l’immeuble Norwich nous montre une femme pensive en boubou coloré, tenant un renard par le col… Une œuvre splendide qui dit la diversité des lieux. Un peu plus loin, on rouen1croisera encore un sanglier multicolore peint par l’Aveyronnais Bault, ou une vache entourée de deux jeunes filles, imaginée par le Polonais Sainer. Grâce au parcours imaginé par la mairie, Rouennais et touristes viendront voir du beau sur les façades des barres. Ces dernières se distingueront enfin et pour longtemps. Les peintures sont suffisamment solides pour tenir le coup une dizaine d’années. À voir ces sept œuvres magistrales, on se dit que nombre d’édiles banlieusards seraient bien inspirés de mener pareil chantier.

En revenant au centre-ville, ne loupez pas « L’apparition » de Gaspard Lieb, un artiste de la ville qui a fait surgir un danseur en noir et blanc sur le mur du Conservatoire et surtout rouen4l’extraordinaire fresque du Polonais Robert Proch à l’arrière du cinéma Omnia. Là, l’artiste a respecté le rouge brique du bâtiment latéral pour le faire évoluer vers le bleu du ciel. Il a su mettre à profit les moindres recoins de la façade, comme les ventilos, pour y glisser des visages à la Bacon. C’est tout bonnement époustouflant !

Poussez ensuite sur les quais de Seine et plantez-vous devant le hangar 23 où l’Allemand Satone a opté pour une abstraction chatoyante pour dire la circulation alentour, quand des rouen3dizaines de milliers de voitures empruntent le pont Flaubert chaque jour. Remontez enfin pour admirer le calamar géant qui s’étale sur les 400 m2 du hangar 11, imaginé par le Français Brusk. Attardez-vous devant l’œuvre faite entièrement à la bombe qui évoque la mer, Nuit debout et dissimule messages d’amitié et d’antipathie, comme le « Fuck Sarko » en beau lettrage bleu… Amélie Meffre

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Avignon, un théâtre tout-terrain

A l’ouverture de la 70ème édition du Festival d’Avignon qui se déroule du 6 au 24 juillet, s’affichent, parmi le bon millier de spectacles du Off, deux pièces de Ricardo Montserrat mises en scène par Christophe Moyer. « Qui commande ici ? » évoque les clients et salariés de La Redoute, « Chantiers interdits » nous plonge dans le quotidien d’un travailleur détaché polonais.

 

 

« Qu’est-ce que c’est ? Le Catalogue de La Redoute ! » Le 22 avril, Travail et Culture organisait son Cabaret de l’union à la Manufacture de Roubaix avec la représentation de la pièce de Ricardo Montserrat « Qui commande ici ? ». Au milieu des grands métiers à tisser et des bobines multicolores, la scène était royale pour découvrir le spectacle consacré à La Redoute.

Mise en scène par Christophe Moyer, Laurence Besson campait devant une centaine de personnes une Shéhérazade pleine d’allant, incarnant le catalogue, les clients et les salariés. La pièce évoque tour à tour les désirs, les audaces voire les peurs des acheteurs comme cette cliente qui se plaint d’avoir chopé la gale via des draps commandés à La Redoute. De là, on fera un saut en Inde où s’échinent les petites mains pour les fabriquer qui n’en rêvent pas moins de liberté. Idem sur Roubaix où les employées reçoivent commandes et

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

remontrances, poussent des chariots à longueur de journée. La force de la pièce ? Nous faire naviguer de l’émotion au rire autour d’un catalogue qui parle à tout un chacun.

« Le catalogue, ça permet de faire le lien entre des gens très différents. Des habitants de Corbigny dans la Nièvre, qui sont à une demi-journée des grands magasins, à ceux de Sevran qui y sont en un quart d’heure », explique Ricardo Montserrat… « Et puis La Redoute, c’est l’image de soi, à travers les vêtements, les sous-vêtement ou l’ameublement de la chambre ». La pièce fut d’abord jouée chez les gens du côté de Sevran, « ça peut être très différent d’un appartement à l’autre, entre les habitués au théâtre et ceux qui n’y ont jamais mis les pieds », raconte la comédienne Laurence Besson. Et puis, « ce monologue se prête à de telles représentations avec pour seuls accessoires une boîte en carton, une baguette télescopique et une table haute », précise le metteur en scène Christophe Moyer. Elle permet aussi un contact rapproché avec le public, dans la mesure où elle évoque l’intime à travers nos achats à distance. « C’est un peu comme si on était entre copines, comme à une réunion Tupperware », résume Laurence. »Il faut rencontrer les bonnes personnes et ce fut le cas », confie

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

Ricardo Montserrat. Photo Daniel Maunoury

l’auteur qui s’est entretenu avec les salariés en pleine panade (La Redoute, après avoir été rachetée par la famille Pinault passe aux mains du tandem Balla-Courteille qui saigne à tour de bras, ndlr), les clients des champs et des banlieues.

