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L’amour de l’art, ou l’art de détourner l’image

Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e), Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier proposent L’amour de l’art. Sous couvert d’une conférence sur l’art, le tandem facétieux s’amuse à balader le public d’un faux semblant à l’autre. Rires et interrogations sur la culture sont au rendez-vous.

On s’attend à du sérieux, avec ce titre emprunté à l’essai de Pierre Bourdieu et André Darbel sur les inégalités sociales de l’accession à l’art. D’autant que Stéphanie Aflalo inscrit ce spectacle dans un projet au long cours, Récréations philosophiques, qui entremêle théâtre et philosophie, réunissant ainsi les deux disciplines qu’elle a étudiées. Après Histoire de l’œil, adapté du roman de Georges Bataille, et Jusqu’à présent, personne n’a ouvert mon crâne pour voir s’il y avait un cerveau dedans, inspiré de la philosophie de Wittgenstein, la comédienne et metteuse en scène s’est associée à Antoine Thiollier pour créer en 2022 L’Amour de l’art, au Studio-Théâtre de Vitry.

Rien de philosophique, en apparence, chez ces deux médiateurs culturels un peu benêts qui se présentent maladroitement devant nous. L’une tirée à quatre épingles en tailleur rouge et escarpins façon années soixante, l’autre en tenue moins soignée. Ils nous font attendre sans raison puis, en guise de préambule, ils s’excusent d’éventuels dérapages dus à des « rétroversions » anatomiques ou des handicaps émotionnels. Syndromes qui affectent œil, bras, hanches, cerveau, continence urinaire, jusqu’à leurs prestations qui pourraient être « rétroversées « sous l’influence de l’observateur », à savoir le public.

Parodier les codes et détourner les images 

Après une trop longue entrée en matière, qui met cependant les spectateurs dans leur poche, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier en viennent au fait. Ils se lancent, lasers en main, dans le décryptage de tableaux de maitres (Rembrandt, Chardin, Caravage…) et, faisant fi des références académiques, ils nous en donnent une lecture extravagante et anachronique, usant de digressions triviales pour illustrer leurs propos. Parmi les peintures, un bon nombre de Vanités, dont ils esquivent le message : memento mori, souviens-toi que tu es mortel. Ce défilé sinistre de crânes et d’ossements finit par déclencher une crise d’angoisse chez la conférencière… Effet comique garanti avec ce malin détournement d’images qui renvoie à la manipulation dont elles font l’objet, notamment sur les réseaux sociaux.

Ce n’était pas le but premier de cette réflexion sur l’art menée par Stéphanie Aflalo. Par ce simulacre de conférence qui s’appuie sur la cuistrerie langagière de certains guides souvent infantilisants, le spectacle se moque gentiment de la manière dont le musée, malgré une volonté́ d’inclusion, renforce par un discours « savant » un sentiment d’illégitimité chez les non initiés. « Ce qui m’intéressait, c’était de laisser de la place à des discours non contraints », dit la metteuse en scène, « et si les conventions du monde de l’art étaient ridicules ? ». Les deux compères tournent aussi en dérision leur propre aspect physique et vestimentaire, en particulier Stéphanie Aflalo qui se critique elle-même comme un tableau imparfait, avec un humour décapant. Elle nous rappelle les dérives d’un théâtre conceptuel en croquant un oignon : jusqu’où l’amour de l’art ne mène-t-il pas !

Nous ne verrons pas le dernier tableau à commenter. Les comédiens se contentent de nous le décrire, et petit à petit, s’élabore l’image d’une assemblée hétéroclite d’anonymes plus ou moins bien peints, éclairés ou flous… Scrutant la salle, ils nous renvoient l’image que les spectateurs offrent à leur vue… Les regardeurs regardés : belle rétroversion de focale ! Ce bel exercice de détournement, drôle et finement joué, se trouve parasité par les préliminaires laborieux et les commentaires racoleurs qui ramènent au jeu d’acteur. Dommage, car le rire est au rendez-vous et L’Amour de l’art renferme quelques piquantes pépites.  Et de quoi nous interroger sur le regard que nous portons et le discours que nous tenons sur la culture, notamment sur le théâtre. Mireille Davidovici

L’amour de l’art : Jusqu’au 20/01 au Théâtre de la Bastille (Paris 11e) puis du 24 au 27/01 au 104 (Paris 19e).