Ricardo Montserrat, né en Bretagne de parents antifascistes catalans, a commencé à créer au Chili pendant les années Pinochet. Il signe depuis plus de vingt ans romans, scénarios et pièces de théâtre à partir d’ateliers d’écriture ou d’entretiens menés en France avec des jeunes, des chômeurs, des réfugiés, des licenciés, des travailleurs… Plus d’une centaine d’œuvres décline ses rencontres : avec les chômeurs de Lorient pour son polar « Zone mortuaire » (édité en 1997 dans la Série Noire), avec des employées licenciées d’Auchan – Le Havre pour la pièce  « La Femme jetable », avec les mineurs marocains du Nord pour « Mauvaise Mine » ou encore avec les jeunes du Pas-de-Calais pour « Naz », une pièce donnée l’an dernier au festival d’Avignon qui met en scène un jeune nazillon incarné par Henri Botte. Cet été, on retrouve le comédien dans la peau d’un travailleur détaché polonais dans « Chantiers interdits ». Commandée par la fédération CGT de la Construction, la pièce est née comme à l’accoutumée de rencontres. Ricardo Montserrat parcourt alors les chantiers. « Chaque matin, chaque midi, en Auvergne, des syndicalistes me conduisent sur les chantiers. Des chantiers interdits où des vigiles m’empêchent de parler aux ouvriers qui ont voyagé toute la nuit pour être à l’heure, des cantines où certains mangent bien et d’autres dévorent la baguette achetée au Lidl, des chantiercampings et des hôtels, des permanences syndicales où des malheureux brandissent des contrats bidons, des certificats falsifiés »…

« Qui suis-je ? » Sur scène, une tente Quechua questionne le public, se balance d’un pied sur l’autre, virevolte pour finalement se planter. Au bout de cinq minutes, Henri sort enfin de la toile. Dans le camping proche du gigantesque chantier qui emploie plus de 3000 salariés, dont 600 travailleurs détachés, l’ouvrier reçoit un appel de son employeur qui lui interdit d’aller travailler, alors que le ministre du Travail vient visiter les lieux. « Mon beau Sapin, roi des forêts »… En bleu de travail, pansements aux doigts, Henri va se charger de la visite, obliger le ministre à l’écouter jusqu’au bout. Le ton monte et les quolibets fleurissent à l’encontre de « Pinpin », « Lapin » ou « Sopalin » à mesure qu’Henri raconte les morts, les accidents du travail, le racisme, les salaires de misère. Payé 2,60 euros l’heure, « Travailler plus longtemps pour mourir plus vite », résume-t-il. Au fil de la visite musclée, le ministre essaye de se sauver, à chaque fois empêché par l’ouvrier polonais qui en a gros sur la patate.

Deux monologues tragi-comiques qui firent mouche lors des premières représentations. Gageons qu’il en soit de même en Avignon ! Amélie Meffre

 

A ne pas manquer, les choix de Chantiers de culture :

Avignon In : « Ceux qui errent ne se trompent pas », mise en scène de Maëlle Poésy, d’après le roman « La lucidité » du Nobel de littérature José Saramago. « Les damnés », mise en scène d’Ivo Van Hove avec la troupe de la Comédie Française, d’après le scénario du film de Luchino Visconti. « Alors que j’attendais » du dramaturge syrien Mohammad Al Attar, mise en scène d’Omar affiche2016_siteAbusaada. « Truckstop » de l’auteur néerlandaise Lot Vekemans, mise en scène d’Arnaud Meunier. « Tristesses », écriture et mise en scène de la bruxelloise Anne-Cécile Vandalem. « Caen amour », création et mise en scène du chorégraphe newyorkais Trajal Harrel.

Avignon Off : « Les fureurs d’Ostrowsky » d’après l’histoire des Atrides, mise en scène de Gilles Ostrowsky et de Jean-Michel Rabeux au Théâtre Gilgamesh. « Une trop bruyante solitude » d’après le roman du tchèque Bohumil Hirabal dans une mise en scène de Laurent Fréchuret et « Les bêtes » de Charif Ghattas dans une mise en scène d’Alain Timar au Théâtre des Halles. « We love arabs » du chorégraphe israélien Hillel Kogan et « Toute ma vie j’ai fait des choses que je ne savais pas faire » de Rémy De Vos dans une mise en scène de Christophe Rauck au Théâtre de La Manufacture. « C’est (un peu) compliqué d’être l’origine du monde », une création collective Les Filles De Simone au Théâtre La Condition des Soies. « Maligne » de Noémie Caillault dans une mise en scène de Morgan Perez au Théâtre des Béliers. « Emma mort, même pas peur », de et avec Meriem Menant dans une mise en scène de Kristin Hestad au Théâtre Le Chien qui Fume. « El Nino Lorca » de et avec Christina Rosmini au Théâtre Les Trois Soleils. « Alice pour le moment » de Sylvain Levey dans une mise en scène de Delphine Crubésy au Théâtre La Caserne des Pompiers.

Et… encore et toujours : la 18e édition de « Nous n’irons pas à Avignon », l’événement initié par Mustapha Aouar, le directeur-fondateur de « Gare au Théâtre » à Vitry-sur-Seine (94). Yonnel Liégeois

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