De L’amour de l’art à Notre vie dans l’art

Dans le cadre du Festival d’automne, Ariane Mnouchkine a confié les clefs du Théâtre du Soleil au dramaturge américain Richard Nelson. Qui propose jusqu’au 03/03, écriture et mise en scène, Notre vie dans l’art. Le sous-titre intégral de la pièce, interprétée par la troupe de la Cartoucherie ? Conversations entre acteurs du Théâtre d’Art de Moscou pendant leur tournée à Chicago, Illinois en 1923… Une journée de repos pour la troupe dirigée par l’emblématique et célèbre metteur en scène Constantin Stanislavski, l’occasion d’échanger pour les comédiens, entre une tasse de thé et deux verres de vodka, sur les bienfaits et aléas de ce cycle de représentations aux États-Unis ! Un spectacle donné en bi-frontal, qui autorise à jeter un œil sur l’assistance qui lui fait face… Et de repérer alors l’ennui, voire un certain malaise qui se propage à l’écoute d’échanges ni percutants ni convaincants, énoncés sans ferveur ni passion ! Du théâtre documentaire qui manque de puissance et de profondeur, alors qu’il y aurait tant à dire et à montrer sur Stanislavski, sur son parcours et son discours sur la place, l’enjeu et le jeu de l’acteur. Yonnel Liégeois

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Neige, ou l’appel de la forêt

Jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline (75), Pauline Bureau propose Neige. L’histoire d’une petite fille malheureuse qui fuit dans l’univers enchanteur d’une nature sauvage, peuplée d’animaux. Comme dans les contes de fée, un régal pour les petits et les grands !

De la verdure a poussé dans le théâtre, sous la verrière. Partout, de petits refuges pour les oiseaux et autres bêtes à plumes et à poils, sur le  mur, à l’entrée de la grande salle, une large fresque représente une forêt. Dans la salle, nous sommes enveloppés par des futaies projetées sur les parois. De même, le rideau s’ouvre sur des arbres, des fourrés, des feuilles mortes au sol. C’est dans cette ambiance qui sent bon l’humus que commence Neige

L’adolescence en marche

Neige se révolte contre sa mère, une femme d’affaire stressée. Elle la veut sage comme une image dans son tutu blanc : bien coiffée, performante à l’école et en danse classique. Elle ne comprend pas que sa fille n’est plus une enfant. Quand elle lui dit qu’elle a saigné pour le première fois, elle ne réagit pas et la rudoie pour des vétilles. Sur un coup de tête, la petite se coupe les cheveux et rejoint des amis dans la forêt… Mais cela ne se passe pas comme elle veut avec Chris, un camarade d’école dont elle est secrètement amoureuse. Tandis que ses parents et la police la cherchent, elle sera recueillie par un « homme des bois », lui aussi en rupture de banc suite à un accident du travail. Au milieu des chevreuils et des loups, Neige se réconcilie avec elle-même et avec sa mère à l’heure des retrouvailles. Elle quitte son tutu blanc comme un papillon sa chrysalide …

« J’avais envie d’écrire un spectacle qui soit à la fois un conte et un teen movie », dit Pauline Bureau. Son texte tricote avec l’imaginaire de Blanche-Neige en mode subliminal, avec la mauvaise mère (la marâtre), le père absent ( le mari occupé ailleurs) et l’homme providentiel qui recueille Neige (les chasseurs du conte de Perrault).  On pense aussi au film de Walt Disney. D’une grande justesse tant que l’histoire se place du point de vue de l’enfant, le récit devient pesant quand il s’attarde dans les scènes entre les parents. Pourquoi représenter les problèmes du couple ou justifier la maltraitance de la mère sur sa fille par celle qu’elle a subie, enfant ?

Merveilleuse nature

Les images ici sont plus importantes que les mots, elles parlent d’elles-mêmes en écho à la puissante symbolique des contes populaires. L’appartement des parents de Neige, avec son miroir, nous renvoie dans le monde illusoire et factice des villes, en contraste avec l’univers de la forêt. Ici la nature évolue au fil de l’histoire, marquant le passage de l’enfance à l’âge adulte de l’héroïne : de l’automne la morte saison à la glaciation hivernale où  Neige s’évanouit, puis au printemps, temps de la renaissance et de la résilience. Sur les écrans surgissent de partout, comme par magie, des chevreuils silencieux. Un loup vient menacer le père de Neige, lui signifiant qu’il n’appartient pas à ce monde paisible. La bête au contraire se montre amicale avec le chasseur. Les enfants, dans la salle jubilent à la vue de ces apparitions magiques, ceux du premier rang tentent d’attraper les flocons de neige qui tombent lentement sur la scène. Cette féérie est portée avec justesse par les comédiens, parties prenantes de ce monde onirique.

« Ce spectacle est sûrement le plus visuel que j’ai jamais imaginé », concède Pauline Bureau. « Emmanuelle Roy signe la scénographie sur la forêt et sur l’eau. On a travaillé sur des images, la musique, le silence, les états d’eau (neige, glace, brouillard, eau noire) ». Les effets spéciaux du maître magicien Clément Debailleul font merveille : les animaux se glissent subrepticement dans le décor. Des images sub-aquatiques, tournées avec les acteurs et projetées sur la citerne qui s’élève au milieu des bois, nous donnent l’illusion d’une plongée libératoire dans une eau matricielle. Un enchantement pour petits et grands, en ces périodes où l’on oublie parfois de rêver ! Mireille Davidovici

Neige, de Pauline Bureau : jusqu’au 22/12, au théâtre de La Colline. Les 11 et 12/01/24 au Théâtre Le Bateau Feu – Dunkerque (59). le 25/01 au Théâtre Le Cratère – Alès (30). Les 5 et 6/02, à la Scène nationale d’Alençon (61). Les 11 et 12/04 à L’Espace des Arts, Scène nationale de Chalon-sur-Saône (71). Les 17 et 18/04 au Théâtre de Cornouaille, Scène nationale de Quimper (29).

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Médée, une femme dans tous ses états

Jusqu’au 25 novembre, au Théâtre de la Tempête (75), Astrid Bayiha propose M comme Médée. La tragique histoire d’une femme et de Jason, à travers le prisme d’une dizaine d’auteurs. « D’Euripide à Heiner Müller, en passant par Jean-René Lemoine ou encore Sara Stridsberg et Dea Loher, tout en suivant la chronologie, je tente de raconter Médée et Jason, à travers différents imaginaires que je mêle à mon imaginaire », commente la metteure en scène.

Qui est Médée ? Pour aider Jason à s’emparer de la Toison d’or, elle a tué son frère, trahi sa famille et son peuple.  Et si Jason l’a oublié, elle, non. Elle a encore son couteau, et bien affûté, elle a encore sa passion intacte. Exilée en Grèce, rejetée par Jason, elle commet, selon la légende, un acte de vengeance effroyable en tuant ses enfants. Monstre, sorcière ?  Ou juste une femme qui ne plaisante pas avec la loi de l’amour, qui refuse son sort et la trahison des hommes ? Astrid Bayiha ne donnera pas réponse. Ses Médée sont multiples : trois comédiennes et une chanteuse affrontent deux Jason, dans une succession de séquences orchestrées et commentées par Nelson-Rafaell Madel. Tour à tour coryphée, entremetteur, ange gardien, ce volubile meneur de jeu vient nous conter et commenter cette histoire d’amour et de sang versé.

Un chœur polyphonique

En préambule, apparaît Swala Emati. Majestueuse dans sa longue robe rouge ornée d’or, elle chante l’amour en sourdine. L’air créole Ti doudou chéri lanmou mwen, repris en chœur, accompagne l’entrée des artistes. Les comédiens évoluent avec grâce dans un décor dépouillé : un plateau nu prolongé au lointain par une estrade flanquée de tentures argentées, tantôt voiles du navire qui emporte les amants fugitifs loin de la Colchide, tantôt entrée du palais du roi Créon où Jason va épouser la princesse Créuse, tandis que Médée est brutalement chassée du pays. On ne verra ni n’entendra d’autres protagonistes que Jason et Médée, sous leurs différents jours littéraires. Aux textes français se mêlent chants et expressions en créole, brésilien, portugais et autres langues de l’exil.

Portrait en mosaïque

 Il y a la Maidai romantique et défaite du beau poème dramatique de Jean-René Lemoine qui ressasse son exil, son malheur et ses crimes : digne et élégante Fernanda Barth. La furie forte, blessée, bornée de Dea Loher est interprétée par la pulpeuse Jann Beaudry. Seule et abandonnée sur les trottoirs de Manhattan, elle boue d’une colère impuissante devant la gentille lâcheté de Jazon (Josué Ndofusu, veule à souhait), devant son infantilisme naïf quand il lui propose de partager sa vie avec sa future épouse. C’est une Médée meurtrie, qu’on retrouve à l’hôpital psychiatrique sous la plume de Sara Strisberg dans le lancinant monologue partagé entre la radicale Daniély Francisque et le Choryphée : « État de Médée : Ka palé san rété. A des propos incohérents, insensés, aberrants. Confuse. Mauvaise perception de l’espace et du temps. État de Médée : Ka chaché chapé di kò’y menm. Pa sa menm wè kò’y adan an glas. N’a plus la force de vivre ».

Celle de Heiner Müller, M. prendra le relais, toujours sous les traits d’une Daniély Francisque remontée à bloc. Combattante, elle déverse sa vindicte acide sur un Jason qui, ici, n’aura pas la réplique. Enfin, tous les acteurs réunis mêleront leurs voix pour raconter l’acte innommable de Médée : pas de sang versé ici mais, sous une lumière rouge, le récit de multiples infanticides, comme autant de faits divers d’aujourd’hui. Le chant d’amour du début, telle une berceuse nostalgique, clôt en douceur cet élégant spectacle, tout en nuances.

Racine fait dire à Médée: « Que me reste-t-il ? Moi – Moi, dis-je, et c’est assez ». Et, tout au long de la pièce, l’héroïne reste fidèle à elle-même, digne dans sa douleur, allant jusqu’au bout de sa haine et de sa révolte. Et nous, que retiendrons nous de cette histoire complexe, qui a traversé les époques sans prendre une ride ? Un portrait composite où Astrid Bayiha mêle habilement les écritures et les chants. Un procès intenté à Jason où, par la voix des autrices d’aujourd’hui, la balance penche surtout en faveur de Médée. Et si au soir de la première subsistaient quelques longueurs, si par endroits on voyait encore les coutures de ce subtil tissage textuel, le voyage en vaut la peine et nous incite à relire ces Médée. Mireille Davidovici

M comme Médée, d’Astrid Bayiha : jusqu’au 25/11, au Théâtre de la Tempête, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manœuvre, 75012 Paris (Tel. : 01.43.28.36.36).

Adaptation d’après : Médée, poème enragé de Jean-René Lemoine, Manhattan Medea de Dea Loher (trad. Laurent Muhleisen et Olivier Balagna), Medealand  de Sara Stridsberg (traduction Marianne Ségol-Samoy), Médée de Sénèque (traduction Florence Dupont), Médée d’Euripide (traduction Florence Dupont), Médée de Jean Anouilh, Médée-Matériau de Heiner Müller (traduction de Jean Jourdheuil, Heinz Schwarzinger, Jean- François Peyret, Jean-Louis Besson, Jean-Louis Backès).

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Morphé, de l’Hydre à la Villette

Jusqu’au 05/11, au théâtre Paris-Villette, Simon Falguières présente Morphé. Première création de la compagnie K-Simon Falguières au sein de son nouveau lieu, le Moulin de l’Hydre, la mise en scène porte la marque de cet espace. La scénographie reproduit l’atelier du Moulin et la fable s’inspire de l’esprit bucolique des lieux : la forêt, la rivière et la carrière de pierres.

Au lieu-dit Les Vaux, entre Saint Pierre d’Entremont et Cerisy-Belle Étoile (Orne), une ancienne filature, puis usine de pièces détachées, a été rachetée par Simon Falguières et des membres de la compagnie K en vue d’une « fabrique théâtrale ». D’un côté, un lieu d’habitation où six personnes ont élu domicile permanent – dont le metteur en scène et le directeur technique de la compagnie. En face, des ateliers de répétition, de construction de décor et bientôt une salle de théâtre…

Conteur né, l’auteur et metteur en scène nous embarque dans une de ses histoires à tiroirs, au-delà du temps. Seul en scène, vêtu d’un pantalon retenu par des bretelles, il apparaît dans la boite d’un théâtre de bois, constitué de hauts murs bruts. Il endosse le rôle d’un petit garçon : Pierre, huit ans, ne peut pas dormir. Il appelle sa maman, Masha, une grande actrice, représentée ici par une robe chamarrée reposant sur un mannequin métallique. Pour le bercer, elle lui raconte une histoire de son enfance, celle de la Baleine Bleue, un théâtre fondé par son père Rezzo, dans un lointain pays en guerre. Pour la distraire, Rezzo l’amenait dans le théâtre et, dans le ventre de La Baleine bleu, il lui jouait son dernier spectacle Morphé ou la naissance du monde.

Simon Falguières devient alors ce grand-père, un clown au nez noir, à la dégaine de pantin aux gestes saccadés, tout droit sorti d’un théâtre de marionnettes tchèque. Comme mu par des fils invisibles, le vieil homme joue une fantasmagorie peuplée d’animaux, bientôt envahie d’humains belliqueux sous les ordres d’un empereur d’opérette. Dans cette cabane enchantée, des trappes crachent balles et objets, un tiroir s’ouvre et se referme tout seul, recélant des dessins. Deux complices en coulisse réalisent ces trucages avec une précision d’horlogers. « C’était ça son spectacle », dit le narrateur, « il racontait qu’au commencement il y avait Kaos, qui engendra Gaya, la Terre, qui engendra Eros, Erèbe, les Ténèbres, et Nyx, la Nuit obscure ».

Au terme de cette genèse sans parole, descendant la chaîne de l’évolution, du poisson à la salamandre et au singe, on assiste à la naissance de l’homme avec son appétit funeste de pouvoir. « Qui sommes nous, les hommes ? », se demande Simon Falguières en manipulant de petites poupées blanches apparues entre les murs disloqués. Et pour finir, une note d’espoir : « Sur les décombres, des années plus tard, un baleineau revient ». Même si l’on se perd parfois dans l’emboitement de ces histoires, cette saga poétique d’une heure, destinée au jeune public est un hommage au théâtre des origines avec tréteaux, accessoires de fortune, dessins d’enfant, contes fantastiques et corps disloqué d’un vieux clown. « Nous sommes nés d’un émerveillement », conclut l’auteur. « Il y aura toujours des poèmes pour nous le rappeler. Des baleines bleues dessinées, émerveille toi ! ».

Issu d’une lignée de saltimbanques, l’artiste remonte ici à ses origines familiales. Il renoue aussi avec le clown Rob qui fut sa première création, jouée plus d’une centaine de fois. « Avec Morphé je veux retrouver ce travail, vers un personnage hybride. Mi clown, mi aède, mi sculpteur, mi danseur. Il s’agit pour moi d‘une recherche intime. D’un travail technique que j’ai toujours rêvé de reprendre ». Morphée, fils d’Hypnos (le Sommeil) et de Nyx (la Nuit) nous emmène au pays des rêves aux couleurs de l’enfance. Mireille Davidovici

Morphé, de et avec Simon Falguières : du 19/10 au 05/11, au théâtre Paris-Villette. Le 22/03/24, au théâtre du Château à Eu (76). Du 25 au 29/03, à la Comédie de Caen (14). Du 8 au 13/04, aux Transversales – Scène conventionnée de Verdun (55). Le 04/05, à Saint-Junien (87). Web : le site pour soutenir la création de la Fabrique théâtrale.

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Le retour de l’enfant prodigue

Jusqu’au 08/10, au Théâtre de la Colline (75), Laurent Mauvignier présente Proches. La première mise en scène de l’auteur, un psychodrame familial fondé sur la parole.

« Bienvenue Yoann », annonce une banderole. On s’apprête à fêter le retour de l’enfant prodigue, revenu après quatre ans passés derrière les barreaux. Un temps, père, mère, sœurs et beaux-frères demeurent figés dans l’attente tandis qu’un jeune homme arpente obstinément l’avant-scène, il décrit les lieux, le quartier : « Les zones pavillonnaires, on pourrait les reconnaître sans jamais y avoir mis les pieds » … Sa présence fantomatique hantera toute la pièce, rythmée par le choc d’une balle de tennis qu’il fait inlassablement rebondir au sol. C’est lui qui déplacera le décor mobile d’Emmanuel Clolus : un intérieur standard, gris, impersonnel, avec pour seule touche de couleurs, un bouquet de fleurs. Il regarde sans qu’on le voie ce petit monde s’agiter en parlant de lui, et commente sporadiquement d’un regard ironique. Arrive Clément, l’ex-amant de Yoann, un « proche » que l’on n’attendait pas.

Au fil des conversations, les personnages se dévoilent, avec leurs fragilités, leurs dissensions secrètes. Et ça parle beaucoup : d’abord pour meubler, pour s’exprimer, enfin pour blesser. De banalités en règlements de compte, les non-dits surgissent au grand jour, chacun y va de ses quatre vérités, jusqu’au chaos. Les fleurs répandues au sol, le vase brisé, une image simple figure ces retrouvailles avortées. « Mes premiers romans, par l’importance des monologues, cherchaient à trouver, par la langue, le moyen d’une incarnation des personnages », dit l’auteur. « Le théâtre (…) va plus loin que le roman, jouant de la simultanéité des paroles pour composer une sorte de partition, d’orchestration des malentendus (…) ». Les mots se bousculent, mais on ne s’entend pas. Parfois aussi, ça sort sans qu’on le veuille…

La partition de chaque personnage est composée au cordeau, d’une écriture à vif, qui fait mouche et nous saisit. Et les comédiens, dirigés avec justesse, portent avec talent et pudeur le drame jusqu’à son climax : une ultime révélation de Clément qui ne mettra pourtant pas fin à l’attente. Gilles David, d’une grande humanité, trouve la bonne distance avec ce père faussement fruste, et suffisamment d’humour pour éviter le pathos. Norah Krief se révèle, une fois de plus, surprenante en mère cinglante de vérité derrière des apparences anodines. Malou la parfaite (Charlotte Farcet) et Vanessa l’infantile (Lucie Digout) révèlent leurs jalousies de sœurs avec éclat. Les gendres, Cyril Anrep (Quentin) et Guillot Romain (Arthur) jouent à la perfection leur malaise au sein de leur belle-famille. Pascal Cervo (Clément, l’amant de Yoann) garde une froide réserve face à l’agressivité de classe des autres pour « sa gueule de prof » … Grâce à cette distribution hors-pair, nous entrons de plain pied dans le psychodrame familial.

Laurent Mauvignier, qui écrit régulièrement pour le théâtre (Ce que j’appelle oubli 2011, Tout mon amour 2012, Retour à Berrathammis 2015, Une légère blessure 2016), s’attelle ici pour la première fois à la mise en scène. Est-ce par souci de déréaliser les situations qu’il ménage, en pleine action, des apartés fantasmatiques, au ralenti, ou qu’il insère des flash-back où le fils fantôme intervient directement ? Ces procédés cinématographiques alourdissent et désamorcent les tensions implicites. Dommage. Malgré l’inquiétante présence de Maxime Le Gac-Olanié, pourquoi avoir incarné Yoann, ne serait-ce qu’en ombre à la fois angélique et maléfique ? Etait-il besoin de montrer visuellement qu’il tire les ficelles et manipule tout le monde, jusqu’au meubles de la maison ? Son absence complète n’aurait-elle pas eu plus d’impact dans le dévoilement progressif de son génie destructeur ?

De L’Orestie d’Eschyle, Œdipe de Sophocle à Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce (1990), le théâtre abonde de ces fils qui reviennent perturber l’ordre familial. Ici, on n’entre pas dans le tragique mais dans un drame psychologique classique : Yoann est celui qui fait voler en éclat l’amour de façade qui unit la parentèle… On pense aussi au mystérieux visiteur de Théorème de Pier Paolo Pasolini. La bonne idée de la pièce était justement l’absence effective de celui qu’on ne finira jamais d’attendre. Reste 1h30 de jeu tendu, par une brochette d’excellents acteurs, au service d’un vrai talent d’écrivain. Mireille Davidovici

Proches, texte et mise en scène de Laurent Mauvignier : jusqu’au 08/10, du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h. Théâtre de la Colline, 15 rue Malte-Brun 75020 Paris (Tél. : 01.44.62.52.52). Les 12 et 13/10, au théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence (13). Le 19/10, au Trident – Scène nationale de Cherbourg (50). Le texte est publié aux Éditions de Minuit.

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